Conclusion. Un « diagnostic de l’Europe » ?

Tanguy de Wilde d’Estmael
Professeur à l’Université catholique de Louvain
Professeur invité au Collège d’Europe de Bruges

Les éditeurs de ce numéro de la revue Émulations ont tenu à situer leurs regards sur le continent en hommage aux visions d’Europe de Robert Picht et de Bronislaw Geremek, récemment disparus. Assurément ces derniers auraient été heureux de ce passage de flambeau dans la réflexion européenne. Car il s’agit bien d’un passage, d’autres visions, et non d’une prolongation mimétique. Il y a ici la postérité d’un enseignement, mais également l’audace d’une posture novatrice. Les regards croisés sont ceux d’une génération d’Européens n’ayant pratiquement rien vécu de tragique ni de miraculeux. Pour eux, la réconciliation franco-allemande et l’unification du continent divisé après 1945 ont cessé d’être des horizons que la construction européenne avait pour but de rapprocher. Ces utopies de la deuxième moitié du vingtième siècle se sont réalisées. Partant, cette génération est plus difficile à mobiliser d’emblée sur le thème de l’intégration européenne. La paix est acquise et la guerre froide n’est presque plus qu’un mauvais souvenir. Comment redonner alors un élan hugolien au rêve européen ?

L’éditorial essaie avec entrain de revigorer la part symbolique et onirique d’une intégration européenne assoupie d’évidences. Sera-t-il cependant à même d’atteindre d’emblée les laissés-pour-compte de la génération ERASMUS ? Un grand marché ne fait pas rêver, pressentait déjà Jacques Delors. ERASMUS fait voyager ; c’est un excellent chemin pour passer du mythe de l’intégration à la réalité de la diversité européenne. Mais pour tous les autres citoyens, la culture peut-elle servir de ciment, avec plus de bonheur que l’esprit démocratique, lui aussi tenu pour garanti ? La suggestion mérite en tout cas d’être relevée.

L’Europe des projets est aussi un défi que les auteurs de cette revue s’attachent à traiter. Les thèmes prégnants de l’actualité ont ici plus de place que les traditionnels débats sur les avancées institutionnelles et la téléologie du projet européen. On passe des migrations, dans et à l’intérieur de l’espace de l’UE, aux systèmes de santé et aux questions climatiques, au gré d’analyses rigoureuses. Les perceptions se croisent entre chercheurs issus d’anciens et de nouveaux États membres. C’est d’ailleurs peut-être là que se situe un défi contemporain : s’ouvrir à l’ensemble de la géographie et des mémoires européennes.

L’institution universitaire est aussi interpellée. Il est ainsi rappelé que le programme ERASMUS a rendu populaire l’intervention de l’Europe communautaire dans les politiques d’enseignement. Et puis vint le processus de Bologne. On oublie souvent qu’il était oligarchique dans son impulsion, émanant d’un directoire de grands États, et qu’il demeura intergouvernemental par la suite, pour déborder largement le cadre de l’UE dans sa conception. Ce n’est que progressivement que le processus sera piloté par la Commission européenne qui s’évertua alors à définir un modèle universitaire européen. Les programmes de recherche, les accords et les réseaux coopératifs de l’UE ont été d’habiles leviers pour ce faire. Comment concilier dès lors l’Université de tous les savoirs et de l’humanisme avec le triangle de la performance « Éducation, recherche, innovation » ? Le fonctionnement en réseau de grandes tailles pour mieux lever des fonds est sûrement indispensable pour les sciences exactes. Est-il toujours pertinent pour stimuler une réflexion de qualité sur le destin de l’humanité ?

Il y a tout de même une contribution qui s’emploie à ouvrir un débat institutionnel. Le rôle des parlements nationaux fait l’objet d’une analyse dans la perspective d’une implication accrue de ce niveau de pouvoir dans le processus communautaire. L’idée de réduire par là le déficit démocratique de l’UE n’est pas neuve. Une question surgit néanmoins : l’expression « déficit démocratique » ne devrait-elle pas en l’occurrence être mise au rebut ? Elle renvoie en effet à un modèle idéal-type : un État fédéral européen, par rapport auquel et les pouvoirs du Parlement européen et ceux des parlements nationaux dans le processus de décision sont à l’évidence à la fois trop faibles et trop contradictoires. Mais à vingt-sept, pareil État fédéral tient du mirage n’illusionnant plus que des militants nostalgiques d’un passé où l’avenir pouvait se penser tel. Par contre, aujourd’hui, la participation renforcée des parlements nationaux dans les affaires européennes permettra peut-être de combler le déficit de connaissance et d’engagement dont souffre l’Union européenne auprès des citoyens.

À leur manière, tantôt ciblée, tantôt globale, sous forme d’échanges ou d’analyses, les auteurs réunis dans cette livraison de la revue posent un diagnostic sur l’Europe, ses réalisations, ses insuffisances, ses dynamiques et ses espoirs. La tentation est donc grande de les orienter vers la relecture d’un texte stimulant de 1929, rédigé par un personne de vingt-six ans à peine, qui entendait comme eux établir un tel diagnostic au départ d’une observation culturelle. Revenir au Diagnostic de l’Europe de Marguerite Yourcenar[1], puisque c’est d’elle qu’il s’agit, c’est découvrir un autre aspect des années folles, à l’aube du premier Krach de Wall Street. Les mots d’alors valident pour une part l’adage Nil novi sub sole, et indiquent, de l’autre, que le chemin parcouru en quatre-vingts ans est immense.

L’incipit conviendrait encore pour dénoncer l’immobilisme du continent. « L’Europe moderne est menacée d’ataxie locomotrice », assène d’emblée l’auteur. Mais très vite, on est saisi d’une comparaison organiciste qu’il serait hardi d’oser aujourd’hui : « Entre l’Asie, cœur immense, et l’inépuisable matrice africaine, l’Europe a la fonction d’un cerveau ». Vaste responsabilité, d’autant que l’organe n’est pas toujours au mieux de sa forme : « L’esprit de Goethe et de Vinci était ferme en même temps qu’agile : l’esprit européen n’est plus qu’agile. La terre manque sous ses constructeurs de fumée et ces analystes du brouillard ». Ployant sous les sollicitations et les stimuli, « le cerveau européen, au vingtième siècle, s’embouteille comme les carrefours ». Du reste du Diagnostic sourd un pessimiste d’érudite inquiète d’une période qu’elle pressent déclinante, alors même que le pire n’est pas encore advenu. Le scepticisme politique habite la jeune européenne quand elle contemple les idéologies à l’œuvre par rapport à l’idée fédéraliste paneuropéenne : « Dans cette Europe qui s’organise péniblement en État unique, le passé est un immense héritage en litige ». Et l’avenir n’a rien de réjouissant a priori : « Nationalisme, internationalisme, bolchévisme, fascisme, pacifisme, (…) les doctrines les plus opposées, dans un moment de lucidité, en viennent à s’apercevoir identiques », déplore l’écrivain. Mais cette clairvoyance précoce n’empêche pas la future académicienne de trouver des raisons esthétiques à son temps : « Et je n’ai pas tant dit que notre époque est malade, que pour me réserver de dire à la fin qu’elle est belle ». Les professions de lucidité ne mènent donc pas nécessairement à la morosité. Telle pourrait être la leçon à méditer de ce diagnostic d’alors.


[1] « Diagnostic de l’Europe », Bibliothèque universelle et revue de Genève, juin 1929, pp. 745-752, reproduit dans le volume de La Pléiade, M. Yourcenar, Essais et mémoires, Paris, Gallimard, 1991, pp. 1649-1655.