Du « cas-limite » de Georg Simmel à la conceptualisation de la violence par Michel Wieviorka

Une analyse des marges du conflit

    > Brieg Capitaine
    Doctorant en sociologie à l’EHESS (Paris, France)
    Centre d’analyse et d’intervention sociologiques, UMR 8039

    > Antoine Marsac
    Doctorant en sociologie à l’Université Paris Ouest-Nanterre La Défense, EA 2931 (Paris, France)


Résumé

Résumé : Dans cet article, nous explorerons la notion de « cas-limite » décrite dans Le conflit et chercherons à questionner ce que nous dit Georg Simmel du conflit quand celui-ci tend moins à l’unité qu’à la destruction de l’autre. Cet auteur peut-il aujourd’hui nous éclairer sur les phénomènes de violence extrême étudiés par Michel Wieviorka et qui semblent opposés au conflit ?

Mots-clés : Conflit, Violence, « cas-limite », Georg Simmel, Michel Wieviorka

 
Abstract: In this article, we explore the notion of « cas-limite » described in the book Conflict. We were asking what Georg Simmel has to say about the conflict when he’s less oriented to unity than destruction of others. Could this autor help us to understand the phenomons of extrem violence studies by Michel Wieviorka and seems to be at the opposite of conflict ?

Keewords: Conflict, Violence, « cas-limite », Georg Simmel, Michel Wieviorka



Georg Simmel, né en 1858, meurt en 1918 à la fin de la grande guerre mais bien avant les grandes fissures du siècle. En observateur acéré, la montée des totalitarismes communistes et fascistes, l’extermination des Juifs et le développement d’un capitalisme globalisé, auraient probablement alimenté sa pensée. Car les années 1950 constituent indéniablement un tournant si ce n’est un déchirement profond dans l’histoire de la pensée. A la naissance de la philosophie post-moderne et d’un tout nouveau paradigme de la rationalité, fait écho la mémoire vive des logiques inconcevables de la seconde guerre mondiale. En matière de science sociale, la seconde moitié du siècle fissure les fondations de la pensée sociale dont l’évolutionnisme fut le pied central mais aussi les paradigmes fonctionnaliste ou marxiste fondés sur l’ordre social ou la lutte des classes. La modernité ne peut plus être exclusivement pensée, à l’instar de Max Weber, comme le remplacement des structures traditionnelles par des organisations de plus en plus rationnelles. « L’union de la raison et de la conscience s’est déchirée » annonce Alain Touraine (1997 : 39). La fragilisation des institutions et du territoire national par les flux d’informations, de capitaux et de personnes faisant fi des frontières, portent en eux les germes d’un « ethnos national » (Appaduraï A., 2007 : 16). « La globalisation, en tant que mode spécifique sur lequel se sont organisés les Etats, les marchés et les idées, sur le commerce et la gouvernance, exacerbe les conditions de violence à grande échelle parce qu’elle suscite une collusion potentielle entre la logique d’incertitude et la logique d’incomplétude » (Appaduraï A., 2007 : 24). La mondialisation ne semble pas aussi heureuse que l’annonce l’essayiste français Alain Minc (1997).[1]

 

Est-ce « la fin de l’histoire » comme l’annonce Francis Fukuyama ? Vivons-nous un « choc des civilisations » comme le prétend Samuel Huntington ? Rien n’est moins sûr mais l’ensemble des penseurs s’accordent pour constater que depuis la parution des travaux de Georg Simmel, les formes de conflit - et par-là ses définitions - se sont transformées (Wieviorka, 2007) et que la violence semble s’engouffrer dans ses interstices (Wieviorka, 2005). Dans la mesure où la violence guerrière asymétrique envers les populations civiles, les attentats-suicides ou encore plus récemment les décapitations filmées ont remplacé les « brigands » ou les « voyous » commettant des « crimes crapuleux » selon les termes utilisés par Georg Simmel, il nous semble intéressant d’étudier la conception que ce dernier propose du conflit (partie 2) mais surtout d’explorer les marges et les frontières de celui-ci. Lorsque le conflit n’est plus relation sociale ou « forme formante » mais destruction, il s’agit pour l’auteur allemand d’un « cas-limite ». Dans son ouvrage, il isole deux cas que nous décrirons (partie 3). Enfin, nous verrons en quoi ceux-ci se rapprochent ou s’éloignent de la distinction plus récente entre le conflit et la violence opérée par Michel Wieviorka (partie 4) dans l’un de ses ouvrages intitulé La violence (2005).

La réception du Conflit[2] : continuité et ruptures

Georg Simmel, fondateur de la sociologie formelle aborde la question de la modernité à travers la ville (1990). Il pointe d’abord la montée de l’individualité puis se consacre à l’étude des interactions à travers notamment Le conflit qui paraît en 1908 sous le titre allemand Conflict. Cette partie questionnera les apports de l’analyse simmelienne du conflit à la sociologie contemporaine. Nous nous proposons de cerner les enjeux de sa pensée à partir d’une revue de littérature consacrée à la réception de son œuvre parmi les courants de pensée sociologique dont l’Ecole de Chicago et le fonctionnalisme américain.

Pour Georg Simmel, la vie sociale est sans cesse renouvelée, sélectionnée et organisée grâce à la diversité des formes sociales, historiques ou esthétiques. Son analyse des situations conflictuelles se déploie à travers le spectre des antagonismes et des frontières entre groupes. Dans son œuvre, le terme socialisation est utilisé comme synonyme de société. Nous y ferons référence pour aborder la dimension centrale du conflit.

 

Georg Simmel distingue d’abord deux formes de conflit : le combat et la concurrence. Pour l’auteur, le conflit peut être aussi bien latent qu’explicite, violent que non-violent, créateur que destructeur. Le peu importe ses modes d’expression, la centralité du conflit réside dans son pouvoir de régulation et d’intégration sociale. L’apport de sa pensée génère une opposition conceptuelle. En effet, au tournant du XXe siècle, Emile Durkheim, dans les premiers numéros de l’Année sociologique taxe sa pensée de « psychologisme ». Seul Célestin Bouglé (1993), tout au long de sa carrière, accorde du crédit au concept de formes sociales et à la posture simmelienne permettant de sortir d’une lecture surplombante du conflit. En effet, le sociologue allemand, étudiant la plus petite unité du groupe (deux  personnes) et sa relation avec un tiers, démontre que divergences et conflits y jouent un rôle positif et prolonge ainsi la thèse hégelienne  de « négativité dynamique » dans la mesure où, dans les dyades, des alliances peuvent se former contre les tiers. Malgré sa nomination à l’Université de Strasbourg en 1914, la diffusion de ses écrits en Europe reste limitée par la fondation de l’école sociologique française et les tenants de la philosophie allemande marquée par Hegel.

 

Outre-atlantique, ses ouvrages constituent des références pour les pères fondateurs de l’Ecole de Chicago. Robert Ezra Park et Ernest W. Burgess reprennent l’idée de concurrence (Chapoulie J.-M., 1961) et poursuivent son œuvre en étudiant les formes de régulation dans l’espace urbain. Toutefois, l’approche dialectique et l’ambivalence implicite caractéristiques des relations sociales pour Georg Simmel ne sont que peu reprises chez ces auteurs. Au sein du courant fonctionnaliste américain, un nombre surprenant de contributions s’inspirent du conflit simmelien dans l’American Journal of Sociology. Parmi ces auteurs, apparaît Lewis Coser (1982), le premier à tenter de dépasser les thèses du sociologue allemand.

 

Si l’œuvre de Georg Simmel a inspiré les sociologues américains à partir des années 1920, elle est restée, en France, dans l’ombre, de l’entre-deux-guerre jusqu’aux années soixante. Seul Raymond Aron, dans Sociologie allemande contemporaine publiée en 1935 y consacre un développement en la comparant aux écoles de pensée philosophique. Le séjour en Allemagne du sociologue français demeure une parenthèse dans la diffusion de l’œuvre du penseur allemand. Plus tard, Isaac Joseph à travers son approche « micro-sociologique » s’inscrira en continuité avec la pensée de Georg Simmel avec notamment Le passant considérable (1984) dont la démarche, appliquée ici aux espaces publics, est similaire à celle du Conflit.

Le conflit : une voie vers l’unité collective

Julien Freund dans sa préface à l’édition française récente utilisée dans ce texte, insiste sur le principal apport de Georg Simmel à la théorie du conflit qui réside dans sa dimension positive alors que l’environnement sociologique massivement acquis au fonctionnalisme positiviste semblait à l’époque « s’engourdir dans la bonne conscience de la société » (Freund, 2003 : 7). Les fonctionnalistes classiques, en outre, se méfiaient du conflit et de la violence considérés comme des véritables catalyseurs du désordre social et de l’anomie. Les marxistes quant à eux donnaient à ce rapport social une importante légitimité considérant le conflit comme le moteur de l’Histoire. Pour Friedrich Engels, la violence est ainsi « l’instrument grâce auquel le mouvement social l’emporte et met en pièces des formes politiques figées ou mortes » (Engels, 1971, p. 38). Dans le cas de Georg Simmel, l’aspect positif revêt une toute autre signification. Le conflit est socialisation dans la mesure où il est une composante de toute relation sociale. L’auteur ne cherche pas à trancher entre ces deux grands paradigmes classiques du conflit mais se place d’un tout autre point de vue en affirmant que l’unité ne se maintient pas dans la paix mais est au contraire composé d’une pluralité de sentiments dont l’hostilité à l’égard de l’autre fait intégralement parti.

 

L’approche du conflit que défend Georg Simmel repose sur une conception complexe des relations sociales. Celles-ci ne sont pas tissées d’un seul fil. Le conflit s’étend ainsi dans chaque relation sociale. Il peut être secondaire dans le cas de la relation amoureuse mais également central dans la relation guerrière. « La relation (…) est définie par la totalité de ses éléments, et ce n’est qu’après coup que nous décomposons son caractère immédiat pour isoler ces facteurs-là (de conflit) » (Simmel, 2003 : 30). La relation unitaire ne repose pas que sur une uniformité mais sur une pluralité d’éléments dont le « contre autrui » fait partie. « Ainsi le système social indien ne repose pas seulement sur la hiérarchie des castes, mais aussi directement sur leur répulsion mutuelle » (Simmel, 2003 : 24).

De manière originale, Georg Simmel entend démontrer que le conflit opère comme un mouvement de rapprochement entre les individus, un équilibre de la mise en tension, « une synthèse d’éléments, un contre autrui qu’il faut ranger avec un pour autrui sous un seul concept supérieur » (Simmel, 2003 : 20). Le conflit n’apparaît pas ici comme une désocialisation – qui n’est qu’apparente – mais comme une fonction de la relation sociale (Simmel, 2003 : 26), un élément organisant la vie sociale et individuelle. Il est socialisation dans la mesure où comme l’analyse Patrick Watier « pour lutter il faut s’associer » (Watier, 2003 : 71). Chaque partie pose donc des principes légitimes d’action. Ceux-ci fixent les limites communes en ce qui concerne les moyens dont usent et vont user les différentes protagonistes du conflit. C’est donc dans cette fraction de la relation sociale de type conflictuelle que s’opère une forme de socialisation par l’adhésion commune à un ensemble de normes et de règles partagés. Le conflit est « un mouvement de protection contre le dualisme, qui sépare, et une voie qui mènera à une sorte d’unité, quelle qu’elle soit, même si elle passe par la destruction de l’une des parties » (Simmel, 2003 : 19).

Dans la ville, particulièrement propice au dualisme du fait de l’anonymat qu’elle procure, l’unité est protégée par le conflit qui agit comme un régulateur au niveau de la relation sociale. « Si nous n’avions pas le pouvoir et le droit de nous opposer à la tyrannie et au caprice (…) nous ne supporterions pas du tout nos relations avec des personnes dont le caractère nous fait souffrir de la sorte ; mais nous serions poussés à des actes désespérés qui supprimeraient certes la relation, sans pour autant qu’on puisse qualifier ces actes-la de « combat » » (Simmel, 2003 : 25).  Georg Simmel reconnaît ici, à travers la notion de droit et de pouvoir, qu’il existe des principes supérieurs qui garantissent la possibilité du conflit. Sans ces garants méta-sociaux, la relation sociale risquerait d’être détruite par une série « d’actes désespérés ». Il existerait donc un espace hors du conflit à  l’intérieur duquel la destruction de toute relation sociale serait au cœur de la dynamique. Nous aborderons cette question de manière plus approfondie dans la partie suivante consacrée aux « cas-limites » décrits par Georg Simmel.

Toutefois, l’hostilité présente en chaque individu n’est pas seule à apparaître à l’intérieur de chaque relation sociale. D’autre forces la composent notamment ce qu’il appelle des « énergies créatrices ». La combinaison de ces deux éléments donne un existence concrète au groupe en même temps qu’il l’agrège. « Pour créer l’unité vivante concrète du groupe les relations conflictuelles et les énergies créatrices d’unité sont nécessaires » (Simmel, 2003 : 28).

En conséquent, le conflit apparaît comme une fonction de l’unité collective mais également individuelle[3]. Il y a un bien-être psychologique au conflit dans la mesure où celui-ci rétablit perpétuellement l’équilibre nécessaire à l’unité. « L’opposition, en revanche, nous procure une satisfaction intérieure, une diversion, un soulagement » (Simmel, 2003 : 25). L’auteur va même plus loin en indiquant que c’est l’antipathie qui sauve l’individu du malaise et de la solitude. Il dépasse également ici l’opposition entre individu et groupe - pourtant au cœur des débats de l’époque - en mettant sur le même plan les deux entités. Si le conflit a pour le groupe une fonction légitimatrice, coercitive et unitaire, il permet également à l’individu de maintenir en lui un équilibre pulsionnel stable sans lequel il serait en proie au malaise


Les marges du conflit : l’absence de socialisation

Toutefois, Georg Simmel reconnaît que dans certains cas, il existe des « cas-limites » définis par des non-relations ou l’absence d’objets communs.

 

L’antagonisme ne constitue pas une socialisation à lui seul, il n’en est pas pour autant absent des processus de socialisation, en tant qu’élément sociologique – sauf dans des cas-limites -…  (Simmel, 2003 : 33).

 

C’est à ceux-ci que nous allons maintenant nous intéresser.

    Le cas-limite 1 : le combat pour détruire

Le premier cas-limite porte sur l’objet du conflit. Lorsque celui-ci est orienté exclusivement vers la destruction, « il se rapproche bel et bien du cas-limite qu’est le meurtre crapuleux, où la part de l’élément créateur d’unité est devenu égale à zéro » (Simmel, 2003 : 35). Sans limite commune ou interne, la dimension unificatrice et socialisatrice du conflit est anéantie. L’auteur prend par exemple la relation - s’il en existe une - entre le « brigand » ou le « voyou » et leurs victimes. Mais il n’assimile pas pour autant ce cas-limite à la violence car s’il existe le moindre dispositif ou volonté d’épargner la victime, de poser des limites, « il y a déjà un moment de socialisation même si celui-ci n’a qu’un effet de frein » (Simmel, 2003 : 35).

Ici, il est impossible de trouver une voie vers la paix, un consensus. L’absence de confiance envers l’ennemi est caractéristique de ce cas-limite alors que dans la relation conflictuelle, il existe en principe des « éléments rationnels communs » qui viennent s’entremêler à l’hostilité pure. C’est à la condition de l’introduction de cet élément commun dans la relation conflictuelle aux côtés de l’hostilité que la socialisation peut s’opérer. Il insiste toutefois sur le fait que cet élément commun est presque inévitable et ne développe donc pas davantage.

En effet, il cite de nombreux exemples. Ainsi, les Lombards asservissant les vaincus signent avec ces derniers des accords économiques et les réduisent en esclavage plutôt que de les massacrer. Selon lui, même si l’esclavage « présente le cas-limite de l’hostilité intérieur absolue, (…) la même cause qui l’a produite fait justement apparaître un rapport sociologique » (Simmel, 2003 : 36). L’association forcée des Lombards aux activités économiques des vaincus crée des intérêts parallèles. L’esclavage des vaincus, au lieu de la mise à mort, génère paradoxalement les prémisses d’une communauté future.

Nous pouvons remarquer à travers ce contre-exemple du cas-limite que l’auteur donne au conflit une dimension stabilisatrice, un équilibre entre les parties et ne perçoit pas le conflit comme un rapport inégal – il n’utilise d’ailleurs jamais cette expression. « La relation conflictuelle n’est pas uniquement domination, elle est aussi compensée par une faiblesse dans un autre domaine. Celle-ci est définie par la totalité de ses éléments, et ce n’est qu’après coup que nous décomposons son caractère immédiat pour isoler ces facteurs-là. » (Simmel, 2003 : 30)

L’élément commun, la non exclusivité de l’hostilité dans la définition de la relation sociale conditionne la socialisation, le conflit. La relation sociale, comme nous l’avons indiqué précédemment, est inextricable du conflit mais lorsque celui-ci glisse vers le cas-limite aucune relation sociale n’est possible. Georg Simmel n’est toutefois pas aussi clair et des zones d’ombre persistent. Dans le cas du « meurtre crapuleux », la relation préexiste-t-elle pour ensuite se dissoudre dans l’exclusivité de l’hostilité ? Au contraire, le cas-limite est-il fondateur d’une relation conflictuelle ? L’auteur ne donne aucune précision à ce sujet.

    Le cas-limite 2 : le désir de se battre

Si l’auteur insiste de nouveau sur la dimension exclusive de la lutte dans ce second cas-limite, celui-ci ne porte plus sur l’élément commun ou les limites du conflit mais relève d’un mal interne, de pulsions énergétiques exprimant un désir puissant de se battre. (Simmel, 2003 : 37).

 

Le but du conflit, dans ce cas, est extérieur à la lutte et la victoire ne pourra en rien apaiser le guerrier. «  Lorsque (le combat) est déterminé exclusivement par son terminus a quo subjectif, lorsqu’il y a des énergies internes qui ne peuvent être satisfaites que par le combat en tant que tel – alors il est impossible de lui substituer autre chose, il est sa propre fin, son propre contenu, et il ne vient donc s’y ajouter aucune autre forme » (Simmel, 2003 : 37). L’individu ne peut pas sortir de lui-même, pris au piège de ses pulsions dont le théâtre du conflit est intérieur. L’adversaire n’existe pas et par-là aucune relation n’est possible. Il est fondamental de noter que Georg Simmel conditionne le cas-limite à l’exclusivité de la relation ; le partage d’orientations culturelles communes n’existe pas. Tissée d’un seul fil, celui de l’hostilité, aucune socialisation, aucune unité n’est possible. Au contraire, on assiste dès lors à un déchaînement de violence.

 

« Ce type de combat pour l’amour du combat semble être entraîné par une certaine pulsion formelle d’hostilité qui s’impose parfois à l’observation psychologique » (Simmel, 2003 : 38). L’auteur ne donne pas d’exemples de ce cas-limite mais développe dans les paragraphes suivants l’idée de « pulsion formelle d’hostilité » qui lui semble être la cause de ces cas-limite. Nous ne nous intéresserons pas ici à l’analyse de cette pulsion qui occupe une place importante dans l’ouvrage mais dont les débats mènent l’auteur dans une philosophie morale et une psychologie naturalisante. Toutefois, il est intéressant de noter que celui-ci a recours à une explication psychologique pour éclairer le « meurtre crapuleux ». Il semble sortir de la sociologie dès qu’il n’y a plus d’espoir pour aucune relation sociale. Reprenant en partie la théorie simmelienne du conflit, nous verrons que Michel Wieviorka ne quitte pas pour autant la sociologie afin éclairer la violence extrême qui semble « s’étendre au sein d’innombrables espaces aussi bien du côte de la raison (…) que du côté des identités ou de la religion » (Wieviorka, 2005 : 12). C’est à sa conceptualisation du conflit et de son rapport à la violence que sera consacrée la partie qui suit. Nous reviendrons enfin sur les points communs ou les divergences entre les deux auteurs.

Conflit et violence chez Michel Wieviorka

Pour Michel Wieviorka, influencé par l’actionnalisme tourainien, le conflit est d’abord transformation d’un rapport social. Celui-ci est défini comme « un rapport, inégal, entre deux personnes, deux groupes deux ensembles qui s’opposent au sein d’un même espace avec chacun comme objectif ou pour horizon non pas de liquider la partie adverse, et avec elle la relation elle-même, mais de modifier cette relation et tout au moins d’y renforcer sa position relative » (Wieviorka, 2005 : 24). Le primat donné à la relation dans cette définition du conflit résonne, comme le note à juste titre Michel Wieviorka comme une affiliation à la théorie simmelienne. Il ne s’agit pas dans le conflit d’anéantir l’adversaire mais bien de lutter contre lui pour la transformation d’orientations culturelles communes (Touraine, 1978). Cette acceptation de l’unité est largement présente dans l’analyse que font Alain Touraine, Michel Wieviorka et François Dubet du mouvement ouvrier lorsque celui-ci atteint la plus haute signification de l’action et se transforme en mouvement social. « Dans la mesure où le conflit possède une portée générale, le mouvement ouvrier dépasse les intérêts des catégories particulières. Il est force de mobilisation, prise de conscience, solidarité » (Touraine et al., 1984 : 53).


Sa conception de la violence se réclame également d’une manière générale de celle de Georg Simmel lorsqu’il indique que le conflit ne se confond pas avec la violence mais apparaît plutôt comme son opposé.


La violence ferme la discussion, plutôt qu’elle ne l’ouvre, elle rend difficile le débat, l’échange, même inégal, au profit de la rupture ou du seul rapport de force, à moins qu’elle ne surgisse parce qu’il y a de la rupture, pur rapport de force. (Wieviorka, 2005 : 25)


Michel Wieviorka articule ici conflit et violence et prolonge les travaux de Georg Simmel lesquels semblent dans un premier temps opératoires pour étudier des objets récents. Toutefois, là où le penseur allemand n’a pas développé l’idée de préexistence de la violence au conflit (se manifeste-t-elle en amont ou en aval ?), Michel Wieviorka explore les rapports entre unité et rupture, entre conflit et violence en s’appuyant sur les deux grands conflits du XXe siècle, le mouvement ouvrier et la guerre froide.

Dans le cas du mouvement ouvrier, l’action conflictuelle atteint son plus haut niveau lorsque la défense corporative basée sur la condition prolétarienne se lie avec les revendications économiques limitées et portées de manière traditionnelle par l’action syndicale (Touraine et al., 1984 : 216). Si les chercheurs notent que les grèves pouvaient être dures, l’action conflictuelle se déroulaient préférablement autour des tables de négociation. « La violence meurtrière n’était pas une ressource utilisée par les acteurs, même confrontés à une répression brutale » (Wieviorka, 2005 : 27). Lorsque la société industrielle cède la place à la société post-industrielle, le mouvement ouvrier et sa lutte pour le contrôle de la production perd sa centralité (Touraine et al. Ibid.). Les fermetures d’usine, la suppression d’emplois et la relégation des quartiers populaires autrefois centraux à la périphérie de la vie sociale produisent des poussées de violences urbaines notamment de la part des jeunes. Ces conduites « doivent beaucoup à l’épuisement du conflit social central qui caractérisait l’ère industrielle » indique Michel Wieviorka (2005 : 29). On peut ainsi penser que la violence naît d’un épuisement du conflit. Lorsque les modes d’action sont obsolètes, s’institutionnalisent, l’action ouvrière prend un autre chemin. Toutefois, l’auteur appelle à la prudence car « le lien n’est en la matière ni automatique, ni immédiat » (Ibid.) En effet, non seulement cette violence s’exprime souvent davantage au nom d’une injustice, d’une discrimination raciale ou culturelle qu’au nom du chômage et des difficultés sociales mais elle peut également se déployer en amont lorsque le mouvement n’est pas encore structuré. « La violence, ici, exprime la faiblesse du conflit » (Ibid. : 33). Michel Wieviorka note que les deux logiques peuvent se combiner. A un conflit en crise peut s’ajouter un nouveau mouvement non encore constitué ou vice versa complexifiant ainsi l’appréhension des liens entre conflit et violence. L’étude du terrorisme d’extrême gauche illustre parfaitement ces différents cas de figure. Si la relation est complexe, l’opposition entre conflit et violence reste centrale, l’un tendant à l’unité, l’autre à la rupture. Cette approche, contemporaine de celle de Georg Simmel, s’oppose à celle de Georges Sorel (1981) qui valorise la violence  et ne l’oppose pas au conflit dans la mesure où celle-ci constitue la prémisse de l’action conflictuelle.

Si Michel Wieviorka conserve l’idée d’une opposition, il n’en reconnaît pas moins la complexité du réel et la variété des situations – croissantes dans la société post-industrielle - au sein desquels conflits et violence s’entremêlent. Se référant à la pensée complexe de Georg Simmel, il indique qu’« entre les points extrêmes de l’axe qui conduit du conflit parfaitement institutionnalisé à la violence la plus débridée, il existe une infinie variété de situations moins tranchées, incertaines, floues ou indécises dans lesquelles la relation conflictuelle entre adversaires n’exclut pas la violence, et où celle-ci peut s’avérer génératrice de conflit pacifié » (Wieviorka, 2005 : 45-46).

Synthèse

    Le conflit : relation ou rapport social ?

Si les deux auteurs reconnaissent le caractère relationnel du conflit, Michel Wieviorka insiste sur la dissymétrie de la relation sociale, son caractère inégal. Le conflit apparaît donc moins comm

e une relation que comme un rapport social. Cette conception du conflit s’inspire profondément des travaux menés sur le mouvement ouvrier et dont le lieu central du conflit qu’était l’usine mettait clairement en lumière cette relation inégale entre les acteurs de la production et leurs maîtres au centre de laquelle se trouvait le contrôle des moyens de production. Cette approche du conflit permet lorsque celui-ci est circonscrit dans un lieu particulier, de rendre compte avec acuité de la dissymétrie criante entre les acteurs. Faut-il pour autant nier le caractère relationnel du conflit ? Certainement pas car l’approche de Georg Simmel selon laquelle la relation sociale est ambivalente dans la mesure où lorsqu’une domination s’étend, elle s’accompagne immanquablement d’une faiblesse, apparaît dans certains cas forte intéressante afin de prévaloir l’analyse des abus qui font parfois de la domination une force toute puissante jusqu’à réduire l’individu a un simple agent. La globalisation est ainsi analysée par certains courants de pensée comme l’expression d’un rapport social inégal entre d’un côté l’impérialisme politique, financier et culturel et de l’autre des sociétés traditionnelles ou nouvellement décolonisées fragiles, soumises à des logiques étrangères à leurs cultures. Si ce mouvement d’expansion et cette domination sont réels – il serait difficile de le nier – ils ne sont pas l’unique fondement de la relation que les nations ou les cultures entretiennent avec le système-monde car la domination en se diffusant créent dans le même temps des espaces de réflexion, d’action pour les peuples premiers (Martin, 2003 : 13) ou pour la création de « communautés imaginés » (Appaduraï,  2001). Le concept de glocalisation créé par Erik Swyngedouw (1992) pour qualifier le mouvement inverse de la globalisation exprime cette ambivalence qui caractérise toute forme de conflit. Il nous semble ainsi, à travers cet exemple contemporain, que l’approche de Georg Simmel peut dans le cas de situations complexes et générales multipliant les échelles être forte utile à l’analyse.

    De la pulsion d’hostilité au Sujet

L’étrangeté qui semble pour Michel Wieviorka caractériser si bien la violence a poussé Georg Simmel a parlé de « pulsion formelle d’hostilité » (2003 : 38) contenue dans la nature même de chacun. S’appuyant sur la philosophie morale qui postule le caractère intrinsèque à chaque être humain de la violence – on reconnaîtra ici l’influence de Thomas Hobbes et de sa conception instrumentale de la violence – Georg Simmel reconnaît « qu’une hostilité donnée naturellement vienne au moins se placer comme une forme ou un fondement des relations humaines à côté de cette autre forme qu’est la sympathie entre les hommes » (Simmel, 2003 : 38). Deux cas que nous ne développerons pas ici permettent selon lui d’illustrer son postulat. Ainsi, pour expliquer ce terminus a quo subjectif et ce désir de se battre, l’auteur allemand recourt à une explication naturelle voire métaphysique. L’intérêt et l’originalité de l’approche de Michel Wieviorka résident dans le fait que l’auteur s’ancre dans une sociologie de l’action en mettant au centre de l’analyse la relation entre violence et Sujet. Sans pour autant sortir de la sociologie, celui-ci cherche à rendre compte de cette « étrangeté » (2005 : 218) et de ce non-sens qui caractérisent souvent les actes de violence que Georg Simmel semblaient bien en peine à ramener du côté de la raison sociologique.

Le Sujet n’est pas défini dans un sens lacanien mais constitue « le caractère créateur de l’agir humain » (Joas, 1999, cité par Wieviorka, 2007 : 16). Le sujet « n’est pas l’acteur, il est ce qui rend capable d’être acteur (…) de construire son expérience, de la maîtriser, du moins jusqu’à un certain point » (Wieviorka, 2007 : 16). L’auteur propose ainsi d’analyser la violence à partir notamment « de la perte et de la recharge de sens » de son action par l’acteur. Rejoignant l’opposition entre conflit et violence développée précédemment, Michel Wieviorka indique que la violence renvoie ici « pour une personne comme pour un groupe, ou bien à la capacité, réduite, interdite, introuvable, de se constituer en sujet, ou de fonctionner comme tel, ou bien à des mécanismes de désubjectivation, ou bien encore à  l’expansion ou à l’expression de l’anti-sujet – tous points qui (…) avant tout procèdent de dynamiques, de processus où s’entremêlent toutes sortes de logiques, les unes personnelles, les autres générales, sociales, historiques, politiques… » (Wieviorka, 2005 : 288). La subjectivité, que l’intuition de Georg Simmel avait rapproché de la violence, est mise au centre de l’analyse de l’action sociale. C’est lorsque la logique du conflit ne fait plus ou ne fait pas encore sens pour l’acteur que celui-ci semble orienter son action vers la violence. La honte, le mépris, la discrimination c’est-à-dire la privation pour l’individu de s’élever en sujet de ses propres expériences forment les sources de la violence au cœur desquels se trouve l’anti-sujet « cette face sombre de l’être » (Wieviorka, 2005 : 287).

 

Nous ne développerons pas davantage sa théorie mais nous pouvons noter ici que l’auteur dépasse la conception simmelienne de la violence en recourant au concept de Sujet particulièrement heuristique afin d’éclairer le terminus a quo subjectif esquissé par Georg Simmel.

Conclusion

Si la pensée de Georg Simmel a été diversement reçue par les chercheurs en sciences sociales, sa p

osture inscrit le conflit dans une forme positive sans pour autant se fondre dans une approche marxiste. Elle articule la dimension individuelle des  oppositions avec ses implications collectives et restitue les conditions de formation des frontières du groupe. Le conflit apparaît ainsi protéiforme pouvant s’inscrire dans un large spectre de phénomènes mais toujours au sein de relations sociales mêlant hostilité et sympathie. La plupart des commentateurs du Conflit font la part belle à juste titre à cet aspect unitaire du conflit. Pourtant, nous avons vu à travers l’analyse des deux cas-limites qu’il est possible d’extraire de cet ouvrage les prémisses d’une théorie de la violence dont Michel Wieviorka a su exploiter  les points saillants. En effet, dans son projet de théorisation de la violence, celui-ci rappelle l’opposition entre conflit et violence ce qui n’est pas sans rappeler l’antagonisme entre l’unité du conflit et la dislocation caractéristique des cas-limites selon Georg Simmel. « La violence a sa place aux marges du conflit, là où il est inopérant, impuissant, pour parler comme Simmel, à assurer l’ « unité » des parties concernées » (Wieviorka, 2005, p.46).

 

Toutefois, ce dernier dépasse amplement les travaux du penseur allemand dans l’explication des liens entre conflit et violence (l’un préexiste-t-il à l’autre ?) mais surtout dans l’interprétation des sources de la violence en recourant à la notion de Sujet. L’essai de Georg Simmel, s’il est parfois accusé de verser dans le psychologisme, continue néanmoins d’alimenter la pensée la plus contemporaine. Cet apport est toutefois conditionné par le fait d’ancrer, comme le fait Michel Wieviorka, les « intuitions » simmeliennes dans le champ de la sociologie. Le recours à d’autres concepts notamment celui du Sujet révèle ainsi que l’exploration des classiques est toujours pertinente en l’associant - et à cette seule condition - à la nécessité d’orienter résolument la pratique sociologique vers l’avenir.

 

 

 

Bibliographie


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[1] Cet article a bénéficié du soutien et d’une relecture rigoureuse de Nolwenn Le Diuzet. Nous tenons ici à chaleureusement à l’en remercier.

[2] Nous utilisons la majuscule lorsque nous parlons de l’ouvrage Le conflit afin d’éviter toute confusion.

[3] Si nous opérons ici la distinction pour les besoins de l’exposé, il faut noter que Simmel n’y accorde aucune importance.