Appel à contribution – Les stratégies ordinaires. Thomas C. Schelling dans les sciences sociales

Un numéro d’Émulations. Revue de sciences sociales, qui paraîtra en décembre 2019 aux Presses universitaires de Louvain, sera consacré au thème « Les stratégies ordinaires. Thomas C. Schelling dans les sciences sociales », sous la direction de Natália Frozel Barros (Université Paris 1) et Alessio Motta (Université Paris 1).





Argumentaire

Du fait de ses travaux et, à partir des années 1950, des positions qu’il a occupées dans différents think tanks et institutions publiques états-uniennes, Thomas C. Schelling a été un conseiller indirect du prince dont le rôle fut peut-être décisif dans le plus important événement de la seconde moitié du XXe siècle, « the one that did not occur » (Schelling, 2005) : notre planète n’est pas devenue le théâtre d’une guerre nucléaire entre grandes puissances. « Il est impossible de savoir ce que le XXe siècle aurait été sans Thomas Schelling. Peut-être que la guerre du Vietnam se serait passée différemment, ou n’aurait pas eu lieu. Peut-être aussi qu’à la place du paysage dans lequel vous lisez ces lignes, il y aurait un désert radioactif. Nous ne le saurons jamais. Schelling est mort, vous êtes toujours vivant » (Delaigue, 2016).

Décédé en 2016 à 95 ans, l’économiste américain laisse derrière lui une réputation majeure en matière de stratégie internationale, un prix Nobel décerné par la Banque de Suède et plusieurs ouvrages extrêmement stimulants, dont deux en particulier ont connu une large diffusion internationale. Le premier, The Strategy of Conflict, paru en 1960, a été traduit et publié en France en 1986. Le second, Micromotives and Macrobehavior, paru en 1978, a rapidement été édité en France et réédité dans une version enrichie suite à l’attribution du Nobel. L’intérêt de ces ouvrages repose largement sur le renouvellement de la théorie des jeux que propose Schelling. Ce dernier intègre dans les calculs d’anticipation des individus les données issues de leurs environnements sociologique, institutionnel et culturel. Son approche de l’interaction stratégique n’est pas sans rappeler celle que proposera Erving Goffman (1969 ; 1991) dans certains de ses travaux.

Aucun champ de la recherche scientifique francophone ne s’est pleinement approprié l’œuvre de Schelling, à cheval sur les mathématiques, les probabilités, les relations internationales, l’économie et la sociologie. Son influence, notamment dans les sciences sociales, s’est surtout faite par touches et apports conceptuels ponctuels. Ces incursions sont à l’image de son projet intellectuel, qui n’a pas consisté à créer un cadre théorique permettant de penser l’ensemble du fonctionnement d’une société, mais a plutôt pris la forme d’une succession d’idées fécondes et de ponts érigés entre, d’une part, les grands phénomènes ou moments de l’Histoire et, d’autre part, les situations de coordination quotidiennes les plus terre-à-terre. L’introduction de Schelling dans les sciences sociales, francophones ou non, a essentiellement permis d’éclairer les dynamiques d’interactions stratégiques dans des contextes où la circulation d’informations entre les acteurs se trouve limitée, qu’il s’agisse de situations de coopération à distance ou de conflits.

L’enjeu de ce numéro d’Émulations est de réunir des travaux qui s’appuient sur des terrains ou des exemples concrets pour montrer comment des concepts issus ou dérivés de l’œuvre de Schelling peuvent apporter un angle d’analyse inédit à la compréhension des décisions des acteurs. Les propositions d’articles pourront par exemple porter sur la sociologie des mobilisations, sur les institutions, les crises, les transitions ou les relations internationales, tant avec un regard actuel qu’historique. Les contributions issues de terrains en cours, « micro » et originaux sont encouragées. Afin de garantir la cohérence du dossier, les travaux devront pouvoir établir des ponts entre micro-stratégies de coordination « ordinaires » et phénomènes sociaux complexes (en évitant que ces ponts ne se limitent à l’étude d’effets de composition). Ces travaux pourront s’intégrer dans l’un des axes suivants, même si d’autres pistes sont bienvenues.

1. Les calculs stratégiques du quotidien

Raymond Boudon (1977 ; 1979), l’un des premiers sociologues à citer Schelling en France, s’est notamment appuyé sur les jeux d’échiquiers décrits par ce dernier pour explorer les « effets d’amplification » qui relient les logiques individuelles ordinaires aux macroeffets parfois non désirés, comme les ségrégations résidentielles. Mais les ponts construits par Schelling entre micro et macro-phénomènes ne se résument pas aux seuls effets pervers. Ils éclairent, de façon générale, les moments où les acteurs réfléchissent, se posent des questions, calculent… les moments où ils se font stratèges. Ils ont contribué à renouveler les questionnements sur la rationalité des acteurs, notamment dans leur rapport aux règles partagées en société, qui peuvent s’imposer à eux comme des contraintes cognitives et normatives, mais dont le respect tient aussi parfois à des calculs d’intérêts (Reynaud, 1989). Ce premier axe invite à explorer la complexité des calculs d’anticipation qui prennent place à certains moments de la vie des citoyens « ordinaires ».

2. La coordination tacite dans les crises et les moments de transformation

L’impact des concepts développés par Schelling dans les sciences sociales s’observe notamment dans la sociologie des crises politiques, des institutions et de la politique internationale. Le concept de « point focal », aussi appelé « solution foyer » (Schelling, 1986), désigne un lieu, une personne, une idée, un point de ralliement, une saillance sur laquelle convergent l’attention et les calculs d’anticipation des individus lorsqu’ils se demandent, par exemple, à quel lieu, personne ou point de rendez-vous va penser l’autre, sachant que cet autre est lui-même en train de se demander à quoi pense le premier, et ainsi de suite. Michel Dobry, l’un des principaux introducteurs de Schelling en France, a souligné que les saillances qui constituent de tels points de coordination pouvaient être le fruit d’évidences situationnelles ou d’une culture plus ou moins largement partagée. Elles lui ont permis entre autres de démystifier le « charisme » de certains acteurs dans les situations d’attentisme qui caractérisent les « conjonctures fluides », périodes de crises marquées par l’effondrement des transactions, routines et repères qui structurent les pratiques habituelles des acteurs politiques (Dobry, 1978 ; 1983 ; 1992). Cet usage a été partagé par plusieurs auteurs traitant des transitions et des périodes de transformation des institutions, des crises et des scandales politiques nationaux et supranationaux (Ermakoff, 2013 ; François, 1996 ; Georgakakis, 2000). Ce deuxième axe réunira des travaux qui s’intéressent à la façon dont les acteurs se coordonnent autour de repères partagés dans les phases d’incertitude où peuvent se jouer des bifurcations historiques.

3. Les règles implicites de la négociation

Le concept de « point focal » a également été investi par des spécialistes des relations internationales pour sortir des analyses géostratégiques des high politics et comprendre le vaste échiquier des interactions diplomatiques et ses stratifications sociales. Certains auteurs ont souligné que les points focaux partagés par des acteurs étatiques structurent les pratiques diplomatiques ordinaires, tant au niveau des grandes questions de sécurité que des micro-arènes de la politique multilatérale, comme les « confessionnaux » aux Nations Unies, des rencontres individuelles entre délégués nationaux en marge des réunions officielles (Adler, Pouliot, 2011 ; Pouliot, 2017). Cet axe portera sur la façon dont de tels repères structurent les stratégies et dynamiques de négociation dans des situations de coopération, de concurrence ou de guerre.

4. La coordination tacite dans les actions contestataires

Diverses notions issues des travaux de Schelling ont aussi été mobilisées dans l’étude des actions collectives contestataires. Elles l’ont été pour comprendre comment un événement, ou « signe déclencheur type », peut mener à des réactions collectives de façon relativement indépendante des motivations des différents participants (Motta, 2016). Les usages de ces notions ont contribué à la compréhension des effets de masses qui sont, par certains aspects, similaires aux « cascades » (Granovetter, 1978 ; Kuran, 1989), qui incitent à participer à une mobilisation. Enfin, ces notions ont été employées pour analyser les stratégies des acteurs qui se mobilisent et, afin de peser dans les rapports de forces, peuvent avoir intérêt à « se lier eux-mêmes », par exemple dans une grève de la faim (Siméant, 1993 ; Bourgoin, 2001). C’est à ces cadres de mobilisations et à ces actions contestataires, pour lesquels les réflexions de Schelling sur les calculs d’anticipation et de coordination sont particulièrement féconds, que sera consacré le quatrième axe.

Modalités de soumission

Les propositions d’articles sont à envoyer pour le 15 septembre 2018 [deadline prolongée] aux adresses suivantes : nfrozelb(at)hotmail.com, alessiomotta(at)yahoo.fr et redac(at)revue-emulations.net. Ces propositions, d’une longueur maximale de 1000 mots, comprendront le titre, le résumé de l’article, ainsi qu’une notice bibliographique indiquant la discipline et le statut professionnel de chaque (co-)auteur·e.

Pour les consignes aux auteur·e·s, consultez le document téléchargeable au bas de la page suivante : www.revue-emulations.net/appel/devenez-auteur.

Calendrier

15 septembre 2018 : date limite pour l’envoi des propositions d’articles

15 septembre 2018 : communication des décisions aux auteur·e·s

15 décembre 2018 : envoi des manuscrits V1 (25 000 – 30 000 signes)

15 février 2018 : retour des évaluations aux auteur·e·s

15 avril 2019 : envoi des manuscrits V2

15 mai 2019 : retour des évaluations aux auteur·e·s

15 juin 2019 : envoi de la dernière version des manuscrits à la revue

Décembre 2019 : publication du numéro papier et mise en ligne

 

Bibliographie

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Bennani-chraïbi M., Fillieule O. (2012), « Pour une sociologie des situations révolutionnaires. Retour sur les révoltes arabes », Revue française de science politique, vol. 62, n° 5, p. 767-796.

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Delaigue A. (2016), « Thomas Schelling est mort, et vous êtes vivant », Blog Franceinfo « Classe éco. L’économie expliquée à ma mère (et aux autres) ». En ligne, consulté le 23 mars 2018. URL : https://blog.francetvinfo.fr/classe-eco/2016/12/15/thomas-schelling-est-mort-et-vous-etes-vivant.html.

Dobry M. (1978), « Note sur la théorie de l’interaction stratégique », Annuaire Arès, vol. 1, p. 43-64.

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Schelling T. (2005), « An Astonishing Sixty Years: The Legacy of Hiroshima », discours de réception du prix de Nobel de la Banque de Suède, Royal Swedish Academy of Sciences, Stockholm. En ligne, consulté le 23 mars 2018. URL : http://www.nobelprize.org/mediaplayer/index.php?id=626.

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Siméant J. (1993), « La violence d’un répertoire : les sans-papiers en grève de la faim », Cultures & Conflits, vol. 9-10, p. 315-338.