Bienvenue > Collection - Archives > Emulations n° 5 : Janvier 2009
Actualité de la sociologie formelle Editorial Par Grégoire Lits Souvent qualifié de père méconnu ou oublié de la sociologie, Georg
Simmel propose une sociologie particulière qui fait de l’individu le «
lieu immédiatement concret de toute réalité historique »[1]. Cette
affirmation qui synthétise la caractéristique principale de sa
sociologie a souvent été mal interprétée lorsqu’on assimilait la pensée
de l’auteur à un individualisme méthodologique primordial.
Contrairement à une idée répandue, la sociologie de Simmel n’est pas une sociologie ou seraient absentes les normes, les contraintes sociales voire même la société. La particularité de son regard sociologique réside dans l’articulation incessante au niveau de l’analyse entre l’individu qui est, lorsqu’il agit, « assailli par d’étranges états subjectifs »[2] mais en même temps, est toujours intégré dans un ensemble d’actions réciproques qui possèdent une existence formelle, objective, extérieure à lui. Tout l’enjeu de l’analyse simmelienne est de saisir cette ambivalence de la vie humaine dans la modernité, de saisir cette condition moderne comme l’appelle Danilo Martuccelli. L’individualité n’est possible que dans la cristallisation d’une tension dans l’action entre expérience subjective et totalité objective. Si l’individu est le lieu concret de la réalité historique (et donc sociale) c’est parce que l’objectivité surplombante de la société ne s’exprime que lorsqu’il agit et se positionne subjectivement face à cette objectivité et donc face aux autres individus. C’est en ce sens que pour Simmel nous sommes tous pris dans des « actions réciproques ». A partir de là, les articles proposés dans ce numéro de la revue répondent tous à la question de savoir comment cette vision de la vie sociale - de la condition moderne - peut nous permettre aujourd’hui de saisir de manière renouvelée les expériences vécues par les individus ? Les contributions s’articulent autour de trois thèmes. D’abord, Philippe Boudes chercheur au CNRS propose une réflexion sur les apports de Simmel pour la sociologie de l’environnement en revenant notamment sur les influences de Simmel sur les principaux sociologues à la base de cette approche. Le deuxième thème traité est celui de la mondialisation. De manière indirecte Grégoire Lits (doctorant à l'UCL) présente une élaboration de la notion de tiers social à partir des travaux de Simmel qui permet de problématiser de manière originale la question de la cohabitation de migrants et de populations d’origine dans des quartiers centraux bruxellois au temps de la mondialisation. Eloi Saint Bris (doctorant à l'université du Massachusetts) propose quant à lui un court texte où il présente l’article de Simmel sur l’élargissement des cercles sociaux comme une manière visionnaire de saisir le processus de mondialisation. La dernière thématique traitée est celle du conflit. Brieg Capitaine (doctorant au CADIS) et Antoine Marsac (Chercheur à l'université de Bretagne occidentale) proposent de mettre en rapport la notion de « cas-limite » présente chez Simmel avec la conceptualisation de la violence chez Wiéviorka. Ce numéro thématique se clôture par une note de lecture critique du livre L’argent dans la culture moderne de Simmel qui a été traduit très récemment dans notre langue, ainsi que par une interview que Danilo Martuccelli nous a fait le plaisir de nous accorder à propos de la pensée de Simmel et de la sortie de son dernier livre Forgé par l’épreuve. Un dernier article hors thème est proposé par Cécile Estival (docteure en anthropologie à l'EHESS), qui réalise une étude anthropologique sur la réaction des patients atteints d’un cancer à la présentation par les médecins des clichés d’imagerie médicale nécessaires au traitement de leur maladie. Nous tenons à vous remercier pour votre fidélité qui permet à la revue d’entamer sa troisième année d’existence sur la base d’un succès croissant. Pour le comité de rédaction, Grégoire Lits ----------------------------------------------------------------------------------- Références : [1] Simmel G. (1999), Sociologie. Etude sur les formes de socialisation, Paris, PUF, p. 43. [2] Martuccelli D. (1999), Sociologies de la modernité, Paris, Folio, Gallimard, p. 376. Résumés Philippe Boudes Résumé : Les
travaux de Georg Simmel regorgent de réflexions sur les interactions
entre phénomènes naturels et sociaux lesquelles caractérisent la
question contemporaine de l’environnement. Est-ce pour autant un
pionnier de l’approche sociologique de l’environnement ? Si l’on
considère les apports conceptuels du sociologue allemand, notamment à
travers son approche des formes sociales, de l’espace mais encore de la
nature, il est clair que la pensée de Simmel peut étayer certains
développements de la sociologie de l’environnement. D’ailleurs, cet
article montre également que Simmel a influencé les deux principaux
courants fondateurs de la sociologie de l’environnement, l’écologie
humaine étasunienne et la morphologie sociale française. En retraçant
l’apport cognitif et socio-historique de Simmel pour la sociologie de
l’environnement, on contribue à actualiser les études simmeliennes tout
en favorisant l’institutionnalisation de la sociologie de
l’environnement.
Mots-clés : Georg Simmel, sociologie de l’environnement, écologie humaine, morphologie sociale. Abstract: Simmel’s work shows an abundance of reflections on interactions between natural and social phenomena, interactions which are characteristic of environment’s contemporary questions. Does it mean that he is a pioneer in environment’s sociological study? If we consider that German sociologist’s conceptual contributions, notably through his approach of social forms, of space and also of nature, it is clear that Simmel's thought can support some developpements in environmental sociology. Meanwhile, this article shows that Simmel influenced both of the founder streams in environmental sociology, U.S. human ecology and French social morphology. Recounting Simmel’s cognitive and socio-historical contribution for environmental sociology, we will participate in actualising simmelian studies while favouring the institutionalisation of environmental sociology. Key-words: Georg Simmel, environmental sociology, human ecology, social morphology. Possibilité d’une approche des sociabilités dans les sociétés contemporaines ? Grégoire Lits Résumé : La notion de tiers apparait dans différents textes de Georg Simmel. Sans être systématiquement conceptualisée par l’auteur, elle permet de comprendre la vision du monde social qui sous-tend la sociologie qu’il propose. A partir de l’analyse de deux chapitres de Sociologies, nous pourrons montrer que la société pour Simmel ne se réduit pas à une somme d’interactions mais possède des aspects extérieurs – holistes – rassemblant les individus. Dans une seconde partie la notion de tiers est examinée quant à son intérêt pour l’étude des sociétés contemporaines mondialisées en établissant, à partir des travaux de Vincent Descombes sur les significations partagées, une différenciation entre deux types de tiers sociaux. Mots-clés : Simmel, tiers, relations sociales, relations intersubjectives, holisme, médiateur. Abstract: The concept of “third” – that is, a social presence outside person-to-person relationships – appears in various texts of Georg Simmel. Without being systematically conceptualized by the author, this notion nonetheless helps us to understand which idea of the social world lies beneath his sociology. From the analysisof two chapters of Simmel’s Sociology, we clarify this notion in a way to show that instead of reducing society to a sum of interactions, Simmel’s sociology rather implies holistic aspects. In a second part, we argue that such a notion of the “third” is useful in many ways for the study of contemporary global societies, in the line of Vincent Descombes's holistic conception of society Keywords: Simmel, Third, Social Relations, Intersubjective Relations, Holism.
Eloi Saint Bris |




