Anthropologie historique des violences de masse

Babi Yar : La commémoration impossible


Par Barbara Martin
 Doctorante à l’Institut de hautes études internationales et du développement, Genève
Mis en ligne le 23 décembre 2014

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Résumé/Abstract


[Fr] Le ravin de Babi Yar, à la périphérie de Kiev, est resté inscrit dans la mémoire collective comme le tragique point de départ de l’Holocauste. Employé par les Nazis comme lieu d’exécution durant les deux années d’occupation de la ville, près de 100.000 personnes, issues de divers groupes ethniques, politiques et sociaux, y ont trouvé la mort entre 1941 et 1943. Cet article analyse le devenir de Babi Yar après la guerre ainsi que les facteurs qui ont empêché sa transformation, à commencer par le contexte défavorable de l’ère stalinienne, suivi d’un dégel partiel dans les années 1960-1970, et d’une libéralisation mémorielle entachée d’incohérences au cours de la période postcommuniste. Il s’agit ici d’explorer les transformations du ravin de Babi Yar à travers ces différentes époques et de passer en revue les divers enjeux d’une commémoration qui demeure, sinon impossible, du moins problématique et semée d’embûches.

Mots-clés : Holocauste, Mémoire, Ukraine, Commémoration, Dissidence, Union Soviétique

[En] The Babi Yar ravine, on the periphery of Kiev, has remained inscribed in collective memory as the tragic starting point of the Holocaust. It was used by Nazis during the two years of occupation of the city as a place of execution, where over 100,000 people, from various ethnic, political and social groups, lost their lives between 1941 and 1943. This paper analyzes the fate of Babi Yar after the war, and the factors that inhibited its transformation from a place of massacre into a place of memory starting from 1943, first in the unfavorable context of the Stalinist era, then during the partial thaw of the 1960s-1970s, followed by a liberalization of memory tarnished by incoherencies, during the post-Communist period. This article aims at exploring the transformations of Babi Yar throughout these different periods and at reviewing the various elements at stake in this commemoration, which remains, if not impossible, then at least problematic and full of pitfalls.

Keywords: Holocaust, Memory, Ukraine, Commemoration, Dissidence, Soviet Union

Introduction



« Il n’est pas de stèle au ravin de Babi Yar, Rien, rien sinon le gris sépulcral de ses pentes… »[1] (Evgueni Evtouchenko, 1961)

Alors que le poète et dissident ukrainien Evtouchenko écrivait ces lignes vingt ans après le massacre ayant ensanglanté Babi Yar, le lieu lui-même, aussi bien que les évènements associés, paraissaient avoir été voués à l’oubli par les autorités soviétiques. Nul ne semblait vouloir se souvenir qu’en septembre 1941, en l’espace de quelques jours, plus de trente mille Juifs avaient trouvé la mort aux mains des Einsatzgruppen dans ce ravin à la périphérie de Kiev. Quant aux dizaines de milliers de Tsiganes, prisonniers de guerre soviétiques, résistants communistes ou nationalistes ukrainiens et autres civils exécutés à Babi Yar au cours des deux années d’occupation nazie, leur destin tragique avait également sombré dans l’oubli. Il fallut attendre 1976 pour qu’un monument soit élevé en hommage aux quelque cent mille victimes de Babi Yar, sans mention, il est vrai, de leur appartenance religieuse ou ethnique, et sans rattacher le massacre à l’Holocauste.

Aujourd’hui encore, la monumentale sculpture soviétique constitue le principal repère commémoratif de ce lieu de mémoire qui se fond désormais dans le paysage urbain. La ville semble avoir pris ses aises avec l’histoire, gagnant progressivement du terrain sur Babi Yar, qui n’a plus de ravin que le nom. La chape de silence imposée par Staline s’est dissipée avec la chute du régime soviétique, laissant libre jeu à une pluralité de mémoires, revendiquées par des groupes distincts qui se livrent à une compétition dont l’enjeu est l’appropriation d’un espace aussi bien symbolique que physique. Cependant, de cette multiplicité d’initiatives commémoratives peine toujours à émerger un ensemble cohérent, lisible et compréhensible pour le visiteur.

C’est l’objet de cet article que d’explorer le devenir de Babi Yar « après la catastrophe », et sa lente et chaotique transformation de lieu de violence de masse en lieu de mémoire. En examinant l’évolution du lieu dans une perspective chronologique, nous nous pencherons sur les questions suivantes : comment expliquer la paralysie qui a frappé le processus commémoratif à Babi Yar à l’époque soviétique ? Dans quelle mesure Babi Yar demeure-t-il de nos jours un lieu de mémoire problématique ? Quels facteurs, liés à l’histoire complexe du lieu, peuvent expliquer cela ? Au cœur de cette recherche se situe un constat : à Babi Yar plus qu’ailleurs, on observe une superposition de « strates mémorielle », correspondant aux étapes successives d’utilisation du lieu, dont le périmètre se trouve défini de manière d’autant plus large qu’il englobe une grande variété de « strates ». Nous tenterons donc d’analyser les effets de cette pluralité mémorielle sur la commémoration, ainsi que la manière dont cette pluralité a été tantôt occultée, tantôt exacerbée par des politiques commémoratives servant des intérêts particuliers parfois contradictoires.

1.        Un massacre de sept cents jours


Le nom de Babi Yar évoque dans la mémoire collective le massacre de 33 771 Juifs de la ville de Kiev, les 29 et 30 septembre 1941, tragique apogée de la « Shoah par balles » en Ukraine. Babi Yar est toutefois un lieu de mémoire pluriel, ayant connu plus d’une vague d’exécutions, et qui ne saurait se résumer à ces deux journées sanglantes. Dans leur remarquable étude consacrée à la topographie historique de ce lieu, Vitali Nakhmanovitch et Tatiana Evstafieva observent :

En fait, il s’agit d’une série d’actions séparées, conduites de manière ininterrompue en l’espace de deux ans par plusieurs organes répressifs, à diverses échelles, à l’encontre de différents groupes de civils, […] et, ce qui n’est pas négligeable, en différents endroits, bien que dans le périmètre d’un quartier de taille relativement limitée (Nakhmanovič & Evstaf’eva, 2004, 84).

Il ne paraît pas inutile de revenir plus en détail sur la chronologie des évènements en question. L’Ukraine se trouvait en première ligne lors de l’attaque allemande du 22 juin 1941 sur l’URSS. Dès le 19 septembre, Kiev, désertée par ses cadres soviétiques et partiellement évacuée, tombait aux mains des nazis. Le 24 septembre et les jours suivants, le centre-ville de Kiev fut détruit par une série d’explosions causées par des mines dissimulées par le NKVD soviétique, provoquant de violents incendies durant une semaine. Les Juifs, identifiés par la propagande antisémite comme étant de mèche avec les communistes, furent pointés du doigt par les autorités d’occupation comme principaux responsables de l’incident, qui offrit un prétexte tout trouvé pour lancer une vague de répressions. Le 28 septembre, une directive allemande placardée à travers la ville enjoignait aux Juifs de se présenter le lendemain matin à un point de rassemblement donné, dans le quartier de Loukianivka, avec leurs papiers, objets de valeur et des vêtements chauds, sous peine d’être fusillés. La majorité des Juifs, convaincus qu’on allait les déporter, se résignèrent à cette perspective, et se présentèrent le jour dit (Berkhoff, 2004, 30-33).

Babi Yar, un large ravin de 50 mètres de profondeur et 2,5 kilomètres de long situé au nord-ouest de Kiev, semble avoir été rapidement identifié par les nazis comme un lieu commode d’exécutions. Ironiquement, le ravin était bordé d’une série de cimetières, incluant un cimetière juif. D’après certains témoignages, la population tsigane de la ville fut fusillée à Babi Yar dès les premiers jours d’occupation ; dès le 27 septembre, des Juifs et des prisonniers de guerre soviétiques y étaient emmenés par centaines pour être exécutés (Nakhmanovič & Evstaf’eva, 2004, 85-102). Ce fut donc à Babi Yar que furent conduits sous escorte les quelques 33 000 Juifs convoqués le 29 septembre : au terme d’un parcours au cours duquel ils étaient successivement dépouillés de leurs bagages et objets de valeur, déshabillés, puis roués de coups, ils atteignaient le bord du ravin, où ils étaient abattus au-dessus du gouffre par les troupes SS. Les exécutions, interrompues en fin de journée, reprirent le lendemain (Berkhoff, 2004, 67-68).

Au cours des deux années suivantes, Babi Yar fut le théâtre de maintes vagues d’exécutions, qui se succédèrent avec seulement de brefs moments de répit. Pendant l’automne et l’hiver 1941-1942, plus de huit cents malades mentaux des hôpitaux voisins furent gazés et enterrés à Babi Yar ; plusieurs groupes de quelques centaines d’otages, pris au hasard parmi la population civile en représailles d’actes de sabotage, furent également fusillés. De nombreux Juifs, prisonniers de guerre, komsomols et autres activistes soviétiques furent également été assassinées à Babi Yar cet hiver-là – pour la plupart dans une tranchée anti-tanks située près du ravin (Nakhmanovič & Estaf’eva, 2004, 128-134).

Au printemps 1942, la fonction punitive de Babi Yar fut pérennisée par la construction du camp de concentration de Syrets, à quelques centaines de mètres du ravin, où les exécutions continuaient de se succéder. Chaque semaine amenait de nouveaux arrivages de victimes, transportées par camions depuis la ville et gazées ou fusillées dans le ravin, s’ajoutant au contingent régulier de cadavres fourni par le camp de Syrets, où des milliers de prisonniers de guerre, communistes et résistants étaient détenus dans des conditions atroces. Au cours des quelque dix-huit mois d’existence du camp, la cruauté du commandant SS Paul Radomski causa ainsi la mort de milliers de détenus, enterrés à proximité du camp (Nakhmanovič & Estaf’eva, 2004, 136-142). Parmi les victimes les plus célèbres de Babi Yar, on trouve Olena Teliha, poétesse nationaliste ukrainienne de renom, exécutée à Babi Yar en février 1942, ainsi que les joueurs de l’équipe de football Dynamo de Kiev, fusillés pour avoir refusé de céder à l’équipe allemande adverse le prestige de la victoire au terme du « match de la mort », en août 1942.

Ce tragique chapitre de l’histoire de Babi Yar se referma avec la retraite des troupes allemandes, à l’automne 1943. Sentant l’Armée Rouge approcher, les nazis cherchèrent, ici comme ailleurs, à faire disparaître toute trace matérielle de leurs crimes. En août 1943, une centaine de détenus du camp de Syrets furent réquisitionnés pour une tâche d’un type particulier, entourée du plus grand secret : au fond de Babi Yar, ils furent chargés d’ouvrir une à une toutes les fosses communes, contenant des dizaines de milliers de cadavres, et de brûler ceux-ci sur de larges bûchers, avant de disperser alentours les cendres et les os brisés en morceaux. Le 28 septembre 1943, alors que le travail de liquidation s’achevait, un groupe de prisonniers, sentant leur propre fin approcher, décidèrent de prendre la fuite ; dix-huit d’entre eux survécurent et purent ainsi témoigner. Fin octobre, les derniers détenus du camp de Syrets étaient évacués vers l’Allemagne (Nakhmanovič & Estaf’eva, 2004, 181-185).

2.        Babi Yar sous la chape de silence stalinienne


Après la libération de Kiev en novembre 1943, une Commission d’État extraordinaire fut chargée d’identifier les principaux sites d’exécutions de masse. Sur la base de témoignages, elle établit qu’à Kiev, 195 000 citoyens soviétiques avaient trouvé la mort, dont plus de 100 000 à Babi Yar ; par ailleurs, plus de 25 000 civils et prisonniers de guerre soviétiques avaient été enterrés dans la tranchée anti-tanks et sur le territoire du camp de Syrets (Evstaf’eva, 2007, 277). Ce rapport, subversif par l’ampleur des pertes qu’il dévoilait, fut rapidement censuré, mais néanmoins présenté comme élément d’accusation lors du procès de Nuremberg[2]. Dans la mémoire collective, Babi Yar resta marqué d’un sceau tragique. Dès la libération, nombreux furent ceux qui se précipitèrent pour explorer l’endroit : parmi eux, un reporter du New York Times, qui dévoila en novembre 1943 l’horreur des crimes commis à Babi Yar sur la scène internationale. Un autre visiteur de Babi Yar était le poète soviétique juif Ilya Ehrenbourg – coauteur avec Vassili Grossman du « Livre noir », collection de témoignages de rescapés du génocide juif, dont la publication fut censurée par la suite – qui dédia en 1944 un sombre poème à Babi Yar. Symbole de l’Holocauste autant que du martyre de Kiev, le ravin semblait alors prêt à devenir un important lieu de mémoire. Sous la direction de l’architecte Alexandre Vlassov, un projet de monument en hommage aux victimes de Babi Yar fut esquissé après la guerre, doté d’un financement public, puis, inexplicablement, l’initiative fut abandonnée (Platonov, 1997).

C’est que, rapidement, des vents contraires en provenance de Moscou s’étaient levés, reléguant Babi Yar à l’arrière-plan. Dans le culte officiel de la Grande guerre patriotique, tel qu’il fut élaboré après 1945 sous la poigne autoritaire de Staline, Kiev était identifiée comme l’une des douze « villes-héros » de l’URSS - un titre difficilement compatible avec le récit du martyre de la ville, abandonnée par ses chefs et mise à feu et à sang deux années durant par l’occupant. Par ailleurs, dans la hiérarchie officiellement en vigueur, les victimes de Babi Yar occupaient le bas de l’échelle : les prisonniers de guerre ayant survécu aux atrocités des camps de concentration allemands furent qualifiés de « traîtres à la patrie » et déportés derechef vers les camps du Goulag ; les nationalistes ukrainiens, ayant combattu contre deux occupants à la fois, connurent le même sort ; quant aux Juifs, leur prétendue soumission face à l’ennemi suscitait des soupçons, et la politique antisémite d’État, qui fit rage dès la fin des années 1940 avec la campagne contre le « cosmopolitisme » laissait peu de place à une reconnaissance officielle de l’Holocauste.

C’est dans ce contexte pour le moins défavorable qu’il s’agit de considérer le sort que connut Babi Yar entre 1943 et 1961. De 1943 à 1949, à l’emplacement du camp de concentration de Syrets s’élevait un camp de prisonniers de guerre allemands. Alentours, la ville renaissait peu à peu de ses cendres : de nouvelles rues furent tracées autour de Babi Yar dans les années 1950, et le quartier de Syrets se couvrit bientôt d’habitations. Dans la planification des travaux, les enjeux mémoriels furent relégués au second plan ; et malgré plusieurs surprises macabres (telles que la découverte de restes de prisonniers de guerre exécutés près du camp de Syrets, en 1964, ou l’ouverture en 1968 d’une fosse contenant les corps de trois cent otages), le quartier continua de se développer. Un autre enjeu lié à l’urbanisation du quartier était la construction de voies de communication. Il s’agissait avant tout de relier le quartier de Syrets, situé au-delà de Babi Yar, au centre de Kiev, et de relier par une route périphérique les quartiers voisins de Syrets et de la Kourenivka, séparés par un large talweg[3] du ravin (Nakhmanovič & Estaf’eva, 2004, 193-195).

Une solution radicale fut adoptée pour pallier ces insuffisances, à l’issue d’un processus décisionnel autoritaire typique de l’époque stalinienne, qui trahissait une volonté claire de liquider symboliquement Babi Yar. En mars 1950, la décision fut prise de procéder au comblement progressif du ravin, et ce, afin de remplir commodément deux objectifs. D’une part, l’usine de briques voisine pourrait utiliser Babi Yar comme zone d’enfouissement de ses déchets de production, sous forme de pulpe argileuse – une solution pratique et peu coûteuse. D’autre part, sur le terrain ainsi gagné, des routes pourraient aisément être tracées. L’aspect éthique de cette décision ne fut aucunement pris en considération, et on convint de combler jusqu’au niveau du sol les talwegs sud de Babi Yar, à l’endroit même où avaient eu lieu les exécutions. Sur le plan technique également, de sérieuses négligences furent commises par des responsables locaux plus soucieux d’économies que de sécurité. La digue de terre qui fut construite, peu coûteuse mais offrant une faible résistance, fut bientôt fragilisée du fait de l’inefficacité du système de drainage d’eau. En quelques années, Babi Yar se transforma en un vaste marais à la surface duquel s’accumulaient en hiver de larges quantités d’eau, provoquant de fréquentes inondations (Nakhmanovič & Evstaf’eva, 2004, 195-200).

Cette expérience sacrilège connut un dénouement tragique, lorsque, le 13 mars 1961, la digue céda sous le poids de la pulpe et de l’eau accumulées, déversant en direction du quartier de la Kourenivka, situé en contrebas, un torrent de boue de plus de quatre mètres de haut, qui inonda une surface de près de trente hectares et coûta la vie, selon les données officielles, à 145 personnes. L’ampleur réelle de la catastrophe demeure toutefois sujette à débat. Les conséquences tragiques de l’accident furent tenues secrètes, et l’on interdit toute commémoration en l’honneur des victimes, qui furent enterrées dans différents cimetières afin de minimiser l’ampleur du drame. Il fallut attendre 1991 pour qu’un monument soit érigé à leur mémoire. Par ailleurs, l’aplanissement de Babi Yar se poursuivit : un parc de 118 hectares fut construit sur le terrain ainsi gagné et la route reliant les quartiers de Syrets et de la Kourenivka fut tracée. En 1962, le cimetière juif voisin de Babi Yar fut liquidé afin d’accueillir un complexe sportif, ainsi qu’une station de télévision. Sur le territoire d’un autre cimetière attenant à Babi Yar, une antenne de télévision de 385 mètres de haut fut élevée (Nakhmanovič & Estaf’eva, 2004, 201-203).

3.        Des voix s’élèvent pour briser le silence


Cependant, ces divers changements ne restèrent pas sans réaction de la part de l’opinion publique. Dès les années 1950, le dissident ukrainien Viktor Nekrassov s’élevait contre la décision de combler le ravin et d’en faire un parc. La catastrophe de la Kourenivka donna l’impression d’un châtiment divin punissant l’atteinte à la mémoire des cent mille victimes de Babi Yar, dont les cendres avaient littéralement été enfouies sous quatre millions de mètres cubes de déchets. Ce fut en 1961 que le poète Evtouchenko écrivit ses célèbres vers dédiés à Babi Yar, publiés au gré d’un assouplissement de la censure, constituant une ferme condamnation de l’antisémitisme passé comme présent. Son appel éveilla la mémoire enfouie de ce lieu, et sembla briser le sceau de silence qui pesait sur l’histoire de Babi Yar ; toutefois, le sujet restait indésirable aux yeux des autorités soviétiques, et Evtouchenko fut bientôt soumis à une critique sévère de la part du régime. Khrouchtchev lui reprochait ainsi de ne présenter dans son poème que les victimes juives, et d’inventer une « question juive » qui n’existait pas en Union Soviétique (Evtouchenko, 2012, 82). La 13ème symphonie de Dmitri Chostakovitch, composée sur la base de ce poème en 1962, connut les mêmes difficultés. Alors qu’on menaçait de l’interdire, le poète consentit in extremis à composer des vers mentionnant le martyre des victimes russes et ukrainiennes à Babi Yar, afin d’enlever sa spécificité juive au texte (Evtouchenko, 2012, 55). Toutefois, en dépit de leur succès retentissant à Minsk et à Moscou, ni le poème, ni la symphonie ne furent autorisés à Kiev, où Babi Yar constituait toujours un thème tabou (Burakovskyi, 375).

En 1966, l’écrivain Anatoli Kouznetsov, témoin des années d’occupation à Kiev, parvint quant à lui à publier son roman-document Babi Yar dans la revue populaire Iounost’ – non sans avoir dû au préalable en expurger tout le contenu « anti-soviétique » pour en faire un roman purement anti-fasciste, qui réfutait aux yeux des autorités soviétiques le scandaleux poème de Evtouchenko (Kuznetsov, 2008, 6). En tout, le roman fut amputé de près d’un quart de son contenu, laissant de côté des questions embarrassantes telles que les répressions staliniennes, la responsabilité des autorités dans la débâcle face à l’armée allemande, ou encore l’oubli dans lequel Babi Yar avait sombré après la guerre. Cependant, le roman, publié à plus de deux millions d’exemplaires, joua un rôle-clé dans la réhabilitation de Babi Yar en tant que lieu de mémoire.

À la faveur du « dégel » initié par Khrouchtchev, dès le début des années 1960, Babi Yar attira un nombre croissant de visiteurs juifs, ukrainiens, russes ou polonais, désirant honorer la mémoire des défunts. En 1966, en l’honneur du 25ème anniversaire de la tragédie, une commémoration informelle eut lieu à Babi Yar, sur l’initiative de jeunes Juifs et soutenue par des dissidents ukrainiens tels que Nekrassov et le nationaliste Ivan Dziouba. À cette occasion, ce dernier prononça un discours condamnant toute forme de haine interethnique et appelant Juifs et Ukrainiens à commémorer ensemble leur « tragédie commune »[4]. Le rassemblement, illicite, fut dispersé par la police. Néanmoins, le caractère informel, et donc illégal, de ces commémorations finit par attirer l’attention des autorités de la ville sur la nécessité de combler l’embarrassante lacune mémorielle que représentait l’absence de monument à Babi Yar.

En 1965, un concours architectural avait été lancé pour la réalisation d’un mémorial en hommage aux victimes du fascisme à Kiev. Le monument était appelé à « refléter artistiquement l’héroïsme et la volonté inflexible d[u] peuple [soviétique] dans le combat pour la victoire des grandes idées du communisme » (Burakovskyi 2011, 376). Cependant, aucun des projets présentés n’obtint l’agrément des autorités, réticentes à l’idée de donner une représentation visuelle à cette tragédie longtemps tue, et refusant toute symbolique juive. Un comité loyal au régime fut donc chargé d’élaborer le monument dans le style du réalisme soviétique. Une pierre fut posée à Babi Yar en octobre 1966 annonçant sa construction prochaine. Il fallut toutefois attendre juillet 1976 – soit près de 35 ans après les évènements de septembre 1941 – pour que le monument promis voie le jour (Platonov, 1997). Sur le terrain gagné grâce à l’aplanissement du ravin, une monumentale sculpture dédiée aux « citoyens soviétiques et soldats et officiers de l’Armée Rouge prisonniers de guerre, fusillés par les fascistes allemands à Babi Yar » fut finalement inaugurée. Aucune mention n’était faite de l’identité juive de la majorité des victimes, en ligne avec l’interprétation officielle de la « Grande guerre patriotique », amalgamant sans distinction tous les groupes de victimes civiles et niant toute spécificité au génocide juif.

Si Babi Yar recevait ainsi une reconnaissance officielle en tant que lieu de mémoire légitime, il s’agissait en réalité d’une prise de contrôle par le régime du processus commémoratif, d’une « monopolisation » de la mémoire du lieu, qui ne pourrait désormais être définie qu’au sein du cadre strict offert par la doctrine officielle, bannissant toute interprétation divergente.

4.        Babi Yar : un lieu de mémoires plurielles en quête d’unité


Le déclin du régime soviétique permit l’avènement de profonds changements dans le domaine symbolique et mémoriel et inversa radicalement la tendance. En 1991, le cinquantième anniversaire de la tragédie fut commémoré de manière à la fois officielle et populaire, et les célébrations, qui durèrent une semaine, semblèrent sceller la réconciliation de la communauté juive avec le peuple ukrainien. Elles furent suivies d’un premier flux de publications sur Babi Yar et de l’établissement d’un monument en forme de menora, inauguré par Leonid Kravtchouk, premier président de l’Ukraine indépendante (Burakovskyi, 2011, 379). Il fut installé à un kilomètre au nord du monument soviétique, sur le territoire de l’ancien cimetière juif : les auteurs du projet avaient en effet adopté une interprétation historique minoritaire concernant la localisation du massacre, afin de se distancier de l’encombrant héritage mémoriel soviétique.

Toutefois, rapidement, ce lieu de mémoire tout juste sauvé de l’oubli fit l’objet d’une prolifération d’initiatives émanant des groupes les plus divers, chacun prétendant s’arroger l’exclusivité du statut de victime et dominer l’espace commémoratif. Ce processus fut favorisé par la politique indécise du nouvel État ukrainien, faisant preuve de peu d’initiative sur ce douloureux et complexe chapitre de l’histoire nationale. Si le nouveau régime montrait peu d’empressement à se saisir de ce sujet, c’est que l’heure était plutôt à la glorification de la nation, définie en termes ethniques ; et dans la grande narration du peuple ukrainien combattant le joug russe/soviétique, le génocide du peuple juif n’avait aucune place. Pire, il menaçait de concurrencer le « génocide » par la faim perpétré, selon l’interprétation officielle, par le régime stalinien à l’encontre du peuple ukrainien en 1932-33. De plus, si des centaines de résistants du mouvement nationaliste OUN avaient trouvé la mort à Babi Yar, le débat concernant la collaboration de la police auxiliaire ukrainienne au massacre du 29 septembre 1941 continuait d’embarrasser la droite nationaliste.

Au cours de la décennie suivante, une multitude de monuments virent le jour sur le territoire de Babi Yar, dont les contours étaient définis de manière d’autant plus large qu’il incorporait des strates mémorielles diverses. En 1992, une croix fut élevée en hommage aux 621 résistants nationalistes ukrainiens exécutés à Babi Yar, parmi lesquels se trouvait la poétesse Olena Teliha, dont le nom fut donné en 1993 à la route attenante. De 1991 à 2000, des monuments en hommage aux détenus du camp de Syrets, aux joueurs de l’équipe de football Dynamo, aux patients de l’hôpital Killovska, ainsi qu’à des religieux orthodoxes ayant trouvé la mort à Babi Yar, furent élevés en divers endroits. Vint par la suite s’y ajouter un monument en hommage aux enfants morts à Babi Yar, en 2001. Une stèle fut posée non loin du monument soviétique, en 2005, en mémoire des 3 millions d’Ostarbeiter, ces ukrainiens déportés par les nazis pour travailler en Allemagne. Enfin, une pierre fut posée, au sein du même périmètre, signalant qu’un monument en hommage aux « victimes de l’Holocauste des Roms » s’y élèverait bientôt – cependant, faute de financement, le projet est resté jusqu’ici lettre morte, et la pierre a été détruite par des vandales en juillet 2011. À cette longue liste, on peut ajouter les deux monuments élevés en 1991 et en 2006 aux victimes de la catastrophe de la Kourenivka, une autre douloureuse strate mémorielle du lieu, intimement liée dans la mémoire locale à Babi Yar.

De toute évidence, l’installation du monument soviétique, qui avait prétendu représenter la tragédie commune, n’avait fait qu’exacerber le besoin de chaque communauté d’honorer ses morts séparément. Toutefois, ce faisant, s’opérait un processus de pluralisation mémorielle qui n’allait pas sans nuire à la cohérence et à l’intégrité du lieu de mémoire. Le rôle de l’État ukrainien dans ce processus n’est pas anodin : de par sa passivité et l’absence d’une politique mémorielle cohérente, il encouragea pendant longtemps la parcellisation de ce lieu de mémoire. Les enjeux mémoriels liés à Babi Yar, laissés à l’initiative privée, n’occupaient que peu de place dans les priorités de l’État, comme le prouve l’absence de débat ayant entouré la construction de la station de métro « Dorohojytchy », en 2000. Creusée à l’emplacement même du ravin et à deux pas du monument soviétique, la nouvelle station fut construite suite à une étude menée par la firme Kyïvproïekt, ayant opportunément choisi d’adopter une interprétation historique minoritaire – celle de Alexandre Chlaen (auteur de l’étude Babi Yar, Kiev, 1998) – voulant que les exécutions de Juifs aient eu lieu sur le cimetière juif, à un kilomètre plus au nord. Chlaen lui-même reconnut toutefois en 2002 que la ligne de métro, en traversant Babi Yar, passait littéralement « sur les os » de dizaines de milliers de victimes (Nakhmanovič & Evstaf’eva, 2004, 64).

Jusqu’alors silencieuse, l’opinion publique se réveilla en 2001, lorsqu’un nouveau projet, la construction d’un centre culturel-communautaire juif « Héritage », à deux pas du monument soviétique, menaça de dénaturer de manière définitive la vocation commémorative du lieu. Le projet, financé par une organisation juive américaine, prévoyait la construction d’un centre incluant non seulement des musées et un centre de recherche, mais également une salle de théâtre, des cafés, ateliers, classes et magasins, sur une surface d’un hectare. Accepté par la ville de Kiev en avril 2001, il rencontra une forte opposition de la part d’une partie de l’opinion publique, considérant qu’une nouvelle construction sur ce lieu de mémoire était inacceptable : l’idée qu’on puisse venir s’amuser, danser ou écouter de la musique sur le lieu d’une telle tragédie leur paraissait sacrilège. La polémique enfla, prenant des accents d’antisémitisme. Le projet fut donc mis en veille et, le 1er mars 2007, dans un souci de préservation de la paix interethnique, le président Viktor Iouchtchenko émit un décret prévoyant l’attribution à Babi Yar du statut de territoire protégé (zapovidnik) et le plaçant sous contrôle de l’Institut ukrainien de la mémoire nationale. L’IUMN, cependant, constituait l’un des piliers idéologiques du nouveau régime nationaliste établi par la Révolution Orange, dédié au développement du patriotisme et à la commémoration des sacrifices passés du peuple ukrainien. De plus, comme le souligne Burakovskyi (2011, 383), le nouveau statut de Babi Yar excluait toute nouvelle construction sur le site, semblant offrir un cadre idéal à la perpétuation du statu quo mémoriel, voire à l’appropriation du lieu par la droite nationaliste. Le changement d’orientation du régime, suite à la victoire de Yanoukovitch, en 2010, sembla toutefois modifier la donne : alors que l’heure n’était plus à une politique nationaliste effrénée, les commémorations du soixante-dixième anniversaire de la tragédie furent l’occasion de nouvelles promesses concernant la construction d’un mémorial. Au cours de la cérémonie, à laquelle furent conviés des dignitaires de nombreux pays, la première pierre du musée « Babi Yar », financé par la communauté juive et des mécènes, fut posée. Reste à savoir si ce geste symbolique sera accompagné d’une volonté politique réelle, sans laquelle ce nouveau projet, comme tant d’autres avant lui, risque de rester lettre morte.

À l’heure actuelle, Babi Yar demeure donc un lieu de mémoire problématique, manquant de cohérence, peu lisible pour le visiteur, et qui, par la profusion même des initiatives mémorielles, peine à remplir sa fonction commémorative. Le principal problème laissé sans réponse tient à l’absence de consensus concernant la localisation des exécutions du 29-30 septembre 1941. L’existence d’interprétations historiques divergentes à ce sujet, et l’absence de prise de position officielle, ont conduit à une dispersion des initiatives commémoratives sur un vaste territoire qui s’est par ailleurs fondu dans la ville au fil du temps. Le visiteur averti, qui désire faire le tour des différents monuments présents sur ce territoire, à moins de posséder une carte précise de l’endroit, se perdra facilement dans le dédale de rues et d’habitations qui recouvre à présent l’ancien camp de Syrets et les abords de Babi Yar. Quant au ravin lui-même, si une partie de ses pentes rocheuses subsiste, au-delà de l’ancien cimetière juif où a été élevé le monument Menora, il est pour l’essentiel devenu un vaste parc planté d’arbres, où les mères de famille viennent promener leurs enfants et quelques sportifs font allègrement leur jogging, ignorants du sombre passé de ce lieu.

Conclusion


Babi Yar est un lieu de mémoire aux identités multiples : reconnu comme l’un des symboles de l’Holocauste, c’est également un lieu de commémoration pour de nombreux groupes de la société ukrainienne actuelle. Cette multiplicité aurait pu contribuer à unir ces différentes communautés autour de la mémoire d’une souffrance commune. Dans le contexte de la création d’une nouvelle identité nationale, Babi Yar aurait pu devenir le symbole du martyre du peuple ukrainien, dans toutes ses composantes nationales, sous le joug nazi, tout comme le Holodomor, la famine artificielle causée par Staline, avait été adopté comme symbole de l’oppression soviétique. Ou encore, dans une approche moins nationalisée de la mémoire, on aurait pu faire de Babi Yar un lieu de mémoire invitant à la réflexion sur des problématiques universelles telles que l’intolérance ou, comme s’exprime Hannah Arendt, la « banalité du mal » en chacun de nous.

Toutefois, plus de sept décennies après la tragédie, force est de constater que Babi Yar demeure un lieu de mémoires plurielles, concurrentielles. Malgré l’abondance apparente de monuments, le poids d’un demi-siècle de silence continue de peser sur ce lieu. Certes, l’État ukrainien a enclenché un nécessaire processus de libéralisation de la mémoire, laissant le champ libre à divers groupes désireux de s’emparer de Babi Yar pour en faire un espace de recueillement. Cependant, en se désintéressant du processus commémoratif, et en renouant avec un cocktail de pragmatisme et d’idéologie étatique caractéristique de l’ère soviétique, le nouveau régime a fait de Babi Yar un espace privatisé, fragmenté et manquant de cohérence. Seule l’intervention de l’opinion publique a permis, sinon d’inverser cette dangereuse tendance, du moins de faire prendre conscience aux autorités de la nécessité de reprendre l’initiative dans ce domaine.

Bibliographie


Berkhoff, K. C. (2004). Harvest of Despair : Life and Death in Ukraine under Nazi Rule, Cambridge : MA, Belknak Press.

Burakovskyi, A. (2011). “Holocaust Remembrance in Ukraine : Memorialization of the Jewish Tragedy at Babi Yar”, Nationalities Papers, Vol 39, n°3, pp.371-389.

Evstaf’eva, T. (2007). « Tragedija Bab’ego Jara », Druha Svitova Vijna i dolia narodiv Ukraïny, Materialy 2-ï Vseukraïnskoï naoukovoï konferentsiï, 30-31 žovtnia 2006, Kiev : Vneštorgizdat.

Evstafieva, T. (2012). “Babij Jar : poslevoennaja istorija mestnosti”, Babyn Jar : Masove ubyvstvo I pam’jat’ pro n’oho, Materialy mižnarodnoï konferentsiï, 24-25 žovtnja 2011 r., Kiev : Ukraïnskyj Tsentr vyvčennja istoriï Holokostu, pp.21-31.

Evtušenko, E. (2012). Ja prišel k tebe, Babij Jar. Istorija samoj znamenitoj simfonii XX veka, Moscou : Tekst.

Kuznetsov, A. (2008 [1988]). “Babij Jar, Kiev, « Sammit-kniga »”, in Levin, N., The Jews in the Soviet Union since 1917, New York, London : New York University Press, Volume II : Paradox of Survival.

Nakhmanovič, V., Evstaf’eva, T. (2004). Babij Jar : Čelovek, vlast’, istorija, Dokumenty i materialy, Kniga 1. Kiev : Vneštorgizdat, Istoričeskaïa topografija, khronologija sobytij.

Platonov, V. (1997). « Tragedija o tragedii », Zerkalo Tyžnia, n°39.

Site internet du Comité « Babi Yar » (« Comité public pour la commémoration de la mémoire des victimes de Babi Yar »), http://www.kby.kiev.ua

[1] La traduction française est de Paul Chaulot : Evtouchenko, Eugène, « Babi Yar ou le ravin des bonnes femmes », Trois minutes de vérité, R. Juillard (1963), Paris, p.46.

[2] Ce rapport fut soumis lors de la conférence de Nuremberg et figure dans les actes officiels : Nuremberg Trial Proceedings, Vol. 7, 61e jour, 18 février 1946, p.555, http://avalon.law.yale.edu /imt/02-18-46.asp.

[3] Ce terme désigne les « vallons » en lesquels se ramifiait alors le ravin, formant autant de « branches » secondaires issues du ravin principal.

[4] “Babi Yar is a tragedy for all mankind, but it happened on Ukrainian soil. And, therefore, a Ukrainian has no more right to forget it than a Jew has. Babi Yar is our common tragedy, a tragedy for both the Jewish and the Ukrainian nation” (“ Babi Yar address by I. Dzyuba”, in Brumberg, A. (ed.) (1970), In quest of justice : Protest and Dissent in the Soviet Union Today, Londres : Pall Mall Press, p.203).

 

Article publié en version papier aux Presses universitaires de Louvain dans le n° 12 de la revue Émulations  : Anthropologie historique des violences de masse.


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Volume édité avec le soutien du Fonds FIPE de L'Assemblée générale des étudiants de Louvain (AGL).