l'amour en sciences sociales

L’amour sociologiquement vôtre. Entretien avec Michèle Pagès

Par Michèle Pagès, Isabelle Jabiot, Maïté Maskens, Carine Plancke 
Mis en ligne le 28 mars 2017
Pour citer cet article : 
Michèle Pagès, Isabelle Jabiot, Maïté Maskens, Carine Plancke, "L’amour sociologiquement vôtre. Entretien avec Michèle Pagès", Émulations, n°18, hiver 2016.
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Amour et itinéraire de recherche

Quel est, dans les grandes lignes, votre itinéraire de recherche ? Comment en êtes-vous venue à travailler sur l’amour ? Comment décririez-vous le fait que l’amour se soit immiscé dans votre itinéraire de recherche ?

 Pour bien comprendre mes choix de recherche (rapports sociaux de sexe, rapports intergénérationnels, corporéité, conjugalité), il paraît effectivement important de retracer mon itinéraire. Après une thèse soutenue en 1987 sur la construction sociale des apparences corporelles, j’ai continué mes travaux de recherche sur les rapports sociaux de sexe et la sociologie du corps. Dans le cadre de l’enseignement en troisième année de licence sur les rapports sociaux de sexe et les rapports intergénérationnels, j’ai cherché à entraîner les étudiants vers des enquêtes concernant la conjugalité, la corporéité, la sexualité etc… et c’est ainsi que j’ai souhaité mettre en place un programme de recherche sur le couple et l’amour. L’amour s’est donc immiscé dans mes travaux de recherche à partir d’une idée centrale qui structure ma manière de concevoir et de pratiquer la sociologie : je me considère en effet non pas comme une spécialiste de tel ou tel champ de la sociologie, mais comme une sociologue généraliste qui a cherché (et cherche encore bien qu’en fin de carrière) à éclairer les divers types de rapports sociaux. Appartenant à la génération de femmes engagées dans la lutte pour l’égalité femme/homme, il m’a semblé à un moment que ce sentiment, cette émotion, cet état, constituait un véritable enjeu dans la compréhension des rapports entre les sexes.

Vous avez d’abord travaillé sur la corporéité et les rapports sociaux de sexe. Comment expliquez-vous le fait qu’une enquête et une réflexion sur l’amour soient venues bien après ?

Je dirais qu’au-delà des opportunités pédagogiques, des rencontres entre chercheurs, il me semble qu’il y a un lien fort entre mes travaux sur la construction des apparences corporelles et les récits de l’expérience amoureuse. Ce sont chacun à leur niveau des objets qui, à l’époque où je les ai choisis, apparaissaient comme des objets « secondaires ». Or, j’ai toujours pensé qu’ils avaient un caractère essentiel dans la compréhension de la vie sociale, des rapports sociaux. Un peu à la manière de Simmel travaillant sur des objets comme la coquetterie, mon intention était de montrer à quel point nos rapports au corps et nos liens affectifs marquent notre existence sociale.

Conditions de la recherche

Dans l’introduction de votre ouvrage « L’amour et ses histoires », vous indiquez que, par les effets des clivages tant théoriques que méthodologiques, la sociologie a longtemps ignoré la subjectivité et les affects (des chercheurs et des acteurs) ou sinon tend à les survaloriser. Comment expliqueriez-vous cette situation ?

À l’époque où j’ai été formée et où j’ai commencé à exercer mon métier de sociologue et d’enseignante-chercheure, nous étions confrontés à de multiples querelles de chapelles, pourtant l’enseignement que je recevais dans ma formation consistait à montrer que ces querelles n’avaient pas lieu d’être, qu’il ne s’agissait que de points de vue différents mais complémentaires qui permettaient tous d’éclairer des pans de la vie sociale. Je me suis toujours située volontairement à la croisée des chemins, sans affiliation trop prononcée à une conception de la sociologie, en trouvant la richesse et l’intérêt de notre discipline justement dans ce pluralisme. De plus, il est de fait que les liens affectifs ont été peu traités jusqu’à une période récente dans la sociologie française : par exemple, dans la sociologie de la famille, lorsqu’on traite des liens parents/enfants, ce sont des « styles éducatifs » qui ressortent. L’affectif est difficilement mesurable, les indicateurs objectifs ne sont pas légion.

Comment la publication de votre ouvrage a-t-elle été reçue ? Est-ce qu’à l’époque, vous avez ressenti que ce thème d’étude souffrait d’un déficit de légitimité ? Si oui, est-ce que vous pouvez nous faire part d’une anecdote ou d’une situation particulière que vous avez vécue qui illustrent ce constat ? Estimez-vous qu’aujourd’hui encore l’amour, comme tout ce qui relève du registre émotionnel, reste considéré comme quelque chose de subjectif, d’irrationnel, de féminin etc. ?

Si j’ai bien toutes les informations, l’ouvrage a été relativement bien reçu dans le milieu universitaire même si pendant que je réalisais cette recherche, certains collègues m’ont fait sentir qu’il y avait des sujets plus politiques et plus sérieux ! Il a été également bien reçu à l’extérieur, j’ai été souvent contactée pour en rendre compte notamment par des journalistes (régionaux ou nationaux) au moment de la Saint-Valentin qui me gratifiaient du titre de « sociologue de l’amour », mais également par d’autres institutions comme le planning familial sur la thématique amour et sexualité. Je pense qu’un travail sociologique sur l’amour a acquis à l’heure actuelle une légitimité comme les travaux sur la sexualité. Il y a même à l’heure actuelle me semble-t-il un engouement dans nos disciplines (sociologie et anthropologie) pour les émotions et la manière dont les émotions marquent l’enquête ; ce numéro d’Émulations me paraît être un indicateur de cet engouement.

Une sociologie de l’amour, est-elle possible ?

En expliquant le choix de votre approche, vous montrez que l’amour participe de l’organisation sociale et qu’il est l’une des formes élémentaires des relations sociales, ce pourquoi il est peut être l’objet d’une analyse sociologique. Vous dites ensuite que l’objet de ce livre est « d’éprouver la possibilité de constituer une sociologie de l’expérience amoureuse ». Il y a là une sorte de contradiction, c’est-à-dire bien que l’amour fasse pleinement partie des relations et de l’organisation sociale, il n’est pas certain qu’une sociologie de l’expérience amoureuse puisse se faire. Associeriez-vous ce contraste à la difficulté de traiter de l’amour en sociologie du fait des barrières liées à un thème relevant de l’affectif ?

Je voulais dire que nous n’avons pas là forcément un nouveau champ de la sociologie qui pourrait s’intituler « sociologie de l’amour » comme il y a une sociologie de la famille, une sociologie de l’éducation, une sociologie du travail etc. Il me semble que les liens affectifs ne sont analysés qu’en marge d’autres thématiques, par exemple : la vie privée, l’intimité, la conjugalité, ils ne constituent pas souvent l’élément central de l’analyse. J’ai voulu en faire l’élément central dans cet ouvrage mais je me suis rapidement aperçu que c’était très difficile. À travers les récits que j’ai traités, j’avais des pratiques, des affects, des émotions, des représentations, des codes, des rapports aux normes dont il était difficile de démêler les liens. C’était pourtant ces liens qu’il me paraissait important d’étudier. Quand j’ai dit qu’il s’agissait d’éprouver la possibilité de constituer une sociologie de l’expérience amoureuse, c’est ce que je voulais dire, l’objectif était de tenter de dénouer l’écheveau des liens entre tous ces éléments pour en reconstituer les diverses configurations et non de constituer un nouveau domaine de recherche.

L’amour se raconte toujours de manière singulière. Dans votre ouvrage vous évoquez par rapport aux histoires d’amour recueillies le besoin de « découvrir au-delà des singularités, ce qui en fait le contenu proprement social » (Pagès 2008 : 17). Est-ce cette volonté de dépasser le singulier qui, selon vous, constitue la spécificité de l’approche sociologique de ce phénomène mais en même temps fait qu’il échappe quelque part à une analyse sociologique ?

Oui, je le pense ; la centration sur les singularités des expériences individuelles me semble relever du mythe contemporain de l’individu dont il y a lieu de se défaire en travaillant à la croisée des dispositions et des contextes dans lesquels les subjectivités et les affects se fabriquent. Il me semble que la sociologie devient véritablement heuristique dans sa démarche, dans ses résultats et dans les explications qu’elle avance quand elle intègre diverses échelles et il m’a paru que la construction des affects et de leur mode d’expression et de réalisation est une échelle tout à fait pertinente pour mieux comprendre les rapports sociaux. L’amour par exemple, n’est pas sans lien avec la domination et la reproduction sociales.

Vous avez fait le choix, dans votre ouvrage, de vous concentrer sur des pratiques langagières, sur des récits de personnes ayant consenti à vous faire part de leurs expériences amoureuses. Or, vous évoquez à quel point les personnes interviewées insistent sur le côté indicible de l’amour, tout en soulignant que pour qu’il puisse exister l’amour doit tout de même être dit. Une difficulté de passage à la parole serait donc inhérente à l’amour. En quoi est-ce un obstacle pour le sociologue qui étudie l’amour et comment le dépasser ?

C’est la rhétorique même de l’amour (une convention sociale si vous voulez) que d’affirmer que l’amour est indicible, non descriptible, non « accountable » comme diraient les ethnométhodologues. Si l’amour est une relation, c’est surtout à travers les dialogues, à travers un certain partage de codes, de signes, (il ne faut pas oublier le non-verbal) avec l’autre que celle-ci s’institue, se donne à voir et se travaille. C’est en tous cas ce sur quoi le sociologue peut s’appuyer pour comprendre les échanges affectifs. Un « je l’aime ou je t’aime » ne suffit pas à expliquer ce que l’on ressent et pourquoi on ressent ce que l’on ressent et en quoi ce que l’on ressent est différent d’autres formes de sentiments : attachement, désir, préférence ? L’analyse des récits et des discours permet la mise en évidence des conditions sociales de l’attachement, du désir, des préférences, les diverses modalités qu’elles instituent, mais également des catégories de jugement amoureux et les modes de réalisation de la relation. Ces récits sont les révélateurs des cadres sociaux de l’expérience amoureuse. Et, à ce titre, ils intéressent la sociologie.

Vous tracez un parallèle entre le chercheur et l’acteur social en ce qui concerne leur rapport à la parole sur l’amour : « Enfin, les doutes et les difficultés ressentis par le chercheur en sciences sociales, quelle que soit la technique d'investigation choisie, lorsqu'il aborde l'univers des affects sont à l'image de ceux que rencontrent les acteurs sociaux eux-mêmes lorsqu'il s'agit de faire l'aveu de l'amour ». Suggérez-vous que la difficulté ne peut pas être résolue, même en utilisant d’autres outils d’investigation ? Ne serait-il pas toutefois envisageable que le chercheur, comme l’acteur social, intègre des matériaux visuels (photos etc.) ou d’autres modalités d’écriture (poèmes etc.) plus aptes à restituer la dimension indicible de l’amour ?

Oui, tant il est difficile d’englober du ressenti dans une catégorie particulière, il faudrait effectivement également trouver d’autres types de matériaux. Même si la littérature, le cinéma, la poésie sont souvent mobilisés pour analyser la relation amoureuse et les modalités d’expression de ce sentiment, pour autant l’autre échelle serait de trouver au niveau des acteurs sociaux des créations qui disent l’amour. Des chercheurs québécois ont travaillé à l’analyse de lettres d’amour, d’autres ont pu se pencher sur des journaux intimes, il y a certainement d’autres pistes encore à explorer.

En travaillant sur la corporéité vous avez été amenée à collaborer avec de jeunes artistes plasticiens, pensez-vous que le thème de l’amour puisse permettre de nouveaux modes de restitution du discours sociologique ? Croyez-vous que ce thème se prête, à la différence ou non d’autres thèmes, à penser autrement la manière de faire de la sociologie, de faire de la recherche ?

Je pense qu’on pourrait également faire preuve d’imagination dans la restitution du discours sociologique. Il me semble que nous sommes arrivés à un moment particulier pour notre discipline où celle-ci est menacée de divers côtés. Il est peut être nécessaire de sortir des cadres légitimes qui concourent à la reconnaissance de nos travaux. Mais il est vrai que nous sommes tous pris dans des institutions qui ont leurs règles et l’académisme qui prévaut ici et là ne favorise pas d’autres formes de restitution. Le thème de l’amour se prête néanmoins peut être assez bien à de nouvelles expériences sociologiques.

Impact de l’amour sur la sociologie

Prendre l’amour comme sujet d’étude pourrait-il permettre de résoudre des tensions persistantes en sociologie ? Vous suggérez que l’amour nous fait voir l’être humain à la fois comme produit et producteur des structures sociales. Est-ce dire qu’une étude sur l’amour permet de dépasser quelque peu la dichotomie, si présente en sciences sociales, entre structure et agentivité ? Pourriez-vous expliquer davantage cet aspect ? Est-ce le cas pour toute étude sur les affects ?

N’ayant pas étudié d’autres types d’affects (la haine, l’hostilité, l’amertume par exemple), je peux difficilement répondre à la totalité de cette question. Pour répondre à la première partie de celle-ci, je pourrais dire qu’effectivement l’amour en tant que sentiment, état ou relation se situe à la jonction de cadres sociaux institués et de la subjectivité construite par socialisation et compétences des acteurs sociaux. À ce titre, on peut dire qu’il ne conduit pas à survaloriser ni l’échelle des acteurs socialement positionnés, ni l’échelle des cadres sociaux dans lesquels il s’actualise et qui lui donnent son sens social. C’est dans la continuité des deux échelles qu’on peut avoir éventuellement un éclairage compréhensif et explicatif.

Une autre opposition, celle entre individu et société, liée, à la précédente, est également très présente dans votre ouvrage, car selon vous, dans le domaine de l’amour cette conception du rapport individu/société prend tout son sens. Vous êtes à cet égard particulièrement attentive aux façons dont les individus conçoivent et disent vivre leurs expériences amoureuses au croisement de l’intégration sociale et de l’autonomisation d’un domaine privé. Pourriez-vous préciser davantage en quoi une étude sur l’amour permet d’éclairer autrement les rapports individu/société et privé/public ?

Prendre les acteurs, leurs discours et récits au sérieux relève d’une posture maintenant communément admise en sociologie même si elle n’est pas entièrement partagée par tous les sociologues. Mais cela ne suffit pas, l’amour n’est pas que discours, il est également action et mobilise aussi bien les dispositions des acteurs, les rapports sociaux dans lesquels ils sont inscrits ainsi que les contextes sociaux comme dirait Lahire. Dans les sociétés où la conjugalité, (sa forme, son sens, sa durée) est construite sur l’amour, ce dernier contribue à l’intégration sociale, il est puissamment valorisé socialement comme un élément de stabilité, mais il est représenté simultanément comme une sphère de plus en plus autonome qui ne concerne plus que les amoureux. Cette dernière représentation relève plus du mythe que de la réalité. Mais en tant qu’analyste, il me faut prendre ces deux éléments en compte.

Dans votre ouvrage vous semblez considérer que l’amour est une forme de croyance. Vous utilisez les termes de rituel et de mythe et vous démontrez comment le déni de certains aspects des histoires d’amour que vivent les gens (le calcul et la stratégie, les différences de goût entre les partenaires, etc.) est nécessaire pour que l’amour vécu corresponde à l’image idéalisée qu’on en a et dans laquelle on croit malgré le fait que certains aspects de la réalité le démentent. En quoi une étude de l’amour, pourrait-elle contribuer à une sociologie de la croyance et/ou du croire selon vous ?

Oui, même si l’amour n’est certainement pas que cela, je le répète, mais je pense que s’il y a de l’occultation de certains aspects dans les récits, c’est justement parce que la croyance en l’amour peut dispenser les acteurs sociaux de se confronter à des aspects plus triviaux par exemple l’asymétrie dans la relation amoureuse ou les inégalités qui heurtent le fameux pacte de réciprocité qui est au principe de ce type de relation. Je pense avoir justement éclairé l’idée selon laquelle l’amour a une histoire est une croyance partagée. L’amour est une représentation mentale construite à partir d’un ressenti qui appelle ou non l’action. À ce titre, on peut parler de croyance collective.

Amour et rapport au terrain et à la discipline

Face au fait de devoir légitimer son objet de recherche, vous affirmez que « le chercheur est souvent lié à son objet par un attachement affectif ». Pourriez-vous décrire dans votre cas le type d’attachement affectif, le qualifier et nous expliquer la manière dont il a pris naissance et s’est développé ? En quoi cet attachement affectif à ce sujet d’étude est-il ou non distinct des autres sujets d’étude sur lesquels vous avez pu travailler ? Le placeriez-vous par exemple au même niveau que la question de la conjugalité ou du divorce, thème plus récent de vos recherches ?

Faire de la recherche en sociologie, c’est-à-dire travailler pendant des années sur une thématique, sur un objet, avoir une proximité forte avec lui convoque très souvent les affects : attachement au point de vouloir aller au bout du travail malgré les aléas éventuels, agacement, lassitude, usure, tous ces états affectifs sont présents dans la recherche quel que soit son thème. Cela explique également pourquoi, pour ma part, j’ai changé d’objets. J’admire certains de mes collègues qui travaillent sur le même objet pendant toute leur carrière, j’observe que c’est de moins en moins souvent le cas, je n’aurais pas pu. Enfin, le travail sur l’amour a suscité à peu de choses près les mêmes affects que les autres objets sur lesquels j’ai travaillés.

Dans votre ouvrage, vous dites que « le fait d'avoir connu ou de connaître l'état ou le phénomène qu'on cherche à comprendre n'est probablement pas sans effet sur la manière de se le représenter et de l'appréhender ». Est-ce particulièrement le cas pour l’amour selon vous ? Comment intégrer cette dimension dans le processus analytique ?

Oui, effectivement, et il y aurait une certaine naïveté et un certain angélisme de croire que ce n’est pas le cas et ce, quel que soit l’objet sur lequel on travaille, mais c’est vrai qu’il est peut-être plus facile d’en prendre conscience à propos de l’amour. Et peut-être est-il plus difficile de briser cette relation de familiarité que l’on a éventuellement avec cet univers social. Comment intégrer cette dimension dans le processus analytique ? Question délicate, vigilance, prudence, rigueur sont encore plus nécessaires et pour prendre un exemple, à de nombreuses reprises, lors de la présentation de l’ouvrage, la question suivante m’a été posée : « pourquoi les histoires racontées sont des histoires mettant en scène des femmes et des hommes ? » Parmi tous les entretiens réalisés, effectivement pas une histoire qui concerne des couples de même sexe, étrange non ? N’est-on pas là dans le schéma, dans la représentation dominante de la relation amoureuse ? Le chercheur n’a-t-il pas induit à travers ses questions et relances cette représentation dominante ? Je précise ici que l’enquête avait été réalisée avant « l’affaire du mariage pour tous » qui a eu pour effet la mise en évidence de l’existence et la reconnaissance des couples de même sexe.

Sans tomber dans une image caricaturale du chercheur toujours « passionné » par sa recherche, est-ce que vous pensez que l’amour de la recherche, du terrain et des gens qu’on y rencontre est un élément important de la vie professionnelle du sociologue ?

La recherche procure des sentiments assez identiques à ceux que l’on peut éprouver lorsqu’on est amoureux (ce qu’en disent les amoureux) et ce quel que soit l’objet, le terrain. La recherche procure toujours une sorte d’exaltation, de l’étonnement, de l’attachement (je l’ai déjà dit) mais également de l’agacement, quelquefois de l’incompréhension, de la contrariété ou encore du conflit intérieur. On peut ne pas éprouver une véritable empathie pour les personnes que l’on rencontre ou pour le thème qu’on aborde, on peut par exemple travailler sur des pratiques que l’on ne pourrait soi-même mettre en œuvre, pour autant une relation d’enquête peut être établie et être fructueuse au regard de ce que l’on cherche puisque, quoi qu’on cherche, les éléments dont je viens de faire la liste sont plus ou moins présents.

Pourquoi choisir de parler d’amour au monde à travers la recherche ? Comment expliqueriez-vous votre motivation à faire de la recherche et à travailler sur l’amour ? Il y a-t-il une forme d’engagement dans le choix de « dire » le monde par le biais de l’amour ?

Cette recherche, vous l’avez déjà compris, est le fruit de la continuité de mon intérêt à la fois de recherche et « politique » sur les rapports sociaux de sexe. Il me semblait que l’univers sentimental était propice à l’intelligibilité de ces rapports actualisés dans la relation amoureuse. J’ai trouvé étonnant par exemple que dans son ouvrage « La domination masculine », Pierre Bourdieu termine par une réflexion sur l’amour et la domination, il y présente l’amour comme « seule exception, la seule, mais de première grandeur à la loi de la domination masculine, l’amour aurait une fonction d’apaisement social dans le sens où il aurait un rôle pacificateur des relations entre femmes et hommes » (Bourdieu, 1998 : 116). Il parle ici d’un amour particulier, « l’amour pur », qui est selon lui indépendant des intérêts, l’amour romanesque dont il est question dans « L’Éducation sentimentale » de Flaubert (1869) qui s’oppose à l’amour bourgeois et à l’amour vénal. Il ne me semble pas que les résultats de mon analyse dans cet ouvrage aillent dans ce sens et réfèrent à ce type d’univers, j’ai eu affaire à ce que Bourdieu appelle « l’amour normal », c’est-à-dire celui qui est le plus souvent subordonné aux impératifs de la reproduction sociale et qui inclut des rapports de domination.

Effets sur l’amour d’une recherche sur l’amour

Apprendre ou chercher « sur » l’amour impacte-t-il, et comment, sur la manière de « vivre », de « faire », de « performer » l’amour dans sa propre vie quotidienne ? Est-ce que le fait de travailler sur cette thématique a eu des répercussions sur votre vie personnelle, sur votre manière d’être « amoureux » ?

Que l’on travaille sur l’amour, sur la sexualité, sur les rapports au corps, ou bien sur les rapports au travail, sur les rapports à la maladie, il est indéniable que la recherche sociologique et ses capacités à rendre intelligibles des pratiques, des représentations, des actions, des intentions, etc., peut transformer le regard du chercheur sur ses propres pratiques… Pour ma part, je ne peux pas évaluer de manière très objective les répercussions que cette recherche et l’écriture de l’ouvrage ont eues sur ma vie personnelle, peut-être ai-je plus de distance face aux émotions, aux sentiments, sans que je ne sache réellement si c’est du fait de l’étude de ceux-ci ou bien simplement un effet de l’avancée en âge ou bien des deux et d’autres éléments. Dans notre vie personnelle, les recherches que nous faisons nous confèrent une certaine lucidité qui nous amène à considérer que nos choix individuels, quels qu’ils soient, peuvent faire l’objet d’une analyse sociologique et qu’ils sont pris dans des logiques qui dépassent notre simple volonté même s’ils peuvent être qualifiés de « sincères ».

Comment le fait de travailler sur ces thématiques a-t-il changé votre regard sur l’amour ? Ce travail a-t-il fait évoluer votre définition de l’amour ? Quel a été l’impact sur votre rapport à la sociologie et au fait de faire de la recherche ? Et sur votre manière d’être avec autrui ?

Cette question dans sa formulation me semble tout à fait symptomatique de la place de l’amour dans la recherche en sociologie et dans les formes sociales dans lesquelles nous sommes inscrits. Dès que l’on fait une recherche sur quelque sujet que ce soit, il me semble que le savoir accumulé a des effets sur nos manières de concevoir ces sujets. Une fois la recherche terminée et l’ouvrage écrit, on se dit souvent : « si je devais recommencer, je ne m’y prendrais pas ainsi ». Toutefois je ne peux pas manquer de poser cette interrogation : si j’avais fait une recherche sur le travail domestique ou sur l’expérience de la parentalité dans l’univers carcéral, m’aurait-on posé la même question ? L’amour a un caractère fascinant, séducteur, lorsque je parle de cette recherche aux étudiants, ils se sentent concernés, ils trouvent le plus souvent que c’est un sujet attirant. Mais il est également tout à fait significatif que les analyses que je leur propose provoquent des sourires, mais également des attitudes de gêne. Alors pour répondre, après ces précautions, directement aux questions posées, je ne pense pas que cette recherche ait modifié fondamentalement ma définition de l’amour, (je savais déjà que toute pratique sociale, toute forme relationnelle peut être interprétée de diverses manières par les acteurs sociaux) même si j’ai découvert des manières d’être, de ressentir, de faire relation différentes des miennes. Elle n’a pas non plus transformé ma manière d’être avec autrui, par contre comme toutes les recherches que j’ai été amenée à réaliser, elles ont chacune à leur manière à la fois modifié et conforté mon rapport à la sociologie et mes façons de la faire. Mais je ne peux pas dire ici si cette recherche particulière a contribué à enchanter ou désenchanter cette relation et cet état.

Bibliographie

Bourdieu P. (1998), La domination masculine, Paris, Éditions du Seuil.

Flaubert G. (1869), L’éducation sentimentale, Paris, Michel Lévy frères.

Pages M. (2008), L’amour et ses histoires. Une sociologie des récits de l’expérience amoureuse, Paris, L’Harmattan.