Femmes et écologie

Éditorial. Femmes et écologie

Par Delphine Masset & Éric Hitier
Mis en ligne le 24 mars 2015
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Une petite histoire en guise de préambule - ou les raisons subjectives de ce numéro

Le terme « écologie » constitué à partir des mots grecs « oikos » et « logos » désigne « l’étude des habitats naturels des espèces vivantes[1] ». Or, la racine « oikos », également constitutive du terme «économie», désigne la « maison », historiquement consacrée comme l’espace des femmes. De ce point de vue et pour certains, l’écologie semblerait « naturellement » liée aux « femmes ».

Il est aussi dit de l’écologie qu’elle « souhaite revisiter l’appréhension du monde via une pensée fondée sur les attachements, sur les solidarités de fait entre les vies ». Là aussi, les regards se tournent bien souvent vers les femmes. « Ce qui oppose l’éco-nomie à l’éco-logie, c’est que l’économie calcule alors que l’écologie relie, l’une est quantitative quand l’autre est qualitative[2]. »

Autant de conceptions de l’écologie qui pourraient donner l'impression d'un retour à une féminité consacrée et au foyer. Mais cette féminité serait-elle l'apanage, seul, des femmes ? Tout le monde ne le pense pas. Certains développent une conception plus spirituelle de la féminité (à l'image du yin et du yang) : une féminité qui concernerait les deux sexes. Le retour au foyer, lui non plus, ne serait pas genré. Shannon Hayes dans son livre Radical Homemakers (2010) dit souhaiter impliquer les maris à parts égales dans ce « homemaking ». Mais les risques ne sont pas absents...

Ainsi, si avec l’écologie radicale, il s'agit de retrouver des attachements, de considérer l’activité ménagère comme une création de richesse, de redonner du sens au foyer.... celle-ci cause bien souvent une levée de boucliers constructivistes. Et ce n'est pas un hasard : le risque d'un mauvais partage homme/femme de ce retour au foyer reste présent, ne serait-ce que comme matrice idéologique ou historique...

Mais ne jetons pas de l'huile sur le feu : les écologistes sont en grande majorité acquis à l'idée de l'égalité de traitement. Le quiproquo entre ces deux « camps » n'est donc pas loin...

Mais pourquoi toutes ces craintes autour d’un possible retour au foyer ? Le foyer serait-il un espace déclassé ?

En 1983, Hannah Arendt nous faisait part de la dichotomie sociale et politique suivante, celle de « la division entre le domaine public et le domaine privé, entre la sphère de la polis et celle du ménage, de la famille, et finalement entre les activités relatives à un monde commun et celles qui concernent l’entretien de la vie[3]. »

Cette distinction n'est pas neuve, évidemment. En effet, Annah Arendt précise : « dans la pensée grecque, la capacité d’organisation politique n’est pas seulement différente, elle est l’opposé de cette association naturelle centrée autour du foyer (oikia) et de la famille. (…) En aucun cas la politique ne pouvait se borner à être un moyen de protéger la société. » Autrement dit, la gestion du ménage ou du foyer – pratique – est un préliminaire à une gestion politique – philosophique – de la cité. Si le domaine de la polis est celui de la liberté, le domaine du foyer est celui de la nécessité.

Cette division des espaces sociaux renvoie donc à une hiérarchie : la gestion du foyer serait relative au maintien de l’État, à la protection de celui-ci, tandis que la gestion de la polis renverrait à l’ouverture de l’horizon politique.

Les femmes, historiquement maintenues au foyer[4] – sphère de la nécessité – ont donc souvent pâti de ce déclassement. Voilà pourquoi il y a tant d’affrontements entre les écologistes (plutôt radicaux) et les féministes constructivistes autour de ce « retour au foyer ». Deux options s'affrontent, comme si elles ne pouvaient pas coexister : le « reclassement » du foyer ou celui de la femme.

Introduction – ou les raisons objectives de ce numéro

En quoi la constitution, aujourd’hui, d’un numéro thématique ayant pour sujet « les femmes et l’écologie » peut-elle s’avérer intéressante ? Pourquoi cette association ?

C’est qu’à la croisée de ces deux thématiques existent bien des points d’achoppements. En effet, de nombreux débats existent et animent discrètement les scènes politiques, spirituelles ou encore les trajectoires d’engagement entre les « femmes » et leur supposé lien à la « nature[5] ».

Si de nombreux travaux (Carlson R., d’Eaubonne F., Mies M., Vandana S., Starhawk) ont entrepris le travail d’édification d’une doctrine « écoféministe » et posé les bases d’une réflexion depuis les années 1970, le courant écoféministe n’a jamais cessé d’évoluer et de faire débat. Une synthèse nous semblait donc nécessaire.

Au travers de notre appel à contribution, nous proposions donc aux auteurs d’explorer :

§  L’historique des liens entre mouvements féministes et mouvements écologistes.

§  La démarcation entre écoféminisme et féminisme.

§  Les risques d’essentialisation de la femme (mythification de celle-ci dans sa figure de génitrice et de mère) présents dans certaines branches de l’écologie.

§  Les dominations exercées sur la nature et sur la femme, conséquence d’une même cause : le patriarcat.

§  L’éventuelle participation de l’écologie radicale au renvoi de la femme au foyer.

§  Les rapports aux corps entretenus par le post-féminisme et les questions écologistes que cela pose : dérive libérale de l’utilisation des hormones, de la chirurgie pour modifier les corps.

Les huit contributions exposées dans ce numéro balisent une partie de ces propositions. Elles traitent soit de la femme et de sa prétendue « nature » (1ère partie), soit de l’écologie et de l’engagement des femmes en son sein (2e partie).

Quoi qu’il en soit, elles ont pour effet de dégager toute manifestation d’a priori : au travers de ce numéro, nous voulions continuer à démontrer que la matrice conceptuelle des catégories de « femme » et de « nature » ou des « femmes » et d’» écologie » reposent sur des construits sociaux qu’il s’agit avant tout d’expliciter. Ces catégories sont constitutives d’un ordre social, c’est-à-dire d’un système mettant en place des rapports de forces qui se traduisent dans une attribution des rôles sociaux.

Première partie : « La » nature de « la » femme. Un enjeu lexicologique aux conséquences politiques

Nous avons divisé cette première partie par zones géographiques, les représentations sociales de la nature et de la femme et leur historique étant parfois fort différents.

Le cas de l’Europe :

Anne-Line Gandon, dans son article « Il y a le ciel, le soleil… et la mère. Quand la nature vient au secours de la Mère et du Père » démontre l’existence d’a priori concernant le genre masculin et féminin.

À partir de thèses issues de l'anthropologie, de la psychologie, de la philosophie et de l'écologie politique, cet article explore les liens entre écoféminisme spirituel et psychanalyse lacanienne. Pour Anne-Line Gandon, ces deux courants de pensée partagent une même matrice idéologique : celle d'un fondement dualiste prétendument « naturel » qui régirait l'organisation sociale et psychique des individus. D'une part, la Terre-Mère-Nature, expression de la Loi immanente ; d'autre part, le Ciel-Père-Culture, expression de la Loi transcendante.

Cette thèse novatrice rappelle qu’au discours écoféministe spirituel fait face un discours masculiniste, tout aussi naturalisant. En effet, la perspective de l’écoféminisme spirituel, en mettant au centre la Mère-nature[6], fait écho au discours psychanalytique qui met le Père au centre du système juridique et social… Le risque ? Qu’une organisation binaire de l’ordre social soit réaffirmée au travers de ces deux courants de pensée.

C’est dans cette même veine que la contribution de Ghaliya Djelloul et de Delphine Masset « De l’objet de désir aux sujets désirants. Le féminin sacré et la Mère-nature » s’insère. La déconstruction des associations hâtives entre femme et nature proposée par les auteures permet d’interroger la décapacitation des femmes qui en émerge. En effet, certains archétypes féminins réduisant les femmes à la nature écartent les femmes du pouvoir et de la sphère publique et les placent davantage du côté de la « Culture ».

Delphine Masset dans sa contribution « Le travail de reconfiguration nature / culture du féminin ou le spectre de l’engagement féministe » tente cependant d’envisager une réconciliation, chez la femme, entre nature et culture. Elle propose une palette de réactions ou d’agencements mobilisables par une femme, dans l’édification de sa construction identitaire : les femmes pourront par exemple se mettre en retrait d’une lutte institutionnelle féministe et vivre une forme « d’harmonie intérieure » ou, inversement, organiser le conflit public pour rendre compte d’un conflit intérieur.

Le cas du Brésil :

Les auteurs se sont ici penchés sur le cas des femmes brésiliennes, celles-ci étant en proie à de multiples « invisibilités sociales » renforçant la « naturalisation » des femmes. Le vécu des femmes brésiliennes ainsi que l’histoire du Brésil colonial – fait de traditions liées aux pouvoirs seigneuriaux – sont convoqués afin d’apporter une étude fine de ces invisibilités. L’objectif ? Appréhender la femme brésilienne moderne sous le prisme de la construction identitaire de la femme « coloniale ». Les clichés sont donc étudiés et voués à une certaine déconstruction en vue d’engager un protocole de décolonisation des femmes et de la nature.

Deuxième partie : les femmes dans l’écologie

Les femmes ont-elles un rôle particulier à jouer dans l’écologie ? Font-elles des choix plus « écolos » que les hommes ? Et si oui, pourquoi ?

Autant de questions abordées par Ghaliya Djelloul, Catherine Thomas, Pénélope Mavoungou ainsi que Salma Zouaghi et qui soulèvent leur lot de polémiques. En effet peut-on réellement parler d’une corrélation entre femme et investissement écologique ? Faut-il favoriser les hypothèses essentialistes ou constructivistes pour prendre connaissance de cette réalité ?

Pour Catherine Thomas, il n’y a pas de consensus « naturel » entre féminisme et écologie. Dans son analyse « Accoucher naturellement : un choix écolo ? », l’auteure dessine l’évolution des conceptions, chez les femmes, de l’accouchement naturel et de l’accouchement médicalisé. La mise en place de protocoles médicaux et techniques, propulsant la femme au rang de spectatrice, passive, amène certaines d’entre elles à envisager un retour vers « plus de naturel ». Alors qu’elles choisissaient, en nombre, de médicaliser leur accouchement, de plus en plus des femmes semblent aujourd’hui se tourner vers l’accouchement à domicile. L’acte d’accoucher « naturellement » conduit cependant ces femmes à accomplir un acte militant que toutes ne souhaitent pas.

C’est donc sur une échelle purement individuelle que les femmes choisissent un accouchement médicalisé et qu’elles considèrent celui-ci comme « naturel ». La conception duale du « naturel » ou du « moderne » sera finement explorée dans cet article.

Ghaliya Djelloul, elle, s’intéresse à la manière dont le genre est perçu et vécu chez des femmes engagées dans des collectifs militants écologistes en Belgique francophone. Elle se demande par exemple si les modalités de mobilisation écologiste renforcent l’autonomie des femmes, ou si elles contribuent à les reproduire ? En effet, si écologie rime bien souvent avec autonomie, l’environnementalisme peut aussi suggérer un retour essentialiste à la « féminité ». Basée sur des enquêtes exploratoires menées dans une variété de collectifs dans le sillage de l’écologie politique, Ghaliya Djelloul tente de comprendre comment l’écologie, comme répertoire social de discours et d’actions, est mobilisée par les acteurs-trices sociaux dans leur production du genre, et comment le genre, de ce fait, affecte les formes des pratiques écologistes.

Après avoir relaté l’opinion des féministes essentialistes et constructivistes au sujet de l’écologie, Pénélope Mavoungou étudie le lien qui unit femme et responsabilité environnementale au travers des travaux de Hans Jonas. En effet, l’éthique de la responsabilité proposée par Jonas fait de la femme une actrice centrale de l’écologie politique. Alimentée par les réflexions du philosophe sur la responsabilité environnementale, cette analyse s’attache à étudier les différentes conceptions des courants féministes vis-à-vis de l’éventuelle responsabilité de la femme dans la gestion de l’environnement.

Cette section s’ouvre sur une question : les femmes sont-elles susceptibles d’être plus écologistes ? Autre auteure, autre regard : celui de Salma Zouaghi qui nous propose de nous pencher sur les modes de consommation féminins et leurs raisons intrinsèques. L’article « Sentiment de lassitude et changements de mobilier domestique » s’attarde sur les multiples paramètres (pulsions socioculturelles, tendances à la surconsommation et soucis écologiques) qui influencent le choix des femmes. Il tend à déconstruire l’idée selon laquelle il y aura un mode de consommation féminin, et un rapport à l’écologie qui lui correspond. Se basant sur les résultats d’enquêtes quantitatives, l’auteure distingue deux catégories de femmes, avec pour chacune de ces catégories une vision et une explication « phénoménologique » à une consommation de mobilier bien particulière.

Au long de ce numéro d'Émulations, le lecteur pourra donc évaluer le lien entretenu entre femmes et écologie au travers de huit contributions et une interview, que le hasard veut toutes féminines. Le grand nombre de ces contributions n'est pas sans intérêt : il permet de retracer l’extrême multiplicité des regards portés sur les femmes, la nature et les liens entre femmes et écologie. Cette multitude est là, nous l’espérons, pour alimenter notre capacité à faire coexister – sans les opposer – toutes ces « natures » différentes, tout en identifiant les risques de « naturalisation » du réel. Bonne lecture !

[1] Zin Jean, « Qu'est-ce que l'écologie-politique ? », Écologie & politique 2/2010 (N°40), p. 41-49.

[2] Idem.

[3] Arendt Hannah., Condition de l’homme moderne, Paris : Pocket, 1983, p.66.

[4] En se spécialisant dans le travail de soin, de protection, de transmission et de gestion, tandis que les hommes se réservaient aux activités culturellement valorisées, relevant de la sphère de la création.

[5] Nous préférons ajouter ces guillemets puisqu’une bonne partie du débat réside précisément dans le travail de catégorisation de ces concepts.

[6] Plus précisément : qui met la nature faite Mère au centre non seulement de la spiritualité mais aussi des pratiques sociales, puisque ce dévouement pour la mère doit engendrer un changement de civilisation.


Article publié en version papier aux Presses universitaires de Louvain dans le n° 14 de la revue Émulations  :
Femmes et écologie


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Volume édité avec le soutien du Fonds FIPE de L'Assemblée générale des étudiants de Louvain (AGL).