Medias et identites

L’enracinement de l’identité française au Pays basque pendant la Première Guerre mondiale

Le cas de l’hebdomadaire Eskualduna


Par Eneko Bidegain* 
Mis en ligne le 7 avril 2016
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[Résumé] Eskualduna était un hebdomadaire en langue basque du Pays basque continental, vendu à plus de 7.000 exemplaires durant la Première Guerre mondiale. Une analyse de contenu a permis de constater que le message de ce journal consistait à soutenir sans arrêt la France tout en exprimant la grande confiance envers son armée. Le Pays basque était présenté comme faisant partie de la France ; les soldats basques morts dans la guerre étaient glorifiés en tant que héros nationaux et présentés comme des Basques exemplaires et des bons Français. En conclusion, ce journal basque a été un promoteur du sentiment national français chez les Basques.

Mots-clés : Première Guerre mondiale ; Pays basque ; identité ; Eskualduna

 

[Abstract] Eskualduna was a Basque weekly published in the continental Basque country (France). The newspaper sold more than 7,000 copies during the Frist World War. Content analysis of the publication’s articles written during the war reveals that this newspaper supported France unconditionally by expressing great faith towards the French Army. The Basque Country was considered as a part of France: Basque soldiers who died in the war, were glorified both as French national heroes and as exemplary Basques. In conclusion, this Basque weekly was a promoter of the French national feeling among Basques.

Keywords : First World War; Basque Country ; identity ; Eskualduna

*Université de Mondragón

Introduction

L’influence que peuvent exercer les médias sur le sentiment d’appartenance identitaire de leurs lecteurs est un sujet d’actualité tout comme un sujet d’Histoire. Ainsi, cet article a pour objectif de montrer un exemple significatif du lien entre presse et identité. Il s’agit d’analyser les mécanismes auxquels a eu recours un hebdomadaire basque – Eskualduna (le Basque) – pour influencer le sentiment d’identité de son lectorat, lors de la Première Guerre mondiale, événement qui a marqué le sort de l’identité des Basques de France pour les décennies suivantes.

1.        Analyser un journal régional pendant la Première Guerre mondiale

La présente étude – issue de notre thèse de doctorat (Bidegain, 2013) – porte sur Eskualduna, l’hebdomadaire le plus important du Pays basque continental[1] de l’époque. Sur un bassin de 187.775 habitants (Archives des Pyrénées-Atlantiques, 6 M 1), Eskualduna était le journal qui comptait le plus grand nombre de lecteurs et de ventes hebdomadaires, atteignant les 7.000 ventes durant la guerre (Archives des Pyrénées-Atlantiques, 4 M 155). Il s’agit d’une publication catholique, créée en 1887 par le politicien bonapartiste Louis Etcheverry et rédigée en langue basque par les plus importants écrivains basques du début du XXe siècle – presque tous ecclésiastiques. Eskualduna était diffusé sur tout le territoire du Pays basque continental, essentiellement dans sa partie rurale, où les habitants ne parlaient que très peu le français. Les principaux rédacteurs et rédacteurs en chef du journal étaient Manex Hiriart-Urruti et Blaise Adéma, chanoines de Bayonne[2], ainsi que Jean Elizalde, Jean Saint-Pierre et Jules Moulier, jeunes prêtres mobilisés, et Jean Etxepare, jeune médecin, mobilisé également.

Cette population bascophone, profondément catholique et essentiellement paysanne, fut projetée brusquement sous le feu des canons, à l’été 1914, moment où les premiers Basques sont morts en Belgique. Au total, près de 6.000 d’entre eux ont perdu la vie et ont été déclarés « Morts pour la France ».

Dans ce contexte, notre hypothèse de départ est que, par le biais du traitement de la Première Guerre mondiale, l’hebdomadaire Eskualduna a francisé le Pays basque continental, et a pris part à la dernière phase de la construction nationale française. La guerre, au-delà du sang et des larmes versés, marqua définitivement l’intégration du Pays basque dans la nation française. L’article tente de répondre aux interrogations suivantes : quel était le message véhiculé par Eskualduna, à son lectorat basque ? Quelle était l’attitude des rédacteurs, parmi lesquels des curés et écrivains, envers la guerre et l’identité française ? Afin de répondre à ces questions, nous tacherons de mettre en exergue l’action d’Eskualduna dans ce processus.

Le cas basque n’est pas singulier, mais ni la Première Guerre mondiale vue de ce pays, ni l’hebdomadaire Eskualduna n’ont fait l’objet de recherches approfondies, jusqu’à maintenant. De plus, le rôle de la presse dans le renforcement d’un sentiment identitaire durant cette guerre a été peu analysé. La thèse de Stéphanie Dalbin (2003) compare le traitement de la guerre par le journal allemand Metzer Zeitung et le journal français L’Est Républicain. Notre étude rejoint ses conclusions : les différents journaux de l’époque ont pris part à la propagande en faveur de leur pays. Nous nous inscrivons également dans la lignée des travaux de Gilles Wolfs (2001), de Falcomatà et Nunnari (2004) ou de Farrar (1998). Tous ces travaux partagent des similarités avec notre étude, tant au niveau de la méthodologie, qui consiste en une l’analyse de contenu menée dans une perspective politique, qu’au niveau des conclusions. D’autres études (Venturelli, 1991 ; Eglezou, 2009 ; Brandenberger 1964) consistant en des analyses de presse en temps de guerre, sont elles aussi proches de notre recherche d’un point de vue méthodologique. Elles s’en écartent cependant au niveau du contenu analysé. Notre étude se distingue également de celles précédemment mentionnées car elle a pour objet l’analyse de contenu de journaux en langue régionale.

S’inspirant de la méthodologie utilisée par Dalbin (2003), nous avons procédé à une analyse qualitative de contenu, associée à une analyse quantitative des sujets et commentaires évoqués dans le journal. Tous les éditoriaux et toutes les chroniques des soldats et membres de l’équipe de rédaction du journal, publiés entre la fin du mois de juillet 1914 et janvier 1919, ont été analysés, soit 3.422 articles[3]. Ces articles ont été classés selon plusieurs catégories et des liens ont été établis entre eux, afin d’organiser les différents aspects du message d’Eskualduna. Le classement a été effectué au moyen du logiciel Access, mais la base de données a été remplie manuellement. Comme nous le verrons, cette catégorisation permet de dresser un tableau précis du message véhiculé par l’hebdomadaire.

2.        Le message d’Eskualduna

Les effets de la guerre sur l’hebdomadaire Eskualduna sont immédiats, comme pour un grand nombre de publications d’Europe : la pagination est réduite et la plus grande partie de l’équipe de rédaction est envoyée au front. Néanmoins, ce handicap apparent se révèle vite être un atout pour Eskualduna, car ses rédacteurs se mettent à écrire plus régulièrement et à publier leurs chroniques de guerre. Cependant, parallèlement, les sources d’information viennent à manquer et la circulation de l’information est très contrôlée. Les journaux n’ont donc pas beaucoup de moyens de développer les sujets relatifs à la guerre et doivent bien souvent se contenter des communiqués officiels. De plus, le déclenchement de la guerre s’accompagne de mesures de censure, desquelles Eskualduna s’accommode, puisque, aux yeux des rédacteurs, cette loi est justifiée.

2.1.     Défense inconditionnelle de la France

Il apparaît que l’hebdomadaire ne tente pas de justifier la guerre. Dans ses pages, il insiste simplement sur le fait que toute responsabilité est allemande tandis que la France ne fait que se défendre légitimement. Le journal n’hésite pas à prendre le parti de la guerre. Ainsi, le titre du numéro du 7 août 1914 est clair : « Gerla haste. Biba Frantzia ! » (La guerre commence, vive la France !). Eskualduna rejoint alors le camp des optimistes, persuadés que la victoire de la France est assurée et viendra en quelques jours ou, tout au plus, en quelques semaines. Les pronostics sont erronés, mais Eskualduna continue, les mois et années suivants, à prévoir la fin rapide de la guerre. Le soutien à la France se manifeste également par l’admiration vouée aux chefs militaires de l’armée française.

Les rédacteurs écrivent souvent pour annoncer des combats à venir, toujours partagés entre la crainte et l’optimisme : crainte, parce qu’ils aimeraient ne pas combattre, et optimisme parce qu’ils se font un devoir de rester confiants. En même temps, Eskualduna dédramatise  le nombre de blessés et affirme que ces derniers vont rapidement guérir et repartir combattre les Allemands. Pour Eskualduna, les Alliés ne peuvent accepter de signer un accord de paix sans récupérer les régions occupées par les Allemands, en ce compris l’Alsace et la Lorraine.

Nous ne pouvons espérer rien de bon, si nous terminons la guerre comme cela. Nous jouons une partie difficile : tant que nous ne le [l’Allemand] vainquons pas totalement, il nous attaquera de nouveau, bien vite. […] Tant qu’il n’est pas à nos pieds, il nous faut lui ouvrir les boyaux. L’Allemand est plus méchant que l’homme le plus méchant du monde. N’abandonnons pas, avant de l’avoir pendu… (Jean Elizalde, « Zaharrak berri », Eskualduna du 7 décembre 1917)

En effet, si Eskualduna accorde toute sa confiance à la France, il n’a de cesse de diaboliser les Allemands, considérés comme des « animaux », des « bêtes sauvages », associés, dans les pages du journal, à des « rapaces », des « loups », ou encore des « barbares ». Le lexique employé tourne autour du thème du prédateur, des mots tels que « griffes », « dents » ou « morsures » étant présents dans les articles. Eskualduna participe à la propagande anti-allemande ambiante en insistant également sur le fait que l’Allemagne n’est pas un pays « civilisé ». Il s’agit de déshumaniser l’adversaire. Eskualduna alimente ainsi la haine contre les Allemands et, de ce fait, s’identifie à la France. Parallèlement, le journal démontre que la France est bien meilleure que les autres pays, y compris ses alliés. Selon Eskualduna, les Russes qui arrivent en France sont émerveillés devant l’artillerie de l’armée française et, pour eux, être en France, c’est comme être « au ciel » (Jean Elizalde, «Rusianoak», Eskualduna, du 6 octobre 1916). Il en va de même pour l’analyse de l’entrée en guerre de l’Italie auprès des Alliés. Pour Eskualduna, c’est le prestige et la suprématie de la France qui ont poussé l’Italie à soutenir les Alliés.

2.2.     La France, c’est « nous »

Selon Eskualduna, la France fait face aux « barbares » et au peuple « non-civilisé ». C’est par l’intermédiaire d’une nuance grammaticale fondamentale que l’hebdomadaire révèle son attitude envers la  France : tout au long de la guerre, les rédacteurs utilisent en effet la première personne du pluriel pour désigner la France ou l’armée française. Parfois, ils soulignent davantage leur identification par l’utilisation des mots « nous, Français », « notre pays » ou « notre chère armée ». De même, quand ils évoquent des régions françaises occupées par les Allemands, ils les présentent comme « nos territoires ». Or, le Pays basque n’est pas occupé par les Allemands. C’est donc en tant que Français qu’ils considèrent les régions du Nord-Est de la France.

Nous, Français, nous ne pourrions pas aller comme il faudrait par cette voie. Car l’ennemi tient entre ses mains le peuple de nos six départements ; tout comme nos soldats pris en otage. (Jean Etxepare, « Abrekeriak », Eskualduna du 29 juin 1917)

Quant aux soldats basques, le journal les présente comme des Français, notamment en recourant à des anecdotes qui précisent de quel village du Pays basque viennent les soldats et soulignent qu’ils sont Français.

Qui est, donc, ce soldat au grand cœur ? Un soldat français, qui plus est, basque : du village de Briscous. […] Grâce à qui ? Grâce à un soldat français de bon cœur. Lui aussi basque, du village de Haltsou. […] Voici trois beaux soldats, nos concitoyens. Nous en avons des milliers comme eux, dans nos armées. Comment voulez-vous que l’Allemand effraie le Français ? (Jean Elizalde, « Nola lotsa holako soldadoak », Eskualduna du 18 janvier 1918)

En suivant la même logique, lorsqu’ils écrivent au sujet des villages du Pays basque péninsulaire, les rédacteurs d’Eskualduna font expressément référence à « l’Espagne ». Si le nationalisme basque est à l’époque déjà présent au Pays basque péninsulaire, il ne l’est pas encore au Pays basque continental. Certes, on peut voir des liens amicaux, familiaux ou culturels entre les deux Pays basques, mais pas de projet politique commun. L’indépendantisme basque est né dans le milieu industriel de Bilbao ; le Pays basque continental est très rural, conservateur, peu politisé, et les responsables religieux et politiques s’identifient entièrement à la France.

Xabier Altzibar (1998) affirme qu’au début du XXe siècle, le « Zazpiak Bat », l’union des sept provinces basques, a perdu de l’influence, et la Première Guerre mondiale lui a porté un grand coup. Par contre, le rapport qu’entretenait le Pays basque péninsulaire avec l’Espagne était différent, car les Basques du Sud n’ont pas combattu avec et pour l’Espagne, mais ont font l’expérience de guerres civiles.

2.3.     La mort héroïque

Le journal évoque fréquemment la mort des soldats. Les rédacteurs relativisent la douleur que peut provoquer la mort, en la glorifiant, en la présentant comme héroïque et en l’assimilant à un sacrifice. Quand ils annoncent le décès d’un soldat basque, ils précisent bien que celui-ci n’est pas vain, que la guerre sera gagnée grâce au sacrifice et, surtout, que les personnes tombées durant la guerre trouveront une place au ciel. D’après les rédacteurs d’Eskualduna, les soldats basques offrent leur vie à Dieu, pour la France, pour leur Patrie.

Je viens d’assister à un émouvant enterrement. Nous avons inhumé le Père Blaise, celui qui vivait en Espagne, à Oyharzun, ayant été chassé des terres françaises ; il est mort de ses blessures, dans une tranchée. […] Dans le cimetière, deux aumôniers ont tenu des paroles très touchantes. L’un d’entre eux a parlé du grand courage de ce prêtre-moine et de son amour pour la France, bien que la France l’ait obligé à vivre en Espagne. (Jean Saint-Pierre, « Gerlarien berri », Eskualduna du 11 décembre 1914)

Il apparaît qu’Eskualduna préfère avoir à compter, parmi les Basques, des morts plutôt que des déserteurs. A ce titre, les rédacteurs racontent que des mères de soldats avouent qu’elles préfèrent savoir leurs fils morts, plutôt que d’apprendre qu’ils ont déserté. Eskualduna est farouchement opposé à la désertion, et multiplie  les efforts pour minimiser son importance parmi les éléments basques. Le journal condamne vivement ceux qui choisissent cette voie et milite pour que les déserteurs rejoignent leur troupe.

Par contre, la mort des soldats est presque présentée comme une bonne nouvelle, surtout quand elle accompagne une victoire. La mort est ainsi assimilée à l’héroïsme. Les rédacteurs glorifient les villages basques desquels sont originaires les hommes tombés au combat ; leur mort étant interprétée comme un signe de profond engagement en tant que Français.

2.4.     Le mal du pays

Le Pays basque est très présent dans les lettres des soldats publiées dans Eskualduna. Ces derniers écrivent penser tout le temps à leur pays. Ils évoquent surtout des paysages et, particulièrement, la maison natale, la mère, le foyer ou les repas. Dans les colonnes du journal, ils ont souvent recours à des références basques pour expliquer des événements ou des faits de guerre, comme la pelote ou le jeu de mus[4]. Enfin, ils manifestent le désir de retourner au pays.

Le soldat se souvient de sa maison, des habits et des souliers secs de là-bas, du lit douillet, du foyer, et son cœur se rétrécit. […] Et ces souvenirs lui font très grand bien au cœur, car ils l’aident à supporter le gel, la neige ou la boue. (Blaise Adéma, « Ez ahantz », Eskualduna du 8 décembre 1916)

Les rédacteurs d’Eskualduna se montrent attachés à la langue basque, mais cet attachement se limite à une conscience culturelle et affective, c’est-à-dire, à la langue, le chant, le sport ou la gastronomie. De même, bien qu’ils parlent des Basques du Pays basque péninsulaire comme de leurs « frères », ils sont opposés à la création d’un état indépendant basque. La référence au Pays basque n’est pas politique.  L’évocation du « mal du pays » et la tendance à se rassembler entre soldats d’une même région ne sont d’ailleurs pas propres aux Basques : les soldats de chaque région montrent en effet le même attachement à leur territoire natal (Cochet, 2005, 201). Ce « mal du pays » ne peut être compris sans tenir compte des concepts de « petite patrie » et de « grande patrie »[5], très en vogues durant la IIIe République (Thiesse, 1997, 34).

2.5.     Des soldats exemplaires

Eskualduna se félicite de l’attitude des Basques dans la guerre. Le journal souligne leur volonté de partir au combat. Par ailleurs, Eskualduna aborde les faits de guerre, comme s’il s’agissait d’un jeu. Pour ce journal, le conflit semble accepté et acceptable. Le journal évoque fréquemment les Basques décorés de la Croix de Guerre.

Eskualduna tente de démontrer que les Basques sont courageux, même lorsqu’ils font éventuellement preuve de faiblesse. La publication souligne que, bien que l’on compte des moments de découragement parmi les soldats, les Basques se montrent presque toujours vaillants. Même si la guerre se prolonge, les soldats basques ne perdent pas espoir. Le journal parle de certains défaitistes ou pessimistes, mais ne leur accorde aucune importance car, pour les rédacteurs, ces individus sont isolés au sein de troupes basques, résolument optimistes. Eskualduna évoque enfin les permissions, assimilées à des bulles d’oxygènes nécessaires. Le journal basque ne nie pas que certains soldats se montrent réticents à l’idée de retourner au front, mais il applaudit surtout tous ceux qui font preuve de volonté, comme le montre ce passage :

Quatre ennemis lui ont sauté dessus. N’importe qui d’autre aurait perdu la tête et se serait enfui. Mais pas un Basque : il a commencé a tirer et a tué trois ennemis, et le quatrième a pris la fuite. Un des trois avait vingt-cinq balles dans le ventre. Vive cet Azkaindar (natif du village d’Ascain). (Jean Elizalde, « Biba azkaindarra », Eskualduna du 4 janvier 1918)

Eskualduna dépeint donc les basques comme des individus engagés. Il leur prête également des qualités humaines propres. Le journal souligne ainsi que les Basques sont avant tout obéissants. Ils sont présentés comme des soldats très disciplinés, car attachés à la France. Eskualduna souligne également leur abnégation. La grande majorité des Basques engagés au combat est composée de paysans, habitués à des travaux physiques et à de mauvaises conditions de travail. Partant, les Basques sont présentés comme des travailleurs acharnés, des hommes forts, à la discipline de fer. Ils sont également décrits comme des chrétiens très croyants. La virilité des combattant basques est en outre mise en avant. Pour Eskualduna, si l’on est un homme, il faut partir à la guerre («Biba Eskual-herria!», Eskualduna du 7 août 1914 ; Jean Saint-Pierre, «Italiaren laguntza», Eskualduna du 7 mai 1915 ; Jean Saint-Pierre, «Permisioneak», Eskualduna du 23 juillet 1915).

Enfin, le journal exprime sa fierté quand des journaux français ou britanniques citent les efforts des Basques ou quand l’écho de leur sacrifice résonne au sein de l’Assemblée nationale. Pour Eskualduna, ces récits sont autant de preuves de l’engagement des Basques auprès de la France et attestent du fait que les Basques sont de « bons Français ».

Conclusion : Eskualduna, promoteur du sentiment national français

Il est possible d’avancer qu’à sa manière, Eskualduna s’est impliqué dans la guerre. En effet, le journal a été fondé dans une perspective engagée, pour soutenir la politique française. La motivation principale du journal ne consiste pas à diffuser la langue basque, comme on pourrait être tenté de le croire. Elle consiste avant tout à atteindre des lecteurs potentiels, dans leur propre langue. Ainsi, les sujets abordés par l’hebdomadaire sont liés à la politique française et non à l’actualité basque. Si le sentiment antirépublicain est fort au Pays basque, Eskualduna n’est pas cependant pas un cas isolé : le journal n’est que l’écho d’une tendance plus générale en France, représentée, par exemple, par l’Action française. De plus, il faut placer l’implication du journal en faveur de la France dans le contexte politique et social de l’époque : contrairement au Pays basque péninsulaire, on ne retrouve pas de nationalisme basque au Pays basque continental, au début du XXe siècle, où a contrario, on constate une forte politique d’enracinement de la nation française. La langue française n’est pas encore parlée par la majorité des habitants du Pays basque au XIXe siècle, et la France a pris des mesures pour que tous les enfants apprennent le français. Certains considèrent à l’époque les langues régionales, comme le basque, comme des obstacles à la généralisation du français ou, surtout, comme des obstacles à la laïcisation, car les langues régionales sont celles utilisées par l’Eglise pour véhiculer la religion.

Par ailleurs, il convient de reconnaître que les difficultés à recevoir des informations et les règles de censure n’avaient pas laissé d’autres choix que de diffuser des messages en faveur de la France. Cependant, le journal accepte et justifie les contraintes de censure, ce qui le transforme en un acteur.

Sur ces bases, la question se pose de savoir si Eskualduna a affiché une identité « française » durant la Première Guerre mondiale ? Oui, sans aucun doute. Ses rédacteurs utilisent en effet la première personne du pluriel pour parler de la France et n’ont de cesse d’afficher leur soutien à la France. La mobilisation et le patriotisme des soldats Basques à l’égard de la France sont glorifiés. Leurs qualités humaines sont également soulignées, comme la discipline.

Ce patriotisme à l’égard de la France pourrait être nuancé par l’attachement au Pays et à la langue basques mis en avant par la publication. Il ne faut cependant pas l’interpréter en termes  politiques : l’attachement au Pays basque est en effet affectif, et non politique. Pour ce journal, il est normal que le Pays basque continental fasse partie de la France. De cette manière, nous rejoignons les conclusions d’Hubert Pérès (1993, 348), selon qui les soldats de l’arrière-pays ont accepté de faire la guerre pour une nation « abstraite », car cela supposait la défense d’une vie tranquille et sans menace dans leur village. Ainsi, la guerre a rapproché l’identité villageoise et l’identité nationale française[6].

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la volonté du journal de présenter les Basques comme des soldats exemplaires. Ce faisant, ils affirment que les Basques sont de bons Français, et intègrent par là le Pays basque à la France. En montrant que les Basques font partie de la France, ils ne nient pas l’existence de la communauté basque, mais montrent que cette dernière fait partie d’une communauté plus vaste, représentée par la France. Pour Eskualduna, les Basques méritent d’être considérés comme des Français, car ils se sont engagés en faveur de la France.

Quelle qu’ait été son intention, Eskualduna a voulu faire comprendre aux Basques qu’ils étaient Français. En saluant les Basques morts pour « leur pays » (La France), en honorant ceux qui ont rempli « leur devoir », en condamnant les déserteurs et les pacifistes, en applaudissent les actions menées par la France (« notre armée »), en s’en prenant de manière virulente à l’Allemagne, Eskualduna a considérablement influencé l’enracinement du sentiment français chez les Basques.

Bibliographie

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Bidegain E. (2013). Lehen Mundu Gerra Eskualduna astekarian. Bilbao: Euskaltzaindia.

Brandenberger, D. (1964). La presse parisienne et les buts de guerre: (septembre 1916-février 1917). Mémoire de maîtrise. Paris : Faculté des lettres et sciences humaines.

Cochet F. (2005). Survivre au front, 1914-1918. Les poilus entre contrainte et consentement. s.l.: 14-18 éditions.

Dalbin S. (2007). Visions croisées franco-allemandes de la Première Guerre mondiale: étude de deux quotidiens: la Metzer Zeitung et L’Est Republicain. Bruxelles: Peter Lang.

Eglezou G. (2009). The Greek media in World War I and its aftermath: the Athenian press and the Asia Minor crisis. Londres, New York: Tauris Academic Studies.

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Lettre circulaire

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Thiesse A.-M. (1997). Ils apprenaient la France: l’exaltation des régions dans le discours patriotique. Paris: Éditions de la Maison des sciences de l’homme.

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Weber E. (1984). La fin des terroirs, la modernisation de la France rurale, 1870-1914. (trad. A. Berman et B. Génies) [1ère éd: 1983]. Paris : Fayard.

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[1] Le Pays basque continental (ou le Pays basque Nord) se trouve en France, tandis que le Pays basque péninsulaire (ou le Pays basque Sud) se trouve en Espagne.

[2] Adéma ayant pris la suite de Hiriart-Urruti, après la mort de ce dernier, en 1915.

[3] Tous ces journaux sont consultables en ligne : http://www.hemeroketa.com/argi.htm. Ce site regroupe tous les numéros du journal Eskualduna, en format PDF. Toutes les traductions du basque des extraits repris dans cet article sont de l’auteur.

[4] Jeu de cartes principal du Pays basque

[5] La « Grande Patrie » fait référence à la France ; la « Petite Patrie » fait référence aux régions comme le Pays basque ou la Bretagne.

[6] Il est à souligner que ce journal ne montrait pas de dissidence au sujet de la guerre ou au sujet de l’appartenance à la France. Même les quelques nuances exprimées par Jean Etxepare ne permettent pas d’affirmer qu’il y avait des voix discordantes dans ce journal.

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Émulations n°16 
Médias et identités

Médias et identités - Emulations 16

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