Numéro coordonné par Stéphane Baele Paradoxes dans l'aide humanitaire - L'action humanitaire comme procédure contradictoireSteve Ringel (Chercheur à l'IRD) Enjeux euro-méditerraniéens - L'espace méditerranéen : un espace vraiment cohérent ? Xavier De Mûelenaere et Mathieu Roger (Étudiants à l'UCL) An interview with Thomas Lemke: Foucault Today On the theoretical relevance ofFoucauldian concepts of “governmentality” and “biopolitics” Stéphane Baele (Doctorant Fundp) et prof. Thomas Lemke EditorialConstructions politiques : entre contingence et nécessité
Par Stéphane Baele
Ce quatrième numéro d’Emulations est d’abord le premier du second volume, c’est-à-dire d’une nouvelle année qui débute. Après une première période réussie et empreinte d’éclectisme, la seconde année est celle des défis de plus grande ampleur : augmentation des propositions d’articles ainsi que de leur diversité géographique d’origine, travail sur la reconnaissance et la diffusion de la revue, publication et vente sur papier des volumes (articles des trois numéros de l’année), refonte du site internet, etc. Le premier défi que nous relevons est celui de la parution occasionnelle d’éditions thématiques. Il débute ici. Ces pages constituent le premier tirage réellement thématique. Honneur au pouvoir : derrière une couverture étrange ou désagréable s’alignent une série d’articles mettant chacun en lumière une construction politique actuelle tout aussi étrange ou désagréable. Le mot est là : il s’agit bien de « constructions » politiques. N’a-t-on pourtant pas déjà trop exploré la « construction sociale », n’en connaît-on pas par cœur les mécanismes ou l’importance de ses acteurs ? En fait, plutôt que de continuer à alimenter l’interminable débat constructiviste de la science politique, nous voulons ici illustrer par des exemples forts les deux dimensions formant le cœur de tout fait politique. Les articles qui suivent sont autant de preuves qu’un fait politique est une construction, c’est-à-dire un événement mêlant contingence et nécessité dans un rapport défiant le principe de non-contradiction. Le rapport entre contingence et nécessité constitue la tension fondatrice de tout événement politique compris comme construction. Occulter la dimension contingente, ce serait enfermer l’analyse dans un schéma causal simpliste niant un univers de possibles, ce serait affirmer la fatalité ou la naturalité de l’événement. Occulter la dimension de nécessité, ce serait laisser une part trop belle à l’utopie politique, ce serait sous-estimer l’ancrage de nos actions dans une rationalité dont il est difficile de s’écarter, ce serait enfin renier l’existence d’une réalité parfois brutale. Tous nos articles reflètent de manière directe cette tension. D’abord, le récit de Steve Ringel illustre les contradictions qui structurent aujourd’hui l’aide humanitaire. Ses exemples tirés de son expérience de terrain n’illustrent que trop bien la force de la nécessité et la désespérante contingence qui semble parfois en résulter : tandis qu’il existe un nombre potentiellement illimité d’actions différentes, il a fallu que l’énergie se perde dans la mise en oeuvre obligée d’une politique absurde dans un endroit où le temps prend pourtant une valeur vitale. Ensuite, Xavier de Mûelenaere et Mathieu Roger cherchent à comprendre pourquoi l’Union Européenne n’a de cesse de présenter l’espace méditerranéen comme un tout cohérent, participant de ce fait à l’établissement d’une réalité unique et nécessaire. Mais croire que cette vérité tient de l’adéquation avec la réalité tient de la naïveté : cet espace euroméditerranéen si séduisant est une construction politique et stratégique dont la contingence n’est que trop aisément révélée par une étude en termes d’enjeux et de stratégies. Mais l’origine de la contingence de nos actions est toujours plus profonde. Nadim Farhat ne montre pas autre chose en explorant les mécanismes de la mémoire collective lorsque celle-ci est confrontée à un événement grave, traumatique. Ce sont alors des mécanismes psychosociaux qui font qu’on ne pense que d’une seule manière à son passé, mais qui prouvent bien dans le même mouvement que d’autres façons de se souvenir sont possibles, par le biais d’un « travail de mémoire » développé à l’aune du travail de Paul Ricoeur. Enfin, le numéro se clôture par l’interview que m’a accordée le spécialiste allemand du philosophe Michel Foucault, Thomas Lemke. Qu’en retenir ? Principalement que revenir à Foucault, ce serait se fournir les outils les plus pertinents pour comprendre les contours et les traits de cette rationalité à la fois contingente et nécessaire qui forme probablement le niveau d’analyse le plus pertinent pour saisir le sens des importantes mutations actuelles du politique. En discutant des notions de biopouvoir et de gouvernementalité, et en les illustrant par l’exemple des tests prédictifs génétiques, Lemke montre que face à la tension fondamentale de la construction politique, face à la contingence et à la nécessité, il est nécessaire de renouveler l’analyse politique. Les constructions abordées sont donc « politiques » à double titre : en tant que lieux traversés par de multiples relations de pouvoir, mais aussi en tant qu’enjeux où une action autre, orientée vers une plus grande justice, est possible et demandée pour prendre la place de celles, opaques, qui les structurent lorsque le débat éthique est écarté. A la suite de nos contributeurs, je vous invite à aborder le politique comme une construction nécessaire et contingente, pour y développer une action responsable. Stéphane Baele Résumés des articles L’action humanitaire comme procédure contradictoire Steve Ringel LAS, chercheur associé à l’IRD (Paris, France) Boltanski s’appuie sur Kouchner pour dire qu’à « la différence de la justice, l’action humanitaire n’est pas une procédure contradictoire »1. Même si Harrell-Bond (1986) et De Waal (1989) avaient démontré que l’aide humanitaire peut être perçue comme étant imposée, ce n’est qu’aujourd’hui que l’argumentation de Boltanski devient bancale. Pourquoi aujourd’hui ? L’introduction de standards afin de pouvoir quantifier des résultats est un mouvement irréversible dans l’aide humanitaire. En exemplifiant ce mouvement, le présent article a pour but de montrer à quel point l’aide peut être vue comme une procédure contradictoire et paradoxale. Dans ce texte, je me réfère avant tout à mon terrain de recherche, à savoir les oppositions de désirs et de croyances dans le secteur de l’aide humanitaire. L’espace méditerranéen : un espace vraiment cohérent ? Xavier De Mûelenaere et Mathieu Roger Université Catholique de Louvain Cet article part d’une interrogation, elle-même née de la lecture des documents officiels structurant le « partenariat euro-méditerranéen » né à Barcelone en 1995. A en croire l’Union Européenne, un tel partenariat avec l’ensemble des pays bordant la Méditerranée ne serait que l’aboutissement logique de la cohérence de cet espace. Pourtant, tant la lecture des réflexions d’intellectuels que celle de statistiques brutes semblent nous dépeindre une réalité de fractures, de différences, de divergences d’intérêts, d’incompréhensions – plutôt qu’un tableau cohérent. La question qui doit se poser est donc la suivante : pourquoi l’UE a-t-elle présenté la Méditerranée comme un espace cohérent ? S’agissait-il là d’une sorte de « speech act » performatif destiné à devenir vrai par sa croyance et sa pratique ? Se situant à un autre niveau d’analyse, cet article veut plus simplement éclairer le pur choix stratégique de l’Union Européenne. Créer un espace « Euromed » cohérent, c’est en définitive justifier et permettre la mise en place d’une certaine politique économique et énergétique.
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Une analyse à partir du concept de « travail de mémoire » de Paul Ricoeur Nadim Farhat Université Catholique de Louvain La prise en compte des conséquences d’un évènement à caractère traumatique survenu dans l’histoire politique d’un groupe donné impose bien sûr une réponse de justice à l’endroit des victimes, mais également une redéfinition de la relation du groupe au passé en question. Ce dernier pèse en effet lourdement sur le présent et sollicite un traitement spécifique des significations qu’il transmet. La notion de « travail de mémoire » élaborée par Paul Ricoeur se prête particulièrement à cet exercice. Elle va plus loin qu’un simple désengagement du passé et ambitionne une projection vers l’avenir. Dans cet article, nous explorons cette notion et ses applications dans le champ politique. Télécharger l’article | Article en HTML
On the theoretical relevance of Foucauldian concepts of “governmentality” and “biopolitics” Thomas LEMKE Chercheur Senior Institut für Sozialforschung (Frankfort, Allemagne) Stéphane BAELE Université Catholique de Louvain Vingt-quatre ans après la mort du philosophe Michel Foucault, il semblerait bien que son œuvre soit sinon délaissée, du moins déformée ou comprise de manière superficielle. Ce constat sévère reflète-t-il vraiment la réalité ? Cette question donne le point de départ d’un entretien que Thomas Lemke, foucaldien de renom, a accordé à Stéphane Baele. Pour le sociologue allemand, rien n’est finalement moins vrai que ce procès de désuétude, tant Foucault est aujourd’hui cité, ses textes étudiés, et sa pensée fertilisée à la croisée des différents savoirs sur la société. Mais sans doute s’agit-il surtout aujourd’hui de saisir la pertinence du Foucault « politique », autour de ses concepts de « biopolitique » et de « gouvernementalité ». Ces derniers permettent peut-être la plus pertinente des lectures des changements politiques majeurs qui nous entourent et nous façonnent actuellement, comme la biométrie ou les tests génétiques | Liste des auteursCoordination : - Stéphane Baele Auteurs : - Stéphane Baele - Xavier De Mûelenaere - Nadim Farhat - Mathieu Roger - Steve Ringel Avec l'aimable participation de : - Thomas Lemke |





