entre mobilité et migration sociologie de la migration

Les systèmes de mobilité familiaux dans les campagnes du Nicaragua. Morphologies de la dispersion et de la circulation migratoire  

Par Delphine Prunier 
Mis en ligne le 22 décembre 2016
Formats disponibles : HTML | Papier | PDF

[Résumé] L’objectif de cet article est de mettre en lumière la mobilisation des ressources spatiales et migratoires des familles rurales nicaraguayennes impliquées dans des processus de mobilités à différentes échelles. Ces ressources naissent et s’alimentent de la dispersion de la force de travail et de la multi-localisation de l’économie familiale. Elles constituent aujourd’hui un élément central pour l’organisation des « mondes mobiles » et des espaces transnationaux. L’article vise à discuter de la capacité des familles à articuler différentes trajectoires et temporalités de mobilité afin de gérer les ressources spatiales correspondantes. Trois types de configurations familiales sont présentés, au travers de la perspective de la morphologie de la dispersion, de la pluriactivité et d’un certain étirement des économies familiales. Les exemples représentatifs sélectionnés mettent en relief la gestion de la présence et de l’absence, les mécanismes de réversibilité de la migration et l’articulation des trajectoires individuelles au sein d’une entité, voire d’une institution, qui semble continuer à jouer un rôle central : la famille rurale.

Mots-clés : Migrations, systèmes de mobilité, dispersion, familles rurales, Nicaragua

[Abstract] This paper highlights how Nicaraguan rural families mobilize spatial and migratory resources when involved in multi-scale mobility process. These resources are created and nourished by the dispersion of the workforce and the multi-location of the family economy. They are a core feature of the organization of “mobile worlds” and transnational spaces. The article discusses families’ ability to articulate different temporalities and trajectories to manage the spatial resources related to their mobility. Three types of family configurations are presented through the morphology of dispersion, pluri-activity and expansion of family economies. The selected examples underline the management of presence and absence, mechanisms of the reversibility of migration and the articulation of individual trajectories within an entity or an institution which continues to play a key role: the rural family.

Keywords: Migrations, mobility systems, dispersion, rural families, Nicaragua.

Introduction

Alors que les formes et les pratiques spatiales liées aux migrations internationales ne cessent de se transformer, le présent numéro nous invite à interroger les « itinéraires transnationaux contemporains » et à nourrir la discussion sur la mobilité en tant que dynamique migratoire. Cette contribution entend faire écho à cet appel en mettant en lumière diverses formes de gestion collective des ressources spatiales et migratoires mobilisées à différentes échelles par les familles rurales. Les campagnes nicaraguayennes constituent ainsi l’espace d’observation de ces dynamiques qui font s’articuler diverses trajectoires de mobilité. Les espaces transnationaux ainsi constitués par des flux migratoires de type Sud-Nord (vers les États-Unis ou, plus récemment, vers l’Espagne), mais aussi de type Sud-Sud au sein de l’espace régional centraméricain nous amènent donc à questionner les dimensions temporelles et spatiales d’une gestion familiale des ressources migratoires.

Ce travail part de l’hypothèse selon laquelle l’économie familiale rurale dispose d’une certaine élasticité, dans le sens d’une faculté à résister aux rapports territoriaux, économiques et sociaux qui marginalisent les espaces ruraux. Le groupe familial, mis sous tension par l’incapacité du tissu productif local à satisfaire les besoins des nouvelles générations (crise du secteur agricole, faiblesse de l’emploi salarié, redéfinition des mécanismes de transferts de patrimoines ou de ressources entre générations) est donc amené à diversifier toujours davantage ses ressources économiques, mais aussi spatiales. L’intégration aux marchés du travail sur des distances plus ou moins grandes constitue donc un enjeu majeur et les familles impliquées dans l’expérience migratoire reconfigurent ainsi leur organisation en même temps qu’elles font évoluer leur morphologie. Dans le cadre de ces dynamiques propres aux espaces transnationaux à géométrie variable, les enjeux de l’absence, de la (non)circulation et de la « réversibilité » des mobilités (Domenach, Picouet, 1987) sont forts pour ces familles dispersées. Nous postulons que cette dispersion spatiale constitue une ressource (Ma Mung, 1999) qu’il faut administrer, dans le cadre de rapports au temps et à l’espace très hétérogènes. Ainsi, quels types de morphologies de la dispersion et d’étirement des économies familiales se dessinent dans ces contextes pluriels ? Peut-on distinguer différents types de systèmes de mobilité familiaux depuis un même territoire rural d’origine, connecté à différents degrés et à différentes échelles aux dynamiques transnationales ?

Cet article se base sur un travail de terrain réalisé entre 2008 et 2010 dans deux communes rurales nicaraguayennes, Palacagüina et Posoltega (voir carte 1). Une enquête quantitative y a été menée en janvier 2009 dans le cadre du programme ANR TRANSITER[1], portant sur l’économie familiale (activités agricoles et non agricoles locales) ainsi que sur les itinéraires migratoires des membres du foyer (lorsqu’au moins un membre avait une expérience migratoire actuelle ou antérieure)[2]. L’étude a été enrichie par une série d’entretiens approfondis avec des migrants de retour au village ou avec des parents du migrant demeurant dans le lieu d’origine. La définition de la famille que nous mobilisons ici relève de l’organisation socioproductive qui associe les membres, alors même qu’ils ne vivent pas toujours dans un même lieu ou sous le même toit. La « responsabilité » de fixer les limites du groupe familial  –  d’en inclure ou exclure les membres  –  a été confiée à nos interlocuteurs : dans un premier temps, celui de l’enquête quantitative, l’unité prise en compte est celle du foyer, de ceux qui « habitent normalement dans la maison » ; par la suite, et en considérant l’ambiguïté d’une telle définition dans les cas de migration prolongée d’un ou plusieurs membres, la série d’entretiens approfondis nous a menée à observer les relations (réelles ou espérées) au niveau de la famille élargie. C’est autour de cette famille ample, multigénérationnelle et multilocalisée que nous centrons l’analyse des cas d’étude dans cet article.


Carte 1 Localisation des deux municipes d´etude et de la région centraméricaine

Source : réalisée par l'auteure

1.        Dispersion et circulation migratoire au Nicaragua

Le contexte migratoire centraméricain et nicaraguayen en particulier se caractérise par la diversité des alternatives de lieux de destination et des temporalités des déplacements (Castillo, 2010 ; Morales Gamboa, 2008, 2011 ; Cortes Ramos, 2008). En plus des mobilités internes vers les villes régionales et vers la capitale Managua, les migrants se dirigent principalement vers le Costa Rica, pays voisin, où ils s’insèrent dans les marchés du travail de l’agriculture d’exportation, de la construction, de la sécurité privée ou du service domestique (Morales Gamboa, Kandel, Ortiz, Diaz, Acuña, 2011). Les pays du C4 – Salvador, Honduras et Guatemala, pour lesquels un accord permet aux migrants nicaraguayens de circuler simplement munis de leur carte d’identité nationale – constituent eux aussi des espaces de migrations régionaux importants, avec des dynamiques de mobilité circulatoires et des séjours souvent courts effectués sur des distances proches. À l’échelle extrarégionale, les États-Unis constituent un pays d’attraction majeur tandis que l’Espagne émerge depuis le début des années 2000 comme nouveau lieu de destination pour les femmes qui intègrent le marché du travail du service à la personne.

Nous sommes donc en présence d’un système migratoire pluridirectionnel très propice à une discussion sur les concepts qui permettent d’éviter une vision duelle de la migration : il s’agit en effet d’un processus qui ne peut pas se réduire aux problématiques de départ (depuis le point de vue exclusif des espaces d’origine, expulseurs de migrants), ni d’intégration/exclusion (depuis la perspective des sociétés d’accueil, qui cherchent à absorber, freiner, contrôler c’est selon l’arrivée de main-d’œuvre sur leur territoire). La lecture transnationale largement développée dans la littérature anglo-saxonne et latino-américaine (Glick Schiller, Basch, Blanc-Szanton, 1992 ; Kearney, 2008 ; Faist, 2000), se montre très féconde pour décrypter la migration comme un processus complexe au sein duquel les déplacements, échanges et phénomènes de multi-appartenance sont la preuve que les migrants et leurs familles ne se trouvent pas entre deux situations de sédentarisme, mais que leur expérience se constitue bien entre le local et le global, dans un perpétuel jeu d’échelles et d’hybridations socio-culturelles.

En Europe, et particulièrement dans la littérature française, l’une des grilles de lecture privilégiée pour l’analyse des dynamiques socio-spatiales migratoires est celle qui mobilise les concepts de circulation, mobilité et territoires circulatoires (Tarrius, 1992 ; Ma Mung, Doraï, Hily, Loyer, 1998 ; Hily, 2009 ; Simon, 2006 ; Faret, 2003 ; Cortes, Faret, 2009). En privilégiant la notion de mobilité sur celle de migration, on cherche en fait à souligner la fluidité et la flexibilité des mouvements, ainsi que l’articulation des échelles spatiales. Pour Gildas Simon, cette perspective permet une « approche souple des mobilités où des identités territoriales se déploient dans des contextes de multi-localisation et de multipolarité » (2006, 4). Notre cas d’étude appelle à distinguer des systèmes de mobilité non seulement différents (selon le type de frontières traversées, les politiques migratoires en jeu, les marchés du travail concernés et les rythmes des mouvements), mais également combinés : ceux-ci ne se différencient pas uniquement en fonction de la destination des migrants, mais aussi de la temporalité de leur séjour. Le tableau 1, ci-dessous, montre bien l’importance des destinations régionales pour les migrants originaires de Palacagüina, en particulier du Costa Rica, dont les marchés du travail sont à la fois attractifs et fortement ségrégués (en termes de qualification, de nationalité et de sexe). Il faut bien remarquer ici que lorsqu’on compare les chiffres représentant la distribution des migrants absents au moment de l’enquête (sorte de photographie à un moment donné) à ceux qui montrent la répartition des flux pour l’ensemble des voyages recensés : on voit que les pays voisins du Nicaragua participent d’un système de mobilités temporaires et circulaires, avec de multiples voyages et retours effectués par les travailleurs migrants. Au contraire, les États-Unis sont bien moins représentés dans la deuxième section du tableau que dans la première parce que la possibilité d’aller et venir est absolument restreinte, donnant lieu à des temporalités migratoires beaucoup plus longues et des absences prolongées.

 Tableau 2 Repartition des flux dans les principaux espaces de migration pour les municipes de Palacagüina et Posoltega

Distribution des migrants absents au moment de l’enquête

Principaux espaces d’attraction : total des voyages recensés

Fréquence

Pourcentage

Fréquence

Pourcentage

PALACAGÜINA

Costa Rica

107

44.95

710

56.89

Amérique du Nord

92

38.65

168

13.46

Amérique Centrale C4

20

8.4

324

25.96

Espagne

9

3.78

11

0.88

Autres

4

1.68

23

1.84

Sans réponse

6

2.52

12

0.96

TOTAL

238

100

1248

100

POSOLTEGA

Costa Rica

244

73.07

1237

81.6

Amérique du Nord

52

15.58

129

8.51

Amérique Centrale C4

20

6

118

7.78

Espagne

9

2.7

9

0.59

Autres

4

1.2

13

0.86

Sans réponse

5

1.5

10

0.66

TOTAL

334

100

1516

100

Source : EnquÊte TRANSITER, 2009

 Par ailleurs, l’invitation d’Alain Tarrius (1996) à privilégier la perspective centrée sur le couple « migrant/territoire » plutôt que sur la dichotomie « immigration/insertion » nous mène à une meilleure compréhension des enjeux liés à la mobilité et aux rapports divers construits avec et dans les espaces appropriés. La notion de « circulation migratoire », qui émerge notamment grâce aux travaux sur la construction et la transformation de l’espace migratoire entre le Maghreb et l’Europe (Ma Mung, Doraï, Hily, Loyer, 1998 ; Cortes, Faret, 2009 ; Audebert, 2008 ; Arab, 2009 ; Charef, 1999), évoque de façon dynamique les pratiques d’allers-venues en termes de mobilités et d’emprise sur les territoires. En Amérique centrale, elles sont facilitées par les courtes distances, l’amélioration des voies de communication à l’échelle régionale et la relative perméabilité des frontières. Mais, dans le même temps, la structuration des champs migratoires au Nicaragua est associée à l’allongement des distances et des temps de la migration, le rôle des États-Unis et de l’Espagne comme lieux d’installation et de travail devenant primordial.

C’est donc sur la base de ces approches centrées sur la multiplicité et la pluralité des formes d’organisation et de structuration des territoires que nous tentons, dans une deuxième partie, de proposer une lecture renouvelée de la gestion des temporalités et des ressources spatiales dans le cadre de l’économie familiale dispersée.

2.        Les systèmes de mobilité familiaux : gestion de l’absence et étirements des économies familiales dispersées

L’objet au cœur de notre étude est la famille rurale, structure sociale et productive dont l’économie se distend et se disperse autour de systèmes de mobilité et d’une distribution plus ou moins éclatée de la force de travail. Au Nicaragua comme dans les autres campagnes latino-américaines, l’activité agricole domestique occupe une place de moins en moins centrale en termes de ressources, de force de travail et de temps consacré. À ceci s’articule l’importance croissante de la pluriactivité rurale et des revenus non agricoles captés localement ou en migration (C. de Grammont, 2009 ; Linck, 1997 ; Dirven, 2011 ; Del Rey Poveda, Quesnel, 2005 ; Corral, Reardon, 2001). Notre angle d’analyse se centre sur le fonctionnement familial, la combinaison des divers parcours migratoires, et l’espace d’origine comme plate-forme qui vient organiser et administrer ou tout au moins tend à le faire les trajectoires, les rythmes et les rapports aux différents espaces appropriés[3].

Les modèles migratoires tels qu’ils sont décrits par Geneviève Cortes pour le contexte bolivien (1998) décrivent la répartition et l’organisation dans l’espace des différents « espaces de vie » pratiqués par le groupe familial. Pour nos cas d’étude au Nicaragua, les situations de répartition des membres actifs entre le lieu d’origine et les différents lieux de migration relèvent très précisément du scénario des « espaces éclatés », c’est-à-dire d’une organisation productive familiale pour laquelle l’intégration aux espaces du marché du travail et les temporalités de la mobilité sont mises en place selon des modalités très diverses pour chacun des membres. Dans le même temps, les migrants tissent des liens avec l’espace d’origine, selon différents degrés d’intensité des retours ou des connectivités dans la distance. Cette organisation en espaces éclatés mais structurés justifie de centrer l’enquête de terrain sur le lieu d’origine. À partir de l’observation des dynamiques de mobilité et des divers scénarios qui sont en jeu dans le cadre des organisations familiales, nous présentons ici trois types de configurations familiales en prêtant particulièrement attention aux morphologies de la dispersion, ainsi qu’aux temporalités associées, aux rythmes de la mobilité, et aux diverses modalités de présence et d’absence depuis le lieu rural d’origine. Quatre exemples de systèmes de mobilité familiaux, sélectionnés comme représentatifs, viennent donc illustrer cette typologie en forme de triade. Ci-dessous on peut voir la légende commune pour toutes les figures.

 

Source : Réalisée par l’auteure

2.1.     Des mobilités repoussant les limites spatiales de la pluriactivité rurale : le temps court des absences

Pour ce premier type de familles, l’économie rurale se structure autour d’une mise à profit régulière ou exceptionnelle des marchés de l’emploi traditionnels de proximité. La part essentielle de l’activité et du temps de travail se concentre et se développe dans l’espace d’origine, autour de la production vivrière, du petit commerce informel, de l’artisanat ou de divers emplois salariés plus ou moins précaires. Les conditions de reproduction économiques sont largement instables, ne laissant que peu de place aux possibilités d’accumulation ou d’anticipation.

Les mobilités s’effectuent sur la base d’une captation des opportunités d’emploi dans un périmètre proche et accessible, permettant la rapidité et la flexibilité de l’intégration au marché du travail. Dans le cas de la famille représentée par la figure 1, le père et le fils se déplacent dans l’espace régional, au Costa Rica, au Salvador et au Guatemala, et travaillent de manière temporaire dans les secteurs de l’agriculture d’exportation ou de la construction. Tandis que, pour le fils, les activités professionnelles ne se concentrent que dans les pays voisins le village familial servant d’étape entre deux contrats pour le père, en revanche, l’activité agricole vivrière continue de rythmer ses déplacements et l’espace rural d’origine constitue aussi un espace de travail. La sédentarité de la mère, femme au foyer, est bien entendu structurante de ce système de mobilité, tant en termes de production domestique que de maintien de la résidence et du lien social rural. En se déplaçant dans des espaces pour lesquels l’obtention de documents migratoires n’est pas nécessaire ou bien relativement aisée, le coût du voyage faible et la possibilité de circulation facilitée par les réseaux de communication sur de courtes distances (essentiellement pays voisins du C4 et Costa Rica), les individus actifs de la famille peuvent jouer sur une activité productive multisectorielle et multi-localisée à grande échelle. Dans une partie de ces familles, les temporalités migratoires de plusieurs membres s’agencent de manière complémentaire en permettant un apport de revenus salariés à différents moments du calendrier annuel, mais aussi à différentes étapes du cycle de vie : la mobilité des fils ou filles, jeunes adultes célibataires, lorsqu’ils entrent sur le marché du travail, mais n’ont pas encore de foyer indépendant, prend par exemple souvent la relève de celle du père de famille qui se trouvait être le seul garant des revenus salariés extérieurs quand les enfants étaient petits.

La complémentarité entre les différentes trajectoires individuelles peut être le résultat d’une forme de stratégie économique familiale plus ou moins anticipée, au travers de décisions ou de calculs effectués par le chef de famille par exemple, en fonction de la gestion de la production agricole domestique et des dépenses familiales à venir (scolarité, maison, achat d’intrants agricoles, etc.). Mais elle est le plus souvent assez peu planifiée, relevant surtout d’initiatives individuelles et de circonstances ponctuelles permettant la sortie temporaire du milieu d’origine et le bénéfice d’un emploi salarié dans un espace de mobilité proche. Il s’agit donc en général d’un élargissement des espaces du marché du travail sans que le différentiel de salaire par rapport au lieu d’origine soit important.

Ces mobilités peuvent être qualifiées de hautement « réversibles », au sens de Domenach et Picouet (1987) : elles sont caractérisées par la répétition des mouvements, des absences relativement courtes et la fréquence importante des étapes de retour, ainsi que par une certaine tradition et une structuration du champ migratoire par les marchés du travail régionaux. L’enquête TRANSITER a par exemple permis de détecter des cas de trajectoires migratoires comportant plus de 10 ou 15 voyages (notamment vers le Costa Rica) au cours de la vie migratoire de certains travailleurs. Ces mobilités à forte réversibilité n’entraînent pas de modification significative du système de production ou de l’organisation sociale familiale. Pour les familles paysannes, particulièrement représentées pour ce type de scénario, l’organisation du travail agricole n’est pas affectée en termes de disponibilité de la main-d’œuvre et on observe régulièrement la mise en place de mécanismes d’auto-approvisionnement en semences et intrants, grâce à la perception des salaires captés à l’extérieur.

 

 

Figure 3 Questionnaire d’enquête n° 375 (janvier 2009). Communauté de Santa Maria, Municipe de Posoltega, Nicaragua

 

Source : Réalisée par l’auteure

2.2.     Dispersion de la force de travail et combinaison des rapports au milieu rural d’origine : faire coexister les présents et les absents

La dispersion de la force de travail se présente dans certaines familles de façon particulièrement nette, avec une multiplication des espaces du marché du travail, mais aussi une diversification des types d’espaces de mobilité. Comme on le voit dans la figure 2, différents espaces et niveaux d’échelles sont mobilisés par une même famille pour tirer au mieux les bénéfices d’une mobilisation des ressources ainsi diversifiées. D’une part, les mobilités internes vers la zone montagneuse au centre du pays sont effectuées par deux fils de la famille qui travaillent dans la récolte du café une partie de l’année, tandis que deux filles sont installées de manière plus durable dans la capitale Managua, avec un emploi stable et une responsabilité économique pour leur propre foyer. D’autre part, un troisième fils a eu une expérience migratoire au Costa Rica, effectuant plusieurs allers-retours pendant cinq ans, avant de poursuivre cette trajectoire de migration aux États-Unis, pendant trois ans. Il se trouve au moment de l’enquête dans le village d’origine et y a constitué son propre foyer. Un quatrième fils, lui, n’a jamais migré et se charge, aux côtés de sa mère, de la production agricole vivrière sur les terres familiales.

Différents membres de la famille investissent donc en même temps ou à des périodes espacées, des espaces de mobilité distincts et constituent ainsi des « archipels » d’activités sur différents niveaux d’échelle (Del Rey Poveda, Quesnel, 2005). Ils leur permettent à la fois de distribuer les ressources spatiales et de jouer sur diverses conditions de migration, de mise à distance, de durée de séjour et de pratiques de circulation. En termes de temporalités, il est ici très intéressant de noter les possibilités de complémentarité entre les trajectoires migratoires et donc de souligner une certaine multiplication des modalités de l’absence : alors que certains membres migrants se trouvent éloignés et séparés de leur famille pour de longues années, sans qu’une étape de retour ne soit envisageable (à cause du coût et des risques d’un nouveau départ), d’autres peuvent au contraire jouer sur des pratiques de circulation plus fluides et entretenir avec l’espace d’origine une relation entrecoupée mais régulière, tant en matière de participation à l’économie familiale, que de liens affectifs et de prises de décision. En jouant sur cette pluralité des rythmes et des pulsations migratoires, la présence dans le milieu rural continue de marquer le territoire dans des conditions très diverses, au niveau du lien transformé dans le temps et dans l’espace (maintenu, renforcé ou fragilisé), mais aussi des impacts attendus ou effectifs des transferts monétaires de la migration, très inégaux selon les lieux de destination des migrants.

 

Figure 2 Questionnaire d’enquête n° 181 (janvier 2009) et entretien avec Maria Elba C. (janvier 2010). Communauté d’El Riito, Municipe de Palacagüina, nicaragua.

Source : Réalisée par l’auteure

2.3.     Investir les marchés du travail lointains : les absences prolongées

La recherche d’emploi et de revenus salariés conduit un certain nombre de familles à orienter leurs parcours de mobilité vers les marchés du travail les plus lointains, au sein desquels ils espèrent pouvoir s’intégrer dans des niches professionnelles spécifiques et bénéficier du fort différentiel salarial qui leur permettra d’épargner, d’envoyer de l’argent à la famille et de réaliser les investissements projetés. En fonction de l’étape à laquelle se trouve le migrant dans son cycle de vie (célibat, union, enfants en bas âge ou adolescents, etc.), du degré de responsabilité familiale et économique qu’il maintient avec le milieu d’origine, mais aussi du statut légal de séjour, les conditions de la mise à distance peuvent être très diverses et donc engager des relations plus ou moins intenses au territoire d’origine. On pourra ainsi différencier les individus migrants qui partent seul(e)s et mettent en œuvre un parcours migratoire dont l’objectif principal est l’accumulation d’épargne destinée à la famille restée au village sans chercher à développer un tissu social et économique pour l’installation dans l’espace de migration (cas de la figure 4), des individus migrants qui sont partis en famille ou en ont constitué une au cours de leur parcours migratoire (cas de la figure 3). Ceux-ci, tout en entretenant éventuellement des relations et des engagements vis-à-vis de la famille et du milieu rural d’origine, se situent davantage dans une démarche d’établissement durable et de reproduction sociale localisée dans le lieu de migration.

En tout état de cause, la question de la temporalité structure fortement les configurations familiales dans le cas de ces systèmes de mobilité fondés sur l’étirement et la mise en tension du périmètre entourant l’organisation de la famille. La gestion de l’absence repose ainsi sur des temps très longs, sur une séparation prolongée des membres de la famille, et sur l’impossibilité d’aller et venir entre les deux espaces. Dans ces contextes, les migrants et leur famille négocient donc une certaine distension des rapports au groupe et à la territorialité, entre l’absence et la volonté, l’engagement ou encore le projet de faire présence dans le milieu rural.

 

Figure 3 Questionnaire d’enquête n° 136 (janvier 2009) et entretien avec Juan Iglesias M. (janvier 2010). CommunautÉ d’El Riito, Municipe de Palacagüina, Nicaragua

 Source : Réalisée par l’auteure

 

Figure 4 Questionnaire d’enquête n° 139 (janvier 2009) et entretien avec Juan Carlos G. (janvier 2010). Centre urbain du Municipe de Palcagüina, Nicaragua

 Source : Réalisée par l’auteure

Conclusion

Au travers du suivi des trajectoires individuelles de chacun des individus migrants enquêtés mais surtout d’un effort pour situer ces parcours dans le cadre de la création et de l’entretien de relations socio-spatiales, ce sont la mobilité et les dynamiques circulatoires associées, organisées par l’effet du temps, en tant que « reflet des rapports au territoire » (Baby-Collin, Cortes, Faret, Sassone, 2009 : 108) que nous avons voulu aborder dans cette contribution. Les rythmes et les temporalités de la mobilité apparaissent donc comme une facette, une contrainte ou bien un outil de la dispersion spatiale que les systèmes familiaux doivent gérer pour mieux se fixer, se transformer et continuer à interagir. Pour les migrants comme pour leur famille, pour ceux qui s’éloignent, ceux qui circulent, ceux qui reviennent et ceux qui ne partent jamais, les temps de l’absence comme de la présence fondent en grande mesure la morphologie de l’économie familiale dispersée, au cœur de la gestion des ressources rurales.

La question des inégalités et de la différenciation socio-économique au sein des campagnes doit être prise en compte pour comprendre l’articulation entre ces différents systèmes de mobilité. Les familles rurales ne se situent pas toutes face aux mêmes conditions d’accessibilité à toute une série de ressources, notamment aux ressources migratoires : les plateformes productives et patrimoniales n’étant pas uniformes, elles conditionnent fortement les opportunités de départ en migration, mais aussi les potentiels impacts qui peuvent accompagner ces dynamiques de mouvements et de circulations. Autrement dit, les familles qui peuvent investir dans une expérience migratoire aux États-Unis ou en Espagne se distinguent, en termes de ressources et de capitaux disponibles, de celles qui se déplacent sur des circuits plus courts. Cette dynamique montre bien que la migration ne joue pas un rôle de résorption des inégalités mais, qu’au contraire, elle contribue à accentuer les écarts entre les familles selon qu’elles bénéficient de ressources migratoires plus ou moins fortes (réseaux, transferts financiers et matériels, etc.). Ajoutons néanmoins que ces différenciations ne sont pas figées et que l’emprise qu’une famille peut avoir sur le territoire rural l’ancrage comme sur l’évolution de son projet migratoire la mobilité comme ressource se transforme, la transition d’un système de mobilité à l’autre pouvant avoir lieu en fonction de l’étape du cycle de vie de la famille, des initiatives individuelles ou bien des stratégies collectives privilégiées.

Cet article prétend enfin nourrir la discussion théorique sur les grilles de lecture les plus aptes à décrypter les changements sociaux et spatiaux qui surgissent autour du phénomène migratoire. La perspective transnationale et celle de la circulation migratoire permettent toutes deux de mettre l’accent sur la nécessité de ne pas considérer la migration comme un évènement qui fait rupture et donc de porter l’attention sur l’ensemble des ressources mobilisées et des relations entretenues entre les lieux du champ migratoire. Le cas nicaraguayen est exemplaire pour ce qui est de l’obligation de dépasser les considérations bilocales (lieu d’origine vs lieu d’installation) et de mettre en lumière les formes plurielles d’investissement des multiples espaces de la migration. En tout état de cause, c’est bien la spatialisation des approches qui mérite d’être approfondie pour mieux connaitre ces dynamiques centraméricaines, en dépassant l’apparente opposition entre réseaux et territoires. La proposition de Geneviève Cortes et Denis Pesche (2013) autour de la notion de « territoires multi-situés » va dans ce sens, en invitant à considérer la dispersion et la discontinuité, mais aussi la structuration et l’organisation relationnelle des territoires de la mobilité.

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[1] Programme ANR TRANSITER : Dynamiques transnationales et recompositions territoriales : une approche comparative en Amérique centrale et en Asie du Sud-Est. SEDET (Université Paris Diderot), CASE-LASEMA (CNRS/EHESS), dirigé par Laurent Faret, 2008-2012.

[2] Au total, nous disposons d’un échantillon de 564 foyers (275 à Palacagüina et 289 à Posoltega), et 1031 personnes avec expérience migratoire (493 et 538 respectivement).

[3] Bien que ce ne soit pas l’objet de cet article, il faut bien noter les tensions et les rapports de force entre générations et genres qui naissent de ces dynamiques de mobilités et de la transformation du rapport à la famille ou à la ruralité (voir par exemple Arias, 2009).


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Émulations n°17 
Entre mobilité et migration. Itinéraires contemporains

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