résistance(s) et vieillissement(s)

Éditorial. Conjuguer résistances et vieillissements 

Par Blanche Leider & Thibauld Moulaert
Mis en ligne le 16 mai 2014
Formats disponibles : HTML | Papier | PDF

La thématique de ce numéro est née de la volonté de mener une réflexion conjointe sur ces deux termes : résistances et vieillissements. Que pouvait-on dire des résistances quand l’avancée en âge situe l’individu dans la catégorie d’aîné, comment l’appréhender au-delà de différents clichés ou images simplificateurs que sont notamment la figure de la personne âgée imbuvable, absolument ingérable (« tatie Danielle »), ou à son opposé celle d’une personne âgée amorphe, totalement malléable ? Ce qu’il ressort des dix contributions de ce numéro, c’est que les résistances dans l’avancée en âge s’expriment au moins à deux niveaux : comme expériences, vécues au quotidien ou dans un passé raconté, et comme espace de positionnement de soi par rapport à autrui ou par rapport à des représentations sociales, dans une lutte pour maintenir sa valeur, sa spécificité, que ce soit à ses propres yeux ou aux yeux des autres.

Les deux premiers articles du numéro se focaliseront sur ces questions du point de vue du care. Dans le premier Arnaud Campéon, Blanche Le Bihan et Isabelle Mallon s’intéressent aux personnes diagnostiquées comme souffrant de la maladie d’Alzheimer. Nous y verrons que la résistance s’y manifeste bien en réaction aux deux niveaux décrits ci-dessus : pour ces malades, il s’agit à la fois de lutter contre des étiquettes (dépendance, folie, vieillesse) qui se rapportent aussi bien à la vieillesse qu’à la maladie, mais aussi de résister aux incursions concrètes dans le quotidien de certains professionnels (contre la promulgation ou l’interdiction de certaines activités, la mise en place d’aides spécifiques, la prise de traitements médicamenteux). Dans le deuxième article, Blanche Leider s’éloigne de la focale médecin – patient pour se centrer sur la relation entre un parent âgé et ses enfants. Sans qu’il n’y soit omis la question de l’image de soi, ce deuxième texte explorera encore un peu plus la résistance comme une modalité de vivre son autonomie au grand âge. En écho à la première contribution, nous y verrons que les résistances du parent âgé répondent moins à un « projet » de résistance qu’à une modalité d’être qui s’inscrit dans la continuité de soi (continuer à vivre sa vie comme on l’entend) et dans la continuité de ses rapports aux autres (incarnés ici par les enfants). Ces deux articles ont par ailleurs en commun d’introduire une question transversale à l’ensemble des contributions du numéro, à savoir celle de la temporalité de la résistance : la résistance n’est-elle qu’un intervalle, qu’un acte voué à la reddition, à mesure de l’avancée en âge, de la maladie, de l’incursion d’autrui dans la vie quotidienne (que ce soit du corps médical ou de la descendance) ? Si tel est le cas, vaut-elle vraiment la peine d’être prise au sérieux ? Les deux articles apportent une réponse similaire à cette interrogation, en concluant dans le même esprit : bien que ces étiquettes apposées sur les comportements, ces incursions dans la vie quotidienne puissent finir par être acceptées, la résistance vaincue, cela ne signifie pas pour autant la fin de l’autonomie, mais, au contraire, l’apparition d’autres formes de préservation de celle-ci.

Les deux contributions suivantes auront quant à elles en commun de poser la question du collectif, ou de manière sans doute plus marquante, de son absence, dans les différentes résistances dont il sera question tout au long du numéro. Pour ce faire, nous descendrons dans l’échelle des âges chronologiques pour nous intéresser à des populations plus jeunes, que ce soit les mécaniciens et les caissières en seconde partie de carrière (Morgane Kuehni) ou les femmes ménopausées (Cécile Charlap). Dans sa contribution, Morgane Kuehni explore la question des « répertoires de résistance différenciés » des individus. Son approche, résolument sociologique, met en exergue le fait que la résistance et ses formes concrètes sont intrinsèquement liées à l’inscription sociale de celui ou celle qui la manifeste, au collectif qui lui est ou non associé ; en conséquence, on notera des modulations assez différentes des expériences possibles et concrètes de résistance dans l’avancée en âge au prisme du genre. Le deuxième article, quant à lui, nous plongera dans l’expérience des femmes ménopausées. À partir de ce vieillissement féminin par le corps, nous observerons, ici encore, des incursions dans le quotidien des pratiques en termes de stigmate et d’expérience normée, voire imposée. Dans sa contribution, Cécile Charlap souligne l’absence de construction collective d’un discours alternatif à celui du corps médical de l’expérience de la ménopause. Elle y montre alors que c’est par une mise à distance individuelle des représentations que les femmes ménopausées peuvent éventuellement résister à la minoration de l’identité associée à la ménopause.

La réflexion sera ensuite enrichie de deux articles centrés sur le vécu de « jeunes vieux », dont les résistances ont en commun de s’ériger contre la perte de statut associée à l’avancée en âge, au moment du retrait du marché du travail. Dans sa contribution, Hélène Eraly nous fait entrer, par le biais du « marketing senior », dans l’expérience de jeunes retraités, tout à leur combat pour maintenir leur identité, se démarquer d’une représentation du « vieux » (dépendant, oisif, éteint) à laquelle ils ne désirent pas être associés ; une partie d’entre eux suit alors avec intérêt les conseils recueillis dans les « salons seniors ». Dans la deuxième contribution, Soukey Ndoye nous immerge dans le quotidien d’une association de bénévoles seniors, qui assure des missions de conseil et vise à défendre au niveau institutionnel la reconnaissance de l’expérience de ses membres (des cadres retraités) fondée sur leur professionnalisme. Ces deux articles ont en commun de faire état d’une classe d’âge, et plus encore, au sein de cette classe d’âge, d’une catégorie de la population, fortement dotée en capitaux, qui a tout particulièrement à perdre avec l’avancée en âge (au niveau du statut professionnel ou plus généralement dans la diminution de l’autonomie). Pour ces individus, le vieillissement correspond à une forme de déclassement qu’ils redoutent avec d’autant plus de vigueur qu’ils ont été « habitués » à occuper des positions sociales hautes, dans le cours de leur vie.

Cette série d’articles sera clôturée par la contribution d’Isabelle Marchand, Michèle Charpentier et Anne Quéniart, qui se focalisent sur la résistance dans le jeu avec les catégories sociales, éclairant ce phénomène présent par ailleurs en filigrane dans tous les articles l’ayant précédé. En écho au principe bien connu « le vieux, c’est toujours l’autre », nous y découvrirons des femmes âgées qui se recréent du sens, des frontières, pour s’inclure dans le vieillissement désirable, au détriment de ces autres qui représentent un contre-modèle, un repoussoir. En jonglant avec les catégories, cet article met par ailleurs en évidence le rôle que joue le dispositif méthodologique de recherche pour saisir, ou induire quelquefois, les résistances que les enquêtes mettent plus ou moins efficacement à jour. À cet égard, les différentes contributions de ce numéro se positionnent différemment, certaines étant centrées davantage sur l’analyse de discours, d’autres ayant plutôt interrogé les pratiques. Que les auteurs aient choisi l’une ou l’autre, l’important reste d’avoir conscience que la méthode possède ses effets propres sur les données produites, que ce soit en termes de (sur)valorisation de certains éléments consensuels (un(e) interviewé(e) peut-il/elle vraiment se dire « passif/ve » ou se présenter comme « vieux/vieille » quand ces catégories sont associées à des stéréotypes négatifs ?), ou au contraire en termes de mise sous silence (comment par exemple dire, pour l’interviewé(e), et saisir, pour l’interviewer, une expérience de perte de contrôle sur sa vie ou des émotions ?).

Afin de profiter au maximum de la liberté offerte par Émulations, nous avons ensuite fait le choix d’introduire dans ce numéro un dossier exposant des « regards croisés sur l’habitat et le vieillissement ». En constituant ce dossier, nous avons voulu renvoyer dos à dos deux contributions sur l’habitat, dont la confrontation nous a semblé particulièrement riche en enseignements pour les questions qui nous occupent. Dans le premier texte, Cécile Rosenfelder présente un projet d’habitat alternatif, porté par une génération de seniors relativement jeunes (ce que les Anglo-saxons nomment les « jeunes vieux ») qui entrevoient là une troisième voie entre maintien à domicile et institutionnalisation. S’ils conçoivent cette solution pour leurs parents en perte d’autonomie, c’est aussi très clairement pour eux-mêmes qu’ils la justifient en se projetant dans leur propre trajectoire de vieillissement : comme expérience et comme positionnement (l’institution y étant un repoussoir), ce projet incarne bien les deux dimensions de la résistance qui traversent l’ensemble des contributions. Le deuxième texte (Mylène Salles, Yves Couturier) pourrait être présenté comme un « droit de réponse » de la maison de repos : l’institution annihile-t-elle vraiment l’autonomie de ses pensionnaires ? Mylène Salles et Yves Couturier analysent avec beaucoup de finesse les différentes voies par lesquelles l’institution permet (voire soutient) le maintien de l’intégrité de ses résidents en tant que personnes à part entière. On y comprend alors que la résistance n’est pas toujours la « lutte contre », massive et monolithique, mais qu’elle s’incarne souvent dans des figures plus subtiles, faites à la fois d’adhésions et de mises à distance, qui permettent de « jouer avec » l’environnement social, sans être totalement joué par lui, mais sans s’exclure non plus complètement du jeu… Autant de pratiques qui permettent alors à l’individu de « se maintenir » comme sujet.

Ce dernier constat s’exprime dans toute sa splendeur dans le dernier texte que nous vous proposons, l’« entretien avec un chercheur résistant » (Thibauld Moulaert, Marielle Poussou-Plesse) en la personne (ou plus exactement, dans le personnage) de Bernard Ennuyer. Les chercheurs et les acteurs de terrain qui s’intéressent à la question de l’autonomie des personnes âgées ou à leur maintien à domicile connaissent forcément Bernard. Ce « personnage » extraordinaire se situe en effet à la jonction de deux mondes : celui des « professionnels » de l’aide aux personnes âgées d’une part, et celui de la recherche, critique, sur le vieillissement d’autre part. Si son parcours nous apprend comment il s’est détaché d’une voie toute tracée vers une carrière d’ingénieur pour embrasser la cause des aînés, son expérience de vie démontre qu’il a sans cesse oscillé, à la manière du courant alternatif (bel hommage de l’ingénieur à notre thématique de la résistance !), entre l’adhésion et la critique des formes de pouvoir, des discours et des pratiques dédiées à la gestion sociale du grand âge. Marathonien, Bernard est aussi un grand pédagogue quand il prodigue ses trois conseils à l’attention des « jeunes » chercheurs qui liront ce dossier. Si bien qu’au terme de cet édito, nous lui empruntons sa dernière phrase dans laquelle il présente sa position d’expert : « C’est ce que j’essaie de faire à ma petite place quand je suis expert, débattre, dialoguer, confronter des idées et je dis surtout aux chercheurs, ne méprisez jamais les gens qui n’ont pas eu, comme vous, la chance de faire des études ». Puisse en effet ce numéro d’Émulations être une invitation au débat, une invitation à croiser les regards des « gens » et des « chercheurs ». Ou quand la résistance rencontre le respect au détour du vieillissement.

Article publié en version papier aux Presses universitaires de Louvain dans le n° 13 de la revue Émulations  :
Résistance(s) et Vieillissement(s)


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(Prix mentionnés hors frais de port pour la version papier).



Volume édité avec le soutien du Fonds FIPE de L'Assemblée générale des étudiants de Louvain (AGL).