Éditorial - Mémoire collective, subjectivités et engagement

Par Deniz Günce Demirhisar, Ilan Lew & Marina Repezza
Mis en ligne le 3 janvier 2012

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Qu’il y a-t-il de commun entre un ancien professeur de l’Université de Sao Paulo revenant sur son positionnement durant la dictature, un jeune employé de banque chilien dont l’action syndicale est influencée par sa conception du militantisme de la génération de ses parents, un couple français passant ses week-ends à reconstituer une bergerie mérovingienne et à en recréer les savoir-faire, ou encore des personnes âgées réunies par le metteur en scène Didier Ruiz pour raconter à tour de rôle des fragments poignants de leur vie ? Comment approcher les problématiques de la mémoire collective, en puisant dans des matériaux ethnographiques aussi variés que le journal intime d’un instituteur mexicain militant qui décrit les longues marches de protestation, des entretiens approfondis avec des aides-soignantes québécoises sur leur métier, les données issues de la pratique de l’histoire vivante médiévale ou de l’observation participante chez les Mhuysqa de la Colombie? Ou encore les discours mémoriels véhiculés par les séries télévisés américaines ? C’est en rassemblant des articles qui abordent tous le thème de l’engagement et de la mémoire que ce numéro thématique d’Émulations propose d’y répondre [1].

Les réflexions menées par les auteurs concordent sur le constat d’un essor des problématiques liées à la mémoire collective, ainsi que sur l'effervescence des méthodes de sciences sociales qui se focalisent de plus en plus sur les mémoires individuelles pour comprendre les transformations sociales. La mémoire en tant que dimension du social imprègne le débat public, tout comme les politiques institutionnelles et les sciences sociales elles-mêmes. Comme le développe pour beaucoup la sociologue Marie-Claire Lavabre [2], ce regain d’intérêt pour la question  date d’il y a trente ans et coïncide avec les premières parutions de l’importante somme d’ouvrages que sont les Lieux de mémoire de l’historien Pierre Nora [3]. Or, suivant les pas de ce dernier, le regard des chercheurs s’est depuis lors bien trop souvent arrêté sur des expressions objectivées de la mémoire, qu’il s’agisse des commémorations, des lois mémorielles, des discours institutionnels ou, précisément, de ces lieux de mémoire. Au contraire, les contributeurs à ce numéro de revue partent dans leur recherche du point de vue des acteurs sociaux, de leurs souvenirs, de leur rapport au passé. Par là, on peut dire que les articles sélectionnés tendent vers l’étude de la « mémoire collectée » plus encore que de la « mémoire collective » pour reprendre l’expression du sociologue américain Jeffrey Olick [4].

Un des enjeux-clés de la mise en place de ce numéro de revue a été en effet de rapprocher la mémoire collective des mémoires individuelles et donc forcément subjectives, et par-là de se situer dans cette zone d’articulation, d’interférence et parfois de dissonance entre les deux. Pour autant, on reste dans le domaine de la sociologie, puisque les individus étudiés le sont précisément en ce qu’ils sont impliqués dans des phénomènes sociaux plus larges. Et c’est à partir de leurs travaux empiriques qui comportent souvent bien d’autres problématiques sociologiques, que les auteurs ont été conviés à mettre en avant la dimension mémorielle de leur recherche, le sens que la notion de mémoire individuelle ou collective dispose à l’intérieur de celle-ci. Ils s’efforcent de développer des méthodologies novatrices, et au croisement des disciplines, pour explorer les facettes de cette dimension du social. Tel a été l’enjeu lancé par le travail en amont de ce numéro thématique. Au bout du compte, le lecteur y trouvera des articles étudiant des terrains très variés, pour la plupart en Amérique du Nord et en Amérique Latine, ce qui offre une certaine cohérence en termes d’aires culturelles. L'engagement et la subjectivité qui sont les pivots de tous les articles présentés sont envisagés sous leurs aspects variés : de l’engagement politique, aux engagements professionnels en passant par celui dans des modes de vie communautaire ou qui se construit autour de loisirs et d’intérêts culturels.

Dans une première partie intitulée « Mémoire, engagement et action collective », les articles s'articulent à l'intérieur de la socio-anthropologie des mouvements sociaux et culturels ainsi que leurs expressions médiatisées. Il s’agit d’une approche récemment répandue au croisement de la sociologie des mouvements sociaux et des « Memory studies »[5] : ainsi, les parcours de militantisme, l’héritage des luttes sociales d’hier, dans leur aspect intime et institutionnel et les pratiques mémorielles en font partie. Le deuxième volet, « Mémoire, tradition et modernité » comprend deux études qui interrogent les rapports entre tradition et modernité à travers des manifestations performatives et mémorielles contemporaines, d’une part en se penchant sur les pratiques identitaires d’une communauté indigène Mhuysqa, d’autre part, à travers une recherche sur l’histoire vivante en France.

À la suite des contributions des auteurs et en concordance avec l’ouverture d’Émulations vers les pratiques artistiques en dialogue avec nos disciplines, nous avons le plaisir de présenter une interview avec le metteur en scène et comédien Didier Ruiz qui a fait de la mémoire sa matière première dans la pratique du théâtre, à partir de sa création participative Dale Recuerdos je pense à vous  produite initialement en 1999 à Béziers. Son projet réédité dans maintes villes de France et sur d’autres continents avec des participants non professionnels et locaux consiste à mettre en scène les personnes âgées et leurs émotions par le récit des souvenirs de leur vie ordinaire. Nous considérons que Didier Ruiz a une approche théâtrale très inspirante pour la pratique des sciences sociales, quand celles-ci prennent le parti de mettre le Sujet et les émotions au cœur des enquêtes sur la mémoire. De même, elle est utile pour les chercheurs intéressés par l’ethnoscénologie.

Les quatre premiers articles présentent des études de cas sur des mobilisations qui s'étendent de l'Amérique du Nord au Mexique et du Chili au Brésil sur le continent américain. L’Amérique du Sud s'inscrit d'emblée avec force au cœur de la thématique de la mémoire collective non seulement avec son passé colonial et les luttes de ses peuples autochtones, mais aussi avec les marques des dictatures et des mouvements sociaux qui s’y s sont opposés dans la seconde moitié du siècle dernier. Aux États-Unis, la sphère médiatique a une fonction importante dans les représentations des communautés subalternes et dans leurs pratiques mémorielles ainsi que dans la transmission des valeurs et des émotions liées à leur intégration.

L'article de Nicolás Angelcos et Francisca Gutiérrez, doctorants en sociologie au CADIS, prend pour objet les luttes syndicales et le mouvement de « pobladores » au Chili en analysant leur rapport au passé de la dictature : les longues enquêtes de terrain apportent des données tout à fait passionnantes que les auteurs présentent autour du concept de « régime de la mémoire héritée » qui souligne le poids de la mémoire sur l'engagement actuel que l'on ne peut penser sans analyser les rapports des acteurs sociaux à la dictature et au coup d’État de 1973. En allant plus loin, les auteurs affirment que la seule condition possible de l’existence d’une mémoire collective conscientisée réside dans la reconstruction du politique. Elle passe par l’engagement politique et le processus de subjectivation des acteurs qui peut en découler, dans un contexte où les effets de la dictature ont dépolitisé les jeunes générations.

Toujours dans un contexte post-dictatorial, Roberta Borrione, docteure en Histoire et Civilisations de l'EHESS, procède à une typologie fort intéressante des différents parcours d'universitaires brésiliens, en classifiant leurs réactions et postures politiques vis-à-vis de la dictature militaire. Sur la base d’entretiens biographiques menés avec eux, l’auteur met en évidence l'existence d'une mémoire propre aux milieux universitaires. Son article a le mérite d'interroger l'histoire de la dictature non pas uniquement en historienne mais aussi du point de vue d'une sociologie des intellectuels.

Julie Métais, doctorante en co-tutelle à l'EHESS et à l'Université de Montréal, apporte une contribution très fructueuse en partageant avec nous un matériau ethnographique rare : le journal intime d'un instituteur syndicaliste de la région de Oaxaca du Mexique où les luttes politiques et syndicale rythment la vie quotidienne depuis des décennies. Son article met donc en avant la valeur heuristique de ce type de données assez difficilement accessibles, face auxquelles la « mémoire officielle » d'un mouvement social résonne avec contradiction. Dans ces mémoires individuelles et subjectives des luttes, les émotions semblent plus prégnantes que les stratégies institutionnelles dans l'engagement.

Olivier Jubin, doctorant en histoire des médias à l'Université de Lausanne, étudie avec subtilité les discours et les pratiques mémorielles suite à un crime de haine homophobe. Il part de l'analyse de deux téléfilms et d'une pièce de théâtre en abordant la question de leur investissement politique. Cet article interroge la diversité des « cadres mémoriels », hégémoniques, oppositionnels et alternatifs, en mettant en avant la performativité de ces mémoires plurielles dans la sphère publique, en analysant les transformations des représentations sociales par les voies médiatiques.

Le deuxième volet de ce numéro thématique est consacré à la problématique de la tradition et de la modernité, d’une façon assez détournée. En effet, les deux articles interrogent les liens de la mémoire et de la tradition sur des terrains aussi différents que passionnants : Diego Fernández Varas, doctorant en anthropologie à l’Université Lumière Lyon 2, consacre ses recherches à la communauté Mhuysqa de Colombie qui, selon l’auteur, a recours à la mémoire en tant que « pratique créatrice ». Cette minorité qui a ses racines dans l’histoire préhispanique se revendique aujourd’hui comme une communauté indigène « authentique », revendiquant une certaine mémoire ancestrale alors que les musées ont toujours mentionné leur disparition. Audrey Tuaillon Demésy, docteur en sociologie de l’Université de Franche-Comté, évoque aussi les liens entre l’histoire, la mémoire et le patrimoine sur un terrain tout à fait différent qui est loin de la sphère proprement politique mais analyse la vie quotidienne d’une « communauté » au cœur de la France moderne : ceux qui pratiquent l’histoire vivante médiévale, plus précisément, les arts martiaux historiques. Elle mène également une réflexion sur l’ancestralité et le rapport à la tradition telle que les pratiques culturelles la redéfinissent aujourd’hui. Elle s’interroge ainsi, tout comme Varas, sur la prégnance de pratiques « mémorielles » qui sont tout à fait créatrices du point de vue du Sujet individuel et collectif et construisent des communautés politiques ou d’appartenance. Ainsi la « mémoire figée » de l’histoire se confronte à la « mémoire vivante » dans les pratiques, le geste quotidien, le corps, le jeu, en somme l’action collective d’ordre politique ou les loisirs.

L’article de François Aubry, stagiaire post-doctoral à l’Université du Québec, étudie l’occultation de la transmission des compétences professionnelles des aides-soignantes des institutions gériatriques. Cet article s’inscrit pleinement au fil des questionnements sur la fonction de la mémoire l’engagement : d’un point de vue d’une sociologie des professions, il démontre le caractère heuristique du concept de mémoire pour comprendre l’engagement professionnel dans un métier pénible, qualifié de « sale » et  qui investit particulièrement le corps de celui qui l’exerce. La mémoire se décline ici de manière individuelle : les aides-soignantes invoquent leur passé, les aides qui leur sont transmises ou les dettes morales pour justifier leur choix professionnel, une identité professionnelle et sociale. Les représentations mémorielles sont retravaillées individuellement et collectivement pour donner du sens à leur pratique.

Ainsi ce numéro thématique offre au lecteur une topographie conceptuelle à explorer pour mieux comprendre les phénomènes de mémoire collective : du régime de « mémoire héritée » au « milieux de mémoire » propres à certains groupes socio-professionnels (des universitaires jusqu’aux aides-soignantes), des cadres mémoriels – hégémoniques, oppositionnels ou alternatifs – aux différents répertoires des « mémoires en actes » et en dissonances, de la « mémoire ancestrale » à la mémoire comme pratique créatrice, de la mémoire « figée » à la « mémoire vivante » et à sa patrimonialisation, chaque auteur explore de nouvelles dimensions de ce phénomène si intimement subjectif et si communément objectivé et socialement re-construit. Le point de convergence de ces propositions est de prendre le parti du Sujet et de la démarche ethnographique qui est le plus apte à le saisir en puissance ou en action. Les articles ici présentés sont souvent le récit d’une quête de sens par l’engagement qui peut mener à la subjectivation : pour cela la mémoire est plus que tradition, souvenir ou transmission, elle est auto-création, invention, bricolage et parfois vocation, expression performative, elle donne ainsi consistance aux existences singulières et à l’action collective [6]. 




[1] Ce numéro thématique de la revue Émulations est un travail collectif qui s’inscrit dans la continuité de l'Atelier des jeunes chercheurs “La mémoire dans la pratique sociologique” organisé par le CADIS (Centre d'analyse et d'intervention sociologiques) et conjointement hébergé par l’EHESS et la FMSH en octobre 2011. Nous tenons à remercier le CADIS, plus particulièrement, son directeur M. Philippe Bataille et l’administrateur de la FMSH, M. Michel Wieviorka pour leurs encouragements et leur soutien. Une table ronde inaugurale de ces journées a accueilli les chercheurs Marie-Claire Lavabre, Alain Touraine, Michel Wieviorka et Carlo Severi qui travaillent sur des thématiques liées aux usages politiques de la mémoire ou aux rituels mémoriels.

[2] Marie-Claire Lavabre, « Usages et mésusages de la notion de mémoire », Critique Internationale, n°7, avril 2000.

[3] Pierre Nora (dir.), Les Lieux de Mémoire, Paris, Gallimard, 1984.

[4] Jeffrey K. Olick, “Collective Memory: The Two Cultures”, Sociological Theory, Vol. 17, N°3 (Nov., 1999), pp. 333-348, American Sociological Association.

[5] Sur l’état de la question, voir l’article de Henri Lustiger Thaler, « Memory », entrée pour l’encyclopédie en ligne de l’Association Internationale de Sociologie, Sociopedia,
www.isa-sociology.org/contr-sociopedia-isa.htm.

[6] Le lecteur qui sera intéressé par ce volume est invité aussi à lire le numéro thématique conjointement publié dans la revue en ligne New Cultural Frontiers « Memory Studies on Migrations and Visual Culture », fruit de ce même projet collectif. « Memory Studies on Migrations and Visual Culture », Numéro thématique coordonné par Deniz Günce Demirhisar, Ilan Lew et Marina Repezza et édité par Emanuele Toscano, paru le 6 novembre 2012. ( http://www.newculturalfrontiers.org/special-issue-n-1-memory-studies-on-migration-visual-culture ).

 

Article publié en version papier aux Presses universitaires de Louvain dans le n° 11 de la revue Émulations  : Mémoire collective, subjectivités et engagement.



Volume édité avec le soutien du Fonds Wernaers (FNRS).