L’argent dans la culture moderne. Critique de la modernité monétaire chez Georg Simmel


Par Philippe Barbereau,
Masters en sociologie Pari IV-EHESS

Il est de bon ton de parler de la Philosophie de l’argent de Georg Simmel, comme d’une des œuvres majeures de la philosophie continentale du XXième siècle. Pour, immédiatement après, déplorer qu’elle soit si peu connue du public. Si l’on en croit certains[1], cet oubli s’expliquerait par l’hégémonie en France, pendant les années 1960-70, des théories néo-marxistes et structuralistes avec lesquelles la sociologie de Simmel s’accordait, dit-on, plutôt mal. Mais cette prétendue incompatibilité entre la sociologie simmelienne et les thèses du matérialisme historique est-elle réellement bien fondée ?

Une position plus juste, selon nous, consiste précisément à reconnaître que la Philosophie de l’argent s’inscrit à la croisée des travaux de Karl Marx et de Max Weber[2] . On peut même avancer, en un sens, que la réflexion qui s’y déploie sur la modernité monétaire transfigure le premier tout en préfigurant le second. En effet, partant d’une interrogation prenant pour objet l’argent en tant que fait social total, - dont il s’agit d’expliquer l’émergence dans le cadre d’une doctrine vitaliste comme les conséquences pour les formes de l’interaction, - le chemin emprunté par G. Simmel mène d’une lecture nuancée des thèses du matérialisme historique sur la monnaie et la marchandise vers une prise de position critique quant au statut des valeurs face à l’hégémonie progressive de la raison comptable. Quiconque s’intéresse aux sociétés issues de la double révolution démocratique et industrielle, à la sociologie économique ou à la critique de la modernité en général devrait donc s’empresser de consulter l’opus...

Cependant. La Philosophie de l’argent, avec ses quelque 600 pages à l’unité cryptique, dont le verbe pourtant étincelant ne parvient pas à conjurer les effets néfastes du pointillisme méthodologique de son auteur, s’avère d’une lecture difficile. En un mot, l’ouvrage a de quoi dérouter le lecteur-impatient-qu’on-en-vienne-aux-faits.

Que ce lecteur-là se réjouisse. Est récemment paru aux éditions de la Maison des sciences de l’homme, un recueil d’essais fraîchement traduits pour l’occasion, reprenant la plupart des idées forces de l’ouvrage et constituant, selon les mots d’Alain Denault, une sorte de “Philosophie de l’argent en miniature”[3]. L’argent dans la culture moderne (182 p., 22€), puisque c’est là la titre du recueil, comblera tous les partisans de l’économie psychique. Sorte de digest rédigé par la main du maître lui-même, l’ouvrage réunit cinq essais dont la lecture des deux premiers satisfera le lecteur le plus pressé. Ceux-ci s’articulent autour d’un corpus d’idées représentatives de la position critique de Simmel, que nous proposons de reformuler et d’agencer comme suit :

1. La monétarisation est un des traits spécifiques des sociétés modernes, et marque une rupture nette avec le système féodal. Son influence s’évalue pour le sociologue en terme d’émergence de nouveaux types de personnalités et de socialités : la socialité marchande tout comme les figures de l’avare, du prodigue et du blasé en sont de bons exemples[4].

1.1. La caractéristique première de la monétarisation est d’instaurer partout la médiation de l’argent, dans les relations de sujet(s) à objet(s) et de sujet(s) à co-sujet(s) : la possibilité à tout moment de voir ses biens transmutés en argent induit un relatif détachement du sujet vis à vis de l’objet ; qui plus est, l’argent rend possible l’exercice du droit de propriété sur des biens très éloignés géographiquement[5]. Par ailleurs, l’essor d’interactions sociales prenant la “forme” monnaie (la rémunération du travail en argent et non en nature, ou la possibilité d’appartenir à un collectif sur la base d’une cotisation financière, par exemple) implique le croisement des cercles sociaux, ainsi qu’une profonde modification des sentiments d’obligation et de responsabilité. Les individus accroissent le réseau des dépendances qui les lient à autrui, tout en réduisant leur sentiment de dépendance envers chacune des personnes prises individuellement ; ils passent d’un fort sentiment d’obligation envers une seule personne (le seigneur) ou un seul groupe (la bourgade) vers un sentiment faible d’obligation envers une multitude de personnes et de groupes.

1.1.1. La médiation de l’argent implique une dépersonnalisation de l’agir économique ainsi que l’éclatement de l’unité personnalité-appartenance-propriété, typique de la société féodale : cette dépersonnalisation agit comme un facteur de délivrance pour les acteurs. En dépouillant l’échange de tout ce qu’il a de proprement personnel, il met de fait tous les échangistes sur un pied d’égalité. L’acquisition d’un bien ou d’un service n’est alors plus conditionnée, comme c’est le cas dans une économie de troc, par la possession du bien ou du service susceptible d’être offert en contrepartie, ni par la possession de certains attributs personnels ou par l’appartenance à un groupe particulier, comme c’est le cas dans la société féodale ; il suffit d’avoir en sa possession la somme requise.

1.2. Cette médiation induit une double dialectique, dont la première est caractérisée par le couple séparation-unification et la seconde par l’opposition aliénation-libération : les points précédemment abordés nous ont mené à développer en priorité les aspects libérateur et séparateur de l’économie monétaire, l’aliénation et l’unification seront traitées aux points 2 et 3.

2. L’argent, en plaçant tous les objets dans un rapport de commune dénomination, gomme entre ceux-ci les différences de nature au profit d’une simple différence de degrés : la mise en relation implicite des biens sur le plan de la valeur d’échange rend possible, par exemple, la conversion d’un tableau de Rembrandt en un nombre indéterminé (mais déterminable) de paires de chaussettes.

2.1. L’argent induit un nivellement de la réalité en l’unifiant sous le principe de la valeur d’échange et de l’intérêt stricto-sensu des acteurs : il gomme les différences sur le plan objectal des biens et prestations ainsi que sur le plan “subjectal” des opinions et préférences en érigeant la quête d’argent comme fin possible de l’association. Quelques soient leurs divergences, les individus tombent toujours d’accord en ce qui concerne leur intérêt financier.

2.1.1 L’argent est le “coincidentia oppositorum” de notre ère : En lui s’annule les conflits. Les acteurs ne s’associent jamais aussi efficacement que pour l’acquisition des moyens.

2.1.2 Ce nivellement entraîne une perte du sens des réalités qualitatives, et un profond désarroi quand au rapprochement possible entre ce qu’on estime être le plus noble (une oeuvre d’art, une idée, une vie ou un préjudice moral) et de plus vulgaire (une enchère, un brevet, une amende) : puisque tout s’achète, rien n’a de valeur.

2.2. L’existence de cette commune dénomination tend à dissiper l’appréciation que les agents ont de la valeur d’usage des biens, pour se focaliser progressivement et exclusivement sur leur valeur d’échange : dans ce référentiel, qui tend à dominer tous les autres, l’univers des valeurs non-exprimables en argent perd peu à peu de sa réalité pour les acteurs ; il leur semble, stricto-sensu, moins objectif que l’autre. En conséquence, la raison tend à contracter une sorte d’incompétence en matière de délibération morale, de hiérarchisation des valeurs, au profit d’un abandon complet en faveur de l’échelle linéaire des valeurs d’échanges.

2.3. L’apparition d’un domaine d’objets et de prestations que l’argent ne peut acheter ou racheter, est une conséquence logique du processus de marchandisation du monde : De par son statut d’équivalent universel, l’argent perd le pouvoir d’équivaloir pour certains biens ou prestations spécifiques. Ainsi l’amour, la confiance, les diplômes, le droit d’exercer une responsabilité tout comme le droit au crime ne sont (en principe) pas des choses qu’il est possible de négocier contre de l’argent dans nos sociétés modernes. Tout se passe comme si ces biens et prestations ne pouvaient préserver leur valeur spécifique qu’en récusant toute équivalence avec l’argent.

3. L’argent, du statut de pur moyen qu’il est, est progressivement appréhendé comme moyen absolu, puis comme une fin en soi : dans tous ses raisonnements visant la réalisation d’une fin, l’homme envisage une “série téléologique” qui lui est propre. Il s’agit de l’enchaînement des moyens adaptés et socialement admis qu’il lui faut mettre bout à bout afin d’atteindre son objectif. L’argent occupant une place de choix parmi tous les moyens possibles, de par le fait qu’il est lui-même un moyen d’acquérir tous les autres, il n’est pas étonnant que son acquisition soit progressivement érigée comme une fin.

3.1. La focalisation de la pensée sur l’acquisition d’argent, hors de toute considération finaliste, s’explique par le caractère limité de la raison humaine et par l’économie psychique que représente en elle-même cette focalisation : comme toute interrogation sur la finalité d’une action mène à une régression à l’infini, et en vertu de sa finitude théorique, il est nécessaire pour l’esprit humain de s’arrêter à l’une des étapes de la série téléologique (sans quoi il s’épuiserait psychiquement dans cette régression et ne pourrait pas agir). Cette étape est alors désignée comme visée de son action (visée sans laquelle l’action n’aurait aucun sens pour le sujet lui-même). Il est notoire que cette visée, ou fin provisoire, n’est elle-même qu’un moyen pour atteindre une autre fin. Et ceci indéfiniment.

3.1.1. Quoiqu’inévitable, cette focalisation détourne l’homme des questions réellement importantes, celles de sa destinée individuelle et collective : c’est ainsi que se venge, en quelque sorte, la signification bafouée des valeurs non-monétaires, “à travers ces sentiments lourds tellement modernes : le coeur et le sens de la vie ne cesse de nous glisser entre les doigts, les satisfactions définitives deviennent de plus en plus rares, tous ces efforts et cette agitation ne valent en réalité pas la peine.”[6]

3.2. L’argent est le Dieu de notre époque : cette métaphore pointe la similitude des croyances et des attitudes suscitées par l’argent et par l’idée de Dieu et résume la position de Simmel en une formule. Tous deux ont, en effet, la capacité d’unir en eux les diversités et les contradictions du monde, de fédérer les hommes, de procurer confiance, paix, sécurité et élévation au dessus du particulier.

Comme ce rapide exposé a permis de le montrer, la réflexion de Simmel sur la modernité monétaire s’inscrit dans la continuité des thèses du matérialisme historique plus qu’elle ne s’y oppose. La différence majeure résidant dans la présence-absence du postulat d’un déterminisme unilatéral de l’infrastructure économique vers la superstructure culturelle et sur la mise en évidence des externalités positives, du point de vue des possibilités de subjectivation impliquées par l’avènement de l’économie monétaire. Par ailleurs, nous espérons être parvenu, en mettant en avant le caractère critique de sa position quant à l’incidence de la monétarisation sur le rapport de l’homme au réel, et à l’aspect pathologique des nouvelles personnalités et socialités induites, à plaider une fois encore en faveur du caractère éminemment actuel de ses analyses. Selon nous, une mise en relation de l’évolution du fait monétaire avec les tendances lourdes du monde contemporain, - nous pensons notamment à la gestion de la crise écologique, qui soulève de manière explicite la question de la valeur (ou du coût) du respect de la biodiversité, au phénomène de mondialisation financière et de ses implications tant sur le monde du travail que sur les représentations (mélange de fascination et de crainte) de l’ordre économique qu’elle véhicule - reste à faire[7]. C’est pourquoi la lecture de l’oeuvre de Simmel conserve, près d’un siècle après sa publication, tout son intérêt ; surtout pour sa dimension inventive et pour le foisonnement d’hypothèses et de pistes de recherche ou simplement de réflexion qu’elle ne manque pas de susciter dans l’esprit du lecteur.

On peut reprocher à Simmel de n’être pas assez précis, du point de vue historique. Il semble difficile de saisir, en effet, à quelle période et à quelle aire celui-ci fait allusion lorsqu’il évoque la “société féodale”, ni quand positionner exactement la “double révolution industrielle et démocratique”. Par ailleurs, le fait qu’il parle des acteurs du monde moderne, le plus souvent sans plus de précisions, en hérissera plus d’un lorsque l’on sait pertinemment que l’avènement de l’économie monétaire ne peut avoir les mêmes conséquences matérielles, sociales et psychiques sur un employé qui ne possède que sa force de travail et sur un détenteur de capitaux, pour lequel les notions de liberté et de mobilité prennent alors un sens bien particulier. Encore, il est pertinent de regretter l’absence d’intérêt porté par Simmel sur les processus politiques et institutionnels à la source de l’émergence et de la stabilisation de la monnaie, comme l’établissement du cours légal et forcé. Tout comme le caractère imprécis du terme de “monnaie” (traduction de Geld), pour désigner uniment les monnaies scripturale, fiduciaire et métallique.

Nous avons tout à fait conscience de cet ensemble de lacunes, mais avons préféré consacrer notre effort à la restitution des idées directrices de la réflexion de Simmel sur l’argent, afin de transmettre en premier lieu l’envie de le lire, et ensuite d’orienter subrepticement le lecteur vers les pistes qui nous ont semblé être les plus fertiles. Il est vrai que le style du sociologue allemand, quoique brillant du point de vue littéraire, peut sembler déroutant. Mais il serait dommage que la quête de scientificité qui caractérise la recherche dans les sciences sociales nous mène à dédaigner le type particulier de regard sociologique ainsi développé. Tant qu’elles demeurent critiques, et œuvrent à établir des relations, toutes les démarches sont bonnes pour donner à voir le monde social.

Références bibliographiques :

- De Blic, Damien, Lazarus, Jeanne, Sociologie de l’argent, Ed. La découverte, Paris, 2007.
- Haesler, A.J., “Au coeur de la socialité marchande”, in Georg Simmel. La sociologie et l’expérience du monde moderne, sous la dir. de Patrick Watier, Méridiens Klincksieck, Paris 1986.
- Simmel, Georg, L’argent dans la culture moderne. Et autres essais sur l’économie de la vie, Editions de la maison des sciences de l’homme, Les presses de l’université de Laval, 2006.
- Simmel, Georg, Philosophie de l’argent, PUF, Paris, 1987.
- Vandenberghe, Frédéric, La sociologie de Georg Simmel, Ed. La découverte, Paris, 2001.
- Watier, Patrick, Georg Simmel Sociologue, Les éditions Circé, Bleval, 2003.

Notes de bas de page :

[1] Boudon, Raymond, Bourricaud, François, Dictionnaire critique de la sociologie, PUF, Paris, 2004.
[2] C’est la position défendue notamment par F. Vandenberghe (2001).
[3] Simmel, Georg, L’argent dans la culture moderne, Presse universitaire de Laval, 2006, p.6.
[4] Pour une description détaillée de ces types, voir Simmel, Georg, Philosophie de l’argent, Chap.3
[5] Comme le note Simmel, “je peux aujourd’hui recevoir à Berlin mes revenus de compagnie ferrovières américaines, d’hypothèque norvégiennes ou de mines d’or africaines.” (op. cit.p.22)
[6] Op. cit., p.30
[7] Nous ne voulons pas dire que ce travail n’a jamais été entrepris, mais qu’il demeure toujours à entreprendre.

L'argent dans la culture moderne et autres essais sur l'économie de la vie,  Alain Deneault, Georg Simmel, Presses de l'université de Laval, 2006, 184 p.