L’affaire Matthew Shepard aux États-Unis. Mémoires plurielles et performativité dans la sphère publique

Par Olivier Jubin
Doctorant en histoire des médias, Université de Lausanne

Mis en ligne le 3 janvier 2013

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Résumé/Abstract

[Fr] L'assassinat homophobe de Matthew Shepard en 1998 a suscité aux États-Unis un vaste débat sur le statut et les droits des personnes lesbiennes, gays, bis et transsexuelles. Face à un crime de haine qui rappelle la pratique du lynchage, les grands médias nationaux s'interrogent sur les causes de cette violence. Plusieurs interprétations s'opposent et se complètent au sein de la sphère publique. À l'aide de deux téléfilms et d'une pièce de théâtre, j'exposerai les spécificités idéologiques de ces interprétations, puis je discuterai du potentiel politique de l'empathie, lorsqu'elle est permise par les médias de masse. Pour terminer, j'examinerai de quelle manière la pratique sociologique de la notion de mémoire peut être enrichie de l'expérience située portée par les acteurs sociaux, notamment les plus subalternes.

Mots-clés : mémoire publique, mémoires situées, crimes de haine, LGBT, queer, télévision, identités

[En] The homophobic assassination of Matthew Shepard in 1998 spread a vast debate in the United States about LGBT civil rights. Because this hate crime echoes the practice of lynching, the national newspapers and television networks are keen to screen and investigate it, seeking to understand the roots of violence. Within the public sphere, several interpretations of this event are available; also they are antagonistic to each other, they also complete each other. Through the textual analysis of two television movies and a theater play, I will show how these diverse narratives of Shepards's death are tied to a political agenda. Finally, I will discuss the political potential of empathy, when this affect is made available by the mass media. In conclusion, I will discuss how the sociological use of the notion of "memory" can be combined to a scientific recognition of the situated experience of individuals.

Keywords: public memory, situated memories, hate crimes, LGBT, queer, television, identities



Introduction

Rappelez-vous vous cette leçon apprise autrefois en cours de sciences à l'école élémentaire : « Ce bâton plongé dans l'étang est-il réellement tordu, comme il paraît l'être ? Déplacez-vous à un autre point de vue et observez que maintenant il paraît droit, tel qu'il est réellement. » (Harding 1997, 384)[1]

Le 7 octobre 1998, l'Amérique ouvre les yeux sur la violence homophobe après l'agression particulièrement brutale d'un jeune homme de 22 ans, Matthew Shepard. Kidnappé par deux hommes, attaché à une clôture dans un champ perdu, puis sauvagement battu, il est retrouvé toujours vivant quoique inanimé, par un cycliste, 18 heures après son agression. Son état physique, tellement délabré, fait tout d'abord croire au passant qu'il s'agit d'un épouvantail. Malheureusement, il s'avère qu'il s'agit bien d'un être humain, victime de l'agression homophobe qui aura fait couler le plus d'encre pendant la décennie suivante.

Les médias d'information sont prompts à s'emparer de cette affaire. La cruauté de l'agression, mais aussi son emplacement au plein cœur de l'Amérique profonde, fournissent le pathos et le décor essentiels à la tragédie nationale qui va s'y jouer. Laramie, une ville Wyoming d'environ 27.000 habitants, se retrouve en l'espace de quelques heures au centre de l'intérêt des principaux médias nationaux. Les équipes de télévision des trois grands networks se pressent auprès des habitants pour obtenir une explication à un acte de violence aussi éclatant.

De plus, le public américain est tenu en haleine par l'état de santé précaire de Matthew : dans le coma, il reste pendant cinq jours entre la vie et la mort. En signe de solidarité avec sa famille mais aussi avec la communauté LGBT, des veillées se tiennent alors à travers tout le pays. Même le président de l'époque, Bill Clinton, fait un discours le samedi 10 octobre, au cours duquel il demande au peuple américain de « prier pour la famille Shepard, et de se dresser ensemble contre l'intolérance. »

Des marches de protestation sont aussi organisées dans les principales grandes villes, réunissant jusqu’à 5.000 personnes à New York. Matthew Shepard ne survit pas de ses blessures et décède le 12 octobre 1998.

Plus de quatorze ans plus tard, je me propose de revenir sur la polémique engendrée par cet événement national. Pour commencer, j'aborderai la question de l'investissement politique des discours et pratiques mémoriels, au travers d'une discussion de la notion de « public ». Cette notion a en effet largement été mobilisée par la littérature scientifique autour de la mort de Matthew Shepard, dans l'idée que le public aurait projeté sa propre culpabilité sur les deux jeunes hommes accusés du crime de Shepard. En contestant le postulat d'un public monolithique et de sa supposée attitude de connivence homophobe, j'inviterai à considérer de manière plus conflictualiste les différentes interprétations de cette événement.

Dans un second temps, je décrirai les cadres mémoriels créés par divers groupes sociaux, en lien avec l'agenda politique qui leur est propre. J'évoquerai ainsi la contre-mémoire LGBT, qui insiste sur le caractère social de cet assassinat, ainsi que la mémoire alternative proposée par des groupes queer, qui revendique une représentation égale des transgenres et des personnes de couleur dans les débats sur les crimes de haine.

Pour conclure, je reviendrai sur la notion de mémoire, et sur le nécessaire enrichissement de la mémoire cognitive par la mémoire expérientielle. Je discuterai du potentiel mobilisateur que peuvent prendre les mémoires dans la culture populaire, qui fait appel à l'affect de l'empathie, plutôt qu'à celui de la sympathie. D'autre part, j'exposerai de quelle manière la prise en compte des savoirs situés des acteurs doit permettre de renouveler la pratique sociologique de la notion de mémoire en interrogeant la posture du sociologue face à la parole des témoins. Tout au long de cet article, je m'appuierai sur un corpus audiovisuel (il s'agit d'une pièce de théâtre et de deux téléfilms) afin d'illustrer les principales expressions différentes de la mémoire de Matthew Shepard dans la sphère publique.

Le cas Matthew Shepard, le public et ses coupables

Selon Kenneth Burke (Burke 1974), après un événement traumatisant, il est utile de produire des récits ficitionnalisants de cet événement, afin de le revivre et donc de le comprendre. Ce qui semble particulièrement intéressant dans le cas Shepard, c'est que la communauté touchée par ce crime s'est rapidement élargie. Elle est passée du cercle familial de la victime et des agresseurs à la ville de Laramie, puis à la nation américaine toute entière. Si telle a été la réaction publique, c'est parce que ce crime interpelle tout un chacun : les homosexuels en tant que victimes potentielles, et les hétérosexuels en tant qu'agresseurs potentiels.

Quand un acte de violence surgit au sein d'une communauté, et s'il bénéficie d'une certaine publicité, il menace l'identité de cette même communauté. À partir de là, des discours vont être produits, qui servent deux fins : la première, celle de nommer et décrire les événements. À quel point sont-ils exceptionnels, tolérables ou inacceptables ? La seconde est d'établir une définition des acteurs engagés dans l'acte violent : qui sont-ils, quelle est leur responsabilité, qu'est-ce qui les a poussés à faire cela. Dans le cas Shepard, le crime a été motivé par l'orientation sexuelle de la victime, une orientation définie historiquement comme « déviante », bien que de mieux en mieux acceptée en cette fin des années 1990.

Dans le cas présent, deux normes sont ici opposées: l'hétéronormativité et le respect pour la vie d'autrui. Pour cette raison, ce crime a demandé un important travail de redéfinition idéologique. Dans le travail de mémoire opéré autour de Matthew, cet enjeu idéologique va prendre tellement de place que les personnes impliquées de près ou de loin seront obligées de se redéfinir elles-mêmes de manière plus complexe qu'auparavant. En particulier, la majorité hétérosexuelle va devoir, à tout le moins, se distancier de la violence homophobe, tout en maintenant l'hétéronormativité comme une structure dominante mais plus flexible.

Dans le cas Matthew Shepard, c'est la conflictualité inhérente à toute mémoire publique, comprise comme le site d'une compétition idéologique entre divers pratiques discursives qui s'exprime, au travers des récits, discours et textes qui ont été alors créés.

C'est précisément cette fonction idéologique qu'ont les récits fictionnels apparus après un événement tragique. Au-delà des faits relatés en premier temps par la presse et les autorités, ils leur donnent un sens, désignent des victimes et des coupables, établissent une morale de l'histoire. En bref, ils permettent aux acteurs sociaux de donner du sens à un événement qui, de par sa brutalité même, semble en être dépourvu. Comme le soulignent Ott et Aoki (Ott & Aoki 2002 : 496), les fictions officielles tissées autour de cet événement ont le plus souvent pris la forme du drame, notamment dans les reportages de presse :

« La fascination des médias d'information pour les personnalités et le drame, privilégiés par rapport aux problèmes sociaux et institutionnels, contribue au cadrage tragique des désastres publics et des événements. Puisque les cadrages tragiques ignorent finalement la culpabilité sociale associée à un désastre par un processus de victimisation, ils tendent à la fois à proposer une résolution des problèmes sociaux qu'ils soulèvent et à en faire tourner la page » (Ott & Aoki 2002 : 498)[2].

La structure dramatique de ces récits fonctionne de manière assez simple et linéaire : elle présente un problème (le crime) et sa résolution (la condamnation des responsables). En limitant la responsabilité aux seuls individus, elle empêcherait de provoquer un débat social plus vaste.

Ces chercheurs ont établi un corpus de 70 articles parus dans de grands quotidiens d'informations, dans le magazine Time et dans la publication gay la plus lue aux USA, The Advocate. Bien que ces articles varient en termes de détails, de longueur et de focus sur un point particulier de l'affaire, ils empruntent tous la structure dramatique pour raconter la mort de Matthew. Le problème qu'ils soulèvent est que cette structure dramatique suppose, dans un tel cas, comme unique solution au problème de la violence homophobe, la condamnation des deux jeunes assassins, Aaron McKinney and Russell Henderson.

Le téléfilm The Matthew Shepard Story reprend tel quel ce cadre dramatique déjà établi au préalable par la presse; il présente l'assassinat de Matthew comme le fait d'individus brutaux, sauvages, en-dehors de la normalité, voire de l'humanité. Comme John Lynch le relève avec raison (2007, 228), la séquence de début du téléfilm représente les deux jeunes homme éméchés comme des animaux : ils poussent des grognements proches de ceux du loup ou du chien; leur manière de se mouvoir, de s'acharner sur Matthew et de prendre plaisirs à le faire souffrir évoque la barbarie. À la fin du film, leur condamnation permet un retour à la normale. Au procès d'Aaron McKinney, le père explique ainsi son choix de ne pas demander la peine de mort pour l'assassin de son fils : « Matthew n'était pas mon fils gay. Il était mon fils, qui se trouvait être gay. […]Mais le temps de la résilience est venu. […] Je veux montrer de la miséricorde à quelqu'un qui n'en a pas montré. »[3]

On peut observer le travail de redéfinition idéologique ici opéré : Matthew est réintégré à la normalité sociale, via son appartenance à une famille hétérosexuelle, alors que McKinney en est expulsé. Il sort de la communauté des bons américains (des bons chrétiens, serait-on tentés d'ajouter, car le téléfilm insiste aussi sur son expulsion de l'église mormone après sa condamnation). C'est son incapacité à faire preuve d'une tolérance et d'un pardon envers les « péchés » des autres qui le rend, lui et son acolyte, incompatible pour la vie sociale. On notera également le langage chrétien employé par M. Shepard et mis en exergue par ce film : pour la chaîne NBC, qui s'adresse au plus large public possible, le propos progressiste condamnant les excès de l'homophobie doit être traduit en des termes compréhensibles par tous, même par ceux qui ne sont pas à l'aise avec cette orientation sexuelle.

Si la critique que font Ott et Aoki me semble certes valable au sujet de la structure trop linéaire et simpliste de la trame dramatique pour raconter un tel récit, certaines des conclusions qu'ils en tirent au sujet de la « complicité du public » me paraissent exagérées et erronées d'un point de vue factuel :

« La limitation du cadrage tragique a pour conséquence d’apporter une résolution symbolique sans faire de l'événement une leçon pour les personnes impliquées. En projetant son iniquité sur McKinney et Henderson et en les attaquant, le public obtient la résolution de ce cas particulier, mais ne connaîtra pas lui-même de modification substantielle qui ferait éviter que de tels cas se produisent à l'avenir. Au contraire, ce cadrage perpétue agressivement le statu quo, masquant sans supprimer l'homophobie du public […] de telle manière à ce qu'elle puisse réapparaître un jour» (Ott & Aoki 2002 : 496)[4].

Ils défendent ainsi l'idée que McKinney et Henderson ont été utilisés comme boucs émissaires par le public, qui projetterait sa culpabilité sur eux au lieu de la regarder en face.

Une telle accusation présuppose une connivence du public avec les crimes homophobes. Or, la notion de public est trop imprécise sociologiquement pour ne serait-ce que situer et décrire un groupe social particulier. Qui serait le public de l'assassinat de Matthew Shepard ? Les téléspectateurs ? Les lecteurs des grands quotidiens ? Et même ceux qui ne font que lire les gros titres ? Comme le souligne Pierre Sorlin (Sorlin 1992 : 93), un public est « une sociation qui n’est pas donnée par avance, qui ne se définit pas à travers l’objet autour duquel elle se constitue ». Le public est par définition mouvant, instable, volatile, et aussi parfois inattentif. Il ne peut donc être coupable d'un tel crime, même par simple passivité complice. D'autre part, il me semble que la notion de bouc émissaire renvoie à quelqu'un d'innocent, ou en tout cas pas plus coupable que les autres membres du groupe qui l'accusent, à tort, d'être le seul responsable. Or dans le cas présent ce sont bien Aaron McKinney et Russell Henderson qui ont commis ce crime, même si l'homophobie latente qui transparaît à travers certaines politiques publiques (par exemple, l'interdiction du mariage par les couples homosexuels) a pu leur donner à croire que leur victime n'avait pas tout à fait la même valeur qu'un autre être humain.

Je souhaiterais résoudre l'insuffisance de cet argument en complexifiant les choses, c'est-à-dire en en présentant l'hétérogénéité idéologique inhérente à la majorité sociale, en montrant que l'hégémonie homophobe n'est de loin pas assurée, même au sein du public.

Les cadres mémoriels : hégémoniques, oppositionnels et alternatifs

Une mort aussi éminemment politique provoque à coup sûr des interprétations différentes quant à ses causes, ses circonstances et ses effets. Ces cadres d'interprétation sont souvent liés à des groupes sociaux précis. Dans le cas qui nous concerne, Thomas R. Dunn (2010 : 611-651) distingue trois groupes ayant chacun produit leur propre cadre d'interprétation. Dans leur pratique mémorielle, ces cadres ont une fonction rhétorique, celle de faire reconnaître le point de vue socialement situé de leurs auteurs.

Le premier cadre d'interprétation est celui du grand public: il se donne à voir dans la couverture médiatique de l'événement telle que l'ont décrite Ott et Aoki. Il tend à percevoir Matthew Shepard au travers du cadre hétéronormatif de sa famille d'origine : si sa mort choque autant, c'est parce qu'il est le fils inoffensif d'une respectable famille de la classe moyenne blanche. Nous qualifierons donc ce cadre mémoriel d'hégémonique. Il est le plus disponible et répandu dans la sphère publique ; il structure l'ensemble des échanges rhétoriques autour de cette affaire.

Historiquement, la communauté LGBT a été constituée comme une minorité sociale, en marge de la société. Il en découle qu'il lui appartient de produire un cadre mémoriel oppositionnel, afin de faire valoir son point de vue et d'asseoir son identité contre celle de la majorité hétérosexuelle. Le binarisme des catégories d'hétéro/homosexualité, hérité de la science médicale du XIXe siècle, contraint en effet tout un chacun à se définir par l'un ou l'autre de ces opposés : il n'y a pas d'entre-deux possible.

À cause de cette dualité, le but des mémoires LGBT est aussi de compléter et contredire la vision dominante; il cherche à se diffuser dans la sphère publique et à modifier les représentations. Dans le cas Shepard, on peut résumer le cadre mémoriel oppositionnel comme une critique de l'idée selon laquelle le crime homophobe serait un cas isolé, une exception, une anomalie. Au même titre qu'Ott et Aoki, de nombreux auteurs qui travaillent sur cette seconde mémoire - tels que Susan Balter-Reitz et Karen Stewart (2006) ou John Lynch (2007) - ont dénoncé un transfert de la culpabilité du public vers les personnes de McKinney et Henderson.

John Lynch soutient par exemple que :

« L'emphase mise sur la famille permet aussi à une autre convention en matière de représentations des gays et des lesbiennes d'entrer en jeu : la création de l'homosexualité comme un problème pour les hétérosexuels […]. En étant associée aux parents héroïques et en deuil, l'homosexualité devient un problème que les hétérosexuels doivent confronter, et l'acceptation devient la réponse appropriée à ce problème. […] Selon ce récit, les crimes de haine arrivent non pas à cause de la culture, mais à cause d'un défaut dans le caractère d'un individu. » (Lynch 2007 : 226-227)[5].

Pour offrir une conception politisée des crimes de haine, la communauté LGBT américaine s'est donc emparée de Matthew comme d'un symbole, arguant que si cela pouvait lui arriver à lui, cela pouvait arriver à n'importe quel autre de ses membres.

Face à cette mémoire oppositionnelle se sont cependant trouvés des personnes non-hétérosexuelles qui ne parvenaient pas à s'identifier avec Matthew Shepard, et qui ont eu l'impression que l'on faisait grand cas de cette affaire simplement en raison de son identité sociale masculine, aisée et blanche. Des personnes transgenres ou noires se sont par exemple insurgés de leur invisibilité dans les débats sur les crimes de haine homophobes. Concrètement, la validité de ce propos se confirme par le silence autour de la mort de Michael Sandy (un noir gay assassiné peu de temps avant Shepard) ou par l'exclusion de la transphobie dans la législation sur les crimes de haine. Dans le texte de loi protégeant les minorités sexuelles, The Matthew Shepard and James Byrd, Jr. Hate Crimes Prevention Act, que le parti démocrate va tenter de faire passer l'année suivant cette affaire, les personnes transgenres ne sont par exemple pas prises en compte. Ces personnes et collectifs ont donc proposé une mémoire alternative, plus intersectionnelle, rappelant au passage que l'expérience de la violence et de la discrimination sont un élément quotidien de la vie des personnes transgenres ou des queers of colour.

Pour une pédagogie médiatique de l'empathie

Les critiques du manque de visibilité de certain-e-s dans la mémoire LGBT sont fondées et doivent être entendues ; un de leurs effets positifs est de démocratiser l'accès à une identité non-hétérosexuelle, identité qui a trop longtemps été la prérogative d'hommes gays blancs. Il semble aussi bien normal qu'elles cherchent à se faire entendre et voir au plein cœur de la controverse, qui crée une occasion unique d'accéder à l'attention des élites dirigeantes.

Cependant, il me semble qu'autant le cadre oppositionnel que le cadre alternatif mésestiment le potentiel politique de l'empathie. Parmi les auteurs susmentionnés, seul Dunn semble saisir l'avantage stratégique d'un cadre rhétorique qui puisse toucher le grand public. Il en conclut, du reste, que « de même que les éléments des mouvements sociaux eux-mêmes, les mémoires publiques peuvent avoir des expressions militantes et modérées qui peuvent changer ensemble la société, la culture et l'autorité publique de manière puissante » (Dunn 2010 : 638)[6].

Or, si l'objectif des politiques LGBT et queers est bien de réduire la violence homophobe et transphobe, il devient nécessaire de produire un discours qui puisse toucher ceux dont l'identité serait plus proche du groupe des agresseurs, qui s'identifient à des hétérosexuels. La pluralité des mémoires et leur discordance ne me semble pas à considérer comme une impasse; elle permet la circulation des idées mais aussi des émotions d'un groupe à l'autre. Si l'affect de la haine a effectivement causé ce cas de conscience national, celui de la compassion pour un jeune homme, certes gay, mais construit médiatiquement comme un martyr, me semble s'être répandu de manière plus large, et a pu atteindre, comme une onde de choc, les deux côtes.

Baser les politiques mémorielles destinées à un large public plutôt sur le sentiment d'empathie que sur celui de sympathie est la proposition que fait Alison Landsberg au sujet d'événements traumatiques tels que l'Holocauste. L'empathie suppose la capacité de se sentir proche de quelqu'un de différent, et de comprendre ce qu'il ressent, alors que la sympathie provient plutôt d'un sentiment de similarité ou d'identification avec l'autre. Ainsi, l'empathie permettrait de transmettre une mémoire collective spécifique à un autre groupe social, qui n'a pas été en situation de vivre directement les événements, ou qui ne les a vécu que du côté du groupe dominant. Bien qu'elle insiste sur le caractère nécessaire d'une recherche historique consciencieuse des faits, Landsberg évoque avec raison le fait que certains canaux de communication, dont les médias de masse, permettent de transmettre l'aspect émotionnel de la mémoire. Parce qu'ils fonctionnent à la fois sur le mode cognitif (en relatant des faits) que sur le mode affectif (en reproduisant des émotions, des ambiances), les médias de masse tels que le cinéma, la télévision, la bande dessinée ou des mémoriaux de l'Holocauste tel que celui de New York, permettent à ceux qui n'étaient pas là de comprendre la réalité de la situation. Dans le cas de crimes de haine, comme dans celui de crimes contre l'humanité, qui semblent particulièrement incompréhensibles, ce mode affectif ouvre aussi la possibilité à ceux qui ne sont pas « comme » les victimes, de saisir la réalité de la violence homophobe.

Si les critiques susmentionnées attirent avec raison l'attention sur le danger de révisionnisme ou de déformation des événements remémorés, elles ignorent malheureusement le potentiel des médias de masse pour la transmission d'une mémoire de la part de ceux qui ont vécu les événements directement, physiquement, à ceux qui ne pouvaient pas être là. Comme le soutient Alison Landsberg (Landsberg 1997 :66),

« Les technologies de la culture de masse […] rendent disponibles à ceux qui n'ont pas vécu l'événement, non seulement des technologies mémorielles pour remplacer la mémoire vivante, mais aussi des stratégies et des arènes dans lesquelles une mémoire vivante alternative est produite. »[7]

En effet, en utilisant non seulement des ressorts conceptuels mais aussi émotionnels, les médias font de leur récit une expérience sensitive, physique et intellectuelle. Ce qui ne peut pas être compris, de par son caractère atroce, irrationnel, peut par contre être expérimenté : « Les médias de masse rendent accessibles les conditions nécessaires pour que des individus puissent s'attacher à des passés qu'ils n'ont pas vécus ou à des identités auxquelles ils ne sont pas biologiquement circonscrits » (Landsberg 1997 : 75)[8].

Selon Sarah Ahmed (Ahmed 2004), les émotions ne sont pas des phénomènes isolés en chaque individu, contrairement aux idées reçues. Au contraire, elles se transmettent via les contacts sociaux et les médias. Le cadre d'analyse rationaliste appliqué au cas Shepard est donc insuffisant: ce n'est pas (uniquement) par des arguments rationnels que son assassinat a soulevé une vague de sympathie et de mobilisation à travers toute l'Amérique, mais bien par des ressorts émotionnels que je souhaite maintenant analyser en m’aidant du Laramie Project.

The Laramie Project est une pièce de théâtre créée par la troupe du Tectonic Theater Project. Suite aux événements d'octobre 1998, Moisés Kaufmann et plusieurs membres de la troupe se sont déplacés à Laramie afin de mener des entretiens avec les habitants. Les éléments les plus saillants de ces entretiens (dont plus de 200 ont été menés) ont ensuite été compilés par les auteurs pour en faire une pièce de théâtre. Comme l'indique son titre, cette pièce porte finalement plus sur la ville elle-même et ses habitants que sur Mathew Shepard. Elle re-socialise et re-contextualise donc le problème de l'homophobie, en présentant les avis divergents des Laramiens sur la réponse à apporter à cette situation.

(Représentation du Laramie Project at the Mercer Island High School, Mercer Island, Washington, USA en 2005. Source Wikimedia Commons)

En faisant la démarche d'interroger les habitants de Laramie, les membres du Tectonic Theater Project ont suivi une approche compréhensive qui redonne la parole à des personnes auxquels les médias avaient attribué une homophobie quasi atavique, en raison de leur enracinement dans l'Amérique profonde. L'affect de la honte a ainsi d'abord été projeté par les médias nationaux sur cette population, avant que des voix ne s'élèvent pour faire constater qu'une telle chose aurait pu se produire dans n'importe quelle grande ville de la côte Est ou Ouest.

Cette démarche est reconstituée dans l'adaptation télévisuelle qui en a été faite et elle apporte une dimension supplémentaire à la pièce, car on peut observer les membres du Tectonic Theater Project interroger les habitants. Ce que l'on voit alors, ce sont de jeunes comédiens, pour la plupart LGBT, s'étant déplacés depuis New York (où le projet a débuté), être confrontés aux différentes représentations de l'homosexualité que les habitants de Laramie, au travers de leur récit, laissent transparaître.

Ainsi, lorsqu'une jeune lesbienne s'entretient avec la femme du ministre baptiste, qui ne comprend simplement pas que l'on parle autant de ce crime alors qu'on ne dit rien d'un pompier mort la même semaine, elle se retrouve en face d'une incompréhension qui la blesse peut-être, mais dont elle mesure la sincérité. Plus tard, elle rencontre par hasard ce ministre, qui l'évitait, refusant de parler d'une orientation qu'il ne cesse pourtant d'accabler dans ses prêches. Il lui déclare alors qu'il n'approuve bien entendu pas le crime de McKinney et Henderson, mais qu'il espère que Matthew, pendant les quelques 12 heures qu'ont duré son agonie dans le froid désert du Wyoming, a eu « le temps de penser à ce qu'il faisait, à son style de vie, et d'examiner sa conscience ». Face à la violence symbolique de cet argument, la jeune dramaturge reste interdite, puis, dès qu'elle se retrouve seule, commence à pleurer. Un collègue la rejoint, et lui demande la raison de son mal-être si visible. Elle explique qu'elle n'a pas réussi à répondre quoi que ce soit à cet argument, simplement parce qu'il la surprenait de par son extrémisme. Face à l'arbitraire, cette séquence emprunte donc deux procédés complémentaires : elle rend compte de manière assez réaliste de la haine homophobe prônée par certains prédicateurs et de leurs arguments, et elle transmet l'expérience émotionnelle d'une personne minoritaire confrontée à l'absurdité de la haine. Elle permet donc d'exposer un savoir particulier, à la fois cognitif et affectif, et de le transmettre à un public plus large, à la condition que les groupes minoritaires conservent l'infinie patience pédagogique de traduire leur expérience dans un langage compréhensible par ce public.

Ainsi, si la trame de The Laramie Project est elle aussi dramatique, le problème qu'elle soulève et la solution qu'elle propose sont différents : le problème est bien plutôt celui de l'invisibilité de la communauté LGBT dans Laramie, et sa solution, l'intégration du point de vue de cette minorité dans les affaires locales.

En effet, si les avis de tous les habitants s'expriment, c'est au travers de la démarche des dramaturges du Tectonic Theater Project, dont la plupart sont présentés comme gays ou lesbiennes dans le téléfilm. C'est de leur point de vue que ces propos ont été recueillis : la prise de notes et sa transcription dramaturgique sont le fruit de leur travail. Ce que cette œuvre propose donc, c'est la médiation d'un certain regard gay sur cette ville. L'attitude d'écoute, même aux discours les plus homophobes, induit l'idée que toutes les opinions méritent d'être entendues, ce qui en fait une posture très fortement teintée par les valeurs du pluralisme démocratique. Son idéal semble être un retour à la paix et à la cohésion sociale. Dans ce sens, elle est certes plus conservatrice et assimilationniste que l'approche intersectionnelle "queer", mais aussi plus fédératrice et inclusive.

L'empathie apparaît ainsi tout au long du téléfilm comme un affect susceptible de restaurer une certaine forme d'humanité et de considération dans les rapports sociaux. Par exemple, le personnage de Reggie Fluty, la policière qui a été la première à venir en secours à Matthew, est fortement investie des valeurs morales d'altruisme, d'abnégation et de sens du devoir. Elle sert de contrepoint positif à la représentation négative de l'hétérosexualité; en quelque sorte, elle montre qu'il n'est pas nécessaire d'être sauvagement homophobe pour être une bonne mère de famille hétérosexuelle (elle est mariée et a deux filles).

Au début du film, on la voit recevoir un appel téléphonique de son médecin alors qu'elle est en train de déjeuner avec sa famille. Il lui annonce une mauvaise nouvelle : lorsqu'elle a détaché Matthew Shepard de la barrière, elle n'a pas pris suffisamment de précautions d'hygiène. Elle n'a pas mis de gants de protection en latex pour le toucher, et a été en contact avec son sang, dont il était recouvert. Shepard étant porteur du VIH, le médecin lui apprend qu'elle risque elle aussi de le contracter. Elle explique alors à sa propre mère, visiblement sous le choc, que lorsqu'elle a aperçu Shepard, noyé dans son sang et respirant à peine, elle n'avait pas hésité à le secourir, même si elle n'avait plus de gants en latex dans sa voiture. Elle déclare : « Quand on voit un être humain dans cet état, on ne pense pas, on agit ! Et j'ai donc couru auprès de lui pour l'aider. » La mère de cette policière, également interrogée, exprime son inquiétude auprès d'un membre de la troupe de théâtre (un personnage gay dans le téléfilm). Sa fille a toujours voulu aider les autres, explique-t-elle, et elle pensait qu'elle avait choisi un bon métier, mais maintenant elle voudrait qu'elle se protège plus. Que se passerait-il si sa fille mourrait avant elle, laissant un mari et deux enfants seuls ? Face à son inquiétude, le jeune homme qui l'interroge s'assied auprès d'elle, véhiculant alors la même empathie que celle témoignée par la policière envers Matthew. Les liens sociaux existants entre hétérosexuels et homosexuels me semblent symboliquement restaurés dans cette séquence : la maladie leur rappelle que malgré leurs différences superficielles, ils ont un dénominateur commun, leur vulnérabilité humaine. Une expérience particulièrement répandue dans la communauté LGBT des années 1980 et 1990, celle de la confrontation à la maladie, envahit ici un foyer hétérosexuel, reculé dans l'arrière-pays. Même les personnes qui se croient protégées peuvent être touchées par les drames qui touchent normalement cette minorité : quelle meilleure preuve que les différentes catégories identitaires, qui semblent parfois si importantes, ne sont que des réalités relatives et non pérennes. Le corps sert ici de véhicule à cette conscience d'une humanité commune entre les personnages : ce n'est que par sa vulnérabilité soudaine que Reggie Flutty peut partager avec Matthew, et le reste de la communauté LGBT, l'expérience d'un corps stigmatisé, perçu comme malsain, voire potentiellement dangereux. La possibilité de porter le virus l'expulse immédiatement de la normalité : elle ne touche plus ses filles de peur de les contaminer. Cette période dure pour elle trois mois, après quoi elle apprend qu'elle est séronégative. À la fin du téléfilm, elle apparaît heureuse, avec toute sa famille. Mais les événements passés ont changé définitivement sa manière de voir les choses.

Un autre personnage, Rulon Stacey, est le gage de cette rédemption des hétérosexuels dont The Laramie Project se fait l'avocat. Lorsque ce porte-parole de l'hôpital où est soigné Shepard, annonce son décès, il ne peut pas s'empêcher de pleurer face aux caméras de télévision. Bien qu'il n'approuve pas le « style de vie de Matthew, il a pensé à ses propres enfants à ce moment-là ». Dans la pièce de théâtre, il ajoute même une remarque quant aux lettres de haine qu'il a reçu du public, à cause de sa démonstration trop émotive d'empathie sur les chaînes nationales de télévision.

 « Hum, et les gens ont commencé à nous envoyer des courriels et des lettres. Et la plupart d’entre eux étaient généralement juste très gentils. Mais j'en ai reçu une particulière. Un type m'a écrit : "Est-ce que vous pleurez comme un bébé pour tous vos patients, ou juste pour les pédés ?" Et comme je vous l'ai dit auparavant, l'homosexualité n'est pas un style de vie que j'approuve. Hum, mais d'avoir été plongé dans tout ça (pause), je crois que je ne me rendais pas compte de la magnitude avec laquelle certaines personnes peuvent détester. » (Kaufman 2001 : 71)[9].

Ainsi, ce n'est qu'en expérimentant le statut de victime que Stacey peut accéder à une connaissance qui lui était auparavant dissimulée, celle de la réalité des discriminations sociales. À nouveau, un personnage hétérosexuel se retrouve dans une situation normalement réservée aux homosexuels ; et sa réaction immédiate est de comprendre leur point de vue minoritaire.

L'assassinat de Matthew Shepard a donc été l'occasion de voir se développer plusieurs politiques mémorielles concurrentes, émanant de groupes sociaux distincts, et utilisant chacune leur propre cadre interprétatif. Bien que ces interprétations idéologiques d'une mort politique reposent souvent sur un argumentaire de la vérité (qu'elles révéleraient), il semble aujourd'hui qu'elles se soient complétées mutuellement. La mémoire hégémonique a réussi à convaincre le public du côté intolérable des crimes de haine. La mémoire oppositionnelle LGBT a permis de lier cet assassinat aux droits civils des gay et lesbienne, et d'œuvrer pour une assimilation de cette minorité à la population. Quant à la mémoire alternative queer, elle a permis d'attirer l'attention sur les minorités existant au sein même de la minorité LGBT, comme le prouve la promulgation récente du Matthew Shepard and James Byrd, Jr. Hate Crimes Act, qui étend la protection contre les crimes de haine aux gays et lesbiennes, mais aussi aux personnes transgenres.

Conclusion : de la performativité des mémoires plurielles dans la sphère publique

Le cas Shepard est exceptionnel, non seulement parce qu'il a engendré une couverture médiatique sans précédent, mais aussi parce qu'il a inspiré la législation fédérale contre les crimes de haine. Aux pratiques commémoratives correspondent en effet des enjeux législatifs bien réels, qui seront concrétisés dans les négociations autour du Matthew Shepard and James Byrd, Jr. Hate Crimes Act.

Comme nous l'avons vu, différents groupes se sont attachés à donner une signification à cet événement en lien avec leurs propres priorités politiques, ce qui a abouti à une apparente « concurrence des victimes », pour reprendre une idée popularisée par l'ouvrage de Jean-Michel Chaumont (Chaumont 1997). La conflictualité bien réelle entre les cadres mémoriels a été illustrée lors des négociations sur les premières moutures de cette loi, car elles laissaient la question transgenre non tranchée. Ainsi, des activistes transgenres ont protesté lors d'un discours donné par Judy Shepard en 2008 pour l'association LGBT Human Rights Campaign. Ces activistes, déçus par l'exclusion des transgenres de la législation prévue par le Congrès, ont pris la mère de Matthew Shepard à parti à la fin de son discours, alors qu'elle répondait aux questions du public et louait le travail fait par les parlementaires. Il lui a été fait part d'un nombre important de critiques pour avoir oublié la communauté transgenre. De plus, le meurtre transphobe en 2002 de Gwen Araujo a exacerbé le mécontentement de la communauté transgenre, jusqu'au point où la mémoire de cette communauté et celle de la communauté gay paraissent concurrentes. En témoigne par exemple ce commentaire laissé par un lecteur transgenre : "Je suis évidemment désolée pour la perte endurée par Judy Shepard, mais la communauté trans a elle-même connu tellement de pertes les années suivantes, des disparitions autant voir plus flagrantes et frappantes que la sienne. La mère de Gwen Araujo aurait été un bien meilleur choix."[10]

Bien que ces mémoires communautaires aient pu se retrouver en situation de concurrence, il me semble crucial de souligner leur impact à long-terme sur la sphère publique.

En effet, ces mémoires plurielles partageaient toutes une référence à un affect privé, celui de l'empathie pour une personne dont l'orientation sexuelle, relevant a priori elle aussi du domaine privé, avait causé la mort. À partir de cette problématique doublement privée, les différentes pratiques mémorielles ont abouti à la prise en compte politique et législative du problème des crimes de haine et donc à la modification du comportement prescrit dans la sphère publique envers les personnes LGBT : un comportement de tolérance, voire d'acceptation.

Il s'agit donc d'une politisation réussie d'une question normalement reléguée dans la sphère privée. Selon moi, c'est bien l'ensemble des mémoires mobilisées après cet assassinat qui a permis d'aboutir à ce résultat. Contrairement aux critiques universalistes de la « concurrence des victimes », je postule de la performativité positive de cette pluralité mémorielle. Loin d'être une cacophonie, le concert des voix s'exprimant depuis un espace socialement situé a finalement permis une prise en compte pluraliste de leurs demandes. Nul doute qu'il subsiste des inégalités de statut au sein même de la communauté LGBT; la loi contre les crimes de haine adoptée en 2009 constituant bien un point de départ et non d'arrivée dans la lutte contre le harcèlement des minorités sexuelles et racialisées.

Comme l'explique Jeffrey Alexander (Alexander 2011), la performance d'un drame, à travers non seulement sa représentation médiatique mais aussi l'action concrète de ses participants offre à ses acteurs et à son public l'occasion de s'observer soi-même et de se définir, voire de se redéfinir. Cette performativité peut être amplifiée ou réduite par les médias. Dans bien d'autres cas que celui qui nous intéresse, des voix subalternes n'ont pas eu un tel écho. Il ne s'agit donc pas ici de célébrer sans réserve le fonctionnement de ces médias dans la sphère publique, mais bien de décrire les conditions particulières dans lesquelles cette performativité peut réellement s'exercer.

Un certain nombre de facteurs a ici permis aux médias de jouer un rôle facilitateur dans la sensibilisation publique aux crimes de haine : la démarche des membres du Tectonic Theater Project, le fait qu'elle ait été reprise par une chaîne câblée plutôt « gay friendly » comme HBO, l'aspect spectaculaire de l'assassinat de Shepard qui a fourni aux médias plus généralistes le matériau narratif susceptible de susciter l'intérêt du grand public, ainsi que l'intensité émotionnelle des démonstrations publiques qui ont suivi, tous ces facteurs ont permis une visibilisation exceptionnelle bien que ponctuelle de la violence exercée à l'encontre des personnes « queer ».

Bibliographie

Ahmed, S. (2004). « Affective Economies ». Social Text (79): 117-139.

Alexander, J. C. (2011). Performance and power. Cambridge, Polity Press.

Balter-Reitz Susan J., S. K. A. (2006). « Looking for Matthew Shepard: A Study in Visual Argument Field ». Visual communication : perception, rhetoric, and technology. D. S. Hope. Cresskill, NJ, Hampton Press in collaboration with RIT Cary Graphic Arts Press: 111-126.

Burke, K. (1974). The philosophy of literary form : studies in symbolic actionBerkeley, University of California Press.

Chaumont, J.-M. (1997). La concurrence des victimes : génocide, identité, reconnaissanceParis, Ed. La Découverte.

Dunn, T. R. (2010). « Remembering Matthew Shepard: Violence, Identity, and Queer Counterpublic Memories ». Rhetoric & Public Affairs 13(4): 611-652.

Haraway, D. (1988). « Situated Knowledges. The Science Question in Feminism as a Site of Discourse on the Privilege of    Partial Perspective ». Feminist Studies 14(3): 575-600.

Harding, S. (1997). « Comment on Hekman's "Truth and Method: Feminist Standpoint Theory Revisited": Whose               Standpoint Needs the Regimes of Truth and Reality? ». Signs 22(2): 382-391.

Kaufman, M. and Tectonic Theater Project. (2001). The Laramie projectNew York, Vintage Books.

Kuhn, T. S., Ed. (1972). La structure des révolutions scientifiquesParis, Flammarion.

Landsberg, A. (1997). « America, the Holocaust, and the Mass Culture of Memory: Toward a Radical Politics of Empathy ». New German Critique (71): 63-86.

Lynch, J. (2007). « Memory and Matthew Shepard ». Journal of Communication Inquiry 31(3): 222-238.

Sorlin, P. (1992). « Le mirage du public ». Revue d’histoire moderne et contemporaine(39).

Wieviorka, M. (2005). « Les problèmes de la reconstruction identitaire ». Le Coq-héron 180(1): 122-131.

Corpus audiovisuel

The Laramie Project, HBO, 2002.

The Matthew Shepard Story, NBC 2002.


[1]  Toutes les citations originales sont traduites par l'auteur. Ici : « Recollect that ancient lesson from elementary school science classes: Is that stick in the pond that appears to be bent really bent? Walk around to a different location and see that now it appears straight as it really is. »

[2] Citation originale : « The news media's fascination with personalities and drama over institutional and social problems contributes to the tragic framing of public disasters and events. Since tragic frames ultimately alleviate the social guilt associated with a disaster through victimage, they tend to bring both closure and resolution to the social issues they raise »

[3] Citation originale : « Matthew was not my gay son. He was my son, who happened to be gay. […] But this is the time for healing. […] I want to show mercy to someone who didn't show mercy. » The Matthew Shepard Story, NBC 2002.

[4] Citation originale : « The shortcoming of tragic framing is that it brings about symbolic resolution without turning the event into a lesson for those involved. By projecting its iniquity upon McKinney and Henderson and attacking them, the public achieves resolution in this instance, but does not substantively alter its character as to insure that future instances are less likely. On the contrary, this mode agressively perpetuates the status quo, cloaking but not erasing the public's homophobia […] so that it can return one day. »

[5] Citation originale : « The emphasis on family also allows another convention of gay and lesbian representations to come into play : the creation of homosexuality as a problem for heterosexuals […]. In identifying with the heroic and aggrieved parents, homosexuality becomes a problem that heterosexuals must confront, and acceptance becomes the appropriate response to that problem. […] According to this story, hate crime occurs, not because of culture but because of a flaw in an individual's character. »

[6] Citation originale : « like elements of social movements themselves, public memories may have militant and moderate iterations that may together shift society, culture and public authority toward change in powerful ways. »

[7] Citation originale : « Mass cultural technologies […] are making available not simply technologies of memory to replace living memory, but strategies and arenas within which an alternative living memory gets produced in those who did not live through the event. »

[8]  Citation originale : « Mass media makes available the conditions under which individuals might be able to attach themselves to pasts they did not live or to identities to which they are not biologically circumscribed. »

[9]    Citation originale : « Um, and then we started to get people sending us e-mails and letters. And most of them were just generally very kind. But I did get this one. This guy wrote me and said, "Do you cry like a baby on TV for all your patients or just the faggots ?"And as I told you before, homosexuality is not a lifestyle with which I agree. Um, but having been thrown into this (pause) I guess I didn't understand the magnitude with wich some people hate. »

[10] Citation originale : “I’m obviously sorry for Judy Shepard's loss, but the T community has seen many losses in the ensuing years that were as blatant and vivid as hers, perhaps more so. Gwen Araujo’s mother would have been a much better choice." Voir “Polar,” comment on Marti Abernathey, “Judy Shepard: Back Up HRC on Press ‘Misinformation’ About Leaving Transgender Behind!” The Transadvocate, June 15, 2008.

Article publié en version papier aux Presses universitaires de Louvain dans le n° 11 de la revue Émulations  : Mémoire collective, subjectivités et engagement.



Volume édité avec le soutien du Fonds Wernaers (FNRS).