La construction scientifique des sexes

Penser nous voulons

Compte rendu de lecture : Marìa Puig de la Bellacasa, 2012, Politiques féministes et construction des savoirs. « Penser nous devons » !, Paris, L’Harmattan, «  Ouverture Philosophique », 258 pages.

Par Stéphanie Pache

Mis en ligne le 18 août 2015
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politique féministe

L’ouvrage de María Puig de la Bellacasa vient grossir les rangs plutôt clairsemés des travaux francophones sur les auteures féministes anglophones qui ont cherché et cherchent à penser la construction des savoirs. Les études féministes des sciences (ou feminist science studies) occupent en effet dans l’espace francophone une place restreinte, comme on peut le mesurer au nombre de traductions des auteures de ce domaine mobilisées par Puig de la Bellacasa dans son livre : seuls les écrits de Donna Haraway ont été – partiellement – publiés en langue française[1]. Son livre veut offrir une relecture de certains aspects des travaux de chercheuses anglophones que l’on inclut traditionnellement dans les études féministes des sciences. Il ne s’inscrit cependant pas au sein de la discussion épistémologique et politique des sciences qui constitue les textes étudiés. Il est ainsi à concevoir comme un objet discursif particulier.

Une narration singulière

Politiques féministes et construction des savoirs est issu de la thèse de philosophie de l’auteure, obtenue sous la direction d’Isabelle Stengers en 2004. Il s’agit cependant non seulement d’une réduction de ce travail doctoral, mais également du fruit d’un découpage, ce livre ayant l’aspect d’un résumé d’une première partie de la thèse, une seconde partie ayant selon toute vraisemblance été utilisée pour l’ouvrage paru en 2014 (Puig de la Bellacasa, 2014)[2].

La première partie présente les itinéraires qui constitueraient l’héritage que l’auteure veut souligner. Son approche se veut explicitement une description inaboutie et orientée, davantage qu’une histoire, une décision qu’elle justifie notamment en invoquant sa formation deleuzienne. Cette partie prend ainsi la forme d’un récit de cette relecture personnelle de textes inscrits dans leur « communauté de pensée » (33) et choisis pour leurs « prolongations » du projet féministe que Puig de la Bellacasa comprend sous le fameux slogan « le personnel est politique », « vecteur de ce que Michèle Le Doeuff a appelé « l’école de désorientation » qu’a été le mouvement féministe » (36). L’auteure insiste particulièrement sur le « style politique nouveau » (Firestone, 1972, 39, traduite et citée par Puig de la Bellacasa, 2012, 44) développé par le mouvement féministe. La première partie propose ainsi une reformulation subjective et sélective des enjeux de la politisation féministe des expériences individuelles, et de l’expression de ce processus dans des projets alternatifs de construction des savoirs. Un « attachement à l’historicité » y est proclamé, inclination devant expliquer la trajectoire narrative du livre sous la forme de récit ouvert, non définitif, de même que le rappel d’une obligation à appréhender les propositions féministes dans leurs dimensions historiques politiques, c’est-à-dire divergences comprises. Il s’agit de souligner le caractère expérimental du projet féministe, qu’on ne devrait figer – par exemple par une institutionnalisation –, et qui relève surtout de pratiques politisantes, c’est-à-dire d’une production active de résistances contre les forces « neutralisantes », « dé-situant » les discours et les savoirs.

La seconde partie traite plus strictement des critiques féministes des sciences. Après avoir relevé le décalage persistant entre les mondes académiques et politiques francophones et anglophones dans ce domaine, la philosophe décrit trois modes de problématisation féministe des sciences : les obstacles pour les femmes scientifiques, la production de discours scientifiques sexistes et la remise en question des critères généraux de scientificité. C’est le dernier mode qui fait l’objet du développement le plus important. La question de l’objectivité occupe particulièrement les féministes qui réfléchissent à ces questions et notamment Sandra Harding, qui se demande comment il se fait qu’une recherche politisée améliore l’objectivité. Les feminist science studies se nouent autour d’un projet politique commun et transdisciplinaire, dans lequel les divergences des auteures, liées tant à des objets et des méthodes différentes qu’à des désaccords politiques, en sont également constitutives. En se concentrant sur le cas de la biologie, Puig de la Bellacasa décrit plus précisément le conflit de loyauté que vivent les biologistes féministes qui se retrouvent non seulement en marge de leur discipline et des conceptions dominantes de la science, mais aussi d’une certaine critique féministe qui se méfie de la biologie et de la rationalité scientifique triomphante. Mais cette situation « sur un fil » (146) les conduit justement à devoir penser ce qu’est leur pratique, qui s’inscrit dans une démarche à la fois scientifique et politique, et donc à créer les connexions nécessaires à la gestion de ces tensions, qui peuvent être en ce sens des sources de création de nouveaux possibles.

Enfin, la troisième partie développe le standpoint feminism en se basant sur des textes de quatre auteures (Nancy Hartsock, Hilary Rose, Patricia Hill Collins, Dorothy E. Smith), et se penche sur la façon dont ces sources mobilisent la question du positionnement en regard d’un projet de production de connaissances. Rappelant l’importance de l’héritage marxiste dans ces propositions épistémologiques, l’auteure les rassemble autour d’une « idée politique et non essentialiste du positionnement féministe » et de « la critique de l’idéal moderne d’objectivité » (165). Cette dernière partie offre ainsi un intéressant passage, malheureusement trop bref, où sont discutées les notions de standpoint – et notamment sa traduction française – et d’épistémologie (169-173), passage qui éclaire tant sur l’ensemble de la démarche de Puig de la Bellacasa qu’on aurait souhaiter le lire plus tôt. À ce stade du texte, on comprend aussi deux aspects cruciaux des préoccupations de la philosophe. Premièrement, elle invite à observer « ce qu[e ces quatre auteures] font quand elles disent faire de l’épistémologie » (173). Ensuite, elle s’inquiète principalement de « l’essentialisme et de la théorisation épistémologique d’une science en lutte », qui induiraient des « risques de normaliser le processus politique de construction des positionnements féministes » (175). Et c’est bien sur cette inquiétude d’une dépolitisation par des développements théoriques qui se voudraient définitifs qu’insiste et conclut cette partie.

Le livre se termine sur un post-scriptum intitulé Yearning. Sans reprendre la discussion autour de la traduction et l’usage de ce terme, l’invitation qui nous est ainsi adressée me semble résumée par ces mots de l’auteure : « [v]ivre avec ce que l’on pense raté et réussi, chérir un trajet avec toutes ces impuissances et le mettre à risque de sa vulnérabilité, n’est pas une mince affaire » (246).

Un objet rare

On ne saurait que louer la publication d’un travail francophone sur les approches féministes de la construction des savoirs, ne serait-ce qu’au vu de la rareté de l’entreprise. Le travail de relecture de María Puig de la Bellacasa constitue assurément un projet original dans sa démarche comme dans sa forme. On peut estimer plutôt réussie l’ambition de ne pas faire apparaître les réflexions discutées et les propositions féministes mobilisées comme dogmatiques, de montrer leurs dimensions collectives et leurs ancrages dans des pratiques engagées dans une transformation politique. Ce récit restitue en effet la position de l’auteure sur la façon dont une certaine convergence a pu se fonder sur des divergences qui auraient pu être source de ruptures multiples mais qui ont été réaménagées, notamment sous la forme de solidarités riches d’enseignements et de projets alternatifs. Il est qualifié avec pertinence de « trajet zigzagant, divergeant, trébuchant, reprenant, contrastant et toujours bégayant. » (249), comme l’illustre l’écriture. Il faut ainsi saluer la réalisation de ce défi narratif singulier, qui refuse de se contenter « de commenter ces auteures qui ont investi ces territoires académiques restreints et forcément élitaires où l’on théorise les sciences entre personnes cultivées, comme si elles étaient des « noms », voire des « concepts », isolé·e·s de l’histoire politique qui les nourrit » (249).

L’autre qualité évidente de l’ouvrage est son inscription dans un contexte culturel et académique francophone qui offre ainsi des traductions possibles d’une pensée féministe anglo-américaine sur les sciences. Car il ne s’agit pas seulement de poursuivre les initiatives d’autres chercheuses francophones qui ont eu la volonté – et l’opportunité éditoriale – de faire connaître ces auteures au public francophone, mais également d’opérer une relecture critique et située. On observe alors une véritable opération non seulement de translation, mais de « translation » dans un autre espace culturel et académique, où les différences ne sont pas que linguistiques, mais concernent entre autres la définition des disciplines, la place sociale des sciences et les manières de les étudier. Cette démarche est bien sûr rendue obligatoire par l’impératif d’une perspective féministe réclamant la mise en situation des discours et des pratiques. La démonstration du caractère situé de la construction féministe des savoirs permet à l’auteure de retracer ce projet politique traversé par des tensions, et maintenu par une détermination à définir de nouvelles connexions. Il se révèle particulièrement fructueux dans la trajectoire qu’elle tisse de la notion de positionnement (standpoint).

So what ?

Malgré ses qualités certaines, certains aspects restent dérangeants. Cependant, comme l’auteure, qui reconnaît sa lecture partielle et partiale des sources, je souscris à cette admission que l’on ne fait jamais de lecture neutre. Parmi les éléments critiquables les plus « objectivables », il me semble nécessaire de signaler que le texte est affaibli par l’absence de références rigoureuses, le nombre restreint de citations, dont la version originale n’est presque jamais fournie, tout ceci rendant très difficile le retour aux sources utilisées. L’édition du texte est peu soignée : on trouve des phrases avec des mots manquants ou des erreurs grammaticales ; l’absence d’index et de bibliographie complique encore la lecture, de même qu’une écriture de qualité irrégulière.

C’est néanmoins le projet lui-même qui me rend perplexe. Ni histoire intellectuelle ou sociale, ni discussion théorique ou politique, le cheminement du récit n’est pas aisé à suivre et l’on peut douter parfois de l’intérêt de poursuivre l’effort de lecture, sentiment renforcé par une frustration liée à un caractère souvent allusif du texte et de nombreux effets d’annonce. Qu’il soit dit que je ne suis pas philosophe et que je me rattache plutôt à une tradition historienne, ce qui me conduit peut-être à trouver incongru d’emprunter des moyens si distincts des auteures sur lesquelles on travaille, mais dont on se dit solidaire, et même participante du récit, sans s’en expliquer davantage. Plus exactement, le texte publié conserve un caractère très personnel, dans un sens problématique pour un travail de recherche, c’est-à-dire dépolitisé, individuel, notamment car peu relié à d’autres travaux similaires – très peu d’autres sources discutant les mêmes auteures sont citées par exemple. Cette posture semble justifiée par la volonté de l’auteure de ne pas adopter une position d’extériorité (32). Lorsque l’on considère cependant ensemble le refus de discuter les discours étudiés et la décision de n’en faire qu’une forme de description, il est difficile de percevoir l’engagement de l’auteure « à l’interne » de ces enjeux et de cette histoire, amenant à constater in fine une posture plutôt traditionnelle du discours philosophique, sans l’engagement annoncé.

En outre, les usages de certains termes sont souvent peu explicités et « situés », mis à part standpoint et épistémologie. Il est ainsi particulièrement gênant de rester dans l’incertitude sur deux des mots qui constituent pourtant le titre du livre et qui sont abondamment utilisés : féministe et politique. L’absence de leur problématisation semble liée à l’incongruité ressentie. Adopter une position politique, c’est en effet s’engager dans un conflit de valeurs, engagement qui n’apparaît pas dans le récit de l’auteure, qui explicite peu les enjeux politiques des dissensions habitant son récit, et souligne davantage les ententes, mais qui, surtout, ne se positionne pas dans ces enjeux. L’auteure fait néanmoins bien ce qu’elle dit : elle propose un récit personnel de ce qu’elle voit comme des trajectoires nécessaires à l’appréhension de textes des feminist science studies, qu’elle nous enjoint à considérer comme exploratoires. Nous ne savions pas la mise en garde nécessaire.

Et c’est bien un autre problème de ce texte. À qui s’adresse-t-il ? Certainement pas à un lectorat qui n’aurait pas déjà lu une partie des auteures mobilisées, car le texte ne fournit pas suffisamment de leur matière pour profiter de leur description particulière, mais pas plus à celui qui, initié, chercherait leur discussion. Il ne s’agit pas non plus d’un texte politique qui me semble pouvoir intéresser des militant·e·s féministes. Qu’il soit clair que l’ouvrage recèle nombre de propositions et formulations intéressantes. Que sa lecture donne suffisamment à penser, conformément à l’injonction de Woolf – « Pensez nous devons » ! – qui en est le sous-titre. La forme narrative choisie ne permet cependant pas d’attribuer à ces propos un statut saisissable dans une argumentation ou une histoire, car elle ne semble que chercher à traduire une mise en sens que l’auteure ne fait que raconter, sans volonté d’étaiement. Mais c’est assurément un choix original.

Bibliographie

Firestone S. (1972[1970]), The dialectic of sex. The case for feminist revolution, New York : Bantham Books.

Puig de la Bellacasa M. (2012), Politiques féministes et construction des savoirs. « Pensez nous devons » !, Paris : L’Harmattan.

Puig de la Bellacasa M. (2014), Les savoirs situés de Sandra Harding et Donna Haraway. Science et épistémologie féministes, Paris : L’Harmattan.



[1] L’auteure discute dans ce texte principalement des travaux de Nancy Hartsock, Hilary Rose, Patricia Hill Collins, Dorothy E. Smith. Sandra Harding et Donna Haraway sont davantage discutées dans Puig de la Bellacasa (2014).

[2] L’auteure mentionne l’origine des textes dans les remerciements des deux ouvrages (Puig de la Bellacasa, 2012, 7 ; Puig de la Bellacasa, 2014, 7). Je n’ai pas accès à la thèse, mais on peut se faire une idée de la structure et du contenu de ce travail doctoral d’après sa table des matières, consultée le 29.12.2014 et disponible à l’adresse suivante : http://theses.ulb.ac.be/ETD-db/collection/available/ULBetd-07012005-184814/unrestricted/TabledesmatieresPUIG.pdf. 

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Émulations n°15 - 
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