Dix ans d’expérience, Émulations se pérennise et avance

Émulations fête ses dix ans ! D’année en année, la revue et ses comités se développent, le nombre d’articles soumis, de textes publiés et de lecteurs augmente (depuis 2016, quatre numéros sont publiés par an), et le projet éditorial s’affine. La revue entend bien continuer à encourager l’émulation au sein de la recherche, identité énoncée dès l’introduction du premier numéro. Si la formule garde son sens, elle mérite d’être étayée au regard de l’expérience acquise. Le comité de rédaction profite donc du dernier numéro de cette année anniversaire pour réaffirmer cette ligne éditoriale, entre réalisations passées et à venir, afin de poursuivre l’ambition affichée dans le nom de la revue et de continuer à œuvrer pour une émulation scientifique.

Politique éditoriale : une identité ouverte

« Combat », tel était le terme utilisé dans l’éditorial du premier numéro. Le choix de ce terme permettait de souligner le caractère engagé de la politique éditoriale et scientifique. Si la revue a évolué après plusieurs années de pratique, la notion demeure au cœur de son identité. Ce combat, nous voudrions aujourd’hui le qualifier d’« engagement scientifique » et y accoler l’idée d’ouverture, afin de préciser la teneur des objectifs et l’implication souhaitée par la revue. L’horizon international est l’un des signes forts de cette ouverture : il s’observe aussi bien au niveau de la constitution des comités de rédaction et de lecture, des objets et des terrains de recherche, des faits sociaux dont rendent compte les articles publiés, que de la provenance des contributeurs et des coordinateurs qui, pour chaque numéro, sont issus de pays et d’institutions variés. Émulations se veut une revue francophone ouverte sur les autres langues et active dans différents espaces géographiques et académiques. Sa politique éditoriale se décline par ailleurs autour de deux principales caractéristiques : l’accessibilité et le supportive peer review.

Émulations revendique premièrement le fait d’être une revue accessible, publiant en flux continu (à travers des rubriques dédiées aux articles varia, aux comptes rendus d’ouvrages et aux entretiens avec des chercheurs) et entièrement en libre accès (open access). Cette démarche est guidée par la volonté de faciliter le processus de publication et de rendre accessibles au plus grand nombre les résultats de recherches scientifiques innovantes, c’est-à-dire dépassant le strict cercle universitaire – en particulier à travers une présence active de la revue sur les réseaux sociaux qui permet de toucher un public plus large.

Le second élément central de l’identité de la revue est la pratique de ce que nous qualifions de supportive peer review. Celui-ci se caractérise par la mise en place d’un processus de publication et d’un modèle d’évaluation qui se veulent inclusifs. Basé sur l’accompagnement des auteur·e·s tout au long de la publication de leurs travaux, le supportive peer review se distingue d’un processus assez répandu qui repose essentiellement sur la sélection des contributions. Plutôt que de rejeter systématiquement et strictement les propositions encore peu abouties, l’enjeu est d’assister les chercheur·e·s, quelle que soit leur expérience, en leur fournissant un retour détaillé sur leurs textes. Ce soutien s’effectue tant au niveau du contenu que de la mise en écriture du texte. Plus que de la bienveillance, cet effort se distingue d’une simple relecture en optant pour la formulation de conseils et de critiques se voulant les plus constructifs possibles. Une démarche inclusive donc, mais qui n’enlève rien à l’exigence scientifique que nous attendons des auteur·e·s et pairs dont l’expertise est sollicitée pour évaluer les articles en double aveugle. Outre cet accompagnement, le processus éditorial est fondé sur la transparence et la participation : les évaluations s’appuient sur l’expertise d’un comité international et chaque numéro résulte d’un appel à contribution ouvert, laissant à tout un chacun la possibilité de devenir auteur·e, de coordonner un numéro et de mettre sur le devant de la scène académique des thématiques peu explorées. Toutefois, si ce supportive peer review est un leitmotiv depuis la création de la revue, sa vocation à être un espace exclusivement réservé aux « jeunes chercheur·e·s » a laissé place à une ouverture plus grande à d’autres acteurs scientifiques depuis plusieurs années déjà.

Politique scientifique : des sciences sociales impliquées

Il y a dix ans, Émulations débutait comme revue étudiante avant de se muer rapidement en revue de « jeunes chercheur·e·s ». Il s’agissait au départ d’offrir à des chercheur·e·s « juniors » un espace pour publier leurs premiers textes de qualité, et par là même de leur permettre d’entrer dans la communauté scientifique. Cet objectif a depuis été amplement atteint. Forte de cet accomplissement, la revue s’engage dans une nouvelle voie, qui ne renie pas ce qui a fait son identité par le passé mais, au contraire, s’inscrit dans la continuité. Promouvoir un regard original sur des phénomènes sociaux, œuvrer pour un dialogue entre diverses générations de recherches et de chercheur·e·s, penser la pluridisciplinarité dans l’unité des sciences sociales et, enfin, défendre une implication des chercheur·e·s et de la recherche dans la société, tels sont les quatre éléments qui caractérisent désormais la politique scientifique d’Émulations. La revue acte ainsi la disparition du terme de « jeune chercheur·e » de son titre : si elle reste sensible à cet aspect, il ne correspond plus à son dessein. En effet, elle entend accueillir et publier des textes envisageant – sous plusieurs angles (principalement la sociologie, l’anthropologie, la science politique et l’histoire) et au carrefour des générations – une diversité d’enjeux sociaux, souvent non dénués d’une teneur politique, pour les penser au présent, dans leur actualité et, le cas échéant, dans leur historicité. C’est en cela qu’Émulations revendique le fait d’être une revue de sciences sociales résolument contemporaine, une revue de sciences sociales « en société ».

Émulations a donc pour vocation première de publier des recherches qui offrent un regard novateur et ambitieux sur les mondes et phénomènes sociaux passés et contemporains. Cette démarche s’illustre par la place accordée à la publication de recherches sur des thématiques sous-représentées dans le champ scientifique, ainsi qu’aux articles et numéros qui ont pour ambition d’aborder autrement des thèmes déjà investis par les sciences sociales. C’est ici que se situe la force de travaux réalisés par des chercheur·e·s en début de carrière. La dimension innovante de la recherche en sciences sociales est effectivement souvent portée par de nouvelles générations de chercheur·e·s. C’est précisément cette opportunité qu’offre la « jeunesse », celle de creuser de nouveaux sillons, d’offrir des perspectives et pistes de recherches renouvelées, dont nous voudrions nous saisir tout en les ancrant dans leurs traditions scientifiques. Émulations entend ainsi contribuer à la construction de ponts entre chercheur·e·s de différentes générations. Ce dialogue existe depuis les débuts de la revue, que ce soit au travers de la pensée d’un·e auteur·e approchée au présent, de phénomènes sociaux et politiques ou encore des deux à la fois. C’est là une piste que nous entendons renforcer, grâce par exemple aux introductions et conclusions de numéros, ou encore aux entretiens réalisés avec des chercheur·e·s établi·e·s. Mettre en dialogue des générations de recherches différentes, c’est en effet participer à éclairer sous un jour nouveau les débats scientifiques en cours, à faire émerger de nouvelles problématiques, à souligner et dépasser les apories de certains concepts et à mettre en lumière les angles morts de certaines thématiques. Nous continuerons donc à encourager les échanges stimulants entre générations.

Émulations souhaite en outre continuer à cultiver la transversalité et la variété des approches au travers d’une perspective pluridisciplinaire résultant de la nécessité de rendre compte de la diversité des angles d’analyse possibles sur un même phénomène social. Si les articles publiés dans la rubrique Varia illustrent cet aspect par leur hétérogénéité, les numéros thématiques sont quant à eux des espaces privilégiés pour mettre en œuvre la complémentarité des sciences sociales et pour favoriser le dialogue interdisciplinaire entre sciences sociales, humaines et politiques.

Ce sont en effet des problèmes sociaux au sens large, y compris dans leurs dimensions politiques, que restituent une partie des travaux publiés. La dimension politique que revêt la revue s’exprime à plusieurs niveaux. Si Émulations traite principalement de phénomènes sociaux contemporains, dans le même temps, un questionnement sur le politique est bien souvent développé : c’est notamment le cas des problématiques soulevant des enjeux de politiques publiques et leurs applications sur le terrain, ou encore des réactions des acteurs face à celles-ci. Mais il s’agit surtout de rendre compte des questions ayant une charge politique (au sens le plus large), et ce en mobilisant les outils et les méthodologies propres aux différentes sciences sociales. Ceci donne une certaine originalité à Émulations puisqu’en traitant d’objets en prise avec l’actualité, c’est bien la résonance politique du social, que certains des travaux publiés mettent en avant.

La teneur politique qui anime la revue tient également à son engagement. Pourquoi publier des sciences sociales et les rendre accessibles ? La réponse se résume ainsi : partager les sciences sociales avec les chercheur·e·s certes, mais aussi avec des groupes sociaux extérieurs au monde académique (organisations, médias, etc.), et inviter les lecteurs à réfléchir de manière ouverte sur « la société » et à se positionner. Au-delà de la description et de l’analyse des phénomènes sociaux, nous aspirons aussi à amener les lecteurs à se parer d’outils et de connaissances afin d’alimenter une réflexion plus large : comment appréhender le monde d’aujourd’hui et s’y engager ? Les sciences sociales ont effectivement un rôle à jouer en société, ce qui a été postulé au sein des différents numéros publiés. Notre fil rouge, disions-nous déjà en 2009 dans le n° 6 sur « L’Europe », est « d’échanger des regards », « d’élargir notre conscience », une ambition que nous entendons sans conteste poursuivre.

En prise sur les enjeux sociaux et politiques actuels, Émulations entend promouvoir un dialogue à voix multiples, à la croisée de plusieurs disciplines et générations, dont découle une véritable richesse épistémologique. Nombreux sont en effet les numéros publiés qui comportent une approche réflexive sur les pratiques de recherche en sciences sociales et sur les questions de méthodologie. En héritage de son ancienne identité de revue de « jeunes chercheur·e·s », Émulations porte un intérêt tout particulier aux expérimentations, aux expériences et « bricolages » de terrain, ainsi qu’à l’élaboration de nouvelles méthodes d’analyse pour répondre aux besoins des recherches en train de se faire. Les questions méthodologiques et épistémologiques que pose la recherche en sciences sociales, tant sur le plan conceptuel que sur celui des pratiques de terrain ou des objets de recherche eux-mêmes, constituent elles aussi un des aspects forts de l’identité scientifique de la revue.

C’est donc dans un double mouvement réflexif, vers les sciences sociales et vers la société, qu’Émulations entend continuer et franchir la deuxième décennie qui s’offre à elle.


 

Le comité de rédaction d’Émulations
Le 26 février 2018