Emulations 1

Editorial - Le sens du combat
Par Stéphane Baele

Mis en ligne le 1er janvier 2007
Un recueil de poésies de Michel Houellebecq s’intitule, un peu sous la forme d’une question, « Le sens du combat ». A bien penser, ce tire remarquable devrait peut-être donner les premiers mots de chaque texte de « science » sociale, ou du moins fixer le thème de son introduction, tant il est évident que la recherche actuelle dédiée à l’homme se laisse tenter par une dérive positiviste et utilitaire. Quel discipline reprend aujourd’hui encore comme première interrogation celle du sens de son combat, avant de se livrer à ses combats d’écoles ou de logiques ? Ou plus encore, y a-t-il jamais eu pour l’entièreté du champ académique des sciences de l’homme une telle question ?

C’est sur l’ambiguïté de cette question – et surtout de sa réponse – que repose le projet de la revue Emulations, qui se lance ici. De deux manières.


Avant tout, nous pensons que le sens du combat des sciences sociales est de produire une critique. Et dans le sens le plus kantien du terme : en comprenant que l’impossibilité de la connaissance ne conduisait pas à devoir limiter nos enquêtes aux phénomènes, mais bien à les étendre aux confins de ce qui existe. En d’autres termes, accepter le risque de l’originalité plutôt que le carcan de la méthode classique, ou pour les plus désabusés prendre le pari de la jeunesse plutôt que celui de l’expérience. Le sens du combat des sciences sociales, pour nous, est celui de l’originalité et de la remise en cause des conventions.


Mais à moins de croire béatement à un succès immédiat de la revue, comment espérer que son existence même ait un sens ? Pourquoi fonder, une nouvelle revue, étudiante ? On choisira entre deux réponses : celle – enthousiaste – de celui qui veut participer au savoir d’une façon active, ou celle – cynique – de celui qui voit le système actuel de publication comme un obstacle absurde mais qui doit néanmoins y participer, ou le contourner. En définitive, ce choix importe peu, puisque la revue Emulations combine ces deux objectifs : offrir une tribune aux essais de qualité des étudiants, et en même temps leur permettre de rentrer dans la communauté scientifique, puisque c’est sans doute aujourd’hui à la quantité des publications que se lit la compétence du chercheur.


Ce genre de revue académique, le monde universitaire francophone en a certainement besoin, distancé déjà, comme dans tous les autres domaines qui importent maintenant, par le monde anglo-saxon. Le but de notre revue, en ce sens, c’est son nom. Créer la possibilité d’une saine émulation des jeunes chercheurs francophones, et en première instance vis-à-vis d’eux mêmes, est l’objectif de la revue, qui espère rassembler des essais venant des quatre coins de la francophonie.


Pour ce premier numéro, nous avons la chance de pouvoir déjà compter sur une série d’articles qui obéissent à ce souci. A commencer par l’article d’
E. d’Alessandro (EHESS – France), qui s’interroge sur les rapports entre aide, soins de santé et territoires politiques, en s’étonnant de type de rationalité qui est mise en oeuvre lorsqu’il s’agit de traiter un problème médical dans un environnement politique particulier – le cas choisi étant celui de la tuberculose en Géorgie. Ce problème de la complexité de la rationalité politique, parfois aberrante lorsqu’elle prend en main les nécessiteux, est également au centre de l’essai de S. Ringel (EHESS – France), qui tente de démystifier notre perception souvent monolithique de l’aide internationale en situation de crise humanitaire. Plus que de présenter des faits, des chiffres et des causalités, son récit sur la situation autour du Darfour met en évidence la fragmentation de l’aide humanitaire et son drame. Comment mieux inaugurer la revue Emulations que par cet écho aux travaux de Michel Foucault s’interrogeant sur les origines et les modalités de la diffusion du domaine de la santé et de la vie des individus dans le nexus du savoir-pouvoir ? Le thème de la biopolitique est absolument, plus que jamais, une direction de recherche urgente. De même que la problématique des modifications et adaptations de la croyance religieuse face aux effets de globalisation des communications, des modes de vie et des connaissances. Lorsque les populations ont la possibilité de s’installer ailleurs, lorsque les individus ont les moyens de se déplacer sur de longues distances en peu de temps, et lorsque certains savoirs ne peuvent plus être ignorés, quelle seront les réactions de communautés plusieurs fois centenaires, comme celle des Bohra ismaélites étudiée par C. Brun (EHESS – France) ?

Ces trois premiers articles ont le mérite de poser des questions pertinentes à la fois vis-à-vis des sciences sociales et de leur objet unique. Mais surtout aussi, quelque part, de proposer une réponse à celle du sens du combat des enquêtes sociales, un peu au-delà des disciplines – aux deux sens du terme.


Stéphane Baele,


Pour le comité de rédaction.