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Regarder des séries sur Internet. Enquête exploratoire sur les pratiques d'étudiants universitaires à Bruxelles

publié le 20 sept. 2017 à 08:15 par Lionel Francou   [ mis à jour : 20 sept. 2017 à 08:28 ]

Par Victor Wiard 
Doctorant en communication à l'Université libre de Bruxelles (https://ulb.academia.edu/VictorWiard)
Mis en ligne le 10 novembre 2015

Résumé/Abstract 


[Fr] Portant son attention sur les étudiants universitaires belges utilisant des services illégaux pour regarder des séries TV majoritairement américaines, cet article propose d’analyser des pratiques et habitudes relatives à la consommation de séries en ligne. Il se base pour ce faire sur une méthodologie combinant l’usage de « carnets de bord médiatiques » complétés pendant une semaine et la réalisation d’entretiens semi-directifs. Les concepts d’autonomie, de participation et d’interactivité sont ensuite discutés pour aider à comprendre les comportements de ces individus. Cette étude montre les changements de comportements et de pratiques lors de l’utilisation d’un dispositif autre que la télévision (l’ordinateur couplé à Internet) pour consommer du contenu culturel (sériel et fictionnel) en ligne. En outre, les résultats mettent en évidence que ce public que nous qualifions d’autonome et, dans une certaine mesure, de participatif, est exigeant non seulement en ce qui concerne les types de séries qu’il est prêt à consommer, mais aussi la langue, les sous-titres et le genre de contenu consommé, ainsi que la possibilité de choisir le moment de la consommation. 
Mots clés : autonomie, participation, publics en ligne, séries TV, carnets de bord médiatiques, entretiens, études d’audiences.

Page d’accueil du site Popcorn Time

[En] Focusing on Belgian university students using illegal services to watch (mainly American) TV series, this paper offers to take a look at online practices and habits, using a methodology combining “media diaries” filled by respondents during one week and post-diaries in-depth interviews. The concepts of autonomy, participation, and interactivity are brought into the discussion to help us to understand individuals’ behaviours. This research demonstrates the shifts in behaviours and practices when individuals switch from the television to another device (a computer connected to the Internet) to consume (fictional and serial) online cultural content. Moreover, the results show that this autonomous and (to a certain extent) participatory and interactive audience is demanding not only in terms of which TV series they are willing to consume but also in terms of the language and subtitles of the content they consume, the genre of content consumption, and the flexibility to choose the time of consumption.
Keywords: audience autonomy, participation, online audiences, TV series, media diaries, interviews, audiences studies.

Introduction : les étudiants, un « nouveau » public ?


Cet article vise à analyser les pratiques d’étudiants utilisant Internet pour consommer un produit culturel à l’origine destiné à un autre dispositif : les séries télévisées. Pour ce faire, l'accent est mis sur deux concepts largement utilisés pour décrire les publics en ligne et l'environnement médiatique contemporain : l'autonomie (Napoli, 2011) et la participation (Jenkins, 2006) analysée ici en termes d’interactivité. Ces deux notions, centrales dans les études de réception, nous permettent d’analyser tant la consommation médiatique de public que d’audience (McQuail, 2010). La notion d’audience fait référence – au moins en français – à une quantification, comme dans le terme « mesure d’audience » (Rieffel, 2010 : 151). Celle de public – plus qualitative que quantitative –, met les individus en relation avec un médium (Rieffel, 2010) et place l’emphase sur le fait qu’ils possèdent une certaine « sociabilité » et « stabilité » (Dayan, 2000). Daniel Dayan (2000) décrit alors le public de la télévision comme un presque-public, lui-même composé de différents types de publics dont la sociabilité varie. Ainsi, la notion de public permet aux chercheurs de conceptualiser et d’étudier des types variés de consommation (voire d’usages) médiatique(s) dans lesquels des dynamiques de sociabilité se construisent au sein de groupes sociaux (Pasquier, 1999).

Le développement des études culturelles et des études sur la réception[1] a amené les chercheurs à conduire des études empiriques sur nombre de publics particuliers tels que les femmes lisant des romans à l’eau de rose (Radway, 1984) ou des magazines (Hermes, 1993), les fans de science-fiction (Jenkins, 1992), les spectateurs de soap operas (Ang, 1985) ou encore les consommateurs de séries TV sur Internet (Combes, 2011). Ces études ont montré qu’il existe des pratiques convergentes et des pratiques divergentes selon les publics, les contenus et les médias analysés. Plus récemment, la généralisation de l’utilisation d’Internet pousse à l’étude des publics formés par cette évolution technologique, ainsi qu’à celle de leurs nouvelles pratiques potentielles. L’utilisation récurrente des « nouvelles » technologies, suivant un effet générationnel, modifie les pratiques et le rapport à certains produits culturels des tranches les plus jeunes de la population (Donnat, 2009). Néanmoins échanger ou interagir avec un dispositif technique (ordinateurs, smartphones, tablettes,…) ou un groupe social n’est pas en soi un fait social radicalement nouveau ; plus qu’une différence de nature, il y aurait ici une différence de degré. On peut considérer que la généralisation d’Internet a contribué à intensifier, à modifier ou à renouveler certaines pratiques. C’est le cas par exemple de la cocréation ou du partage de contenu qui sont ainsi facilités par des transformations de notre environnement sociotechnique (Patriarche, Dufrasne, 2014).

Les pratiques liées à la consommation des séries sur Internet évoquent alors les tendances observées dans d’autres secteurs culturels lors de la numérisation de leurs pratiques. Laurence Allard (2005) a par exemple montré comment l’utilisation de réseaux P2P[2] constitue, pour certains, une voie alternative afin de regarder des films étrangers. Il en va de même dans le domaine musical, où le P2P est largement investi par les individus pour se procurer des morceaux de musique. L’utilisation de nouveaux dispositifs comme la combinaison d’outils de téléchargement P2P et de sites internet a ainsi amené de nouveaux modes de consommation et de nouvelles pratiques (Beuscart, 2002 ; Dagiral, Tessier, 2007). Quels que soient les domaines médiatiques et culturels concernés, les consommateurs, les amateurs et les fans (Jenkins, 2006) ont donc largement investi les espaces de discussion et de partage en ligne depuis plusieurs années.) Il convient cependant de rappeler que ces pratiques ne sont pas apparues avec Internet ; les fans notamment n’ont pas attendu sa popularisation pour créer, partager et discuter de contenus culturels (Jenkins, 1992). En ce sens, les notions d’audience(s) et de public(s) ainsi que les concepts utilisés dans ce type d’études doivent être régulièrement réévalués, repensés et mis à jour pour rester en phase avec des environnements médiatiques en évolution constante (Couldry, McCarthy, 2004 ; Gassner, 2007). Ainsi, nous voulons explorer un sujet ayant trait à deux phénomènes de société importants actuellement : les séries et les pratiques en ligne.

Fort de ces constats, cet article propose donc d’analyser les « nouvelles » pratiques des étudiants liées à l’utilisation d’Internet et des services dits « illégaux » (comme le streaming, le téléchargement de pair à pair ou le téléchargement direct)[3] pour regarder des séries TV. On peut en effet voir depuis quelques années un engouement croissant pour les séries TV (Esquenazi, 2010), souvent américaines, de la part des jeunes (Glevarec, Pinet, 2007). Ces séries influencent la vie des individus les consommant, qu’ils soient en position « de se prendre au jeu à des degrés divers ou a contrario de résister aux messages médiatiques » (Delporte, Francou, 2014 : 4). Par « série télévisée », nous entendons dans cette étude tout ensemble de productions télévisuelles fictionnelles à épisodes ou fragments qui sont classiquement distingués selon deux genres ou groupes : le feuilleton – se développant comme une suite logique d’une seule narration –, ainsi que la série composée de différents micro-récits ayant des caractéristiques communes (Ang, 1985 ; Benassi, 2000 ; De Laet, 2007). Pour effectuer cette analyse, l’accent est mis sur deux concepts utilisés pour décrire les publics en ligne et l’environnement médiatique contemporain : l’autonomie (Napoli, 2011) et la participation (Jenkins, 2006) analysée ici en termes d’interactivité. Cette tension entre une certaine individualisation due aux dispositifs et une dimension collective a déjà été relevée, notamment chez les jeunes français fans de séries américaines (Combes, 2011). Le but de cette étude est de tester le pouvoir explicatif de l’usage commun des deux concepts quand il s’agit de consommation de séries par un public particulier. Les notions de participation et d’autonomie sont testées afin de vérifier leur applicabilité aux publics consommant des séries sur Internet lorsque l’on considère le – prétendument simple – passage d’un médium à un autre (de la télévision à l’ordinateur et Internet). Les deux notions sont analysées au prisme de l’activité et de l’interactivité, partant du postulat qu’explorer les liens entre autonomie, participation et interactivité permet de fournir une meilleure description de la façon dont les publics se comportent sur Internet.

Suivant cet argumentaire, il devient pertinent d’utiliser des données provenant d’un cas spécifique afin d’explorer les concepts et leurs interrelations, de tester empiriquement de nouvelles définitions du concept de « public » et d’en évaluer la portée. Nous nous concentrons pour cette étude sur une enquête auprès de 16 étudiants (de l’Université libre de Bruxelles) vivant en Région de Bruxelles-Capitale et utilisant Internet pour consommer des séries TV[4].

1.        De la participation à l’interactivité

Henry Jenkins (2006) propose de considérer consommateurs et producteurs comme relevant d’une culture participative. Selon lui, « la consommation est devenue un processus collectif » (p. 4)[5]. Les concepts de participation et de culture participative sont ici considérés comme des métaphores intéressantes mais difficilement opérationnalisables et vérifiables empiriquement. Afin de tester cette idée de culture participative, nous proposons dès lors de passer par le concept d’interactivité, qui lie et connecte les individus entre eux ou à un dispositif (Deller, 2011), premier signe d’un processus collectif. Ce lien entre participation et interactivité est également étudié par Aswin Punathambekar (2010), dans un travail sur la participation en Inde à travers le phénomène d’Indian Idol. Il y avance l’idée que la participation entre individus devrait être analysée en termes de sociabilité. De cette idée de la participation en tant qu’interaction entre individus émerge celle d’une participation comme interaction entre un individu et un dispositif médiatique. En effet, les phénomènes de convergence créés grâce aux nouvelles technologies médiatiques offrent en théorie de nouvelles opportunités d’interaction et de participation pour les publics en ligne (Sundet, Ytreberg, 2009) telles que les (re)créations de contenus dérivés de séries TV par les fans (Jenkins, 1992 ; Booth, 2010) et le fansubbing (c’est-à-dire le sous-titrage par les fans)[6].

L’interactivité peut être envisagée de plusieurs manières, selon les entités considérées. Nous proposons de nous concentrer sur deux d’entre-elles – une approche centrée sur les relations entre individus et machine(s) et une autre se penchant sur les interactions entre plusieurs individus entre eux (Downes, Macmillan, 2000) – pour en dégager une troisième pertinente afin d’étudier les interactions dans le contexte de cette recherche. En 1998, Jensen suggérait que l’interaction sociale puisse correspondre à « la relation entre deux individus ou plus qui, dans une situation donnée, adaptent mutuellement leur comportement et [leurs] actions les uns aux autres » (p. 188), une affirmation qui n’est pas nouvelle et dont la parenté avec la notion de sociabilité remonte à Georg Simmel (Simmel, Hughes, 1949). Néanmoins, Jensen (1998) proposera ensuite de garder la distinction conceptuelle entre interaction et interactivité, en laissant cette dernière à la description des usages et de la communication médiatisée. Dans Defining Interactivity, Downes et Macmillan (2000) séparent la littérature sur la notion d’interactivité en deux catégories : une qui reprend les interactions dans la communication humaine et l’autre l’interaction « entre êtres humains et ordinateurs » (p. 158). À partir de ces deux approches (l’une centrée sur le média et l’autre sur le destinataire), il apparaît pertinent d’en développer une troisième mettant en avant trois types d’interactivité : l’interactivité en ligne entre individus, l’interactivité entre un individu et un dispositif (comprenant un appareil comme l’ordinateur) ou le média, et l’interactivité hors-ligne entre individus (ou interactions en face-à-face). Ces trois types d’interactivités seront discutés au vu des résultats.

2.        Autonomie

Le concept d’autonomie des publics et audiences en ligne défini par Napoli (2011) fait référence aux « caractéristiques de l’environnement médiatique contemporain allant de l’interactivité, à la mobilité, aux fonctionnalités “on-demand”[7], et aux capacités de création de contenu par les utilisateurs augmentant le contrôle des audiences sur les processus de consommation médiatique » (p. 8).

Parlant d’audience autonomy[8], Napoli (2011) évoque (à un niveau plus macro) le pouvoir des individus d’affecter le contenu qu’ils consomment. Il y ajoute la notion de contrôle des audiences des médias sur le lieu, le moment et la manière dont ils consomment les médias. Loin d’être des notions opposées, nous considérons que les concepts de participation (ou, dans le cas présent, « d’interactivité ») et d’autonomie sont complémentaires pour expliquer et comprendre le comportement des jeunes qui regardent des séries. Il est possible d’imaginer un public autonome et spécialisé (Napoli, 2011) qui désire participer de plus en plus à la création, à la distribution et à l’agencement du contenu culturel (Jenkins, 2006) comme, par exemple, les séries disponibles sur Internet.

3.        Méthodologie et questions de recherche

Les questions de recherche construites pour cette étude sont les suivantes : [1] Quelles sont les pratiques (et les discours à leur sujet) des étudiants universitaires belges utilisant Internet pour consommer des produits fictionnels sériels ? [2] De quelles manières les concepts d’autonomie, de participation et d’interactivité décrivent-ils ces individus ? [3] Enfin, ces concepts peuvent-ils être mis en relation pour analyser ce public ?

La fragmentation du contenu sur Internet réparti sur quantité de sites et serveurs – et à la limite de la légalité – rend le recueil de données de terrain sur ce sujet et l’accès aux individus difficiles. Les seize intervenants ayant participé à cette étude ont été trouvés, choisis et contactés par effet « boule de neige » (Weiss, 1995 : 25), c’est-à-dire en demandant à des connaissances du chercheur à l’université de lui proposer des participants, puis de demander à ces dernier de lui indiquer d’autres participants potentiels, et ainsi de suite[9]. Ceci fut fait dans le but d’atteindre la plus grande diversité possible en matière des caractéristiques personnelles. Les seize participants sélectionnés avaient tous entre dix-huit et vingt-cinq ans (voir figure 1), et vingt-et-un ans en moyenne. L’échantillon est composé de neuf étudiants et de sept étudiantes. Au moment de la collecte des données, ils étaient tous étudiants à l’Université libre de Bruxelles (ULB), répartis entre la première année de bachelier et la deuxième année de master. Ils suivaient diverses orientations allant de la psychologie à l’agronomie, de l’économie au droit, etc. Concernant leurs logements, diverses situations coexistent : certains d’entre eux habitent dans un appartement (seul ou avec des colocataires), d’autres dans la ou les maison(s) familiale(s) suivant le fait que les parents soient divorcés ou non. Les données ont été recueillies en 2013 (dix participants) et en 2014 (six participants).

Parti-cipant

Dates de participation

Sexe

Age

Niveau
d’études

Filière

Logement

1
(Cédric[10])

25/03 - 31/03
2013

H

21

Ba1[11]

sciences économiques

appartement (2 colocataires)

2 (Stéphanie)

23/04 - 29/04

F

23

Ma2

psychologie

appartement (seule)

3
(David)

27/04 - 03/05

H

24

Ba3

sciences (ingénieur)

maison (avec frère et père)

4
(Boris)

28/04 - 04/05

H

25

Ba2

sciences économiques

appartement (avec 2 colocataires)

5
(Marie)

04/05 - 10/05

F

22

Ma1

communication

appartement et parents (W-E)

6
(Zoé)

10/05 - 16/05

F

23

Ma1

communication

appartement
(avec petit ami)

7
(Loïc)

27/11 - 03/12

H

18

Ba1

langues (romanes)

appartement et parents (W-E)

8
(Hélène)

02/12 - 08/12

F

19

Ba2

histoire

maison (familiale)

9
(Martin)

20/12 - 26/12

H

21

Ba3

bio-ingénieur

maison (familiale)

10
(Laura)

24/12 - 30/12

F

19

Ba2

histoire

maison du père et de la mère (1 semaine sur 2)

11
(Régine)

10/02 - 16/02

2014

F

20

Ba1

histoire de l’art

maison (familiale)

12
(Antoine)

22/02 - 28/02

H

21

Ba3

sciences politiques

maison (familiale)

13
(Maxime)

25/02 - 03/03

H

21

Ma1

bio-ingénieur (agronomie)

maison (familiale)

14
(William)

28/02 – 06/03

H

24

Ma1

journalisme

maison (familiale)

15
(Julien)

05/03 - 11/03

H

18

Ba1

droit

maison (familiale)

16
(Céline)

11/03 - 17/03

F

21

Ba3

(passerelle)

criminologie

maison (familiale)

Figure 1. Tableau reprenant les informations à propos des participants. 

La méthodologie adoptée pour cette étude exploratoire intègre des carnets de bord médiatiques[12] donnés aux répondants pendant sept jours et la réalisation d’entretiens semi-directifs post-carnets. Les carnets de bord prennent la forme concrète d’un tableau à compléter comportant huit colonnes (portant des titres comme « ce que j’ai regardé », « épisode(s) et saison(s) », « en utilisant quoi ? », « avec qui ? », « Où ? Et quand ? », etc.). Le choix a été donné aux répondants de remplir le tableau ligne par ligne après le visionnage d’un ou plusieurs épisodes d’une série ou – comme cela s’est produit pour la majorité d’entre eux – une fois par jour. Les répondants avaient également la possibilité de compléter le tableau directement sur leur ordinateur ou d’utiliser une version papier fournie par le chercheur[13]. Après la semaine de rédaction du carnet avait lieu un entretien dans un endroit calme et neutre sur le campus de l’université. Les principaux thèmes abordés au cours des entretiens sont les suivants : les séries consommées au cours de la semaine, les lieux (l’espace physique et le contexte) et la durée de consommation, ainsi que la manière d’accéder au contenu et les moyens techniques employés pour ce faire. Cette opération permet de donner une meilleure perspective sur les données recueillies à travers les carnets. Les répondants sont ensuite invités à confronter ce qu’ils ont écrit dans leurs journaux avec leurs habitudes générales. Les carnets sont utiles non seulement pour générer des données, mais aussi afin de construire un confort de parole ainsi qu’une certaine confiance des répondants – et du chercheur – qui peuvent ainsi s’appuyer sur quelque chose de tangible pour exemplifier, préciser ou caractériser leur propos.

4.        Un public autonome : l’importance du choix

4.1.     Le choix des genres

Les résultats des carnets de bord et entretiens amènent à une première conclusion (en apparence) évidente : il y a bien un public d’étudiants utilisant Internet et des services illégaux[14] pour consommer des séries (cf. première question de recherche). Les résultats des carnets et des entretiens permettent de tracer des tendances et de tirer des conclusions concernant les pratiques de ce public. Tous les enquêtés ont consommé des séries pendant la semaine de remplissage[15]. Toutefois, les séries consommées semblent l’être dans des « genres » divers. C’est ici un premier choix qu’ils posent. Les genres les plus populaires chez les étudiants interrogés sont le fantastique, les sitcoms américaines ainsi que les séries à caractère dramatique. Si ces séries peuvent être qualifiées de populaires, voire de mainstream, elles ne correspondent pas pour autant aux séries diffusées en prime time sur les principales chaines de télévision francophones accessibles en Belgique (La Une et RTL-TVI, mais aussi TF1, France 2 et France 3). En Belgique, la majorité des séries diffusées à la télévision sont du genre policier ou « police procedural » (Allen et. al., 2007), comme CSI, Criminal Minds, NCIS, ou The Mentalist. Les séries TV correspondant à d’autres genres existent mais sont souvent doublées en français et parviennent aux Belges avec une saison ou deux de retard par rapport à leur diffusion aux États-Unis, ce qui explique (du moins partiellement) la substitution de l’ordinateur à la télévision par la grande majorité des participants à l’étude.

Justement parce que c’est marrant. Les séries, genre « policier », je n’aime pas trop, c’est tout le temps la même chose. How I Met [Your Mother], c’est aussi souvent la même chose, mais au moins c’est marrant.               
(Régine)
À la télé, oui il y a Les Experts mais bon... Mais je ne suis jamais devant la télé. Et puis Les Experts en général ça m’énerve. En plus c’est en français aussi, je n’aime pas les trucs en français.  
(Marie)

Sur tous épisodes consommés dans les carnets, peu de séries peuvent être qualifiées de « police procedural ». Les participants de l’étude ont au contraire mentionné regarder des séries TV populaires américaines telles que Game of Thrones, How I Met Your Mother, The Big Bang Theory, House Of Cards, Arrow, The Vampire Diaries, ou britanniques telles que Dr Who ou Sherlock. Ces résultats concordent avec l’analyse a postériori des carnets de bords, qui montre qu’une grande majorité de séries consommées provient des États-Unis, tandis qu’une minorité d’entre elles provient du Royaume-Uni ou de France[16]. Même si certaines séries ont été consommées uniquement par des étudiantes (The Vampire Diaries et Revenge) ou par des étudiants masculins (Black Sails), il apparaît que le nombre de séries rapprochant les hommes et les femmes est plus élevé que celui de celles qui les séparent. La distinction est encore plus difficile à faire en fonction des âges ou des filières d’études[17].

4.2.     Choisir quand regarder une série

Outre le genre des séries, un autre choix s’offre aux étudiants, celui du moment de visionnage. Même s’il a été possible de détecter des fluctuations (notamment suivant les périodes de l’année), il semblerait que, en réalité, des régularités se mettent en place, ce qui peut notamment s’expliquer par le cadre des études supérieures et le rythme de vie des étudiants. La majorité des séries ont été consommées à la fin de l’après-midi ou la nuit, comme l’illustre Julien : « C’est toujours le soir. La journée, soit je suis à l’université, soit je suis en train de travailler. » Les variations en termes de moments, quand il y en a, sont principalement dues aux horaires changeants des étudiants ; qui évoluent d’un semestre à l’autre, mais aussi d’un mois à l’autre (pendant les périodes de cours, de vacances ou d’examens), comme l’affirme Cédric : « En vacances tu mates moins de séries » et Marie : « en blocus[18], ça dépend en fait, parfois je me récompense avec un épisode ou quoi pour faire une pause quand j’ai bien bossé ». Pour ces étudiants, regarder des séries en ligne permet également de choisir le moment de la consommation du produit.

4.3.     Le choix de la langue et des sous-titres

Un autre choix important opérés par les étudiants est celui de la langue de visionnage et de l’usage de sous-titres. Si ces pratiques varient entre les individus, elles diffèrent également au cours du temps pour un même individu. La majeure partie des participants ont consommé des séries dans leur version originale avec des sous-titres en français (VOSTFR), et certains d’entre eux ont consommé toutes leurs séries de cette façon. Une minorité de participants préfèrent regarder leurs séries en anglais avec des sous-titres en anglais (VOSTEN), en anglais sans sous-titres (VO) ou en français (VF). Les variations linguistiques sont dues à des compétences linguistiques inégales entre les utilisateurs ainsi qu’à leur humeur et au désir de regarder des contenus dans leur langue originale. Une autre raison importante invoquée est le désir d’apprendre et de pratiquer la langue anglaise.

Moi en général c’est toujours en français. […] C’est juste qu’en anglais je ne comprends pas. Je suis trop nulle en anglais, sinon c’est vrai que c’est mieux : tu as les voix,… Mais pour moi c’est difficile.
(Céline)

En fait, j'ai habité aux États-Unis pendant un an. Donc j'ai été “un an en avance” (par rapport à la diffusion des séries en Belgique). Après, quand je suis revenue en Belgique, j'avais déjà tout vu, et c'est pour ça que je regarde beaucoup de séries en ligne et beaucoup les dernières saisons. […] Mais oui, je ne regarde qu’en anglais, et sans sous-titres.
(Marie)

Il y a quelques jours j’ai re-regardé Les Frères Scott, et ça je l’ai regardée en VF puisque je l’avais regardée en français étant petite. Il y avait trop de souvenirs et, en VO, ce n’était pas la même chose. Ce dont je me souvenais c’était les voix en VF. Mais ce n’est pas une série très importante pour moi... Les séries que je préfère, c’est toujours en VOSTFR.
(Laura)

4.4.     La question de la quantité

Enfin, la quantité de séries TV consommée par les étudiants dépend du moment de la consommation et du support utilisé. Les participants à l’étude ont explicitement ajouté qu’utiliser Internet et leur ordinateur pour regarder des séries leur permet de consommer la quantité souhaitée selon la quantité d’épisodes existants (allant de 1 à 5 épisodes à la suite) parmi ceux déjà existants. En plus de diviser les participants selon la quantité de séries qu’ils ont consommées, il semble également intéressant d’approcher le nombre de séries qu’ils visionnent régulièrement et d’épisodes qu’ils regardent à la suite. Trois modes de consommation différents ressortent des carnets et entretiens : les participants qui se concentrent sur une série et regardent plusieurs épisodes à la suite – on peut qualifier ce type de consommation de concentrée –, ceux qui suivent les dates de sorties aux États-Unis et restent à jour dans les séries qu’ils suivent – que l’on pourrait nommer « consommation suivie » –, et finalement ceux qui visionnent des épisodes de séries d’une manière plus dispersée dans le temps – ou « consommation dispersée ». Certains participants mixent ces trois types de consommation en fonction des séries ou des moments de l’année.

Ces possibilités poussent les étudiants à délaisser la télévision pour l’ordinateur qui leur offre plus d’autonomie. En opposant explicitement leur consommation de séries sur Internet à leur (non-)consommation de séries à la télévision, ils s’estiment plus autonomes dans le choix des lieux et des moments de consommation, ainsi que dans le choix de la version consommée (langue, sous-titres et qualité).

Non je ne regarde pas la télé parce qu’on t’impose un moment pour le voir et tu n’as pas forcément envie.
(Cédric)

Les étudiants privilégient l’ordinateur (et souvent l’ordinateur portable) plutôt qu’un autre dispositif mobile (smartphones ou tablettes). Malgré l’augmentation du nombre d’appareils mobiles, le pouvoir d’achat réduit d’un certain nombre d’étudiants de l’enseignement supérieur ainsi que la qualité d’image et les possibilités d’accès proposées par d’autres appareils font de l’ordinateur le premier choix des participants étudiés. L’ordinateur (également utilisé à des fins scolaires et administratives, et donc considéré comme nécessaire) répond aux différents besoins et usages des étudiants. Ces résultats sont néanmoins à relativiser puisqu’il existe maintenant des services qui rendent possible l’enregistrement de contenus diffusés à la télévision ainsi que des services on demand qui permettent aux individus de contrôler les moments de consommation. De plus, certaines séries commencent à être diffusées à la télévision en version sous-titrée.

En réalisant ces différents choix, les participants développent et exercent leur autonomie, c’est-à-dire, comme l’affirme Napoli (2011), que les audiences contrôlent les lieux, les moments et les manières dont ils consomment les médias. Les résultats relatifs aux pratiques et habitudes (cf. deuxième question de recherche) montrent un public exigeant, consommant divers contenus, en différentes versions. La volonté et la nécessité d’autonomie sont perçues à la fois comme la raison et le résultat de l’utilisation d’Internet pour consommer du contenu culturel en ligne. Les principaux facteurs d’autonomie se développent en termes de faculté de choisir (sa langue et ses sous-titres, le genre, la quantité et les moments de consommation). C’est cette opportunité qu’offre Internet de laisser les individus et leurs pratiques varier et évoluer au cours du temps qui les rend plus autonomes. L’impossibilité de différencier des sous-catégories d’étudiants en fonction de caractéristiques sociales (âge et sexe, notamment) à travers les différents éléments présentés (moments et quantité de consommation, langue et sous-titres et, dans une moindre mesure, genre des séries) montre la pertinence de la catégorisation, même sommaire ou temporaire, des étudiants universitaires comme un public, qui n’est pas homogène pour autant.

5. Individus et interactivité : du média aux relations interpersonnelles

Pour en revenir aux trois types d’interactivité conceptualisés précédemment, les résultats suggèrent une interactivité perçue comme étant élevée vis-à-vis du dispositif, de l’appareil, du média. L’interactivité perçue par les individus – comme théorisée par Kiousis (2002) – est générée par la fragmentation des techniques utilisées pour accéder au contenu (streaming, P2P, téléchargement, etc.), des sources et des versions du contenu disponibles en ligne pour les étudiants. L’interactivité avec le média est également perceptible lorsqu’un individu va sur un site pour trouver des informations relatives à une série, « aime » une page Facebook ou, dans une moindre mesure, « suit » le compte Twitter d’une série (cette activité semble encore rare, du moins parmi les étudiants interrogés). Cette interactivité avec le média se ressent également dans les possibilités que le dispositif offre aux individus en termes d’autonomie. Ainsi, le fait de pouvoir cliquer, mettre sur pause et recommencer une série est vu comme le fruit de l’utilisation d’un dispositif que l’on pourrait qualifier de couplage ordinateur portable/Internet[19].

Oui, oui. C’est pour ça, à la télé je ne peux pas… Avant, j’avais du mal à aller regarder un film en VO au cinéma. Au cinéma tu ne sais pas revenir en arrière, donc tu perds 1/3 des dialogues. Je n’aime pas ne pas capter une phrase. Sur mon ordi si y a un bruit, le téléphone qui sonne ou un truc qui se passe, je peux revenir en arrière.
(Stéphanie)

Quand il s’agit d’interactivité entre individus en ligne (assistée par ordinateur), les résultats détectés peuvent être considérés comme faibles, voire nuls. Les utilisateurs qui interagissent entre eux limitent leurs actions à un faible nombre de statuts Facebook. Il n’y a pas de signes de participation à des forums ou à des sites web ni de production de contenu. Les participants négligent les forums ayant trait à leurs séries TV préférées principalement par manque d’intérêt et, dans certains cas, par peur de découvrir des informations sur des épisodes encore non visionnés, de se faire « spoiler ». Ces développements permettent de conclure que ce public peut effectivement être défini comme un public d’utilisateurs actifs, ou d’« usagers », et non de « fans ». Les participants sont vus comme actifs, car ils cherchent activement les séries qu’ils souhaitent visionner, dans la version désirée, aux moments voulus mais qu’ils n’échangent que peu de contenu en ligne, ne produisent pas de contenus dérivés de séries et ne se considèrent pas comme faisant partie d’une communauté particulière centrée sur un type de contenu précis.

J’ai des potes qui m’en ont parlé en disant « tiens, je regarde Game of Thrones. Et sur Facebook aussi, j’ai vu plusieurs fois des statuts comme : “vous avez pas une série à proposer ?”, et en commentaire Game of Thrones ressortait souvent. » (Céline)

Finalement, l’interactivité hors-ligne (en face-à-face) est fort présente. Les utilisateurs interagissent avec d’autres individus pour deux raisons principales : soit trouver une série qu’ils pourraient apprécier, soit discuter des évènements survenus lors d’un épisode récent d’une série consommée. L’importance des relations interpersonnelles domine la prise de connaissance des séries, comme l’explique Stéphanie : « Il y a des gens qui viennent chez toi et qui te disent : “ah chouette, la troisième saison est sortie, j’aime bien”. Alors forcément, tu regardes. » Ces relations concernent principalement des amis, mais également, dans une moindre mesure, la famille proche.

Dans mon groupe d’amis proches, tout le monde regarde des séries. Après, on ne regarde pas toujours la même chose, mais chacun a ses classiques. Parfois je partage mes classiques, parfois pas… Mais presque tout le monde regarde des séries. Et quand tu parles d’une série, tout le monde connaît la série, qu’on l’ait vue ou pas.
(Antoine)

L’interactivité hors-ligne décrite par les étudiants se matérialise toujours sous la forme d’une série de conversations informelles, se produisant fréquemment après la diffusion d’un épisode aux États-Unis et une fois l’épisode sous-titré. Dans une moindre mesure, elles se produisent également à l’approche du début d’une saison, à la fin de celle-ci ou, encore, de manière fortuite.

Hélène : Avec How I Met [Your Mother] par exemple, on peut se faire un petit compte rendu de l’épisode. On refait les blagues et on rigole. Mais sinon, j’entends les autres parler de séries et c’est ça qui me donne envie de regarder, parce que je n’aime pas ne pas savoir de quoi on parle.

Chercheur : Et ça arrive souvent ?

Hélène : Oui, parce que je suis à chaque fois en retard dans les saisons.

L’interactivité hors-ligne entre les enquêtés et leurs proches est également un signe de sociabilité entre individus. Il s’agit donc bien d’une constante par rapport à la consommation médiatique pré-Internet. Le développement des ordinateurs couplé au succès d’Internet comme dispositif de visionnage n’a pas d’effets démontrés sur les enjeux de sociabilité qu’ont mis en avant les études de réception de séries sur d’autres dispositifs techniques (Pasquier, 1999 ; Jenkins, 2013).

Conclusion

Il ressort de cette étude que l’offre télévisuelle en Belgique francophone au moment de cette étude ne répond pas, aux yeux de l’échantillon étudié, aux attentes des étudiants universitaires bruxellois en termes de contenu, de temps, et d’autonomie recherchée. Newman (2012) décrit l’indisponibilité de certains contenus en ligne provenant des États-Unis dans d’autres pays anglophones (le Royaume-Uni, l’Australie et le Canada) comme une motivation légitime pour les utilisateurs d’aller trouver du contenu illégalement en ligne. La même conclusion a été tirée pour les étudiants ici interrogés, même si les développements dans les domaines de la télévision en streaming (avec l’arrivée récente de Netflix en Belgique), de la VOD et d’autres services en ligne permettant des pratiques légales pourraient changer la situation. Cette enquête ne pouvant tirer de conclusions que sur les données récoltées, une étude approfondie portant son attention sur les potentielles pratiques liées à la VOD sur de multiples appareils (télévision mais aussi ordinateur, tablette et smartphone) gagnerait à être menée. Il est vrai que ces « nouveaux » dispositifs et ces modes de distribution relativement récents « posent un défi face à nos conceptions de la télévision comme technologie, médium, et ensemble de pratiques » (Newman, 2012 : 464).

Les résultats mettant en évidence les habitudes et pratiques en ligne et sociales des étudiants montrent l’existence d’un public exigeant, utilisant un dispositif couplant ordinateur portable et Internet afin de regarder des séries – dont la grande majorité est américaine – car celui-ci offre de nombreuses possibilités d’autonomie. Il n’y a pas d’éléments permettant d’affirmer que d’autres dispositifs sont actuellement utilisés, même si les évolutions techniques des appareils (tablettes et smartphones) ainsi que des technologies (l’amélioration de la transmission de données mobiles) pourraient contribuer à un changement de nature des pratiques. En outre, bien qu’elle ne se trouvait pas où nous l’imaginions à priori, nous avons pu détecter des signes d’interactivité. Elle se situe principalement dans une série d’interactions hors-ligne entre individus et d’interactions avec le dispositif ; la possibilité d’agir sur celui-ci pour modifier sa consommation devient dès lors perçue comme favorisant encore son autonomie. Par contre, nous n’avons pas relevé d’interactions en ligne entre utilisateurs sur les forums, les sites web et les réseaux sociaux. Nos répondants décrivent un ensemble d’habitudes de consommation médiatique plus larges et moins fanatiques que celles décrites par la recherche sur les fandoms et la fan culture, montrant bien que cette activité est devenue quelque chose d’assez commun chez les jeunes d’Europe occidentale (Combes, 2011 ; Glevarec, Pinet, 2007). Les individus ne sentent pas le besoin de (re)créer du contenu ou d’interagir avec d’autres utilisateurs en ligne. Ils utilisent plutôt les rencontres en face-à-face pour discuter de leur consommation culturelle. Ce public peut bien être décrit comme « en évolution », puisqu’il s’approprie constamment un nouveau dispositif et de nouveaux espaces d’information. Néanmoins, il n’en est pas pour autant nouveau : les pratiques décrites par les individus et l’interaction hors-ligne correspondent en effet à des phénomènes déjà observés antérieurement.

En guise de conclusion, une hypothèse finale (appelant à de nouvelles recherches) peut être formulée : la consommation de séries sur Internet, moyennant l’usage de services illégaux, peut être considérée comme un acte d’interactivité menant non pas à une dévalorisation mais bien à une revalorisation des produits culturels fictionnels et de la télévision. Cette hypothèse doit être explorée plus en profondeur. La rareté des données concernant les comportements des publics consommateurs de contenus en ligne – particulièrement en Belgique – demande des recherches qualitatives et quantitatives approfondies sur la question. Une étude comparative plus large sur plusieurs types de consommateurs (et de publics) pourrait apporter des données nouvelles sur les comportements, les tendances et les évolutions de la consommation en ligne de contenus de manière légale et illégale. La poursuite de l’analyse d’autres concepts qui pourraient être appliqués aux publics en ligne tels que l’autonomie (Napoli, 2011 ; Webster, Ksiazek, 2012), la culture participative (Punathambekar, 2010 ; Jenkins, 2006 ; 2013), ou même la polarisation (Webster, 2006) pourrait aider à nourrir le débat scientifique sur les comportements des publics en ligne.

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Annexe : exemple de carnet de bord rempli par un participant

Les liens vers les sites de streaming mentionnés par le répondant (dans la troisième colonne) ont été anonymisés pour ne pas faciliter l'accès à des contenus culturels piratés et ainsi se conformer aux lois en vigueur en Belgique.

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[1] Nous faisons ici référence aux cultural studies ou audiences studies anglo-saxonnes. Cette précision est nécessaire quand on sait que la signification des termes d’audience et de public diffère en anglais et en français (Livingstone, 2004).

[2] Pour Peer to Peer (partage de pair à pair).

[3] Jusqu’à présent la législation en vigueur en Belgique ne juge pas l’ensemble de ces services comme illégaux. C’est bien la diffusion de certains contenus ainsi que sa consommation qui peuvent l’être. Voir à ce propos la Loi relative au droit d’auteur et aux droits voisins, (30 juin 1994), la Loi sur certains aspects juridiques des services de la société de l’information (11 mars 2003), et la Loi relative à la répression de la contrefaçon et de la piraterie de droits de propriété intellectuelle (15 mai 2007).

[4] Les résultats présentés ci-après font partie d’une recherche empirique approfondie sur la réception de contenu culturel fictionnel sur Internet, comprenant une enquête quantitative par questionnaire en ligne (n = 684), des carnets de bord médiatiques, des entretiens semi-dirigés post-carnets et des observations réalisées en ligne.

[5] Toutes les traductions de textes de l’anglais vers le français ont été réalisées par l’auteur.

[6] Jenkins (1992 ; 2006) définit le fandom comme une communauté interprétative particulière, constituant un monde spécifique à l’intérieur duquel les fans interprètent, discutent et échanges autour de contenus culturels particuliers. Le fan devient la « figure la plus obsessionnelle » du consommateur, considéré comme extrême dans son activité et actif – notamment dans la production de contenus dérivés de séries.

[7] Référence est ici faite à la VOD, qui signifie Video On Demand ou, en français, vidéo à la demande.

[8] Que l’on peut traduire par « autonomie des publics et audiences ».

[9] Cette méthode de recrutement comporte un biais, en ceci que le comportement des intervenants peut être modifié de par leur connaissance d’une personne commune (Weiss, 1995). Il est toutefois possible d’argumenter que ce sentiment d’appartenance au même groupe offre des réponses plus riches de la part des intervenants dans le cadre de cette recherche, surtout si le chercheur arrive à garder une distance critique par rapport à cette relation.

[10] Les prénoms indiqués sont fictifs et visent à garantir l’anonymat des enquêtés.

[11] L’abréviation du terme « Ba » (pour « bachelier ») désigne en Belgique les étudiants de premier cycle, d’une longueur de trois ans. L’abréviation « Ma » regroupe les étudiants de master, études universitaires de second cycle en Belgique, qui durent habituellement deux ans. Un participant en « Ba1 » est donc inscrit en première année de bachelier au moment de l’étude.

[12] Robson (1997) définit le carnet de bord comme « un carnet, que l’on peut considérer comme un outil de recherche, une forme de questionnaire auto-administré. De cette manière il peut varier de formes non-structurées à un set de réponses à des questions spécifiques » (p. 254).

[13] Un exemple de carnet de bord rempli est disponible en annexe à l’article.

[14] Les lois relatives aux droits d’auteurs et aux droits voisins rendent les activités de téléchargement illégales. Toutefois, ces lois sont en cours de révision et les seules poursuites intentées concernent des sites et plateformes diffusant ou facilitant la diffusion de contenu à grande échelle. On peut citer à titre d’exemple la fermeture du site www.megaupload.com en janvier 2012, ou l’interdiction en Belgique www.thepiratebay.se suite à une plainte de la Belgian Anti-piracy Federation en 2011 (www.anti-piracy.be).

[15] Bien que cette enquête soit qualitative et ne vise pas la mesure de données quantifiables et utilisables à des fins statistiques, il faut noter que les seize participants ont consommé à eux seuls 124 épisodes en une semaine.

[16] Sur l’ensemble des entretiens, seule une série belge a été citée. Il s’agit de « Typique », qui est d’ailleurs une websérie. Plusieurs hypothèses sont susceptibles d’expliquer la faible consommation de séries belges par les participants : un paysage médiatique morcelé en Belgique francophone, le petit nombre de séries existantes, les thèmes abordés, leurs diffusions, etc. Toutes ces hypothèses restent à vérifier.

[17] La méthodologie déployée pour cette recherche ne permet pas de vérifier ces informations de manière certaine. Une enquête quantitative, par exemple, pourrait chercher à vérifier ces informations.

[18] Le « blocus » est un terme populaire en Belgique francophone. Il correspond aux périodes d’étude qui précèdent les examens aux mois de mai et juin ainsi qu’aux mois de décembre et janvier.

[19] Notons que le développement de la VOD pour les télévisions y étend ces analyses dans une certaine mesure. Néanmoins, cela nécessite de s’abonner (ce qui peut représenter un coût supérieur), d’enregistrer un programme pour une vision future, ou de se contenter d’un catalogue dont l’offre est moins étendue que ce qui peut être trouvé sur Internet.

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Modalités et espaces de pratique de loisirs des baby-boomers et des seniors. Étude de cas de l'arrondissement de Saint-Léonard à Montréal

publié le 8 mars 2017 à 09:42 par Quentin Verreycken   [ mis à jour : 8 mars 2017 à 10:41 ]

Par Romain Roult
Professeur au département d’études en loisir, 
culture et tourisme de l’Université du Québec à Trois-Rivières

Hélène Carbonneau
Professeure au département d’études en loisir, culture et
tourisme de l’Université du Québec à Trois-Rivières

Sylvain Lefebvre
Professeur au département de géographie
de l’Université du Québec à Montréal

Jean-Marc Adjizian
Doctorant à l’École des sciences de l’activité
physique de l’Université d’Ottawa

Émilie Belley-Ranger
Doctorante au Département de psychologie
de l’Université du Québec à Trois-Rivières

Marie-Michèle Duquette
Doctorante au Département de psychologie
de l’Université du Québec à Trois-Rivières

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Résumé/Abstract 


[Fr] Le vieillissement de la population commande de renouveler les façons de penser l’aménagement des milieux de vie pour renforcer le bien-être des aînés, dans lequel le loisir joue un rôle clé. À ce titre, le milieu municipal est appelé à jouer un rôle important sur cette problématique. Cet article présente les résultats d’un sondage mené en 2015 à Montréal auprès de 464 répondants âgés de 50 ans et plus. Cette recherche démontre l’importance accordée par les aînés aux pratiques de loisir libres et aux espaces extérieurs multifonctionnels. Finalement, les résultats obtenus révèlent certaines différences plus ou moins marquées entre les baby-boomers (personnes âgées entre 50 et 69 ans) et les seniors (personnes âgées de 70 ans et plus).

Mots clés : loisir public, aînés, baby-boomers, seniors, aménagement du territoire, Montréal.

[En] The ageing of the population demands renewed thinking about the development of living environments to enhance the well-being of seniors. Leisure and recreation play a key role in the quality of life if this category of population. As such, the municipal sector is called upon to play an important role on this issue. This article presents the results of a survey conducted in 2015 in Montreal with 464 respondents aged 50 and over. The research demonstrates the importance given by elders to free leisure practices and multifunctional outdoor spaces. The results show more or less marked differences between baby boomers (people aged between 50 and 69) and seniors (people aged 70 and over).

Keywordspublic leisure, elders, baby boomers, seniors, spatial planning, Montreal.

Introduction


Le vieillissement de la population au Canada ne fait plus aucun doute. Depuis quelques années, l’arrivée massive de baby-boomers à l’âge de 65 ans accélère ce processus (Gouvernement du Québec, 2012). Selon l’Institut de la statistique du Québec (2014), le pourcentage de personnes de 65 ans et plus au Québec devrait passer de 15,7 % en 2011 à 28,5 % en 2061. Cette réalité interpelle plusieurs acteurs qui ont à cœur de contribuer à soutenir les personnes âgées afin qu’elles puissent vieillir de la façon la plus harmonieuse possible. Le milieu municipal est appelé à jouer un rôle important dans l’offre de services communautaires et de loisirs auprès de cette population spécifique puisque la grande majorité des aînés (96,3 %) vit et vieillira à domicile, ainsi que, par conséquent, au sein de sa communauté[1].

Le gouvernement du Québec, via la politique « Vieillir et vivre chez soi », met en avant trois orientations indiquant que « Vieillir et vivre ensemble » c’est (1) participer et être actif dans sa communauté, (2) vivre en santé (physique et mentale) dans sa communauté et (3) créer des environnements sains, sécuritaires et accueillants dans sa communauté (Gouvernement du Québec, 2012). Il est intéressant de noter à cet effet que les deux premières orientations sont centrées sur l’individu tandis que la troisième relève davantage de l’action publique. Par ailleurs, le maintien d’une participation sociale est essentiel pour favoriser un vieillissement actif (OMS, 2002). La participation sociale fait ici référence aux diverses activités (vie sociale, loisirs, travail, bénévolat) qui amènent les individus à prendre activement part à la vie de leur communauté. La pratique de loisir étant une composante importante de cette participation sociale, il importe, pour les acteurs publics, associatifs et communautaires, de mieux en comprendre les impacts et, ainsi, de chercher à répondre plus adéquatement aux besoins des aînés en termes d’offre d’activités récréatives propices à un vieillissement actif.

Cependant, parler des aînés comme d’une population homogène est une erreur, qui a conduit plusieurs auteurs à affirmer qu’adopter cette vision peut occasionner d’importants problèmes lorsque vient le temps pour des professionnels du loisir de planifier et de mettre en place leur programmation (Beauchamp, Marcotte, 2014 ; Sperazza, Banergee, 2010 ; Cochran et al., 2009). Tout d’abord, plusieurs études démontrent que divers facteurs économiques, sociaux, physiques, voire culturels (niveau de revenu, genre, autonomie, origine ethnique, etc.), conjugués à la variable de l’âge, entraînent une série de différences marquées chez les aînés, en particulier dans une perspective sociologique (intérêts, besoins, motivations, perceptions, etc.) (Kim et al., 2015 ; Beauchamp, 2012 ; Cardinal et al., 2008). Les travaux de Guillemard (1972 ; 2002) ont quant à eux permis d’énoncer une typologie de pratiques durant la retraite. À partir de ses premières recherches, Guillemard (1972) distingue cinq types de pratiques, en l’occurrence la « retraite-retrait » (absence de participation collective et sociale), la « retraite-troisième âge » (passage d’une activité productrice à une activité créatrice importante et révélatrice pour la personne retraitée), la « retraite-famille et la retraite-loisir » (rôle désormais de point d’appui dans sa famille et de consommateur de divers loisirs), la « retraite-revendication » (forte implication dans le domaine associatif et communautaire dans une logique de contestation et résultant d’un décalage entre biens et potentialités) et la « retraite-participation » (comportement de sur-intégration à la société par la consommation et l’exposition importantes de la personne retraitée à l’actualité et aux moyens de communication de masse). Toutefois, et dans une analyse plus récente, Guillemard (2002) indique que cette typologie s’avère toujours intéressante et pertinente à plusieurs égards mais stipule que le travail ne structure plus autant qu’auparavant l’existence des individus et, en conséquence, leur passage à la retraite. Par conséquent, Guillemard (2002) constate un net recul de la « retraite-retrait » au profit de la « retraite-loisir », mais également d’une transformation de la « retraite-revendication » et de la « retraite-participation » en une « retraite-solidaire » ancrée dans une forte participation associative volontaire.

De leur côté, Roberts (2012) et Murphy Jr et al. (2010), en se basant sur les travaux théoriques de Mannheim et de Rokeach, rappellent que l’âge reste une variable centrale pour cerner les dynamiques et les aspirations de cette classe d’aînés qui serait constituée de plusieurs générations dont deux feraient globalement consensus, en l’occurrence les seniors (nés avant 1942-1948) et les baby-boomers (nés entre 1942-1948 et 1966)[2]. Pour ces auteurs comme pour Beauchamp (2012), ainsi que Pennington-Gray et Lane (2001), ces deux générations sont très importantes à considérer lorsque l’on s’intéresse aux aînés puisque ces individus sont nés à des époques et dans des contextes économiques et politiques bien différents qui ont indéniablement teinté leurs valeurs et leurs aspirations de vie. Dans la perspective des pratiques de loisir qui nous intéresse ici, plusieurs recherches évoquent des différences plus ou moins marquées entre ces deux générations. Alors que les seniors ont généralement un cercle social assez étendu et pratiquent des activités de bénévolat et davantage socio-culturelles, les baby-boomers sont quant à eux plus tournés vers des loisirs plus actifs pratiqués seuls ou avec la famille et les amis proches (Beauchamp, 2012 ; Murphy Jr et al., 2010 ; Cochran et al., 2009). À ce stade, il nous apparaît essentiel d’indiquer la définition du loisir qui a été retenue et sur laquelle se sont basées les parties prenantes de cette étude (équipe de recherche et bailleurs de fonds). Ainsi, en s’appuyant sur les travaux de Carbonneau (2011) relatifs aux aînés et à leurs pratiques récréatives, le loisir est de fait défini et vu « comme une expérience vécue en toute liberté au travers d’activités pratiquées lors de nos temps libres. Cette définition du loisir demande donc de considérer non seulement les pratiques et intérêts récréatifs, mais aussi les diverses composantes de l’expérience de loisir. » (p. 13).

Cette problématique est à la base de la réflexion posée dans cette étude. En effet, l’arrondissement de Saint-Léonard à Montréal a mandaté en 2015 une équipe de chercheurs pour évaluer les besoins en loisirs de sa population résidente de 50 ans et plus. Nous présenterons ici certains volets de cette étude, en l’occurrence ceux reliés aux types, aux modes et aux espaces de pratique de loisirs de cette population ainsi qu’aux contraintes vécues. Au-delà de cet objectif très descriptif, cette recherche visait également à voir si des disparités physiques, économiques, sociales et culturelles existaient dans l’ensemble de la population des 50 ans et plus sondée, telles que soulignées dans la littérature mobilisée. Par ailleurs, la finalité de cette étude était de réfléchir, au vu des résultats obtenus, aux façons de renouveler les services municipaux favorisant la participation sociale, économique et culturelle des aînés dans leurs milieux de vie. Plus fondamentalement, cette recherche s’inscrit dans la réflexion entourant la question des clivages générationnels au sein de la population aînée et visait, dès le départ, à mobiliser les résultats obtenus dans l’optique de dégager des conclusions de recherche inédites pour ce territoire urbain de l’agglomération montréalaise. Ainsi, dans cette démarche hypothético-déductive, une hypothèse générale de recherche fut formulée dès le début de ce projet : les modalités et les espaces de pratiques de loisirs sont différents entre les populations « baby-boomers » (personnes âgées de 50 à 69 ans) et « seniors » (personnes âgées de 70 ans et plus), ce qui nécessite par conséquent une adaptation plus fine des services communautaires et de loisir offerts par l’arrondissement.

1.    Loisir et aménagement des milieux de vie des aînés. Une réflexion autour de certains écrits


1.1.     Vieillissement et aménagement du territoire

La population mondiale vieillit à un rythme relativement accéléré et les impacts sur l’urbanisme, sur le cadre bâti et la forme de nos villes et les modalités de planification des territoires, sont déjà très importants. La proportion des personnes de 60 ans et plus dans le monde était de 11 % en 2006 et devrait doubler (22 %) à l’horizon de 2050 (Petitot et al., 2010). Les pays, actuellement qualifiés comme en développement, compteront par ailleurs 80 % de ces aînés, ce qui augmentera et complexifiera la capacité de ces États à fournir des services et des infrastructures adéquates pour ces populations. Il n’est donc pas étonnant de voir une prolifération de contributions théoriques et d’études empiriques depuis plusieurs années qui tentent de mieux comprendre les stratégies d’adaptation à cette tendance lourde de conséquences sur les questions d’emploi et de retraite, de santé, d’économie, mais également d’aménagement du territoire qui nous interpelle directement dans cette recherche (Souter-Brown, 2015 ; Coles, Millman, 2014 ; Rowles, Bernard, 2013 ; Negron-Poblete, Séguin, 2012 ; Marier, 2012 ; Hodge, 2008).

Dans le contexte nord-américain, ce n’est qu’après les années 1960 que les politiques publiques et les milieux de la recherche se sont activés pour mieux documenter et planifier le territoire au regard de ce phénomène (Schwarz, 2012 ; Lawton, 1980 ; Lawton, Nahemow, 1973). Auparavant, cette population vieillissante faisait l’objet essentiellement de la mise en place de programmes spécifiques en soins de santé et de projets de résidences de retraite spécialisées. Ce n’est que progressivement que des études seront réalisées afin de mieux comprendre les besoins de cette tranche de population et les modalités nécessaires pour améliorer leurs conditions de vie dans une perspective plus élargie (attentes, désirs et intérêts par rapport aux diverses sphères de leurs vies). Ainsi, la géographie du vieillissement (Simard, 2010) et la gérontologie environnementale (Schwarz, 2012 ; Geboy et al., 2012) se sont attardées à mieux décrire l’évolution spatiale et les modèles de localisation des populations âgées et, plus particulièrement, les interactions entre les aînés et leur environnement de vie (modes de déplacement, lieux de consommation, espaces de loisir). L’idée d’adapter l’espace au vieillissement a récemment été développée tant en milieu urbain qu’en milieu rural (Wahl, Weisman, 2003). Ce sont surtout les travaux de Lawton et Nahemow (1973), reposant sur la théorie écologique[3], qui se sont d’abord attardés sur les notions d’adaptation individuelle et collective des aînés ainsi que de modification de l’environnement à des fins d’adaptabilité à leurs besoins, contraintes et aspirations. Le caractère interdisciplinaire de cette réflexion autour des rapports qu’entretiennent les individus à leur environnement a nécessité la mobilisation de corpus théoriques et méthodologiques issus de la psychologie environnementale, de la géographie temporelle et de l’anthropologie urbaine (Lord, Després, 2011).

Ces environnements – qualifiés de « communautés-amies des aînés » par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) (Petitot et al., 2010) – sont conçus et étudiés afin de mieux inclure tous les aspects de l’environnement physique et social des populations vieillissantes. Il ressort de cette littérature scientifique (Geboy et al., 2012 ; Petitot et al., 2010) que les principaux besoins identifiés pour optimiser ces milieux de vie sont l’accessibilité ainsi que les coûts des soins et services de santé, les opportunités de maintenir diverses formes d’activité physique, les opportunités et modalités de socialisation et, enfin, les questions de sécurité (Lord, Després, 2011 ; Petitot et al., 2010).

1.2.     Loisirs et qualité de vie des aînés

Le loisir, et notamment certaines de ces facettes (activités physiques, sociales et éducatives), fait partie intégrante des saines habitudes de vie. En effet, le loisir représente une voie privilégiée d'amélioration tant de la qualité de vie des individus que de leur santé physique et mentale. Plusieurs auteurs ont observé des liens entre le loisir et la qualité de vie (Carbonneau, 2011 ; Rousseau et al., 1995 ; Jackson, 1991 ; Kelly et al., 1987 ; Ragheb, Griffith, 1980). De plus, la pratique d’activités récréatives est devenue déterminante pour la santé mentale et physique des individus (Michalos, Zumbo, 2003). Plusieurs études montrent que le loisir contribue à l’amélioration de la qualité de vie des aînés (Rousseau et al., 1995 ; Jackson, 1991 ; Kelly et al., 1987 ; Ragheb, Griffith, 1980). Riddick et Daniel (1984) ainsi que Carbonneau (2011) indiquent que la satisfaction suscitée par la pratique d’une activité de loisir influence très fortement le bien-être psychologique de cette population.

Par ailleurs, diverses recherches démontrent que la participation à des loisirs contribue au maintien d’une bonne santé mentale et physique (Gibson, Singleton, 2012 ; Agahi et al., 2011 ; Michalos, Zumbo, 2003). L’étude d’Agahi et al. (2011) permet également d’ajouter que la participation des aînés serait même associée à une plus grande longévité. Ces mêmes recherches arrivent aussi à la conclusion que la participation à des activités au cours de l’âge adulte aurait, en renforçant leur réseau social, un effet protecteur pour les femmes. Par ailleurs, la pratique d’activités de loisir dans la communauté permet indéniablement de réduire la sédentarité chronique de certains de ces aînés. Ainsi, tant les déplacements pour se rendre aux lieux de loisirs que la pratique d’activités physiques ou sportives contribuent à l’adoption d’un mode de vie actif chez les aînés. Parallèlement, selon plusieurs auteurs, la pratique d’activités tant physiques que sociales semble permettre de contrer les pertes cognitives (Ku et al., 2012 ; Tortosa-Martinez et al., 2011). Toutefois, il faut aussi noter que si la participation favorise un vieillissement réussi, la qualité des activités importe plus dans cette perspective que leur quantité (Rousseau et al., 1995).

À ce titre et au-delà du type d’activité pratiqué, il importe, pour les acteurs et les intervenants locaux, de mieux comprendre et de cerner les facteurs qui permettent à la personne âgée de s’épanouir et de vivre une expérience à travers le loisir pratiqué. La satisfaction vis-à-vis des activités pratiquées joue un rôle clé dans l’impact effectif qu’auront les pratiques de loisir, et ce particulièrement pour les aînés (Carbonneau, 2011 ; O’Brien, 1981). Ainsi, il s’avère essentiel que les activités correspondent vraiment aux intérêts et aux aspirations des aînés. Rousseau et Vallerand (2003) expliquent que les aînés montrant une passion et un fort attachement pour leurs loisirs présenteraient un plus haut niveau de bien-être subjectif. Parallèlement, plusieurs études montrent que, en plus d’être représentatives des attentes et des valeurs de l’individu, les activités pratiquées doivent aussi être stimulantes pour les personnes âgées, en fonction de leur potentiel physique et intellectuel (Kleiber, 2013 ; Aguerre, Bouffard, 2003 ; Kane, 2001 ; Baltes, Baltes, 1990). Par conséquent, il ne suffit pas de participer à n’importe quelles activités ; ces activités doivent être représentatives et significatives pour les personnes aînées. Dans cette perspective, et tel que stipulé précédemment, la dimension socialisatrice, d’échanges et de partage des pratiques de loisir tend à jouer un rôle central pour un vieillissement réussi (Lee, Payne, 2015 ; Beggs et al., 2014). Néanmoins, Sirven et Debrand (2013) rappellent que le loisir et, plus globalement, la participation sociale des aînés devraient également être vus comme un facteur potentiel d’accentuation des inégalités sociales et de santé. En effet, selon ces auteurs, « l’effet de la santé sur la participation sociale apparaît plus important que l’effet inverse » (p. 60).

2.    Une recherche menée dans une perspective quantitative/ Méthode et stratégies d'enquête


2.1.     L'arrondissement de Saint-Léonard à travers certaines statistiques sociodémographiques

Selon les données statistiques les plus récentes (Montréal en statistiques, 2015a ; Montréal en statistiques, 2015b ; Montréal en Statistiques, 2014), près de 76 000 personnes résident dans l’arrondissement de Saint-Léonard dont 27 665 individus âgés de 50 ans et plus. Plus spécifiquement, on constate que 31,9 % sont âgés entre 50 et 59 ans, 27,8 % entre 60 et 69 ans, 25,2 % entre 70 et 79 ans et 15,1 % ont 80 ans et plus. Cette population d’aînés est constituée de 56,2 % de femmes et de 43,8 % d’hommes. Il est également intéressant de mentionner que Saint-Léonard est le second arrondissement de la ville de Montréal ayant la plus forte proportion d’aînés résidant sur son territoire. Au sujet de l’état matrimonial, 58 % des individus âgés de 50 ans et plus sont légalement mariés et 30 % des 70 ans et plus sont veufs. Concernant la langue parlée, on remarque que près de la moitié (49 %) de la population des 50 ans et plus estime pouvoir soutenir une conversation en français et en anglais. Ce pourcentage monte à 56 % pour les 50-69 ans mais diminue à 39 % pour les 70 ans et plus. De façon complémentaire, 39 % de cette population d’aînés utilisent le français comme langue parlée à domicile. En ce qui a trait aux langues non officielles parlées à la maison, l’italien est celle la plus parlée par la population des 50 ans et plus (29,5 %) suivie par l’espagnol (2,8 %), l’arabe (2,2 %) et les langues créoles (1,6 %). Dans cette optique, on relève que plus de 60 % des individus âgés de 50 ans et plus, comparativement à 39 % à l’échelle de la ville de Montréal, sont immigrants dont la très grande majorité a immigré avant 2006. À ce titre, il est important de mentionner que l’arrondissement de Saint-Léonard est un de ceux de la ville de Montréal qui regroupe le plus d’habitants d’origine italienne.

Au sujet de l’éducation, 44 % des individus de 50 ans et plus ne possèdent aucun diplôme (comparativement à 27 % à l’échelle de la ville de Montréal). Cette donnée diminue à 30 % pour les 50-69 ans mais atteint les 65 % pour les 70 ans et plus. Parallèlement, 35 % de la population de 50 ans et plus (45 % à l’échelle de Montréal) est considérée comme active (53 % pour les 50-69 ans et 4 % pour les 70 ans et plus) et le revenu moyen annuel après impôts pour les personnes de 50 ans et plus est de 26 201[4] $ (37 079[5] $ à l’échelle de Montréal). Finalement, et dans une perspective longitudinale, on constate que la population des 50 ans et plus a crû de 13 % entre 2001 et 2011 (soit une croissance assez similaire à celle de la ville de Montréal qui est de 12,7 %). Cette croissance s’explique principalement par la part plus conséquente des 70 ans et plus dans ce segment démographique (croissance de 43 % entre 2001 et 2011).

2.2.     Stratégies méthodologiques et déroulement de la recherche

Le loisir, et notamment certaines de ces facettes (activités physiques, sociales et éducatives), fait partie intégrante des saines habitudes de vie. En effet, le loisir représente une voie privilégiée d'amélioration tant de la qualité de vie des individus que de leur santé physique et mentale. Plusieurs auteurs ont observé des liens entre le loisir et la qualité de vie (Carbonneau, 2011 ; Rousseau et al., 1995 ; Jackson, 1991 ; Kelly et al., 1987 ; Ragheb, Griffith, 1980). De plus, la pratique d’activités récréatives est devenue déterminante pour la santé mentale et physique des individus (Michalos, Zumbo, 2003). Plusieurs études montrent que le loisir contribue à l’amélioration de la qualité de vie des aînés (Rousseau et al., 1995 ; Jackson, 1991 ; Kelly et al., 1987 ; Ragheb, Griffith, 1980). Riddick et Daniel (1984) ainsi que Carbonneau (2011) indiquent que la satisfaction suscitée par la pratique d’une activité de loisir influence très fortement le bien-être psychologique de cette population.

Tout d’abord, il est important d’indiquer que cette recherche s’inscrit dans une démarche de réflexion plus globale « Municipalité amie des aînés » (MADA) engagée par l’arrondissement de Saint-Léonard dès 2013 dans l’optique d’adapter les services municipaux offerts pour encourager ainsi que faciliter la participation sociale, économique et culturelle des aînés dans leurs milieux de vie. À ce titre, une meilleure connaissance de ces individus aînés par rapport à leurs pratiques et leurs besoins en loisir fut mise en évidence lors de discussions menées en 2013 et en 2014. Cette étude a ainsi été envisagée et planifiée dans l’optique de tenter de répondre à ces questionnements liés à diverses préoccupations du milieu.

La méthode de collecte de données utilisée repose sur une approche quantitative via un sondage par questionnaires. Ce questionnaire a été élaboré à partir d’éléments issus du sondage mené par Carbonneau en 2011 afin de dresser le portrait des pratiques de loisir des Québécois de 50 ans et plus. Le questionnaire utilisé pour l’étude dans l’arrondissement de Saint-Léonard se structure autour de six blocs de questions sur les thématiques suivantes.

  1. Les pratiques et intérêts actuels d’activités de loisir (activités d’artisanat et manuelles, création artistique, appréciation culturelle, activités intellectuelles et scientifiques, ressourcement et relaxation, jeux et divertissement, activités sociales, bénévolat, actualités et mass-média, sorties et voyages, nature et plein air, activités physiques et sportives, mécanique et bricolage) ;
  2. Les modalités de pratique (organisées, libres, régulières, spontanées, intérieures, extérieures, mixtes, séparées hommes et femmes) ;
  3. Les contraintes à la participation (fonctionnelles, affectives, liées aux connaissances, sociales, liées aux obligations, liées à l’accessibilité, organisationnelles, matérielles) ;
  4. La satisfaction quant à l’offre de loisirs proposée (horaires, fréquence des activités, nombre d’activités, types d’activités, équipements disponibles, qualité des équipements, formes d’animation, information concernant l’offre, accessibilité des espaces de pratique) ;
  5. Les éléments prioritaires de développement pour les loisirs (diversification de l’offre de loisirs, stratégies de communication et de promotion, occasions d’initiation, nouveaux équipements) ;
  6. Les données personnelles et sociales des répondants.

Au total, 43 questions furent posées à chaque répondant et celles des blocs de questions 1, 2, 3 et 4 (présentés précédemment) furent structurées autour d’échelles d’évaluation et de satisfaction de 4 ou de 5 catégories ou propositions. Il est à noter que trois questions étaient ouvertes (dans le bloc de questions 5) et permettaient ainsi aux participants d’exprimer certaines idées et d’autres suggestions. Au-delà de ces questions ouvertes, les répondants pouvaient également, pour certaines questions, proposer une réponse différente de celles suggérées en choisissant la réponse « autres ». La durée moyenne d’administration du questionnaire fut de 20 minutes.

Ce questionnaire a été administré oralement, en face à face et de façon aléatoire par une dizaine d’enquêteurs du 16 juin 2015 au 22 août 2015 auprès de résidents de l’arrondissement de Saint-Léonard âgés de 50 ans et plus. Au total, 17 journées de collecte de données ont été organisées sur le territoire de l’arrondissement. Ces dernières étaient chacune d’une durée de sept heures et avaient lieu dans les parcs[6], via du porte-à-porte, dans des résidences et des habitations à loyer modique (HLM) ciblées, ainsi que dans des commerces. Au total 464 personnes ont répondu à ce sondage. L’analyse des données a été réalisée via le logiciel SPSS, de manière à en faire ressortir des statistiques descriptives et croisées, ainsi que pour réaliser des tests statistiques (test T de Student et test du khi-deux).

3.    Des loisirs variés pour ces aînés : des résultats qui apportent quelques pistes de réflexion[7]


3.1.     Profil des répondants

La répartition entre les femmes (48,8 %) et les hommes (51,2 %) ayant rempli le questionnaire est globalement assez équilibrée. Au niveau de l’âge, l’échantillon se répartit ainsi : 31,9 % (50 à 59 ans), 27,7 % (60 à 69 ans), 25,4 % (70-79 ans) et 15 % (80 ans et plus). Par ailleurs, plus de la moitié des répondants n’ont pas de diplômes d’études supérieures. On note également que la grande majorité des répondants (71,1 %) a comme statut civil, marié·e·s ou vivant en concubinage. Parallèlement, près de la moitié de l’échantillon parle l’italien à titre de langue maternelle (45,5 %) et près du tiers parle le français comme langue maternelle (32,2 %).

À la question, « Êtes-vous actuellement sur le marché du travail ? », plus de la moitié (64,7 %) des répondants déclare ne pas être sur le marché du travail, contre près du tiers (31,1 %) des participants qui le sont[8]. Parmi ceux qui déclarent ne pas travailler, presque la totalité est à la retraite (63,5 %) alors qu’une infime portion des répondants (1,2 %) déclare ne pas travailler pour cause d’invalidité. De façon complémentaire, parmi les participants ayant répondu à la question du revenu familial, soit la moitié (58,4 %) de l’échantillon, plus du tiers (38,5 %) des répondants déclare avoir un revenu annuel total avant déductions se chiffrant entre 10 000 $ et 49 999 $[9]. Plus précisément, 21,5 % des répondants situent leur revenu annuel total avant déductions entre 10 000 $ et 29 999 $[10] alors que 17 % des répondants évaluent leur revenu entre 30 000 $ et 49 999 $[11].

3.2.     Types d'activités de loisir pratiquées

Malgré le fait qu’aucune différence significative ne se dégage pour le niveau global de pratiques (t= 0,032 et dl = 462, p ≤ 0,97), on constate néanmoins des différences entre les baby-boomers et les seniors au sujet de plusieurs types d’activités de loisir pratiquées (voir tableau 1). Ainsi, les activités physiques et sportives sont pratiquées de façon plus significative par les baby-boomers que les par seniors (p ≤ 0,028)[12]. Par ailleurs, les seniors montrent un niveau de pratique (p ≤ 0,000) nettement plus élevé que les baby-boomers pour les jeux et divertissements. Par ailleurs, si on observe une différence significative entre les deux groupes pour ce qui est des intérêts envers le plein air (p ≤ 0,017), cela ne se traduit pas au niveau des pratiques (p ≤ 0,218) bien qu’on observe un pourcentage supérieur de baby-boomers (37 % versus 27 %) qui disent pratiquer de telles activités quotidiennement.

3.3.     Modalités de pratique et contraintes à la participation

Au sujet des modalités de pratiques, seules certaines différences significatives peuvent être distinguées lorsque l’on compare l’intérêt et la pratique des baby-boomers et des seniors à cet égard (voir tableau 2). À cet effet, les activités spontanées et non décidées à l’avance (p ≤ 0,001), les activités à l’extérieur (p ≤ 0,015) et les activités séparées (hommes et femmes séparés) (p ≤ 0,017) montrent une différence significative. Celles-ci semblent être appréciées et pratiquées davantage par les baby-boomers. On observe une tendance pour les activités à l’intérieur (p ≤ 0,054). Pour les autres modalités de pratique, aucune différence significative ne se dégage réellement entre ces deux générations.

En ce qui a trait aux contraintes, plusieurs différences significatives se dégagent des résultats (voir tableau 3). Les seniors semblent subir le plus de contraintes (t= -4,46 et dl = 296, p ≤ 0,000). Les contraintes fonctionnelles, affectives et liées à l’accessibilité ressortent particulièrement parmi les divers types de contraintes observées. Les baby-boomers tendent à avoir davantage de contraintes liées aux obligations que les séniors (p ≤ 0,031). Fait intéressant également à noter, aucune différence ne ressort pour les contraintes organisationnelles et matérielles. On aurait pu s’attendre à une différence pour les personnes plus âgées sur ce plan en raison de leurs revenus moins élevés que les baby-boomers (p ≤ 0,027), et ce en lien au fait que 53 % des répondants plus âgées gagnent moins de 30 000 $ par année alors que 65 % des baby-boomers gagnent plus de 30 000 $.

3.4.     Espaces de pratique

Un peu plus du tiers (35,7 %) des participants ne semble pas être préoccupé par l’accessibilité à des infrastructures en vue de pratiquer des activités physiques liées à leur âge. Toutefois, un peu plus de 40 % des personnes interrogées considèrent ce type d’infrastructures et d’équipements comme important : 13,9 % comme passablement important et 19,4 %, grandement important. Lorsque l’on analyse ces résultats par générations, aucune différence significative ne peut être distinguée entre les baby-boomers et les seniors (p ≤ 0,237).

Parallèlement, les infrastructures et équipements les plus importants selon la population sondée sont les parcs (59,1 %), les sentiers de marche (34,3 %) et les pavillons de parcs (33,1 %). Une minorité (16,9 %) des personnes a répondu « autres ». De façon plus spécifique, les parcs sont les infrastructures les plus importantes tant pour les baby-boomers que pour les seniors. Les sentiers de marche semblent, quant à eux, surtout importants pour les baby-boomers. Il est toutefois essentiel de noter que, en raison d’un certain nombre de réponses manquantes à cette question (relative aux infrastructures et équipements les plus importants), il nous a été impossible de réaliser les tests T de Student et du khi-deux.

Conclusion : deux générations aux distinctions peu tranchées


Comme l’énonce très clairement Schwarz (2012), pour que la gérontologie environnementale sorte de son « enveloppe » académique, voire théorique, il faut indéniablement multiplier les études empiriques, et plus précisément les études de cas, dans l’optique de développer des connaissances variées mais suscitant une remise en question et une adaptation de ce champ d’étude. Pour Geboy et al. (2012), la gérontologie environnementale questionne la place de l’aîné dans son environnement en mobilisant différents concepts (sécurité, autonomie, attachement, etc.) susceptibles d’analyser plus ou moins finement les mobilités, les relations et les usages de ces populations. Toutefois, plusieurs interprétations et conclusions proposées à ce jour restent très statiques et trop modélisantes, ne reflétant pas toujours l’hétérogénéité des aînés, qui n’est pas simplement liée à l’âge. Dans ce contexte, les résultats obtenus à travers cette étude contribuent, à un niveau relativement modeste cependant, à démontrer que cette population ne peut être vue et comprise, sous l’angle du loisir, comme une strate démographique « monolithique ». En effet, à partir de notre hypothèse de départ, nous pouvons affirmer qu’il existe bien des différences significatives entre ces générations mais que ces dernières restent très limitées dans l’espace et l’environnement de vie de ces individus. Ainsi, nos résultats, particulièrement ceux relatifs aux types d’activités de loisir pratiquées et aux modalités de pratique, nous amènent à penser que l’aspect générationnel est une variable centrale pour interpréter ces dynamiques récréatives mais qui se doit d’être combinée à d’autres.

À ce titre, le modèle écologique de Bronfenbrenner, adapté et contextualisé à la problématique du loisir pour les aînés par Kleiber et Genoe (2012), s’avère central pour proposer une interprétation de ces résultats autre que normative. Ce modèle place la personne au centre d’un système comportant cinq sphères d’influence : le microsystème, le mésosystème, l’éxosystème, le macrosystème et le chronosystème. Le microsystème fait référence aux types de relations entre la personne et son environnement immédiat (famille, amis, école, etc.). Le mésosystème se rapporte aux interrelations entre les éléments du microsystème. L’exosystème comprend les services gouvernementaux, le système politique, économique et d’éducation qui concernent la personne sans qu’elle y soit impliquée directement. Le macrosystème fait référence à l’ensemble de valeurs de la société, normes sociales, croyances et idéologies au sein duquel évolue la personne. Finalement, le chronosystème prend en compte les évènements propres au passage du temps. Dans le cadre de notre étude, ce modèle se révèle utile pour comprendre les facteurs d’influence potentiels issus de l’environnement sur la participation à des activités de loisir chez les aînés et, plus précisément, entre les baby-boomers et les seniors. Partant de ce modèle et en lien avec nos résultats, il apparaît important d’aller au-delà de la prise en compte de l’âge et des contraintes et autres limitations potentielles des aînés. Il est donc nécessaire de regarder comment les diverses composantes de leur environnement interagissent pour soutenir ou non leur pratique d’activités récréatives.

Dans une autre perspective et plus particulièrement pour les baby-boomers, nos résultats démontrent l’importance des activités physiques et sportives et de plein air pratiquées librement et de façon plus spontanée. Ce constat analytique peut, dans un premier temps, être interprété au regard de la littérature scientifique sur cette génération qui y est présentée comme une population hédoniste, surtout portée par un désir d’accomplissement personnel et par une volonté de vivre des expériences individuelles ou collectives (Kim et al., 2015 ; Beauchamp, 2012 ; Murphy Jr et al., 2010 ; Gilleard, Higgs, 2000). Ces données obtenues rejoignent également l’interprétation du « successful ageing » que proposent Boyes (2012) ainsi que Wang et Lin (2012) qui voient dans ce concept et ses facteurs constitutifs une façon d’interpréter certaines pratiques récréatives. Boyes (2012) stipule notamment que le capital social, l’activité physique et sportive ainsi que l’attachement à un lieu ou à un espace sont les composants centraux du « successful ageing ». À ce titre, les principaux espaces de pratique fréquentés par nos répondants ainsi que les types d’activités de loisir pratiquées tendent à refléter ces conclusions de recherche exprimées tant par Boyes (2012) que par Wang et Lin (2012). Ces résultats évoquent aussi, voire réaffirment, l’importance des notions d’expérience, de plaisir et de qualité des environnements de pratique pour que ces activités puissent devenir optimales pour les individus interrogés. Cette interprétation et les données obtenues et significatives pour les baby-boomers nous amènent à mobiliser la réflexion théorique de la sociologue Betsy Wearing qui voit dans le loisir un moyen de résister au vieillissement et à certains stéréotypes entourant les aînés (Dionigi, Horton, 2012). La pratique de loisir devient donc pour la personne aînée une forme d’« échappatoire » à cette fin de vie, tant mise en avant par la société, et une façon de « se faire voir », d’affirmer, voire de revendiquer sa place dans sa communauté, rejoignant par le fait même les propos de Guillemard (2002) sur la « retraite-loisir » et la « retraite-solidaire ».

Dans cette optique et en conclusion, quelques pistes d’intervention potentielles, émanant de cette réflexion, peuvent être formulées. Tout d’abord, il apparaît important de renforcer l’accès aux espaces publics et de plein air de l’arrondissement en développant notamment des formes d’animation destinées spécifiquement aux aînés. Il serait aussi judicieux de dynamiser l’animation des parcs durant l’année en offrant des activités structurées ou plus libres et différentes formes d’aide aux aînés. Les résultats obtenus révèlent également un besoin de considérer plus spécifiquement les disparités physiques, économiques, sociales et culturelles présentes dans l’ensemble de la population des 50 ans et plus, particulièrement entre les baby-boomers et les seniors.

Pour terminer, il est important de mentionner que cette recherche comporte certaines limites méthodologiques. Tout d’abord, l’échantillon obtenu n’est représentatif qu’à l’échelle des aînés de 50 ans et plus résidants de l’arrondissement et non en fonction de critères générationnels. Par ailleurs, les modalités de collecte de données sur le terrain ont pu occasionner une surreprésentation de certains types d’aînés et, ce faisant, de certains types et modalités de pratique. De façon concomitante, le choix d’administrer un sondage par questionnaires en face à face sur le terrain a indéniablement engendré différents biais de désirabilité sociale entre les enquêteurs et les participants. Par conséquent, et dans l’optique de poursuivre cette réflexion voire de conforter ou de nuancer certaines conclusions, il nous apparaîtrait judicieux de constituer et de mobiliser à l’avenir un corpus méthodologique qualitatif (entrevues individuelles ou groupes de discussion) de manière à explorer certains cas d’aînés plus jeunes ou plus âgés, mais aussi pour cerner la composition et l’impact des cinq sphères d’influence du modèle écologique de Bronfenbrenner sur la personne aînée.

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Référence électronique : 
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[1] Le terme communauté est ici défini selon les récents travaux de Gravelle et al. (2015). La communauté doit ainsi être comprise en prenant en compte ses trois formes : communauté d’intérêt (regroupement de personnes ayant un ou des intérêts communs), communauté d’identité (individus ayant des origines, des catégories sociales ou des valeurs communes) et communauté géographique (personnes résidant sur le même territoire ou fréquentant le même espace).





















































[2] Nous avons volontairement mentionné des « fourchettes » pour indiquer les périodes de naissance des baby-boomers et des seniors puisqu’il ne semble pas y avoir dans la littérature un consensus à ce sujet, et ce particulièrement en Europe.

























































































[3] La théorie écologique mobilisée par Lawton et Nahemow (1973) se fonde sur plusieurs disciplines scientifiques (sciences de la santé, psychologie, biologie, etc.) afin de tenter de comprendre et d’analyser l’état de santé de différentes populations en fonction de trois composants centraux : « agent », « host » et « environment » dans une logique continuelle d’échanges et d’interactions réciproques entre un organisme et son environnement.









































































































[4] Montant équivalent à 17 869 euros.

[5] Montant équivalent à 27 287 euros.










































[6] Il est cependant important de noter que pour éviter d’avoir une surreprésentation de répondants sondés lors de la pratique de loisirs ou dans des lieux de loisirs, les enquêteurs avaient certains quotas à respecter quotidiennement, et ce selon ces catégories (parcs, espaces sportifs, commerces et porte-à-porte dans des lieux d’habitat).




[7] Il est important de noter que l’ensemble des résultats présentés a été pondéré en fonction du portrait statistique de l’arrondissement issu du recensement de 2011, et ce en lien notamment avec les variables de genre et d’âge.








[8] À noter que 4,2 % des répondants n’ont pas souhaité répondre à cette question.



[9] Intervalle de revenus équivalent en euros à 6 820 – 34 717.

[10] Intervalle de revenus équivalent en euros à 6 820 – 20 827.

[11] Intervalle de revenus équivalent en euros à 20 829 – 34 717.




[12] Ce résultat est toutefois à prendre avec réserve considérant le grand nombre de variables, il est plus adéquat de retenir un seuil de signification à 0,01 plutôt que 0,05.


Évolution et perspectives de la sociologie du travail au Maroc. Délimiter les contours d’un champ de recherche naissant

publié le 28 nov. 2016 à 08:34 par Quentin Verreycken   [ mis à jour : 1 déc. 2016 à 06:26 ]

Par Youssef Sadik
Professeur de sociologie à l'Université Mohammed V de Rabat
Président de l'Observatoire des transformations sociales

Mis en ligne le 28 novembre 2016

Formats disponibles : HTML | PDF.

Résumé/Abstract 


[Fr] Le présent article propose de dresser un premier bilan du traitement réservé par les sociologues aux questions du travail et de l’entreprise au Maroc. Malgré les changements sociaux profonds ayant marqué la société marocaine durant les deux dernières décennies, la sociologie marocaine est restée prisonnière d’une approche classique privilégiant le monde rural et occultant les dynamiques associées aux villes et aux mondes productifs. Faut-il décoloniser les sciences sociales pour permettre aux sociologues marocains de s’ouvrir sur de nouveaux phénomènes sociaux, le travail en tête ? Ou alors la question renvoie-t-elle aux normes de formation et de reproduction des élites sociologiques dans le contexte marocain ? Pour situer les nouvelles perspectives esquissées récemment par les jeunes sociologues, nous présentons les travaux sur le monde de la production marocain tout en veillant à dresser une typologie afin de faciliter la tâche au lecteur

Mots clés : travail, emploi, sociologie, entreprises, formation, aliénation..

[En] This article tries to make a first assessment of the way sociologists analyze labor and companies in Morocco. Despite the profound social changes that marked the Moroccan society during the past two decades, Moroccan sociology remained a prisoner of a classical approach which promotes the rural areas and ignores dynamics that abound in cities and productive worlds. Should we decolonize social sciences to allow Moroccan sociologists to open up to new social phenomena, especially those pertaining to labor? Or does the question relate to the standards of training and reproduction of sociological elites in the Moroccan context? To locate the new prospects recently outlined by young sociologists, we present their research on the world of Moroccan production while offering a reader-friendly typology.

Keywordslabor, employment, sociology, business, education, alienation.

La sociologie du travail et de l’entreprise : l’héritage occidental en question


Si, en France et aux États-Unis, la naissance de la sociologie des entreprises est le résultat de l’évolution de la sociologie du travail et, par la suite, de la sociologie industrielle, vers une sociologie des organisations, elle est aussi une réponse scientifique à l’approfondissement de la question sociale que les pays industrialisés ont connu après le premier choc pétrolier de 1974[1].

L’entreprise, sous l’impulsion des mutations du marché de l’emploi et des modes de production, s’est constituée en un véritable objet de recherche sociologique « légitime ». Mais cette nouvelle découverte s’est vue partagée entre deux principaux courants de pensée. Le premier est représenté par les sociologues du travail qui considèrent, le plus souvent, l’entreprise comme un champ de lutte des classes et d’aliénation. En France par exemple, la naissance même de la revue Sociologie du travail en 1959 autour de M. Crozier, J.-D. Reynaud, A. Touraine et J.-R. Tréanton s’adossait à ce type d’analyse dans la perspective de promouvoir de nouvelles approches de la question du travail. Cette tendance peut être expliquée, d’une part, par la domination d’une sociologie du travail axée sur les ouvriers et la condition ouvrière, les corporations ou encore les groupes professionnels et, d’autre part, par l’association quasi systématique des problèmes de production avec une sociologie industrielle très imprégnée par les approches nord-américaines sur la question[2].

À partir des années 1980, une deuxième approche est proposée. Celle-ci fait à la fois appel aux travaux de la sociologie du travail et aux prolongements des réflexions d’une sociologie des organisations, dont l’utilisation excessive des jeux de pouvoir commence à atteindre ses limites. R. Sainsaulieu (1990) délimite la consistance et les contours de cette nouvelle tendance :

Sans être confondue avec la société toute entière, qu’elle dominait ou qui la façonnait, l’entreprise contemporaine ne peut trouver la voie de ses capacités d’autonomie stratégique sans prendre sérieusement en considération plus que la simple addition de ses ressources humaines, toute la réalité de la structure sociale interne et externe, qui en dynamise le véritable potentiel d’acteur (p. 348).

R. Sainsaulieu (1997) construit son analyse à partir d’une interrogation qui peut paraître évidente :

Si la personnalité est liée dans son développement aux facteurs sociaux de son entourage, pourquoi l’entreprise ne serait-elle pas, elle aussi, l’une des situations importantes de son évolution, dans la mesure où les hommes et les femmes de notre époque y vivent un milieu intense de relations, d’engagements et d’interactions ? (p. 72).

Autour de cette question de nouvelles perspectives théoriques ont vu le jour. R. Sainsaulieu et D. Segrestin (1986) en esquissent l’essence. Pour eux, l’entreprise est de nos jours « plus politique et plus collective, c’est-à-dire capable de fonder son développement sur une prise en compte des pouvoirs et forces internes, par le moyen d’un effort de négociation et de participation accrue à toute une série de projets et à tous les niveaux de responsabilité » (p. 336).

En effet, les derniers travaux appartenant à cette catégorie mettent l’accent sur le travail et l’entreprise comme une simple réaction aux métamorphoses de la question sociale. Dans cette perspective, l’entreprise s’érige en un réceptacle d’une nouvelle dynamique conciliant l’économique et le social. Comme le souligne C. Durand (1999) :

Face au déclin des mouvements sociaux l’entreprise apparaît comme le garant de l’avenir individuel et social : « un destin positif » préfabriqué par ses dirigeants. L’entreprise devient le centre matériel et affectif de la vie de l’acteur. Mais, avec le chômage, les entreprises ne peuvent plus garantir un avenir commun. À la sécurité succède l’angoisse de la recherche d’un nouveau destin ; l’opacité de l’avenir individuel et collectif caractérise la période contemporaine. La crise de l’emploi délégitime l’entreprise comme communauté (p. 788).

Aux États-Unis et contrairement à la trajectoire de la sociologie du travail en France, les recherches ayant pour objectif la validation empirique des principes wébériens et tayloriens de l’organisation ont permis d’approfondir les réflexions sur le phénomène organisationnel, en général, et de mesurer l’impact réel de ces théories sur le travail humain au sein de l’atelier. C’est un autre regard qui est né, conciliant les logiques salariales et les préoccupations patronales. 

Notre interrogation peut être formulée de la sorte : comment développer une sociologie de l’entreprise dans une société non-industrielle ? En fait, peu de recherches à travers le monde ont apporté des réponses abouties à cette question complexe.

La notion d’entreprise doit être considérée à l’aune d’une société que l’on qualifiera par commodité de composite[3]dans la mesure où elle incarne plusieurs modes et cultures de production, ainsi que diverses cultures entrepreneuriales. Elle a été introduite à la suite des confrontations militaires et culturelles qui ont opposé le Maroc aux puissances impériales depuis le XIXsiècle (Sadik, 2012). Le Maroc a toujours été engagé dans des activités de commerce et de production, mais il n’a connu la forme de l’entreprise, comme mode et cadre de fonctionnement, qu’à partir du modèle européen (Gallissot, 1990). Durant ce processus de confrontation, les choix économiques du Maroc ont été dictés soit par l’importance des avancées technologiques et militaires enregistrées les États européens hostiles au Maroc, soit par la crainte que les intrusions régulières de ces États sur les côtes marocaines ont pu susciter chez les décideurs marocains (Ennaji, 1996)[4].

Ceci laisse entendre que la notion et la forme de production moderne, appelée « entreprise », a été importée et implantée dans un cadre socioculturel tout à fait particulier. L’absence d’une « histoire » ou d’une origine sociale de l’entreprise marocaine peut constituer l’un des éléments fondamentaux dans l’explication de la crise de légitimité dans le contexte marocain (Sadik, 2012). Une crise qui se caractérise par son absence comme enjeu majeur et structurant de la société, par la distance qu’elle a maintenue vis-à-vis de la recherche scientifique et par sa position comme élément de neutralisation et de stabilisation plutôt qu’instrument de changement sociétal. Ainsi, dans un premier temps nous nous interrogerons sur la construction thématique et méthodologique de la sociologie marocaine pour ensuite nous arrêter sur les nouvelles thématiques et champs d’investigation qui constituent autant de perspectives pour une sociologie du travail au Maroc.

I.    De l'héritage colonial : quelle construction thématique et méthodologique de la sociologie « marocaine » ?


En effet, beaucoup de réponses trouvent une partie de leur origine dans l’histoire du phénomène étudié. Comme le souligne A. Touraine (1993), « la sociologie perd sa raison d’être si elle cesse de comprendre l’histoire » (p. 24). Dans une grande partie des pays colonisés, les sciences sociales se heurtent à l’exercice épineux de la « décolonisation ». Cette tendance s’est soldée par une « réappropriation » du savoir et des préoccupations des recherches coloniales avec, bien entendu, un effort de « relooking », très visible. En fait, comme le mentionnait J.-R. Henry (2009), « la rupture avec le temps colonial passe pour beaucoup de chercheurs et d’intellectuels par un retour à l’universel » (p. 577). Néanmoins, une première lecture de la production sociologique qui succède à l’Indépendance du pays permet de distinguer plusieurs sous-tendances.

Une première catégorie de chercheurs refuse de payer « les taxes d’importation » des concepts et des paradigmes occidentaux en arguant qu’il faut traiter des sujets de travail ou de l’entreprise avec les mêmes considérations que les pays industrialisés. Cette tentative transgresse les frontières socioculturelles et historiques pour dire que le travail est un phénomène universel. Il évolue, change et se métamorphose au Sud comme au Nord selon les mêmes principes et mécanismes. Des études, souvent à caractère militant, ont alimenté cette perspective en inscrivant les grèves et les mouvements sociaux, par exemple entre les années 1930 et 1980, dans un contexte mondial de lutte prolétaire et anticapitaliste. Cette approche a certainement l’atout de ne pas céder au « particularisme » qui, avec un peu d’excès, peut se transformer en un outil de légitimation des inerties locales et de leurs forces protectrices. Dans un ouvrage collectif, sous la direction de R. Gallissot, Mouvement ouvrier, communisme et nationalismes dans le Monde arabe (1978), les auteurs ont mis en évidence que le mouvement ouvrier a toutes les allures d’un mouvement nationaliste et anti-impérialiste. Dans le même ouvrage, A. Ayache (1978) tente par exemple d’inscrire la mouvance ouvrière marocaine, sous le protectorat français dès les années 1930, dans une perspective transnationale œuvrant, aux côtés des syndicats ouvriers des Français au Maroc et partageant les mêmes combats et les mêmes espérances. Quelques années plus tard, les économistes marocains ont occupé le champ rapidement déserté par les historiens. En s’inscrivant contre les premières tentatives de la monarchie d’instaurer un régime autocratique, les jeunes économistes, souvent aussi militants de gauche, se sont servis des universités pour encadrer, accompagner et changer les rapports de force en s’alliant avec les syndicats et le mouvement ouvrier (Sadik, 2015). Des articles sur la condition prolétaire sont publiés aussi bien dans des revues spécialisées, telles que le Bulletin économique et social du Maroc (BESM) ou les Temps modernes du Maghreb, que dans des magazines généralistes comme Anfass (Souffles, en français). Ceci sans oublier l’ouvrage majeur de Robert Montagne sur la naissance du prolétariat marocain.

Sous l’impulsion de la lutte sociale et politique, des économistes organisés dans le cadre de l’Association des économistes marocains lancent une nouvelle revue qui porte le nom d'Annales marocaines d’économie[5]. Des questions relatives à l’emploi, au travail et à l’entreprise occupent les pages de la revue dans une perspective critique. L’analyse rigoureuse des plans et des programmes économiques mis en place par l’État à côté des principales réformes sectorielles constituait le principal objet des articles publiés.

Cette approche critique a préconstruit l’image des économistes de l’entreprise, (dont une grande part fait partie des militants du mouvement socialiste opposé au régime de Hassan II). Ces derniers, en l’absence d’un véritable cumul d’enquêtes empiriques, ont tout de suite « remodelé » à leur guise quelques définitions et concepts qui sont loin de refléter la réalité sociologique de l’entreprise marocaine. À titre d’exemple, la conclusion à laquelle sont arrivés des économistes marocains (El Aoufi, 2000), sous le titre « entreprise sans entrepreneurs » est complètement obsolète. Pour expliquer les défections qui caractérisent les « rapports salariaux » au Maroc, le postulat avancé par les auteurs est l’absence d’un patronat averti et rationnel. Une analyse qui, sous l’influence du courant marxiste, soutient que le patronat marocain est dépourvu de tout esprit d’entrepreneuriat. Pourtant, une lecture profonde des dynamiques de la culture entrepreneuriale au Maroc nous renseigne sur le caractère presque « pathologique » des entrepreneurs marocains qui, pris individuellement, ne sont pas loin de cette figure utilitariste et mercantiliste de l’entreprise et du commerce. Ils ont conscience des enjeux et des défis du libre-échange, des contraintes auxquelles l’entreprise marocaine est confrontée, ainsi que de l’existence des différentes cultures et sous-cultures qui sous-tendent les comportements des employés. Néanmoins, ces entrepreneurs, aussi modernes soient-ils, sont plutôt hésitants à traduire leurs préceptes en une réalité managériale. Ils avancent souvent une certaine méfiance quant aux comportements « soupçonnés » de leurs employés et doutent de la capacité de ces derniers à s’inscrire positivement dans les nouvelles dynamiques engagées par leur entreprise. Il convient donc de lire cette réalité « composite » avec beaucoup de précautions méthodologiques, en favorisant une démarche compréhensive plutôt que déterministe.

Mis à part ces considérations « universelles » et malgré sa forte participation dans la structuration du champ économique et social, la sociologie marocaine est restée quasi muette quant aux questions relatives au travail et à l’entreprise. Bien que leur nombre soit limité, les recherches scientifiques prenant l’entreprise comme principal objet se sont particulièrement focalisées sur des aspects « macro-économiques », juridiques et financiers. En l’absence d’une accumulation d’expériences, d’études et d’enquêtes empiriques, cette tendance a longtemps entravé la naissance et l’évolution d’une conception sociologique du travail au Maroc. En effet, comme le note M. Madoui (2015), après l’Indépendance du pays en 1956, les sciences humaines et sociales ont été déconsidérées car jugées peu « utiles » : « Elles n’ont pas bénéficié comme les sciences dites « utiles » de la priorité gouvernementale, et reposaient jusque-là sur quelques individus, certes brillants, mais atomisés et déconnectés du terrain et des réalités socio-économiques du pays » (p. 99-113).

Nous pouvons identifier deux principaux facteurs susceptibles d'expliquer ce désenchantement. Une première interrogation est d’ordre épistémologique. Elle soulève la question des frontières de cette discipline et la définition de son objet d’étude. En fait, avant d’évoquer l’entreprise marocaine, il s’agit tout d’abord d’en définir la notion et les contours. L’avènement de l’entreprise, comme forme de production « rationalisée », est relativement récent au Maroc.

L’entreprise, au sens moderne du terme, a été introduite par les effets des confrontations militaires et culturelles qui ont opposé le Maroc aux puissances impériales à partir du XIXsiècle (Ennaji, 1996). Durant ce processus de confrontation, les choix économiques du Maroc et des décideurs marocains ont été faits soit en fonction de l’importance des avancées technologiques et militaires enregistrées par plusieurs pays européens, soit par crainte de subir l’occupation et la domination de puissances impériales.

En effet, il est manifeste que le passage d’une notion occidentale de l’entreprise, résultat d’un long processus d’industrialisation, à une société dite post-industrielle, a sans doute des effets sur la notion et les représentations sociales de l’entreprise. C’est ce qui explique pourquoi, malgré la présence de l’entreprise comme phénomène social depuis des décennies, le nombre d’études qui lui ont été consacrées reste limité. Il faut également dire que, au regard de l’absence d’une histoire écrite de l’entreprise marocaine, le sociologue se trouve parfois contraint de retracer la trajectoire de son objet de recherche, ce qui revient à faire des esquisses historiques. Ainsi, M. Madoui (2015) a lui-même dû retracer le chemin historique de la sociologie marocaine afin d’évoquer les questions modernes qui l’intriguent. Bien entendu, cette lecture a l’avantage non seulement de démontrer la stratégie d’occupation d’un terrain longtemps accaparé par les chercheurs appartenant à d’autres disciplines, mais aussi et surtout de démontrer les limites méthodologiques de certaines études se réclamant  « sociologiques ». De plus, ni la sociologie du travail ni la sociologie industrielle, et encore moins la sociologie des organisations, ne font partie des disciplines « autonomes » dans la tradition universitaire marocaine. Ce sont soit des matières complémentaires, soit des modules optionnels dans les écoles d’ingénieurs, de gestion ou de management.

Pouvons-nous ainsi construire un modèle sociologique de l’entreprise dans un pays où les champs sociaux ne disposent que d’une autonomie relativement limitée ? Autrement dit, dans quelle mesure, la sociologie du travail et de l’entreprise est-elle capable de s’affirmer comme une discipline incontournable pour les milieux productifs et administratifs, alors qu’elle est restée, pendant longtemps, sous-valorisée par les centres de formation académique ?

En effet, plusieurs conditions socioculturelles structurent et légitiment toute apparition du travail et de l’entreprise comme objet sociologique autonome. Ces conditions ont comme objectif de délimiter le champ d’intervention du sociologue au sein de l’entreprise et de montrer l’intérêt de celle-ci comme institution centrale dans le processus de modernisation et de démocratisation de notre société.

Le deuxième facteur concerne essentiellement la nette tendance à la « ruralisation » des études sociologiques marocaines depuis l’Indépendance du pays. Il n’est pas étonnant de constater que c’est l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II à Rabat qui, autour de Paul Pascon, fut le foyer des premiers travaux sociologiques après l’Indépendance du pays. En effet, la sociologie marocaine éprouvait du mal à se détacher de ses origines coloniales. M. Madoui (2015) parle, à juste titre, du besoin de « décoloniser » la sociologie marocaine et de l’inscrire dans des thématiques et des sujets qui interpellent les changements sociaux affectant la société marocaine depuis les années 1970. On notera ainsi que le nombre d’enquêtes, de recherches universitaires et d’études consacrées aux phénomènes « ruraux » dépasse de loin ce qui a été consacré aux nouveaux champs de la recherche sociologique. Les intitulés des formations doctorales accréditées ainsi que les thèmes des thèses soutenues à Rabat et à Fès, les deux seules universités marocaines pouvant accueillir des étudiants en cycles doctoraux jusqu’à la fin des années 1990, en témoignent. D’ailleurs, l’article de H. Rachik et R. Bourqia (2011), au titre très prometteur, « La sociologie au Maroc. Grandes étapes et jalons thématiques », reproduit les mêmes schèmes et présente la sociologie du monde rural, l’anthropologie politique et la sociologie religieuse comme les principaux choix disciplinaires de la communauté sociologique marocaine. Ce regard reste très « restrictif », car il passe sous silence une nouvelle génération de sociologues qui refuse d’assimiler toute dynamique sociétale à son passé ou à son origine rurale.

Quelques essais de P. Pascon augurent des niches, des pistes à explorer plutôt que des recherches empiriques approfondies. Nous faisons ici allusion, aux articles comme « L’ingénieur entre la logique des choses et les logiques de classe. Critique de la sainte raison technique » (1980), « Les villages miniers de la région de Khouribga », en collaboration avec G. Lazarev (1980), « Le technicien entre les bavures et le bricolage » (1980), ou encore « Les rapports entre l’État et la paysannerie » (1980) qui trace les contours d’une nouvelle catégorie sociale dite de la paysannerie en faisant référence à la fois à la sociologie du travail et à la sociologie des classes sociales.

II.    Nouvelles thématiques et champs d'investigation en perspective : pour une sociologie du travail au Maroc


Les métamorphoses du marché de l’emploi marocain durant les trois dernières décennies nous laissent perplexes et prudents quant à son évolution. Une évolution qui, malgré une production quantitativement importante, ne fait apparaitre aucune tendance lourde. Cela rend toute tentative de « typologiser » malaisée. Il est néanmoins possible de tracer les contours de trois principales thématiques ayant marqué les évolutions récentes du travail et de l’emploi au Maroc. Ce faisant, nous veillerons à passer en revue la littérature concernée.

a.     Une tendance macrosiociologique

Depuis le Plan d’ajustement structurel (PAS) de 1983[6], les économistes ne cessent de relever une tendance à la flexibilité accompagnée d'une « temporisation » accrue de l’emploi. Ainsi, les instruments de gestion libre de l’intermédiation du marché du travail ont enregistré une montée fulgurante en l’absence de recours aux instances publiques de contrôle, comme les inspecteurs de travail (Sadik, 2011). Depuis, l’emploi précaire et le sous-emploi sont devenus la principale caractéristique du marché de l’emploi marocain[7] (cf. en annexe 1 le tableau de la structure de l’emploi et du chômage au Maroc selon les dernières statistiques).

N. El Aoufi (1997), sous le titre Les configurations sociales de l’entreprise marocaine. Dilemme de l’emploi ou dilemme de l’entreprise ?, révélateur de la tendance qu’ont une partie des économistes marocains à occuper le terrain tant déserté par les sociologues, cite un rapport de la Banque mondiale publié en 1994.

Dans la pratique, les ajustements d’emplois par les entreprises s’appuient sur la procédure de recours aux travailleurs temporaires et aux stagiaires. Ainsi, au cours de la période 1985-1990, le nombre de travailleurs permanents non qualifiés est resté constant alors que les effectifs des travailleurs temporaires non qualifiés se sont accrus de 70 %, soit un rythme annuel d’environ 17 %, contre 7 % pour les emplois permanents (El Aoufi, 1997 : 30).

Bien entendu, le PAS n’est qu’une première étape dans le processus de désengagement de l’État qui se soldera, quelques années plus tard, par une politique de privatisation soutenue (Saaf, 1998 ; Sadik, 2012). L’intégration progressive du capital étranger se présente comme une nouvelle option stratégique. Celle-ci avait pourtant été freinée pendant les années 1970 au nom de la « marocanisation » (Leveau, 1993).

En effet, cette perspective macro-économique a permis aux sociologues d’interpeller les politiques publiques en matière de travail et d’emploi (Guerraoui, 1997). Elle a incité certains d’entre eux à se poser la question du rôle de l’État dans la régulation d’un marché dans lequel les ouvriers rentrent peu qualifiés et encadrés. D’où une tendance naissante à traiter des questions d’ordre syndical ou encore les mobilisations ouvrières (Entelis, 1989).

b.     Le travail et le genre dans le cadre mondialisé

L’internationalisation accrue dans laquelle s’est engagée l’économie marocaine depuis les années 1990 a considérablement orienté les sujets traités par les jeunes sociologues marocains, notamment en ce qui a trait, comme le note M. Madoui (2015), à l’offshoring, aux centres d’appel et aux multinationales. Par ailleurs, notons que depuis les années 1990, le développement industriel du Maroc a été marqué par deux phénomènes. Premièrement, le développement, dans plusieurs villes du pays[8], de zones franches d’exportation industrielle, instituées par la loi 19-94 (dahir n° 1-95-1 du 26 janvier 1995), dans le but d’attirer les investissements internationaux. Deuxièmement, plusieurs zones industrielles locales ont émergé, mais n’ayant pas encore été étudiées, elles ne figurent pas dans les analyses économiques et sociologiques.

En ce qui a trait au sujet des centres d’appel, Y. Sadik et B. Labari (2007) ébauchent une grande enquête sur les téléconseillers partagés entre les registres national et international avec une forte aliénation et taylorisation des processus de production. Cette internationalisation négociée localement fait renaitre de nouvelles formes de précarisation au niveau des jeunes diplômés qui, dépourvus d’emplois décents et stables, bradent leurs forces linguistiques et relationnelles pour cette économie naissante qui utilise les habilités au détriment des compétences (cf., en annexe 2, la part du chômage des jeunes au Maroc par rapport à d’autres catégories d’âge).

Les nouvelles formes de servitude vécues dans les usines de textile à Casablanca ou à Salé sont reproduites, d’une façon ou d’une autre, dans les centres d’appel. Bien entendu l’effet marketing crée la différence ! La taylorisation excessive des processus de production, s’ajoutant aux différentes formes d’aliénation et de harcèlement moral, placent les centres d’appel au cœur des prophéties de l’entreprise capitaliste d’Adam Smith (Laville, 2010). Une grande partie des études sur les conditions de travail dans les usines de textile (Belghazi, 1997 ; Moddeb, 2000) s’intéresse essentiellement au traitement réservé aux filles dans les ateliers de confection. Influencées par les pistes de réflexion sur le genre esquissées par des sociologues comme F. Mernissi (1978 ; 1981a ; 1981b), ces études décrivent les servitudes modernes des jeunes filles dans les périphéries des grandes villes marocaines (Casablanca, Salé, Kénitra et Mohammedia). Ces dernières, dont le salaire est deux fois moins élevé que le SMIC (situé aujourd’hui aux alentours de 300 euros par mois), finissent par accepter d’autres formes d’exploitation à l’intérieur comme à l’extérieur de l’usine. Cette donnée est confirmée par une étude réalisée par R. Bourqia (1995) sur le secteur textile dans la zone industrielle de Salé :

L’apprentissage et la formation sur le tas constituent un moyen de retarder le moment d’attribuer aux employés le salaire minimum statutaire (SMIC). Les chefs d’entreprises voient cela comme une période de stage qui leur permet de sélectionner leurs ouvrières et de bénéficier d’une période de travail à bas salaire. Même lorsque la jeune fille a un diplôme de couture, elle est payée 600 dirhams (60 euros) par mois, pendant une période qui varie de 6 mois à 2 ans (p. 15).

B. Labari (2008), dans une perspective comparative, tente de réhabiliter les études sur les entreprises françaises du secteur de l’habillement installées au Maroc. Une description rigoureuse des conditions de travail est réalisée. Ses observations rendent compte d’une remise en cause identitaire, épreuve quotidienne à laquelle sont confrontées les ouvrières d’origine sociale modeste. Dans sa tentative d’observer la part des attachements axiologiques et traditionnels des ouvrières dans des espaces de production « modernes », B. Labari (2008) souligne que, derrière les formes de travail à la Taylor, se cachent des cultures et des normes sociales qui puisent leurs références dans les traditions ancestrales dominant l’imaginaire social des Marocains. Il précise sa démarche, qui puise ses outils dans l’anthropologie culturelle, comme suit :

Nous voulons souligner dans cette contribution que les subjectivités au travail des ouvrières d’ateliers sont imprégnées d’un contenu symbolique, tantôt puisé dans des pratiques mystiques, tantôt dans l’islam rigoriste, tantôt encore dans un registre langagier à travers des formules « indigènes » pour dire leur condition au travail (p. 212).

Dans cette perspective mondialisée, mais légèrement culturaliste, P. d’Iribarne esquisse un projet de recherche qui replace l’analyse culturelle au centre du phénomène organisationnel (Sadik, 2003). Parmi les terrains d’enquête ayant fourni des matériaux scientifiques riches à ses propos, figure une multinationale française installée à Casablanca. Partant de l’analyse du processus d’implantation du Total Quality Management (TQM) dans une usine de Thomson Microelectronics, P. d’Iribarne montre que les références culturelles locales, propres à la société marocaine, ont facilité l’implantation de la démarche TQM (Iribarne et al., 1997). L’auteur présente et discute des anthropologues américains ayant réalisé des enquêtes au Maroc. P. d’Iribarne cite notamment les travaux de C. Geertz et al. (1979) qui, après avoir procédé à une comparaison approfondie de deux sociétés musulmanes, l’Indonésie et le Maroc, pensent que, dans ce dernier, les doctrines islamiques persistent et sont pratiquées au quotidien sans toucher pour autant les domaines commercial et politique (Tobolka, 2003).

Au Maroc, l’essentiel de la vie ordinaire est suffisamment sécularisé pour convenir au rationaliste le plus convaincu, et les considérations religieuses, dans toute leur intensité, ne jouent un rôle que dans les domaines du comportement peu nombreux et bien circonscrits, de telle façon que l’on observe une brutalité dans, par exemple, les affaires commerciales et politiques, qui, à la limite, évoque une des combinaisons piquantes de brutalité professionnelle et de piété personnelle que l’on trouve chez certains gangsters américains (Geertz, 1979, cité par Iribarne et al., 1997 : 248).

Du point de vue culturel, l’auteur évoque trois éléments explicatifs du succès du TQM dans une multinationale au Maroc (Sadik, 2003) : le changement comportemental a pris sens chez les salariés, par son adéquation avec les principes islamiques longuement abandonnés par les marocains et leurs institutions ; la manière d’être et d’agir du directeur de l’usine ; l’entreprise a su donner une image d’école où, de l’agent de maintenance jusqu’au chef de l’entreprise, chacun apprend les normes pour cohabiter en société.

c.     Travail et insertion professionnelle des jeunes issus de milieux défavorisés

Il est à noter que le marché de l’emploi marocain est profondément affecté par un processus d’urbanisation qui se caractérise par un mouvement massif des populations rurales, à la recherche d’un revenu minimal, vers les périphéries des grandes villes (El Maoula El Iraki, 2002). Souvent, les jeunes issus de ces nouveaux quartiers « bricolent » dans le secteur informel. Parmi eux, les plus chanceux poursuivent leurs études après le baccalauréat pour décrocher l’équivalent d’un BTS ou bac+2 (technicien ou technicien spécialisé) (Sadik, 2008).

En effet, le choix de rejoindre la périphérie des grandes villes n’est pas sans perturber le cadre de vie de la famille rurale qui se retrouve, dès son arrivée, confrontée à plusieurs problèmes sociaux : logement, chômage, sécurité, etc. (Rachik, 2002). Dans ce contexte, la scolarisation des enfants est loin d’être une priorité familiale. Bien au contraire, les parents considèrent qu’il vaut mieux que leurs enfants intègrent très tôt le marché du travail avant de succomber aux contraintes d’un chômage chronique. Cela peut également être perçu comme une mesure de précaution permettant d’éviter que les enfants ne décident de poursuivre des études supérieures, ce qui ne serait pas sans coût (HCP, 2012).

L’investissement dans le capital scolaire est, bien évidemment, directement lié au niveau social des familles et aux taux de pauvreté et de vulnérabilité enregistrés dans leur commune de résidence. Effectivement, dans ce contexte socio-culturel, l’analphabétisme ne peut que se reproduire pour toucher les jeunes et les enfants après avoir touché une large proportion des personnes âgées[9].

Peu qualifiés, les jeunes ne bénéficient pas de formations adaptées aux besoins réels du marché de l’emploi (El Aoufi, Bensaid, 2006). Les jeunes issus de milieux sociaux modestes rejoignent précocement la précarité, l’instabilité professionnelle et bradent leur force de travail dans des travaux souvent pénibles, peu rémunérateurs et à la merci d’un entrepreneur peu soucieux du cadre légal régissant le monde du travail.

Quels que soient leurs niveaux d’études ou leurs diplômes, les jeunes exécutent finalement les mêmes tâches que leurs collègues qui ne sont jamais allés à l’école (HCP, 2004). La nature du marché de l’emploi marocain laisse entendre que les études supérieures, notamment, ne constituent plus le principal critère pour décrocher un emploi décent. Ce constat est confirmé par les statistiques officielles qui révèlent que les taux de chômage chez les jeunes diplômés sont comparativement beaucoup plus élevés qu’au sein d’autres catégories. En effet, au quatrième trimestre de l’année 2015, le taux de chômage des jeunes ayant un diplôme supérieur s’élevait à 24,9 % contre 3,4 % chez les sans diplômes (HCP, 2015).

Face à ces questions, les sociologues marocains n’ont pas alimenté les débats, souvent animés par les économistes. Les quelques rapports rédigés sur ces questions sont généralement commandités par des organismes comme le Bureau international du travail, la Banque mondiale, l’Agence américaine pour la coopération internationale (USAID), ou menés sous l’égide du Haut-Commissariat au plan du Maroc. Néanmoins, ces études sont souvent réalisées dans une perspective d’expertise et ne sont pas à proprement parler sociologiques.

Conclusions


La lecture que nous proposons de l’évolution de la sociologie du travail au Maroc nous permet de saisir son caractère hésitant et discontinu. Compte tenu de sa tendance à traiter des thématiques « rurales », la sociologie marocaine s’est intéressée au travail dans sa relation aux transformations sociales, notamment à la campagne et à la périphérie des grandes villes. Cet héritage pasconien (de Paul Pascon) a profondément marqué les choix théoriques et méthodologiques de ses successeurs. Les changements récents qui affectent le champ productif n’ont pas fait l’objet de nombreuses publications, d’autant plus que les centres, groupes de recherche ou laboratoires dédiés à ces questions sont quasi inexistants.

Les économistes ont largement occupé cet espace déserté par les sociologues. Tous ces éléments expliquent la forte tendance à un recours aux analyses macroéconomiques au sein des études existantes. En effet, elles privilégient souvent des approches qui interpellent les politiques publiques, économiques et sociales, tant à l’échelle nationale que sectorielle. La littérature abondante qui traite du rapport salarial, de la naissance d’une classe ouvrière ou encore des disparités salariales selon le genre n’a pas pour autant permis de développer de nouvelles thématiques en matière de travail. À quelques exceptions près, les sociologues marocains se sont plutôt intéressés aux transformations sociales macrosociologiques comme l’exode rural, les tribus et le Makhzen, la participation politique et le changement des valeurs des jeunes, les politiques familiales, etc.

En réalité, les études sociologiques ont largement fait écho aux débats politiques alors dominants dans le pays. Ceci peut être expliqué par la tendance politique d’une partie non négligeable des sociologues qui, sous l’influence de Mohamed Guessous[10], ont sympathisé avec les partis politiques de gauche. Plusieurs stratégies d’occupation de l’espace universitaire ont vu le jour. La sociologie se transforme alors en bouc émissaire et paye le prix de la fermeture de l’Institut de sociologie de Rabat en 1973 qui constituait le symbole de l’expression scientifique critique.

Depuis, ce sont plutôt des questions d’ordre rural, tribal, agraire ou urbain qui ont alimenté les revues scientifiques. À l'inverse, les sociologues ont largement abandonné les problèmes relevant du capitalisme et des formes de domination sociale, qui sont pourtant à visée politique. On saisit donc, par ricochet, la faible importance accordée aux questions de l’emploi et du travail. Cette tendance est cependant de plus en plus contestée par les jeunes sociologues, dont les travaux traitent de thématiques moins imprégnées par les questions rurales (Madoui, 2015).

Annexe 1. Structure de l'emploi et du chômage au Maroc


Source : Enquête nationale sur l'emploi, Haut-Commissariat au Plan (Direction de la statistique). 
Pour les définitions des concepts et indicateurs utilisés, se référer au glossaire disponible sur le site web du HCP : www.hcp.ma

Annexe 2. Évolution du chômage au Maroc par catégorie d'âge


Source : www.hcp.ma

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[1] Pour approfondir ces questions, voyez Bernoux (1995) et Segrestin (1992).















[2] Pour plus d’éclairage sur ces aspects, voyez l’ouvrage dirigé par R. Sainsaulieu (1990b) et, notamment, la contribution de M. Maurice (1990).





























[3] Le concept de société composite est proposé par P. Pascon (1980) pour positionner la société marocaine par rapport à d’autres types de sociétés humaines, dont les modes et les cultures de production sont différents d’une société à une autre. Cependant, les concepts fondamentaux auxquels nous ferons appel au cours de la présente étude feront l’objet d’un questionnement permanent.

[4] M. Ennaji (1996) évoque l’exemple de l’installation d’une fabrique sucrière au Maroc confiée à un ingénieur anglais en 1862. Voyez notamment le chapitre « Réforme et modernisation technique au XIXe siècle » (p. 85-96).
































[5] Voir le dossier « Le dilemme de l’emploi au Maroc » des Annales marocaines d’économie (1997).


















































































[6] Dans ce cadre, les dépenses publiques vont enregistrer une baisse remarquable et les politiques sociales de l’État vont se mettre en veille. En effet, les plans mis en place par l’État, notamment à la fin des années 1970 et au début des années 1980, se sont surtout intéressés au redressement et à la restructuration tout en s’engageant dans un cycle de rééchelonnement de la dette extérieure.


[7] Selon le Rapport global 2014 « Étude de diagnostic sur la situation de l’emploi au Maroc » (en ligne, consulté le 1er novembre 2016 : http://www.emploi.gov.ma/attachments/article/433/Rapport.pdf), alors que le chômage a suivi une tendance à la baisse pour se stabiliser autour de 9 % à partir de 2008, d’autres déficits du marché du travail se sont développés, notamment la précarité, le sous-emploi, l’emploi informel et la faible création d’emplois de qualité.














[8] Notamment à Tanger, appelée « Tanger free zone », en plus des zones franches de Tanger Med Ksar et Majaz Melloussa 1 et 2, à Kénitra, à Dakhla, à Laayoune, Kebdana et Nador.































































[9] Dans la périphérie de la ville de Rabat, à Layayda concernée par une enquête que nous avons réalisée sur l’insertion professionnelle des jeunes de couches sociales pauvres, les statistiques officielles avancent des taux d’analphabétisme chez les jeunes de 15-24 ans de l’ordre de 31.6 % (source : www.hcp.ma).































[10] De par son engagement politique, Mohamed Guessous fut très influent sur la scène universitaire marocaine bien qu’il n’ait pas laissé beaucoup de traces écrites.

Les étudiants russes face à l’internationalisation de l’enseignement supérieur

publié le 20 oct. 2016 à 12:33 par Lionel Francou   [ mis à jour le·20 oct. 2016 à 12:52 par Quentin Verreycken ]

Par Oxana Gilyuk
Doctorante en sociologie à l’École des hautes études en sciences sociales (Paris), Centre Maurice Halbwachs

Mis en ligne le 20 octobre 2016

Formats disponibles : HTML | PDF.

Résumé/Abstract 


[Fr] Cet article montre que les compétences linguistiques sont inégalement distribuées en Russie contemporaine. La probabilité de devenir mobile internationalement varie alors pour les étudiants russes. De même, ce n’est pas avec une même temporalité ni avec une même légitimité que ces derniers envisagent un voyage d’études à l’étranger. Ces variations sont en lien avec les ressources socio-économiques et culturelles inégales de leurs familles d’origine.

Mots clés : migration étudiante, Russie, inégalités sociales, socialisation, mobilité sociale.

[En] This article shows that linguistic competencies are unequally distributed in today’s Russia. The probability of becoming internationally mobile then varies for Russian students. Equally, it is not with the same time constraints, nor with the same legitimacy that they are considering a study trip abroad. These variations are linked to the disparate socio-economic and cultural resources of their families.

Keywords: student migration, Russia, social inequality, socialization, social mobility.

Introduction


Avec la disparition de l’URSS, la possibilité s’ouvre pour les jeunes Russes d’effectuer un voyage d’études à l’étranger. Les visas de sortie sont supprimés, ce qui facilite la circulation internationale des citoyens russes, tandis que l’enseignement des langues étrangères connaît un essor dans la Russie des années 1990. À cela s’ajoute l’internationalisation croissante de l’enseignement supérieur dans le monde à partir de ces mêmes années. C’est ainsi que les étudiants russes apparaissent sur la scène internationale, souhaitant étudier, à l’étranger, le commerce, la gestion, les sciences sociales ou les arts. Le nombre d’étudiants russes qui reçoivent une formation supérieure à l’étranger a doublé en quelques années, passant de 25 946 en 1999 à 51 171 en 2012[1]. L’Allemagne, les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne constituent le peloton de tête de leurs pays d’accueil[2].

Ce constat ne masque toutefois pas un autre : la majorité des étudiants russes ne sont pas mobiles internationalement. Selon Campus France, les Russes qui reçoivent une formation à l’étranger représentent, en 2009, moins de 0,5 % du total des étudiants de ce pays, et ce chiffre n’évolue quasiment pas pour l’année 2012[3]. Les enquêtes nationales disponibles attestent simultanément que nombreux sont, en Russie, les étudiants qui souhaiteraient poursuivre leur éducation à l’étranger : 45 % pour ne citer que le chiffre le plus modeste[4]. La question se pose sur les raisons du choix de la mobilité ainsi que sur celles de l’écart si important entre les deux taux : 0,5 % seulement de ces 45 % parviennent à effectuer un séjour d’études à l’étranger. Quels sont ces jeunes qui souhaiteraient étudier à l’international ? Quels obstacles rencontrent-ils à la réalisation de leur souhait ? Les contraintes auxquelles ils font face sont-elles communes à tous les étudiants russes ou plutôt propres à certains groupes au sein de cette population ? En s’appuyant sur les matériaux recueillis dans le cadre d’une thèse de doctorat, cet article voudrait apporter des éléments de réponses à ces questions.

La confrontation des entretiens auprès des jeunes Russes mobiles à l’international avec ceux menés auprès de leurs homologues non mobiles a fait immédiatement apparaître leur hétérogénéité en termes de milieu d’origine et de ressources scolaires. Les données ne sont toutefois pas univoques. D’une part, le corpus d’entretiens conduits avec les mobiles comporte plus d’enfants de parents hautement diplômés et aisés. De même, on y dénombre davantage d’anciens élèves d’écoles renforcées en langues étrangères ou d’autres écoles élitistes. Ce constat établi sur le terrain russe converge avec les résultats de plusieurs enquêtes sur la mobilité étudiante. Ces dernières montrent que l’accès à des études à l’étranger est inégal selon les catégories socio-économiques des étudiants, que ceux-ci soient des Européens encadrés par Erasmus (Ballatore, 2010), des étudiants chinois (Yan, 2009), marocains (Gérard, 2008) ou québécois (Garneau, 2008). En particulier, ce sont les compétences linguistiques qui varient au sein d’une société nationale. Comme le suggère Wagner (2007), la maîtrise des langues étrangères définit une des formes du capital distinctif des classes supérieures ou moyennes fortement scolarisées, ces dernières étant surreprésentées parmi les étudiants internationaux.

D’autre part, l’hétérogénéité des interviewés en termes de ressources socio-économiques et scolaires ne couvre pas parfaitement la distinction entre les mobiles et les non mobiles. En effet, certains, à l’intérieur des deux corpus, peuvent être décrits comme appartenant à une « jeunesse dominante », scolairement et économiquement. Leur trajectoire est marquée par l’accumulation, précoce et coûteuse, de compétences linguistiques, même si ce n’est pas dans tous les cas qu’une mobilité d’études se produit pour ce groupe. D’autres interviewés, mobiles comme non mobiles, sont clairement issus de milieux plus modestes et leur scolarité apparaît comme moins compétitive. En disposant certes de moins d’atouts pour rejoindre l’enseignement supérieur à l’étranger, nombre d’entre eux y parviennent, parfois explicitement sur le mode d’un « destin d’exception », à l’instar de certains étudiants français qui ont accédé à l’université dans leur pays dans les années 1960 (Bourdieu, Passeron, 1964 : 42). Ce constat amène à reconnaître les limites de l’approche en termes de variables. Sans nier la pertinence ni les apports de cette dernière, on se propose de la compléter par celle qui vise à restituer les processus par lesquels les étudiants, inégalement dotés en compétences et ressources, conçoivent et réalisent – ou non – un voyage d’études hors Russie.

Il s’agit, dans cet article, de montrer que l’environnement familial et scolaire influence la probabilité de devenir mobile à l’international, ainsi que les modalités de la conception d’un voyage d’études. Dans un premier temps, nous verrons qu’apprendre des langues étrangères dans la Russie contemporaine est à mettre en lien avec les ressources socio-économiques et culturelles des familles d’origine. Une partie des jeunes Russes s’avère ainsi être mise précocement à l’écart de la possibilité d’envisager confortablement une mobilité internationale d’études, voire d’y songer. Dans un second temps, nous observerons de quelles manières les expériences socialisatrices familiales et scolaires variables des interviewés autorisent à concevoir une mobilité. Si certains interviewés envisagent aisément et précocement un voyage d’études à l’étranger, pour d’autres, une possibilité de devenir mobiles internationalement ne s’ouvre que tardivement. Cette possibilité est accompagnée du rattrapage hâtif des compétences linguistiques et s’effectue au prix d’une rupture avec leur milieu d’origine et leurs représentations, acquises précédemment, au sujet d’une éventuelle mobilité étudiante.

Précisions sur l’enquête

Cet article s’inscrit dans un travail de thèse en cours sur la mobilité d’études des Russes vers la France. Il s’agit de repérer les conditions qui les amènent à concevoir la mobilité, ainsi que les actions qu’ils effectuent pour la mettre en œuvre.

L’analyse s’appuie sur 100 entretiens biographiques qui forment deux corpus. Le premier comporte 70 entretiens (45 femmes et 25 hommes) menés en France (Paris, Lyon, Marseille, Metz) auprès de jeunes en mobilité internationale. Ceux-ci, nés principalement au cours des années 1980/début 1990, sont issus de milieux sociaux variés et originaires de différentes villes de l’ancienne URSS. Ils sont étudiants ou diplômés d’établissements d’études supérieures français (65 cas) ou d’autres pays occidentaux (5 cas), publics ou privés, proposant des formations diverses, allant du management aux arts plastiques. Ce groupe compte des cas de mobilité dite spontanée et autofinancée, ainsi que de mobilité effectuée dans un cadre institutionnel et/ou avec une bourse d’études.

Pour mieux saisir les conditions favorisant ou décourageant la mobilité internationale étudiante, le second corpus de 30 entretiens (16 femmes et 14 hommes) a été réalisé en Russie auprès de jeunes « non mobiles » qui n’ont pas connu, au moment de l’entretien, d’expérience d’études à l’étranger. Ce sont des étudiants ou des diplômés d’établissements supérieurs de Moscou et de Saint-Pétersbourg, ainsi que de villes de province (Ekaterinbourg, Novossibirsk et Irkoutsk). Ils ont sensiblement le même âge que les interviewés en mobilité, sont parfois leurs amis ou connaissances (12 cas), leurs frères ou leurs sœurs (3 cas). Hormis le critère d’âge, une diversité de filières et de lieux d’études a été recherchée.

Tous les entretiens ont été conduits en russe. Ils portaient sur les parcours de vie (milieu familial, passé scolaire et choix d’études supérieures), les aspirations et les représentations des interviewés concernant la mobilité étudiante. Vers la fin de chaque entretien avec les non mobiles, la question sur un départ éventuel à l’étranger a été posée de façon plus ou moins fluide selon les cas. La recherche était présentée à ce groupe d’interviewés comme visant à étudier les parcours des jeunes générations.

Deux concepts théoriques ont été retenus pour analyser le matériau recueilli. Il s’agit, d’une part, de considérer la mobilité étudiante en question comme produit d’une socialisation, c’est-à-dire d’un processus socialement différencié par lequel se forment les membres d’une société nationale à une époque historique concrète (Darmon, 2012). En particulier, les socialisations familiales et scolaires variables des interviewés se révèlent contribuer différemment à l’émergence d’une future mobilité. On propose, d’autre part, de traiter la mobilité d’études comme une carrière faite d’étapes (Becker, 1985 ; Darmon, 2008). Il est notamment apparu pertinent de distinguer deux phases dans le début de la carrière de mobilité. Durant la première phase, celle de la conception d’un voyage d’études à l’étranger, la personne se fait une idée de son éventuel départ, sans dépasser pour autant le simple souhait. Ce dernier se réalise durant la seconde phase, celle de la préparation du départ. Le candidat à la mobilité y effectue des démarches pour faire certifier ses compétences linguistiques, parfois apprendre une nouvelle langue étrangère, s’inscrire dans un établissement d’études et obtenir le visa étudiant, le cas échéant une bourse. Cet article va principalement traiter de la première phase de la carrière de mobilité et montrer que les variations dans son déroulement sont à mettre en lien avec l’environnement familial et scolaire des interviewés. Notons à ce propos que, malgré un nombre important de travaux sur les étudiants internationaux (Endrizzi, 2010), peu d’attention est accordée aux modalités concrètes des processus – qui ne sont pas exactement les mêmes pour tous – par lesquels ces étudiants conçoivent et préparent leur voyage d’études à l’étranger.

1. Conditions inégales d'acquisition des compétences en langues étrangères


Il ressort des entretiens que les compétences linguistiques des interviewés, mobiles comme non mobiles, sont variables à la sortie du secondaire. Un « talent » pour les langues étrangères est souvent évoqué dans les entretiens comme un fondement de leur maîtrise. Certains interviewés se plaignent ainsi de l’absence dudit « talent » et se qualifient de « mauvais en langues », alors que d’autres se considèrent « doués » en la matière. La production des performances en langues étrangères doit néanmoins davantage à des conditions sociales permettant d’acquérir une compétence linguistique qu’à des « dons » individuels.

Les écarts entre les interviewés renvoient en particulier à leurs inégalités de scolarisation reflétant celles socio-économiques et culturelles de leur famille d’origine.

1.1.     L'idéal égalitaire mis à mal : l'enseignement secondaire de Russie en recomposition

Sans prétendre à la description complète de l’historique du système d’enseignement secondaire en Russie, il convient d’évoquer ici ses quelques spécificités.

Les discussions sur la création d’un nouveau système scolaire débutent en URSS à la prise du pouvoir par Mikhaïl Gorbatchev. Les débats se poursuivent et prennent la forme de lois réformatrices dans les années 1990. Les réformes mises en place traduisent le souhait de se départir de l’école soviétique – qualifiée de rigide, excessivement centralisée et égalitaire – et de créer un nouveau système scolaire correspondant à la société ouverte et démocratique (Berelowitch, 2000). L’adoption, en 1992, de la loi « Sur l’enseignement » de la Fédération de Russie introduit une véritable diversification de l’enseignement secondaire dans le pays. Les écoles acquièrent désormais une autonomie importante dans l’élaboration des programmes d’enseignement et dans le mode d’admission des élèves ; ces derniers ont, quant à eux, le droit de choisir leur établissement. L’ouverture d’écoles privées est également consacrée par cette loi, ainsi que les transferts des ressources extrabudgétaires, dont celles des parents d’élèves, dans les écoles publiques, via l’introduction de classes ou de disciplines payantes (Vinokur, 2001). On observe, en parallèle, la réduction importante du financement public de l’Éducation nationale (de plus de 40 % entre 1990 et 1997), les arriérés de salaires des enseignants et la baisse de leur valeur réelle (Vinokur, 2001). Du surcroît, des crises politiques et économiques majeures ainsi qu’un important reclassement social qui accompagnent la dissolution de l’Union soviétique aggravent les inégalités socio-économiques dans le pays (Rey, 2005). L’inflation, la décroissance industrielle et les impayés des salaires dans le secteur public provoquent une dégradation du niveau de vie pour une grande partie de la population russe. Pour une autre partie, la privatisation et l’instauration de l’économie de marché permettent la prospérité et l’édification de fortunes parfois colossales. La politique en matière d’éducation ne fait qu’accroître l’ampleur des inégalités. Elle contribue notamment, sous une apparence parfaitement légitime de la démocratisation de l’enseignement secondaire, à la différenciation prématurée de cursus scolaires de jeunes générations russes à l’intérieur desquelles « les privilèges sont accordés à ceux qui bénéficient au départ d’avantages socio-économiques et culturels » (Tcherednitchenko, Lapparent, 2000 : 107). Étrangement, ce sujet est loin d’être au centre de l’intérêt des chercheurs travaillant sur la Russie, et peu d’analyses empiriques sont consacrées aux tenants et aboutissants de la différenciation scolaire précoce mise en place dans ce pays durant les années 1990.

Par ailleurs, les réformes évoquées ne partent pas d’une page blanche. En particulier, deux centaines d’écoles « spécialisées » (appelées sous forme abrégée « écoles spéc »), en langues étrangères et en mathématiques, sont créées en URSS dans les années 1960, principalement à Moscou et à Leningrad (Tcherednitchenko, 1993). Réservées aux enfants de l’establishment national, elles témoignent de la distinction sociale au sein du système scolaire dès l’époque soviétique. Depuis les années 1990, s’élargit et se complexifie ainsi un système d’établissements d’enseignement secondaire à deux vitesses. Y coexistent, d’une part, les écoles élitistes (anciennes comme nouvellement créées « écoles spéc », ainsi que « gymnasias » et « lycées », labels d’apparition plus récente et pratiquant la répartition des enfants dans des classes d’options), effectuant une sélection des élèves à l’entrée et proposant un enseignement approfondi dans une ou plusieurs matières ainsi qu’une préparation à des filières sélectives postscolaires, et, d’autre part, les écoles secondaires « de masse » (ou « ordinaires », pour reprendre les expressions utilisées en Russie) qui ne dispensent qu’un enseignement de base et souffrent de fluctuation de personnel, d’obsolescence du matériel et de classes surchargées (Tcherednitchenko, Lapparent, 2000).

Durant l’année 1998-1999, 12 % environ des élèves russes fréquentent une école privilégiée (Vinokur, 2001 : 114), et cette proportion est significativement plus élevée chez mes interviewés qui étaient, durant cette même période, élèves d’une école secondaire. Ainsi, parmi 70 interviewés en mobilité internationale d’études, 44 (donc 63 %) sont d’anciens élèves d’écoles privilégiées, dont 25 (36 %) ont fréquenté une école renforcée en langues étrangères et 19 (27 %) une autre école « spécialisée », notamment renforcée en mathématiques. Parmi les non mobiles, on trouve 13 anciens élèves d’écoles privilégiées sur 30 interviewés (donc 43 %), dont 3 (10 %) sont d’anciens élèves d’une école renforcée en langues et 10 (33 %) d’une autre école privilégiée.

Concernant la compétence en langues étrangères, les différences sont patentes entre les interviewés qui ont fréquenté une école de masse ou une version élitiste. S’agissant d’éventail des langues proposées, d’horaires et méthodes de l’enseignement, ou de qualification des enseignants, les anciens élèves d’écoles spécialisées avaient considérablement plus de chances d’acquérir des compétences solides en plusieurs langues étrangères que les anciens élèves d’écoles ordinaires. Ces derniers fournissent surtout des informations sur la pauvreté des résultats de l’apprentissage linguistique dans leur école : ils sont nombreux à en sortir et à déclarer ne connaître au mieux que des rudiments d’une seule langue étrangère. De même, selon certains, les langues étrangères, tout comme d’autres matières scolaires, n’ont pas été enseignées de façon régulière dans leur école, faute de professeurs.

La quasi-assurance de l’entrée à l’université peut être associée aux écoles privilégiées, les inégalités de l’éducation supérieure ne faisant que prolonger celles dans le secondaire. Les statistiques (Tcherednitchenko, Lapparent, 2000), comme les témoignages de mes interviewés, attestent que la quasi-totalité des anciens élèves d’écoles privilégiées deviennent étudiants en supérieur et qu’un nombre important parmi eux intègre les universités les plus prestigieuses du pays. Parmi ces dernières, figurent l’Université d’État de Moscou, l’Université d’État de Saint-Pétersbourg, l’Université de relations internationales de Moscou et l’École des hautes études en économie de Moscou. Ces établissements entretiennent des relations étroites avec des partenaires étrangers et proposent des cursus internationaux intégrés. Quant aux anciens élèves d’écoles de masse, ils entrent moins souvent à l’université et accèdent plus fréquemment à des filières supérieures moins prestigieuses, voire de relégation, rarement touchées par la coopération internationale entre universités.

1.2.     Les filtres d'entrée dans les écoles réputées

Comme l’exprime Diana[5] (mobile) ayant fréquenté une école renforcée en français, une référence de l’enseignement du français à Saint-Pétersbourg, l’entrée dans de tels établissements n’est pas accessible aux « simples mortels ». En effet, inscrire l’enfant dans une école réputée, susceptible de délivrer un enseignement secondaire d’une meilleure qualité dans une ou plusieurs disciplines, n’est pas à la portée de toutes les familles, même s’il s’agit par excellence d’écoles publiques[6].

Les inscriptions dans les écoles réputées apparaissent d’abord prédéterminées par la localisation spatiale de ces dernières (principalement les centres de grandes villes avec la plus haute concentration à Moscou et à Saint-Pétersbourg). Les interviewés ne sont ainsi pas égaux devant l’offre de l’enseignement linguistique en fonction de leur lieu de résidence, ceci étant souvent une répercussion des caractéristiques socio-économiques de leur famille d’origine. Par exemple, selon Diamara (mobile), fille de petit commerçant, la plupart de ses camarades de classe d’une école linguistique du centre de Moscou appartenaient à « la crème de la crème » – plusieurs étaient des enfants de célébrités qui habitaient à proximité. Ceux-là sont tous entrés à l’université nationale. Selon Tamara (mobile), fille de machiniste de locomotive, scolarisée dans une école ordinaire d’une petite ville industrielle de l’Oural, la majorité de ses camarades de classe constituait « les enfants d’ouvriers ». Seulement trois parmi eux ont intégré des études supérieures en Russie.

Si l’admission dans les écoles spécialisées ne s’effectue pas nécessairement en fonction du lieu de résidence, tous les parents ne peuvent néanmoins pas se permettre d’inscrire leur enfant dans un établissement sélectif. En termes de recrutement des élèves, les entretiens informent sur trois filtres d’entrée dans les écoles réputées : le sponsoring parental envers l’école, les réseaux de relations des parents et le concours d’entrée.

Il peut s’agir d’un don parental à l’école. Ainsi, pour inscrire Rodion (non mobile) dans une école anglaise de Saint-Pétersbourg, son père, manager d’une compagnie russo-britannique, a effectué « un don officiel de bienfaisance », comme le dit l’interviewé, en offrant une vingtaine d’ordinateurs pour la classe informatique. L’école peut aussi faire payer les parents, de manière déguisée, durant toute la scolarité, comme en témoigne Élisaveta (mobile), dont la mère est propriétaire d’une galerie d’art à Saint-Pétersbourg. Les parents d’élèves de son école (« une des meilleures écoles de la ville, pour ne pas dire la meilleure ») ont été régulièrement amenés à payer la restauration des façades du bâtiment, la rénovation du parquet ou l’aménagement de la salle de motricité. L’interviewée évoque aussi l’existence de « classes E » destinées aux élèves dont les parents payaient « officiellement » leur scolarité dans cet établissement public.

Au-delà de taxes d’entrée ou d’enseignement, inscrire un enfant dans une école spécialisée peut être conditionné par les réseaux de relations des parents. Quelques interviewés en parlent, parfois de façon euphémique. On comprend que tous les parents ne peuvent pas entretenir des relations de proximité avec le directeur d’établissement ou avec une autre personne influençant la décision d’admission. Seuls le peuvent les parents occupant une position socioprofessionnelle élevée, mais aussi parfois des enseignants (deux cas) ou des anciens élèves (quatre cas) de cette même école.

Enfin, le concours d’entrée représente une forme indirecte de sélection en fonction des ressources socioculturelles et/ou économiques des familles. Comme il ressort des récits, ce sont les parents diplômés qui cherchent le plus souvent un cadre scolaire particulier pour leurs enfants. Quelques interviewés affirment également avoir suivi, entre leurs six et sept ans, des « cours préparatoires » payants que certaines écoles réputées proposent aux familles de futurs élèves. Cette modalité d’inégalité d’accès à une école spécialisée est par ailleurs fortement naturalisée par les interviewés, notamment par ceux qui sont issus de familles d’élites intellectuelles (chercheurs, enseignants,…), économiquement déstabilisées durant les années 1990. En stigmatisant communément la sélection qui s’effectue selon les revenus des familles, ils ne trouvent pas injuste l’admission par concours qui vise des élèves « doués » et « intelligents ».

Les parents diplômés se révèlent également plus préoccupés par la réussite scolaire, sinon sociale, de leurs enfants. Celle-ci est clairement associée, dans la Russie des années 1990, aux compétences linguistiques développées. C’est le cas de Vadim (non mobile), par exemple, dont les parents, chefs d’un bureau privé d’architecture en province, l’inscrivent à des cours privés de français en dehors de la « gymnasia » que cet interviewé fréquente. En effet, dans cet établissement, l’enseignement de la deuxième langue étrangère ne démarre que dans les classes terminales. Ce pouvoir d’acheter une offre scolaire manquante ou de meilleure qualité ne peut pas, par ailleurs, être attribué aux milieux peu aisés. Pour comparer, les parents peu diplômés, même habitant de grandes villes, sont davantage en position de non-demande par rapport à l’offre existante en enseignement linguistique pour les enfants. Le cas de Stépan (non mobile) le prouve, fils de chauffeur de bus habitant à Saint-Pétersbourg.

En outre, l’existence d’un classement interne des « écoles spéc » s’entrevoit à travers des entretiens, notamment en fonction de la place des langues enseignées sur le marché des langues. En effet, à l’heure de la massification de la langue anglaise, le français est perçu en Russie comme une langue étrangère accessoire, et non pas comme la langue clé à l’international (Markosyan, 2000). L’accès à une école française ou à une classe française au sein d’une école linguistique devient du fait moins sélectif. Comme le confie Zhanna (mobile), ancienne élève d’une école française, ses parents, pétersbourgeois, dotés de moyens financiers modestes, ont examiné trois écoles publiques du quartier. La première a été qualifiée par eux de « la pire », la deuxième de « trop céleste » (trop difficile d’y accéder) et, enfin, la troisième, une école renforcée en français, celle qui a été choisie, de « solution moyenne ».

Pour résumer cette partie, la brève analyse des conditions d’accès à une éducation linguistique scolaire de qualité montre que la possibilité d’apprendre précocement une langue étrangère et, parfois, le choix de telle ou telle langue comme première langue étrangère renvoient avant tout aux ressources socio-économiques et culturelles des familles d’origine des interviewés. D’autres variables, comme le genre ou la période de la scolarisation, peuvent être évoquées ici de façon rapide en tant que contribution à l’explication des inégalités de l’éducation linguistique reçue par les personnes rencontrées. Les hommes interviewés sont ainsi plus nombreux à se déclarer peu familiers avec les langues étrangères à la sortie du secondaire que les femmes. Nous sommes face à un reflet d’un « profilage sexué » (Duru-Bellat, Jarlégan, 2001 : 86) des enfants au sein de l’école secondaire où les compétences linguistiques, tout comme celles en littérature ou en sciences humaines, sont perçues davantage comme un attribut féminin. De même, en comparant les cas qui s’approchent du modèle « toutes choses égales par ailleurs », dont ceux au sein d’une même fratrie, on constate que les interviewés nés autour des années 1990-1992 sont plus familiers avec les langues étrangères que leurs aînés de quelques années. Ces premiers ont plus d’opportunités d’apprendre les langues dans le cadre scolaire marqué, à partir des années 1990, par l’augmentation de l’utilité sociale des compétences linguistiques sur le marché d’emploi et modifiant ses programmes en conséquence. De même, cette acquisition est favorisée par les voyages et l’évolution de l’environnement médiatique et informatique en Russie.

Nous verrons dans la partie suivante que les modalités de l’éducation linguistique reçue par les interviewés durant leur scolarisation en Russie influent sur leur façon de concevoir un voyage d’études à l’étranger.

2. Variations dans la conception d'une mobilité internationale d'études


Au moins deux axes de variations sont repérables dans le déroulement de la première phase de la carrière de mobilité où une aspiration se forme quant aux études à l’étranger. Ces variations sont relatives à la temporalité de la construction d’un souhait d’aller à l’étranger et à la légitimité que les interviewés attribuent à celui-ci. Elles reflètent les expériences socialisatrices familiales et scolaires que connaissent les interviewés issus de groupes socio-économiques variés.

2.1.     Un souhait plus ou moins ancien d'étudier à l'étranger

Pour une partie des interviewés mobiles, un voyage d’études à l’étranger se conçoit depuis longtemps, et l’entourage familial, puis scolaire et universitaire, y participe amplement. Bien qu’ils ne puissent pas être associés aux « héritiers de la culture internationale » élevés dans des environnements multilingues depuis leur jeune âge (Wagner, 2007), ces interviewés sont les plus dotés, parmi les personnes rencontrées, en compétences linguistiques. Ils invoquent fréquemment un « depuis toujours » pour parler de leur mobilité, présentée comme allant de soi : « Je voulais partir depuis l’enfance. [...] Depuis toujours, j’en avais envie. Une idée fixe, quoi » nous communique Alina, ancienne élève d’une école anglaise.

La famille et les institutions scolaires se révèlent être dans leurs cas deux institutions socialisatrices complémentaires. Ces interviewés proviennent des milieux les plus favorisés, économiquement, socialement et scolairement au sein de la population de l’enquête. Leurs parents sont hautement diplômés ; ils exercent souvent des activités professionnelles développées à l’international (ingénieurs et managers de compagnies internationales, traducteurs-interprètes, diplomates). Certains de ces parents sont présentés dans les entretiens comme disposés à une émigration ; c’est le cas, par exemple, de ceux de Natalia qui possèdent à Moscou un « business » lié à l’audit et au leasing financier et, pour reprendre les propos de l’interviewée, « réfléchissent depuis longtemps à la manière de se déplacer à Londres ». Ces parents sont souvent caractérisés par les interviewés comme « pro-occidentaux et russophobes » (Oleg). Ils contribuent largement à la conception d’une mobilité internationale chez leurs enfants, en prenant part à la formation de leurs opinions sur la Russie et d’autres pays, en les initiant à des voyages à l’étranger et en prêtant attention à leur éducation linguistique. Ces mêmes parents apparaissent souvent par la suite comme les financeurs principaux, voire uniques, du séjour d’études de leurs enfants qui sont susceptibles de choisir les cursus internationaux les plus sélectifs et coûteux, rarement couverts par un financement institutionnel.

Une importance particulière a été accordée à l’enseignement précoce des langues étrangères pour ces interviewés, tous anciens élèves des écoles les plus réputées de Russie, de la part de leurs parents. Dans les cas les plus aboutis, l’école se présente comme une sorte de fabrique collective où, en s’influençant mutuellement, les élèves apprennent à envisager la mobilité internationale comme un avenir tout à fait probable. Comme l’explique Varvara, ancienne élève d’une école spécialisée en français, « partir étudier en France n’était globalement pas quelque chose d’extraordinaire » dans son milieu scolaire : « nous grandissions à peu près tous avec l’idée que nous partirions ensuite en France ».

Un nombre important de voyages touristiques et de séjours linguistiques à l’étranger durant les années scolaires, puis universitaires, caractérise ce groupe dont l’éducation linguistique est rarement strictement scolaire. Quelques-uns effectuent une partie de leurs études secondaires (d’une à trois années) à l’étranger : dans un lycée français conventionné à Sofia pour Olga D., dans une école internationale anglophone pour Natalia et dans une école américaine pour Rada.

Cette ouverture préalable à l’international se poursuit pour plusieurs pendant leurs études supérieures en Russie, dans les universités les plus renommées possédant des programmes d’échange en vigueur, et dans les disciplines tournées vers l’international (management, économie, relations internationales,…). Leur engagement dans le départ étudiant constitue, en effet, un acte de conformité à la logique de leur milieu universitaire, et on observe une continuité des milieux socialisateurs dans lesquels ces interviewés évoluent depuis leur jeune âge.

Dans d’autres entretiens menés auprès des interviewés mobiles, on constate une situation toute différente. Il n’existe pas de longue période de mûrissement de l’idée provenant des pratiques et des interactions en famille et à l’école ni de construction progressive des compétences et de l’expérience qui viendraient offrir un stimulus pour un éventuel départ étudiant. À la différence des cas précédents, où le départ à l’étranger est présenté comme réfléchi « depuis toujours », les interviewés de ce groupe disent n’y avoir jamais pensé. Ce « jamais » apparaît de façon parfois trop insistante, comme lors de l’entretien avec Anton qui tient à souligner à plusieurs reprises combien son voyage d’études était inédit pour lui et pour son entourage :

Jamais personne de ma famille n’était allé à l’étranger. [...] Jamais je n’ai pensé, moi, faire mes études à l’étranger. [...] Je n’ai jamais été calé pour les langues. [...] Jamais la France ne me parlait.

Étant scolarisés dans une école de masse, ces interviewés qualifient de « médiocres », voire de « nulles », leurs compétences linguistiques à la sortie du secondaire. De même, ils ne voyagent à l’étranger que tardivement et, pour certains, le séjour d’études en France sera leur premier voyage au-delà de la Russie.

L’anglais, j’étais zéro [au moment de la sortie du secondaire]. Je savais conjuguer le verbe to be, j’avais une certaine idée sur le système des temps, je connaissais une cinquantaine de mots. […] Je n’ai jamais été nulle part. Mon passeport étranger, je ne l’ai fait que… [juste avant le départ étudiant en France, c’est-à-dire à 26-27 ans environ] […] « Je n’irai nulle part » [me disais-je à l’époque]. J’en étais sûre, tu vois. (Sabina)

Ces interviewés évoquent souvent les contraintes matérielles qui ont marqué leur enfance : alimentation peu diversifiée, privations en matière d’objets de première nécessité et de loisirs, difficultés financières durables de leurs parents dans le contexte postsoviétique. Dans quelques cas, il s’agit d’une accumulation de plusieurs facteurs de précarité : le métier des parents de moindre qualification et/ou un emploi dans les secteurs les plus menacés durant les années 1990 (salariés de l’éducation et de la santé, petits salariés non manuels dans le secteur public ou salariés manuels), un lieu de résidence défavorable (province éloignée et/ou peu urbanisée) et une configuration familiale vulnérable (familles monoparentales ou nombreuses, parents âgés ou à la retraite).

Les parents de ces interviewés ne participent qu’à titre exceptionnel à la formation de l’idée d’étudier ailleurs qu’en Russie. Ils sont souvent ceux qui réprouvent une mobilité et dissuadent leurs enfants d’entreprendre un départ. Pour ces derniers (les cas de Véra, Polina, Anton ou Zarina, entre autres), il sera ainsi davantage question de faire accepter aux parents l’idée d’un départ, de relativiser leur opinion et, parfois, de ne plus entretenir de contacts avec eux. La mobilité de ces interviewés se conçoit clairement en rupture envers leur milieu familial, et cela est d’autant plus visible par comparaison avec le premier groupe dans lequel, au contraire, tous perpétuent un projet parental. Il s’agit de « boursiers » dans le sens de Hoggart (1970 : 347-357), coupés, par leur réussite scolaire, de leur classe d’origine. De fait, on retrouve de fortes différences entre le parcours scolaire de ces interviewés et celui des membres de leur famille. Par exemple, Ksenia (élevée par sa mère, petite employée de bureau) et Polina (de père chauffeur et de mère infirmière) détiennent deux diplômes d’études supérieures, dont un étranger, alors que le frère de la première est plombier et celui de la seconde moniteur-ajusteur.

La conception d’une mobilité internationale d’études est clairement associée dans ces entretiens à des influences extra-familiales et postscolaires, parfois postuniversitaires. Sa réalisation dépend de façon ultime des ressources financières extérieures à la famille d’origine (bourse d’études, travail d’étudiant, contrat de fille au pair,…). Il s’agit pour plusieurs dans ce groupe d’un apprentissage culturel qu’offre le milieu universitaire et d’une ouverture d’esprit se produisant en contact avec des enseignants et/ou des pairs plus informés et plus expérimentés au niveau international. C’est le cas de Véra, par exemple, qui se qualifie d’« assez ignorante » à l’époque et découvre à l’université des univers que ni son milieu familial ni l’école ne l’ont amenée à connaître :

Je ne lisais rien, je ne regardais aucun film. Quand on me demandait si j’avais lu ou vu cela ou ceci, je ne pouvais répondre que non, non et encore non. Aucune culture, en bref. [...] [Un de mes professeurs] me donnait des disques, des livres. […] C’est grâce à [ce professeur] que j’ai appris l’existence, tout simplement l’existence, de cette école de design [à Paris]. Je savais en principe qu’il existait une France, tout comme la Lune ou la Chine, mais… [c’était en dehors de mes investigations].

De façon systématique, une séparation s’observe dans ces cas entre les univers familial et universitaire, ce qui complique pour plusieurs leur engagement dans le départ étudiant. On constate que Véra est tiraillée entre les dires de ses parents, ouvriers de bâtiment (« oublie ça, on n’a pas d’argent ») et les paroles émanant de son enseignant d’université (« Tout est possible, tu es jeune, tu as toute la vie devant toi, tu peux y aller, […] tu dois y aller. Mets-toi à apprendre le français ! »). En même temps, cette interviewée apparaît comme quelqu’un qui a une certaine ancienneté dans ce qui est de la relativisation de l’opinion de ses parents. Leur incompétence concernant ses projets d’études est soulignée plusieurs fois par la jeune femme : « choisis toi-même, on n’y comprend rien », entend-elle, par exemple, de leur part, concernant son choix de filière supérieure. Ce n’est pas à l’aide de ses parents, veut nous communiquer l’interviewée, qu’elle a géré son cursus universitaire, national comme international. Une même autonomie précoce envers la famille d’origine s’observe dans d’autres cas, dont celui d’Anton ou de Ksenia.

Outre les enseignants, des amis et des connaissances peuvent faire songer à un voyage d’études à l’étranger et contribuer ainsi à concevoir une mobilité internationale. C’est le cas de Sabina, entre autres, qui abandonne sa représentation de longue date (« je n’irai nulle part ») suite à la conversation avec une amie de l’université tout juste reçue à un concours pour une bourse d’études dans un établissement français. Les pairs qui jouent un rôle dans la conception d’une mobilité sont présentés dans ces entretiens comme plus expérimentés et plus compétents que les interviewés eux-mêmes en matière de circulation internationale. Ils disposent fréquemment de plus de ressources pour effectuer une mobilité d’études. Par exemple, « la meilleure amie » d’université de Ksenia est une ancienne élève de l’école renforcée en anglais et, deux années avant le départ de Ksenia en France, elle va étudier le marketing à Londres, délivrant ainsi un modèle à suivre pour l’interviewée. De même, le départ de Polina doit beaucoup à la relation d’amitié, durant ses études universitaires, avec « une fille de parents riches et avancés, célèbres sportifs, qui voyageait beaucoup à l’étranger depuis l’enfance », pour reprendre les propos de l’interviewée.

À cet égard, l’hétérogénéité des réseaux de sociabilité semble augmenter la probabilité d’être incité à effectuer un séjour d’études à l’étranger. En même temps, beaucoup d’interviewés se révèlent fréquenter des milieux plutôt homogènes où certaines choses se pratiquent ou se disent, et d’autres non. La fréquence d’expressions de type « tous mes amis pensent ceci ou cela » confirme ce point. La possibilité de côtoyer le milieu de pairs où l’on peut être encouragé à partir à l’étranger apparaît alors assez réduite pour certains (école de masse, filière supérieure peu internationalisée). C’est en effet une rupture préalable avec l’entourage habituel qui leur ouvre la possibilité de nouer des relations avec quelqu’un pouvant conduire à un départ étudiant. De cette façon, avant d’être incités à une mobilité, plusieurs interviewés entreprennent des démarches allant à l’encontre de ce qui se fait dans leur milieu et s’entourent de personnes qu’ils n’ont pas fréquentées jusqu’alors. Issus de familles peu diplômées, ils parviennent à entrer à l’université nationale (Polina, Ksenia, Véra ou Tamara) et, notamment, à intégrer une filière supérieure fortement compétitive qui ne leur était pas « promue » (Zarina) ; ils envisagent un changement de métier et font des connaissances dans des mondes jadis inconnus (Ivan) ; préoccupés par des lacunes dans leur éducation, ils vont étudier des langues à l’âge adulte (Yulia ou Sofia), ou bien, étant jusqu’alors de faibles voyageurs, entreprennent un déplacement et nouent dès lors des relations aussi bien décisives qu’inédites (Mila). C’est ainsi que, par l’intermédiaire de ces nouveaux amis et connaissances que ces interviewés sont amenés à côtoyer lors d’activités toutes nouvelles, une incitation ou une série d’incitations envers un départ à l’étranger émanent.

Notons, en outre, que les interviewés non mobiles peuvent également utiliser les locutions « toujours » et « jamais » pour parler de la mobilité d’études. Certains parmi les non mobiles anticipent en effet ma question concernant d’éventuelles études à l’étranger, préparée pour la fin de l’entretien : ils en parlent dès le début de la conversation, et ce pour dire qu’ils y pensent « depuis toujours ». Tous anciens élèves d’écoles sélectives et issus de familles aisées, ils montrent, durant l’entretien, avoir bien conçu une mobilité ou être en train de préparer leur départ. En revanche, dans d’autres entretiens avec les non mobiles, ma question concernant un voyage d’études est perçue comme déplacée ; elle fait rire ou rend perplexe : « Moi ? À l’étranger ? [il rit] Bah, cela ne m’est jamais venu à l’esprit ! » (Stépan). En examinant les modalités de la socialisation familiale et scolaire de ces interviewés, on constate que ce type de réponse correspond à des scolarisations peu compétitives et à des conditions d’origine très modestes.

2.2.        Une mobilité convoitée mais d’une légitimité variable

Un autre axe de variation que la temporalité apparaît dans les entretiens. Les propos recueillis varient notamment concernant la légitimité que les interviewés attribuent à leur souhait d’aller étudier à l’étranger. Si, pour les uns, ce souhait est « normal » (Natalia), « naturel » (Diana) ou « logique » (Konstantin), pour d’autres, il a constitué, pendant plus ou moins longtemps, un « rêve irréaliste » (Polina), une idée « osée » (Ksenia), « interdite » (Véra) ou « folle » (Irina). Ces variations n’apparaissent pas non plus socialement neutres, mais en lien avec les conditions d’origine et le parcours scolaire des personnes rencontrées.

Ainsi, pour une partie des interviewés, leur conception de la mobilité est comparable à celle de jeunes Européens issus des classes moyenne et supérieure pour qui il est « normal » d’envisager une expérience internationale : « c’est dans la logique des choses », comme l’explique une enquêtée mobile de Cicchelli (2012 : 47). Par exemple, Andrey Z., ancien élève d’une école anglaise et doctorant d’AgroParisTech au moment de l’entretien, n’hésite pas à se proposer plusieurs projets de circulation internationale quant à ses études, ses loisirs ou son travail. Il en parle avec une familiarité notable :

Je n’étais pas d’emblée convaincu par la France, j’avais plutôt l’Autriche en tête. C’était comme ça, historiquement. À l’université, par exemple, je suis allé en Autriche pour quelques mois. Mon père travaillait par ailleurs là-bas à l’époque [avec une mission diplomatique]. […] [Après mes études à la faculté de management international à Saint-Pétersbourg,] je cherchais un travail et je suis tombé sur une annonce d’une compagnie autrichienne. Je leur ai envoyé mon CV, ils m’ont appelé. Ils voulaient me faire venir à Moscou pour passer un entretien. Mais puisque justement, à ce moment-là, j’allais en Autriche pour faire du ski, je leur ai proposé de nous retrouver directement à Vienne. Je suis donc venu, tranquillement. On a parlé un peu et ils m’ont embauché. […] Ils voulaient quelqu’un maîtrisant l’anglais, l’allemand et le russe, et c’était mon cas. Plus un diplôme convenable, en business international ou management. En bref, naturellement, j’étais dans l’optique de l’Autriche jusqu’à mes 25 ans environ. Ce n’est que par la suite… En effet, c’est quand j’étais en Amérique du Sud, avec une copine slovaque, que… C’est là-bas que j’ai pensé à d’autres destinations : l’Italie pour étudier l’art ou la Suède pour obtenir un master intitulé Road to Democracy [petit rire]. […] [Lors du travail en Autriche,] je cherchais des programmes d’études et j’ai trouvé celui-ci à Paris [à HEC]. Initialement donc, je ne pensais pas aller en France. Pour autant, je me suis rendu dans ce pays deux fois. Comme touriste d’abord, puis pour participer à un business game pour les étudiants [de différents pays], organisé par L’Oréal.

On comprend par ailleurs que la non mobilité des interviewés au profil comparable n’est pas due à des difficultés à concevoir un voyage d’études, mais plutôt à celles de préparer le départ. Notamment, pour plusieurs, leur préparation du départ inflige des sentiments douloureux liés à un certain anéantissement des espérances associées au parcours antérieur (scolarité privilégiée, compétences linguistiques coûteuses à acquérir, expériences internationales antérieures relativement rares,…). C’est parfois au prix d’une revue à la baisse des exigences et des attentes que leur départ se réalise : étudier en France alors que l’on voudrait se rendre en Angleterre (Élisaveta et Kristina), en province au lieu de Paris (Diana et Rada), s’inscrire à la faculté alors que l’on visait une école (Varvara et Olga D.), partir sans encadrement institutionnel ni bourse (Varvara et Diana). Tout en se considérant être en plein droit de circuler à l’international, ils sont amenés à découvrir que la réalisation d’un départ étudiant ne va pas de soi.

Dans d’autres entretiens, on observe, au contraire, des restrictions que les interviewés imposent à leur désir d’aller à l’étranger. Ils qualifient ce dernier d’utopique et ne s’autorisent pas à y penser. Tout se passe comme s’ils souhaitaient désespérément ce qui leur était refusé, pour paraphraser la formule célèbre de Bourdieu concernant « cette sorte de soumission immédiate à l’ordre qui incline à faire de nécessité vertu, c’est-à-dire à refuser le refusé et à vouloir l’inévitable » (1980 : 90).

Quand j’étais en Russie, je pensais que les études à l’étranger étaient réservées aux enfants de parents très très riches, ou aux enfants très talentueux. Je ne me considérais comme ni l’une ni l’autre [petit rire]. […] Je savais qu’à l’étranger tout a un prix, et j’avais l’impression que mes parents n’avaient pas assez d’argent pour payer mes études ni pour louer un appartement, toutes ces choses qui coûtent cher. Concernant le talent… Je n’étais pas la première de ma classe. Enfin si, j’étais parmi les premiers, mais… cela ne veut rien dire. À l’université, j’étais moyenne. Je n’étais pas « très bien », j’étais « bien ». Or, les bourses, par exemple, sont versées aux meilleurs des meilleurs. […] [Comme] je suis assez réaliste, je ne me permettais pas de rêver à ce sujet. (Diamara)

J’avais cet état esprit, j’avais cette petite pensée [d’étudier à l’étranger] bien avant de… [mes études universitaires] Mais… je n’osais pas rêver ! Je ne suis pas géniale, c’est évident. J’ai terminé l’école sans mention. Et… en réalité, je n’étais pas sûre d’avoir le droit d’y penser. (Tamara)

Cette représentation nommée « réaliste » s’acquiert en famille et à l’école. Si les expériences familiale et scolaire d’Andrey Z. présentent un apprentissage prolongé de possibilités d’une mobilité internationale, celles d’autres interviewés font, au contraire, état d’un processus lors duquel ils apprennent que circuler à l’international ne leur est pas, selon l’expression de Polina, « prédestiné » :

Rien n’annonçait ce scénario [de mobilité]. Je suis née en province, à 450 kilomètres de Moscou, dans une ville de 100 000 habitants. Tu comprends ce que cela veut dire en termes d’essor de la pensée ? [petit rire] Ma famille est absolument prolétarienne, cela ne me prédestinait pas non plus à partir en France. Comme mon papa m’a dit : « Quelle France encore ? ! D’où cette idée t’est-elle venue ? La France, c’est pour les enfants des riches et pour les prostituées ! »

Au-delà de la connotation négative de la mobilité internationale relevée chez certains parents, les interviewés qui considèrent comme illégitime leur souhait, pourtant présent depuis longtemps, d’aller étudier à l’étranger, ont d’autres d’occasions de confirmer cette représentation. Par exemple, l’expérience scolaire, puis universitaire de plusieurs est marquée par des comparaisons amères avec leurs camarades plus aisés et/ou plus performants en études, ainsi que par des restrictions des dépenses financières liées à leur éducation et par des renoncements divers. Une série de résignations s’observe dans le cas d’Élena C. : au projet d’étudier à Saint-Pétersbourg (« je n’étais pas si sûre de moi », dit-elle), à celui d’entrer à la faculté de la langue anglaise d’une ville de province (« le concours était ardu ; on m’avait d’ailleurs dit que, sans argent ni relations, ce serait impossible [d’y entrer] ») et à celui de devenir traductrice-interprète du français (« je comprenais qu’au mieux je deviendrais institutrice d’école ou secrétaire »). Ces expériences aboutissent chez plusieurs à la formation d’un jugement très modeste qu’ils portent sur eux-mêmes et à des blocages pour concevoir une mobilité internationale d’études en tant qu’avenir légitime. Cela se confirme par plusieurs entretiens avec les non mobiles, comme avec Marina P. qui « aimerai[t] bien » étudier à l’étranger, mais qui considère cela comme « une ambition stratosphérique » qu’elle n’est pas « capable » de réaliser.

Un contre-apprentissage doit ainsi avoir lieu pour ces interviewés afin qu’ils évacuent leurs doutes et pensent plus aisément à la mobilité internationale. L’examen de plusieurs récits révèle une certaine reconversion mentale de ces interviewés. Lors de cette dernière, ils vivent une véritable démystification d’un départ pour les études à l’étranger – qu’ils jugeaient jusqu’alors comme un comportement de luxe réservé à une minorité de personnes fortunées et/ou dotées de « talents » innés (pour les langues ou pour d’autres matières). De même, ils prennent progressivement confiance en eux et en leur capacité à agir.

On constate, par exemple, que, durant les études universitaires nationales de Tamara, la représentation de cette dernière sur la mobilité internationale se modifie. Ainsi, son souhait d’aller étudier ailleurs ne lui paraît plus déplacé, et elle est amenée à reconnaître une banalité des voyages d’études à l’étranger. Ce processus se déroule, bien sûr, en interaction avec d’autres personnes. C’est en fréquentant des milieux plus diversifiés que ceux de sa ville d’origine, d’abord à Ekaterinbourg, puis à Saint-Pétersbourg, que la jeune femme est conduite à redéfinir son souhait comme réalisable. Ce ne sont pourtant pas seulement, ni principalement, des incitations reçues de l’extérieur qui comptent. En effet, entrer à l’université nationale représente déjà pour l’interviewée une action forte et inédite qui constitue une sorte de première marche en direction de son départ étudiant à l’étranger. Ayant réussi le concours d’entrée, la jeune femme apprend qu’elle peut réaliser ce que son entourage, celui d’une « petite ville ouvrière » où « tous deviennent ouvriers », considère comme utopique. Lors de ses études à Ekaterinbourg, Tamara envisage un déménagement à Saint-Pétersbourg et réussit son transfert universitaire. La prise de conscience de ses capacités (elle comprend qu’elle « peut » : « vivre autrement », « changer ») vient comme une conséquence de ses propres actions. Or, ce n’est pas en restant à la maison que l’interviewée comprend « réellement » que les choses sont faisables, mais en prenant l’initiative de les faire. Petit à petit, en s’assurant que les actions dont le succès lui paraissait incertain sont à sa portée, elle avance envers la reconnaissance de la faisabilité d’un départ d’études à l’étranger. Chacune de ses réussites (études supérieures, transfert à Saint-Pétersbourg, entrée en doctorat) lui autorise de plus grands espoirs.

Une même régularité s’observe concernant l’étude d’une langue étrangère. Apprendre une langue étrangère est en effet perçu comme une tâche d’emblée écrasante par beaucoup d’interviewés, raison pour laquelle ils hésitent à envisager une mobilité :

Je me disais [à l’époque] : « Non, non, c’est impossible. Je ne me souviens plus depuis quand j’étudie cet anglais chiant, mais je suis toujours loin de la perfection. Je ne réussirai jamais avec le français, c’est impossible. » (Zlata)

Progressivement, une maîtrise se construit pourtant : Zlata se met à étudier la langue française, d’abord en autodidacte, depuis « les choses les plus élémentaires ». Elle avoue avoir confondu les verbes « être » et « avoir », souffre de sa « mauvaise mémoire » et constate ne pas être « douée » en langues. Grâce à un travail acharné de quelques années, l’interviewée avance pour autant vers le niveau C1 qui lui est nécessaire pour entrer à l’École du Louvre : ce qui était jadis « impossible » pour elle s’avère faisable à travers ses propres actions.

Conclusion


En conclusion, les compétences internationales acquises durant la scolarisation dans le pays d’origine sont variables chez les Russes interviewés. Plusieurs facteurs se conjuguent sur ce plan, et notamment les ressources socio-économiques et culturelles inégales de leur famille d’origine. Par conséquent, ce n’est ni dans la même temporalité ni avec une même légitimité que les interviewés envisagent une mobilité internationale, et la comparaison entre les mobiles et les non mobiles confirme ce constat. Si les uns apparaissent précocement confortés dans la perspective internationale, voire programmés pour celle-ci, pour d’autres, étudier à l’étranger renvoie pendant longtemps au domaine de l’impossible, et ils sont contraints de modifier leurs représentations : grâce à des interventions extérieures, ainsi qu’à travers leurs propres actions qui les amènent à rompre avec leur milieu d’origine. En poursuivant l’analyse, on peut avancer que plusieurs variations apparaissent chez les interviewés durant la phase de la préparation du départ. Notamment, la durée de cette phase fluctue selon leurs ressources financières et compétences linguistiques initiales, allant de quelques mois pour certains à plusieurs années pour d’autres. De même, le choix du pays d’études, qui se précise à cette phase, peut être limité pour les uns à un seul pays, comme la France, et à des filières peu sélectives. Ce n’est pas le cas pour d’autres interviewés dont les compétences linguistiques ne se résument pas à une seule langue étrangère maîtrisée et qui disposent des moyens économiques leur permettant d’envisager les prix élevés d’études. La distinction qui s’opère ainsi au sein même des parcours internationaux de formation trouve une partie de son origine dans l’accès inégal initial aux espaces éducatifs nationaux.

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Référence électronique : 
Oxana Gilyuk, « Les étudiants russes face à l'internationalisation de l'enseignement supérieur », Émulations, en ligne. Mise en ligne le 20 octobre 2016. URL : http://www.revue-emulations.net/enligne/etudiants-russes-internationalisation-enseignement-superieur-gilyuk














[1] « Russie », Fiches pays Campus France, novembre 2014. En ligne. URL : http://www.campusfrance.org/fr/ressource/russie-2013-2014.

[2] Ibid.





[3] « Russie », Dossiers de Campus France, n° 22 septembre 2014. En ligne. URL : http://ressources.campusfrance.org/publi_institu/agence_cf/dossiers/fr/dossier_22_fr.pdf.

[4] Les résultats du sondage effectué en Russie en mai 2013 par le Centre analytique Levada sont consultables en ligne. URL : http://www.levada.ru/06-06-2013/mechty-ob-emigratsii. Tout en soulignant le déficit de recherches en matière de mobilité d’étudiants russes, effective comme aspirée, on pourrait également évoquer d’autres enquêtes de taille et de crédibilité variables dans lesquelles ce chiffre grimpe vers 53,6 % (URL : http://www.examen.ru/add/previous-polls/Opros-Obucheie-Za-Granitseisondage), voire vers 80 % (URL : http://www.study.ru/support/lib/note77.html).













































































































[5] Les prénoms des interviewés ont été modifiés. Afin d’éviter les répétitions, certains pseudonymes sont suivis d’une lettre indiquant la lettre initiale d’un nom de famille, qui est aussi fictif (i.e. Marina P.).

[6] Seule une personne parmi mes interviewés a été scolarisée dans une école privée destinée, pour reprendre ses propos, aux « enfants d’avocats ou d’autres nouveaux riches ». Il s’agit d’Irina (mobile) qui bénéficie de l’inscription gratuite en tant qu’enfant d’une des enseignantes de cette école.

Mouvements sociaux, parcours militants et pratiques protestataires. Entretien avec Lilian Mathieu

publié le 23 mai 2016 à 05:41 par Quentin Verreycken   [ mis à jour le·24 mai 2016 à 06:06 par Grégoire Lits ]

Par Lilian Mathieu, Lionel Francou, Baptiste Véroone

Mis en ligne le 23 mai 2016

Formats disponibles : HTML | PDF.

Lilian Mathieu est directeur de recherche au CNRS (Center Max Weber, École normale supérieure de Lyon). Il enseigne à Sciences Po Paris et à Lyon 2. Sociologue et politiste, il mène des recherches sur les mouvements sociaux et sur la prostitution. Il est l’auteur de nombreux livres dont Mobilisations de prostituées (Belin, 2001), La Double peine. Histoire d’une lutte inachevée (La Dispute, 2006), La Démocratie protestataire (Presses de Sciences Po, 2011), L’Espace des mouvements sociaux (Le Croquant, 2012) et, plus récemment, La Fin du tapin. Sociologie de la croisade pour l’abolition de la prostitution (François Bourin, 2014).

L’entretien a été réalisé en mars 2016 par Lionel Francou et Baptiste Véroone, à la suite de la venue de Lilian Mathieu lors de la journée d’étude « Actualité et résilience dans l’étude des mobilisations collectives : de l’ancien au nouveau, de l’ancien dans le nouveau. Comment penser les luttes aujourd’hui ? (Objets de recherche, grilles d’analyse et positionnement du chercheur) » du 9 février 2016 co-organisée par le CES et le CRESPO (Université Saint-Louis Bruxelles).

Lionel Francou est doctorant en sociologie à l’Université catholique de Louvain. Il est membre du Centre de recherches interdisciplinaires Démocratie, Institutions, Subjectivité (CRIDIS) et du Metrolab.Brussels. Il travaille sur la fabrique du vivre-ensemble à Bruxelles, s’intéressant aux acteurs de terrain chargés d’en créer les conditions de possibilité, à l’interface entre sociologie urbaine, sociologie de l’action publique et sociologie du travail.

Baptiste Véroone est doctorant en science politique à l’Université catholique de Louvain (CRIDIS) et membre du Metrolab.Brussels, une équipe de recherche interdisciplinaire s’intéressant aux questions socio-urbaines à Bruxelles dans une visée appliquée et critique. Ses recherches portent sur les mobilisations citoyennes et militantes, ainsi que sur l’action publique et les politiques participatives relatives à la transition du système alimentaire bruxellois vers un modèle « durable ».


Pouvez-vous nous en dire plus sur le parcours personnel et intellectuel qui vous a conduit à mener parallèlement des recherches sur les mouvements sociaux et sur la prostitution ?

J’ai commencé à travailler sur la prostitution avant d’aborder les mouvements sociaux, en l’occurrence dans le cadre d’une recherche collective sur la prostitution lyonnaise conduite entre 1991 et 1992 (Welzer-Lang, Barbosa, Mathieu, 1994). Cette recherche avait été sollicitée par une association de travail social spécialisée, l’Amicale du Nid, et financée par l’Agence française de lutte contre le sida (AFLS) devant le constat de transformations sensibles du milieu prostitutionnel local : principalement un effacement de la prostitution féminine « traditionnelle », un développement de la prostitution des travestis et transsexuels et une émergence de la toxicomanie.

Cette recherche, qui a fourni la matière de mon diplôme d’études approfondies (DEA), m’avait permis de rencontrer quelques femmes qui avaient participé en juin 1975 à l’occupation de l’église Saint-Nizier. Si cet épisode n’était pas au centre de mon questionnement sur les conditions d’exercice de la prostitution, il m’avait permis d’en savoir plus sur les motivations de leur révolte et les conditions de leur mobilisation. Par ailleurs, la recherche avait été financée par l’AFLS, un organisme parapublic alors en charge d’impulser et de soutenir la lutte contre le sida, avec pour objectif la mise en place d’une action de prévention adaptée aux spécificités de la population prostituée. Par suite, dans la foulée de la recherche, a été fondée l’association Cabiria, qui mène depuis 1993 une action de santé publique auprès des femmes et hommes prostitués de Lyon. Comme d’autres associations similaires (le Bus des femmes à Paris ou Autres regards à Marseille), Cabiria s’est définie comme l’expression d’une mobilisation des personnes prostituées contre le sida, en entendant contester l’image quelque peu misérabiliste de l’inadaptée à réinsérer dans la société qui fondait jusqu’alors le travail social. Son discours s’inscrivait dans celui, plus global, du mouvement de lutte contre le sida qui articulait stigmatisation, exclusion et fragilisation devant l’épidémie ; lutter contre le sida passait ainsi par la revendication de nouveaux droits et par la pleine reconnaissance d’identités ostracisées. Ces associations méritaient donc d’être abordées non seulement pour leur action sanitaire, ce que j’ai fait par la suite (Mathieu, 2000a), mais aussi dans leur dimension revendicative.

En découvrant la littérature sur la prostitution, j’avais aussi pris connaissance de l’existence du Comité international pour les droits des prostituées (ICPR) qui rassemblait différents groupes de prostituées de divers pays (surtout ouest-européens et nord-américains) et avait développé son activité dans les années 1980 avec le soutien de certaines fractions du mouvement féministe. Lorsque je me suis décidé, en 1994, à entreprendre une thèse sur les mobilisations de prostituées, j’avais donc trois terrains suffisamment contrastés à étudier : le mouvement d’occupation des églises, l’ICPR et la lutte contre le sida. J’ai eu la chance de trouver un directeur de thèse, Michel Dobry, prêt à m’accompagner dans l’étude d’un objet qui, à l’époque, souffrait d’un net déficit de crédibilité. C’est lui qui m’a permis de découvrir et de m’approprier la littérature sur les mouvements sociaux, dont j’ignorais à peu près tout au début de mon doctorat.

Au sein de cette littérature, les travaux rassemblés sous le label de la mobilisation des ressources (c’est-à-dire ceux d’auteurs comme Charles Tilly, William Gamson, John McCarthy, Mayer Zald ou Antony Oberschall) m’ont le plus intéressé, car ils abordaient la question des conditions d’émergence des mouvements sociaux, que posaient en priorité les mobilisations de prostituées (Chazel, 2009). Celles-ci apparaissaient a priori comme improbables (l’incrédulité que je rencontrais quand j’annonçais l’objet de ma thèse me le confirmait à sa manière) et, pourtant, elles s’étaient bel et bien concrétisées. L’enjeu était donc de cerner ce qui, dans certaines circonstances, avait permis aux prostituées de quitter la résignation fataliste qui les caractérisait ordinairement pour passer à l’action collective. Guidé par ce questionnement, j’ai pu à la fois identifier les ressources dont elles sont parvenues à se doter, et qui d’habitude leur font défaut (comme la maîtrise d’un répertoire de l’action collective), mais aussi les modes et les sites d’acquisition de ces ressources. En l’occurrence, celles-ci ont été obtenues en tissant des alliances avec des soutiens étrangers à leur groupe, mais sympathisants de leur cause et pour leur part bien dotés en compétences et savoir-faire militants. Ces soutiens variaient selon les mobilisations étudiées : les mouvements abolitionnistes puis féministes lors de l’occupation des églises, certaines fractions, notamment lesbiennes, du mouvement féministe dans le cas de l’ICPR, des secteurs de la santé publique et du mouvement homosexuel dans le cas des associations de lutte contre le sida. Ils étaient également labiles, comme en atteste le fait qu’autrefois soutiens des occupations d’églises, les abolitionnistes se soient mués en adversaires des associations de lutte contre le sida. Surtout, ces appuis plaçaient les prostituées en situation de dépendance à leur égard, d’où mon constat final de mobilisations foncièrement hétéronomes (Mathieu, 2001).

Dans quelle mesure le contexte socio-politique et scientifique de l’époque a-t-il influencé votre parcours de recherche ?

Je n’étais, en effet, pas le seul à m’intéresser aux mouvements sociaux au milieu des années 1990. Ma thèse, que j’ai soutenue en 1998, a par exemple suivi de peu celles d’Olivier Fillieule sur les manifestations (Fillieule, 1997) et de Johanna Siméant sur les mouvements de sans-papiers (Siméant, 1998). À cette époque, c’est un véritable renouvellement de l’étude de l’action contestataire qui s’est produit au sein de la sociologie politique française et qui s’explique principalement par deux facteurs.

En premier lieu, sur un plan théorique, il faut noter l’importation de modèles d’analyse forgés aux États-Unis, en particulier la mobilisation des ressources et, dans une moindre mesure, la structure des opportunités politiques. Cette importation, ou plutôt cette acclimatation aux traditions sociologiques françaises, avait été initiée par des chercheurs souvent présents dans nos jurys de thèse, tels Michel Dobry ou François Chazel, et offrait les moyens de contourner la domination du paradigme tourainien qui avait figé l’analyse française des mouvements sociaux dans un cadre rigide, normatif et faiblement productif.

Le second facteur est tout simplement qu’il y avait des mouvements sociaux à étudier. Après des années 1980 marquées par un reflux sensible de l’activité contestataire, les années 1990 voyaient émerger une multiplicité de mouvements qui constituaient autant de nouveaux terrains à investir : lutte contre le sida (Janine Barbot, Olivier Fillieule et Christophe Broqua), sans-papiers (Johanna Siméant, Thierry Blin), chômeurs (Sophie Maurer, Emmanuel Pierru), mal-logés (Eric Doidy, Bénédicte Havard-Duclos, Cécile Péchu), aux côtés de mouvements plus anciens comme la Ligue des droits de l’homme (Eric Agrikoliansky) ou l’écologie (Sylvie Ollitrault)[1].

Dans mon cas, l’apprentissage de la sociologie des mouvements sociaux n’était pas séparé d’un investissement militant. Je pense au mouvement des chômeurs de la fin 1997 (qui posait des questions très proches de celles que j’abordais dans ma thèse en termes de relations entre bénéficiaires de la lutte et soutiens extérieurs à leur groupe), mais surtout à celui de novembre-décembre 1995 contre le plan Juppé de réforme de la Sécurité sociale. À l’époque, télés et radios faisaient largement appel à celui qui s’imposait comme le spécialiste des mouvements sociaux, à savoir Alain Touraine, qui allait de plateau en plateau pour expliquer doctement que ce qui se passait n’était pas un mouvement social mais une réaction corporatiste d’arrière-garde. Les limites scientifiques et les biais normatifs de son cadre théorique n’en apparaissaient que plus clairement et démontraient l’urgence d’un renouvellement des perspectives d’analyse.

Après ma thèse, mes recherches sur la prostitution se sont déconnectées de celles sur les mouvements sociaux, puisque je me suis davantage tourné vers l’étude des politiques publiques en la matière. Les deux thématiques ne se sont reconnectées que récemment, dans le cadre de mon étude du mouvement pour l’abolition de la prostitution (Mathieu, 2014).

Vous avez contribué à la théorisation de l’analyse des mouvements sociaux à travers la notion d’« espace des mouvements sociaux » (Mathieu, 2012). De quoi s’agit-il ? Quels en sont les apports dans une visée de compréhension des phénomènes de mobilisation ? En quoi se différencie-t-elle de l’analyse bourdieusienne des « champs » ?

La perspective de l’espace des mouvements sociaux s’est élaborée progressivement, au fil de l’étude de différentes mobilisations qui démontraient les limites d’une étude des entreprises contestataires à l’état isolé, souvent favorisée par la démarche monographique des travaux de recherche. Il m’est apparu nécessaire d’intégrer le fait que les mouvements sociaux, y compris ceux très différents dans leur composition ou leurs enjeux, sont unis les uns aux autres par des relations d’interdépendance variées, qui exercent une influence sur l’activité contestataire globale.

La fin des années 1990 avait, par exemple, vu la mobilisation des opposants au Pacte civil de solidarité (Pacs). Celle-ci m’avait intéressé car elle s’opposait diamétralement au mouvement gay et lesbien, tout en en imitant certains codes ; ainsi, certaines manifestations parodiaient ouvertement les gay and lesbian prides. Je m’étais aussi intéressé à l’opposition entre féministes et militants pro-vie qui se cristallisait lors de procès consécutifs à des actions perturbatrices dans des centres d’IVG et qui avait suscité une ample manifestation en défense de l’avortement en novembre 1995.

La recherche que j’avais consacrée à la contestation de la double peine (Mathieu, 2006), et spécialement à la campagne « Une peine point barre » qui s’était achevée par un désaccord entre organisations sur le bilan de la loi Sarkozy de 2003, m’avait, de son côté, amené à prendre en compte les relations complexes entre des groupes engagés dans une même mobilisation malgré des conceptions divergentes de ses enjeux et de ses objectifs. Des groupes militants pouvaient s’unir dans des campagnes communes, mais cela n’empêchait pas l’existence de rapports de concurrence. Au contraire, cela plaidait pour une approche relationnelle de l’action protestataire.

Un épisode avait également retenu mon attention : l’appel « Nous sommes la gauche » (NSLG) qu’Act Up avait lancé au printemps 1997 après la dissolution de l’Assemblée nationale par le président Chirac et la convocation d’élections législatives anticipées. L’appel avait donné lieu à la coalition autour d’Act Up de causes et d’organisations diverses (de chômeurs, de sans-papiers, de médias alternatifs, etc.) tout en problématisant les rapports entre mouvements et partis. NSLG posait les mouvements sociaux en égaux des partis de gouvernement dans l’incarnation de la gauche en faisant valoir leur contribution à la vie politique alors que les partis se refermaient sur les enjeux propres à la compétition électorale (Mathieu, 2007 ; Mathieu, 2009a). L’émergence, à peu près au même moment, du mouvement altermondialiste posait des questions assez similaires de coalition de causes ou groupes divers, puisque Attac est en large partie issu de la réunion de mouvements préexistants. Il posait également des questions de définition en regard du champ politique car, à l’époque, des débats récurrents agitaient Attac sur l’opportunité de se présenter aux élections (Mathieu, 2005).

Bref, les mouvements sociaux gagnent à être envisagés comme constitutifs d’un univers social spécifique. Cet univers peut être étudié dans sa dynamique interne, au travers notamment des relations d’alliance, de concurrence ou d’antagonisme qui unissent ses composantes. Il peut aussi être envisagé dans sa face externe, en étudiant les rapports qu’il entretient avec d’autres univers sociaux dont, en premier lieu, le champ politique, mais aussi, entre autres, le monde de l’art (Balasinski, Mathieu, 2006). Le constat, au moment où j’ai commencé à élaborer ma perspective, n’était pas totalement neuf, les concepts de secteur des mouvements sociaux (McCarthy, Zald, 1977) et de champ multi-organisationnel (Curtis, Zurcher, 1973) ayant notamment été élaborés de longue date pour rendre compte de la spécificité de ce domaine et des relations entre les unités qui le composent. Mais il me semblait que la théorie bourdieusienne des champs pouvait apporter un surcroit d’intelligibilité, à condition de ne pas se contenter de la plaquer sur les mouvements sociaux. J’avais précédemment rencontré le problème dans mon étude du monde de la prostitution qui, lui aussi, présente plusieurs traits caractéristiques des champs, à savoir des relations de concurrence entre ses membres, une lutte pour la définition des frontières, une hiérarchisation des positions en regard de capitaux spécifiques, etc. En revanche, il était dépourvu de certains autres : pas d’illusio, une forte hétéronomie, une faible objectivation des rapports sociaux, etc. Ces constats m’interdisaient de le considérer comme un champ à part entière et invitaient à utiliser le terme plus vague d’espace pour en rendre compte (Mathieu, 2000b).

Le microcosme que composent les mouvements sociaux me paraissait présenter lui aussi la situation d’un univers faiblement objectivé et largement hétéronome, mais au sein duquel peuvent être repérés des effets de champ, c’est-à-dire des mécanismes qui relèvent du fonctionnement des champs au sens de Bourdieu, comme un marquage des frontières ou une hiérarchisation des positions en regard de types de capitaux efficients. Ces éléments s’avèrent néanmoins insuffisants pour considérer comme achevée la constitution d’un champ des mouvements sociaux. Là encore, le terme volontairement flou d’« espace » permettait de pointer ce qui, dans le domaine contestataire, fonctionne comme un champ et le dote d’une relative unité, tout en gardant à l’esprit son informalité et son étroite dépendance à l’égard d’autres mondes sociaux pour leur part davantage objectivés.

Envisager l’espace des mouvements sociaux comme un domaine de pratique et de sens particulier invitait également à aborder les modalités d’apprentissage des conduites et des schèmes de perception qu’il exige et, par la suite, à développer une étude de socialisation. Cette démarche était la mieux à même de repérer les sites et les modalités dans et par lesquels des individus apprennent à maîtriser le type de pratiques que requiert la conduite d’une action protestataire. C’est un questionnement que j’ai développé tout d’abord dans le cadre d’une recherche conduite avec Annie Collovald sur la syndicalisation dans des secteurs professionnels flexibles et précaires. Dans cette recherche, nous avons étudié comment se réalisait en pratique l’apprentissage contestataire de salariés le plus souvent novices en matière d’action syndicale (Collovald, Mathieu, 2009). Je l’ai ensuite poursuivi dans une étude des parcours militants au sein du Réseau éducation sans frontière (RESF) qui a fait ressortir les expériences dans lesquelles s’enracinent les dispositions ou inclinations favorables à un engagement dans la cause des enfants de sans-papiers, comme un attachement à l’institution scolaire, l’expérience de la stigmatisation ou une humeur anti-institutionnelle (Mathieu, 2010).

Vous avez émis d’importantes réserves au sujet des analyses, tant indigènes que scientifiques, qui annoncent l’avènement d’un « nouveau » militantisme (Mathieu, 2013). Succinctement, quelles en sont les raisons ? Dès lors, comment pratiquer une analyse sociologique des « mutations » du militantisme ?

C’est le terme même de « mutation » qui me pose problème. Il serait absurde de nier que des évolutions travaillent, et souvent de manière significative, des activités comme le militantisme, ne serait-ce qu’en raison du constant renouvellement de la population militante. Les anciennes générations s’effacent naturellement tandis qu’apparaissent de jeunes militants qui, n’ayant pas été socialisés dans les mêmes conditions historiques que leurs aînés, n’entretiennent pas le même rapport à la contestation, ne disposent pas des mêmes compétences, n’agissent pas en regard des mêmes références, etc. Cela a nécessairement des conséquences sur la physionomie des mouvements sociaux. Mais employer le terme de « mutation » présuppose d’emblée que les ruptures sont plus importantes que les continuités, ce qui est une possibilité qui reste néanmoins à vérifier empiriquement. De fait, lorsqu’on observe le recrutement politique et social de certaines causes à deux moments différents de leur histoire, on constate souvent leur stabilité. Mathilde Pette et Fabien Éloire ont par exemple confirmé, à une vingtaine d’années de distance, les constats de Johanna Siméant sur les deux grands viviers de recrutement des soutiens aux sans-papiers, chrétiens progressistes et mouvance communiste et d’extrême gauche (Pette, Éloire, 2016). Les enjeux du mouvement pro-immigré ont changé, les effectifs militants se sont renouvelés, les pratiques et les discours ont évolué, reste que les bases sociales du mouvement sont restées globalement stables.

La focalisation sur l’inédit tient pour une part à la logique du monde scientifique : il est bien évidemment plus valorisant de proclamer qu’on est le premier à avoir repéré une mutation sociale que de confirmer la permanence de grandes tendances connues de longue date. Pourtant, identifier la continuité d’un processus ancien est un résultat scientifique tout aussi pertinent que le repérage d’une transformation majeure. Il est aussi parfois difficile de refuser certaines gratifications extrascientifiques, comme celles qu’offrent les médias structurellement centrés sur le surgissement de l’inédit et davantage complaisants envers les sociologues prêts à conforter leur conviction qu’un bouleversement sans précédent est en cours…

Il me semble également que le problème est inhérent à certaines problématiques et méthodes actuellement en vogue dans l’étude des mouvements sociaux qui, se voulant au plus proche des préoccupations des acteurs, enregistrent sans distance les proclamations d’innovation de leurs objets. Je l’ai indiqué à l’instant : l’espace des mouvements sociaux est un univers concurrentiel, et les nouveaux entrants sont enclins à présenter leur entreprise comme distincte et meilleure (plus radicale, plus efficace, plus innovante, plus sympathique) par rapport à celles qui l’ont précédée. Mais comme les moyens d’attester l’innovation sont limités, on voit surtout se succéder des organisations mobilisant les unes après les autres des critères similaires (un répertoire d’action collective inventif et spectaculaire, une structuration plus horizontale, etc.) pour se valoriser. Quand le groupe Jeudi noir est apparu dans le sous-espace des mouvements de mal-logés, au sein duquel Droit au logement occupait déjà une position dominante, il a dû s’en démarquer par des traits distinctifs, par exemple en élaborant des actions qui mettent l’accent sur la fête plus que sur la radicalité. Mais le groupe l’a également fait en se prévalant d’un investissement autonome des mal-logés eux-mêmes, très similaire à celui invoqué par Droit au logement au moment de son apparition, plus de vingt ans auparavant.

S’approprier ou prendre pour argent comptant les présentations de soi des mouvements les plus récents n’apporte guère de plus-value scientifique, et aboutit souvent à traduire dans un langage pseudo-sociologique ce que les acteurs sont tout à fait capables d’exprimer par eux-mêmes. Cela éloigne surtout de questions pourtant importantes, telles celles relatives au recrutement social des mouvements sociaux et aux ressources de ceux qui s’y investissent, et conduit à méconnaître certaines évolutions pour le coup véritablement significatives. On sait par exemple que les enseignants fournissent de longue date de gros bataillons aux mouvements de solidarité. On sait aussi que la profession enseignante a, ces dernières années, connu des évolutions significatives en termes de précarité statutaire, de niveau de rémunération ou de prestige. Devenir instituteur ou professeur de collège n’a pas le même sens en 1976 et en 2016, et cela a des effets sur la disponibilité ou l’inclination à se syndiquer, à critiquer l’ordre social, à s’engager dans la défense de telle ou telle cause, etc. Ce sont, à mon sens, des enjeux sociologiques et politiques beaucoup plus importants que de mesurer la propension des militants de telle ou telle cause à se parer de nez rouges de clowns.

De nombreux sociologues et politistes intègrent aujourd’hui la dimension émotionnelle à leurs analyses de l’engagement, et vous avez également écrit à ce sujet (Mathieu, 2009b, 2010). Quelle est votre position vis-à-vis de cette approche ? En quoi la prise en compte de l’économie affective des mouvements sociaux peut nous aider à mieux appréhender leurs logiques ? Existe-t-il selon vous des écueils à éviter au sein de cette perspective de recherche ?

La sociologie des mobilisations, et spécialement ses premiers courants d’analyse américains, s’est longtemps méfiée des émotions, suspectées de réintroduire le postulat d’irrationalité des comportements contestataires contre lequel elle a longtemps dû se battre. Maintenant que la psychologie des foules et ses différents avatars ont été invalidés, il est possible d‘envisager une réhabilitation des états affectifs d’autant plus nécessaire que ceux-ci sont très présents dans la pratique contestataire : joie des défilés manifestants, plaisir de la sociabilité militante, indignation ou colère justifiant l’engagement, etc. Cette nouvelle valorisation des émotions tient en partie aux effets de balancier que favorise la logique concurrentielle du champ scientifique : lorsque les positions dominantes sont occupées par les tenants d’un homo œconomicus égoïste et stratège, les jeunes prétendants sont disposés à se distinguer en valorisant les sensibilités militantes. Il y aurait d’ailleurs intérêt à revisiter certaines mobilisations anciennes sous cet angle, souvent négligé par leurs analystes au moment de leur émergence. On ne voit pas pourquoi les mouvements contemporains présenteraient une sorte de supplément affectif en regard de ceux du passé. Les travaux sur le féminisme des années 1970 attestent par exemple la prégnance de cette dimension émotionnelle dans les sociabilités et les identifications militantes[2]. Les entretiens que je mène actuellement sur les parcours biographiques d’anciens « soixante-huitards » confirment qu’il ne s’agit pas d’un cas isolé en révélant, eux aussi, les effets de l’engagement sur les expériences sensibles et l’intrication entre vie affective et sphère militante.

Cette réhabilitation récente des affects me paraît dessiner un chantier tout à fait passionnant ; à condition cependant de dépasser la posture naïve, et paresseuse, qui consiste, ici encore, à se contenter des justifications de leur engagement recueillies auprès des acteurs. C’est cet écueil que n’ont pas su totalement éviter, à mes yeux, les analyses en termes de choc moral (Jasper, 1997). Certes, il est fréquent que des militants expliquent avoir rejoint un mouvement parce qu’ils ont été choqués par telle ou telle situation. Mais cela ne suffit pas à expliquer pourquoi, placés devant la même situation, d’autres sont restés indifférents ou passifs. La corrida choque profondément des milliers de personnes mais elle en réjouit sans doute autant qui se pressent dans les arènes : pourquoi les premiers sont-ils choqués par ce spectacle alors que les seconds y trouvent du plaisir ? Le choc moral, en d’autres termes, n’est pas l’explication mais ce qu’il faut chercher à expliquer ! Christophe Traïni a été le premier en France à chercher dans les parcours et dans les expériences socialisatrices des militants les origines de leur sensibilité à une cause comme, par exemple, la défense des animaux (Traïni, 2012). Je me suis inscrit dans une démarche similaire lorsque j’ai étudié les ressorts biographiques de l’engagement au sein de RESF (Mathieu, 2010). Il ne s’agit pas d’invalider la colère ou l’indignation, réelles, que les enquêtés placent au principe de leur ralliement. Il s’agit plutôt d’en rendre compte sociologiquement, en identifiant les expériences socialisatrices qui les ont rendus particulièrement sensibles, dans tous les sens du terme, à la situation des enfants de sans-papiers.

Il y a une dizaine d’années, vous plaidiez pour « une approche pragmatique ». Pourquoi une analyse pragmatique des mouvements sociaux serait-elle nécessaire ? Quelles en sont les caractéristiques ?

L’article auquel vous faites référence date d’une quinzaine d’années, à une époque où se développait un courant d’analyse sociologique se définissant comme pragmatique et dont il me semblait utile d’intégrer les apports à l’étude des mobilisations (Mathieu, 2002). Mon intérêt initial pour ce courant ne s’est pas émoussé depuis, mais il m’a plutôt conduit vers de nouveaux questionnements.

Une des difficultés que pose le terme de « pragmatique » est qu’il désigne des traditions philosophique (d’origine américaine) et sociologique (d’implantation surtout francophone) distinctes, malgré certains recouvrements. Une autre tient à la proximité du programme de la sociologie dite pragmatique avec des courants préexistants, comme l’interactionnisme ou l’ethnométhodologie. Telle que je l’envisage, une sociologie pragmatique s’intéresse aux modalités de l’action en train de se faire, en accordant une attention particulière aux compétences pratiques des agents sociaux et à l’ajustement de leur conduite à leur environnement immédiat. On est ainsi assez proche de l’attention goffmanienne à l’ordre de l’interaction (qui contraint l’accomplissement de l’action) et aux supports des activités routinières que Garfinkel ou Cicourel pouvaient par exemple étudier, même si le vocabulaire conceptuel de la sociologie pragmatique est assez différent.

Je me suis familiarisé à cette approche pendant ma thèse, en participant au Groupe d’études machiavéliennes initié par Philippe Corcuff à l’Institut d’études politiques de Lyon, et au sein duquel nous tentions de formaliser un régime d’action tactique-stratégique dont Le Prince devait fournir la grammaire. Il s’agissait plus globalement de spécifier les conduites tactiques ou stratégiques en regard d’autres modes d’engagement dans l’action, cela notamment contre le réductionnisme utilitariste qui tend à rabattre toutes les conduites sur le schéma « moyens-fins » alors qu’il ne s’agit que d’une modalité d‘action parmi d’autres. L’enjeu n’était pas mince pour quelqu’un travaillant sur l’action contestataire, pour laquelle la part de stratégie est bien évidemment des plus importantes, mais au risque de faire méconnaître ce qui relève d’autres régimes de pratique.

Une difficulté que me posait la sociologie pragmatique était son présupposé d’égale capacité des acteurs à s’engager dans tous les régimes d’action. Ce désintérêt de méthode pour les modalités d’acquisition des compétences pratiques, de fait naturalisées, me posait problème, car ce que j’étudiais alors, c’était précisément des individus en quelque sorte « incompétents » et enclins à commettre des fautes ou à échouer dans la conduite de leur action, en l’occurrence des prostituées disposant de faibles capacités à mener une action collective plausible et efficace. C’est pour cela que je me suis progressivement éloigné de ce courant d’analyse pour davantage m’intéresser aux socialisations, qui permettent d’identifier les contextes, sites et modalités d’acquisition des savoir-faire pratiques, et ainsi de rendre compte d’éventuelles inégalités de compétences à l’action collective.

Doit-on comprendre que vous êtes passé d’une approche pragmatique à une approche différente, plus bourdieusienne, ou peut-être plutôt plus interactionniste et processuelle ? Autrement dit, comment vous positionnez-vous, à l’intersection de quels courants ?

Je ne crois pas être passé d’un cadre d’analyse à un autre. Les approches interactionniste et bourdieusienne coexistaient dès mes premiers travaux sur la prostitution : l’étude, inspirée par Goffman, de la gestion au quotidien de leur stigmate par les prostituées s’articulait à une appréhension de leur univers social qui, je l’ai dit, devait beaucoup à la théorie des champs. De même, ma thèse accordait une grande importance aux parcours des prostituées mobilisées, spécialement aux sites et aux contextes où elles avaient acquis certaines compétences ou appétences à la révolte.

Je pense que l’enjeu est plutôt celui de la construction des objets de recherche et de l’adaptation des outils conceptuels pertinents. Lorsque j’étudie un épisode comme NSLG, les parcours et les dispositions des protagonistes sont certes importants, mais ce sont surtout les logiques de leurs univers d’appartenance qui permettent d’en rendre compte, par exemple en identifiant une forme d’insubordination d’Act Up devant l’emprise de la politique électorale, révélatrice à mes yeux d’une autonomisation des mouvements sociaux à l’égard du champ politique. Lorsque j’ai abordé RESF, la position spécifique du groupe et ses interactions avec d’autres mouvements m’intéressaient moins parce que j’avais adopté une focale surtout centrée sur les trajectoires et les propriétés sociales des militants, pour laquelle le vocabulaire théorique de la socialisation était le plus pertinent. Une partie de l’étude publiée dans Prostitution et sida (Mathieu, 2000a) s’appuyait sur une observation ethnographique des associations de prévention ; et j’avais alors mobilisé un cadre d’analyse mêlant sociologie pragmatique et interactionnisme pour rendre compte de la pratique des intervenantes et de leurs interactions avec leur public.

Globalement, la tradition sociologique dans laquelle je me reconnais est celle qui articule passé et contexte pour comprendre l’engendrement des pratiques[3]. Le passé correspond par exemple aux traditions militantes qui inspirent les conduites du présent, mais c’est aussi le passé incorporé des agents sociaux, leurs dispositions à s’investir dans telle ou telle cause de telle ou telle manière, par exemple en exprimant tels ou tels affects. Le contexte, cela peut être la situation présente de l’espace des mouvements sociaux ou la dynamique de la mobilisation, avec ses logiques de situation qui contraignent et façonnent les options tactiques (Dobry, 2009). Selon les objets (et les matériaux accessibles !), on peut faire varier la focale davantage vers le passé ou le présent de l’action, et les saisir à un niveau plus ou moins fin.

Quelle idée sous-tend votre ouvrage sur la « démocratie protestataire » (Mathieu, 2011) ? Quels liens établissez-vous entre protestation et vitalité démocratique ?

La réflexion développée dans La Démocratie protestataire est née du constat d’une sorte de légitimité à éclipse, ou de second ordre, de la mobilisation protestataire comme forme de participation politique, quelque peu paradoxale dans un pays dont l’imaginaire politique est fondé sur un événement révolutionnaire. Les élites politiques françaises paraissent avoir oublié que le 14 juillet n’est pas seulement la date de la garden-party de l’Élysée lorsqu’elles traitent les manifestants ou les grévistes avec mépris…

Dans les conceptions les plus conventionnelles et institutionnelles, la mobilisation collective est au mieux saluée comme moment fondateur, à même de mettre à bas un ancien régime oppressif, mais qui doit s’effacer dès lors qu’un système représentatif est mis en place, comme si celui-ci était seul dépositaire de la légitimité démocratique. Il serait pourtant périlleux de considérer cette légitimité comme définitive ; un gouvernement, même démocratiquement élu, peut toujours être tenté d’abuser du pouvoir qui lui est confié. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793 fait de l’insurrection non seulement un droit, mais aussi un devoir lorsque le gouvernement viole les droits du peuple. Je ne crois pas que ce soit sombrer dans la surenchère révolutionnariste que de dire qu’en démocratie cette question de la nécessité de résister aux abus du pouvoir doit rester perpétuellement ouverte, a fortiori lorsque la proclamation d’un état d’urgence limite un certain nombre de libertés essentielles. Justifiée par la lutte contre le terrorisme, la récente limitation du droit de manifester a d’abord été appliquée à des écologistes… Dès lors qu’on accorde à un gouvernement les instruments de l’autoritarisme, il est difficile pour lui de résister à leur emploi et une vigilance constante s’impose en la matière.

La recherche des fondements démocratiques de la protestation collective m’a entraîné dans deux directions relevant de traditions différentes mais qui m’ont paru complémentaires. La première est celle tracée par Bourdieu lorsqu’il oppose l’opinion publique telle que la mesurent les sondages (qui posent souvent aux individus des questions qu’ils ne se posent pas ou, en tout cas, pas dans ces termes) et l’opinion mobilisée, celle qui s’exprime par exemple dans la rue. L’ampleur de la mobilisation fonde la légitimité des représentants à parler au nom du groupe effectivement mobilisé et elle signale aussi dans quelle mesure les membres de ce groupe se sentent concernés par l’objet de leur mobilisation. Si les trois quarts des cheminots se mettent en grève pour protester contre une réforme de leur statut, cela ne représente certes qu’une part minoritaire de la population française mais, par contre, une part tout à fait conséquente des gens qui connaissent de près (par expérience directe, éventuellement incarnée sous forme de maladies professionnelles) les enjeux du transport par rail et de la fonction publique, et qui ont, de ce fait, à la fois compétence et légitimité pour faire valoir leur avis.

La seconde est celle de la philosophie morale américaine, notamment Emerson et Thoreau, que Sandra Laugier a contribué à faire connaître en France[4]. La conception de la démocratie que défend cette tradition est attentive aux enjeux et aux périls de la délégation. En votant pour notre député, nous lui déléguons le pouvoir de parler en notre nom, mais en nous exposant au risque que sa parole se montre infidèle, n’exprime pas réellement notre voix. Lorsqu’il ne reconnaît plus sa propre voix dans la parole de son représentant, le citoyen doit pouvoir reprendre sa voix pour pouvoir exprimer directement sa parole authentique. C’est précisément ce qu’il fait lorsqu’il s’approprie l’espace public de la rue en manifestant pour contester une politique (exemple pris au hasard, une réforme du droit du travail favorable au patronat) dont il refuse qu’elle soit menée en son nom.

Ainsi entendue, la protestation collective n’apporte pas qu’une contribution corrective, secondaire, au bon fonctionnement d’une démocratie qui resterait centrée sur le seul vote, position qui est, par exemple, celle de Rosanvallon (2006). Elle ravive plutôt les principes fondateurs de la démocratie en rappelant que la délégation ne doit pas (ou ne devrait pas) procéder du chèque en blanc, mais de l’expression d’une volonté collective qui, si elle estime n’être pas fidèlement représentée, doit pouvoir se réapproprier sa voix propre. Cela ne signifie pas pour autant que toute mobilisation exprime des revendications nécessairement légitimes. Le récent mouvement contre l’accès au mariage des couples de même sexe en fournit un bon exemple. D’une part, ses partisans n’étaient pas affectés par la réforme à laquelle ils s’opposaient ; leur mouvement revendiquait à l’inverse l’exclusion des gais et lesbiennes d’un droit, celui du mariage, dont eux-mêmes resteront bénéficiaires. D’autre part, leur opposition au mariage homosexuel se prévalait de principes religieux qui, en tant que tels, échappent à la délibération démocratique. Il est paradoxal de prétendre se réapproprier une voix qu’on estime déformée ou trahie par son représentant pour entonner une autre voix (en l’occurrence divine) qui vous est tout autant étrangère. La démocratie protestataire, à l’inverse, c’est celle qui s’élabore collectivement dans le partage et la confrontation de points de vue considérés et traités comme égaux en pertinence et en légitimité, bref quelque chose qui ressemble plus à une assemblée générale de grévistes qu’aux débats parlementaires de nos oligarchies partisanes.

Peut-on dire que vous prônez une sociologie engagée de l’engagement (Mathieu, 2015) ? Comment considérez-vous votre rôle de sociologue par rapport aux mouvements que vous avez étudiés (personnes prostituées, sans-papiers, chômeurs, etc.) ? À quels risques, mais aussi à quels dilemmes méthodologiques et axiologiques s’exposent les sociologues des mouvements sociaux et, à plus forte raison, les chercheurs et chercheuses qui débutent ?

Dans mon cas, la question des rapports normatifs que j’entretiens avec les mouvements que j’étudie se pose, et se règle, au cas par cas. J’ai travaillé sur des mouvements dont j’étais sympathisant et parfois membre actif, d’autres à l’égard desquels je me sens plutôt distant voire indifférent, d’autres enfin à l’égard desquels je ressens une hostilité plus ou moins vive. Chaque situation offre des opportunités et présente des contraintes particulières, ce qui impose par conséquent un dispositif méthodologique et un effort réflexif spécifiques.

Travailler sur un mouvement auquel on est hostile est souvent compliqué : il faut prendre sur soi pour accepter d’entendre des discours avec lesquels on est en désaccord. Le sentiment de porte-à-faux ou d’imposture est alors omniprésent, parfois d’autant plus vif lorsque l’antipathie n’est pas réciproque et que les enquêtés se montrent bienveillants à votre égard. La comparaison est un outil des plus précieux dans ce type de situation car elle permet de neutraliser les affects et de faire perdre à l’objet son exceptionnalité normative en focalisant l’attention sur des enjeux proprement sociologiques. Par exemple, qu’est-ce qui, dans un groupuscule d’extrême droite, tient à son statut de groupuscule, c’est-à-dire de groupe aux effectifs réduits qui doit défendre son identité spécifique en regard des autres petits groupes concurrents de la même mouvance ? Suspendre la dimension idéologique et comparer groupuscules d’extrême droite et d’extrême gauche permet de faire apparaître ce qui relève en propre de cette forme organisationnelle. Évidemment, il faut accepter de prendre le risque de découvrir que ceux que l’on déteste sont en fait beaucoup plus proches qu’on ne le pensait de ceux qu’on aime : c’était un des constats perturbants de Faye Ginzburg (1989) dans son étude des militantes respectivement pro-choix et pro-vie aux États-Unis.

La position inverse d’insider au sein du mouvement ou groupe étudié peut paraître plus aisée (l’accès au terrain est garanti d’emblée et les enjeux de la pratique font l’objet d’une expérience directe), mais elle pose aussi des difficultés qu’on aurait tort de négliger. La première est que, bien souvent, le sociologue n’est pas tant membre du mouvement qu’il étudie que membre d’un de ses courants ou tendances, ce qui risque d’entraver son accès au point de vue rival : il n’est pas évident de réaliser (en tant que sociologue) un entretien avec le camarade auquel on s’est affronté (en tant que militant) lors de la dernière assemblée générale… La seconde est l’exigence de fidélité à l’égard de son groupe militant, d’autant plus vivement ressentie lorsque le travail sociologique amène à constater qu’il ne se conforme pas totalement à la représentation qu’il tente de donner de lui-même : il y a bien un leader en dépit des proclamations d’acéphalie, des rapports de domination fondés sur le niveau scolaire, l’origine sociale, le genre ou l’ethnicité sont structurants dans la vie du groupe, les permanents ne croient plus à la cause et essaient simplement de préserver leur poste, etc. Le constat de tels décalages est en quelque sorte inévitable : l’analyse sociologique ne relève pas du même registre que le discours militant et n’a pas les mêmes enjeux. Mais sont tout aussi inévitables les incompréhensions, voire sentiments de trahison, éprouvés par les militants lorsqu’ils prennent connaissance d’une analyse (qui plus est produite par un proche) qui ne leur renvoie pas l’image d’eux-mêmes qu’ils attendaient.

Soit le sociologue-militant, appréhendant la réception de son travail, reste fidèle à son groupe et en livre une représentation conforme aux attentes de celui-ci, c’est-à-dire une mauvaise sociologie qui occulte certains pans de la réalité ou qui en livre une représentation tronquée. Soit le sociologue l’emporte sur le militant, au risque de tensions avec le groupe qui s’estime trahi, conduisant fréquemment à une défection. C’est d’une certaine manière ce qui m’est arrivé après ma thèse avec Cabiria. Alors que l’association proclamait que ses animatrices de prévention (ex-)prostituées étaient à égalité de responsabilité avec les professionnelles de la santé, mes observations montraient qu’elles étaient en réalité cantonnées à des tâches secondaires. Je ne mettais pas en cause le fonctionnement de l’association, qui était (et reste) à mes yeux pertinent, mais la représentation idéalisée qu’elle en livrait. Il n’empêche que je me suis fait alors traiter de Judas et que mon travail avec et sur cette association s’est interrompu à ce moment-là.

On rejoint ici la question de la réception et des usages des travaux sociologiques par des non-sociologues. Parce que l’écriture sociologique mobilise les mots du langage courant tout en leur donnant un sens distinct, les incompréhensions sont fréquentes. C’est spécialement le cas dans des univers militants prédisposés à une surinterprétation normative : le jugement de fait a toutes les chances d’être perçu comme un jugement de valeur. L’accueil de mon livre sur le mouvement abolitionniste par les abolitionnistes eux-mêmes est assez exemplaire de ces réceptions décalées. Bon nombre d’entre eux ont par exemple interprété le terme de « croisade morale » comme un jugement de valeur, alors que c’est un concept présent dans le vocabulaire sociologique depuis plus de 50 ans. Les questions que devrait poser mon usage de ce concept portent sur son adéquation au mouvement étudié (est-ce que l’abolitionnisme correspond à la définition des croisades morales forgée par Gusfield et Becker ?) et sur sa capacité à l’éclairer (quelle plus-value de sens apporte la caractérisation de l’abolitionnisme comme croisade morale plutôt que, par exemple, comme groupe d’intérêt ?). Ces incompréhensions sont révélatrices des différences entre registres de discours respectivement sociologique et militant, et je crois qu’elles sont en grande partie inévitables, surtout, comme ça a été le cas de ce livre, lorsque la réception est surdéterminée par les enjeux militants (de fait, beaucoup d’abolitionnistes qui ont voué mon travail aux gémonies ne l’ont pas lu).

Un des périls qui guettent le sociologue des mouvements sociaux réside dans le fait de devenir l’intellectuel organique du mouvement qu’il étudie. C’est le risque auquel je me suis exposé quand je travaillais sur Cabiria (qui attendait de moi une légitimation scientifique de son action) et, plus récemment, lorsque le Syndicat du travail sexuel (STRASS) souhaitait valoriser mon livre sur l’abolitionnisme pour en faire une arme contre ses adversaires, au risque d’ailleurs d’être déçu car La Fin du tapin n’est pas un brûlot antiabolitionniste (ce qu’on m’a reproché). À jouer ce rôle, on s’expose à faire prévaloir les intérêts de la cause sur le sérieux analytique, et donc à produire de la mauvaise sociologie à laquelle il sera justifié de reprocher ses biais ou ses omissions. Il me semble que c’est également un mauvais calcul du point de vue militant : la sociologie est d’autant plus utile à un mouvement qu’elle est scientifiquement plus rigoureuse. Par exemple, la mise au jour de décalages entre la représentation qu’un groupe se fait de lui-même et la réalité de son fonctionnement me semble mieux à même de l’aider à se réformer, et ainsi d’approcher son idéal, qu’un miroir complaisant, mais déformé, tendu par un sociologue chez qui le militant a pris le dessus.

Bref, je ne pense pas pratiquer une sociologie que l’on pourrait qualifier d’engagée, même s’il est évident que les ressorts de mon intérêt pour certaines causes ne sont pas exclusivement scientifiques et que mes propres engagements ont nourri ma compréhension des phénomènes contestataires. Je ne m’attribue pas non plus un rôle particulier auprès des causes que j’étudie. Mon travail consiste à produire, dans la limite de mes moyens et de mes compétences, des analyses sociologiques les plus solides possible et à les diffuser selon des formats divers, de l’article de revue académique à la conférence grand public. Si les mouvements étudiés y trouvent leur bonheur, tant mieux pour eux mais, comme j’espère l’avoir montré, se poser d’emblée la question de l’utilité militante du travail sociologique me paraît extrêmement périlleux.

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Référence électronique : 
Lilian Mathieu, Lionel Francou, Baptiste Véroone, « Mouvements sociaux, parcours militants et pratiques protestataires. Entretien avec Lilian Mathieu », Émulations, en ligne. Mise en ligne le 23 mai 2016. URL : http://www.revue-emulations.net/enligne/mouvements-sociaux-lilian-mathieu





Lilian Mathieu mouvements sociaux

Lilian Mathieu









































































































































[1] On trouvera une discussion et les références de ces différents travaux dans l’ouvrage de Lilian Mathieu (2004). Le « Repères » d’Erik Neveu (2015 [1996]) a également constitué un marqueur significatif du renouvellement du domaine lors de sa première parution ; ses successives rééditions et actualisations en ont fait une introduction incontournable aux travaux français et étrangers sur l’action protestataire.

















































































































































































































































































































[2] Voir par exemple l’ouvrage collectif, au titre significatif, consacré au féminisme lyonnais (CLEF, 1989).



















































































































































[3] Principes d’analyse exposés notamment par Bernard Lahire (2012).













































































[4] Voir notamment ses deux ouvrages coécrits avec Albert Ogien (Ogien, Laugier, 2010 ; Laugier, Ogien, 2014) où elle aborde, sans toujours éviter les naïvetés relatives aux supposées « mutations du militantisme », les enjeux de la protestation collective.









Épidémie et société. La vallée du fleuve Sénégal à l’épreuve du choléra (1868-1869)

publié le 21 mai 2016 à 04:27 par Lionel Francou   [ mis à jour : 22 mai 2016 à 12:07 ]

Par Adama Aly Pam
Archiviste paléographe diplômé de l’École nationale des chartes (Paris, France)
Docteur en histoire de l’Université Cheikh Anta Diop (Dakar, Sénégal)

Mis en ligne le 21 mai 2016

Formats disponibles : HTML | PDF.

Résumé/Abstract 


[Fr] Quel est le rôle et la place de la médecine coloniale dans l’expansion et la mise en œuvre du nouvel impérialisme français en Afrique dans les premières années du XIXe siècle ? Quel est l’impact des épidémies dans la construction et l’établissement de l’ordre colonial ? L'article tente de mettre en évidence les facteurs historiques, sociaux et idéologiques qui sous-tendent les crises sanitaires dans le nord du Sénégal durant la seconde moitié du XIXe siècle, à travers l’étude de l'épidémie de choléra de 1868.

Mots clés : histoire de la santé, colonisation, messianisme, médicalisation, choléra, épidémie.

[En] What is the role and place of colonial medicine in the expansion and implementation of the new French imperialism in Africa in the second half of the 19th century? What is the impact of epidemics in the construction and establishment of the colonial order? The article tries to highlight the historical, social and ideological factors that underlie disease outbreak crises in northern Senegal in the second half of the nineteenth century through the study of the 1868 cholera epidemic.

Keywords: history of health, colonization, messianism, cholera, medicalization, epidemic disease.

Introduction


Dans son entreprise coloniale, la France a été en butte à de redoutables maladies parmi lesquelles la fièvre jaune, la malaria, la peste et le choléra – épidémies qui rythment la vie des colonies de l’Empire naissant. L’état sanitaire du Sénégal, comme celui du reste de l’Afrique, est alors perçu comme dangereux. Ceci transparaît dans des expressions comme « le pays des fièvres », « le tombeau de l’homme blanc », « le rivage de la mort » ou encore « la vaste nécropole », utilisées pour désigner la ville de Saint-Louis (Loti, 1910). Le Professeur Mahé, médecin de la Marine en 1875, dont les propos sont rapportés par Lapeysonnie (1988), illustre bien la perception de ses contemporains de la situation sanitaire des tropiques en s’adressant en ces termes aux étudiants de l’École de médecine de Brest devant servir Outre-Mer : « Là-bas, sur les rives empestées de l’Atlantique, vous rencontrerez le redoutable sphinx de la malaria, pernicieux Protée, le fantôme délirant du typhus, le spectre livide et glacé du choléra, le masque jaune du vomito-négro. Défiez-vous ! De la terre sort un souffle empoisonné ». La mémoire collective a également conservé de cette période le souvenir parfois fugace et confus d’une mortalité effroyable. Un exercice d’archéologie linguistique nous permet ainsi de percevoir à travers quelques indices la réalité sanitaire de la vallée. La toponymie et l’anthroponymie sont de précieux secours pour la compréhension de ces phénomènes en ce sens que nombre d’unités socio-résidentielles du Fouta qui portent le préfixe sincaan, qui signifie littéralement « déménager » ou « nouveau village », ont été créées à la suite de famines, d’épidémies ou d’inondations. Par ailleurs, certains noms atypiques étaient donnés aux nouveaux nés pour exorciser la mort. Cette pratique est à l’origine de plusieurs noms comme Ken Bugul (« personne n’en veut »), Onwumbiko (« mort je t'en supplie »), ou encore Geddado (« celui que tout le monde a abandonné ») (Thioub, 1992 : 167). Domergue-Claorec (1995), rappelle que « Partir aux colonies, c’est partir à l’aventure dont on n’est pas sûr de revenir, c’est accepter de courir les dangers. La plupart des guides de vie sous les tropiques ne se font pas faute de rappeler qu’on y abrège sa vie de 10 ans à 15 ans ». Les statistiques sanitaires corroborent cette idée. En effet, parmi les colonies françaises les plus insalubres, le Sénégal semble l’une des plus redoutables. La mortalité moyenne est de 140 pour 1000 de 1832 à 1837. En 1881, les garnisons françaises de Podor, de Bakel et de Kayes situées sur le fleuve Sénégal, accusaient une mortalité de 400 pour 1000 (Lapeysonnie, 1988). Cette situation rend compte des enjeux de la santé dans la politique coloniale.

La médecine est tour à tour conçue comme préalable et outil de la conquête coloniale. L’assistance médicale est présentée comme un bienfait justifiant l’entreprise de colonisation, considérée elle-même comme « un acte de haute humanité » (Lyautey, 1931 : 12 ; Hardy, 1953 ; Heckenroth, 1946 ; Sarraut, 1923). Cette approche est propre à l’historiographie française et francophone relative à l’étude des faits de santé, ce qui explique en partie son retard comparativement à la recherche historique anglophone. Un tour rapide de la bibliographie permet de constater ce fait. Ainsi, dans les huit volumes de l’Histoire générale de l’Afrique (1987), il n’y a pas de chapitre spécifique consacré à cette question, ni dans les parties dévolues à l’histoire précoloniale, ni dans les deux volumes couvrant la période de 1880 à nos jours. Dans ces deux derniers volumes, le thème n’est abordé qu’à l’intérieur du chapitre sur les aspects démographiques (Caldwell, 1987 : 495-526) et se trouve évoqué dans une section spécifique sur les « Tendances de la philosophie et de la science en Afrique ». Dans les principales tentatives de synthèse historique sur l’Afrique et sur l’Afrique de l’Ouest en particulier, on remarque des lacunes similaires.

En examinant la production anglophone des années 1970 et 1980, on constate une floraison d’études qui proposent des approches diverses des faits de santé et qui situent l’histoire de la maladie et des thérapies au cœur de l’histoire sociale africaine. Ces travaux (Arnold, 1988 ; Curtin, 1961 : 94-110 ; Patterson, 1978 ; Meade et Walker, 1991) à l’instar de Tools of Empire, de Daniel Headrick (1981), remettent en cause les postulats de l’historiographie coloniale qui magnifiait l’œuvre des médecins et les succès de la médecine occidentale. Cet auteur développe le concept de médecine en tant qu’« outil de l’impérialisme » et fonde son analyse sur la coïncidence, à la fin du XIXe siècle, entre le développement de la médecine et une nouvelle forme de colonisation. Il conçoit le triomphe de la technologie comme condition déterminante de l’impérialisme mais occulte la force de l’idéologie comme facteur contribuant à son avènement. En dépit de cette réserve, son questionnement sur les liens entre le développement des nouvelles technologies et la naissance d’un impérialisme nouveau demeure pertinent. S’interrogeant sur les interactions qui ont prévalu entre santé et colonisation, il demeure l’un des premiers à avoir montré que la nouvelle médecine était un acteur primordial de l’entreprise coloniale[1].

D’autres auteurs comme Philip Curtin (1968), ont abordé la traite des Noirs comme un facteur d’introduction et de diffusion de nouvelles maladies entre l’Amérique et l’Afrique. Parmi elles, il y a la fièvre jaune. Quant au choléra, son origine asiatique est incontestable. Les caravanes venues du Maghreb l’introduisent en 1868 dans la colonie du Sénégal où il transforme durablement la société. La deuxième moitié du XIXe siècle, essentiellement marquée par la pression impérialiste en Sénégambie, est également considérée du point de vue sanitaire comme une période très trouble avec une aggravation et une recrudescence des phénomènes épidémiologiques. On note, en particulier dans la vallée du Sénégal, l’apparition de treize épidémies dont deux de choléra, quatre de fièvre jaune et cinq de variole (Dieng, 1992).

Prenant pour cadre d’observation le nord de la colonie du Sénégal[2] et pour objet d’étude le fléau du choléra, la présente étude est le fruit d’une thèse de doctorat de troisième cycle d’histoire soutenue à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Elle se fonde essentiellement sur l’examen des sources d’archives de toute nature (écrites, orales, et imprimées). Elle ambitionne de mesurer la confrontation des hommes avec la maladie, en tentant de restituer le parcours et les formes de la pathologie, son interprétation médicale et l’évolution de ses représentations mentales. L’étude essaie, à travers l’examen des sources d’archives et des témoignages oraux, de reconstituer et d’appréhender le cheminement historique de la quatrième pandémie de choléra dans la région nord du Sénégal qui n’a jusque-là fait l’objet d’aucune investigation systématique. Il s’agira pour nous d’évaluer son impact et de mesurer la confrontation de la société dans son ensemble à cette crise sanitaire majeure[3].

1. Les épidémies de choléra au XIXe siècle et leur impact sur la société coloniale


Du 25 novembre 1868 au 31 décembre de la même année, la ville de Saint-Louis est assaillie par le choléra. Venue du Nord, plus précisément du Maroc, et empruntant le sens inverse de la propagation de la fièvre jaune, la maladie se répand rapidement. Les journaux de la ville constatent sa présence le 26 novembre et, deux jours plus tard, le corps médical signale un premier cas de « choléra caractérisé[4] », 1868). L’explication la plus probable du choix de cette date pour marquer le début de l’épidémie est le signalement de la première victime européenne. Aussi, la commission sanitaire, réunie dès le 27 novembre, prend-elle des mesures d’urgence en vue d’arrêter la progression de la maladie.

Contaminés par Saint-Louis à la faveur des communications fluviales fréquentes, le poste et l’escale de Dagana ont, à la fin du mois de décembre 1868, perdu un dixième de leur population. À l’instar de toute la vallée, cette hécatombe s’explique par l’absence d’organisation de secours en direction des populations. Continuant son évolution le long de la vallée, l’épidémie s’attaque à Podor du 10 au 14 décembre 1868. Après un séjour d’environ 15 jours sur place, les renseignements recueillis auprès des notables de cette localité[5] par l’Administrateur de Podor lui permettent d’estimer le nombre des victimes dans les villages de Podor, Souima et Thioffi à 180, c’est-à-dire près de 25 % de la population[6].

Dans le Fouta central et le haut-fleuve, le choléra fait des ravages d’inégale importance. Les villages de Mboumba et Golléré sont sérieusement éprouvés. Dans les localités situées à proximité du poste d’Aéré, le choléra a fait, pour le seul mois de janvier 1869, près de 700 victimes[7]. Cette hécatombe tiendrait-elle au fait que ces localités étaient densément peuplées ? L’état de la documentation ne nous permet pas de répondre à cette question. Toujours est-il que, là aussi, rien de concret n’a été entrepris pour juguler efficacement l’épidémie. Le commandant de Podor se contente de signaler en passant l’épidémie d’Oréfondé, dans des propos qui témoignent du manque d’intérêt accordé à la présence de la maladie dans certaines localités : « Le courrier de Bakel me dit que le choléra sévissait à Oréfondé lors de son passage[8] ». Cette sécheresse dans le discours peut-elle être interprétée autrement ? Ce fait est attesté par le docteur Gentilhomme, qui dresse le bilan de la mortalité au sein de la population indigène : « les documents me manquent pour établir la proportion de décès par rapport aux individus atteints dans la population civile indigène de la ville et des villages de l’intérieur qui a été à peu près absolument privée de soins sérieux et intelligents[9] ». Ce qui explique la très grande mortalité à Bakel. Le choléra ne fait son apparition dans cette localité que cinq mois après sa déclaration à Saint-Louis. C’est précisément le 17 mai 1869 que quatre indigènes sont subitement emportés par la maladie. À partir de ce moment, l’épidémie se manifeste de manière foudroyante et ne prend fin que dans les premiers jours du mois de juin 1869. Le temps mis par l’épidémie pour atteindre l’escale de Bakel pourrait en partie s’expliquer par le ralentissement des transactions commerciales occasionné par l’épidémie dans la basse et moyenne vallée.

Faisant le bilan de l’épidémie dans sa localité, le commandant de Bakel s’exprime ainsi dans sa correspondance adressée au Gouverneur du Sénégal le 1er juin 1869 :

Ma lettre vous apporte une bien triste nouvelle : le choléra s’est abattu à Bakel et y a commis des ravages peu communs. Le 17 mai, ce terrible fléau annonçait sa présence à Bakel par la mort de quatre indigènes enlevés presque subitement. La journée du 18 et celle du 19, il me fut encore possible d’avoir les noms et le nombre des victimes, mais dans la nuit du 19 au 20, l’épidémie avait tellement augmenté d’intensité, le nombre de morts et de mourants avait pris des proportions si grandes, qu’il ne me fut plus possible d’avoir un compte, je ne dirais pas exact mais même approximatif des malades qui avaient succombé et dont les cadavres restaient en grande partie soit dans les cases, soit dans les rues, soit enfin au bord ou dans le fleuve[10].

À la fin de l’épidémie, on note 582 victimes soit 25 % de la population. Quels ont été les moyens de lutte contre la maladie à Bakel ? Nous tenons la réponse de l’administrateur de cette ville : « Les cadavres restaient en grande partie soit dans les cases, soit dans les rues, soit enfin sur les bords ou dans le fleuve où, plusieurs des malheureux qui étaient atteints croyaient en se jetant à l’eau trouver un adoucissement à leurs souffrances. Hélas, là, comme partout ailleurs, il fallait se résigner et mourir[11] ». Cette situation, qui exacerbe le sentiment d’abandon au sein de la population, est responsable de mouvements de désertion des lieux contaminés. À partir de ce moment, le choléra, qui semblait avoir pris le fleuve comme itinéraire, tourbillonne et évolue dans toutes les directions à l’intérieur pays. Ce sentiment d’impuissance et de désarroi est à l’origine de plusieurs meurtres par fusillades de personnes accusées de sorcellerie à Joal. Dans le Rip, les Mandingues constituent des brigades pour interdire l’accès à leurs villages aux habitants des contrées contaminées.

La terreur née du désastre humain causé par la mortalité cholérique a pour conséquence une exacerbation du sentiment religieux. Celle-ci se manifeste de plusieurs manières : rumeurs de miracles, conversion massive à l’Islam des populations qui, gagnées par la peur, adhèrent au mouvement messianique madyanké. Ce dernier, à la faveur des troubles causés par l’épidémie, interprète celle-ci comme une punition divine à l’encontre des populations qui se seraient détournées des préceptes de l’Islam, mais surtout se seraient soumises à une puissance « infidèle ».

Les effets de la guerre « sainte » lancée par ce mouvement, couplés à ceux de l’épidémie de choléra, ont entraîné des déplacements massifs de populations et créé un vide humain engendrant une crise économique, conséquence logique de la perturbation des travaux agricoles et des transactions commerciales.

1.1.     La crise économique et le déficit de la production agricole (1868)

La conséquence immédiate de l’épidémie sur l’activité économique est la baisse de la production, visible dans les statistiques contemporaines. Les mesures de quarantaine imposées aux ports des pays atteints de maladies contagieuses ont considérablement réduit les possibilités de transactions. Les importations ont accusé une baisse significative. Le nombre de navires impliqués dans les échanges maritimes entre le port de Saint-Louis et l’extérieur[12] chute de 55 unités entre 1868 et 1869, ce qui explique une baisse de 431,25 tonnes des denrées transportées par rapport à 1868[13]. Par ailleurs, la crainte qu’inspire l’épidémie de choléra amène les commerçants à prendre des mesures de précaution supplémentaires lors de l’approvisionnement des succursales de la côte Sud de Gorée.

L’une des conséquences du choléra sur l’agriculture est la réduction des terres cultivées due à la désertion des paysans et au vide démographique causé par la grande mortalité. S’ensuit une crise de subsistance, marquée par la raréfaction du mil sur le marché. Ainsi, dans le cercle de Podor, les ravages exercés par le choléra et la panique consécutive ont gravement compromis la récolte du mil, principal produit d’alimentation de la population. L’Administrateur de cette circonscription, évaluant la situation, affirme que les pertes occasionnées par l’épidémie peuvent être estimées aux deux tiers au moins de la récolte. Le mil a été « en grande partie abandonné sur place et n’a été rentré que lorsque les populations ont commencé à se rassurer. […] il est à craindre que dans quelques mois la famine ne se fasse sentir dans certaines localités[14] ». Ces craintes se sont révélées par la suite fondées. Après la disette de 1866-1867, consécutive à l’épidémie de fièvre jaune, la famine s’est installée dans la vallée du fleuve en 1868-1869 (Dieng, 1992 : 54). Les exportations de mil en direction de Bathurst (actuel Banjul), où sévit une très grave famine consécutive aux ravages du choléra, ne rendent pas compte de la réalité du marché, car le produit exporté proviendrait des stocks des années précédentes conservés par les traitants saint-louisiens.

1.2.     La crise financière : ajournement des rentrées de recettes fiscales

Dans cette situation de crise, la perception de l’impôt est à l’origine de troubles dans le Dimar où les populations opposent une vive résistance, ce qui oblige l’Administrateur de Dagana à procéder à son ajournement. Par mesure de prudence, il déclare attendre que les craintes inspirées par le choléra soient dissipées, pour procéder d’abord au recensement de la population, ensuite au recouvrement. Faisant une estimation de la population de la partie orientale du cercle de Dagana, l’Administrateur du cercle déclare que le Dimar est « bien plus peuplé que ne l’ont déclaré les chefs auxquels avait été confié jusqu’à ce jour le soin du recensement et qu’il en a acquis la preuve puisque, malgré le choléra et les immigrations, il n’est pas un village ou camp dont les habitants ne doivent payer un chiffre d’impôt égal, supérieur, et même, comme Langobé, double de celui de l’année précédente[15].

Cette déclaration pose un certain nombre de problèmes par rapport à l’intérêt qu’accorde l’administration coloniale à la surveillance et au dénombrement des victimes des épidémies. Les considérations de statistiques médicales sont clairement occultées et le décompte est conçu comme instrument de fiscalité. Toutefois, la sévérité de la situation l’oblige à ne pas user de la contrainte dans la perception de l’impôt. L’Administrateur du cercle de Podor affirme l’impossibilité de procéder au recouvrement de l’impôt à la suite des ravages causés par l’épidémie de choléra. Celui de Bakel signifie à son supérieur hiérarchique ce qui suit :

En raison des recommandations contenues dans votre lettre du 24 avril relative au recouvrement de l’impôt pour 1868, la désolation dans laquelle se trouvent encore les habitants par suite des ravages du choléra, je suspends provisoirement la mesure que vous me prescrivez de faire rentrer immédiatement l’impôt de 1868, d’autant plus qu’elle n’est pas exécutable pour le moment. Une grande partie de la population ayant succombé aux atteintes du choléra[16].

Mais il reconnaît, quelque temps après, avoir procédé au recouvrement de la cote personnelle qui s’élevait à trois acres par tête due par les traitants et leurs employés. Constatant l’exaspération des populations face aux injonctions répétées, l’Administrateur souligne de nouveau au Gouverneur les difficultés de procéder à la levée de l’impôt chez ces derniers en ces termes :

J’attends vos ordres pour savoir ce qu’il y a lieu de faire à l’égard des perceptions à opérer pour les villages de Bakel et de Layna. Quant aux villages du Guoy annexés, il ne faut pas y songer à moins d’employer la force. Les chefs de villages ne répondent même pas à mes lettres, soit qu’elles soient relatives à l’impôt, soit qu’elles traitent d’autres questions de services[17].

Aussi, face au mutisme des chefs africains chargés de la collecte de l’impôt, l’administration doit finalement se résoudre à constater la situation. L’Administrateur du cercle de Podor, après avoir observé le déficit des rentrées fiscales dans certaines localités de sa circonscription, avoue avoir essayé en vain d’en obtenir l’explication de la part des chefs des villages concernés. Ainsi, croit-il devoir présumer le choléra et l’émigration comme causes de ce déficit[18]. À Matam, les populations les plus démunies ont préféré demander un délai supplémentaire pour s’acquitter de l’impôt[19]. Ces différentes manifestations de la crise économique sont venues s’ajouter au « malaise » social latent. Tout cela n’a pas manqué de se muer en crise sociale ouverte se manifestant par diverses attitudes.

2. Crise du sentiment religieux : entre messianisme et stratégies politiques


Les turbulences causées par l’épidémie se greffent aux problèmes politiques de l’époque. Les rumeurs sur des supposés miracles s’intensifient, les conversions massives à l’Islam[20] se multiplient tandis que l’élite maraboutique installe le Fouta dans une guerre sainte contre l’administration coloniale et ses alliés.

2.1.     Le choléra et la propagande politico-religieuse

Avec la recrudescence de l’émigration vers Nyoro du Sahel et en dépit des stratégies adoptées pour arrêter ce mouvement de dépopulation, la situation empire et devient d’autant plus préoccupante qu’aucun chef du Tooro et du Dimaat, excepté Samba Oumhané, membre très influent de la famille régnante de la province centrale du Fouta, n’a la volonté politique de s’y opposer. Au Waalo, l’Administrateur de Dagana, faisant part de ses inquiétudes au Gouverneur, propose l’interdiction des prières collectives qui, selon lui, favoriseraient grandement la propagande religieuse responsable du mouvement migratoire.

Ce rapprochement entre l’émigration et la religion est d’autant plus justifié, qu’il est en partie organisé sous l’instigation de certains marabouts. À la faveur des troubles occasionnés par l’épidémie, des marabouts et émissaires de Nyoro du Sahel parcourent la vallée du fleuve et appellent les populations à émigrer vers cette destination[21]. Rapportant l’activité de ces agents, l’Administrateur de Dagana écrit : « Amadou Khan m’apprend qu’un nommé Amadou Baro, frère du chef de Dialmath, décoré pendant le choléra, est arrivé à Langhobé depuis 3 à 4 jours venant de Nyoro et porteur d’une lettre d’Allagui appelant dans l’Est les populations du Tooro[22] ».

Face à cette situation, l’administration décide d’utiliser la force pour punir les instigateurs. Le Gouverneur Pinet Laprade[23] demande ainsi à l’Administrateur de Dagana de faire fusiller, par les soins du chef de canton, Latyr Boye, un marabout qui parcourt les villages de ce dernier et incite les populations à se retirer sur la rive gauche du fleuve[24].

L’incitation des populations à se retirer sur la rive gauche ou à se rendre à Nyoro du Sahel est savamment orchestrée par les héritiers d’Umar Futiyu Taal[25]. En effet, le bruit court dans la région que ce dernier, réapparu dans le Macina, a ordonné aux musulmans de la vallée de quitter la rive gauche ou de se rendre à Nyoro, afin de libérer la voie vers Saint-Louis et d’éviter les souffrances aux populations, compte tenu du nombre colossal des troupes qu’il conduit[26]. Cette rumeur, véhiculée par des lettres que ce dernier est supposé avoir écrites, alimente la peur au sein des populations, augmentant ainsi le nombre des départs vers Nyoro.

Face à la gravité de la situation, Samba Oumané, chef de Guédé, réunit en avril 1869, à Podor, tous les chefs du Tooro en vue de s’opposer à l’émigration des gens de sa province[27]. Mais cette réunion est sans effet sur l’évolution de la situation comme le prouve le télégramme du Commandant de Bakel datant du 29 avril 1869. Ce commandant note que

[...] les habitants du Tooro continuent leur migration dans l’est depuis le commencement du mois. Deux caravanes assez fortes sont passées par Bakel se dirigeant vers Nyoro. La première a traversé le fleuve entre Bakel et Cirabo le 3, elle se composait de 200 personnes, femmes et enfants compris : elle marchait sous les ordres de Alpha Boubacar venant lui-même de Ndiaen. La seconde caravane était beaucoup plus nombreuse que la première ; elle se composait de 475 hommes armés (fantassins et cavaliers), de 80 femmes et 50 enfants. Comme la première caravane, elle se dirigeait sur Nyoro et marchant sous les ordres de deux indigènes, nommés Elimane Manguey et Alpha Amadou[28].

Bien qu’il soit difficile d’évaluer le nombre de migrants, la recrudescence du mouvement migratoire en direction de Nyoro du Sahel témoigne d’une crise du sentiment religieux. Ce mouvement découle du désir de renouer avec l’Islam des origines[29] que seul Nyoro du Sahel semble encore incarner à l’époque car, comparée aux États de la vallée du fleuve, cette localité constitue alors l’un des derniers bastions où les ambitions de l’Islam militant sont encore affichées[30].

Par ailleurs, ce mouvement est une manière d’expier les fautes commises, de conjurer le mal que représente le choléra, expression de la colère divine. C’est ce qui explique la conversion massive à l’Islam des candidats à l’émigration et la défection de certains chefs indigènes liés à l'administration coloniale. La situation dans le Tooro où l’on note la démission de plusieurs collaborateurs du pouvoir colonial donne une indication de la situation. Toutefois, outre les motivations religieuses, l’émigration a également des causes politiques et économiques.

2.2.     La résurgence des mouvements messianiques en 1868

À la suite des ravages causés par l’épidémie de choléra, la crise idéologique qui s’installe se traduit par une exacerbation du sentiment religieux, cristallisée autour du mouvement madyanké, qui remet au goût du jour la théorie du messie-annonciateur de la fin des temps en Islam (Saint-Martin, 1989). En effet, la situation politique et sociale de la vallée est perçue par certains musulmans comme un signe précurseur de la fin des temps. Tel est le cas d’Amadou Madiou, également connu sous le nom d’Amadou Sékou, qui se proclame Mahdi (messie-annonciateur), regroupe ses fidèles et crée sa capitale politique au lieu-dit Wouro-Madiou (le village du Mahdi). Il interprète l’épidémie de choléra comme la manifestation de la colère divine provoquée par la persistance du « paganisme », la mauvaise pratique des enseignements coraniques et la soumission à l’autorité des infidèles incarnée par le pouvoir colonial. Il saisit donc habilement le désarroi moral des populations pour leur annoncer que l’adhésion à sa confrérie est le seul moyen d’échapper à la maladie. Il promet le chemin du paradis à ceux qui le suivront dans la guerre sainte qu’il est chargé de mener contre l’administration coloniale symbolisant, selon lui, l’impiété. La réaction de celle-ci ne se fait pas attendre. Une longue guerre oppose alors les Madyankés à l’administration et à ses alliés[31].

Prêchant ainsi la purification par la guerre sainte[32] contre les infidèles et leurs alliés indigènes, le mouvement madyanké connaît des progrès très rapides de décembre 1868 à mars 1869. Des foules venues du Cajoor, du Waalo et du Jolof grossissent ses rangs. Les Peuls Sowonabé Botol et beaucoup de Wodaabe de Dekollé se convertissent à l’Islam pour rejoindre le mouvement[33]. Les sermons du marabout qui ont lieu tous les vendredis après la prière sont l’occasion de remobiliser les troupes. Ce vaste mouvement d’adhésion préoccupe l’administration coloniale qui a dépêché des espions pour suivre les animateurs de cet engouement et cerner les ambitions réelles de son leader.

Les progrès rapides du mouvement madyanké sont à mettre au compte de la peur face à la marche inexorable du choléra plutôt qu’à la conviction de ses membres[34]. Toutefois, le fait que le mouvement madyanké se soit limité aux cercles de Podor et de Dagana, alors que ceux de Matam et Bakel, où le choléra a sévi avec la même intensité, semblent peu touchés par ce phénomène, suscite des interrogations auxquelles l’état actuel de la documentation ne permet pas de répondre[35]. Il convient cependant de remarquer que tous les mouvements d’essence religieuse dans la vallée ont eu comme berceaux les cercles de Podor et de Dagana. Ces deux régions ainsi que le Cajoor et le Jolof, où le chef des Madyankés a des liens de parenté, ont été les champs de bataille de la guerre lancée contre l’administration coloniale et ses alliés.

2.3.     La guerre sainte des Madyankés

À la suite de la propagande développée par le Madiou ou Mahdi, le pays est, selon l’expression de l’Administrateur de Dagana, embrasé par un fanatisme absorbé mais ardent[36]. Ainsi, pour faire face à la progression de la doctrine mahdiste, l’administration coloniale propose la suppression des réunions et des prières collectives, qui favoriseraient considérablement la propagande religieuse. Le Gouverneur Pinet Laprade déclare qu’il « autorise à ce que l’on fasse tout le mal possible aux parents et partisans d’Amadou Sékou partout où ils seront[37] ».

Le conflit armé devient alors inévitable. Les Madyankés ont un allié de taille : l’inondation du lit du fleuve Sénégal. En août 1869, le niveau de la crue a atteint 4,67 mètres à Podor, et il est donc difficile pour une colonne d’opérer par voie de terre. Profitant de la situation, le marabout répand le bruit que les armes des Blancs sont devenues inoffensives. La preuve de sa prophétie résiderait dans le fait que ces derniers ne se hasarderaient jamais à l’attaquer sur terre en raison de la sévère défaite qu’il leur a infligée à Mekhé, ville située non loin du chef-lieu de la colonie.

En octobre 1869, les Madyankés sont incontestablement maîtres de la région. Le marabout brûle le village de Ndioum, se proclame chef de l’ancien Tooro et s’installe en face de Guédé, organisant le siège de la localité en réquisitionnant toutes les pirogues. Le village de Guédé et les deux Fanaye sont les seules localités ouvertement alliées à l’administration pour lutter contre les Madyankés. En août 1869, le commandant de Podor constate déjà que « les habitants massacrent sans trêve ni merci tous nos partisans et ceux de Lamtoro[38] ». Et il y ajoute « qu’il n’y avait pas d’autres moyens de conserver cette province qui est le boulevard de nos possessions sur le bas fleuve que d’en imposer à ses habitants une vengeance prompte et implacable ».

Pour mener cette guerre, l’administration se livre à des calculs politiques. Il lui faut un allié fort pour arriver à bout des Madyankés. Aussi, organise-t-elle le coup d'État de Guédé. Le Lamtoro Mouley, chef de la province du Toro, alors au pouvoir à Guédé, est, en dépit de son dévouement à l’administration, faible de caractère. Voici d’ailleurs ce que dit de lui le commandant de Podor : « Lamtoro Mouley n’a aucune influence dans le Tooro. C’est un homme craintif. Il contribue lui-même à discréditer son autorité en ne tenant aucun compte du vœu des habitants pour le choix de leurs chefs en se faisant payer par ces derniers leur nomination[39] ». Ainsi, dès le 28 octobre 1869, il est destitué et remplacé par le Lamtoro Samba Oumané. La nomination de celui qui fut l’ennemi juré de l’administration coloniale s’explique par un calcul stratégique bien pensé. En effet, selon l’Administrateur de Podor, instigateur de cette destitution, Samba Oumané

est comme caractère et comme influence, l’homme qu’il nous faut à la tête de Tooro pour maintenir la tranquillité et l’unité de commandement dans cette province. Bien qu’ayant été l’un de nos ennemis pendant la guerre du Fouta, nous pouvons compter sur son dévouement à notre cause tant pour ses intérêts que par sa parenté avec plusieurs chefs qui nous sont dévoués. Mais, je crois qu’il aurait besoin que nous le soutenions par une démonstration faite par 1 ou 2 vapeurs de l’État, ce qui lui donnerait le prestige nécessaire pour punir les chefs de villages qui se sont prononcés pour Amadou Sékou et pour faire reconnaître son autorité par tout le pays. Car notre domination est méconnue par la plupart des chefs et notables du Tooro[40].

L’administration essaie donc de jouer sur le réseau de relations des personnes qui exercent un pouvoir réel sur les populations. Ainsi, dès sa nomination, le Lamtoro Samba Oumané, aidé par l’administration, dirige la répression du mouvement madyanké et organise la lutte contre l’émigration. Mais c’est le marabout qui prend l’initiative de la guerre. En novembre 1869, il somme le Lamtoro Samba Oumané de se convertir à l’Islam et de venir se joindre à lui dans la lutte contre le colonisateur. Ce dernier rétorque qu’il fera mettre à mort tout homme qui viendra de nouveau lui porter semblable proposition[41]. Cette réponse révèle une certaine pratique du droit de la guerre qui confère l’impunité aux émissaires.

Les hommes du marabout qui avaient organisé le siège de Guédé investissent la capitale du Lamtoro le 7 novembre 1869. L’Administrateur de Podor qui avait fourni 2000 cartouches au Lamtoro, rapporte la bataille en ces termes : « les hommes de Amadou Sékou sont arrivés devant Guédé en entonnant des versets de Coran et se sont fait tuer comme des fanatiques, la perte du marabout est grande, car c’est dans la première division qu’il avait placé les hommes les plus dévoués. Il avait été ramassé sur le champ de bataille plus de 80 fusils, et on évaluait à 120, le nombre des cadavres étendus près du palissadement[42] ». La victoire du Lamtoro, facilitée par le soutien français mais aussi par la géographie du terrain (Guédé est entouré aux trois-quarts par la crue et n’est accessible que par le fleuve), est un coup sévère infligé aux Madyankés. Mais en fin stratège et pour remobiliser ses troupes, le marabout interprète la défaite comme une épreuve que Dieu fait subir aux Madyankés pour éprouver leur foi.

Après la défaite, il panse ses plaies et tente de reconstituer son armée dans le but de réinvestir Guédé. Samba Oumané tente lui aussi de son côté d’en découdre définitivement avec les Madyankés et prépare une expédition sur Tarédji où le marabout s’est réfugié avec ses troupes. Au moment où les deux protagonistes se préparent à une guerre totale, la situation politique dans le Fouta décide de l’issue. En effet, certains chefs du Tooro qui étaient opposés au projet de Samba Oumané de marcher sur Tarédji, lieu de cantonnement des troupes du Mahdi, le forcent à renoncer à cette attaque.

La tradition orale entretient encore la mémoire de cette bataille. Nous retenons l’extraordinaire conformité du récit de cette bataille consignée dans les archives avec la version que nous a délivrée le sieur Mamadou Camara, chef du village de Guédé. Nous notons que le discours de Camara est empreint de références au merveilleux et il explique la victoire du Lamtoro par le soutien surnaturel d’une djinn nommée Coumba Tiennel[43].

La principale conséquence que l’on tire de la popularité du marabout pendant cette crise réside certes dans la peur de la mort, mais également dans le malaise profond que vit la société toute entière. Ce malaise a pour origine le démantèlement de l’ancien ordre social par la colonisation et la perte de repères culturels qui affecte les populations. Cette situation, que vivent déjà si difficilement les vaincus, s’exprime de temps en temps à travers des mouvements de ce type. Les populations se lient alors à tout mouvement ou leader représentant la volonté de démantèlement de l'ordre colonial. Les collaborateurs du système colonial sont ainsi désavoués par la population. Certains chefs populaires et influents dans le Tooro, qu’ils soient hostiles au pouvoir colonial ou de simples notables, voient ainsi leur popularité décroître subitement en raison même de leur dévouement à l’administration coloniale. C’est le cas de Samba Oumané de Guédé. La progression inexorable du choléra dans la vallée du Sénégal soulève un ensemble d’interrogations sur l’état d’esprit des cholériques et sur le sentiment qui domine la population : résignation dans la foi ou dans l’aveu d’impuissance, désespoir, révolte, etc. Ce que l’on peut retenir, de manière générale, de toute épidémie meurtrière, c’est qu’elle distille une forme particulière de terreur. Selon Elias Canetti (1960), « l’épidémie agit à la manière de la guerre par des sommations successives. Elle empoisonne les derniers jours et donne à penser et à craindre. Contrairement au tremblement de terre ou à l’éruption volcanique qui choisissent en un instant leurs victimes, les prennent sans avertissement préalable » (p 174).

En laissant cheminer l’idée de mort, l’épidémie de 1868-1869, comme toutes les épidémies du XIXe siècle, a fait que partout les noms des localités contaminées ont été décriés et leurs portes interdites au commerce, si les populations elles-mêmes n’avaient déjà fait le vide pour fuir devant la forte mortalité.

Conclusion


Dans la vallée du Sénégal, le choléra s’est présenté comme un coup de projecteur sur la scène sociale et politique en faisant remonter à la surface des problèmes socio-politiques latents. L’épidémie de 1868-1869 s’est manifestée dans le contexte de troubles politiques dominés par la volonté d’expansion de Saint-Louis, l’instabilité engendrée par les pillages maures sur la rive gauche, les mouvements internes de contestation de l’autorité traditionnelle dans le Fouta par de nouvelles figures dont Umar Futiyu Taal, Abdul Bubakaar Kan et Ceerno Brahim, ainsi que le défi énorme que constitue pour le système colonial et ses collaborateurs le retour de Sidiya Lewon Joop dans le Waalo. Ce dernier organise une grande insurrection contre l’administration coloniale dans le Walo et se lie aux Madyankés. Ce « malaise social », qui se manifeste par des mouvements migratoires massifs et des projets de réforme sociale d’essence religieuse, donne à l’épidémie de choléra de 1868-1869 une allure de fin du monde dans la vallée du Sénégal. Par ailleurs, c’est également à la faveur de cet axe de communication que le choléra, venu du Maroc par le biais des caravanes du commerce transsaharien, se diffuse dans la vallée à partir de Saint-Louis. Le mouvement incessant des chalands et caboteurs du commerce et des flottilles de guerre a porté le choléra dans l’intérieur de la vallée, désorganisant ainsi l’économie et les structures sociales de cette région. Considéré comme une punition venue du ciel, le choléra fera naître des mouvements de conversion massifs à l’Islam et des mouvements migratoires vers Nyoro, localité jugée alors comme l’un des derniers bastions où les ambitions de l’Islam sont encore prises en charge par l’autorité temporelle.

La caractéristique essentielle que nous retenons de la crise cholérique, c’est que la rumeur est le mode privilégié de diffusion de l’information. En définitive, qu’il s’agisse du mouvement madyanké, de l’émigration vers Nyoro ou tout simplement des rumeurs de fin du monde, l’ensemble de ces phénomènes traduisent à la fois un désir d’exorciser la mort et le malaise profond d’une société en crise, à la recherche d’une identité culturelle menacée par l’impérialisme français dont Saint-Louis représentait à l’époque la tête de pont.

Annexe. La vallée du fleuve Sénégal datée de 1866


Source : carte du Soudan occidental par Eugène Mage, lieutenant de vaisseau français, 1866. URL : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530290038.r=Eug%C3%A8ne%20mage, consulté le 16 avril 2016.

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[1] Il prend pour ce faire un exemple plus que symbolique en affirmant que la quinine est responsable de la victoire de la première phase de la conquête c’est-à-dire de l’occupation et de la pacification. Si effectivement la quinine a pu soulager les militaires impaludés, son rôle est à relativiser car l’affection tropicale n’était pas le seul obstacle à la colonisation et la persistance du paludisme dans la population pourrait, a contrario, expliquer le manque de participation de l’Afrique au commerce international. Dans De la richesse des nations, Adam Smith (1776) soutient que l’Asie et l’Afrique n'étaient pas en mesure de participer au commerce international en raison de frais de transport élevés. Cette situation aurait, selon lui, condamné les espaces géographiques cités à restreindre leurs activités au sein de marchés internes limités à une division du travail inefficace et à une pauvreté endémique. Il occulte dans son argumentaire un fait fondamental que constitue le facteur sanitaire. Il est facile aujourd’hui d’évaluer l’impact des épidémies telles que le SRAS ou la fièvre hémorragique à virus Ebola sur l’économie des pays touchés par ces affections.

[2] La vallée du fleuve Sénégal est le premier lieu d’installation des Français et servira de base à la conquête de l’empire colonial (voir carte en annexe).

[3] Les études sur la quatrième pandémie de choléra en Afrique noire sont très rares : Pam (2005) et Echenberg (2011) sont les premiers à aborder la question.




[4] Archives nationales du Sénégal (ci-après abrégé ANS), H 27 (AOF), « Rapport sur l’épidémie de choléra de 1868 », p. 1. Ce retard dans la reconnaissance officielle des épidémies est caractéristique de la période coloniale et a souvent été dénoncé par l'opinion publique, surtout métropolitaine. Au Sénégal, à l’occasion de chaque épidémie, l’administration, à défaut de pouvoir nier l’existence d’une épidémie, en minimise la gravité en lui donnant dans un premier temps un nom rassurant ou en manipulant les informations. Ainsi, dans le Moniteur du Sénégal, organe officiel d’information de la colonie, on cesse systématiquement de publier la liste hebdomadaire des décès à l’occasion des grandes épidémies. En juillet 1881, en pleine crise épidémique, alors que l’armée est engagée dans la conquête du Niger et qu’elle perd de jour en jour des bataillons à la suite d’une épidémie de fièvre jaune, le Moniteur du Sénégal est consacré au grand thème de la marche victorieuse des troupes vers l’Est. Aucune mention n’est faite de la situation sanitaire.

[5] ANS, 13 G 124, « Correspondance de l’Administrateur de Podor au Gouverneur du Sénégal, 13 janvier 1869 », p. 31.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] ANS, H 35, « Dossier général sur l’épidémie de choléra, 1893 », p. 6.














[10] ANS, H 27 (AOF), « Rapport sur l’épidémie de choléra de 1868 », p. 27.




[11] Ibid., p. 52.














[12] Samir Amin (1971) étudie la trajectoire des économies africaines au regard de leur intégration aux économies coloniales dans une perspective de centre et de périphérie. Ce dispositif économique condamne irrémédiablement les économies africaines à une situation de dépendance.

[13] Ces données proviennent de l’Annuaire du Sénégal et dépendances, 1869, Saint-Louis, Imprimerie du Gouvernement, p. 137. L’intégration du Sénégal dans le commerce transatlantique a créé des pôles économiques dynamiques le long des côtes et des cours d’eau, polarisant des arrière-pays immenses. C’est le cas des escales fluviales et de la ville de Saint-Louis. Ceci renforce le rôle stratégique que joue le fleuve Sénégal, devenu un moyen de pénétration et de circulation des marchandises et des acteurs du commerce atlantique, et une pièce maîtresse dans la volonté française de contrôler politiquement cette région pour s’assurer irréversiblement l’exclusivité du commerce de la gomme. La gomme est en effet un produit stratégique nécessaire à l’industrie métropolitaine, qui perdra sa prééminence à la suite l’invention d’un produit de synthèse : la dextrine. À partir de ce moment les enjeux stratégiques de contrôle de la région changent.

[14] ANS, 13 G 124, « Correspondance du commandant de Podor au Gouverneur du Sénégal, 29 juin 1869 ».









[15] ANS, 13 G 104, « Correspondance de l'Administrateur de Dagana au Gouverneur du Sénégal, 28 avril 1869 », p. 31.







[16] ANS, 13 G 180, « Correspondance du commandant de Bakel au Gouverneur du Sénégal, 11 juin 1869 », p. 11.





[17] ANS, 13 G 180, « Impôt personnel et recensement depuis 1863, que sont devenues les sommes perçues ? », p. 12.



[18] ANS, 13 G 103, « Correspondance du commandant de Podor au Gouverneur du Sénégal, 6 Octobre 1868 », p. 83.

[19] ANS, 13 G 171, « Bulletin agricole, commercial et industriel du cercle de Bakel, mai 1869 », p. 14.







[20] Jacqueline Trincaz (1981) analyse la vitalité de l’implantation de l’Islam au Sénégal par l’assimilation et l’intégration des traditions locales par la nouvelle religion. Sagna Sékou (1996) apporte un éclairage sur la notion de Jihad au Sénégal.






[21] Les prières du vendredi sont l’occasion pour ses émissaires de prêcher pour inciter les fidèles à rejoindre Nioro, état théocratique en lutte contre l’influence française dans la région.

[22] ANS, 13 G 10 H, « Correspondance de l'Administrateur de Dagana au Gouverneur du Sénégal, 30 avril 1869 », p. 32.

[23] Les gouverneurs coloniaux ont payé un lourd tribut aux épidémies. Pinet Laprade succombe du choléra, le gouverneur Lanneau de la fièvre jaune le 4 août 1881 et le gouverneur Chaudié est révoqué pour avoir déserté la colonie pendant l’épidémie de fièvre jaune de 1900.

[24] ANS, 13 G 104, « Correspondance du commandant de Dagana au Gouverneur, 3 avril 1869 », p. 17.

[25] El Hadj Omar (1797-1864), chef guerrier et mystique, fondateur de l’empire théocratique Toucouleur. Entre 1857 et 1859, ses troupes et les Français s’affrontent à Médine, puis à Matam. Ce n’est qu’en 1860 qu’un traité de paix est signé. Ce répit permet à El Hadj Omar de se tourner contre les Bambaras païens et animistes et les Peuls de Macina qui, bien que musulmans, ont refusé de lui prêter main forte contre les « ennemis de la foi ». En 1864, El Hadj Omar prend leur capitale, Hamdallahi. C’est là qu’une révolte va le bloquer. Il en réchappe in extremis pour disparaître ensuite dans des conditions mal connues en 1864 dans les grottes de Bandiagara au Mali. À ce sujet, lire Robinson (1988).

[26] ANS, 13 G 10 H, « Correspondance de l'Administrateur de Dagana au Gouverneur du Sénégal, 30 avril 1869 », p. 32.

[27] ANS, 13 G 104, « Correspondance du Commandant de Dagana au Gouverneur du Sénégal, 28 avril 1869 », p. 31.

[28] ANS, 13 G 171, « Correspondance du commandant de Bakel au Gouverneur du Sénégal, 29 avril 1869 », p. 11.

[29] Une somme importante consacrée à l’étude de l’Islam dans la région nord du Sénégal, point d’entrée de cette religion. Nous recommandons au lecteur l’important travail de Robinson (1975).

[30] La soumission à Saint-Louis et la déviation de la doctrine originelle du régime théocratique, ont fait naître un mouvement de contestation de la part de Umar Futiyu Taal qui estime que le Fuuta est devenu un « Dar el arb » ou terre soumise à une puissance « infidèle ». En créant Maqama dans le sud Mauritanien, Ceerno Brahim demande aux habitants de la vallée de quitter cette région devenue impure par la faute de ses dirigeants. Cette idée est théorisée au départ par El Hadji Omar, qui invite les populations du Fuuta au (Hijr) vers l’Est. Cela présuppose l’existence d’un pouvoir musulman indépendant dans lequel doit se rendre tout « bon » musulman (Robinson, 1988).

[31] La bataille engagée par le mouvement madyanké contre l’administration coloniale prend fin en 1875 à la faveur de la mort de son fondateur à la bataille de Samba Sadio.

[32] Il est intéressant de noter que l’histoire des « guerres saintes » est une vieille tradition en Afrique de l’ouest. Au XIXe siècle, on voit apparaître plusieurs conquérants : d’Ousmane Dan Fodio (1754-1817), fondateur en 1804 du califat de Sokoto dans le nord du Nigéria, à El Hadj Oumar Tall (1797-1864) qui détruit le précédent en 1862 après s’être emparé du royaume de Ségou, en passant par Cheikhou Amadou (1776-1845), qui crée en 1818 l’empire du Macina (Mali). Tous s’appuient sur les textes sacrés de l’Islam pour mener la « guerre sainte » dans le but non seulement d’imposer leur foi aux infidèles mais aussi pour ramener les « mauvais » musulmans dans le droit chemin.

[33] Ceci nous amène à penser, contrairement à l’idée largement répandue, que l’islamisation de la région est alors incomplète et que certains groupes sociaux sont encore attachés aux religions traditionnelles.

[34] Dans le Sine-Saloum on note également un phénomène similaire de progression de l’évangélisation. Sous l’effet de l’épidémie on observe la construction d’églises par les populations et l’organisation de processions invoquant les saints patrons de l’Église (ANS, 2 Z1, « Annales religieuses de Ngazobil, Casamance, Séréres et Soudan, 1846-1900 », p. 275).

[35] Une étude plus poussée de l’impact de l’épidémie sur la structure sociale pourrait être envisagée. La gestion des veuves et des orphelins après la crise est l’une des problématiques à entrevoir.

[36] ANS, 13 G 92, « Oualo. Correspondance avec les chefs indigènes (1862-1880) ».

[37] ANS, 13 G 104, « Correspondance du Gouverneur du Sénégal au commandant du poste de Dagana, 25 juillet 1869 », p. 118.


[38] ANS, 13 G 104, « Correspondance du commandant du poste de Podor au Gouverneur du Sénégal, août 1869 », p. 114.






[39] ANS, 13 G 124, « Correspondance de l'administrateur de Podor au Gouverneur du Sénégal, 10 octobre 1869 », p. 36.






[40] ANS, 13 G 124, « Correspondance de l'Administrateur de Podor au Gouverneur du Sénégal, 8 septembre 1869 », p. 40.




[41] ANS, 13 G 124, « Correspondance de l'Administrateur de Podor au Gouverneur du Sénégal, 8 novembre 1869 », p. 46.






[42] Ibid., p. 47.










[43] Mamadou Camara : né vers 1916, chef de village de Guédé village. Témoignage sur les rapports entre le Lamtoro Samba Oumhané et le Marabout Amadou Sékou. Entretien réalisé à Guédé village le 6 juillet 1994.

La musique dionysienne d’Emir Kusturica

publié le 9 mars 2016 à 09:52 par Lionel Francou   [ mis à jour le·10 mars 2016 à 01:44 par Grégoire Lits ]

Par Peggy Saule
Docteure en esthétique cinématographique. Chargée d'enseignement à l'Université Toulouse Jean Jaurès


Mis en ligne le 9 mars 2016

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Résumé/Abstract 


[Fr] Au cinéma, la musique est traditionnellement utilisée pour créer de l’émotion chez le spectateur. Son statut dans les films d’Emir Kusturica va au-delà de l’utilisation illustrative de l’image : joyeuse, festive et entêtante, la musique devient quasiment un personnage principal. Le cinéaste serbe confère à la musique une véritable finalité éthique et sociale : non seulement elle participe d’une volonté dionysienne de libération de l’âme mais elle a, par ailleurs, un impact sur la compréhension de l’homme social. De fait, la musique dionysienne permet de rompre les clivages culturels et sociaux et entrevoit l’individu comme un être multi-social. À partir de l’analyse du long-métrage Super 8 Stories, datant de 2001, nous examinerons comment Kusturica réhabilite la musique en tant que principe créateur au cinéma.

Mots clés : musique, cinéma, Emir Kusturica, dionysisme, identité, médiation sociale.

[En] Film music is usually used to elicit emotional responses from viewers. Emir Kusturica lifts up the status of music in his films, and uses it beyond a mere illustration of what images are showing: happy, festive, dizzy, music almost becomes the main character in the film. The Serb filmmaker has given music a real ethical and social purpose: not only with the role that music plays in the Dionysian drive towards spiritual release, but also in how music impacts the understanding of what social man really is. Thus, Dionysian music breaks any social and cultural division that may be, and starts to show the individual as a pluri-social being. From this analysis of Super 8 Stories feature-length film (2001), we will look at how Kusturica rehabilitates music as a creative principle in cinema.

Keywords: music, cinema, Emir Kusturica, dionysm, identity, social mediation.

Introduction


Au cinéma, la musique est traditionnellement utilisée comme une « valeur ajoutée » (Chion, 2005), c’est-à-dire qu’elle crée de l’émotion, soit de manière empathique, soit de manière cosmique[1]. La musique constitue alors un relais entre le cinéaste et le spectateur, qui s’établit sur fond de sentiments et qui a pour but non seulement d’accrocher le spectateur et de l’impliquer dans la narration, mais aussi d’orienter son interprétation de la représentation visuelle. Or le statut de la musique dans les films d’Emir Kusturica va au-delà de la définition donnée par Michel Chion. En effet, pour le cinéaste serbe, elle donne un souffle, une vie, un rythme, une tendresse et une tristesse aux personnages qui en suivent inéluctablement l’élan. Elle est le fil conducteur du film et des personnages ; bien plus, elle permet de créer des liens entre les personnages et de révéler leur essence ainsi que leur présence au monde (Saule, 2007).

Emir Kusturica définit sa musique comme étant au confluent d’influences rock 'n' roll, punk, folk, jazz et tziganes : « The group’s music [is] an explosive mixture of jazz and gypsy, the energy of the trumpets of southern Serbia and the melancholy of the inevitable Asian influences[2] ». La musique, dans les films de Kusturica, est à la fois tonitruante et jubilatoire, folklorique et profondément multi-ethnique. On pourrait croire que la musique volubile de Kusturica agit comme une catharsis, comme un support libérateur, une sorte de défouloir, lui permettant de crier sa rage, sa douleur et ses affres face au démantèlement de son pays[3]. Mais la musique du cinéaste, et surtout son interaction avec la mise en scène, est résolument plus complexe. Joyeuse, festive et entêtante, elle devient quasiment un personnage principal dans les films de Kusturica. Entre composition musicale très élaborée et spontanéité, elle donne plus à « voir » que les images elles-mêmes ou, plutôt, elle permet de voir au-delà des images, de déborder le cadre de l’image visuelle.

Ainsi, dans cet article, il s’agit de démontrer en quoi l’utilisation de la musique dans les films d’Emir Kusturica participe d’une volonté dionysienne de libération de l’âme. Nous verrons comment la musique est mise en scène, comment elle interroge le rôle de l’artiste et comment elle est, pour Kusturica, la forme du Sublime dans l’art. Bien plus, cette analyse nous permettra de mettre en évidence le fait que la musique de Kusturica a un impact sur la compréhension de l’homme social : la musique dionysienne permet de rompre les clivages culturels et sociaux, et entrevoit l’individu comme un être multi-social. Nous questionnerons, de surcroît, le rôle et la nécessité de la musique dans la société : pourquoi les peuples construisent-ils leur identité autour de la musique ?

   Figure 1 : le groupe No Smoking Orchestra
Super 8 Stories, 2001, 1’20”26

Pour cela, nous nous appuierons sur l’analyse d’un long-métrage en particulier : Super 8 Stories. Datant de 2001 et d’une durée de 90 minutes, récompensé par la Plaque d’Argent du meilleur documentaire au festival de Chicago, ce film est tout à fait singulier dans la filmographie du cinéaste. Il est un hommage à ses musiciens, membres du No Smoking Orchestra : non seulement le groupe compose les musiques de tous ses films depuis 1998, mais, en plus, Emir Kusturica en est le bassiste. Difficile de définir le genre de Super 8 Stories autrement qu’en disant qu’il se situe entre le documentaire, le film amateur saisissant des instants de vie et le film musical. Il est singulier en ce sens qu’il ne consiste pas en un récit fictionnel traditionnel : la structure narrative ne se décline pas en un début, un milieu et une fin. Il se compose d’extraits de concerts, d’images de la préparation en coulisses avant ceux-ci et des moments de relâchement du groupe, mais aussi d’une séance où chaque musicien se fait photographier, de brefs moments de la vie quotidienne du groupe, de petits films familiaux relatant quelques souvenirs d’enfance, du clip de la chanson Unza Unza Time et de l’interview des musiciens dans le bus, pendant leurs déplacements. Cet ensemble, à première vue disparate au niveau thématique, suit néanmoins une certaine continuité formelle : celle de la présentation des musiciens les uns après les autres, celle de l’hommage personnel à ses compagnons de tournées, mais aussi et surtout, celle de la réhabilitation de la musique en tant que principe créateur au cinéma.

1. Éloge de la musique


1.1.     L'homme-orchestre

Figure 2 : Stribor Kusturica, l’homme-batterie
Super 8 Stories, 2001, 0’13’’07

Le film Super 8 Stories, dans sa globalité et, en particulier, au travers de la série de clichés de chaque musicien, émet l’idée que les corps des musiciens – dont la vocation est bien celle de jouer de la musique – appartiennent à la musique, au point de ne faire qu’un avec leurs instruments.

Dénudés, les musiciens restent néanmoins vêtus de leurs instruments de musique. Dr. Nelle Karajić laisse découvrir son corps tandis qu’il ne conserve que son chapeau et que seul son microphone dissimule habilement les parties intimes de son anatomie. Bien qu’il garde ses accessoires scéniques, Nelle Karajić n’hésite pas à mettre son âme à nu. C’est comme si son être tout entier se résumait en cette seule photographie, comme si son désir et sa nécessité de chanter se manifestaient sur papier glacé. Il semble bien ici que la seule chose qui puisse définir les musiciens en tant qu’humains, c’est le fait d’être unis à jamais à l’instrument qui leur colle à la peau. Le corps de l’artiste est entièrement dévoué à son instrument : il devient instrument, il devient le corps de l’instrument.


Figure 3 : Dr. Nelle Karajlic, chanteur
Super 8 Stories, 2001, 0’39’’58
Mais, petit à petit, c’est l’instrument qui prend le dessus. Le musicien n’est plus seulement habité par la musique, il devient son prisonnier. Her Dralle Draugentaller ne joue pas de l’harmonica : il est bâillonné par cet instrument, qui a perdu sa fonction première d’expression musicale. Il ne permet plus de laisser sortir des sons, mais les contient. De même, retenu par de larges bras autour de son ventre, il semble prisonnier de son image. Quant à Zoki Miloshevic, il devient l’homme-accordéon. L’instrument a été séparé en trois morceaux afin qu’il puisse enfiler un bras dans le soufflet, tandis que l’autre bras est caché par le clavier main droite et que le clavier main gauche est suspendu en bandoulière.

Figures 4 et 5 : Her Dralle Draugentaller, l’homme-clavier et Zoki Miloshevic, l’homme-accordéon
Super 8 Stories, 2001, 0’41’’17 et 1’04’’48

Même si ce montage est un clin d’œil amusé au personnage de l’homme-orchestre que l’on rencontre dans les cirques et les foires populaires, le musicien est ici ficelé, emmêlé à son propre instrument, parfaitement incapable de résister à l’assaut des mains intrusives et autonomes qui l’entourent et qui semblent envahir son espace.

Un renversement a eu lieu. L’artiste était compositeur, créateur, acteur de la frénésie que transmet la musique dans le cœur et le corps des hommes. Peu à peu, la musique devient dominatrice et l’homme instrumentalisé. Totalement dévoué, le musicien ne lutte pas et se laisse guider par elle. Il n’est plus qu’une marionnette qui exécute les accords, comme si l’harmonie[4] était une manifestation divine et non pas le résultat du travail de composition du musicien. Il ne s’agit pas de retirer aux musiciens leur mérite, mais bien de rendre hommage à leur aptitude à laisser la musique habiter leur corps et leur âme. Chaque musicien est comme le médium entre les hommes et la toute-puissance de l’harmonie. À partir de la volonté de faire l’éloge de ses compagnons de route, Kusturica fait du film Super 8 Stories une véritable apologie de la composition musicale.

1.2.     Unza Unza Time, une chanson-œuvre

À l’intérieur du film, se trouve le clip de la chanson Unza Unza Time. Mais plutôt qu’un « simple » clip, il s’agit plutôt d’un véritable court métrage. L’originalité du morceau relève de sa méthode de création. Habituellement, le No Smoking Orchestra compose les musiques et les chansons pour les films du cinéaste. Ici, la démarche est inversée : c’est Kusturica qui fait un film pour cette chanson. Le clip est en lui-même un film dans le film. On pourrait même dire qu’il constitue un hapax : si, dans la littérature grecque, un hapax est un mot que l’on ne retrouve qu’une seule fois dans un seul texte, alors ce court métrage adopte le même fonctionnement, c’est-à-dire qu’il existe de manière autonome et est indépendant des autres créations du cinéaste.

Le court métrage est au cœur de la problématique de la musique chez Kusturica : il interroge les barrières qui existent entre l’art musical et l’art cinématographique, tout en préservant la force et le sens de chacun d’eux. Ici, Kusturica mélange les techniques propres au clip vidéo et au cinéma afin de donner une forme audiovisuelle hybride. En effet, il crée un générique de début et un « the end » annonçant une composition narrative classique ; puis, il utilise les outils cinématographiques tels que le noir et le blanc, les trucages visuels et sonores, les mouvements de caméra (travelling avant et arrière, panoramiques, caméra à l’épaule, etc.), le montage. Enfin, il produit un film à la fois sonore (bruits et chanson) et muet, car les paroles des protagonistes sont sous-titrées. Mais, parallèlement, Kusturica met en avant l’objet même du film : la chanson et la musique. Les paroles de la chanson ne sont pas sous-titrées, c’est-à-dire qu’il y a un contraste entre les personnages que l’on n’entend pas parler mais que l’on entend chanter. Le véritable intérêt narratif est bien celui de la chanson elle-même puisqu’il n’y a ni narration ni logique d’action autre que celle de la musique et des paroles.

Ainsi, Kusturica connecte les deux médias qu’il affectionne (la musique et le cinéma) au sein d’une même mise en scène. Mais, musique et cinéma ne fonctionnent pas dans des rapports d’illustration. Le cinéaste cherche davantage à créer une dynamique entre les deux, à mettre en scène la musique ou, plutôt, à esthétiser la musique. C’est donc dans un rapport de contamination réciproque que la création esthétique et musicale peut avoir lieu. Bien plus, Kusturica semble assigner à la musique et, en particulier, à la musique tzigane une mission à la fois populaire et éthique.

1.2.     Une musique méta-ethnique[5]

Emir Kusturica et le No Smoking Orchestra semblent[6] avoir le projet de réhabiliter la musique au sein d’une société triste et ennuyeuse où, disent-ils, « all music turned to a fashion show[7] ». Les paroles dénoncent les ghettos musicaux dans lesquels s’enferment les communautés : « White man had british pop, and Black man had soul[8] » ; elles proposent que la musique puisse être universelle et permettre aux hommes de se réunir.

Les personnages du film sont très différents les uns des autres et n’ont a priori pas grand-chose en commun. On y voit deux religieuses, un militaire, deux jeunes mariés, un mort (qui ressuscite), le groupe de musique qui accompagne le cortège funèbre (selon les coutumes balkaniques), deux missionnaires européens, un paysan et sa chèvre, un chasseur, et le conducteur du train.

Figures 6, 7, 8, 9 et 10 : personnages hétéroclites dont la rencontre est improbable
Super 8 Stories, 2001, 1’20’’06 à 1’22’’00

Tous ces personnages vont se retrouver au sein du même wagon, alors que rien ne les prédestinait à être réunis. Pourtant, dans ce train, ils vont vivre un moment de communion. Qu’est-ce qui permet à tous ces personnages de communiquer et de vivre ensemble malgré leurs différences culturelles et morales ? La musique. En effet, seule cette dernière réussit l’exploit de faire partager à tous les personnages un moment d’harmonie et de joie.

On peut d’ores et déjà dégager une première finalité à la musique : celle de rassembler les peuples et les cultures. Ici, Kusturica s’approprie les préceptes d’Émile Durkheim (2008), selon lesquels un groupe social tire sa force non pas des objets culturels eux-mêmes mais du collectif dont ils sont le symbole. Ainsi, la musique, considérée comme objet culturel, n’est pas ce qui donne directement élan et force vitale à un peuple, mais c’est parce que les peuples sont capables de se rassembler autour d’elle que la musique rend possible cet élan et cette union. Ainsi, on pourra affirmer avec Antoine Hennion (2008) que :

Les objets culturels (totems, noms, rites, institutions) sont des symboles, les médiateurs d’une force invisible et extérieure à l’individu, qu’il a besoin de se représenter grâce à sa matérialisation dans un emblème (p. 37).

C’est précisément ici le rôle que joue la musique : celui de médiateur culturel. L’individu se connaît et se reconnaît grâce à la célébration collective du groupe dont la musique est la matérialisation invisible. Il s’agit donc de comprendre que, par la musique, le peuple communie et s’identifie comme un groupe culturel.

Mais, Kusturica va encore plus loin dans cette idée de médiation culturelle. En effet, il s’agit pour le cinéaste serbe d’envisager la musique comme vecteur d’une identité collective qui irait au-delà des clivages sociaux et culturels ou, plutôt, qui les engloberait tous. La musique serait ainsi le médiateur des individus entre eux et permettrait à chaque individu de s’intégrer à un groupe, de se forger une identité propre par le truchement d’une identité collective, laquelle s’inscrit dans le dépassement de toutes les catégories sociales et culturelles.

Dans le film Unza Unza, la métaphore du train semble être la réponse de Kusturica face au déchirement que lui, les siens et toutes les communautés des pays de l’Est, ont subi pendant l’explosion de la Yougoslavie. Au-delà de la projection audio-visuelle du rêve portant sur une possible cohésion sociale des hommes entre eux, le No Smoking Orchestra s’attribue, en plus, une véritable mission planétaire, dont l’enjeu consiste en la sauvegarde de l’art.

The No smoking Orchestra is also engaged in extricating art from the jaws of the ego-tripping virus which has infected so many artists, and put generosity back into art.[9]

Il s’agit donc pour le groupe de libérer les artistes des clivages sociaux et d’écarter les risques de sombrer dans la vanité, en redistribuant générosité et spontanéité au sein de la création artistique. À mi-chemin entre prédication et devise, Emir Kusturica nous livre, dès le commencement du clip, en sous-titre, sa méthode de composition esthétique : « I suggest fusion. Total fusion »[10]. Il s’agit, pour lui, de mélanger les personnes, les cultures, les styles, afin de créer une meilleure unité.

Figure 11 : précepte du groupe : la fusion totale
Super 8 Stories, 2001, 1’20’’21

2. Une mise en scène surréaliste


2.1.     Un son surréel

Kusturica associe toutes les techniques sonores et visuelles : il joue avec les sons, la musique, les mots et les images, il fait, défait, associe des éléments qui n’étaient pas faits pour être ensemble et compose un univers imprévisible. La multiplicité du traitement sonore conduit à une écoute complexe et parfois déroutante.

En effet, au début du court métrage, les membres du No Smoking Orchestra échangent quelques paroles, mais le spectateur n’entend rien : les paroles apparaissent soit en sous-titres, soit en référence au cinéma muet, grâce à des cartons entre les plans. Mais, en même temps, des bruits environnants (la poule, la claque, la draisienne, le marié qui tombe) sont audibles et même amplifiés de manière non naturelle (il y a un décalage entre les images et les sons associés). Le jeune marié trop petit est, quant à lui, obligé de monter sur sa valise pour embrasser son épouse. Il glisse inévitablement et tombe lourdement par terre, accompagné par un son caverneux de tumbas[11], qui ne correspond pas au bruit que sa chute aurait dû faire sur de la terre. Cette amplification du son crée une situation invraisemblable et comique. À cela, s’ajoutent les paroles et la musique de la chanson Unza Unza Time interprétées par le groupe No Smoking Orchestra.

Nous avons donc trois types de sons : un son intra-diégétique[12] (les échanges par intertitres entre les personnages) mais muet, un son d’ambiance (les bruits) mais qui ne correspond pas au son réel et un son extra-diégétique (la musique) mais qui devient intra-diégétique car il produit l’action et la narration. Ici, le son intra-diégétique est en décalage par rapport à l’action en cours. À l’inverse, le son extra-diégétique devient moteur de l’action elle-même puisque les membres du groupe deviennent des personnages du film. C’est au démarrage du solo de violon que tout le monde s’anime, saute en l’air et manifeste sa joie en chantant et en dansant. Le son n’est pas là pour faire redondance avec l’image ; au contraire, il offre une interprétation de l’image. La rencontre des sons avec ces images offre de nouvelles possibilités de réception, parfois insolites, souvent improbables. Dans tous les cas, c’est une plongée dans le domaine de l’étrange, du fantastique et de l’imaginaire, de telle sorte que l’on se demande s’il ne s’agit pas d’une hallucination ou d’un rêve.

2.2.     Entre imaginaire et métaphores

Lors de la première séquence, avant la montée dans le train, les images sont accélérées, ce qui donne une impression de rapidité, de mouvement ininterrompu, d’un flot de plans et de sons perpétuels. Les voyageurs d’une draisine disparaissent sous les yeux du personnage principal, interprété par le Dr Nelle Karajlić dans son propre rôle, alors que se fait entendre le son grinçant d’une guimbarde.

Figure 12 : disparitions
Super 8 Stories, 2001, 1’19’’30

L’utilisation du montage, qui est associé au bruit surréel, permet de voir que l’on entre dans un monde dans lequel la limite entre le réel et l’imaginaire reste floue. De la même manière, la poule qui pond dans son poulailler, en bordure du quai de gare, apparaît comme un animal quasi surnaturel : sur le même bruit de guimbarde, ses œufs remontent en son sein, puis s’écrasent violemment sur la paille comme des obus. Un effet de retour en arrière donne l’impression que l’œuf pondu remonte et réintègre le corps de la poule. Comme si le temps n’existait plus, comme si aucune logique temporelle n’était respectée, comme si Kusturica mettait en images la question à la fois rhétorique, métaphysique, scientifique et humoristique suivante : qui, de la poule ou de l’œuf, est apparu en premier ? Un paradoxe linguistique et existentiel astucieusement évoqué par le cinéaste qui s’amuse à faire pondre et « dépondre » une poule, brouillant ainsi toutes les lois causales et génétiques.

Figure 13 : « la ponte déchronologique »
Super 8 Stories, 2001, 1’19’’42

L’imaginaire et le burlesque vont de pair, et les gags, aussi surprenants que grossiers, se mêlent astucieusement (une chèvre qui mange un journal ; un mort qui, se réveillant, sort le bras du cercueil et claque des doigts au rythme de la musique ; le militaire qui enfile un masque à gaz pour se rendre aux toilettes).

2.3.     Le jeu du cadavre exquis

Kusturica s’amuse à travestir la réalité ; il transforme les données du réel dans le souci d’abolir les conventions esthétiques et dans celui d’emmener aussi bien ses personnages que ses spectateurs dans un monde à la fois magique, drôle et sarcastique. Lorsque la réalité est difficile ou absurde, il semble nécessaire de rêver une réalité fraîche, pétillante et innocente. Plutôt que de se lamenter et de dénoncer une réalité pénible voire insupportable, Kusturica préfère se moquer d’elle. Ici, c’est le rapport à autrui ainsi que l’incommunicabilité des êtres entre eux qu’il examine : comment réussir à retrouver une cohésion entre les peuples ? Il y a toujours chez Kusturica un fond plus sombre et une dénonciation tacite du social et du politique. Le cinéaste s’approprie les techniques du comique, de l’absurde et du surréalisme afin de de transformer une réalité incompréhensible en une réalité loufoque qui tolère les passions illogiques humaines. Il offre ainsi une nouvelle interprétation de cette même réalité, qui est esthétisante et ludique et qui permet au spectateur de prendre conscience de ses absurdités et incohérences. La musique s’inscrit dans ce dispositif et participe aux solutions que propose Kusturica. Si les hommes sont prisonniers d’une réalité absurde dans laquelle ils ne parviennent pas à communiquer, ce n’est que par la musique qu’ils parviendront à se rencontrer et à échanger.

C’est ainsi que s’organise un véritable dialogue entre les images et les paroles de la chanson. Et c’est dans ce rapport des images et des sons que Kusturica utilise le jeu du cadavre exquis[13] mis en place par les surréalistes. Pour ces derniers, l’association aléatoire des mots ou des formes donne lieu à de nouveaux sens et, parfois, à des interprétations pertinentes et percutantes. Ici, Kusturica renouvelle ces associations aléatoires en confrontant images et texte.

Les paroles de la chanson évoquent « The man killed the line between punishment and crime[14] ». En anglais, le mot « tué » est utilisé. Simultanément, on entend un orgue qui rappelle les musiques funèbres alors qu’à l’image le cercueil du défunt est hissé à l’intérieur du train par une fenêtre. Ce triple effet hyperbolique ne consiste pas à illustrer les paroles de la chanson mais, bien plus, à renforcer l’idée de déchéance et de malheur qui règne sur terre. Plus loin, on apprend que « Video killed the rock 'n' roll »[15], et on voit rapidement à l’écran le chanteur secouer, dans sa main, une liasse de billets de banque. Kusturica suggère une explication sur les raisons possibles de l’hégémonie actuelle de la vidéo. L’audio-visuel et, surtout, les multinationales qui y sont associées marquent leur intérêt pour les productions de masse. Les enjeux économiques de l’industrie audio-visuelle sont en train de dévorer les productions artisanales, et la création artistique dépend désormais davantage du profit qu’elle peut générer que de son originalité et de sa qualité propres. Puis, lorsque le chanteur s’interroge sur le sort des hommes, ces « jolies créatures » de Dieu, Kusturica montre à l’image un militaire enfilant un masque à gaz. Cela donne au combattant une allure inhumaine voire monstrueuse. En associant deux images paradoxales (le terme de « jolies créatures » est associé à l’image du militaire avec un masque à gaz, ce qui lui confère une tête de mouche), il s’agit de choquer et d’élaborer une métaphore de la monstruosité de la guerre.

Au-delà de l’exercice technique des figures de style, la résonance que Kusturica crée entre les images et les paroles permet d’exprimer des contestations sociales et politiques. Le message de Kusturica est à peine déguisé et donne une profondeur eidétique[16] à l’ensemble qui contraste avec la légèreté apparente de la musique. On voit, dès lors, les liens qu’entretiennent art et société : l’art s’inscrit dans un monde et en est le révélateur. La seconde finalité que l’on peut dégager de la musique est d’être révélatrice du monde contemporain. Chez Kusturica, elle est un support de création qui permet de montrer et de dénoncer un monde perçu par le cinéaste comme étant profondément absurde et injuste[17]. La musique sert de caisse de résonnance grâce à laquelle le réel est vu à travers le prisme grossissant du burlesque. Il s’agit donc de ridiculiser une réalité incompréhensible pour mieux en dénoncer les dérives.

3. La musique dionysienne


3.1.     Libération et tentation des corps

 Figure 14 : l’emprise cadencée
Super 8 Stories, 2001, 1’22’’17

Après un démarrage lent, au rythme des chants funèbres balkaniques, les personnages s’installent dans une attitude de lamentation et de désarroi en présence du cercueil du défunt. Mais le solo de violon marque le coup d’envoi de la libération des corps des personnages vers un déferlement d’énergie positive. La musique a un impact sur la mise en action des personnages, elle prend véritablement possession de leur corps. À l’image du chef de gare, endormi dans sa cabine et ne se réveillant pas au sifflet du départ du train mais seulement au son brutal d’un coup de feu tiré par le chasseur (par la fenêtre du train), la musique agit comme un détonateur sur le corps des personnages. Elle semble les pénétrer et les sortir d’une torpeur lancinante. Elle est comme le déclencheur d’un réveil. La chanson demandera d’ailleurs aux foules de se réveiller et de sortir de ce rêve ennuyeux : « Wake up, wake up crowd. Wake up for your boring dream »[18]. Tout se passe comme si la musique prenait le contrôle des âmes.

Les deux religieuses feront l’expérience de cette domination. Comment la musique aura-t-elle raison ou non du dogme religieux, lequel condamne les plaisirs du corps au profit de ceux de l’esprit ? En tant qu’elles sont les dignes représentantes de l’ordre divin, les nonnes se lèvent, presque instinctivement, aux paroles « Oh my God![19] », et se rassoient lorsque le chanteur demande aux foules « Wake up![20] » signifiant ainsi leur obéissance au seul commandement divin. Cependant, peu à peu, leur foi va s’étioler. La musique incarne la tentation charnelle, le péché et l’éveil du désir. Les deux sœurs ont un caractère bien distinct : si l’une d’elle est garante du respect de l’autorité divine (elle semble d’ailleurs assez stricte et austère), l’autre, probablement un peu plus jeune, semble plus ouverte aux distractions et aux plaisirs. La jeune sœur, amusée par l’engouement des protagonistes, tape du pied au rythme de la musique, échange un regard complice avec le chanteur et commence à suivre les préceptes de la chanson : « Lift your shoulders, stamp your feet[21] ». La sœur la plus expérimentée n’aura de cesse de vouloir ramener la jeune novice dans le droit chemin, exigeant d’elle de stopper sa frénésie naissante et de retrouver une attitude conventionnelle.

 Figure 15 : le baiser blasphématoire
Super 8 Stories, 2001, 1’22’21

Malgré tous leurs efforts pour rester maîtresses de leurs émotions et pour résister au désir, les deux sœurs cèderont à la tentation. Elles se mettent à danser et échangent même un baiser blasphématoire. La musique de la chanson a eu raison de la foi des nonnes.

Figure 16 : le mort ressuscité
Super 8 Stories, 2001, 1’22’’44
Ainsi, la musique a un pouvoir dynamique sur les individus – c’est-à-dire qu’elle permet la mise en mouvement des personnages indépendamment de leur volonté – au point même de ressusciter les morts. Dans la ferveur générale du wagon, le cercueil, que l’on suit depuis le départ du train, s’ouvre sous les yeux ahuris des passagers. Une main sort de la caisse funéraire et se met à claquer des doigts en rythme. Sans vérifier « l’état du mort », les membres du groupe tentent de reclouer – grâce au talon d’une chaussure – la boîte mortuaire. En vain, la musique est métaphysique[22] et permet de rompre toutes les barrières de la raison.

Quelle est cette musique qui contient un principe supérieur à la raison humaine ? Le No Smoking Orchestra invente un concept original : celui de la musique Unza Unza.

Unza Unza Music was created in the most sophisticated laboratories by scientists looking for the formula of the atomic bomb in order to preserve the integrity and sovereignty of each and every one of us. What they discovered instead was that Unza Unza Music is the most effective method of producing extra-proteins, the substance indispensable to the carrying out of the functions of all life forms: love. In essence, Unza Unza is a bouquet composed of different Balkan flowers, condensed into a unique 2/4 rhythm, onomatopoeically given the name of Unza Unza Music. Please note, the word Unza must be pronounced at least twice, hence Unza Unza. Only in these conditions can extra-protein production be substained. Researchers have conducted surveys of blood samples taken from viewers of Emir Kusturica’s film Black Cat, White Cat as a first test of Unza Unza. Their study shows that while listening to Unza Unza, subjects registered an increase in extra-protein production that was 7 times higher than the rate recordered under the influence of cocaine or other similar drugs. […] Further studies have shown that dancing to the music is an indispensable intensifier[23].

Cette explication factice de la découverte scientifique des pouvoirs de la musique Unza Unza est à la fois drôle et déconcertante. En effet, ce serait à l’écoute de la musique Unza Unza que le corps humain sécrèterait une sorte d’hormone du bonheur. Il y aurait donc une nouvelle catégorie musicale qui permettrait le rapprochement et l’amour des hommes entre eux. Au même titre que les alicaments[24], que nous avons vu apparaître dans la société de consommation, la musique Unza Unza pourrait être qualifiée de musicament, dont le No Smoking Orchestra nous a livré les vertus. Mais cette pseudo-démonstration scientifique est, de fait, un subtil prétexte pour donner aux puissances du corps davantage de légitimité. Les individus sont invités à écouter leur propre corps et leurs propres pulsions, de telle sorte qu’ils peuvent, sans culpabilité, se libérer des lois morales et succomber délicieusement à l’appel dionysien.

3.2.     L'ivresse de Dionysos

C’est par le terme de « dionysisme » que Nietzsche (1994) caractérise une réalité pleine d’ivresse, rappelant l’allégresse mystique du demi-dieu Dionysos[25]. C’est, pour le philosophe, l’expression des pulsions les plus spontanées des individus. Cette libération de l’énergie pulsionnelle se fait dans la démesure, dans l’exaltation et dans la jouissance. L’homme perd le contrôle de lui-même, non pas en tant qu’il se livre aux vices mais en tant qu’il s’oublie et s’ouvre à autrui[26]. L’ivresse dionysienne se manifeste dans la frénésie et la fièvre des fêtes populaires :

Chantant et dansant, l’homme se manifeste comme membre d’une communauté supérieure : il a désappris de marcher et de parler, et est sur le point de s’envoler à travers les airs, en dansant. Ses gestes décèlent une enchanteresse béatitude (Nietzsche, 1994 : 52).

Mais, si le dionysisme convoque les puissances de l’extase et de la libération de soi, il n’est possible que dans la mesure où il est en corrélation avec l’apollinisme[27]. Le monde apollinien est celui de la sagesse et de la saison, mais aussi celui de la contemplation des images et des rêves. C’est le monde de la belle apparence, de l’allégorie, des représentations artistiques ou psychiques (les rêves, par exemple). La démesure dionysienne est toujours en adéquation avec la mesure apollinienne. L’une et l’autre se manifestent dans des oppositions conceptuelles et esthétiques récurrentes : le désordre et l’ordre, le vice et la justice[28], la difformité et la beauté, la violence et la loi, le sublime et la raison. Mais ces deux notions antithétiques et complémentaires ne se résument pas par l’opposition classique entre l’être et l’apparaître. Nietzsche (1994) montre, au contraire, que l’existence humaine est la synthèse paradoxale de l’un avec l’autre. C’est pourquoi, derrière l’image chimérique apollinienne, se glisse toujours l’image dionysienne d’une beauté déguisée. L’apollinisme et le dionysisme ne sont, dès lors, que les deux faces opposées mais indissociables d’une même réalité.

L’opposition entre dionysisme et apollinisme donnera naissance à la tragédie antique chez les Grecs et à une sorte de tragédie loufoque et cynique chez Kusturica. La récurrence des célébrations festives dans les films de Kusturica manifeste la possibilité pour l’homme de se libérer des dictats moraux et de s’abandonner au plaisir d’un éréthisme naïf et instinctif. Entre illusion et réalité, Kusturica met en scène un art qui mêle images du rêve et libération pulsionnelle. La musique dionysienne de Kusturica est celle qui réveille les morts et qui transforme un joyeux voyage de noces en une insolite crise de jalousie, durant lequel le jeune marié et le prétendant se livrent à un véritable duel de claques. C’est sous l’emprise de la musique dionysienne de Kusturica que le conducteur du train disparaît, laissant les passagers seuls à bord. C’est sous la cadence infernale de la musique Unza Unza que la chèvre, à l’instar d’une rêverie surréaliste de Chagall, sera la figure triomphante du train devenu fou. Kusturica transgresse les codes esthétiques de la représentation naturaliste et les interdits moraux avec une jubilation sans malice. Dans ses fables fantasmagoriques, il ouvre la voie au surgissement immédiat des pulsions telles qu’elles apparaissent dans le monde facétieux de l’enfance : avec fraîcheur et inconscience, ignorance et spontanéité, mais aussi, avec une connaissance intuitive et intime de l’essence des choses et des êtres. C’est donc grâce au dionysien que l’homme peut atteindre la connaissance véritable du monde, c’est-à-dire le dessein horrible de la nature dissimulé sous de belles apparences.

À l’aide de ce mirage de beauté, la « Volonté » hellénique combattit ce talent pour la souffrance, cette philosophie du mal et de la douleur, apanages corrélatifs de tout instinct artistique (Nietzche, 1994 : 59).

Pour Gilbert Rouget[29] (1990), c’est par le phénomène de la transe que se manifeste ce type d’« état de conscience transitoire et passager » (p. 55). Pour l’auteur, la transe est une sur-stimulation sensorielle, une vibration du corps, une transfiguration de l’individu dans la zone de l’inconscient. En ce sens, la transe apparaît comme l’étape nécessaire de la libération des corps et de ses tensions, mais aussi, de la raison et de ses contraintes. Or la sur-stimulation est inéluctablement déclenchée par la musique. Cette dernière devient le médium entre l’expression des désirs dionysiens du corps et les projections mentales et métaphysiques de l’individu.

3.3.     Sur le chemin du sublime

L’ivresse dionysienne, telle que nous l’avons vue avec Nietzsche, est une régression primitive qui permet d’exprimer et de justifier l’existence du mal à travers ses deux formes archaïques que sont la faute et la purgation[30]. L’ivresse a le privilège d’abolir toutes les frontières qui existent entre la démesure et la raison, entre le crime et le châtiment.

Mais, comment parvient-on à abolir ces frontières ? Nietzsche (1994) somme l’artiste de le faire. En effet, pour le philosophe, si le monde est divisé en deux – la beauté du monde et sa douleur – c’est bien l’artiste qui, seul, peut réduire et dissoudre la ligne de démarcation entre les deux. L’artiste doit créer un monde nouveau d’apparences, constituant un contrepoids au premier et, ce n’est que par l’appel à la jubilation – sorte de charme inversé d’Apollon – que l’on pourra passer d’un monde à l’autre. Ainsi, l’ivresse dionysienne va permettre de réconcilier l’homme avec tout ce qui existe : la nature, le mal ainsi que lui-même.

Ce que l’humanité pouvait acquérir de plus précieux et de plus haut, elle l’obtient par un crime et il lui faut accepter désormais les conséquences, c’est-à-dire tout le torrent de maux et de tourments dont les immortels courroucés doivent affliger la race humaine de sa noble ascension. […] Et ainsi la double nature de Prométhée eschyléen, son essence à la fois dionysienne et apollinienne, pourrait être condensée dans cette formule sommaire : « Tout ce qui existe est juste et injuste, et dans les deux cas également justifiable. » C’est là ton monde ! Cela s’appelle un monde (Nietzsche, 1994 : 91-93).

Bien plus, l’ivresse dionysienne va permettre à l’homme de se sublimer, c’est-à-dire d’aller au-delà de lui-même et de passer de l’état humain à l’état divin. Passer à l’état divin ne signifie pas être au-delà du réel et de la nature, mais bien de fusionner avec celle-ci. C’est ainsi que les impératifs dionysiens sont compatibles avec l’avènement métaphysique de chaque individu. C’est ce que Rouget (1990) nomme « transe identificatoire » (p. 80) : par le corps, par ses mutations et par ses contractions, l’individu s’identifie à une réalité métaphysique, autrement dit, à Dieu (ou à tout autre croyance divinatoire qui permette de réunir les individus autour d’un système de valeurs communes). Cette identification n’est pas à entendre comme la volonté de suivre un modèle suprême, mais comme le principe unificateur des peuples. En ce sens, l’art dionysien est bien plus qu’une imitation[31] ; il plonge l’artiste dans l’essence même de la nature et dans celle de sa propre nature. C’est pourquoi l’art dionysien est sublime : il est capable de révéler la vérité de la nature et des êtres, et cette vérité n’est autre que l’existence nécessaire de la démesure et de la volupté[32]. La combinaison du rêve apollinien et de l’ivresse dionysienne conduit à une métamorphose symbolique de l’individu qui se perd dans le cosmos, c’est-à-dire qui se soustrait au dictat de la raison et à ses illusions, pour mieux accéder à la compréhension primordiale de la nature et de ses paradoxes. L’ivresse est donc sublime car elle ouvre les possibilités infinies du monde ; elle délivre l’homme de son ignorance et de sa souffrance, dans une réconciliation nécessaire de l’homme avec la nature et de l’homme avec autrui. Joie et douleur sont donc les deux principes fondateurs de cette ivresse qui permet à l’homme de se sublimer en dépassant sa condition d’être humain. Il s’agit ici de la troisième fonction de la musique chez Kusturica : la musique est une ivresse identificatoire. Elle est au cœur d’une équation complexe et ambitieuse : celle de faire coïncider simultanément les désirs irrationnels et immédiats du corps avec les nécessités métaphysiques de l’âme. C’est par l’abandon de soi aux puissances dionysiennes que l’homme peut communier avec autrui. Le cinéaste s’engage dans un véritable projet humaniste. Entre transe et incantation, la musique dionysienne (la musique Unza Unza étant l’une de ses manifestations) est une condition nécessaire de l’union des hommes entre eux.

Conclusion


Parti de la volonté de faire l’éloge de ses compagnons de route lors des tournées du groupe No Smoking Orchestra, Kusturica fait du film Super 8 Stories une véritable apologie de la musique. Acteur de la frénésie que transmet la musique, l’artiste remplit le rôle de médium entre les hommes et l’harmonie. Totalement envoûté par la musique, l’homme – l’artiste – n’oppose aucune résistance et se laisse guider par elle.

L’art s’avance alors comme un dieu sauveur et guérisseur : lui seul a le pouvoir de transmuer ce dégoût de ce qu’il y a d’horrible et d’absurde dans l’existence en représentations à l’aide desquelles la vie est rendue possible. Ce sont le sublime, en tant que maîtrise artistique de l’horrible, et le comique, en tant que soulagement du dégoût de l’absurde (Nietzsche, 1994 : 79).

Au regard de ce précepte nietzschéen, on s’aperçoit que la virtuosité des films de Kusturica consiste dans la maîtrise et le délicat dosage du comique et de l’horrible. Comment rendre supportable une réalité qui ne l’est pas ? Comment l’individu peut-il résister et vivre, coûte que coûte, face à la cruauté des hommes ? Comment chaque être peut-il se positionner dans un monde hostile et comment exprime-t-il les puissances de vie qui lui sont propres ? Si Emir Kusturica et le No Smoking Orchestra ont amorcé, de manière ludique, un projet universel de réhabilitation de l’art, ce n’est qu’en vue d’ouvrir la voie à une conception éthique et sociologique du cinéma (Saule, 2010).

On peut, dès lors, dégager trois fonctionnalités liées à la musique dionysienne. La première est celle de médiateur culturel : la musique est un outil artistique qui permet aux individus de se reconnaître comme appartenant à un groupe. Elle est symbole de l’héritage culturel des populations, lequel n’existe pas sans la transmission de son pouvoir dynamique. Les danses et les transes, inhérentes à la musique, sont le résultat de l’apprentissage des techniques du corps, comme le dirait Marcel Mauss (1989). Ces transes diffèrent d’un peuple à un autre, tant dans leur forme, dans leur rythme, dans leur processus de déclenchement que dans leur signification[33].

La deuxième finalité consiste en la révélation du monde et, par là même, en la préservation de l’individu lui-même. En effet, cette musique s’intègre au concept de résilience, c’est-à-dire, selon la définition des sciences physiques et mécaniques, de résistance aux chocs. Dans un sens plus large, la résilience (Cyrulnik, Seron, 2009) est l’aptitude d’un individu, d’un groupe ou même d’une société à résister et à surmonter les traumatismes. Ici, la musique dionysienne joue ce rôle. La guerre, provoquée par l’éclatement de la Yougoslavie et, avec elle, la violence, l’injustice, le deuil, la perte d’identité, a conduit les Yougoslaves – devenus Serbes, Croates, Monténégrins, etc. – à utiliser l’art musical comme support libérateur et comme moyen pour les âmes meurtries de transformer les énergies négatives en énergies positives.

La troisième finalité de la musique dionysienne renvoie à la réconciliation de l’âme et du corps : les désirs dionysiens ne sont pas refoulés, mais acceptés et intégrés au processus identificatoire social. Par la musique, le monde sensible devient une voie d’accès au monde intelligible. La musique dionysienne se situe alors au confluent de la nature et de la culture, c’est-à-dire qu’elle permet l’assimilation d’états pulsionnels à des pratiques rituelles traditionnelles.

Ainsi, la musique dionysienne donne lieu à cette réunification et encourage les hommes à dépasser leurs propres conditions sociales, culturelles et individuelles. Elle est un principe de médiation des hommes entre eux. Mais, cette médiation sociale n’est pas à comprendre comme une simple cohésion sociale ou un engouement culturel (nous avons vu à quel point l’intention esthétique de la musique dionysienne était d’aller au-delà des clivages sociaux ou culturels). En réalité, la musique est médiation en tant qu’elle est la transformation d’un moyen (utile à la reconstruction de l’identité collective) en une fin (Le Bot, 2009) : l’avènement de la musique est, à cet égard, le principe fondateur de tout individu. C’est pourquoi l’on pourra dire que la musique dionysienne, par l’entremise d’Emir Kusturica et de son groupe le No Smoking Orchestra, devient un fait social : non seulement elle sauve l’individu de sa propre déchéance mais, de surcroît, elle le réhabilite en tant qu’individu social.

Bibliographie



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Saule P. (2010), Le Baroquisme d’Emir Kusturica, un cinéma de la métamorphose, Berlin, Éditions Universitaires Européennes.

Référence électronique : 
Peggy Saule, « La musique dionysienne d'Emir Kusturica », Émulations, en ligne. Mise en ligne le 9 mars 2016. URL : http://www.revue-emulations.net/enligne/musique-cinema-kusturica-saule




























[1] Comme l’explique Chion (2005), « La musique exprime directement sa participation à l’émotion de la scène, en revêtant le rythme, le ton, le phrasé adaptés, cela évidemment en fonction de codes culturels de la tristesse, de la gaieté, de l’émotion et du mouvement. Nous pouvons parler alors de musique empathique (du mot empathie : faculté de ressentir les sentiments des autres). [D’un autre côté, la musique] affiche au contraire une indifférence ostensible à la situation, en se déroulant de manière égale, impavide et inéluctable. […] C’est sur le fond même de cette indifférence que se déroule la scène, ce qui a pour effet non de geler l’émotion mais au contraire de la redoubler, en l’inscrivant sur un fond cosmique » (p. 11).

[2] Les traductions ont été réalisées par l’auteure de cet article. « C’est un mélange explosif de jazz et de la musique tzigane, avec l’énergie des trompettes du sud de la Serbie et l’inévitable mélancolie des influences asiatiques ». Emir Kusturica, jaquette du CD Unza Unza Time, 2000. Barclay, France.

[3] Emir Kusturica a vu son pays, la Yougoslavie, ravagé par la guerre de 1991 à 1999 et être désagrégé en territoires souvent ennemis. La réconciliation des peuples est un thème qui parcourt toute sa filmographie.



































































[4] Au sens moderne, l’harmonie est comprise comme l’accord des sons entre eux. Au sens mythologique, d’après les pythagoriciens, les corps célestes émettaient en se mouvant des sons harmonieux, c’est-à-dire reposant sur l’organisation de nombres harmoniques. Ainsi, l’harmonie constitue un véritable langage musical qui consiste à théoriser le rapport au calcul des intervalles (intervalles consonants et dissonants ; genre diatonique, chromatique et enharmonique). Mais cette théorie des intervalles est déjà vivement critiquée par Platon (1966) dans le livre VII de La République, dans lequel Socrate considère que les micro-intervalles échappent à l’ouïe et, par là même, déshumanisent la composition musicale. Cf. l’analyse de l’harmonie et de la musique dionysiaque réalisée par Christophe Corbier (2011).














[5] Nous utilisons le néologisme de méta-ethnique (du grec meta – au-delà de – et ethnos – groupe d’individus de même culture) pour attribuer à la musique du groupe serbe une dimension multi-ethnique (dont les influences artistiques sont diverses) mais aussi et surtout pour dire combien cette musique veut dépasser les frontières culturelles.

[6] Le verbe « sembler » est ici employé car notre analyse n’a pas pour prétention de restituer strictement les intentions de l’auteur en tant que telles, mais de dégager les effets et les enjeux esthétiques de son art.

[7] « La musique ne devint plus qu’un défilé de mode ».

[8] « Les Blancs avaient la pop anglaise, tandis que les Noirs avaient la musique soul ».





















[9] « Le No Smoking Orchestra est chargé d’extraire l’art des griffes du virus ego-tripping – que par une traduction libre nous pourrons qualifier de “voyage au cœur de l’ego” lequel a déjà infecté tant d’artistes, et empêche la générosité dans l’art » Cité par le Dr Nelle Karajlic, jaquette du CD Unza Unza Time, 2000, Barclay, France.

[10] « Je suggère la fusion, la fusion totale ».

















[11] La tumba est un instrument de musique qui appartient à la famille des congas (tambours cubains ou tams-tams africains). C’est un haut tambour à long fût fait d’un assemblage de lattes de bois ou creusé dans un tronc. Une peau épaisse d’animal est tendue sur le dessus, à la flamme, à l’aide de liens, de cerclages métalliques ou de clés que l’on serre plus ou moins. C’est un assemblage de trois tambours joués alternativement par le même batteur qui donne sa spécificité à la tumba. Chaque tambour produisant un son propre, l’ensemble compose un système de six notes qui permet d’associer à la richesse rythmique un aspect mélodique développé. La tumba est le tambour au diamètre le plus large, ce qui lui confère un son très grave (cf. lexique des instruments afro-cubains sur le site www.ritmacuba.com, consulté 12 décembre 2015).

[12] Le son intra-diégétique correspond à un son dont la source provient de l’action en cours. Un son d’ambiance est un son intra-diégétique car il consiste en une captation des sons réels du contexte de l’action (des bruits de voitures lorsque l’action se passe dans une rue, par exemple). Le son extra-diégétique est un son qui est extérieur à l’action. Il s’agit la plupart du temps de la musique qui accompagne le film et que l’on rajoute au montage (Juillier, 2012).

































[13] « Cadavre exquis. - Jeu de papier plié qui consiste à faire composer une phrase ou un dessin par plusieurs personnes, sans qu'aucune d’elles ne puisse tenir compte de la collaboration ou des collaborations précédentes. » (Breton, Eluard 1938 : 3) L'exemple, devenu classique, qui a donné son nom au jeu, tient dans la première phrase obtenue de cette manière : le cadavre-exquis-boira-le-vin-nouveau.

[14] « L’homme ayant franchi la ligne entre le crime et le châtiment », référence non dissimulée au roman Crime et châtiment de Dostoïevski, paru en 1866.

[15] « La vidéo a tué le rock 'n' roll », référence à la chanson « Video killed the video star » des Buggles en 1980, chanson qui mettait déjà en concurrence les productions de masse et l’artisanat musical, et qui est devenue paradoxalement une production de masse.



[16] Le terme eidétique est inauguré dès l’Antiquité par Platon (1966) comme étant relatif au monde intelligible, lequel s’oppose au monde sensible. Ici, même s’il s’agit de montrer le contraste entre l’intelligible (profondeur eidétique) et le monde sensible (musique), le terme est utilisé davantage selon l’acception de Husserl (1950) qui questionne l’essence des choses. Derrière l’apparente légèreté et innocence de son travail, le discours de Kusturica porte sur l’essence même des choses et de la réalité contemporaine.

[17] Cf. la filmographie de Kusturica dont les thématiques principales et récurrentes témoignent des atrocités de la guerre, de l’absence de liberté, de la manipulation des individus et de l’autoritarisme.











[18] « Debout ! Relevez-vous ! Sortez de ce rêve ennuyeux ! ».



[19] « Oh mon Dieu ! ».

[20] « Levez-vous ! ».




[21] « Levez vos épaules et remuez vos pieds ».
























[22] Meta : au-delà ; physis : de la physique. La musique métaphysique est à comprendre ici comme ce qui permet d’aller au-delà du réel, d’accéder à un monde surréel dans lequel le personnage est possédé par la musique. Pour Nietzsche, la métaphysique est l’invention d’un monde intelligible, unifié et éternel qui s’oppose strictement au monde sensible qui, lui, est multiple, changeant et décadent. La métaphysique devient alors un instrument de la morale qui permet de condamner la réalité sensible (douleur et plaisir). Or on peut qualifier la musique de Kusturica de métaphysique en ce sens que, non seulement elle convoque le sensible mais, de surcroît, elle a recours à l’intelligible pour dépasser les valeurs morales.

[23] « La musique Unza Unza a été créée dans les laboratoires les plus sophistiqués par des scientifiques qui cherchaient la formule de la bombe atomique. Ils ont découvert, à la place, que la musique Unza Unza était la méthode la plus efficace de production d’extra-protéine, substance indispensable à la mise en exécution des fonctions vitales de toute forme de vie : l’Amour. Par essence, Unza Unza est un bouquet composé de différentes fleurs des Balkans, concentré dans un rapport de 2/4 de rythme, ce qui, par onomatopée, donne le nom d’Unza Unza. Notez bien que le mot Unza doit être prononcé au moins deux fois. Ce n’est qu’à cette condition que la production d’extra-protéine peut être assurée. Les chercheurs ont conduit des examens sur des échantillons de sang provenant de spectateurs du film Chat Noir, Chat Blanc, d’Emir Kusturica. Leurs études ont montré qu’en entendant la musique Unza Unza, les sujets enregistrés avaient une production d’extra-protéine 7 fois supérieure que pendant une consommation de miel, de citron, de noisette ou d’ail, 8,4 fois supérieure que pendant l’acte sexuel et 11 fois supérieure que la proportion enregistrée sous l’influence de la cocaïne ou autre drogue similaire. […] Plus tard, les études montreront que danser sur cette musique permet d’intensifier la production ». Dr Nelle Karajlic, jaquette du CD Unza Unza Time, 2000, Barclay, France.

[24] Néologisme formé des termes aliment et médicament. Il s’agit donc de reconnaître les vertus thérapeutiques de certains aliments.

[25] Dionysos est fils de Zeus et de la mortelle Sémélé. C’est le dieu de la vigne et de l’extase. Il ne vit pas sur le Mont Olympe et erre parmi les hommes : à ce titre, il représente la tentation chez les mortels.

[26] C’est ce que Nietzsche (1994) appelle le principe d’individuation : « le joyeux délire de l’art envahit la nature ; pour la première fois […] la destruction du principe d’individuation devient un phénomène artistique » (p. 54).

[27] Apollon, dieu de la justice, de l’ordre, de la beauté et de tous les arts ; il est aussi le maître de la lyre et des oracles.

[28] Hybris en grec signifie transgression morale et légale.

[29] Gilbert Rouget est un ethnologue français spécialisé dans l’ethnomusicologie. Il étudie les rites et les peuples au travers de leur rapport à la musique, notamment au travers des phénomènes de danses et de transes.

[30] C’est ce que nous annonçait déjà Kusturica au début des paroles de la chanson Unza Unza « The man killed the line between punishment and crime. ». Cf. note 14.





















[31] Selon le concept antique de mimesis de Platon (1966) et d’Aristote (1990).


[32] « Chez l’individu dans son état normal, mesure et démesure s’équilibrent tout en se contrastant : là où le premier conduit à l’illusion, le second conduit à la vérité naturelle. L’illusion est aussi ce que Nietzsche appelle la “vérité supérieure”, tandis que la vérité naturelle est ce qui se découvre quand on creuse dans les structures profondes du moi. On obtient ainsi des repères dans la verticalité et qui situent la mesure au-dessus de la démesure. Ces repères font aussi de la sublimation une opération intérieure (c’est-à-dire du côté de la mesure) à condition toutefois que l’élan soit pris depuis l’assise la plus profonde. D’où la nécessaire conjugaison du très-haut et du très-bas. » (Kremer-Marietti, 1994).















[33] Cf. le travail documentaire et cinématographique de Raymonde Carasco sur la danse du peyotl chez les Indiens Tarahumaras : Gradiva Esquisse I, 1978 ; Tarahumaras 78, 1979 ; Tutuguri-Tarahumaras 79, 1980 ; Los Pintos – Tarahumaras 82, 1982 ; Yumari-Tarahumaras 84, 1985 ; Los Pascoleros – Tarahumaras 85, 1996 ; Ciguri-Tarahumaras 98, La danse du peyotl, 1998 ; Ciguri-Tarahumaras 99, Le dernier Chaman, 1999 ; Tarahumaras 2003. La fêlure du temps, 2003.


L’impact négligé des politiques antidrogues. Réflexions sur ses conséquences en matière de santé publique

publié le 15 févr. 2016 à 11:24 par Lionel Francou   [ mis à jour le·7 mars 2016 à 01:50 par Grégoire Lits ]

Par Khalid Tinasti
Chercheur invité, Programme de santé globale, Institut des hautes études internationales et du développement

Mis en ligne le 15 février 2016

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Résumé/Abstract 


[Fr] Alors que la politique internationale en matière de drogues sera discutée lors de la session extraordinaire de l’Assemblée générale des Nations Unies en avril 2016, les politiques antidrogues des vingt dernières années n’atteignent pas les objectifs annoncés de réduction significative des drogues illicites dans le monde, voire de leur élimination. La production des drogues n’a pas baissé et s’étend à de nouvelles régions, la consommation s’est stabilisée dans les pays à haut revenu et augmente dans les pays en développement, tandis que les organisations criminelles qui détiennent le marché des drogues illicites sont plus prospères que jamais. Cet article se concentre sur les effets des politiques antidrogues répressives et prohibitives sur la santé publique, leur dommage collatéral le plus important, qui engendre de nombreuses autres conséquences sur les droits humains, la dignité et la réduction de la pauvreté. Il traite en particulier de la priorité à donner aux mesures de santé publique dans les politiques relatives aux drogues, afin de mettre fin aux épidémies infectieuses, de développer l’accès aux médicaments essentiels contre la douleur et les dépendances, mais aussi de changer la nature des politiques publiques actuelles et de contenir leurs conséquences, à la fois sur la société en général et sur les populations concernées en particulier.

Mots clés : politiques antidrogues, SEAGNU, droit à la santé, médicaments essentiels, répression des drogues.

[En] As the international drug policy is being discussed ahead of the United Nations General Assembly Special Session on drugs to be held in April 2016, the review of the last 20 years of repressive policies shows that they did not achieve their objective of eliminating or significantly reducing drugs in the world. Drug production is not decreasing and is spreading to new regions of the world; drug consumption has stabilized in high-income countries and is increasing in low and middle-income countries, while criminal organizations that control the black market are as prosperous as ever. This article focuses on the impact of drug enforcement on public health, the most important collateral damage of drug repression, which generates other harms for human rights, human dignity and poverty eradication. The focus is on the prioritization of public health approaches in drug policy, to end infectious and blood-borne diseases, to ensure access to essential controlled medicine, but also to shift current drug policies and contain their consequences on affected populations in particular, as well as on the general population.

Keywords: drug policy, UNGASS, right to health, essential medicine, drug enforcement.

Introduction


Les politiques internationales en matière de drogues, depuis le début du XXe siècle et l’entrée en vigueur de la Convention internationale de l’opium de La Haye en 1912 (ONUDC, 2009), sont basées sur des principes de prohibition, de répression et d’éradication. Ces politiques se sont intensifiées avec l’entrée en vigueur de la Convention unique sur les stupéfiants de 1961 et suite à l’appel du président américain Richard Nixon à la « guerre aux drogues » en 1971 (Commission globale de politique en matière de drogues, 2011).

Ces politiques publiques sont basées sur la pénalisation ou la criminalisation de l’usage et de la consommation de drogues, sur la répression indifférenciée des petits trafiquants, des producteurs de drogues et des trafiquants de grande échelle et sur la vision de sociétés sans drogues. Elles n’ont toutefois pas produit les effets attendus et ont été un échec en termes de santé publique, de droits humains et de développement (Wodak, 2001).

En 1998, lors de la tenue de la deuxième session extraordinaire de l’Assemblée générale des Nations Unies (SEAGNU) sur les drogues, tous les pays ont approuvé l’objectif d’éradiquer en dix ans toutes les drogues dans le monde (Nations Unies, 1998). Cette stratégie internationale n’a pas fait référence aux conséquences de la prohibition des drogues sur les droits humains et la santé publique. Ainsi, ce choix politique a donné lieu à une escalade d’agressivité de la part des forces de l’ordre (même si l'Europe occidentale, où des méthodes de réduction des risques ont été appliquées, fut moins touchée[1]) et cette agressivité a été suivie d’une diversification des substances, de la création de nouvelles drogues mais, surtout, du développement des organisations criminelles et du trafic, au niveau local et global (Strang et al., 2012). De plus, en s’engageant à éradiquer toute production de pavots à opium dans le monde, les gouvernements ont négligé le fait que ces derniers sont aussi utilisés pour produire la morphine servant à soulager les douleurs de millions de patients à travers le monde (Wodak, 2001).

Ces politiques qui criminalisent l’usage des drogues ne le distinguent pas de l’abus des drogues. En effet, selon l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (2015), l’usage des drogues ne devient « abus » que dans 10 % des cas, tandis que l’usage problématique est défini comme « l’utilisation récurrente de drogues qui cause des torts réels (conséquences négatives) à la personne (y compris la dépendance, mais aussi d’autres problèmes psychologiques, sociaux ou de santé), ou qui place la personne à une forte probabilité/risque de souffrir de tels préjudices » (Thanki, Vicente, 2013). Il s’agit donc là d’usagers dont la prise de drogues illicites se transforme en dépendance influençant à la fois leur état de santé et leur rôle social et économique dans la société.

La négligence de ces aspects liés à la santé publique a également favorisé l’augmentation des infections à VIH et à l’hépatite C, deux épidémies pour lesquelles le monde dispose aujourd’hui des outils nécessaires à leur éradication (Robaeys et al., 2013). Cette criminalisation est le fait de politiques publiques qui permettent la promotion de substances psychotropes légales telles que l’alcool et le tabac, mais rendent illicites d’autres substances sans se baser sur la recherche scientifique et sur les effets médicaux et sociaux réels de ces usages. La santé publique semble sortir grande perdante de ces discussions basées sur le contrôle des substances.

Cet article reviendra sur la nécessité de prioriser les mesures de santé publique dans les politiques en matière de drogues au niveau international. Il s’agirait d’une première étape pour en finir avec des politiques publiques qui ne produisent pas les résultats escomptés de défense de la santé mentale et physique des populations. Ces politiques ont permis le développement du marché noir le plus important du monde, la marginalisation de millions d’usagers de drogues et la peur de substances qui s’avèrent pourtant parfois nécessaires au traitement de toute une série de pathologies, surtout dans les pays en développement. Un exemple de substance contrôlée, mais nécessaire aux soins palliatifs, est la morphine, un puissant opiacé utilisé pour traiter les douleurs modérées à sévères selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Toutefois, à peine 6 % de la consommation mondiale est le fait des populations des pays en développement (Lohman, Amon, 2015).

Dix-huit ans après la validation d’un programme d’éradication des drogues, les stratégies de répression, de prévention ou de traitement de l’usage des drogues n’ont donc pas démontré leur efficacité dans la réduction de l’usage ou de l’addiction aux drogues illicites (Reuter, 2009). Aujourd’hui, alors que se tiendra une nouvelle SEAGNU sur les drogues en 2016, les gouvernements du monde se retrouvent en position de devoir réduire les dommages liés non seulement aux substances, mais aussi aux politiques publiques, qui représentent de réels risques sanitaires et sociaux pour les usagers de substances illicites et pour le reste de la population (Annan, 2015).

1. Les mécanismes internationaux de contrôle des drogues


Les politiques en matière de drogues, au niveau mondial, sont régies par trois conventions des Nations Unies : la Convention unique sur les stupéfiants de 1961, la Convention sur les substances psychotropes de 1971 et la Convention des Nations Unies contre le trafic illicite des stupéfiants et des substances psychotropes de 1988. Ces trois conventions comportent les éléments de contrôle des drogues que les pays appliquent au niveau national, mais aussi les modalités de la coopération internationale, car la production, la consommation ou le trafic des drogues ne se cantonnent pas aux frontières nationales et concernent tous les pays sous différentes formes.

Les États membres des Nations Unies et parties à ces conventions se dotent, par des mécanismes de négociations et de recherche de consensus, de plans d’actions décennaux reprenant les politiques à suivre au sein de la Commission des stupéfiants (CND), un organe subsidiaire du Conseil économique et social des Nations Unies, dont les décisions sont soumises chaque année à l’approbation de l’Assemblée générale. Plus important encore, les conventions sur les drogues de 1961 et de 1971 établissent dans leurs préambules que leurs priorités sont la protection des humains face aux dangers de la drogue, la disponibilité des drogues pour des raisons médicales, scientifiques et pour soulager la douleur, ainsi que la priorisation de la santé physique et mentale de l’humanité (Nations Unies, 1961). Les conventions disposent chacune de tableaux où sont classées les drogues selon leur dangerosité, mais aussi leur valeur médicale. Ces conventions ont aussi créé les organes de contrôle des drogues au niveau international et ont déterminé le rôle de chacun, qu’il s’agisse du Conseil économique et social, à travers la CND, qui est l’assemblée politique de prise de décisions entre pays, du Secrétaire général des Nations Unies qui représente le secrétariat de l’organisation, de l’Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS), qui est le gendarme mondial de l’application à la lettre des conventions ou de l’OMS, qui est quant à elle en charge de l’évaluation scientifique des drogues avant qu’elles ne soient éventuellement intégrées aux tableaux de contrôle des conventions suite aux décisions politiques de la CND.

Concrètement, les politiques antidrogues internationales sont conçues autour de trois approches : la réduction de la demande, la réduction de l’offre, ainsi que la lutte contre le blanchiment et le développement de la coopération judiciaire (Nations Unies, 2009). Ces mesures ont pour objectif l’élimination complète des drogues ou, à tout le moins, la réduction significative de leur disponibilité. La CND, même si son mandat est limité au contrôle et sa composition à 53 pays, a en charge tout le processus de prise de décision politique et, surtout, a le fin mot de toute discussion (ONUDC, 2013), reléguant ainsi au second plan tous les autres organes des Nations Unies, mais aussi les scientifiques et la société civile. La commission est aussi l’organe directeur de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), son bras armé chargé des questions techniques.

2. La répression et la santé publique sont-elles antagonistes ?


Les politiques actuelles en matière de drogues sont conçues en fonction des risques que représentent les drogues pour les usagers et la population dans son ensemble, tels que la dépendance, les effets négatifs sur la santé, physique ou mentale, mais aussi à partir de l’évaluation de la valeur médicale des substances (risques établis par le groupe d’experts de l’OMS avant de permettre la classification des drogues dans les tableaux des conventions internationales de 1961 et de 1971), et non pas en tenant compte des vulnérabilités des personnes qui sont en danger en consommant ou commercialisant les drogues (Barrett, 2010). Les politiques en matière de drogues doivent être approchées de manière interdisciplinaire, car elles touchent à presque tous les domaines du développement, allant de l’éradication de la pauvreté à la santé publique, en passant par l’agriculture, l’État de droit, les droits humains et les droits des femmes, les droits des minorités, la sécurité, la justice ou la dignité de tous. C’est la santé publique qui paie le plus lourd tribut suite aux politiques répressives, car la répression renforce les inégalités face à l’accès aux soins (la criminalisation des usagers et la peur d’être arrêtés les éloignant des systèmes de santé), affaiblit les efforts de prévention et marginalise les usagers de drogues.

Un bilan assez lourd peut être établi lorsque l’on s’intéresse aux conséquences des drogues sur la santé des usagers, mais aussi de la population en général. Cependant, les conséquences des politiques publiques ne sont pas moins graves, comme nous allons le mettre en évidence ci-dessous.

En premier lieu, le monde traverse une grave crise de disponibilité de certains médicaments dits « essentiels »[2], nécessaires entre autres pour le traitement des douleurs, les soins palliatifs, l’anesthésie et les problèmes neurologiques. Selon les estimations mondiales (OICS, 2014), des millions de personnes n’ont pas accès aux médicaments qui contiennent des substances contrôlées par les conventions sur les drogues et 5,5 milliards de personnes vivent dans des pays où l’accès à ces médicaments est difficile, voire impossible (Seya et al., 2011). La lutte antidrogue empêche dès lors, combinée à des problèmes administratifs et à la faiblesse des systèmes de santé dans les pays en développement, l’accès de millions de patients à des traitements efficaces et scientifiquement éprouvés (Lohman, Amon, 2015).

L’accès aux médicaments contenant des substances sous contrôle souffre de plusieurs obstacles liés aux politiques antidrogues, dont le premier est la peur de la dépendance aux opiacés et de leur détournement vers le marché noir. Toutefois, les données disponibles, même si elles sont limitées, établissent que seulement 0,43 % des patients sans antécédents de « mésusage » ont abusé de leurs médicaments et à peine 0,05 % d’entre eux ont développé une dépendance aux opiacés (Noble et al., 2010). Dans plusieurs lois nationales antidrogues, en effet, la responsabilité des gouvernements à assurer la disponibilité des médicaments sous contrôle est incluse, selon les règles dictées par les conventions internationales. Cependant, plusieurs lois (en Amérique latine, en Asie et en Afrique) ne différencient pas le syndrome de dépendance et celui de sevrage, tout en limitant l’importation des médicaments et des substances, ainsi que la capacité des médecins à les prescrire et la durée de prescription (Pain & Policy Studies Group, 2013).

Le second obstacle se trouve dans les contraintes de la convention internationale de 1961 qui, dans ses articles 12, 21 et 31, prévoit le régime des évaluations, celui d’import-export des substances et l’exigence de fournir des estimations de la consommation de médicaments sous contrôle (Nations Unies, 1961). Les pays importateurs ne doivent pas importer une quantité plus importante des substances que celle consommée pour des raisons médicales et scientifiques. Toutefois, les pays adressent à l’OICS des estimations qui ne couvrent pas leurs besoins médicaux, car elles sont souvent basées sur la consommation nationale de médicaments sous contrôle de l’année précédente, auquel cas l’approvisionnement insuffisant se perpétue (Commission globale de politique en matière de drogues, 2015). Alors que les chiffres officiels de consommation des opiacés devraient être multipliés par six pour atteindre les besoins médicaux mondiaux de traitement de la douleur (Seya et al., 2011), l’OICS ne pousse pas les pays à revoir leurs systèmes de régulation, mais épingle ceux qui importent ou exportent plus de substances que les estimations nationales (OICS, 2014).

En second lieu, les politiques en matière de drogues ont contribué à l’explosion de l’infection au VIH et à l’hépatite C chez les usagers de drogues. Sur les seize millions d’injecteurs de drogues dans le monde, environ dix millions sont infectés par l’hépatite C, alors que la prévention de la maladie est aisée, peu chère et efficace (Prevost et al., 2015). Concernant le VIH, la prévalence chez les injecteurs de drogues est 28 fois plus élevée qu’auprès de la population générale et le partage de matériel d’injection est responsable de 30 % des nouvelles infections en dehors de l’Afrique sub-saharienne (ONUSIDA, 2014), ce qui fait des injecteurs de drogues la population la plus à risque au VIH. Il existe pourtant des mesures de réduction des risques incluant des échanges de seringues et des thérapies de substitution, approuvées par la communauté internationale ainsi que par la CND.

Ces programmes de réduction des risques représentent un choix politique, idéologique, mais aussi financier. En effet, il est estimé qu’une riposte adéquate à l’épidémie entre injecteurs devait coûter 2,3 milliards de dollars en 2015, baissant à 1,5 milliard de dollars en 2020 (Schwartländer et al., 2011). Ces sommes peuvent apparaitre importantes, mais doivent toutefois être comparées aux 100 milliards de dollars dépensés chaque année pour la répression alors que seuls 7 % des besoins globaux de réduction des risques sont couverts, soit à hauteur d’un montant de 160 millions de dollars. (Harm Reduction International, 2014).

Ces chiffres montrent que les manquements à la santé publique, partout dans le monde, sont les dommages collatéraux des politiques répressives en matière de drogues. S’agissant du VIH, les politiques de riposte à l’épidémie chez les injecteurs de drogues sont donc la cause de l’échec. Alors que tous les outils pour réussir existent, la répression des usagers les éloigne des services de santé. En effet, les mesures de réduction des risques ont permis à l’Europe occidentale d’arriver à une proportion de nouvelles infections de moins de 1 % dans cette population (Dutta et al., 2012). Le choix de tourner le dos à ces mesures dans d’autres parties du monde est idéologique, et non basé sur des faits scientifiques. Quant aux médicaments contre la douleur, la peur des drogues a engendré l’installation d’une situation où il est préférable de laisser des millions de personnes sans traitement et dans la souffrance, plutôt que d’alléger les règlementations nationales de distribution des opiacés et de revoir le système international d’import-export des drogues.

3. Vers une confrontation des mécanismes du droit international


Il existe plusieurs domaines relatifs à la santé publique dans lesquels les mesures de contrôle des drogues et leurs mécanismes internationaux entrent en conflit direct avec les engagements des pays dans d’autres traités internationaux. Deux conflits sont ici traités : l’un entre les conventions sur les drogues et la déclaration politique sur le VIH/sida, l’autre entre les mesures de contrôle des drogues et le droit de jouir du meilleur état de santé physique et mental qu’il est possible d’atteindre.

Il s’agit du droit à la santé, qui est un élément fondateur des droits humains, consacré par le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de 1966, ainsi que par la Constitution de l’OMS (HCDH, 2009). Ce mécanisme des droits humains prévoit une liste d’obligations fondamentales en matière de santé pour tous les pays du monde, dont l’accès aux médicaments essentiels (CDESR, 2000). Pourtant, ces médicaments se composent, pour douze d’entre eux, de substances contrôlées dans les tableaux des conventions internationales sur les drogues. La quantité de ces substances produite ou importée doit être déclarée chaque année par les pays, comme les y obligent les conventions sur les drogues de 1961 et de 1971, afin de prévenir leur détournement en usage illicite (OICS, 2007). Les conventions mondiales imposent des barrières légales à l’importation ou à la production des drogues, par le biais de législations, de l’administration et des systèmes de santé nationaux, alors que la plupart des pays à revenus bas ou moyens n’ont pas accès aux quantités nécessaires pour traiter leurs patients (Seya et al., 2011).

Comme expliqué plus haut, les pays, selon les articles 21 et 31 de la convention unique sur les stupéfiants de 1961, sont dans l’obligation d’informer l’OICS, par des formulaires manuscrits, de la quantité de substances dont ils ont besoin pour le traitement médical ou la recherche scientifique. L’OICS s’assure que les pays n’importent, ne produisent et n’exportent pas plus que les besoins qu’ils déclarent. La lourdeur administrative liée à ces procédures ainsi qu’aux obligations liées aux contrôles des substances dans les pays, dont les contraintes imposées aux professionnels de la santé dans la prescription, mais aussi le coût administratif, débouchent sur un manque de disponibilité de ces traitements.

Alors que la Convention unique de 1961 prévoit bien dans son préambule la disponibilité des drogues pour des raisons médicales, ses articles, juridiquement contraignants, ne se focalisent que sur l’aspect du contrôle. Le droit à la santé et le contrôle des drogues se retrouvent dès lors dans une confrontation qui ne bénéficie pas aux patients.

De la même manière, la déclaration politique sur le VIH/sida de 2011, adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies, prévoyait de réduire de 50 % la transmission du VIH chez les injecteurs de drogues d’ici 2015, sur la base des données datant de 2001 (Nations Unies, 2011). Cette même déclaration notait que les programmes nationaux de lutte contre le VIH/sida de plusieurs pays ne mettaient pas l’accent sur les personnes qui s’injectent des drogues, alors qu’ils représentent la population la plus exposée. Aussi, les agences techniques mondiales ont mis en place un guide technique de neuf mesures de réduction des risques afin d’arrêter l’épidémie à VIH chez les injecteurs (OMS, 2009), un document qui a été approuvé par les pays de la CND, mais dont le contenu n’a pas été mis en œuvre. En atteignant certains des objectifs de leur stratégie sur le VIH en 2015, les Nations Unies ont reconnu que, en 2013, le nombre de nouvelles contaminations par le VIH parmi les injecteurs de drogues n’a baissé que de 10 %, loin donc de l’objectif des 50 % prévus (ONUSIDA, 2014). Concernant le VIH, deux déclarations politiques sont en conflit : l’une qui vise à donner aux usagers de drogues les moyens de protéger leur santé et, par conséquent, celle de toute la population, et l’autre qui a pour objectif de les criminaliser et de les incarcérer.

Conclusion


Les modèles de contrôle des substances psychoactives et les mesures d’accès aux médicaments essentiels sous contrôle n’ont pas donné les résultats escomptés (Reuter, 2009 ; Greenfield, Paoli, 2012), à savoir la réduction significative ou l’élimination des drogues dans le monde ou, du moins, de leur usage récréatif. De plus, les politiques antidrogues actuelles, basées sur les lois internationales de contrôle des drogues, rentrent en conflit avec le contenu d’autres lois internationales relatives aux droits humains ou conçues en riposte à l’épidémie du sida. Le contrôle des drogues n’est pas équilibré. Il ne prend pas en compte la nécessité de mettre en œuvre des mesures de santé publique afin d’atteindre les objectifs de protection de la santé physique et mentale de tous, comme l’impliquent les préambules des conventions sur les stupéfiants et sur les substances psychotropes de 1961 et de 1971.

Les politiques de contrôle des drogues ne différencient pas non plus le syndrome de dépendance du syndrome de sevrage, ce qui conduit à des politiques qui restreignent l’accès et la disponibilité des médicaments essentiels sous contrôle, nécessaires pour le traitement de la douleur et pour les soins palliatifs. En outre, la confusion dans certaines lois nationales qui traitent les usagers de drogues de « malades » amène à ne pas distinguer l’usage problématique et la dépendance qui requièrent des traitements et des soins, et l’usage récréatif occasionnel qui ne produit pas d’effets néfastes sur la santé.

Aussi, la distribution des ressources allouées au contrôle des drogues n’est pas équilibrée : elles permettent le financement des actions des forces de l’ordre contre les stupéfiants, mais ne consacrent que peu de moyens aux mesures de santé publique.

Face à cette situation, plusieurs pays ont appelé à la tenue d’une troisième SEAGNU sur les drogues en 2016, afin de sortir le débat de la CND et de l’élever au niveau politique de l’Assemblée générale (Nations Unies, 2012). La SEAGNU permet aussi d’impliquer d’autres agences des Nations Unies dans le débat et, ainsi, d’approcher les drogues de manière horizontale pour réaliser le bilan des politiques de santé, de développement, d’éducation, d’éradication de la pauvreté, des droits des femmes et de l’environnement. La SEAGNU offrira également une occasion de changer les priorités en matière de drogues et de se focaliser sur la réduction des risques liés aux substances, à leurs modes d’usage, mais aussi à leur contrôle. Qui plus est, la SEAGNU aura lieu en avril 2016, quelques mois après l’adoption des Objectifs du développement durable (ODD), en septembre 2015, qui établissent le cadre international dans lequel doivent s’intégrer toutes les politiques publiques. Il s’agira, comme l’a précisé le Secrétaire général des Nations Unies, de chercher à établir des politiques basées sur la durabilité, mais aussi sur l’inclusion, qui ne « laissent personne sur le bord de la route » (Nations Unies, 2014).

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Référence électronique : 
Khalid Tinasti, « L’impact négligé des politiques antidrogues. Réflexions sur ses conséquences en matière de santé publique », Émulations, en ligne. Mise en ligne le 15 février 2016. URL : http://www.revue-emulations.net/enligne/politiques-drogues-sante-tinasti



















































[1] L’approche de la réduction des risques, entre autres adoptée par les pays d’Europe de l’Ouest et l’Australie, englobe les stratégies visant à réduire les conséquences négatives de l’abus des drogues plutôt qu’à en éliminer l’usage. La réduction des risques se base sur plusieurs approches pour réduire le risque d’infections, de surdoses ou d’autres conséquences négatives liées à l’abus des drogues. Ces approches peuvent être médicales ou sociales et incluent notamment les programmes d’échange de seringues (PES), le traitement de substitution aux opiacés (TSO) ou l’aide au logement et à la réintégration sociale des usagers dépendants (INSERM, 2010).


























































[2] L’OMS produit chaque année une « Liste modèle des médicaments essentiels » (LME) pour aider les autorités nationales à constituer leurs propres listes de médicaments dits essentiels pour le soin des populations. Cette liste contient douze médicaments qui sont sous contrôle international des conventions de drogues, dont la méthadone et la morphine.


















La société à l’épreuve des séries TV. Quels défis et ressources dans les fictions sérielles ?

publié le 3 sept. 2014 à 07:05 par Grégoire Lits   [ mis à jour le·5 sept. 2014 à 01:44 par Émulations Revue ]

Par Antoine Delporte & Lionel Francou
Note de recherche

Étudiants de Master 2
Université catholique de Louvain
Mis en ligne le 2 septembre 2014

Formats disponibles : HTML | PDF.

Résumé/Abstract

Aujourd’hui, les séries TV occupent une place importante dans les loisirs et les imaginaires. Des mutations récentes, tant de forme que de fond, ont permis aux séries américaines, autrefois dénigrées, de gagner en légitimité et de toucher un plus large public. Cet article se propose de les utiliser comme un dispositif d’enquête dans le cadre de la sociologie de l’épreuve de D. Martuccelli. Face aux défis de la société contemporaine, les individus iraient puiser, dans la fiction sérielle, des normes et modèles de référence dont ils peuvent ensuite se servir comme support. Dans ce court article, nous souhaitons partager une série de pistes de réflexion en vue d’une meilleure compréhension de la réalité sociale en nous basant sur l’identification des épreuves structurelles mises en scène dans la fiction télévisuelle et mobilisées par les individus.

Mots clés : épreuve – séries TV – support – représentations

Today, TV series take up a large amount of our time and imagination. Recent mutations of core and form allowed American shows - that were so denigrated before - to gain some legitimacy and to reach a wider public. This article proposes to use them as an investigation system in the framework of the Martuccelli’s hardship (“épreuve”) sociology. Confronted with the contemporary society, the individual draws in the serial fiction the norms and the references he uses as support. In this short article, we wish to share some food for thought in order to better understand the social reality. We will base these ideas on the identification, in serial fictions, of some staged structural hardships and their mobilization by the individuals.

Keywords: hardship – TV-Series – support – representations

 

Nous allons, dans cet article, ouvrir des pistes de réflexion visant à démontrer l’utilité des fictions télévisuelles en tant que moyen d’enquête sociologique permettant de mieux appréhender les phénomènes sociaux[1]. Cette approche prend tout son sens dans le contexte français où un public large et familial regarde avec assiduité les séries TV américaines. Le fil que nous allons suivre tout au long de cet article renvoie à l’idée que les séries TV pourraient servir de « réservoir de références » (Maigret, Soulez, 2007) aux individus dans leur appréhension des situations vécues. Elles pourraient dès lors leur permettre de se positionner par rapport aux épreuves structurantes de leur existence (Martuccelli, 2010). Nous allons mettre en avant l’intérêt du concept d’épreuve dans une démarche visant à mieux saisir la réalité sociale, à travers les représentations qu’en donnent les séries TV. Par la suite, cette proposition d’analyse gagnerait à être opérationnalisée à travers une étude de la réception et du contenu d’une série. Cependant, la nature de cet article ne s’y prête pas puisque c’est le lieu d’un premier balisage théorique sur cette question. Le temps passé par l’individu moyen devant la télévision[2] peut le rendre perméable aux représentations qu’elle diffuse (Belletante, 2011) et influencer « la vie collective et les formes ordinaires de l’interaction sociale » (Meyer, 2012 : 11). Les séries TV, qui mettent en scène « l’imaginaire historique d’une époque » (Buxton, 2010), ont conquis leurs lettres de noblesse et passionnent désormais une part importante de la population (Glevarec, 2012). Ce changement de statut de la série TV et de sa perception par le plus grand nombre favorise l’appropriation des discours et images qu’elle véhicule. Ces contenus ne sont pas neutres, ils transmettent une « image-monde » (Soulages, 2007), des représentations situées qui influencent nos perceptions[3] et « entrent profondément en résonance avec les attentes et les interrogations » du public (Wolff, 2007 : 62).

Depuis une vingtaine d’années, le récit sériel a connu de profondes mutations notamment caractérisées par la place croissante accordée à la mise en scène d’une certaine « authenticité » (Sepulchre, 2007). Ainsi, ce récit est désormais construit autour d’un héros collectif, d’une multitude de personnages aux dimensions humaines, imparfaits, tâtonnants, jonglant entre problèmes intimes et relationnels ; ce qui permet à tout un chacun de s’y retrouver (Jost, 2011). Néanmoins, la série TV reste une « marchandise culturelle » (Buxton, 2010) structurée autour d’une course à l’audience qui influence le rythme du récit, le format, les thèmes, etc. Le succès mondial des séries TV américaines s’explique en partie par la pluralité d’interprétations possibles de thèmes universels, en fonction des contextes socioculturels de réception (Wolff, 2007 ; Miller, 2010)[4]. Elles renvoient au vécu de leurs spectateurs, notamment en établissant un lien avec leur quotidien (Maigret, Soulez, 2007). Les séries télévisées font l’objet de pratiques de visionnage fragmentées rendues possibles par la multiplication des offres technologiques[5]. L’individu peut désormais aménager ses pratiques selon le contexte, ses humeurs, ses envies, ses disponibilités, et choisir de regarder des séries aussi bien seul qu’en couple, avec des amis, en famille, etc. (Glevarec, 2012). On est loin dès lors de l’époque, encore assez récente, où le programme et l’horaire fixés par les chaînes de télévision influençaient la forme prise par les soirées familiales.

Cet engouement pour les séries TV et l’attachement à cette forme narrative s’explique aussi par sa division en épisodes (Vérat, 2007) ponctués de « petites fins, provisoires, qui clôturent des fragments de vie » tout en postposant, parfois à jamais, la conclusion finale (Mottet, 2007). Chaque série crée ainsi un univers permanent, caractérisé par « le retour du même » (Sepulchre, 2007), des intrigues et personnages qui nous accompagnent sur le long terme. Cela permet aux spectateurs de s’y immerger et d’observer une certaine ressemblance entre la réalité sociale vécue et celle ainsi figurée (Esquenazi, 2009). La narration est structurée par une temporalité nouvelle qui marque les représentations des individus en les imprégnant d’un modèle d’existence articulé autour d’une succession de difficultés. Cette tendance est renforcée par la mise en scène des pensées intimes des personnages à travers des « voix over » qui permettraient de faire « le pont entre la singularité d’un personnage et la diversité des téléspectateurs » (Jost, 2011 : 38). Si certaines voix donnent des clés d’accès à leur intimité, d’autres connectent entre eux les personnages et les intrigues multiples qui s’enchevêtrent au sein de ce monde fictif. Ces « voix narratrices à portée généralisante » rendraient dès lors possible une prise de recul, ce qui réunifierait un récit fragmenté (Pourtier-Tillinac, 2011). Cette importance accordée à une montée en généralité peut être liée à un besoin partagé par les individus de pouvoir se rapporter à une expérience commune lorsqu’ils affrontent les affres de la singularité.

1.        Une nouvelle narrativité marquée par l’épreuve

Notre proposition visant à permettre une meilleure compréhension de la société au travers de l’étude des séries télévisées s’appuie sur les travaux de D. Martuccelli (2006) et, plus précisément, sur sa conception bidimensionnelle de l’épreuve. Ce concept offre une voie d’accès transversale à la réalité sociale puisqu’il permet d’approcher à la fois la dynamique structurelle qui anime une société donnée (en France, par exemple, l’enjeu de l’école) et les parcours individuels. Si chaque société est structurée par des épreuves qui lui sont propres, tout individu doit faire face, dans son quotidien, à une succession de défis qu’il lui faut relever ou, à tout le moins, par rapport auxquels il doit se positionner. Ainsi, les individus cheminent tout au long de leur vie en appréhendant ces épreuves de différentes natures qui constituent autant d’étapes où les succès alternent avec les échecs. Ces épreuves ne font sens pour les individus que dans le rapport singulier qu’ils y entretiennent, qu’ils arrivent à les dépasser ou non. Il ne faut pas considérer l’épreuve comme un « conditionnement » mais bien comme une potentialité d’action, à moins que ce ne soit de réaction, face à un défi à relever. Ainsi, « les épreuves sont donc des défis historiques, socialement produits, inégalement distribués, que les individus sont contraints d’affronter » (Martuccelli, Lits, 2009 : 4). Autrement dit, dans une démarche plus axée sur l’opérationnalisation, quatre caractéristiques majeures de l’épreuve peuvent être mises en évidence. C’est ce qu’explique D. Martuccelli en ces mots :

"D’abord, elles sont inséparables d’un récit particulier – celui de la mise à l’épreuve justement – qui est susceptible d’accorder un espace important, et inédit, à l’individu dans la tradition sociologique. Ensuite, toute épreuve apparaît comme un examen, un test (souvent non formalisé) adressé à chacun d’entre nous et au travers duquel s’effectue une sélection sociale. En troisième lieu, le propre de chaque épreuve est de défier notre résistance et nos capacités à nous en acquitter – elle engage ainsi une conception particulière de l’acteur. Enfin, les épreuves désignent de grands enjeux sociaux auxquels sont soumis de manière contrainte les individus – et qui sont donc variables en fonction des sociétés et des périodes historiques." (Martuccelli, Lits, 2009 : 4)

Notons que l'épreuve peut également être considérée comme une notion narrative, racontant une histoire, dont le schéma directeur a évolué au fil du temps conjointement aux mutations sociales. Ainsi, le type de narrativité a évolué : le schéma classique n’est plus d’actualité dans les sociétés contemporaines, il ne permet pas de traiter l’enjeu de l’épreuve. Auparavant, ce schéma débutait par une phase cruciale de formation conduisant à un affrontement qui débouchait, nécessairement, sur un dénouement, élément-charnière de l’histoire[6]. Désormais, l’épreuve se situe au niveau de la formation en elle-même. La scène finale, le dénouement, n’arrivant jamais, le moment d’affrontement où se cantonnait l’épreuve n’existe plus. Les défis qui parsèment nos existences individuelles ne sont plus marqués par un caractère exceptionnel mais, au contraire, se déroulent dans les situations les plus banales : rares sont ceux qui ont échappé simultanément à tous ces défis ordinaires que sont l’école, le travail, la famille, etc. De plus, il s’agit à chaque fois de redécouvrir comment dépasser l’épreuve, comment remporter le défi ; ainsi que de réapprendre à y faire face.

Finalement, comme le dit D. Martuccelli (2012), l’épreuve « c'est des coups d'épée permanents dans l'eau ». Cette conception de l’épreuve implique une figure de l’acteur sensible, contraint et vulnérable, voire anxieux. Les séries TV font écho à cette configuration de la société en présentant aux individus une histoire jalonnée par une succession d’obstacles et de défis relevés par les personnages (Belletante, 2011). Cette trame narrative influence les perceptions et est renforcée par le découpage des séries en épisodes caractérisés par une « absence de téléologie » (Glevarec, 2012 : 88). À cela s’ajoute le fait que le processus de fabrication du récit, du scénario, de ces séries, est caractérisé par sa division ; celui-ci étant écrit de semaine en semaine, dès l’instant où le pilote est accepté, jusqu’à l’arrêt, parfois brutal, de la série, pouvant laisser celle-ci inachevée. Tout ceci tendrait à induire, dans les représentations, l’idée que l’existence individuelle et sociale est façonnée par une succession de défis et d’obstacles.

2.        La série TV, support pour l’existence ?

Ces défis nécessitent que l’individu contemporain se rapporte au monde en l’expérimentant tant par lui-même qu’au travers de nombreux médias. Par exemple, d’après M. Meyer (2012), la majorité des individus n’a que rarement eu affaire à des policiers et se les représente donc à partir des médias. Les effets des messages médiatiques peuvent être accrus par l’identification, ce processus qui consiste à idéaliser un personnage et à le prendre pour modèle ; mais nous souhaitons dépasser cette perspective psychologisante. En effet, les séries télévisées peuvent jouer un rôle de « réservoir de références », dans lequel les individus sont libres d’aller piocher des informations pouvant leur indiquer comment se comporter, réagir, interagir, etc. (Jost, 2011), allant même, dans certains cas, jusqu’à susciter un processus de socialisation. Pour s’assurer de la fidélité du téléspectateur, les rebondissements se succèdent, ce qui conduit les personnages à « vivre en accéléré » les défis rencontrés ordinairement par les individus. Ces derniers y trouvent un stock de réactions mobilisables pour répondre à un défi donné. Ces ensembles de réponses potentielles finissent par former différents « modèles de comportements » susceptibles d’influencer, consciemment ou non, les pratiques des individus (Belletante, 2011). Selon E. Belin (1997), les séries offrent également un accès simplifié aux normes qui y sont clarifiées et exposées de telle sorte qu’elles apportent aux individus des compétences mobilisables dans leur vie. Les séries télévisées fournissent ainsi une large gamme de modèles utilisables dans les relations sociales et permettant de donner du sens à son existence : les individus y étant plus ou moins sensibles selon l’assiduité de leur exposition, l’intérêt porté à l’histoire, le contexte d’écoute, etc.

Face aux difficultés qui parsèment l’existence de l’individu et aux angoisses qui agitent son quotidien, les séries TV pourraient jouer un rôle similaire à celui rempli par le conte chez les enfants (Martuccelli, 2012). Celui-ci, lorsqu’il aborde des thèmes transversaux, tels que la séparation, se pose en intermédiaire auprès des enfants qui, à travers lui, possèdent désormais une entrée leur permettant d’appréhender plus aisément ces épreuves. À défaut de mettre ces thèmes explicitement en scène, la série TV, comme le conte, les évoque et y renvoie. En ce sens, elle constitue un « support narratif qui agit comme un filtre, collectivement partagé, par lequel il est possible de représenter ces angoisses [existentielles] » (Julier-Costes, 2011 : 161). C’est, par exemple, le cas des telenovelas caractérisées par leur ouverture culturelle et sociale qui a facilité leur large exportation si bien qu’elles servent désormais de « support identitaire », y compris auprès de catégories de populations qui n’étaient pas ciblées par les producteurs (Maigret, Soulez, 2007). Selon D. Martuccelli (2010), l’individu ne saurait se tenir face au monde, affronter le quotidien et ses angoisses, s’il ne pouvait s’appuyer sur de tels supports. Les séries TV en sont une des formes étant donné qu’elles exercent une action indirecte de soutien existentiel sur les individus lorsqu’ils y perçoivent des éléments de réponse à leurs questionnements et doutes. En effet, il ne faut pas perdre de vue que chaque téléspectateur est susceptible de se prendre au jeu à des degrés divers ou a contrario de résister aux messages médiatiques qui lui sont adressés. Il n’existe donc pas une figure unique du téléspectateur interprétant la fiction de façon univoque[7].

3.        Et après ? Pistes pour une opérationnalisation

En guise de conclusion, temporaire, il est intéressant de réfléchir aux modalités d’opérationnalisation de notre proposition d’étude des épreuves rencontrées par les personnages des séries TV et de leur influence auprès des spectateurs appartenant à une communauté de valeurs donnée. La série TV, comme le roman (Barrère, Martuccelli, 2009)[8], peut servir de laboratoire pour approcher autrement la réalité sociale et ses représentations, sans pour autant considérer que la fiction serait le reflet de la réalité sociale. On pourrait la considérer comme une sorte de boîte à outils dans laquelle les individus vont piocher en fonction de leurs besoins. Celle-ci nous donnerait également un accès privilégié pour saisir leurs représentations et les mécanismes d’action qui leur sont propres, ainsi que l’influence exercée sur eux par la fiction. Cependant, avant d’évaluer l’impact d’une série TV sur ses spectateurs, il est nécessaire de vérifier que celle-ci met bien en scène des épreuves. Pour ce faire, il faudra chercher à identifier, pour une série donnée, l’ensemble des épreuves structurelles communes que les personnages sont amenés à affronter dans leur singularité, ainsi que leurs perceptions et actions qui en résultent. Il faudra ainsi porter une attention particulière à certaines épreuves qui ont une visibilité importante dans un grand nombre de séries télévisées. On pense entre autres aux questionnements et aux difficultés relationnelles (amour, amitié, famille, etc.), matérielles (emploi, logement, endettement, etc.), existentielles (sens de la vie, maladie, mort, etc.). Chaque personnage est touché par plusieurs épreuves et réagit de façon singulière selon son caractère. Ce phénomène commun à la trame narrative des séries télévisées se trouve de façon encore plus prononcée dans les séries qui nous introduisent à une multitude de personnages.

Mais il reste à vérifier ces intuitions, ce qui nécessite de baliser l’opérationnalisation d’une telle sociologie de l’épreuve. On pourrait subdiviser celle-ci en deux grandes étapes. Tout d’abord, une analyse de contenu détaillée de chaque épisode visant à identifier les épreuves structurelles communes que tous les personnages doivent affronter dans leur singularité. Puis, une analyse du phénomène de réception dont les contours restent à définir mais qui interrogerait l’impact d’une série télévisée donnée sur les représentations des spectateurs : opinion sur la série, sur sa vraisemblance, sur les problèmes rencontrés par les personnages, sur le parallèle qu’ils peuvent faire entre leurs situations et celles mises en scène dans la série, la façon dont ils mobilisent ou non des éléments de la trame narrative pour répondre à leurs propres épreuves, etc. Au vu de l’audience croissante des séries télévisées et des comportements addictifs (Glevarec, 2012) qui s’y attachent, elles constituent, selon nous, un objet de recherche qui donnerait un accès privilégié aux représentations des individus et aux normes de comportement auxquelles ils adhèrent, mais également à la trame à partir de laquelle ils justifient leurs actions et se représentent la réalité sociale, les relations interpersonnelles et le sens de leur propre existence.

Bibliographie

Barrère A., Martuccelli D. (2009), Le roman comme laboratoire. De la connaissance littéraire à l’imagination sociologique, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion.

Belin E. (1997), « Phénomènes de normativité dans l’expérience télévisuelle », Working papers du GReMS, mars 1997 [en ligne] http://sites.uclouvain.be/grems/pdf/wpapers/belin_normeetmedias.pdf (consulté le 24.02.2013).

Belletante J. (2011), Séries et politique. Quand la fiction contribue à l’opinion, Paris, L’Harmattan.

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[1] Pour aller plus loin, voir Sepulchre (2011) qui offre des clés pour une compréhension générale des séries télévisées.

[2] 85 % des européens regardent (presque) tous les jours la télévision (TNS opinion et social, 2011).

[3] Voir notamment le travail de Sepulchre (2007) où elle explique que les reconstitutions du passé influencent notre perception de l’histoire.

[4] Comme le montre H. Glevarec (2012 : 69), l’étude des séries TV américaines possède une forte pertinence car les Français « partagent avec les Américains un certain espace du contexte socioculturel des États-Unis et du monde ». Leur analyse permet donc d’appréhender un certain nombre de thématiques et de représentations abordées.

[5] On pense au PPV (Pay-Per-View) et à la VOD (Video on Demand) qui modifient l’offre télévisuelle, ainsi qu’au streaming et aux téléchargements (légaux ou non) sur Internet.

[6] Dont l’exemple emblématique est celui du dragon que le héros se doit de défaire pour sauver la princesse et rétablir l’ordre.

[7] Ainsi, dans son analyse de l’influence des séries TV sur l’opinion politique des individus, J. Belletante (2011) répartit les téléspectateurs en quatre types : le téléspectateur à divertir, le téléspectateur exigeant (distant ou participatif), le téléspectateur blasé et, enfin, le téléspectateur sans télévision.

[8] D’après H. Glevarec (2012 : 61), il faut réévaluer les séries à la hausse puisque leurs amateurs y accordent une « valeur identique à [celle d’] un roman et y attribuent une importante similarité (structure en chapitres, qualités narratives et analytiques, temporalité longue »).





Référence électronique : 
Antoine Delporte & Lionel Francou «La société à l’épreuve des séries TV», Émulations, en ligne. (mise en ligne 2 septembre  2014). URL :
http://www.revue-emulations.net/enligne/Francou-Delporte 


À la recherche de la désincarnation : le cas de Second Life / In Search of Disembodiment: the Case of Second Life

publié le 13 déc. 2013 à 06:19 par Émulations Revue   [ mis à jour : 13 déc. 2013 à 06:36 ]

Par Martin ROBERT
Assistant de recherche au Centre d'histoire des régulations sociales
Université de Québec à Montréal
Mis en ligne le 12 décembre 2013

Formats disponibles : HTML | PDF.

Abstract/Résumé


[Fr] Dans une perspective qui vise à interroger le rapport contemporain au corps et à soi, nous proposons dans cet article une brève analyse critique du métavers Second Life (SL). Analyse, d’abord, par la mise en lumière de la conception du corps au fondement du discours publicitaire de SL et critique, ensuite, montrant le caractère illusoire de ce discours et ce qu’il traduit néanmoins quant à la manière dont les individus qui l’adoptent aujourd’hui se rapportent à la condition humaine.

Mots-clés : Second Life, désincarnation, subjectivité, métavers, avatar.

[En] In a broader perspective which aims to question the contemporary relation to body and self, we propose in this article a brief critical analysis of the metaverse Second Life (SL). An analysis, first, by which we highlight the notion of body at the basis of SL’s advertising discourse and a critique, then, showing the illusory nature of that discourse and what it nonetheless reflects regarding the way people who adopt it today relate to human condition.

Keywords: Second Life, disembodiment, subjectivity, metaverse, avatar.

Introduction

Second Life (SL) est une interface en ligne gratuite, en activité permanente, à ranger dans la catégorie des univers virtuels persistants massivement multijoueurs (métavers). Depuis sa création en 2003 par l’américain Philip Rosedale et sa compagnie Linden Lab, ce monde virtuel a pris une remarquable ampleur : en 2007, près de 3 millions d’internautes y possédaient un avatar (Lipovetsky et Serroy, 2007), figure anthropomorphe leur servant de corps dans SL. D’ailleurs, l’avatar de Barack Obama y faisait campagne en 2008, tout comme l’avaient fait les trois principaux partis de la présidentielle française de 2007 (le quartier général du Front National dans SL avait d’ailleurs été détruit cette année-là par une émeute le visant). En 2009, des manifestants israéliens et palestiniens s’y sont affrontés au cours d’une manifestation, tandis qu’en 2011, en solidarité avec le mouvement Occupy Wall Street s’y est formé un groupe Occupy Second Life. Mentionnons du reste que la faculté de droit de Harvard, l’université d’Ohio et les ambassades de Suède ou d’Estonie y ont pignon sur rue (Verreault, 2008). Entre autres. Et tout cela virtuellement, il va sans dire.

Cela dit, deux traits propres à SL en font un cas particulièrement intéressant pour qui s’intéresse aux transformations contemporaines du rapport à la subjectivité et au corps. Premièrement, à la différence de tous les autres jeux de rôle en ligne, il n’existe dans SL aucun objectif prédéfini, aucune quête à accomplir, pas plus qu’on n’y trouve d’ennemi particulier à combattre. Deuxièmement, presque tout ce qu’on trouve dans SL a été créé par les utilisateurs eux-mêmes s’aidant d’une interface de design virtuel incluse dans le logiciel. De fait, si l’on en croit ses promoteurs (Rosedale 2009a & 2009b) et son slogan corporatif « Your World. Your Imagination », SL offre l’occasion de refonder sa propre subjectivité dans le virtuel, de se créer véritablement une seconde vie, comme l’annonce son nom, au gré de sa volonté et de son imagination. C’est ce qu’explique son fondateur, Philip Rosedale (ma traduction):

[...] if you went into space you’d be able to begin again. In some sense, you would become someone else in that journey [...] there’s this tangible sense that if you travel far enough [...] it’s going to be so different that what we see here on earth that anything is going to be possible. So that’s kind of the idea – we as humans crave the idea of creating a new identity and going into a place where anything is possible. And I think that if you really sit and think about it, virtual worlds, and where we’re going with more and more computing technology, represent essentially the likely, really tactically possible version of space exploration. (Rosedale, 2008).

Au-delà d’un simple divertissement sans prétention, SL porte donc une conception bien précise du corps et de l’expérience humaine incarnée que ce bref article, dans une perspective qui vise plus généralement à interroger le rapport contemporain au corps et à soi, aura pour but d’analyser et de critiquer. Analyser, d’abord, par la mise en lumière de la conception du corps au fondement du discours publicitaire de SL. Critiquer, ensuite, en montrant le caractère illusoire de ce discours et ce qu’il traduit néanmoins quant à la manière dont les individus qui l’adoptent aujourd’hui se rapportent à la condition humaine.

L’avatar


On peut lire sur le site internet de SL cette description évocatrice de l’avatar : « an avatar is a digital persona that you can create and customize. It's you — only in 3D. You can create an avatar that resembles your real life or create an alternate identity. The only limit is your imagination. Who do you want to be? » Les promoteurs de SL invitent ainsi leurs clients potentiels à être eux-mêmes, tout en les invitant paradoxalement à se transformer par la création d’un double virtuel, l’avatar. Cela suppose que l’utilisateur soit encouragé, le temps d’une connexion à SL, à nier son corps physique et sa vie incarnée au profit d’un corps virtuel susceptible d’en combler les défauts ou d’en étendre les possibilités. Autrement dit, ce discours publicitaire de SL s’appuie sur l’idée selon laquelle la subjectivité, pour être instantanément adéquate