Éditorial

L'Europe se permettrait-elle encore de se rêver ?

Quentin Martens


"Si c’était à refaire, je commencerais par la culture"

Jean Monnet


Pour ces deux premiers numéros de la revue Émulations dans sa version imprimée[1], nous avons réuni les contributions d’une vingtaine de jeunes auteurs d’horizons différents de par leurs bagages académiques, la diversité de leurs parcours, leur nationalité et leurs approches. Chacun d’eux nous parle de l’Europe avec ses mots, ses conceptions, sa sensibilité. Ce volume constitue la première partie d’une série de deux numéros. Un autre volume paraitra en janvier 2010 afin de compléter ce regard sur l’Europe.

Émulations est une revue francophone en sciences sociales qui veut offrir un espace de publication à des jeunes chercheurs et professionnels qui souhaitent faire partager une réflexion académique enrichie par une expérience de travail. En réunissant divers regards, sur des thématiques différentes, nous avons voulu proposer un ensemble de textes qui permettra à tout un chacun de s’initier ou d’aiguiser ses connaissances à travers diverses problématiques européennes.

Les articles qui sont ici présentés donneront au lecteur, qu’il soit non initié, jeune étudiant ou fin connaisseur, désireux d’alimenter une réflexion plus générale, des éléments pertinents et des pistes de réflexions nouvelles pour aborder l’Europe dans ses réalités actuelles : un vrai mélange, de vrais regards croisés sur l’Europe et le monde. Le but n’est pas de convaincre ; il est de poser des questions, d’interroger – de s’interroger, ensemble, car nous sommes convaincus de l’importance de multiplier les initiatives pour non pas communiquer l’Europe, mais pour apprivoiser cette idée, la penser, la revisiter. Notre fil rouge est d’échanger des regards, d’élargir notre conscience. Chaque article à sa manière soulève des questions sur la nature de l’Union européenne, sur nos perceptions, sur notre rapport à l’histoire, sur les processus de décision.

Pour commencer l’exercice, nous avons souhaité partager dans cet éditorial une opinion personnelle, sans doute utopiste, qui jette un œil curieux sur le projet européen en s’interrogeant sur le rôle de la culture, du rêve et de l’histoire.

La politique doit générer des espérances
Bronisław Geremek

Qui, aujourd’hui, se permet encore de rêver l’Europe ? Les problèmes que l’Europe se pose elle-même ne sont-ils pas dus à sa difficulté à se penser sur une plus longue période que ces cinquante dernières années ? L’Europe, ce continent de l’Histoire, ce vieux continent, aurait-elle oublié d’où elle vient ? En voyant le manque d’intérêt pour le projet européen, l’ignorance ou l’indifférence qu’il engendre, il est légitime de s’interroger sur ce que l’Europe représente, sur cette partie de nous qu’elle devrait animer. Nous avons parfois l’impression que les institutions européennes ont amorcé une phase de désenchantement, de confusion où le rêve n’est plus permis. Alors que c’est probablement cette part de folie pragmatique et réaliste qui a rendu l’Union européenne possible.

« L’Europe est une civilisation tandis que l’Union européenne est un ensemble institutionnel »[2], se plaisait à rappeler l’intellectuel polonais Bronisław Geremek. En effet, que nous le ressentions ou non dans notre quotidien, l’Union européenne est le prolongement d’une Europe bien plus enracinée, bien plus riche que sa matérialisation institutionnelle et que le marché commun. L’Europe s’est construite sur des idées, héritées de régions et de périodes historiques différentes. Qui serions-nous aujourd’hui sans tous ceux qui, à l’image d’un Victor Hugo, constituent la culture européenne ? La force de l’Europe n’est-elle pas la force de ses idées, ces idées qui germent des rencontres, de l’exil et du voyage, des découvertes, des migrations, bref du foisonnement d’échanges qui se transmettent au fil du temps et que chaque époque demande de repenser ? Ne sont-ce pas ces idées nées d’un bouillonnement de cultures qui sont les bases de nos identités européennes ?

Ce sont la culture et l’éducation, l’histoire et la vision commune de l’avenir qui permettent à l’Europe de se définir. Par conséquent, l’éducation et la culture doivent inévitablement être considérées davantage dans la dimension européenne quand nous pensons à l’Europe politique. « Il faut envisager un travail sur le rapprochement des cultures, un travail sur la mémoire européenne, un travail sur le contenu et sur le programme de l’éducation européenne. […] Il faut investir un effort plus grand pour faire connaitre aux Européens toutes les cultures nationales et les peuples composant l’Union ; il faut aussi faire connaitre le fond commun du passé et du présent de l’Europe ainsi que « l’idée de l’Europe » [3]. En effet, ne faudrait-il pas davantage faire comprendre l’Europe pour que nous nous sentions coresponsables, et particulièrement nous, les jeunes ? Robert Picht était lui aussi convaincu que dans une communauté qui se veut démocratique, la cohésion politique et la cohésion sociales « ne peuvent être atteinte que par l'évolution des consciences et des comportements, c'est-à-dire par la voie culturelle »[4].

Nombreux sont ceux qui voient le projet européen en difficulté : la difficulté de communiquer, la difficulté de convaincre, la difficulté d’intéresser. Cela s’illustre par l’échec de la Constitution européenne, les rejets français, néerlandais, et irlandais, mais avant cela le premier rejet irlandais du Traité de Nice et le non danois au Traité de Maastricht, qui démontrent tous que ces échecs n’ont pas entrainé les vraies réflexions auxquelles ont aurait pu s’attendre il y a plus de quinze ans déjà. C’est le faible taux de participation aux élections européennes. Ce sont les égoïsmes nationaux qui s’expriment en temps de crise. C’est le manque de vision, le manque de projet, de trame, de symboles. Les indices de la crise que connaît l’Europe ne sont-ils pas d’ordre culturel ? L’Europe ne pourra dépasser ces impasses qu’à la seule condition que ses citoyens éveillent leur conscience : la conscience d’un passé commun, de l’héritage culturel, des penseurs, des racines millénaires, etc. La crise d'identité européenne pourrait ainsi être la réflexion sur soi, l'érection du questionnement socratique comme socle civilisationnel, où se manifeste un certain mode de pensée propre à notre continent. L’idée européenne qui est à la base du projet européen, lui-même en construction permanente, appartient à tous. Personne n’a le monopole ni sur ce que devra être l’Europe de demain. Personne n’a le monopole pour rêver l’Europe : surtout pas les institutions européennes elles-mêmes.

C’est un droit qui appartient à chaque citoyen. N’est-ce pas là une de nos grandes richesses que cette capacité de débat, cette capacité à imaginer, à rêver, à resculpter des idées et à les réaliser ? Ce serait une grave erreur de penser que Bruxelles est la seule compétente dans ce domaine. Il lui arrive, comme à nous tous, de manquer d’imagination. Chaque citoyen, qu’il soit portugais ou slovène, irlandais ou letton, allemand ou anglais, a le droit, voire le devoir de nourrir l’Europe de ses rêves, de façonner la réalité européenne, de se réapproprier les idées que nous couvons sur le continent depuis si longtemps, d’en défendre de nouvelles. L’Europe s’est faite par la culture. Et elle continuera à se faire ainsi. Il ne faut pas que le politique dessaisisse les artistes, les penseurs, et que nous sommes tous d’une manière ou d’une autre, en droit de rêver l’Europe.

L’Europe manque de trame, de narratif. En effet, nos grands-parents s’éteignent, et eux seuls pouvaient encore nous louer les joies de la réconciliation et de la paix. Avec leur disparition, ne devenons-nous pas amputés d’une partie de notre histoire ? Pourrons-nous encore regarder l’Europe avec autant d’espoir et d’attentes comme ils l’ont fait ? Nous pouvons en douter. L’Europe désintéresse. Nous détournons notre regard.

L’Union européenne se veut un nouveau modèle qui puisse maitriser et contrôler cette mondialisation. Elle veut y être un acteur de poids. D’ailleurs, Bruxelles et le fonctionnement de ses institutions européennes sont huilés à la rhétorique de l’échange culturel, du respect des valeurs, de la rencontre entre les peuples. Mais en sommes-nous si certains ? Si l’Union européenne est l’espace même de ce dialogue entre les peuples et les cultures, pourquoi semble-t-elle avoir relégué sa propre culture européenne aux oubliettes ? Cordonnier de l’avenir bien mal chaussé. N’importe quel diplomate étranger qui se rendra au Berlaymont aura la grande surprise de voir une moquette bleu foncé et des murs nus en plastique gris. S’il s’attendait à trouver un tableau de Van Gogh, un poème de Shakespeare, une citation de Freud, une sculpture de Socrate, une œuvre de Kafka, il s’est trompé d’endroit. Peut-être sera-t-il déçu de ne pas voir le vrai visage de l’Europe. Cette Europe des idées écrites par les premiers européens, ceux qui voyageaient avant la création du marché commun ou de l’espace Schengen. Un détail ? Nous ne le croyons pas.

Qui sait regarder un billet de banque se rendra compte qu’il n’existe dans l’histoire récente qu’une seule monnaie qui n’ait pas de visage. Comme si nous avions oublié ceux à qui nous devons l’Europe. Comme si nous étions gênés de montrer la face de nos pères. L’Europe serait-elle devenue orpheline ? Serait-elle devenue amnésique ? Ou donne-t-elle plus d’inspirations à ses citoyens en leur montrant des ponts en ruines ? Tous les peuples ont besoin de héros, de figures, de leaders. Où sont ces personnages qui font rêver l’Europe aujourd’hui ? Si une partie du monde rêve l’Europe, qui, parmi ses citoyens, la rêve ? Certains rêvent Outre-Atlantique. Ils rêvent Obama. Quand parlerons-nous de la Barrosomania ? L’Europe est plus compliquée, plus complexe. Certes. Et alors ? Tous les citoyens américains qui admirent leur nouveau président ont-ils compris le fonctionnement de leur administration ? Ce n’est pas certain. Mais au-delà de son profil extraordinaire, cet homme fait rêver, il incarne un idéal, une histoire, un symbole. Cela laisse croire que personne ne pourrait incarner le rêve européen. Comment se fait-il que la grande majorité des Européens ne connaissent pas le nom du président de la Commission européenne ? Sans doute en partie, parce que le Président parle davantage aux États qu’aux citoyens et qu’il s’agit plus d’une Europe étatique que d’une Europe citoyenne.

Comment se fait-il qu’il n’y ait pas plus d’une dizaine de curieux à se faire photographier chaque jour devant les drapeaux bleus du Berlaymont alors que les grilles d’autres capitales sont assaillies par des milliers de touristes ? L’Europe n’est pas un État, c’est une certitude, mais néanmoins elle est la première puissance commerciale au monde qui compte plus de citoyens que les États-Unis. Pourquoi, depuis près de trente ans que les institutions européennes sont installées au Rond-point Schuman, ne trouvons-nous à l’arrêt de métro qu’un minuscule drapeau bleu, à peine plus grand qu’un banal autocollant ? Comment se fait-il qu’aucune vitrine n’y soit installée avec la canne, le chapeau et la Déclaration de Schuman ou les portraits de grands européens ? Nous pourrions même être plus ambitieux et imaginer une station de métro remplie de livres sur les cultures européennes, sur la poésie slovène, la musique polonaise, l’histoire anglaise, l’art de vivre scandinave et les villes d’Andalousie. Et, pour accompagner cet éveil à l’histoire européenne, ne serait-il pas possible de placer des bornes explicatives et ludiques devant le Conseil et le Parlement pour solliciter et nourrir l’intérêt ? À quand une loi pour la gratuité de « l’eau du robinet » dans tous les restaurants européens ? Ce ne sont que des symboles, c’est évident. Mais n’en n’avons-nous pas besoin ? Car ils sont porteurs à leur manière d’un idéal, d’un rêve, d’une inspiration, de projets, d’un avenir. À quand une gratuité des trains étrangers pour les jeunes durant les périodes de vacances ? À quand une série télévisée reprenant une intrigue policière autour du quartier européen et des grandes capitales ? À quand un feuillet de deux pages sur l’Europe, écrit sur les modèles du Courrier International et d’un tabloïd anglais glissé dans les millions de journaux gratuits Métro, lus gratuitement par une très grande partie des Européens ? Il ne s’agit pas de « marketing propagandiste », mais d’une réelle volonté de nourrir le projet européen, non pas en l’imposant de manière tentaculaire mais en sollicitant le sentiment de participation. Il ne s’agit pas de forcer pour plus d’Europe, mais de se demander vers quelle Europe nous souhaitons aller.

L’Europe ne peut pas se penser dans ses frontières actuelles. Nos cultures nationales ont déteint les unes sur les autres. Nous avons tous eu des dominations ou des royaumes communs, changeants, modulables. Notre culture et notre histoire ne s’arrêtent pas aux frontières. Notre mémoire ne le devrait pas non plus. Au-delà de la polémique, par son œuvre Entropa, David Černý[5] n’a-t-il pas mis en forme par les clichés de manière honnête et satirique, l’ignorance et la méconnaissance que nous pouvons avoir de nos voisins européens ? N’a-t-il pas mieux saisi que quiconque le réel enjeu européen, l’importance du recul, de la culture ? N’a-t-il pas souligné ces éléments essentiels par le second degré, sans quoi son œuvre serait restée choquante ?

La culture, c’est ce qui permet de se re-connaître et de connaître l’autre, de s’ouvrir, d’évoluer, de se transformer, de se moderniser. L’Europe est une affaire de personnes et non pas d’État. Jean Monnet aimait dire « nous ne coalisons pas des États, nous unissons des peuples ». Le premier se fait par la diplomatie. Il est essentiel. Le deuxième se fait par la culture. Il est affaire de citoyens, d’artistes. C’est à eux, à nous de nous saisir du débat, car l’Europe est une idée, une façon de voir, un regard. L‘Europe est cette formidable épaisseur d’imaginaires et de territoires, de douleurs communes et d’inventions célébrées dans la projection hors des territoires du connu. Ces passages d’une pensée à l’autre nous permettent de creuser nos imaginaires communs dans le sentiment de ces couches, de ces sédiments des mémoires, et d’ainsi irriguer la conscience de la civilisation.

Le récent « oui » irlandais au Traité de Lisbonne ne va permettre qu’une réponse institutionnelle à une Europe en crise. Cependant, cette avancée positive ne doit pas évacuer le débat plus profond de l’essence du projet européen. Ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est continuer de chercher l’âme de l’Europe, les idées, les pensées qui la caractérisent. L’Union européenne réduit trop l’Europe à un marché, une zone de libre échange, un ensemble institutionnel allant jusqu’à définir la taille et la forme des bananes que nous mangeons. L’Europe n’est pas qu’une entité bureaucratique assumant mécaniquement des fonctions politiques. L’Europe ne peut pas être que cela. Ce n’est pas cela qui rassemble, ce n’est pas cela qui nous intéresse en tant que citoyens, ni ne nourrit le sentiment d’appartenance à une communauté. En oubliant l’essence même de la culture, c'est-à-dire, le cœur de l’Europe, nous risquons de passer à côté de l’essentiel. Pour le professeur Geremek, nous avons l’Europe ; il reste à faire des Européens. Pour cela, la culture a son rôle à jouer afin qu’à son tour, le politique génère des espérances. Rêvons l’Europe. Continuons tout simplement à rêver ses futures réalités.

Si l’Europe rêve et fait rêver, elle pourra amarrer ce rêve à ses réalités et ramener sa montgolfière des idées des milliers de ses penseurs et de ses poètes sur terre, et leur donner une seconde vie.


[1] Cinq numéros thématiques sont parus entre 2006 et 2009 et sont disponibles sur le site www.revue-emulations.net
[2] Bronisław Geremek, Robert Picht (2007), Visions d’Europe, Paris, Odile Jacob, coll.. « Études européennes », p.10.
[3] Bronisław Geremek (2007), Visions d’Europe, Op. cit., p.21.
[4] Robert Picht (1994), (éd.) L'identité européenne. Analyses et propositions pour le renforcement d'une Europe pluraliste, Transeuropean Policy Studies Association / coll. « Presses Interuniversitaires Européennes », Bruxelles, p.13.
[5] David Černý, plasticien tchèque, a réalisé l’œuvre polémique Entropa, commandée pour être exposée lors de la Présidence tchèque de l’Union européenne en janvier 2009. L’œuvre représente un portrait symbolique des 27 pays de l'Union reprenant clichés, stéréotypes et caricatures. L’œuvre a fait couler beaucoup d’encre par sa nature choquante, tout en captivant un très grand nombre de visiteurs et de curieux.





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