être jeune chercheur aujourd'hui

Éditorial

Être jeunes chercheur∙e∙s aujourd'hui

Par Bernard Fusulier* et Nathan Gurnet**

Mis en ligne le 7 septembre  2017
Pour citer cet article :Bernard Fusulier et Nathan Gurnet, "Éditorial. Être jeunes chercheur∙e∙s aujourd'hui", Émulations, n°21, 2017.
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Université catholique de Louvain / FNRS.
**  Université catholique de Louvain.


Les 10 et 11 mars 2015 s’était tenu, à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris, un colloque international sur le thème « Être jeunes aujourd’hui : quelles réalités ? ». Ce fut ainsi une occasion de réfléchir à ce que l’université, en tant qu’institution et lieu de carrières scientifiques, fait à celles et ceux qu’elle forme et qui en font un horizon professionnel désiré. Ce numéro s’inscrit dans la continuité du colloque qui avait été co-organisé par Pascal Barbier, Farah Dubois-Shaik, Bernard Fusulier, Laetitia Gérard et Pascale Haag.

Une telle réflexion participe certainement d’une analyse de la place et du rôle de la recherche et de l’université dans notre société. Mais elle porte moins le regard sur la « Science » que sur celles et ceux qui la produisent au quotidien. Ce focus s’impose aujourd’hui car l’université est traversée depuis plusieurs années par diverses transformations qui touchent non seulement son fonctionnement et son rôle mais aussi ses membres : démocratisation de l’accès à l’université, augmentation du nombre de doctorant·e·s, concurrence élevée dans l’accès à un poste scientifique et/ou universitaire stable, précarisation des emplois scientifiques, nouvelles régulations des politiques scientifiques (financements par appels d’offre, principe d’accountability dans l’allocation des fonds, mesures de la productivité, etc.), internationalisation des activités scientifiques, etc.

Les réflexions sur le monde scientifique et académique sont anciennes et sans cesse renouvelées. Max Weber formulait déjà dès 1917 le problème du sens de la science pour celui qui a décidé d’en faire sa profession[1]. En 1942, Robert-King Merton réfléchissait à la question de l’ethos scientifique (repris en 1973), et Pierre Bourdieu s’interrogeait sur le champ scientifique (1976) et la production d’un homo academicus (1984). Dans le même temps, Bruno Latour et Steve Woolgar (1979) questionnaient la construction de la science dans le quotidien d’un laboratoire. Toutefois, si la sociologie des sciences est devenue ample et bouillonnante (Gingras, 2013), celle des scientifiques et de leurs carrières demeure un domaine de recherche peu développé (Prpic et al., 2014).

L’expérience des chercheur·e·s ne peut être comprise qu’en regard de la régulation de la science et des carrières scientifiques. Elle s’appuie traditionnellement sur une exigence de disponibilité des chercheur·e·s afin de se faire une place durable et reconnue dans un champ très concurrentiel ; se montrer impliqués dans une « greedy institution[2] » (Coser, 1977) ; obtenir des financements et accomplir leurs tâches selon une certaine éthique du travail. Déjà exigeante, cette régulation a, en outre, explicitement intégré une nouvelle norme durant la dernière décennie, celle de l’excellence scientifique qui s’avère extrêmement puissante puisqu’elle est très difficile à contester. Or, bien qu'elle possède une charge qualitative, la norme de l'excellence semble pourtant opérer à partir de critères d’efficacité mesurables qui, en transmutant le « qualitatif » en « quantitatif », favorisent des mises en équivalence des chercheurs, de leurs travaux et des institutions à l’échelle mondiale (Burrows, 2012). Par conséquent, le mode de régulation crée une assimilation entre le bon et le plus où ce qui est attendu d’un·e bon·ne chercheur·e, c’est toujours plus de publications, plus de projets, plus de crédits, plus de mobilité… dans un laps de temps le plus court possible.

Ce « régime comptable productiviste et court-termiste » (Fusulier, 2016a) met clairement les « chercheur·e·s sous haute tension » (Fusulier, del Rio Carral, 2012), d’autant qu’il est couplé à une compétition accrue sur le marché de l’emploi académique. Cet accroissement du bassin de concurrence s’accompagne d’une plus grande précarité de l’emploi (Ylijoki, 2010). En paraphrasant Magali Ballatore, Maria del Rio Carral et Annalisa Murgia (2014), cette précarité est d’autant plus consentie qu’elle donne aux personnes l’impression de pouvoir se réaliser en tant que sujets, l'engagement scientifique étant souvent présenté comme relevant du registre de la passion (Fusulier, 2016b). Annalisa Murgia et Barbara Poggio parlent ainsi à ce titre d’un « piège de la passion » (2012).

Même s’il ne faut pas généraliser le rapport passionnel au travail des chercheur·e·s, faire une thèse de doctorat et poursuivre une carrière scientifique suppose un réel engagement subjectif car on y donne toujours quelque chose de soi-même. Cette épreuve, parfois très solitaire, n’en demeure pas moins une épreuve avec autrui, et c’est autour de la question de la socialisation des doctorant·e·s durant la réalisation de leurs travaux de thèse que s’ouvre ce numéro thématique. À cet égard, le directeur ou la directrice de thèse a une importance singulière. En effet, pour Pascale Haag, « la relation entre doctorant et directeur de thèse constitue l’un des principaux déterminants de la réussite du parcours doctoral ». Pourtant cette relation reste peu étudiée jusqu’à présent. Au sein de ce premier texte, l’auteure passe en revue les outils quantitatifs créés afin de mesurer la qualité de la dyade doctorant-directeur, tout en y apportant des pistes de réflexion sur la manière dont la formation des docteurs est gérée actuellement dans un secteur en pleine mutation. L’insertion dans le monde académique, en tout cas en France, s’opère déjà en amont, dans le passage de la licence au master. Comme l’analyse Annick Louis, à travers un retour réflexif sur son expérience, il s’agit là d’un moment crucial marqué par une difficile perception de ce qu’est une communauté de recherche, un lien parfois peu évident entre enseignement et recherche, le rôle des gatekeepers, (parrainage, tutorat, mentorat…), la compréhension des attendus dans la construction d'un objet de recherche... le tout dans une sorte de no man's land selon son expression. La qualité de l’encadrement est un enjeu sensible. L’exemple du Cameroun, étudié par José Donadoni Manga Kalniga, met en évidence combien la fragilité de la position socio-économique des professeurs les pousse à être dans une relation opportuniste et économique à l’encadrement et, en même temps, à réduire les possibilités de transmission d’une expertise car ils ont le souci de préserver leur propre « monopole du savoir ». Un malaise attaché à la position des doctorant·e·s dans l’espace académique est ainsi manifeste. Il a d’ailleurs été mis en scène dans la bande dessinée. Pour Eva Nada et Kevin Toffel, ce mode d’expression est à la fois un véritable analyseur de l’univers académique et le véhicule d’un savoir critique et complexe difficilement énonçable autrement.

Clémentine Gozlan observe que les doctorant·e·s font néanmoins l’objet d’une attention institutionnelle accrue en les considérant comme un personnel à part entière des centres de recherche et en mettant en place des dispositifs de leurs professionnalisations. Il constitue, écrit-elle, « un révélateur de l’organisation du travail scientifique ». Il n’est reste pas moins que leurs perspectives professionnelles sont peu objectivées. Selon Nathan Gurnet, les études menées sur l’insertion professionnelle des docteur·e·s sont trop souvent imprécises et très difficilement comparables car elles comprennent des temporalités et des échantillonnages fort différents. La connaissance en la matière est particulièrement lacunaire en Belgique. Sans doute qu’une urgence sociale et politique adressée par un chômage de masse des bas niveaux de qualification ainsi que le présupposé que plus le diplôme est élevé plus l’insertion professionnelle est facilitée ont quelque peu laissé dans l’angle mort l’expérience des chercheur·e·s et la réalité de l’insertion des titulaires d’un titre de docteur. Évidemment, nombreux sont les docteur·e·s qui devront se faire valoir dans d’autres segments professionnels que celui de la recherche scientifique universitaire, mais il n’en demeure pas moins que la poursuite d’une carrière scientifique et académique est un horizon des possibles. Bernard Fusulier et Hanna Pawelec identifient ainsi trois types de conduite de trajectoire autour de la façon dont les chercheurs investissent leur travail professionnel et envisagent ou pratiquent son articulation avec leur vie privée (et familiale en particulier) : focalisation sur la carrière dans un rapport exclusif au travail ; mener une carrière professionnelle tout en ayant un engagement familial, avec un rapport prioritaire au travail et une délégation des charges domestiques ; combiner carrière et famille en tentant d’équilibrer les deux par des arrangements permanents. Ces types de conduite ne semblent toutefois pas distribués au hasard et amènent les auteurs à poser la question du genre et de l’origine sociale.

Ce numéro offre ainsi une pluralité de points de vue qui contribuent tous au cumul des savoirs sur l’expérience contemporaine de l’initiation à la recherche jusqu’à la titularisation en passant par l’étape charnière que représente la réalisation d’une thèse de doctorat.

Bibliographie

Ballatore M., del Rio Carral M., Murgia A. (2014), « Présentation. Quand passion et précarité se rencontrent dans les métiers du savoir », Recherches sociologiques et anthropologiques. En ligne, consulté le 16 février 2017. URL : http://rsa.revues.org/1240.

Bourdieu P. (1976), « Le champ scientifique », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 2, n° 2, p. 88-104.

Bourdieu P. (1984), Homo academicus, Paris, Minuit.

Burrows R. (2012), « Living with the h-index? Metric assemblages in the contemporary academy », The Sociological Review, vol. 60, p. 355–372.

Coser L. (1974), Greedy Institutions, New York, The Free Press.

Fusulier B., Del Rio Carral M. (2012), Chercheur-e-s sous haute tension !, Louvain-la-Neuve, Presses de l’Université de Louvain.

Fusulier B. (2016a), « Faire une carrière scientifique aujourd’hui. Quelques clés de lecture et critiques », in E. Zaccaï et al., L'évaluation de la recherche en question(s), Bruxelles, Académie royale de Belgique (Mémoire de la Classe des Sciences ; n° 2113), p. 102-110.

Fusulier B. (2016b), « L’expérience de la carrière scientifique aujourd’hui. Zoom sur le vécu de chercheurs postdoctorants », M/S : médecine sciences, vol. 32, n° 3, p. 297-302.

Gingras Y. (2013), Sociologie des sciences, Paris, Presses universitaires de France (« Que sais-je ? »).

Latour B., Woolgar S. (1979), La Vie de laboratoire. La production des faits scientifiques, La Découverte (« Poche »).

Merton R.K. (1973), The Sociology of Science: Theoretical and Empirical Investigations, Chicago, University of Chicago Press.

Murgia A., Poggio B. (2014), « Experiences of Precariousness by Highly-skilled Young People in Italy, Spain and the UK », in L. Antonucci, M. Hamilton, S. Roberts (dir.), Young People and Social Policy in Europe: Dealing with Risk, Inequality and Precariousness in Times of Crisis, London, Palgrave, p. 62-86.

Prpic, K. van der Weijden I., Asheulova N. (2014), (Re)searching Scientific Career, St. Pertersbourg, Nestor-Historia.

Ylijoki O.H. (2010), « Future orientations in episodic labour: Short-term academics as a case in point », Time & Society, vol. 3, n° 19, p. 365-86.

Weber M. (2005), La Science, profession et vocation (conférence de novembre 1917), trad. Kalinowski I., Marseille, Éditions Agone.



[1] Voir sa conférence prononcée à Munich en novembre 1917 et traduite en français en 2005 : Weber, 2005.

[2] Soit une institution gourmande qui tente d’enrôler l’ensemble de la personnalité de celui qui s’y engage volontairement.