Appel à contribution – Effervescence et enchantement : scènes, organisations et expériences

Un numéro d’Émulations. Revue de sciences sociales, qui paraîtra fin 2019 aux Presses universitaires de Louvain, sera consacré au thème « Effervescence et enchantement : scènes, organisation et expérience », sous la direction de Rachel Brahy (Anthropologie des mondes contemporains/Institut de recherche en sciences sociales, Université de Liège) et Catherine Bourgeois (Groupe de recherche sur l’action publique/Laboratoire d’anthropologie des mondes contemporains, Université libre de Bruxelles).





Argumentaire

La notion d’effervescence a initialement été développée par Durkheim (1985). Pour le fondateur de la sociologie, l’effervescence sociale est une passion commune, « un degré extraordinaire d’exaltation » (p. 308) qui s’observe nécessairement lors de réunions collectives. Ces moments d’effervescence ou d’exaltation collective mettent en évidence et renforcent les liens qui unissent les individus, ils les fédèrent autour d’un enjeu. C’est donc toute la question de la création du lien social qui est au centre du questionnement sur l’effervescence collective chez Durkheim. Mais le sociologue s’intéresse aussi de près aux manifestations de l’effervescence. Mouvements exubérants, cris, attitudes, musiques, danses, etc. sont autant de témoins d’un état d’effervescence tout comme ils peuvent en être à l’origine. De même, il souligne le rôle des procédés artificiels dans le renforcement des actions de ces attitudes ainsi que dans l’expérience même de l’état d’effervescence. Il fait ainsi déjà apparaître le rôle joué par l’organisation et la mise en scène de cérémonies – religieuses ou civiles – dans l’émergence de l’effervescence (p. 309, 324, 546).

Les reprises contemporaines de cette notion s’effectuent le plus souvent dans trois directions. Une première utilisation, fidèle à la tradition durkheimienne, est effectuée dans le cadre de recherches en socio-anthropologie qui s’emploient à éclairer les dynamiques propres au phénomène religieux et à la cohésion sociale. Ces travaux mettent, par exemple, l’accent sur la « densité morale » (Borlandi, 2012) ou l’« extase collective » (Joas, 2013). Une deuxième utilisation, très proche de la première, interroge les activités culturelles festives – qui pour certaines sont de véritables moments d’effervescence – et leur fonctionnement, notamment le rôle des moyens employés pour atteindre ces états d’effervescence (Hampartzoumian, 2004 ; Bromberger, 2007). La troisième utilisation est davantage présente dans le cadre de recherches en science politique où il s’agit d’interroger des états collectifs de foule ou de contagion émotionnelle (Mariot, 2001 ; Geffray, 2001) en reliant ces analyses aux travaux d’auteurs classiques tels que Tarde (1989, 1993) ou Le Bon (1905). Ainsi pense-t-on à des situations extrêmement variées comme les célébrations nationales – 14 juillet (France) ou 21 juillet (Belgique), commémorations de l’Armistice ou des manifestations politiques (fête du travail, revendications), etc.

Ces approches, toutefois, envisagent rarement l’effervescence en tant qu’objet propre de la recherche en sciences humaines et sociales. Le présent numéro de la revue Émulations poursuit cet objectif. Pour ce faire, il suggère une mise en rapport de la notion d’effervescence avec celle d’enchantement, développée notamment par Yves Winkin.

Pour Winkin (et al., 1998), l’enchantement est un avant tout une notion permettant d’investiguer un « cadre d’expérience » (Goffman, 1991). Autrement dit, il est ce processus d’organisation de l’expérience qui s’observe quand des acteurs participent à une situation en se conformant, sans rechigner, aux règles tacites en vigueur, alors qu’ils pourraient aisément s’y opposer (Lallement et Winkin, 2015). Dans certaines circonstances, si le cours de l’action n’est pas interrompu, c’est parce qu’on choisit d’y croire. Les formules « willing suspension of disbelief » (suspension volontaire de l’incrédulité) du poète anglais Coleridge (1772-1834), ou celle du « je sais bien mais quand même » empruntée au psychanalyste français Mannoni (1969), souvent mobilisées par Winkin pour présenter son anthropologie de l’enchantement (Lallement et Winkin, 2015), témoignent de cette dimension. Des éléments de l’ordre de la croyance s’observent du côté des participants. De plus, pour organiser cette expérience, tout un travail revient aux « ingénieurs de l’enchantement » (Winkin, 2002 : 172), c’est-à-dire à ceux qui produisent les conditions de réalisation d’une expérience spécifique pouvant être qualifiée d’enchantée. Ainsi, lorsqu’on s’intéresse aux processus que ce terme d’« enchantement » désigne, on se rend compte qu’il invite autant à l’étude de dynamiques professionnelles associées à sa réalisation qu’à l’analyse d’expériences caractérisées pour les participants (Lallement et Winkin, 2015).

Sur le plan des terrains, l’anthropologie de l’enchantement a d’abord été rendue opératoire dans le cadre d’analyses de dynamiques ou sites touristiques (Winkin, 1998, 2002, 2005 ; Gillot, 2006,). Toutefois, les manifestations de l’enchantement ne se trouvent pas limitées à une empirie relative au tourisme. Elles se déploient sur de multiples scènes, aujourd’hui déjà mises à l’étude. En l’occurrence, on pense aux scènes urbaines, commerciales, folkloriques, religieuses, mystiques, sportives, culturelles, etc. Il devient dès lors possible de percevoir et d’interroger ces dynamiques dans des contextes aussi variés que « Paris Plage », l’ouverture des soldes, un carnaval, une entrée en transe, un match de football ou encore une fête techno, une free ou rave party (Lallement, 2007 ; Pradel, 2007 ; Halloy et Servais, 2014 ; Bromberger et al., 1987 ; Viot et al., 2010 ; Legrain, 2007 ; Mabilon-Bonfils, 2004).

Ainsi, l’ambition de ce dossier est double. D’une part, avancer dans un travail conceptuel de définition de ces notions d’effervescence et d’enchantement. D’autre part, interroger leurs possibles articulations, complémentarités et différences, en les mettant à l’épreuve d’une diversité de terrains. En effet, une problématique singulière se dessine dans le dialogue entre ces deux notions, renvoyant chacune à (1) des expériences caractéristiques, (2) des modes d’organisation particuliers, (3) des scènes spécifiques. Ces trois axes sont d’ailleurs proposés comme éléments constitutifs de leur étude. Ils structurent ce dossier, bien que d’autres approches puissent être suggérées par les contributeurs, par exemple en mobilisant les apports d’une anthropologie des corps (Bianquis-Gasser et al., 1997 ; Le Breton, 2002, 2008) ou des émotions (Genard, 2008).

Axe 1. Les modalités de l’expérience vécue

La compréhension d’états émotionnels, cognitifs, sensitifs, corporels, perceptifs ou d’attention spécifiques apparait comme centrale dans l’éclairage du vécu d’expériences d’effervescence ou d’enchantement (Halloy, Servais, 2014 ; Auray, Vétel, 2013 ; Conein, 1997 ; Citton, 2014). Cet axe interroge également les médiations, prises ou « affordances » offertes ou rendues disponibles (Gibson, 1979 ; Joseph, 1997 ; Brahy, Servais, 2017). Quels sont les cadrages nécessaires à un engagement approprié (Goffman, 1991 ; Thévenot, 2006) ? Quelles sont les conditions de félicités, les signaux expressifs et de traductions de l’expérience d’effervescence/enchantement ? Au-delà des expériences religieuses, spirituelles ou mystiques, est-il possible de déplier l’analyse en travaillant sur les analogies entretenues avec l’expérience esthétique (Schaeffer 1999, 2015 ; Legrain, 2007) ou ludique (Winnicott, 1971 ; Mermet et Zaccaï-Reyners, 2015) ? En bref, des enjeux de compréhension, de qualification et de description de l’expérience peuvent être traités dans cet axe, de manière théorique autant qu’empirique.

Axe 2. Les procédés d’organisation et d’aménagement

Dans cet axe, nous souhaitons rassembler des propositions portant sur les conditions de possibilités et d’apparition de l’effervescence/enchantement sous l’angle de leur organisation. Différentes dimensions peuvent être prises en compte : spatiales, discursives, temporelles, musicales, rythmiques, dispositives, etc. En quoi et comment ces conditions rassemblées nous prédisposeraient-elles au basculement dans des états de conscience modifiés ? Peut-on parler, à la suite de Belin (2002), d’une nécessaire « confiance dispositive » de la part des présents ? Comment est-elle garantie ? Une attention particulière sera portée ici sur les outils produits et mobilisés par les acteurs sociaux pour placer les publics dans des dispositions favorables à l’émergence d’émotions, d’états d’effervescence et d’enchantement. L’interrogation pourra également porter sur les effets recherchés consciemment ou non par ces préparatifs (i.e. vendre, produire un moment rituel de synchronisation de la vie sociale, etc.). Enfin, les questions du débordement (Boullier, 2010) et celle de l’émeute (Kokoreff, 2006) ont toute leur place dans ce deuxième axe.

Axe 3. Les scènes d’expression ou de manifestation

L’effervescence et l’enchantement requièrent des scènes pour émerger. Si certaines d’entre elles semblent a priori plus « directement » propices aux phénomènes d’effervescence et d’enchantement (stades sportifs, églises, carnavals), d’autres espaces faisant l’objet d’un investissement citoyen, public ou privé peuvent également être les lieux spécifiques de liesse, d’intenses émotions. Les scènes ne sont pas uniquement spatiales, certaines possèdent aussi une dimension temporelle et/ou répondent à un calendrier significatif pour les participants. Dans cet axe, l’attention sera portée sur la multiplicité de ces scènes et leurs possibles comparaisons. Cette réflexion peut également interroger la façon dont différentes disciplines des sciences humaines et sociales (géographie, anthropologie, urbanisme, sociologie, etc.) investissent ce questionnement.

En bref, les contributions théoriques ou empiriques, nationales ou internationales qui documentent la notion d’effervescence ou d’enchantement, ou qui approfondissent l’hypothèse d’une problématisation réciproque de ces deux notions, sont particulièrement les bienvenues.

Calendrier

30 juin 2018 : date limite pour l’envoi des propositions d’articles

15 juillet 2018 : communication des décisions aux auteur·e·s

15 octobre 2018 : envoi des manuscrits V1 (25 000 – 30 000 signes)

15 décembre 2018 : retour des évaluations aux auteur·e·s

15 février 2019 : envoi des manuscrits V2

15 mars 2019 : retour des évaluations aux auteur·e·s

15 avril 2019 : envoi de la dernière version des manuscrits à la revue

Septembre 2019 : publication du numéro papier et mise en ligne

Modalités de soumission

Les proposions de contribution d’environ 1 000 mots, ainsi qu’une notice biographique comprenant la discipline et le statut professionnel de chaque (co-)auteur-e de l’article sont à envoyer aux trois adresses suivantes : rachel.brahy(at)uliege.be, catherine.bourgeois(at)ulb.ac.be, et redac(at)revue-emulations.net pour le 30 juin 2018 au plus tard. Les propositions feront l’objet d’une évaluation anonyme. Les contributions définitives (de 25 000 à 30 000 caractères, espaces comprises) devront être déposées, au plus tard, le 15 octobre 2018 pour une publication dans le courant du second semestre 2019.

Pour les consignes aux auteurs, consultez le document téléchargeable au bas de la page suivante : http://www.revue-emulations.net/appel/devenez-auteur.

Bibliographie

Auray N., Vétel B. (2013), « L’exploration comme modalité d’ouverture attentionnelle. Design et régulation d’un jeu freemium », Réseaux, vol. 182, n° 6, p. 153-186.

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Bianquis-Gasser I., Le Breton D., Méchin C. (1997), Usages culturels du corps, Paris, L’Harmattan (« Nouvelles études anthropologiques »).

Borlandi M. (2012), « La méthode de Durkheim à l’’épreuve des Formes élémentaires », L’Année sociologique, vol. 62, n° 2, p. 367-385.

Boullier D. (2010), La ville-événement. Foules et publics urbains, Paris, Presses universitaires de France (« La ville en débat »).

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Quentin Verreycken,
3 mai 2018 à 05:50