Algérie : « Le témoignage est un combat » 
Entretien avec Claude Juin


Par Brieg Capitaine et Claude Juin
Mis en ligne intégrale : le 2 août 2013 

Formats disponibles : HTML | PDF

Résumé/Abstract


[Fr] Claude Juin a été un de ces jeunes appelés du contingent entre 1958 et 1960 affecté au « maintien de l’ordre » en Algérie. Au retour de ce qui ne fut pas que de simples « évènements », mais une guerre pendant laquelle une part non négligeable de ces jeunes gens basculèrent dans la violence et la cruauté, il s’engage pour la paix en Algérie et publie Le gâchis à partir de notes prises à chaud pendant sa mobilisation. L’ouvrage fut distribué « sous le manteau » et interdit de réédition. L’écriture et le témoignage furent pour Claude Juin un combat contre le mensonge d’État et pour faire vivre la démocratie dans ce qu’elle a de plus essentiel : la liberté d’expression. À la fois témoin, acteur et chercheur, Claude Juin fidèle à la démarche de son livre mais aussi de sa dernière parution  rend compte dans cet entretien de ses propres recherches, mais livre également son expérience de soldat et d’ancien combattant engagé pour l’indépendance de l’Algérie. Docteur en sociologie de l’EHESS, il s’intéresse plus particulièrement aujourd’hui à comprendre le silence des anciens tortionnaires. Nous publions ici des extraits d’un entretien mené à l’occasion de la sortie de son dernier livre.

Mots-clefs : Algérie ; Cruauté ; Racisme ; Témoignage ; Mouvements sociaux ; Anciens combattants.

[En] Claude Juin was one of these young conscripts who between 1958 and 1960 were assigned to “enforce the order” in Algeria. At his return in France after what were not simple “events”, but a war in which a significant proportion of these young people committed cruel and violent acts, he campaigned for peace in Algeria and published Le gâchis, a book constructed from notes taken during the war. The volume was distributed “under the cloak” and was subsequently prohibited. Writing and providing testimony were to Claude Juin a fight against State’s lies and an attempt to sustain democracy’s most essential principle: freedom of expression. All at once witness, actor and researcher, he has remained faithful to the approach of his book and in the present interview he reports on his own research and delivers his experience of soldier and veteran committed to the independence of Algeria. PhD in sociology at the EHESS, he focuses his current research on the silence of former torturers. We publish here excerpts from an interview conducted on the occasion of the release of his most recent book.

Keywords: Algeria ; Inhumanity ; Racism ; Testimony ; Social Movements ; Veterans.

Interview


Brieg Capitaine : Votre livre donne une place importante au témoignage, que ce soit celui d’anciens du djebel ou le vôtre. Le témoignage peut-il être une forme de lutte contre la violence pour remettre l’humain par sa parole au centre de la vie sociale ?

Claude Juin : Je retiens votre expression, le témoignage est une lutte. C’est en fait un combat. C’était pour moi personnellement un combat pour la vérité c’est vrai, mais je savais très bien que c’était un combat aussi contre les forces politiques qui représentaient l’État et le mensonge. Il y a eu un mensonge d’État et il y a toujours un mensonge d’État. Le non-dit est un mensonge qui d’ailleurs persiste encore. Quel est donc ce mensonge ? Les anciens avec qui j’ai eu des entretiens ont le sentiment très fort d’avoir été trompés. D’avoir été trompé d’une part par rapport à la formation qu’ils avaient eue à l’école ou pendant leur jeunesse. À savoir que nous sommes un peuple fort qui a un grand empire, mais ce n’est pas n’importe quel empire, c’est l’empire de la Révolution française. C’est la patrie des droits de l’homme repris dans chacune de nos constitutions. C’était un legs de jeunesse ou d’adolescence très fort. Nous étions du côté de ceux qui avaient battu le nazisme. Nous étions de jeunes adolescents qui étaient du côté du Bien, qui faisaient le bien. L’empire était la manifestation du côté universel des droits de l’homme. Donc nous voilà en Algérie avec cette notion d’une civilisation supérieure à une autre civilisation. Jules Ferry le dit et le répète à l’Assemblée nationale : « On doit éduquer dans le bon sens la race inférieure. C’est notre devoir. » En arrivant en Algérie, en guise de devoir, on a fait le contraire. On découvre en effet d’une part une domination des colons qui ne s’en cachent pas par leur vocabulaire, par leur démonstration de force, par leurs grosses propriétés. En face d’eux, on a les dominés, dans leurs petits gourbis, avec leur petit lopin de terre qu’on a bien voulu leur laisser. La journée, ils sont au service des colons, des gros propriétaires. On a des instituteurs, des institutrices, mais il y a peu de musulmans. Les enfants, un jour ils sont là et le lendemain ils sont absents parce qu’il faut aider les parents dans les champs. On découvre tout le contraire de ce qui nous a été dit ! Ça, c’est le premier mensonge. Le deuxième mensonge, c’est celui du discours politique. On nous dit la France a quatre départements en Algérie, hérités de la fin du XIXe siècle. Mais il y a là-bas quelques terroristes qui sèment la panique, qui veulent tout casser, qui font des attentats donc vous allez pacifier. On s’est rendu compte qu’en face de soi on avait des gens qui étaient armés et qu’ils nous menaient la vie dure. Ce n’était pas juste une pacification, c’était une vraie guerre. S’il s’agissait d’aider quelques gendarmes, le gouvernement n’aurait pas mis 400.000 jeunes stationnés là-bas pendant des années. On nous a trompés. On ne va pas là-bas pour protéger la population, mais on protège surtout les grosses propriétés des colons, leur grosse machinerie. On découvre tout ça aussi. La plupart des jeunes soldats venaient de la petite paysannerie. Ils avaient des petits tracteurs, mais c’était peu développé. Là-bas, on découvre des moissonneuses-batteuses. Nous avons été trompés par le pouvoir politique qui répétait sans cesse que la colonisation c’était quelque chose de bien parce qu’on soignait les gens, parce qu’on les éduquait parce qu’on était une race supérieure.

Brieg Capitaine : Ce racisme classique qui structure l’idéologie coloniale française de l’époque a-t-il un effet sur la violence dont font preuve soudainement certains soldats ?

Claude Juin : Comme on va là-bas avec l’idée, la plupart d’entre nous, que les autres c’est une race inférieure et on les a bien vus pour ceux qui étaient dans les villes. Ils ramassent les poubelles, ils défoncent les routes, ils vivent dans des gourbis, etc. « C’est vrai » se disent la plupart des jeunes. « Ce sont des gens qui ne sont pas de la même race que nous. On est quand même supérieurs. Comme ils sont inférieurs et qu’on est supérieurs, ils doivent aussi nous obéir et comme ils ont des armes et qu’ils veulent nous tirer dessus, alors là tout un chacun devient suspect. Comme ils sont inférieurs, ils ne sentent pas la douleur comme nous, donc on peut les torturer, ils ne ressentent pas le mal. Même s’ils le ressentent, c’est bien fait pour eux, ils n’ont qu’à pas se soulever ». Il y avait une double perception du soldat en Algérie. La majorité des jeunes disait : « Ils nous emmerdent tous que ce soit les bougnouls ou les colons. C’est à cause de ces gens-là qu’on est là ». Par rapport au comportement de mes copains de l’époque, il y a un double sentiment qui apparaît dans mes recherches. D’une part, on a le sentiment que le colon c’est un homme supérieur. Avec sa grosse machinerie, il a des champs immenses. C’est un type intelligent, fort. Le petit « bougnoul » avec sa charrue… Nous assistons en effet à la démonstration concrète de la force supérieure. Et puis au fur et à mesure qu’on est là-bas, qu’on se fait tirer dessus, qu’on a des copains qui tombent au combat, ce sentiment s’atténue. On se dit : « Mais quand même s’il n’exploitait pas tous ces gens comme ça peut-être qu’il n’y aurait pas cette guerre ». Il y a donc ce mélange de fascination, mais aussi un questionnement sur leur comportement social et politique, car en fait ils exploitent – celui qui est inférieur, mais quand même c’est pas une raison pour le dominer à ce point-là. Il y a vraiment quelque chose de très confus dans l’analyse de ces deux populations dont on ignore tout en arrivant. Car aucun ne connaissait l’Algérie. Aucun ne connaissait ce qu’était le colon. Aucun ne connaissait ce qu’était l’indigène.

Brieg Capitaine : Ce qui frappe dans votre livre, c’est le désordre qui semble régner dans les campements. L’arbitraire, semble structurer la vie des jeunes du contingent alors que l’on a plutôt une représentation de l’armée comme une institution très ordonnée, stratifiée qui ne supporte pas le désordre. À quoi est dû ce désordre et celui-ci participe-t-il à basculer dans la cruauté ?

Claude Juin : Dans tout cela, il y a des erreurs dans la hiérarchie. Quand on va sur le terrain, qu’on n’a pas assez étudié le terrain et qu’on lance deux patrouilles distinctes qui vont se tirer dessus, ça fait un copain blessé ou mort. Ce n’est pas du cinéma, c’est la réalité. Il y a eu des jeunes du contingent tués par leurs copains. Ils paniquaient parce qu’ils étaient mal renseignés, qu’ils perdaient leur sang-froid, parce qu’il tirait là alors qu’il ne fallait pas tirer. La hiérarchie là-bas, c’est plus la hiérarchie de la caserne (« Je ne veux plus voir qu’une tête ! »). La hiérarchie savait qu’il y avait une limite à donner des ordres à des gars qui n’en peuvent plus d’être là. En effet, le service militaire au départ était de dix-huit mois, mais la veille de leur libération, on leur dit qu’ils vont rester deux mois. La veille des deux mois supplémentaires, on leur dit qu’ils vont rester encore deux mois et la troisième fois on leur dit encore qu’ils vont rester deux mois. « Ça suffit ! Qu’on nous foute la paix ! ». La hiérarchie connaissait le moral des troupes. Tout ça fait que chacun doit s’accommoder de cette situation, à la fois quand on est lieutenant, quand on est capitaine, mais aussi quand on est un jeune du contingent. Il faut sauver sa peau et chaque homme a ses failles. La hiérarchie comptait sur le fait que les jeunes du contingent ne fassent pas trop de conneries ! Ils devaient bien obéir aux ordres, mais les sous-fifres en venaient à avoir une certaine autorité de fait sur leur hiérarchie parce qu’ils savaient que cette hiérarchie avait des failles. C’est vrai ce que vous dîtes, ça peut donner le sentiment qu’il y a un désordre. C’est la loi de cette forme de guerre. Ce n’est pas une guerre bien ordonnée où il y a un ennemi et on lui tire dessus. Où nous sommes là et avançons progressivement pour faire reculer l’ennemi. C’est schématique parce qu’il n’y a pas de guerre véritablement comme ça, mais admettons. Nous sommes au milieu d’une population qu’il faut protéger, mais qu’il faut aussi combattre. C’était la grande ambiguïté de la « pacification ». Le gars à qui on va serrer la main et qu’on protège si ça se trouve la nuit prochaine, il va nous descendre. La nuit, c’est peut-être un maquisard ou s’il ne l’est pas il planque peut-être des maquisards, ou les fusils des maquisards. C’est à la fois un type qu’on doit protéger et à la fois un type dont on doit se méfier. Donc, tout le monde est suspect. À partir du moment où tu as dix-sept ans, tu es suspect.

Brieg Capitaine : Que s’est-il passé au moment du retour à la vie civile ?

Claude Juin : Personnellement, à mon retour ça a été un combat, car une fois que j’ai compris tout ça, je me suis lancé dans le combat politique pour la paix. Le premier combat à mon retour c’est surtout pour la paix. Il faut arrêter ces combats. Il faut arrêter de tuer des jeunes de vingt ans. Très vite quand j’ai écrit mon livre et en discutant avec les gens, je me suis dit : « Il faut l’indépendance ». Il n’y avait pas de négociations possibles en 1958. Nous aurons la paix uniquement si l’Algérie devient indépendante. J’en prends conscience quelques mois après mon retour. Je me suis donc lancé dans le combat d’écriture. J’ai voulu témoigner contre cette politique qui était une politique sans espoir. J’ai pris conscience des soutiens de plus en plus forts du FLN et de l’ALN aux Nations Unies en 1959-1960. Mais en 1958, nous nous battions surtout pour le maintien la démocratie en France, la République. Avec le coup d’Alger, nous avions confiance en De Gaulle, mais pas trop. On se disait qu’il allait être prisonnier des fascistes. C’était un militaire à deux étoiles. Il est en train de donner des leçons à des généraux qui ont quatre étoiles. Il va se faire coincer. Il faut donc le combattre pour qu’il y ait des forces politiques populaires qui émergent. Ça a été ça notre engagement.

Brieg Capitaine : Ce qui est frappant à l’époque c’est la place du témoignage dans ces mouvements. Ce fut très répandu à l’époque.

Claude Juin : On a appris ça aussi des gens qui sortaient des camps de la mort. La parole libère de grandes souffrances collectives. L’Algérie c’était aussi une parole cachée collective et ça l’est encore. Je crois qu’on a hérité de ça. Ce sont les témoignages, les films qui nous ont appris les atrocités du nazisme et qui ont mis les droits de l’homme au centre de la démocratie. Ceux qui sortaient des camps de la mort nous ont donné l’exemple. On a la parole parce qu’on est en démocratie. C’est ça aussi qu’on attendait. Quand on voyait régulièrement qu’il y avait des livres qui étaient interdits, qu’il y avait des journaux qui étaient censurés, on se posait de sérieuses questions. La parole est saccagée, est interdite. S’il y a des choses qu’on ne peut pas dire, raison de plus pour le dire. C’est vrai ce que vous dites, c’est une question que je soulevais avec Michel Wieviorka, la démocratie est d’une grande fragilité et notre génération l’a drôlement vécue cette fragilité : Pétain en 1940 et ensuite après avec 1958 et 1961 où on a été à deux doigts du basculement dans un régime fasciste. Entre les deux, on essaye au niveau de l’État de faire le calme : faisons le boulot en Algérie, maîtrisons ces terroristes, mais ne faisons pas trop de vagues sur certaines choses qui peuvent se passer au niveau de l’armée.

Brieg Capitaine : Au retour de la guerre, vous dites que les jeunes et les adultes se sont retrouvés. Quelle était la place des jeunes qui revenaient de la guerre, qui portaient ses témoignages à l’intérieur de ces mouvements très structurés, très politisés ?

Claude Juin : Au sein du GEROJEP qui a commencé à militer contre la guerre d’Algérie, ça a été très dur. Ça a été des négociations très longues, parce que le mouvement de jeunesse issu de la résistance n’a pas pris la dimension politique de ce qu’était le soulèvement de 1954. Ils étaient ancrés dans l’esprit de l’empire français qui avait battu le nazisme. Selon eux, comme pour beaucoup, les colonies étaient aussi un moyen de répandre le Bien. La dimension politique est venue d’un certain nombre de leurs militants au retour d’Algérie ou même quand ils étaient sur place. Il y a des mouvements qui se sont distingués d’entrée de jeu. Un mouvement qui s’est engagé tôt pour la paix était un mouvement de chrétiens, La Route. C’était à la fois un bulletin, mais aussi une structure des scouts de France. D’entrée de jeu, leurs membres disent : « Ça n’a rien de chrétien que d’aller combattre des gens quand ils veulent leur indépendance. » Ils se sont heurtés néanmoins aux autres dirigeants des mouvements de jeunesse qui ont refusé de se mouiller dans cette affaire-là. Quant au Parti communiste, c’est pareil. Ce sont les militants communistes qui ont dénoncé cette guerre parce que le PC n’a jamais soutenu les insoumis. Il les a soutenus indirectement par un discours politique en leur disant qu’il y a des atrocités qui sont commises en Algérie. Mais il ne faut pas oublier que le Parti communiste était à l’époque nationaliste. L’empire français c’était quand même pas mal. Je vais vite en disant ça. La prise de conscience de ce qu’était la guerre d’Algérie venait de simples militants, même de petits cadres de ces mouvements. Les jeunes qui revenaient d’Algérie, ils réagissaient par leurs tripes. Les communistes, par leurs idéologies, voyaient là-bas qu’en fait la colonisation c’était vraiment l’exploitation. Là, c’est de nouveau un discours politique marxiste, la colonisation c’est l’exploitation de l’homme par l’homme. Ils le crient très fort et sont donc contre. Je suis contre parce que politiquement ce n’est pas dans mon idéologie. Quant aux chrétiens, c’est par rapport à la parole de Jésus : « On ne fait pas de mal à l’autre. On respecte l’autre, etc. » Il y avait cette double réaction. Ils se sont heurté très forts à leur hiérarchie, y compris les jeunes prêtres de l’armée qui ont refusé la torture, contre leur hiérarchie militaire catholique sur place. Au retour, ces prêtres racontent que dans les séminaires il fallait se taire. Ils ne pouvaient pas parler des exactions, des tortures qui étaient pratiquées par l’armée en Algérie. Ça leur était défendu. On leur disait qu’ils mentaient, qu’ils racontaient des histoires. Ils étaient isolés ces jeunes qui voulaient témoigner. Je n’étais dans aucun mouvement politique ou de jeunesse. Mais j’avais beaucoup lu des philosophes, mon éducation, mon frère qui était dans le maquis faisaient que j’étais beaucoup mieux armé que beaucoup d’autres pour ça et que je ne m’en suis pas mal sorti. Mais on le doit à son éducation. On le doit à ses lectures.

Brieg Capitaine : Dans votre livre, à la fin, vous semblez développer l’idée que le bourreau est une victime. C’est une perspective que l’on rencontre rarement dans les travaux consacrés à la guerre d’Algérie.

Claude Juin : C’est aussi une réflexion que me faisait par mail, un journaliste de la revue algérienne Passerelle : « vous semblez dans votre livre excuser les bourreaux ? ». Je lui ai dit qu’en tant que chercheur, je n’avais pas à prendre parti et que je faisais une analyse comportementale de l’individu et que si je parle de la victime et du bourreau c’est que le bourreau reste avant tout un être humain. J’ai eu cette réflexion-là plus tard. Elle s’est mieux construite pendant ma thèse de doctorat lorsque j’ai fait des entretiens avec François Lebigot qui est psychiatre de l’armée. Il avait eu l’occasion de soigner des anciens de la guerre d’Algérie (c’est un travail d’analyse qui n’est pas fini). Je me suis intéressé parce que j’ai entendu très souvent dans des réunions que j’ai pu faire ou des rencontres dans les lycées : « Oui, mais c’est un bourreau. Ce sont des gens à part. » Ce qui revient à dire : « Moi je ne suis pas de cette écœurerie là. » François Lebigot parle lui de la Grande Loi. Cette Grande Loi est celle que chacun de nous a dans son for intérieur et qui lui commande ses comportements d’humain. Car en fait la Loi des droits de l’homme, ce n’est qu’une loi humaine qui a été écrite par les hommes, mais la Grande Loi que chacun porte en soi, c’est celle qui met en relation l’individu avec lui-même et avec les autres. Cette Grande Loi va faire en sorte que quand l’individu va commettre un certain nombre d’actes, il va porter ça en lui et il va en souffrir. Peut-être même qu’il va en être traumatisé. Pendant très longtemps, j’ai cru comprendre effectivement que le bourreau n’avait pas ce comportement d’humain et qu’il se protégeait comme cela parce qu’il avait enfreint la Grande Loi. Il était donc à part de la société, c’est pour ça qu’il était bourreau et qu’en fin de compte il se complaisait dans ce rôle. La torture en Algérie était un crime collectif, mais qui est quand même un crime individuel, car l’exécutant était un individu à chaque fois. Vient alors le problème de la honte de ce que tu fais. Vincent de Gaulejac, qui était sur mon jury au moment de la soutenance, a expliqué que le bourreau tant qu’il n’a pas la honte, il se protège. À partir du moment où il a la honte, ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’il va commencer à considérer que l’Autre est semblable à lui. Et là, il va commencer effectivement à être la victime. La honte va le rendre victime, car il va considérer que l’Autre à qui il a fait du mal est un être humain comme lui. Voilà ce que j’ai voulu dire. Hannah Arendt le dit bien. Elle dit que les juges dans le procès d’Eichmann ont eu tort de suivre le réquisitoire du procureur quand il a dit que Eichmann avait commis tous ces crimes parce qu’il était un bourreau. À ce moment-là, le procureur dans une certaine mesure le considérait comme non pas excusable, mais comme sorti de l’espèce humaine, différent des autres. Or, dit Arendt, le problème c’est qu’il y en avait des milliers de bourreaux comme Eichmann. Je me suis rangé à cette philosophie qui considère que le bourreau peut aussi être une victime. C’est sûr que dans l’action, on ne se le disait pas. Je pense par  exemple au passage de mon livre sur mon copain Bernard. Il avait insulté, fait des petites saloperies et un jour il me dit : « Cette nuit je tenais la tête du gars, pendant que l’autre lui coupait la gorge », je me suis dit : « C’est pas possible que Bernard fasse des choses pareilles ». On a vécu ensemble, etc. Alors, je le condamne et je l’écris dans mon livre. Petit à petit, ça me travaille. Je me dis bon il faut maintenant que je lui parle différemment. Bernard c’est un gars comme moi. Il faut comprendre que la loi en Algérie était bafouée. La loi de la démocratie était bafouée puisqu’il n’y avait pas punition. C’est ça le problème fondamental. La punition amène à avoir honte, amène l’individu à se pencher sur lui-même et à avoir honte. Or il y avait impunité puisque c’était des crimes répétés. Là, on est sorti des lois de notre démocratie au sens où nous l’entendons et raison de plus dans ces cas-là de ne pas sortir le bourreau de notre collectif, car dans ce collectif on se sent aussi responsable. Je me sentais responsable de Bernard parce qu’après j’allais vers lui, j’essayais de discuter sinon je l’aurais laissé. Quand je dis que le bourreau peut être une victime, je ne le dis pas comme ça dans mon livre, mais j’espère que le lecteur le comprend. Je dis que tout un chacun à un moment peut devenir le bourreau d’un autre. L’environnement est propice à faire en sorte que l’individu va se laisser aller à ce qui est contraire à l’espèce humaine c’est-à-dire le raisonnement plutôt que l’acte impulsif. La raison individuelle, la Grande Loi dont parle François Lebigot doit l’empêcher, mais comme il est un être humain et qu’il est fragile, il va quand même le faire. L’acte du bourreau est en disharmonie avec l’intelligence humaine. La grande différence entre l’acte isolé, le crime passionnel et l’engagement collectif d’un crime d’État que j’analyse, c’est que ces crimes engagent collectivement un pays et sont en disharmonie complète avec les principes de celui-ci. C’est pour ça qu’il faut les laisser dans l’ordre humain parce que ça nous aide à être en permanence vigilant, méfiant, si vous voulez, vis-à-vis de ce que peut être l’humain dans sa faiblesse. À la limite, le bourreau est un être faible, car il a besoin de ce sang, de cette violence pour se satisfaire ce qui est une très grande faiblesse par rapport à l’intelligence qui est en lui. Mais il a trahi cette intelligence. Donc, laissons le bourreau parmi nous parce que nous avons la modestie de croire que l’homme est fragile et qu’il peut être bourreau.

Date de l’entretien : 18 juin 2012.


Référence électronique 
Citation : Brieg Capitaine, Claude Juin, « Algérie : ’Le témoignage est un combat’. Entretien avec Claude Juin », Émulations, en ligne. (mise en ligne 2 août 2013). URL : 
http://www.revue-emulations.net/enligne/claude-juin/

Autres interviews : 
Danilo Martuccelli : Sur la sociologie de l'individu
Didier Ruiz : Théâtre et émotion
Caroline Levine : Art et démocratie
Paul Jorion : Crise et sciences sociales


Claude Juin 
(crédits, CC, Wikipédia, par Indif)