Medias et identites

Éditorial - Acteurs médiatiques et processus identitaires 

Par Marie Fierens  et  Julien Danero Iglesias
Mis en ligne le 1 décembre 2015
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Il n’y a qu’un journal, disait déjà Tocqueville en 1840, qui puisse venir déposer au même moment dans mille esprits la même pensée (626). Depuis des siècles, une forme de pouvoir est attribuée aux médias de masse. Mais en quoi consiste réellement cette capacité d’influence supposée ? Qui sont les acteurs qui la détiennent ? Quelles stratégies poursuivent-ils de manière consciente ou inconsciente ? Ce numéro intitulé « Médias et identités » propose des éléments de réponse à ces questions, en abordant le rôle des médias dans la formation ou le renforcement des sentiments d’appartenance individuels ou collectifs.

Ce dossier s’ouvre sur un éclairage apporté par Dave Sinardet. Répondant à des questions ciblées, il offre des repères tant théoriques que pratiques pour aborder le rôle des médias dans les constructions identitaires. S’ancrant principalement dans le contexte belge, son propos détaille la manière dont ceux-ci participent à la construction d’une certaine forme de nation dans l’imaginaire collectif des Belges. Ce faisant, Dave Sinardet met en lumière la façon dont ils contribuent à délimiter les contours identitaires des différentes communautés linguistiques et précise leur rôle dans le processus démocratique national belge.

Neuf articles sont ensuite proposés au lecteur[1]. Afin d’illustrer la multiplicité des modalités empruntées par les supports de l’information au cours du temps pour façonner les identités, les contributions rassemblées adoptent une perspective tant historique que contemporaine. Un regard vers le passé permet en effet de constater que, depuis longtemps, certains médias occupent une position d’acteurs ou d’instruments dans ces processus identitaires. De nombreux ouvrages ont par exemple établi qu’aux XIXe et XXe siècles, des journaux ont contribué à l’unification linguistique des Etats-nations qui se créaient (Anderson, 1983). Des chercheurs ont encore démontré que certaines élites politiques, désireuses d’instrumentaliser ces identités, ont mobilisé les médias de masse dans le cadre de stratégies de conquête ou de maintien au pouvoir (Brass, 1991 ; Breuilly, 1994). Mais au-delà de ces tendances générales, l’utilisation des médias s’est déclinée de façons très diverses au fil du temps. Les articles réunis dans ce numéro illustrent cette réalité en s’attardant sur des contextes historiques et contemporains spécifiques.

Ainsi, Heidi Knörzer détaille comment, dès le XVIIIe siècle la presse juive allemande, et plus particulièrement l’Allgemeine Zeitung des Judenthums, a contribué à définir les contours d’une identité juive, moderne et complexe, qui oscille entre l’auto-affirmation et l’intégration. En revenant sur le contenu véhiculé par un hebdomadaire du Pays basque continental durant la Première Guerre mondiale, Eneko Bidegain démontre quant à lui comment une publication peut, d’une certaine façon, soutenir l’effort de guerre en exacerbant le sentiment d’appartenance national des Basques à la nation française et ainsi le remodeler pour les décennies suivantes. Enfin, toujours dans une perspective historique, Lionel Picard analyse la façon dont la presse écrite a contribué de manière significative à maintenir un sentiment d’identité collective parmi les expulsés allemands, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Analysant plus particulièrement le Grafschafter Bote qui paraît encore actuellement, l’auteur montre que ce sentiment continue d’exister aujourd’hui.

En évoquant le passé, tous trois participent à une meilleure compréhension du rôle des médias dans la construction, la cristallisation et le renforcement des identités actuelles. L’article de Gertjan Willems souligne particulièrement le caractère continu du processus qui dessine les identités d’hier et d’aujourd’hui. En utilisant le film « Le lion des Flandres » comme prisme d’analyse du nationalisme flamand, il démontre comment l’adaptation cinématographique, en 1984, d’un roman datant du XIXe siècle peut éclairer les enjeux qui fondent en partie l’actuelle « question nationale belge ». La réflexion menée par Nicolas Van der Linden, Olivier Klein, Zacharia Bady et Assaad Azzi s’ancre également dans le contexte belge du XXIe siècle. Leur article convoque « l’affaire Joe Van Holsbeeck » pour interroger une pratique très répandue dans les médias occidentaux ; celle qui consiste à mentionner l’origine ethnique ou nationale des criminels ou supposés tels. En analysant la façon dont la presse francophone et néerlandophone a couvert le meurtre de cet adolescent tué à Bruxelles en 2006, les auteurs mettent au jour la valeur informationnelle que les journalistes attribuent à l’origine des individus qu’ils mentionnent et ils contribuent de ce fait à mieux comprendre comment les journalistes participent à la redéfinition permanente du contenu des identités ethniques et nationales. Toutes ces réflexions illustrent à leur manière le fait que les débats qui remettent en question les contours des nations ou des communautés existent depuis des siècles, et que les médias d’hier et d’aujourd’hui les alimentent continuellement.

Les autres contributions rassemblées dans ce numéro adoptent une perspective davantage contemporaine, à l’instar de celle de Ludivine Thouverez et Cristina Perales García qui revient sur l’interdiction de la corrida votée par le parlement autonome de Catalogne en 2010, pour démontrer que les journaux du centre et de la périphérie espagnole se sont emparés de la polémique qui l’a suivie pour renforcer la construction de leur discours identitaire respectif, espagnol et catalan. En analysant les enjeux identitaires révélés par la controverse relative aux sans-papiers dans la presse française entre 2006 et 2010, Lise Jacquez porte un autre regard sur le lien entre discours médiatiques et politique nationale. Elle souligne la façon dont les contenus de la presse française relatifs à la question de l’immigration dépendent de l’état du débat politique national. Les deux articles prouvent à quel point les modalités de dépendances qui lient les contextes politiques et les discours médiatiques sont variables et affectent les informations véhiculées. Jonathan Larcher dévoile quant à lui les mécanismes qui ont conduit la télévision roumaine à produire des régimes visuels contrastés de l’altérité tsigane, entre 2007 et 2013. Il analyse ces régimes en tant qu’indicateurs de la relation de pouvoir qu’entretiennent les médias avec des figures rejetées à la périphérie de la société roumaine d’aujourd’hui et souligne leur incessante métamorphose. Enfin, grâce à un important travail de terrain et aux entretiens qu’elle a menés avec des hommes et femmes de médias, Eugénie Saitta met en lumière les logiques internes de représentation des migrants dans les médias italiens. Elle questionne également les raisons pour lesquelles les médias fabriquent des discours connotés négativement à leur égard.

Dans la conclusion, Marc Lits et Marie-Soleil Frère reviennent sur les tendances esquissées par les recherches qui composent ce numéro, en les inscrivant dans une perspective à venir. Ils suggèrent que le modèle mis en lumière par les auteurs pourrait prochainement céder la place à un autre. En effet, alors qu’aujourd’hui la plupart des médias privés ne semblent plus guère se sentir concernés par la défense d’identités locales ou régionales, il convient de s’interroger sur le rôle qu’ils assumeront dans les constructions identitaires à venir.

A la lecture des réflexions qui forment ce numéro thématique, il apparaît que des médias de natures très différentes peuvent être amenés à jouer un rôle d’acteur ou de vecteur dans la construction des sentiments identitaires, selon des modalités variées. Alors que certains d’entre eux revendiquent leur implication dans de tels processus, d’autres n’ont pas pour ambition initiale de prendre position dans les débats relatifs aux appartenances communautaires, ethniques ou nationales. Aucun média n’est cependant totalement neutre ou absolument objectif. Leur contribution à l’émergence ou au renforcement d’un sentiment identitaire, assumée ou non, réfléchie ou inconsciente, s’ancre dans un contexte spécifique qui façonne en partie leur positionnement. En effet, si la notion de quatrième pouvoir est souvent utilisée pour décrire les médias et celle d’indépendance pour qualifier la profession de journaliste, il n’en reste pas moins que les producteurs de l’information sont engagés dans des réseaux d’interdépendances qui influencent leur façon de travailler, et donc l’information produite (Chupin et Nollet, 2006 : 16). En ce sens, le pouvoir que l’on attribue souvent aux journalistes est en réalité un pouvoir exercé par un réseau de protagonistes qui ne se réduit en rien aux titulaires d’une carte de presse (Neveu, 2004 : 80).

L’exploration des univers de production de l’information permet de mieux saisir la relation qui unit le journalisme à d’autres sphères (Maigret, 2003). Elle met en lumière le fait que les discours médiatiques, notamment ceux qui ont trait aux communautés, aux ethnies ou aux nations, ne sont jamais autonomes et gagnent à être considérés comme des productions collectives qui renvoient à l’un ou l’autre réseau d’acteurs[2]. Cette dynamique systémique est particulièrement visible lors de la formation des identités dites parfois « meurtrières », lorsqu’un « Nous » inclusif est créé pour cimenter la communauté contre un « Autre » diabolisé et forcément exclu (Spencer et Wollman, 1998 : 255-274). Les contributions rassemblées ici démontrent que, bien que moins évidents, ces mécanismes sont également à l’œuvre dans des contextes identitaires moins polarisés. Ils structurent fondamentalement le travail des journalistes et permettent de comprendre ce qui peut amener les acteurs médiatiques à renforcer une certaine lecture des réalités sociales (Pollak, 2007 : 2-12). Car in fine, ce sont bien les journalistes qui sélectionnent l’information et la mettent en forme pour la transmettre à leurs lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs. Ce sont également eux qui décident des sujets qui seront mis à l’avant de la vie publique. Ce sont encore eux qui définissent les termes des débats portés par les médias : ses structures internes, ses aspects importants ainsi que les limites idéologiques des représentations sociales. Ce faisant, ils fonctionnent parfois comme des autorités morales en offrant des modèles, des faits et des opinions à leur auditoire (Van Dijk, 1991 : 244). En ce sens, les journalistes détiennent effectivement une forme de pouvoir. Un pouvoir relatif au réseau qui structure, en amont, le choix et la présentation de certaines informations. Et qui dépend, en aval, de la façon dont leur audience s’en empare. Un pouvoir changeant et déclinable à l’infini.

Les textes qui suivent se veulent une invitation à la réflexion. En posant la question du lien entre médias et identités, et en voulant déterminer si les premiers sont les acteurs ou les instruments de la construction des appartenances communautaires, ethniques et nationales, ce numéro soulève de nombreuses interrogations. Il ne prétend cependant nullement y répondre de façon exhaustive ou définitive. Le choix des articles publiés définit les limites de son ambition. Ainsi, les analyses s’attachent davantage à analyser les contenus véhiculés par les médias qu’à étudier les réactions des publics. Les effets directs des médias restent en effet difficiles à observer (Ibid. : 226-227). La plupart des textes réunis concernent par ailleurs la presse écrite. Deux d’entre eux seulement s’intéressent au secteur audiovisuel et aucun ne se penche spécifiquement sur la radio. Ce « déséquilibre » peut, peut-être, s’expliquer par des considérations pratiques de la part des auteurs ; l’analyse des corpus de presse ne nécessitant pas de retranscription. Les éditeurs de ce numéro ont en outre été surpris de ne recevoir aucune proposition d’analyse consacrée aux rôles des nouvelles technologies de l’information et de la communication ou des réseaux sociaux. Alors qu’aujourd’hui, les médias traditionnels sont souvent précédés ou contournés par des modalités alternatives de la circulation de l’information, grâce à internet.

Le secteur médiatique est hétérogène et en constante mutation. Il importe donc d’analyser ses différentes facettes et les changements qui s’opèrent en son sein pour penser la place des médias dans les processus identitaires. L’ampleur de la tâche est immense. Il serait vain de prétendre l’accomplir. Mais en soulignant, d’une part, la permanence du rôle des médias dans la définition des enjeux identitaires et, d’autre part, le caractère continu de l’évolution des pratiques médiatiques, ce numéro entend poser quelques préalables à ce vaste chantier.

Bibliographie

ANDERSON, B. (1983) : Imagined communities. Reflections on the origins and spread of nationalism, Londres : Verso.

BRASS, P. (1991) : Ethnicity and Nationalism. Theory and Comparison, New Delhi : Sage.

BREUILLY, J. (1991) : Nationalism and the State, Chicago : The University of Chicago Press.

CHUPIN, I. ; NOLLET, J. (2006) : Journalismes et dépendances, Paris : L’Harmattan.

DE TOCQUEVILLE, A. (1840) : De la démocratie en Amérique. Œuvres, Paris : 1840.

MAIGRET, E. (2003) : Sociologie de la communication et des médias, Paris : Armand Colin.

NEVEU, E. (2004) : Sociologie du journalisme, Paris : La Découverte.

POLLAK, A. (2007) : « The Myth of the Untainted Wehrmacht : The Structural Elements of Wehrmacht Mythology in the Austrian Press since 1945 », in : HEER, H., MANOSCHEK, W., POLLAK, A., et WODAK, R., The Discursive Construction of History. Remembering the Wehrmacht’s War of Annihilation, New York : Palgrave, Macmillan, pp.115-135.

SPENCER, P., et WOLLMAN, H. (1999) : « Good and Bad Nationalisms : A Critique of Nationalism », in : Journal of Political Ideologies, n°3, vol.3, Octobre 1998, pp. 255-274.

VAN DIJK, T. (1991) : Racism and the Press. Critical Studies in Racism and Migration, Londres : Routledge, 1991..



[1] Les auteurs dont les travaux sont publiés dans ce numéro se sont rencontrés à l’occasion d’une conférence qui s’est tenue en décembre 2013 à l’Université libre de Bruxelles. Elle a été organisée par Marie-Soleil Frère, Marc Lits, Bellarminus Kakpovi et les éditeurs de ce numéro dans le cadre d’une collaboration avec le département des sciences de l’information et de la communication de la faculté de philosophie et lettres, le département de dcience politique de la faculté des sciences sociales et politiques de l’Université libre de Bruxelles, le ReSIC, le CEVIPOL, la faculté de sciences économiques, sociales, politiques et de communication de l’Université catholique de Louvain et la Brussels Platform for Journalism, grâce au soutien du Fonds de la recherche scientifique, la faculté de philosophie et lettres et la faculté des sciences sociales et politiques de l’ULB. La publication de ce numéro n’aurait jamais été possible sans le soutien de ces personnes et de ces institutions. Nous tenons à les remercier chaleureusement.

[2] Ces productions collectives sont le résultat de diverses mobilisations qui peuvent être définies comme suit : une mobilisation communautaire met l’accent sur un groupe et souligne la cohésion et la solidarité qui unissent les membres du groupe qui s’identifient comme faisant partie d’une telle communauté. Les individus sentent d’une façon subjective qu’ils ont des traits communs avec les membres de leur communauté. La mobilisation ethnique, quant à elle est une action politique organisée qui consiste à agiter des symboles identitaires pour exercer une pression sur les autorités publiques et obtenir d’elles des concessions ponctuelles ; elle n’est pas référée directement à un Etat. Enfin, une mobilisation nationaliste, est un combat pour l’acquisition ou le renforcement de la souveraineté politique et économique d’une collectivité ; les nationalistes revendiquent le droit pour leur collectivité de maîtriser son destin politique et économique et de défendre ses intérêts propres. Ils définissent leurs mots d’ordre en référence à un Etat qui peut être déjà constitué et demander seulement à être raffermi mais qui n’est parfois qu’un projet en attente de réalisation. Voir : LUQUE, F. (2002) : « Entre l’identité et l’identification : un problème complexe de la recherche sociologique dans le domaine de l’interculturalité », Sociétés, vol.2 n° 76, p. 59-70 ; WEBER, M. (1995) : Economie et société, Paris : Agora et ROGER, A. (2001) : Les grandes théories du nationalisme, Paris, Armand Colin, p. 2. 

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Émulations n°16 
Médias et identités

Médias et identités - Emulations 16

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