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Rémi Dormois – Les politiques urbaines. Histoire et enjeux contemporains

publié le 9 févr. 2017 à 03:38 par Lionel Francou   [ mis à jour le·11 févr. 2017 à 01:32 par Quentin Verreycken ]

Recensé : Rémi Dormois, Les politiques urbaines. Histoire et enjeux contemporains, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015, 312 p.


Par Antoine Lévêque

Doctorant en science politique au Laboratoire Triangle (UMR CNRS 5206), Université Lyon 2.

Parler de politiques urbaines semble aujourd’hui aller de soi, tant certaines disciplines, comme la science politique, se sont emparées de cet objet. Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. Devant l’évidence d’un champ d’analyse qui s’est imposé compte tenu des évolutions récentes de l’action publique, l’ouvrage de Rémi Dormois propose un tour d’horizon des domaines d’action publique mis en œuvre à l’échelle des villes. En s’autorisant également quelques détours sur l’activité politique qui s’y déploie, il rend compte des différentes acceptions par lesquelles les politiques urbaines ont été appréhendées.

Docteur en science politique et chercheur associé au laboratoire « Environnement, ville, société (EVS – UMR 5600) », R. Dormois a également une formation d’ingénieur des ponts, des eaux et des forêts. Il a travaillé en collectivité territoriale, dans les services de l’État ou encore en bureau d’études et dans le milieu associatif dans l’élaboration et la mise en œuvre de politiques publiques. Ainsi, issu d’un parcours associant une participation directe à l’action publique et un travail de recherche en science politique, l’auteur s’adresse ici à un public large, éventuellement non académique. L’ouvrage se veut donc être un outil pratique et pédagogique remplissant les fonctions d’un manuel. Sa structuration avec des entrées sectorielles (politiques urbaines du logement, de la mobilité, de la culture,…) en est imprégnée et autorise ainsi une entrée thématique. Il s’agit d’abord de restituer quelques grands repères pour quiconque souhaite investir plus avant le champ des politiques urbaines. De ce point de vue, l’apport fondamental de l’ouvrage réside dans l’état de littérature qu’il fournit pour chaque entrée choisie. La succession des chapitres suit également une logique propre, défendue par l’auteur, et permet de voir se dégager une certaine lecture des changements intervenant dans les politiques urbaines. Au-delà des enjeux techniques souvent mis en avant en matière d’urbanisme, d’aménagement ou encore de transport urbain, et au-delà des objectifs régulièrement réaffirmés à propos de la construction de villes durables, R. Dormois cherche d’abord à mettre en relief la dimension politique des politiques urbaines. Ainsi, l’auteur s’interroge sur les rapports de forces, sur les coalitions d’acteurs qui sont parvenus, à travers des contextes singuliers, à imposer un traitement particulier d’un problème considéré alors comme spécifiquement urbain.

Le premier chapitre est consacré aux politiques urbaines de développement économique. Cette entrée en matière permet à l’auteur de revenir sur une dimension structurante qui lui semble peser sur l’ensemble des politiques urbaines, à savoir les mutations de l’organisation du système économique, ainsi que ses répercussions sociales et politiques sur les villes. Ces dernières seraient devenues, dans la période récente, des acteurs-clés de l’économie mondialisée en accompagnant les recompositions contemporaines du capitalisme. Le développement d’une intervention économique par les villes, que l’auteur situe à partir des années 1970, se standardiserait aujourd’hui au niveau des objectifs poursuivis, tournés vers l’attractivité des territoires. Cependant, il nous semble que cette focale historique très contemporaine tend à minimiser non seulement l’inscription sur le long terme des relations entre élites politiques et économiques locales (Jouve, Lefevre, 1999), mais aussi des velléités plus anciennes de rayonnement de certaines villes (Payre et al., 2013). Ce propos est d’ailleurs nuancé dans les chapitres suivants.

Le deuxième chapitre traite des politiques urbaines sociales. Il débute par un paysage des disparités sociales urbaines présentées comme découlant des tendances abordées dans le premier chapitre. Ensuite, en revenant à l’analyse des politiques publiques, il permet d’opérer un premier recul en soulignant le rôle initiateur de communes progressistes dans la construction du Welfare State, avant de montrer comment la ville est devenue un espace où coexistent différents types de politiques sociales. Certaines d’entre elles sont territorialisées et d’autres territorialement organisées, sans qu’on ne puisse pour autant parler de politiques sociales urbaines, tant le rôle d’acteurs nationaux reste central devant l’absence de cohésion entre les différentes collectivités concernées. Les « grandes étapes » proposées nous semblent, ici, néanmoins un peu abruptes et présentent une vision fonctionnaliste des politiques publiques, pourtant remise en cause en matière de politique de la ville. Aussi, la mise à l’agenda d’une requalification physique lourde des quartiers et d’une lutte contre la délinquance est ici associée à la montée du Front national au début des années 2000, quand d’autres chercheurs, à l’instar de Sylvie Tissot (2007), y voient la continuité d’une réforme profonde des politiques sociales à travers la construction d’un problème spécifique des « quartiers ».

C’est également de territorialisation dont il est question dans le troisième chapitre consacré aux politiques de logement. Là encore, si ces dernières ont été un véritable symbole de l’intervention de l’État pendant les Trente Glorieuses, la légitimité de celui-ci à prendre en charge ce secteur est le fruit d’un processus long, allant de l’émergence de débats nationaux au XIXe siècle sur les conditions de logements des ouvriers dans les villes à l’entreprise des grands ensembles dans le contexte d’après-guerre, en passant par le rôle de maires réformateurs. L’idée d’un basculement « sous la pression de l’opinion publique » (p. 89) pour mettre en place cette politique interventionniste centralisée nous parait réductrice, tant certains travaux insistent sur le lent processus d’expérimentation et de structuration du secteur de la construction pour expliquer les choix retenus (Le Goullon, 2014). La mise en perspective introduite par des éclairages européens permet de revenir sur certaines idées reçues. Elle témoigne d’interventionnismes étatiques plus précoces pour certains pays voisins. Enfin, la sortie de cette période fordiste, devant l’émergence d’un nouveau référentiel au tournant des années 1980, engage un repositionnement de l’État dans un rôle de régulateur et d’incitateur, laissant à l’acteur privé la production de logements et, à l’échelon local, la construction de politiques urbaines de l’habitat.

Au cœur de l’ouvrage, le quatrième chapitre, portant sur les politiques urbaines d’aménagement, nous apparaît le plus stimulant. Le séquençage historique proposé nous renvoie d’abord à la naissance de l’urbanisme au travers d’initiatives portant la nécessité d’une organisation rationnelle du développement des villes. En s’appuyant sur la promotion de savoirs et de méthodes scientifiques, cette démarche s’inscrit dans une rhétorique du progrès social. Devant l’absence d’application des premiers plans d’urbanisme au début du siècle dernier, les promoteurs de l’urbanisme se détournent des maires, accusés d’entretenir des intérêts particuliers, au profit de l’État et de la mise en place de démarches centralisées. Le consensus qui émerge alors trouve une traduction concrète dans les « ordonnances-lois » de 1943, non soumises au vote du Parlement, qui jettent les bases des politiques d’aménagement fordistes, organisant l’ensemble du territoire national pour reconstruire et moderniser « la nation ». La création du Ministère de l’Équipement en 1966 consacre cette prise en main par l’État et ses ingénieurs des ponts et chaussées, aux dépens des architectes et urbanistes. S’opère alors une dépolitisation de l’urbanisme au moyen notamment d’un remplacement sémantique. La notion d’« aménagement » est préférée à celle d’« urbanisme », et il s’agit de programmer une « production urbaine » technicisée plutôt que de mettre en place une « politique urbaine ». L’usage d’indicateurs économiques et de la prospective permet « d’esquiver le traitement de problèmes porteurs de luttes politiques » (p. 127). La remise en cause de cette organisation est adossée à la critique de l’urbanisation fonctionnaliste qu’incarnent très largement les grands ensembles. L’impact de la loi d’orientation foncière et les premiers signes d’une crise économique globale ne permettant pas à l’État d’assurer seul le financement des programmes, tandis que le décalage entre ses prévisions et le recensement de 1975 concourent à l’émergence de nouvelles conceptions reposant davantage sur les acteurs locaux. Le référentiel néolibéral est au cœur de la planification territoriale stratégique qui s’impose alors peu à peu à travers le renouvellement des objectifs et des méthodes. Centrés sur le renforcement de l’attractivité des villes, ces derniers concourent à une concentration des budgets sur « une géographie prioritaire du développement » (p. 137). Des initiatives pilotes, telles que la révision du schéma directeur de l’agglomération lyonnaise, se développent dans les années 1980 en mettant au premier plan des structures intercommunales, avant de se diffuser plus largement dans la décennie suivante. L’exemple britannique montre un tournant plus brutal encore, visant à rétablir les mécanismes de marché dans les politiques urbaines via différentes mesures du gouvernement conservateur de Margaret Thatcher. Imposé en Angleterre, le développement des partenariats publics-privés est aussi fortement encouragé en France par des dispositifs faisant de l’aménagement un instrument de « gouvernance urbaine ». Au total, la catégorie « aménagement » apparaît chargée de représentations des enjeux urbains qui se succèdent selon les rapports fluctuant entre acteurs publics (experts, hauts fonctionnaires, maires,…) et privés (consultants, promoteurs immobiliers, dirigeant d’entreprises,…)

Les politiques de mobilité font également l’objet d’un éclairage important. Après avoir dressé un panorama des caractéristiques d’une mobilité urbaine, R. Dormois propose un découpage en trois temps des grandes inflexions ayant rythmé cet objet d’action publique. D’abord réduit à la gestion ainsi qu’au développement des réseaux de transport collectif et routier, le traitement des déplacements se serait peu à peu davantage rapproché de l’urbanisme à la faveur d’une approche plus globale et transversale. Le détour sur l’évolution des moyens d’expertises et des acteurs qui les détiennent, d’abord par les services de l’État sur les secteurs qu’il investit, puis au sein des collectivités et plus encore des structures intercommunales (dont l’acceptabilité s’est souvent appuyée sur l’intégration de communes au réseau de transport urbain), est particulièrement éclairant quant aux mécanismes de formulation des solutions. Celles-ci sont également continuellement investies par des acteurs privés, exploitant les réseaux, dont les intérêts dépendent des choix publics. Il semble néanmoins que l’auteur reprend ici à son compte une tradition de recherche proche de l’évaluation de ces politiques en adoptant un discours normatif. Lorsqu’il conclut que « les politiques de mobilité n’accordent pas assez de place à des dispositifs d’action agissant du côté de la demande » (p. 181), à la suite notamment de Jean-Marc Offner (2006), sa posture est prescriptive alors qu’il revendique par ailleurs le fait de s’en écarter. En l’occurrence, ce discours trouve aujourd’hui une réception dans l’action publique alimentant le développement de « nouveaux services à la mobilité » qui laissent davantage place aux acteurs privés. Il semble paradoxal de prétendre ici pouvoir objectiver la demande de mobilité, tant celle-ci découle de pratiques et de représentations sociales (Dezalay, Gueissaz, Maillet, 2007), tout en plaidant pour le maintien d’« une analyse politiste et sociologique » à même de percevoir la « priorisation sociale et spatiale » (p. 181) derrière les politiques de mobilité (Reigner, 2013).

Enfin, les trois derniers chapitres portent sur des politiques urbaines que R. Dormois qualifie de moins « classiques », à savoir les politiques urbaines d’environnement, de la culture et des relations internationales. À rebours des représentations courantes, l’apport majeur nous semble de nouveau résider dans la restitution de l’épaisseur historique que recouvre l’investissement des villes sur ces thèmes. Aussi, des inflexions majeures marquent l’appréhension de ces thématiques par les municipalités. Portée tour à tour par différents acteurs qui entrent en concurrence, la façon d’envisager ces problèmes urbains et d’y rattacher des enjeux a évolué. Par exemple, si les villes investissent dès le XIXe siècle des réseaux transnationaux, court-circuitant ainsi les États, c’est d’abord pour répondre à des objectifs proprement politiques. En revanche, à partir des années 1980, les actions entreprises à cette échelle semblent trouver leur motivation dans la poursuite d’un développement économique. Les dispositifs saisis et le rapport aux institutions supranationales s’en trouvent renouvelés. À la faveur d’un processus d’institutionnalisation, les politiques urbaines d’environnement se sont, quant à elles, peu à peu éloignées des groupes militants qui les ont fait émerger, opérant du même coup une « sélection parmi les défis environnementaux » (p. 204) dont la justification produite par l’expertise répond aussi d’enjeux économiques. En outre, l’auteur mobilise davantage une sociologie des professions sur les politiques urbaines de la culture en reprenant notamment les travaux de Vincent Dubois (2004). Alors que la politisation de la culture, d’abord limitée à quelques municipalités communistes, se répand plus largement dans les agendas locaux à partir des années 1970, le développement d’actions s’accompagne de la croissance d’une administration propre qui amorce un processus de professionnalisation. Aux objectifs socio-éducatifs portés par des militants succède l’organisation d’évènements pris en charge par des professionnels qui dépolitisent les équipements culturels pour en faire « de simple[s] lieu[x] offrant des services et des biens culturels à des consommateurs » (p. 213). Ces inflexions s’accompagnent ensuite d’une orientation économique qui met la culture au service des politiques urbaines de compétitivité et d’attractivité selon une logique d’encastrement. Liés à l’affirmation plus générale d’une politique urbaine néolibérale, ces bouleversements renvoient également à l’influence de différents niveaux de gouvernement, dont notamment les incitations de l’Union européenne en faveur d’une compétition entre les territoires.

De cet ouvrage on regrettera cependant quelques raccourcis empruntés par l’auteur. Les courtes introductions des chapitres présentent parfois des découpages temporels discutables, qui sont néanmoins nuancés dans le développement de l’argumentaire. Bien des concepts et notions mobilisés ne font pas toujours l’objet de définitions préalables, tels qu’« institutionnalisation », « référentiel », « métropolisation » ou encore « gouvernance ». Ce sont des termes polysémiques, dont l’emploi par les acteurs des politiques urbaines n’est pas neutre et produit des effets propres, comme l’auteur l’explique lui-même à propos de l’usage de la notion d’« aménagement ». À cela, ajoutons le non-développement systématique des sigles (ONZUS, DRAC, ANAH,…), malgré la présence d’un glossaire en fin d’ouvrage. Ce sont là des éléments qui rendent moins efficace la portée pédagogique de l’ouvrage. Enfin, le renforcement des définitions, la précision des approches mobilisées et leur inscription disciplinaire, rarement précisée pour mobiliser des auteurs, auraient permis de mieux saisir les enjeux des controverses scientifiques entourant les politiques urbaines.

Bibliographie

Dezalay T., Guessaz A., Maillet C. (2007), « Réalité et perception des dimensions spatiales et socio-culturelles de l’accessibilité des services collectifs », EspacesTemps.net. URL : http://www.espacestemps.net/en/articles/realite-et-perception-des-dimensions-spatiales-et-socio-culturelles-de-lrsquoaccessibilite-des-services-collectifs-en

Jouve B., Lefevre C. (1999), « De la gouvernance urbaine au gouvernement des villes ? Permanence ou recomposition des cadres de l’action publique en Europe », Revue française de science politique, vol. 49, n° 6, p. 835854.

Dubois V. (2004), « Dilemmas of the institutionalisation process. From cultural mobilisation to cultural policies », International Journal of Cultural Policy, vol. 10, n° 3, p. 331349.

Le Goullon G. (2014), Les grands ensembles en France. Genèse d’une politique publique (1945-1962), Paris, Comité des travaux historiques et scientifiques (« histoire »).

Offner J.-M. (2006), Les plans de déplacements urbains, Paris, La Documentation française (« Le point sur »).

Payre R.. (dir.) (2013), Lyon, ville internationale : la métropole lyonnaise à l’assaut de la scène internationale, 1914-2013, Lyon, Libel (« SHS »).

Reigner H. (2013), Sous les pavés de la qualité urbaine. Gouvernement des territoires, gouvernement des conduites et formes renouvelées de la domination dans la ville néohygiéniste, mémoire d’habilitation à diriger des recherches, Paris, Institut d’études politiques de Paris.

Tissot S. (2007), L’état et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique, Paris, Seuil (« Liber »).

Joan Stavo-Debauge, Philippe Gonzalez, Roberto Frega (dir.) – Quel âge post-séculier ? Religions, démocraties, sciences

publié le 9 janv. 2017 à 07:47 par Quentin Verreycken   [ mis à jour le·9 févr. 2017 à 03:37 par Lionel Francou ]

Recensé : Joan Stavo-Debauge, Philippe Gonzalez, Roberto Frega (dir.), Quel âge post-séculier ? Religions, démocraties, sciences, Paris, Éditions de l’EHESS, 2015, 407 p.


[1] Voir par exemple : 
(consulté le 1er octobre 2016).

[2] Joan Stavo-Debauge écrit ainsi que les « évangéliques fondamentalisés […] constituent aujourd’hui à l’échelle du globe, un des courants religieux des plus dynamiques, des plus réactionnaires et des plus absolutistes » (p. 36). Il se réfère, à ce titre, aux travaux de Philippe Gonzalez.

[3] Il s’agit du terme utilisé par Joan Stavo-Debauge.











































































































































[4] À l’exception notable de la thèse de doctorat d’Aurélia Bardon (2014).

Par Élise Rouméas

Chercheuse associée en théorie politique à l'Université d'Oxford.

Mis en ligne le 9 janvier 2016

En septembre 2016, l’intervention publique de l’éminent philosophe de la religion britannique Richard Swinburne a provoqué indignation et émoi dans la blogosphère ainsi que sur les réseaux sociaux anglo-saxons. Invité à prononcer un discours à l’occasion d’une conférence organisée par la Society for Christian Philosophers (SCP), Swinburne, chrétien orthodoxe, aurait défendu l’idée d’une incompatibilité profonde entre l’éthique chrétienne et les relations homosexuelles. Il aurait, selon ses commentateurs, fait état de l’homosexualité comme d’un « handicap » (disability) et d’une « condition incurable »[1].

Cette actualité récente entre en résonnance avec la préoccupation de l’ouvrage dirigé par Joan Stavo-Debauge, Philippe Gonzalez et Roberto Frega. Derrière la suspicion explicite des auteurs envers les discours sur le post-séculier (p. 9), on pressent une inquiétude réelle quant au rôle majeur que jouent (ou pourraient jouer) les religions dans la sphère publique. Ce qu’ils semblent redouter, c’est surtout le caractère « fondamentaliste » et « absolutiste » de certaines communautés, ainsi que le risque d’une « tyrannie de la majorité » (p. 237). Bien que l’ouvrage se donne pour ambition de prendre au sérieux les « modalisations différenciées de la foi, des convictions et des pratiques religieuses » (p. 10), l’accent est surtout mis sur les formes les plus conservatrices des religions – en l’occurrence, principalement du protestantisme évangélique[2]. Cela s’explique notamment par le choix d’engager une réflexion critique sur le débat anglo-saxon relatif à la place des arguments religieux dans la justification publique, débat qui accorde une place prépondérante au protestantisme évangélique « fondamentalisé[3] ». L’ouvrage a le grand mérite de retracer une histoire critique de ce débat en donnant certains éléments de contexte bienvenus. Par ailleurs, on trouve également une tentative de proposition originale au travers de la contribution de Roberto Frega qui développe une conception pragmatiste de la raison publique.

Le nombre et la diversité des interventions rassemblées ne permettent guère de les discuter individuellement ici. Ce compte-rendu s’attardera plutôt sur trois thèmes transversaux, à savoir le post-séculier, la critique des religions et la place des arguments religieux dans la justification publique. Il adoptera le ton critique (pour ne pas dire polémique) propre à certaines contributions.

1.     Qu’est-ce que le post-séculier ?

Commençons par un examen de la notion centrale, à savoir le post-séculier. Qu’entendent les auteurs par ce terme ? Dans l’introduction, ils décèlent, derrière l’idée de « post-séculier », « un programme cherchant à rendre la démocratie plus hospitalière à la religion […] » (p. 10). Les philosophes Charles Taylor et Jürgen Habermas seraient coupables d’avoir diffusé le terme. Les auteurs, nous l’avons dit, se déclarent suspicieux vis-à-vis des discours sur le post-séculier, notamment car ils y perçoivent une remise en cause du naturalisme. La méthode de l’enquête scientifique comme moyen privilégié d’accès à la connaissance serait relativisée au profit d’autres modalités, en particulier celle de l’expérience religieuse. Les tenants du post-séculier auraient pour ambition de réhabiliter les prétentions cognitives des religions. Par ailleurs, le terme même de post-séculier serait trompeur sur le plan sociologique. Il suggérerait que des sociétés hier sécularisées auraient fait l’objet d’un réveil spirituel, que le religieux prendrait sa revanche après avoir été victime d’une mise au ban.

En résumé, il semble que les auteurs distinguent trois versants dans le post-séculier : (1) un versant politique caractérisé par des velléités d’ouverture de l’espace public aux contributions religieuses ; (2) un versant épistémologique caractérisé par la réhabilitation cognitive et rationnelle du religieux (ou d’une religion en particulier) ; (3) un versant sociologique, à savoir l’idée, scientifiquement erronée selon les auteurs (p. 15), d’un réveil religieux.

L’intérêt de l’article de Stavo-Debauge réside notamment dans la démonstration d’un lien entre les deux premiers versants. Deux critiques méritent néanmoins d’être formulées à ce propos.

D’abord, il manque à cet ouvrage une cartographie précise des discours sur le post-séculier permettant d’y voir plus clair sur la diversité des contextes (notamment disciplinaires) où le terme a été mobilisé. De fait, il n’y a pas d’accord sur la signification du terme de post-séculier, de même qu’il n’y a jamais eu d’accord sur ce que signifie la sécularisation. James Beckford (2012) distingue ainsi six foyers de sens, parfois en conflit les uns avec les autres. Le concept de post-séculier, comme celui de sécularisation, est utilisé de multiples façons.

Ensuite, il aurait été judicieux de développer davantage le versant sociologique du post-séculier pour le déconstruire de manière plus convaincante. Habermas, auquel se réfèrent abondamment les auteurs, décrit d’abord un phénomène sociologique lorsqu’il emploie le terme. Selon lui, il s’agit d’un concept descriptif qui sert à dresser un portrait de la situation religieuse des sociétés européennes, ainsi que d’autres sociétés à haut niveau de vie, telles que le Canada, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande. Habermas (2008) résume ainsi le trait fondamental des sociétés dites post-séculières : « Ce sont des sociétés où la religion revendique un rôle public, tandis que recule la certitude séculariste que la religion est vouée à disparaître, à l’échelle mondiale, dans le sillage d’une modernisation accélérée. » (p. 8) Plus précisément, le paradigme post-séculier se déclinerait en trois phénomènes : la remise en cause du sécularisme, l’accroissement de la présence publique des religions et l’approfondissement du pluralisme.

Sur fond d’observations sociologiques se dessine une question normative : « comment devons-nous nous concevoir en tant que membres d’une société post-séculière et que devons-nous attendre les uns des autres, pour que dans nos États-nations soudés au cours de l’histoire un commerce civil entre citoyens puisse être préservé dans les conditions du pluralisme culturel et philosophique ? » (Habermas, 2008 : 8) Que se doivent les citoyens les uns aux autres dans un contexte de pluralité ? Quelles sont les attentes normatives légitimes, comment les définir ? En définitive, c’est le lien entre les versants sociologique et politique qui mériterait d’être davantage développé.

2.    Une critique des religions

Plusieurs contributions de cet ouvrage sont explicitement ou implicitement critiques vis-à-vis des religions. C’est d’ailleurs le titre de la première partie : « La critique pragmatiste des religions ». Philip Kitcher (p. 75-111) entreprend ainsi une défense musclée du sécularisme, qu’il baptise « l’humanisme séculier », en tâchant d’en montrer les vertus positives – le sécularisme ne devrait pas se limiter à nier la véracité des religions. En introduction, les auteurs mettent en garde le public francophone : certaines choses présentées par Kitcher « semblent […] aller de soi », mais la philosophie anglo-saxonne étant en proie à une « désécularisation tendancielle », il s’agirait plutôt là d’une tentative de légitime défense contre un « théisme agressif » (p. 20). La contribution de Kitcher est surprenante, certes, mais non par sa banalité, plutôt pour ses arguments à l’emporte-pièce, péremptoires, condescendants et se passant allègrement de toute preuve empirique. En voici deux extraits choisis :

Il ne fait aucun doute que les traditions d’où proviennent les idées religieuses répandues dans le monde contemporain attestent d’une évolution de ces idées, et que les processus qui portent cette évolution culturelle ne sont absolument pas fiables quant à la production et à la diffusion de la vérité (p. 79).

[…] ces croyants aveugles n’ont aucune raison d’attribuer une quelconque autorité à ces doctrines. Car si d’autres croyants se tournent vers des textes différents, ainsi de livres comme le Coran ou la Bhagavad Gita, ils peuvent en faire de même et avec une égale légitimité. Celui qui fait un « saut dans la foi » et considère que Mein Kampf ou les 120 jours de Sodome sont inspirés par Dieu, est tout aussi justifié à fonder ses décisions et actions sur ces textes (p. 84).

Il ne s’agit pas de dire qu’un texte philosophique devrait ménager les susceptibilités des croyants de par le monde. En réalité, Kitcher fait exactement la même chose que ce que reproche Stavo-Debauge aux philosophes analytiques de la religion : utiliser des oripeaux « scientifiques » pour asséner des vérités qui, elles, n’ont rien de scientifique, d’un ton sans appel. Reprenons les termes de Stavo-Debauge : « Singer un mode d’exposition scientifique s’avère commode quand il s’agit d’asséner des dogmes théologiques, en se donnant des airs rationalistes » (p. 161). Dans la mesure où Kitcher s’autorise à faire des affirmations fortes sur la société – par exemple, l’idée que les religions fonctionnent dans la mesure où elles soulagent l’anxiété des peuples (p. 82) –, il doit nous fournir des preuves.

3.    Religions et raison publique

L’intérêt majeur de l’ouvrage se situe dans sa contribution aux débats relatifs à la place des voix religieuses dans la discussion politique, débat qui a été peu relayé dans la littérature francophone[4]. L’ouvrage revendique une perspective pragmatiste et pose la question suivante : quelle peut être une contribution pragmatiste à ces débats ?

On pressent, de prime abord, certains désaccords entre les auteurs. Louis Quéré, par exemple, explique que « […] d’un point de vue pragmatiste, la religion n’a pas à intervenir, sous quelque forme que ce soit, dans la gestion des affaires publiques et le traitement des problèmes sociaux, et malgré une authentique promotion du religieux » (p. 116). La religion est incompatible avec l’enquête publique qui doit prévaloir dans le domaine politique. Frega, en revanche, tente de formuler une conception pragmatiste de la raison publique qui serait hospitalière (sous certaines contraintes d’usage) aux voix religieuses.

Une lecture attentive dissipe néanmoins certaines divergences. Quéré reconnaît que les croyants ont le droit d’exprimer publiquement leurs convictions, mais qu’ils ne peuvent pas les traduire en normes (p. 143). On retrouve une idée similaire chez Frega qui propose une distinction intéressante entre justification et jugement. La justification est l’activité qui consiste à donner des raisons pour soutenir une position politique, tandis que le jugement est une activité collective visant à évaluer les conséquences de telle ou telle position politique (p. 227). Si les « doctrines compréhensives » sont les bienvenues dans la justification, elles ne le sont pas dans l’exercice du jugement qui mène à la décision politique. Frega assure que sa proposition est ainsi « plus inclusive que l’approche libérale classique » (p. 237).

Deux remarques peuvent être formulées à propos de la proposition de Frega. La première a trait au mécanisme institutionnel susceptible de traduire la distinction entre justification et jugement. Prenons le cas de Swinburne, cité en introduction. Selon le modèle normatif proposé par Frega, il semble que Swinburne se situe dans la justification. Il s’agit d’un contexte académique et Swinburne n’a pas proposé (à notre connaissance) de conclusions politiques à tirer de ces propos sur les personnes homosexuelles. Quel mécanisme institutionnel permettrait de filtrer le passage de la justification au jugement – en d’autres termes, qu’est-ce qui pourrait empêcher des politiciens demain de s’emparer des arguments de Swinburne pour concevoir une loi ?

La seconde remarque concerne la question des conséquences. Dans la pratique du jugement, ce sont les conséquences qui doivent être prises en compte. Dans les termes de Frega : « ce qui compte n’est pas pourquoi je crois ce que je crois, mais ce qui arrivera si nous prenons mes croyances comme base pour nos actions » (p. 228). Cet accent mis sur les conséquences est séduisant de prime abord (finies les interminables discussions métaphysiques, soyons pragmatiques), mais il est problématique à bien des égards. D’une part, certaines idées méritent d’être défendues, quelles qu’en soient les conséquences. Prenons l’égalité femme-homme. Doit-on la subordonner à la preuve qu’une telle égalité aura pour conséquences des entreprises florissantes et des institutions politiques plus intègres et efficaces ? Non. Nous voulons l’égalité au nom de l’égalité et non en vue de bénéfices (Sénac, 2015). Même s’il s’avérait que l’égalité femme-homme avait des conséquences néfastes, par exemple en termes de rentabilité, nous la revendiquerions néanmoins. D’autre part, et c’est banal de le dire, il y a toujours une incertitude quant aux conséquences de telle ou telle décision politique. Une évaluation purement conséquentialiste risque de devenir un calcul de probabilités. Enfin, même en admettant que l’on ait une idée précise des diverses conséquences, l’évaluation implique des jugements de valeur pour hiérarchiser ces différentes possibilités et choisir la plus désirable. Il paraît difficile de faire de tels jugements de valeur sans convoquer de « doctrines compréhensives » (pas même l’utilitarisme ?). Sauf si l’on exclut seulement les religions et non l’ensemble des doctrines compréhensives – Frega n’est pas très clair sur ce point.

Si l’on choisit d’exclure seulement les religions, alors il faut expliquer pourquoi ces dernières méritent un traitement spécial. Qu’y a-t-il de spécialement dangereux ou nuisible dans les religions pour qu’elles deviennent les seules doctrines compréhensives à être dans le collimateur d’une raison publique pragmatiste ? Il semblerait que certains des auteurs de l’ouvrage reprochent finalement aux religions d’être trop réactionnaires à leur goût. Ils oublient, ce faisant, leur engagement initial de prendre au sérieux la grande diversité des modalités de foi, du bricolage postmoderne aux religions tournées vers la pratique, des traditionalismes aux syncrétismes. Cela dit, cet ouvrage très riche et véritablement novateur pour un public francophone mérite d’être lu : de toute évidence, son enthousiasme critique est contagieux.

Bibliographie

Bardon A. (2014), Les arguments religieux dans la discussion politique : une théorie de la justification publique, thèse de doctorat, Paris, Institut d’études politiques.

Beckford J. (2012), « SSSR Presidential Address: Public Religions and the Postsecular: Critical Reflections », Journal for the Scientific Study of Religion, vol. 51, n° 1, p. 1–19.

Habermas J. (2008), « Qu’est-ce qu’une société “post-séculière” ? », Le Débat, vol. 5, n° 152, p. 4-15.

Sénac R. (2015), L’égalité sous conditions. Genre, parité, diversité, Paris, Presses de Sciences Po (« Académique »).

Jean Remy – L'espace, un objet central de la sociologie

publié le 30 nov. 2016 à 08:21 par Quentin Verreycken   [ mis à jour le·21 janv. 2017 à 05:39 par Lionel Francou ]

Jean Remy, L'espace, un objet central de la sociologie, Toulouse, Erès, 2015, 183 p. 























[1] Pour lire un compte-rendu de ce même livre qui suit sa structure de manière plus fidèle et met en exergue d’autres aspects de l’ouvrage que ceux que j’ai choisi de mentionner ici, voir : Olivier Cléach (2016), « Jean Remy, L’espace, un objet central de la sociologie », Lectures. URL : http://lectures.revues.org/20334.

Par François Rinschbergh

Doctorant en sociologie au Centre d’études sociologiques (CES) de l’Université Saint-Louis – Bruxelles et au centre de recherche en architecture et sciences humaines (sASHa) de l’Université libre de Bruxelles

Mis en ligne le 30 novembre 2016

« Penser le social dans sa matérialité » est sans doute la formule qui résume le mieux le propos développé ici par Jean Remy, mais c’est aussi une préoccupation qui aura traversé toute la carrière scientifique de cette figure emblématique de la sociologie de l’espace.

Depuis le « tournant spatial » qui aurait été amorcé en sociologie dans le courant des années 1970 par des sociologues et philosophes tels qu’Henri Lefebvre, Raymond Ledrut ou Jean Remy lui-même, l’intérêt pour les dimensions spatiales du social (ou, à l’inverse, pour les dimensions sociales du spatial) n’a pas perdu de sa vivacité. Ce récent ouvrage ne vient donc pas réactualiser un objet de la sociologie qui aurait été oublié, en témoigne le dernier dossier thématique de la revue en ligne SociologieS paru tout récemment (Authier J.-Y, Bourdin A., Germain A., Lefeuvre M.-P., 2016) et entièrement consacré à ce sujet. Jean Remy semble plutôt avoir eu comme ambition de nous livrer un retour sur son parcours de chercheur ainsi que sur son travail de théorisation et d’intervention sociale. En le découpant grossièrement, on pourrait dire que la structure même de l’ouvrage témoigne du souci à la fois théorique et pratique de l’auteur : l’exposé oscille constamment entre, d’un côté, des considérations plus théoriques (davantage concentrées dans les premiers chapitres) et, de l’autre, une attention aux implications pratiques des façons de penser l’espace (notamment en ce qui concerne les politiques de « mixité sociale » sur lesquelles l’auteur insiste de manière particulièrement intéressante dans la suite de l’ouvrage).

Malgré un style d’écriture et une façon de structurer sa pensée parfois difficile à suivre (le texte saute régulièrement d’une idée à l’autre et certaines d’entre-elles restent parfois trop abstraites), il n’empêche qu’avec ce livre, Jean Remy nous donne un bel aperçu de ses contributions à la sociologie en insistant sur l’intérêt de prendre l’espace en compte dans l’analyse de la formation des acteurs sociaux et de leurs rapports. Bien qu’il soit relativement court (170 pages environ), l’ouvrage est dense et fourmille de nombreuses idées et concepts, parfois rapidement énoncés mais sur lesquels l’auteur revient, pour certains, en mobilisant des exemples plus parlant à travers les chapitres 4 et 5 notamment. J’insisterai ici sur quelques-unes des idées développées par l’auteur, en abordant d’abord la question du statut qu’il donne à l’espace dans l’analyse sociologique et, ensuite, en revenant sur le regard qu’il pose sur les ségrégations et divisions urbaines[1].

Penser l’espace en sociologie demande avant tout de « sortir de la métaphore du contenant et du contenu » (p. 155). Il n’est pas envisagé ici dans sa seule dimension matérielle ou euclidienne, mais dans ce que Jean Remy appelle sa « dimension relationnelle ». Ainsi, l’espace ne se résume pas qu’à l’enveloppe ou au simple décor de nos interactions sociales mais est « socialisé et socialisant » (p. 8) ou, pour reprendre la triade chère à Henri Lefebvre (1974), l’espace est à la fois conçu, perçu et vécu.

Concernant l’espace conçu, « marqué » par le social, l’on pourrait dire, avec le sociologue Daniel Bodson, que faire de l’aménagement de territoire, c’est toujours inscrire un projet de société dans l’espace. L’aménagement de l’espace témoigne ainsi de la façon dont, à une époque donnée et selon l’état du rapport de pouvoir en vigueur, une société se pense et se structure. Une « grammaire de l’espace » peut ainsi être décelée, permettant d’interpréter « le vocabulaire spatial » et ainsi, de mettre en évidence des types de territoire différents (chapitre 2, p. 49-54). L’espace « conçu », socialement déterminé et pensé par les professionnels (« dominants », dirait Lefebvre) de l’aménagement du territoire, est moins développé par Jean Remy dans son livre, même s’il s’y est intéressé de près au moment de la création de la ville de Louvain-La-Neuve (chapitre 5). Son concept de « transaction sociale », auquel il consacre un post-scriptum, l’aura particulièrement aidé à décomposer et à analyser, in vivo, ce travail de conception d’une ville. C’est aussi à l’aide de ce concept que l’auteur marquera sa distance avec un certain matérialisme mécaniste : si, pour lui, il existe bien un lien entre le spatial et le social, qui s’influencent mutuellement, « cette influence reste toujours imprévisible et non déterministe » (p. 8), elle passe par un ensemble de transactions et d’« ajustements successifs » entre de multiples acteurs, dont le résultat des interactions est « semi-aléatoire » (p. 167). Jean Remy rompt ainsi avec une certaine sociologie marxiste qui, trop focalisée sur la dynamique socio-économique, lui semble « réductrice et insuffisante » (voir p. 35-39 où l’auteur raconte sa rencontre, au début des années 1970, avec le sociologue marxiste Manuel Castells).

En revanche l’auteur s’est montré plus sensible à la mise en garde faite par Castells (1972) « contre une valorisation de l’espace comme facteur autonome ayant un effet quasi mécanique et court-circuitant la dynamique sociale » (p. 39). Si Remy s’intéressera aux effets propres de l’espace sur les acteurs sociaux et leurs rapports, il le fera de manière lucide, sans tomber dans la dérive spatialiste (voir p. 143 et 148). Pour l’auteur, le spatial a certes une influence sur le social. Cependant, il ne suffit pas d’aménager l’espace d’une façon telle qu’il engendrera, mécaniquement, tel effet social. Dérive aménagiste déjà mise en avant par Henri Lefebvre (1968) à la fin des années 1960, le spatialisme, en privilégiant les interventions sur « la brique », tend à nier l’origine sociale, et souvent située hors du territoire local, des problèmes sociaux et à rabattre l’espace « conçu » (imaginé par les savants et technocrates) sur l’espace « vécu » (approprié par les citadins dans leur ensemble). Avec les « effets de milieu », au contraire, Jean Remy envisage l’espace (et l’urbanisation en particulier) dans ses effets différenciés dont l’intensité varie selon l’âge, le genre ou les positions sociales (voir p. 40 et chapitre 4).

Un autre aspect saillant de l’ouvrage renvoie à la critique qui y est faite du principe de « mixité sociale » dans les politiques urbaines. Partant de l’analyse de quelques modes de régulation de la coexistence spatiale, Jean Remy distingue les mixités « constructives » de celles qui sont « destructrices » (p. 150). Si la mixité peut autant contribuer à enrichir un groupe social (en y favorisant les rencontres et échanges) qu’à le fragiliser (en perturbant l’équilibre parfois fragile d’une collectivité qui tente de se construire), en revanche, la plus grande homogénéité sociale ou culturelle de certaines portions du territoire n’est pas forcément synonyme de menace pour le « vivre-ensemble ». Ainsi, à travers son chapitre 4, l’auteur se penche sur la contribution de l’urbanisation dans la formation des rapports sociaux et le chapitre 5 est l’occasion pour lui d’illustrer son propos à travers la mobilisation du cas de Louvain-la-Neuve (voir p. 148-153).

Les pages 120 à 128 du chapitre 4, particulièrement éclairantes, aident à mieux comprendre l’articulation complexe de ces « territorialité diverses » de la ville (espaces de mixités, d’agrégation ou de séparation) et de leurs fonctions sociales. L’auteur y résume de manière limpide la schématisation des trajectoires socio-spatiales des immigrés telle qu’elle fut théorisée par Robert Park (1936). S’il met en garde de voir dans ce schéma un « modèle type » transposable à d’autres villes (ce que les penseurs de la première École de Chicago ont parfois tenté de faire, minimisant ainsi le poids des contextes macro-sociaux et historiques qui pèsent sur les situations locales et les façonnent de manière singulière), il a néanmoins le mérite de proposer une vision nuancée des divisons socio-spatiales de la ville qui sont loin de se réduire à l’opposition binaire « ghetto »/« espaces de mixité sociale et culturelle ». À l’encontre de l’idéologie de la mixité sociale, Jean Remy insiste sur l’utilité sociale de ce qu’il appelle des « espaces transitionnels ». Point d’arrivée de populations immigrées et économiquement précaires, ces espaces plus homogènes sur le plan ethnoculturel peuvent faire office de « lieux de passages où s’acquièrent des compétences qui vont permettre l’intégration » (p. 125). Par ailleurs, ces espaces permettent également de réaliser une trajectoire sociale ascendante à la condition d’une insertion relativement stable sur le marché du travail. Pour l’auteur, la mixité ne décrète pas, elle « n’est pas le point de départ de l’intégration, mais son aboutissement » (p. 123).

Ainsi, Jean Remy remet les points sur les i : tout espace communautaire n’est pas le lieu de relégation forcée, surpeuplé, homogène sur plan social et ethnique, marqué par la violence et abandonné de l’État et de ses services. Au début des années 1990, Loïc Wacquant (1992) dénonçait déjà cette tendance sensationnaliste à parler de tout type de quartier populaire et immigré ou de banlieues pauvres comme de « ghettos ». Pourtant, en pleine décennie 2010, ce discours semble toujours bien prégnant et démontre toute la pertinence de venir remettre un peu de finesse dans la catégorisation des espaces urbains, de leur formes et fonctions. Entre ces deux pôles que sont le « ghetto » et « l’espaces de mixité sociale et culturelle », qui sont si facilement opposés l’un à l’autre, se trouvent tout un continuum à prendre à compte, voire à préserver. Espaces « interstitiels », « transitionnels », « communautaires », de « priméité » et de « secondéité », tous ont leur utilité sociale nécessaire à « l’urbanité » en tant que forme de sociabilité urbaine (p. 109-112). Face aux discours médiatiques qui incriminent les divisions urbaines de tous les maux, Jean Remy rappelle, avec d’autres (par exemple Charmes, Bacqué, 2016), que ces dernières font pourtant la complexité et la richesse des environnements urbains et qu’elles peuvent aussi être considérées comme des ressources pour les acteurs sociaux.

Bibliographie

Authier J.-Y, Bourdin A., Germain A., Lefeuvre M.-P. (2016), « Penser l'espace en sociologie », SociologieS. URL : http://sociologies.revues.org/5434.

Castells M. (1972), La question urbaine, Paris, Maspéro.

Charmes E., Bacqué M.-H. (dir), (2016), Mixité sociale, et après ?, Paris, Presses universitaires de France (« La vie des idées »).

Lefebvre H. (1968), Le droit à la ville, Paris, Anthropos.

Lefebvre H. (1974), La production de l’espace, Paris, Anthropos.

Park R. E. (1936), « Human ecology », American Journal of Sociology, vol. 42, 1, p. 1-15.

Wacquant L. (1992), « Pour en finir avec le mythe des “cités-ghettos”. Les différences entre la France et les États-Unis », Annales de la recherche urbaine, n° 54, p. 21-30.


Quentin Deluermoz, Pierre Singaravélou – Pour une histoire des possibles. Analyses contrefactuelles et futurs non advenus

publié le 3 oct. 2016 à 05:20 par Quentin Verreycken   [ mis à jour : 3 oct. 2016 à 05:21 ]

Recensé : Quentin Deluermoz, Pierre Singaravélou, Pour une histoire des possibles. Analyses contrefactuelles et futurs non advenus, Paris, Seuil (« L’univers historique »), 2016, 448 p.


[1] Signalons toutefois la parution en janvier 2015 d'un ouvrage français traitant également de l'histoire contrefactuelle, d'ailleurs préfacé par Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou (Besson, Synowiecki, 2015).



















































































































































































[2] C. Wright Mills proposait, dans L'imagination sociologique, de substituer, en fonction des besoins, le terme « sociologique » par différentes sciences sociales, ce que nous nous permettons donc de faire ici

Par Matthias Fringant

Doctorant en sociologie au Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP), École des hautes études en sciences sociales de Paris (EHESS)

Mis en ligne le 3 octobre 2016

La question des possibles et, plus largement, celle de l'imaginaire semblent être rétives aux sciences sociales. Elle a ainsi pu susciter de la méfiance, parfois renforcée par les dérives de son traitement dans ses formes les plus « postmodernes » (Lahire, 2007 ; Quinon, Saint-Martin, 2016). C'est pourtant ce difficile objet que les historiens Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou font ici le pari de disséquer, en étudiant de quelle manière il est envisageable de recourir au raisonnement contrefactuel – « Que se serait-il passé si... ? » – en histoire et, plus largement, en sciences sociales. Loin des écueils précédemment mentionnés, ils réalisent avec brio la démonstration selon laquelle un usage savant et rigoureux du contrefactuel est possible et, sous certaines conditions, souhaitable, ouvrant du même coup un domaine d'études relativement marginal en France [1]. Restituant aux lecteurs les résultats de six années de travail collectif suivant l'ordre chronologique de leur enquête, les deux chercheurs abordent ainsi la notion de contrefactuel en trois étapes.

Le premier temps de l'enquête dresse ainsi un tableau extrêmement dense des usages du raisonnement contrefactuel, à travers quatre grands ensembles : la pratique ancienne dans le travail d'historien (chapitre 1) ; la diffusion internationale de ce type d'histoire (chapitre 2) ; sa variante littéraire et uchronique (chapitre 3) ; les usages de ce raisonnement en sciences sociales et physiques (chapitre 4).

La démarche contrefactuelle, apparue dès le Ve siècle av. J.-C. sous la forme de la digression, ne deviendra une véritable pratique d'écriture qu'au début du XIXe siècle sous la forme de l'uchronie, synonyme d'utopie dans l'histoire. En ce qui concerne plus précisément les sciences sociales, c'est à Max Weber qu'il revient d'avoir théorisé en premier la notion, dans ses Essais sur la théorie de la science publiés en 1906. Relativement marginale au cours du XXe siècle malgré certains développements notables tels que la cliométrie américaine représentée par Robert Fogel au cours des années 1950, la tentative fondatrice d'institutionnalisation d'une démarche résolument scientifique sera effectuée par l'historien britannique Niall Ferguson et la publication de Virtual History en 1997, menant à une normalisation de son usage au cours des années 2000.

Si le moteur de la version qui se dit la plus scientifique de l'histoire contrefactuelle semble donc être le monde anglo-saxon, une circulation internationale de ce type d'histoire s'est accomplie au cours du XXe siècle, notamment dans des régions sous influences britannique ou états-unienne, comme l'Inde, l'Australie, l'Océanie, ou encore l'Amérique latine. L'histoire contrefactuelle s'est également exportée en Europe ; la France faisant exception en raison d'aspects scientifique, académique, et social, expliquant ainsi la marginalité de ce domaine d'études, que les auteurs contribuent par le présent ouvrage à combler.

L'autre pendant de l'histoire contrefactuelle est sa version littéraire, ou uchronique. Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou proposent ici une synthèse de son développement, en rappelant les liens flous de réciprocité entre raisonnements contrefactuels historien et littéraire contribuant à expliquer la méfiance des historiens à l'égard de la notion. Notons ici que si les auteurs font le choix d’élargir l’analyse aux formes populaires du contrefactuel, ils évitent sans difficulté l’écueil de ne voir dans celles-ci qu’une variante appauvrie du pan le plus savant de la même notion, sans toutefois occulter les rapports existant entre les deux (Grignon, Passeron, 1989).

Enfin, en mettant ce type de raisonnement à l'épreuve des sciences sociales et physiques, les auteurs concluent ce premier tour d'horizon, en affirmant que les usages du raisonnement contrefactuel « appartiennent à des domaines disparates d'expression, du savoir ou de la vie courante. Cette diversité suscite bien des confusions, des incertitudes, des rejets et des adhésions enthousiastes » (p. 98). Dès lors, la question ne semble plus être de savoir s'il faut ou non mobiliser ce raisonnement en histoire, puisqu'il semble inévitable, mais plutôt en expliciter les questions sous-jacentes.

La deuxième partie s'attache donc logiquement à examiner de manière détaillée ces problématiques, mais aussi à « préciser les conditions auxquelles elle peut s'avérer utile » (p. 101) pour l'enquête historique. Quatre domaines d'interrogation sont ici envisagés : le rôle de l'imagination (chapitre 5) ; la question de la causalité (chapitre 6) ; les formes d'historicité (chapitre 7) ; les enjeux politiques et sociaux du travail d'historien (chapitre 8).

En ce qui concerne les liens entre imagination et pratique du travail d'historien, un rapide rappel permet aux auteurs d'affirmer que « la question qui agite les débats n'est donc pas tant de choisir entre science et littérature que de savoir où placer le curseur entre ces deux pôles » (p. 105). Ainsi, il apparaît que « l'imagination, une fois sous contrainte, appartient pleinement aux modalités de l'enquête historique » (p. 114), permettant aussi bien d'aider à la contextualisation que de cerner les manières de penser des sociétés étudiées ou encore d'imaginer plusieurs futurs non advenus permettant de restituer la complexité du passé. Enfin, les deux historiens indiquent que cette démarche entretient des liens étroits avec la réflexivité, en ce qu'il semble possible « d'y recourir pour expliciter, et de ce fait mettre à distance, son propre investissement dans la pratique de recherche, habituellement masqué dans l'écriture finale » (p. 124). Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou se situent ici nettement du côté de la réflexivité conçue comme « objectivation du sujet de l'objectivation » (Bourdieu, 2003), laissant de côté les usages plus problématiques du même terme (Gingras, 2004).

Un tour d'horizon historique et épistémologique du problème de la causalité en sciences sociales mène les auteurs à rappeler que la question principale en la matière est que les chercheurs analysent un fait qui a toujours une multiplicité de causes. Une fois cette idée acquise, des tensions résistent, telles que la question du continuum entre déterminisme et contingence ou celle de la continuité et de la rupture. Mobilisant Max Weber, les auteurs listent la multiplicité des réflexions sur la causalité mobilisant le contrefactuel, l'idée principale étant celle selon laquelle « l'approche contrefactuelle est par définition une pensée des relations ; en tant que principe, elle est indéterminée et permet de réfléchir à nouveaux frais sur ces questions » (p. 151).

La question de l'historicité vise, quant à elle, à savoir si le raisonnement contrefactuel peut s'appliquer de manière universelle (à toute époque et à toute société), ou bien s'il est au contraire dépendant des caractéristiques de l'Occident moderne. En mobilisant différents travaux classiques d'anthropologie sur les rapports au temps de différentes sociétés « lointaines », l'argument principal est que le raisonnement contrefactuel sous les formes que nous connaissons est assujetti aux régimes d'historicité de l'Occident moderne. Cependant, en soulignant la plasticité de la notion, les auteurs évoquent des alternatives permettant de lui faire jouer le rôle de révélateur de divers rapports au temps. Enfin, la question des enjeux politiques du travail d'historien revient à se demander si l'histoire contrefactuelle serait ou non le lieu privilégié des idéologies assumées ou impensées de leurs auteurs. La réponse ici proposée consiste à dire que, loin de se réduire à une idéologie unique, l'emploi de cette démarche a, au cours du temps, recoupé des usages politiques divers dans des contextes toujours variés.

Refusant – en acte – une séparation tranchée entre théorie et pratique souvent dénoncée comme néfaste à la constitution du savoir scientifique (Bourdieu, 1980), Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou proposent dans un dernier temps de restituer aux lecteurs trois expérimentations leur permettant d'évaluer concrètement la pertinence du contrefactuel : une première sur l'histoire globale adoptant une perspective macro permettant de mettre au jour la capacité de ce raisonnement à  « déconstruire les schémas historiographiques classiques » (p. 247) (chapitre 9) ; une seconde sur la révolution parisienne de février-juin 1848 adoptant une perspective plus micro et réaffirmant la capacité de cette démarche à «  aborder et de restituer autrement un phénomène qui semble encore mettre à mal bien des implicites du récit de l'historien » (p. 282) (chapitre 10) ; et, enfin, une dernière centrée autour la question des modes de transmission et de partage des savoirs promouvant les dimensions pédagogiques de ce type de raisonnement, faisant appel à la participation, à l'échange et aux affects (chapitres 11 et 12).

Au terme de cette enquête, se dégage une esquisse de cadre conceptuel à la fois simple mais relativement efficace pour l'usage du raisonnement contrefactuel dans la pratique historienne, mais aussi, plus largement, dans l'ensemble des sciences sociales. L'histoire est, à de multiples reprises, considérée comme faisant partie du champ unifié des sciences historiques (Passeron, 1991) à l'heure où l'hyperspécialisation tend à nuire à la construction du savoir sur l'homme (Lahire, 2012). Les auteurs spécifient les usages qui ont paru les plus pertinents de ce raisonnement, au nombre de six : le contrefactuel réflexif, qui permet de formuler clairement les contrefactuels implicites que comportent sans le dire des raisonnements ; le contrefactuel de contextualisation, qui permet de comprendre ce qui a été en interrogeant ce qui n'a pas été ; le contrefactuel des causalités et des interdépendances, qui permet de penser le possible et l'impossible des trajectoires ; le contrefactuel de mise en intrigue, qui sert à débusquer dans les trames narratives les schèmes implicites du discours historique ; le contrefactuel des futurs non advenus, explorant la façon dont les acteurs se représentaient leur propre avenir ou les futurs de leur passé ; le contrefactuel des possibles du passé, permettant d'appréhender les virtualités réelles des situations révolues.

Ces différents usages peuvent s'exercer dans le cadre de trois temporalités : longue, moyenne, et courte. La dernière semble, selon les auteurs, être la plus utile pour les chercheurs en sciences sociales. En dernière analyse, « ces trois temporalités et six usages constituent un cadre d'analyse qui permet de distinguer les différents contrefactuels en fonction de l'objectif visé et d'éviter les confusions qui ont suscité à juste titre la réprobation des historiens » (p. 345).

Cet ouvrage constitue en définitive une prise de position forte et réellement convaincante pour le développement d'une histoire contrefactuelle rigoureuse, permettant de stimuler « l'imagination historique » à nouveaux frais (Wright Mills, 2006) [2]. Ce travail collectif et de longue haleine a le mérite d'offrir une argumentation à la fois érudite, claire malgré l'énumération parfois un peu longue de références pouvant nuire à la compréhension du raisonnement global, et savamment construite. Elle résulte par ailleurs d'une enquête empirique importante, dont les conditions de production sont clairement explicitées. Cette exigence globale évite donc les écueils les plus fréquents auxquels peuvent être associés certains travaux contemporains en sciences sociales. Sans prétendre à un quelconque « tournant contrefactuel » qui viendrait s'ajouter à la longue liste de ceux s'étant succédé depuis les années 1970, les auteurs permettent de mettre à disposition des praticiens des sciences historiques un nouvel outil qui, nécessitant d'être utilisé sous certaines conditions ici esquissées, peut s'ajouter et se combiner à d'autres. En effet, les auteurs ayant souligné les liens que le contrefactuel entretient avec la réflexivité, il peut être bon de rappeler la pertinence de cette dernière, récemment défendue dans une conception similaire par d'autres chercheurs (Weber, 2015).

En définitive, si la science a pour enjeu le monopole de la représentation scientifiquement légitime du réel (Bourdieu, 2001), il semble que l'inclusion de l'imaginaire et des possibles passés dans cette lutte ait ici reçu un coup d'envoi magistral qu'il sera difficile pour les sciences sociales d'ignorer à l'avenir.

Bibliographie : 

Besson F., Synowiecki J. (2005), Écrire l'histoire avec des « si », Paris, Éditions Rue d'Ulm (« Actes de la recherche à l'ENS »).

Bourdieu P. (1980), Le sens pratique, Paris, Éditions de Minuit (« Le sens commun »).

Id. (2001), Science de la science et réflexivité, Paris, Raisons d'agir (« Cours et travaux »).

Id. (2003 [1997], Méditations pascaliennes, Paris, Seuil (« Points essais »).

Grignon C., Passeron J.-C. (1989), Le savant et le populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris, Gallimard/Le Seuil (« Hautes Études »).

Gingras Y. (2004), « Réflexivité et sociologie de la connaissance scientifique », in L. Pinto, G. Sapiro, P. Champagne, M.-C. Rivière (dir.) Pierre Bourdieu, sociologue, Paris, Fayard (« Histoire de la pensée »), p. 337-347.

Lahire B. (2007 [2005]), « Une astrologue sur la planète des sociologues ou comment devenir docteur en sociologie sans posséder le métier de sociologue » ? in L'esprit sociologique, Paris, La Découverte (« La Découverte/Poche »), p. 351-387.

Id. (2012), Monde pluriel. Penser l'unité des sciences sociales, Paris, La Découverte (« La couleur des idées »).

Passeron J.-C. (2006 [1991]), Le raisonnement sociologique. Un espace non poppérien de l'argumentation, Paris, Albin Michel (« Bibliothèque de « L'Évolution du l'humanité »).

Quinon M., Saint-martin A. (2016), Le sociologue imaginaire. Tribulations du professeur Michel Maffesoli et de ses créatures, Marseille, Agone (« Mémoires sociales »).

Weber F. (2015), Brève histoire de l'anthropologie, Paris, Flammarion (« Champs essais »).

Wright Mills C. (2006 [1967]), L'imagination sociologique, Paris, La Découverte (« Poche/Sciences humaines et sociales »).

Manuel Cervera-Marzal – Les nouveaux désobéissants : citoyens ou hors-la-loi ?

publié le 19 sept. 2016 à 05:42 par Quentin Verreycken   [ mis à jour le·19 sept. 2016 à 07:00 par Lionel Francou ]

Recensé : Manuel Cervera-Marzal, Les nouveaux désobéissants : citoyens ou hors-la-loi ?, Paris, Le Bord de l’eau, (« La Bibliothèque du MAUSS »), 2016, 160 p.

Par Elisabeth Lagasse
Doctorante au Centre de recherches interdisciplinaires Démocratie, Institutions et Subjectivité (CriDIS) et au sein du groupe de recherche « Social Movements à l’Age Global » (SMAG) à l’Université catholique de Louvain.

Mis en ligne le 19 septembre 2016

Quelle est la légitimité de la désobéissance civile en démocratie, et quelle doit être sa place ? C’est à ces questions que tente de répondre l’ouvrage de Manuel Cervera-Marzal. L’auteur, jeune docteur en science politique, publie ici une partie de sa thèse, soutenue en 2014 à l’Université libre de Bruxelles et à l’Université Paris-Diderot,  portant sur la philosophie de la désobéissance civile sous l’angle de la théorie politique. Il a notamment publié Miguel Abensour, critique de la domination, pensée de l’émancipation (2013), Gandhi. Politique de la non-violence (2015) et Pour un suicide des intellectuels (2016). Articulant la philosophie, la science politique et la sociologie, il mobilise dans sa réflexion des auteurs tels que Thoreau, Zinn, Arendt, Gandhi, Castoriadis. Il ne s’appuie cependant pas  sur des travaux de sociologie plus empiriques qui portent sur cette  question, tel que l’ouvrage récent d’Ogien et Laugier (2010).

Partant du constat qu’on assisterait à une « extra-légalisation des luttes d’émancipation » (p. 23), c’est-à-dire que tout un répertoire d’actions collectives serait de plus en plus marqué par l’illégalité, la thèse de l’auteur consiste à affirmer que les « nouveaux désobéissants » sont des citoyens à part entière, voire qu’ils renouvellent la signification de la citoyenneté. Pour mener à bien cette réflexion, l’auteur s’inscrit d’emblée dans une perspective de pensée de l’émancipation qui considère que « la liberté n’est pas un acquis des révolutions passées mais une tâche à laquelle nous sommes présentement confrontés » (p. 7). Dès lors, plutôt qu’un livre sur la désobéissance civile en soi, il s’agit davantage d’une réflexion de théorie critique sur la démocratie à partir de la désobéissance citoyenne aux lois, éclairant notamment la question de son rapport avec ses institutions et la place que peut, et doit, y trouver le conflit. En effet, selon l’auteur la conflictualité sociale n’a pas diminué mais est reconfigurée par l’action de ces désobéissants qui introduisent un nouveau rapport aux lois. Cette réflexion contribue ainsi à l’élaboration d’une philosophie de la non-violence qui se distingue du pacifisme en plaçant la lutte contre les inégalités et pour la démocratie au centre de celle-ci.

La démonstration de la thèse selon laquelle la désobéissance civile est un acte de citoyenneté se fait en trois temps. La première partie de l’ouvrage renverse la question de la justification de la désobéissance civile en démocratie, « pourquoi désobéir ? », en « pour quoi désobéir ? ». L’auteur commence ainsi par déconstruire l’idée que nos régimes occidentaux sont des démocraties. D’une part, il affirme que nos États sont en réalité des oligarchies, « au sens où ils se caractérisent par la domination d’une minorité sur la majorité » (p. 44). De cette façon, la présomption de culpabilité attachée aux désobéissants se déplace pour charger les États, et oppose leur violence (qui se traduit notamment dans le principe de délégation et par les inégalités sociales) à la non-violence de la désobéissance. D’autre part, il considère la démocratie comme un processus inachevé, un mouvement de démocratisation en transformation perpétuelle.

Ces bases posées, l’auteur poursuit sa réflexion sur ce qu’est la démocratie, invitant à la repenser à partir de la désobéissance civile, qu’il aborde dans la deuxième partie de l’ouvrage. Cervera-Marzal commence par y affirmer une nécessaire désacralisation des lois. Plutôt que de constituer un socle solide sur lequel s’appuyer, elles doivent être envisagées comme émanant de rapports de force qu’il est possible de faire évoluer. Il appelle donc à faire passer le combat pour l’autonomie avant celui pour la justice. La désobéissance civile est en ce sens un « acte d’auto-institution démocratique par lequel la collectivité se soulève contre la tendance d’une loi à s’autonomiser des activités sociales dont elle procède » (p. 79). Pour autant, il ne s’agit pas de se passer de lois. Au contraire, cette tension entre ordre et désobéissance, instituant et institué, est constitutif de la démocratie qui se doit de maintenir le conflit ouvert. L’auteur insiste : « il est toujours possible de désobéir mais il n’est pas possible de toujours désobéir » (p. 81).

Si le conflit doit toujours être ouvert, quel rapport entretient-il avec la violence ? Dans la troisième et dernière partie, Cervera-Marzal refuse tout autant une vision belliciste de la démocratie, qui cherche à éliminer l’opposant, qu’une vision pacifiste, qui évacue le conflit. Il nomme « politique de la civilité » un rapport au conflit qui s’entretient dans une relation d’« adverse amicalité » (p. 106), où l’adversaire ne l’est pas du fait de sa personne mais de par les actes qu’il pose. L’auteur s’oppose ici explicitement à la fois à une « vision ordonnée et ordonnatrice de la démocratie », dans laquelle le conflit est un « symptôme de disfonctionnement », mais aussi à la conception de la philosophie libérale (représentée par Rawls ou Habermas notamment) qui reconnaît l’existence d’un conflit mais considère que la politique vise à réconcilier les parties. Face au pacifisme, la reconnaissance du conflit comme facteur de liberté est mise en avant ; la politique devient alors le rapport entre les luttes. Dès lors, l’auteur conclut que les nouveaux désobéissants, en agissant de façon non-violente au nom d’un idéal de justice et liberté de toutes et tous, constitueraient une figure actuelle exemplaire d’une citoyenneté renouvelée, qui ne se caractérise plus par un rapport aux frontières, mais par le fait de faire passer cet idéal devant sa propre vie.

Si cette thèse est défendue de façon assez claire et convaincante tout au long de l’ouvrage, ce dernier reste avant tout très théorique et trop peu ancré dans la réalité qu’il souhaite expliquer. Sans prêter à l’auteur des intentions qui ne sont pas les siennes dans cet ouvrage, le lecteur peut regretter la faible place laissé à l’enquête et aux données empiriques dans cette réflexion. En effet, au terme de cet ouvrage, la figure du nouveau désobéissant apparaît comme étonnamment pure et unifiée. Or, les tensions et débats présents sur le terrain et parmi les acteurs sont particulièrement riches pour comprendre les enjeux concrets du changement social. Ainsi, si l’auteur définit la désobéissance civile de façon relativement tranchée, notamment par la non-violence, cette question n’est jamais totalement évacuée sur le terrain, toujours en débat. Il pourrait être également intéressant de détailler davantage les différentes conceptions des acteurs qui choisissent ce mode d’action, comme d’autres ont pu le faire, par exemple en s’intéressant aux acteurs de l’économie solidaire (Frère, 2009) ou à ceux du mouvement altermondialiste (Pleyers, 2010). Cette question n’est pas sans lien avec celle de la stratégie et de la place de la désobéissance civile dans le changement social, qui semble trop rapidement laissée de côté par l’auteur. Celle-ci nous apparaît d’ailleurs liée de façon déterminante à la problématique de l’accès à ce mode d’action qui, par les risques qu’il engendre, exclut potentiellement des acteurs plus vulnérables. Dès lors, si ce livre a le mérite d’éclairer efficacement et de façon accessible les débats théoriques que soulève la désobéissance civile, notamment sur les questions de la citoyenneté, de la violence et de leurs rapports, il nous semble qu’un vide reste à combler, notamment par des recherches se focalisant davantage sur les acteurs de la désobéissance, afin d’enrichir la description et la compréhension des enjeux et des pratiques liées au changement social, en cherchant à plus concrètement « enfiler les lunettes » des acteurs (p. 52).

Bibliographie

Cervera-Marzal, M. (2006), Miguel Abensour, critique de la domination, pensée de l’émancipation, Paris, Sens et Tonka.

Cervera-Marzal, M. (2015), Gandhi. Politique de la non-violence¸ Paris, Michalon.

Cervera-Marzal, M. (2016), Pour un suicide des intellectuels, Paris, Textuel.

Frère, B. (2009), Le nouvel esprit solidaire, Paris, Desclée de Brouwer.

Ogien, A., Laugier, S. (2010), Pourquoi désobéir en démocratie ?, Paris, La Découverte.

Pleyers, G. (2010), Alter-Globalization. Becoming Actor in the Global Age, Cambridge, Polity Press.

Gérôme Truc – Sidérations. Une sociologie des attentats

publié le 12 sept. 2016 à 08:22 par Quentin Verreycken   [ mis à jour : 12 sept. 2016 à 08:23 ]

Recensé : Gérôme Truc, Sidérations. Une sociologie des attentats, Paris, Presses universitaires de France (« Le lien social »), 2016, 368 p.


Par Marion Rousset

Diplômée du Master 2 mention Science politique – Relations internationales, Sécurité et Défense, parcours Sécurité internationale et défense, à l’Université Lyon III.

Mis en ligne le 12 septembre 2016

Dans cet ouvrage issu d’une thèse de doctorat soutenue à la fin de l’année 2014, le sociologue Gérôme Truc propose une lecture sociologique des attentats du 11 septembre 2001 à New York, de 2004 à Madrid, et de 2005 à Londres. Il évoque également ceux de janvier 2015 à Paris, sans les avoir étudiés pour autant. Deux précisions sont toutefois à apporter. D’abord, l’auteur a délibérément choisi de ne pas parler des attentats de novembre 2015 en France, par manque de recul suffisant sur ces évènements. Ensuite, il existe des ouvrages sociologiques sur les attentats mais, selon l’auteur, aucun ne réalise ce qu’il nomme une sociologie des attentats. De ce fait, Gérôme Truc indique, dès les premières pages de son ouvrage, vouloir proposer un « livre de sociologie » (p. 2) puisque, depuis les attentats du 11 septembre, on trouve « des livres d’experts ès réseaux terroristes, des essais de journalistes et des récits, tant qu’on en voudra ; mais d’analyses sociologiques, pour ainsi dire aucune » (p. 2).

L’auteur tente, dans son analyse, de revenir sur les réactions suscitées en Europe par les divers attentats (de 2001 à 2005), de les mettre rapidement en perspective avec ceux de janvier 2015, et d’apporter des clés de compréhension ainsi que des ébauches de réponses aux questions soulevées par les évènements. Gérôme Truc a fait le choix de s’intéresser, dans un premier temps, aux traits saillants des attentats de 2001 pour comprendre, comparer et expliquer les réactions individuelles et collectives face aux actes terroristes. Son ouvrage a pour vocation de répondre à la question suivante : quels sont les éléments qui font qu’un attentat ne laisse pas un individu indifférent ? ; à quoi réagit-il exactement ? ; qu’est-ce qui le fait réagir ainsi et pourquoi ? La sociologie des attentats cherche ainsi à questionner le lien qui unit les individus dans de telles circonstances ou, en d’autres termes, ce qui les rend sensibles au sort d’autrui, que ce soit au sein de leur société ou au-delà des frontières.

Les sources et données sur lesquelles l’auteur a bâti son analyse sont les messages de solidarité destinés aux victimes des attaques terroristes du 11 septembre 2001, de Madrid et de Londres, et recueillis sur les lieux des attentats, sur Internet, auprès des journaux ou des ambassades devant les diffuser. L’objectif est, à terme, de saisir l’expression de la solidarité, de comprendre comment s’organise une réaction collective et par quels biais les individus se sentent touchés par un évènement. L’auteur s’est servi d’un corpus de soixante mille messages rédigés suite aux attentats de Madrid, issus du fond d’archives « Archivo del Duelo » créé par le Centro Superior de Investigaciones Cientificas. Par l’intermédiaire du logiciel de statistique textuelle Alceste, Gérôme Truc a pu proposer une étude exhaustive de ces derniers et mettre en place une grille d’analyse sociologique, qu’il a ensuite appliquée aux attentats du 11 septembre et de Londres.

L’ouvrage est découpé en deux grandes parties : la première, au travers de cinq chapitres, traite de l’attaque terroriste elle-même, la seconde, également scindée en cinq chapitres, montre les différentes formes de réactions suite à un attentat.

Pendant de nombreuses pages, Gérôme Truc revient sur les attentats du 11 septembre 2001, et étudie le cadrage (ou les différents cadres) de l’évènement, propre à la sociologie des médias. Cette notion de cadrage renvoie aux travaux d’Erving Goffman (1991) qui explique qu’un cadre primaire est à la fois un présupposé, un système de représentation ainsi qu’un modèle d’organisation (de la perception mais aussi de l’événement lui-même). Gérôme Truc explique que ce cadrage repose sur plusieurs éléments comme, par exemple, les hypothèses formulées peu de temps après les attaques par les journalistes cherchant à élucider les causes, éclairer le sens des évènements ou, encore, conjecturer sur leurs conséquences. Il insiste sur le fait qu’il est important de prendre en compte le cadrage opéré pour saisir l’évènement et le sens qui lui est conféré.

Suite à cela, l’auteur revient sur l’analogie du « 11 septembre à la française » lorsqu’il évoque les attentats de Charlie Hebdo et propose à cette occasion son point de vue et le sens qu’il confère à cet évènement. À cette occasion, Gérôme Truc explique pourquoi cette analogie est possible, ce qui explique son succès dans les médias, mais aussi quelles sont ses limites. Une présentation du déroulement des attentats de Madrid et de Londres est ensuite faite, afin de montrer s’il est possible, là encore, de parler d’analogie avec le 11 septembre. Gérôme Truc revient sur les divers éléments qui permettent d’expliquer ce rapprochement. La réaction de la population étant directement liée à ce qu’elle perçoit à la télévision, dans la presse ou sur Internet, l’acte terroriste finit par devenir un évènement médiatique. De ce fait, l’auteur étudie les différentes façons dont les évènements ont été présentés dans les presses américaine, espagnole, londonienne et, plus largement, européenne. Il met ainsi en lumière le fait qu’il existe des images-types : ce sont les photographies qui sont les plus présentes à la une des journaux européens ; il s’agit généralement des mêmes images reprises et réutilisées par un grand nombre de médias. Un rapport de force entre la destruction matérielle et la souffrance physique est mis en avant par ces images-types. En effet, la presse occidentale fait le choix de monter un immeuble en ruines plutôt que des corps sans vie. Lorsque des images de corps sont présentes à la une, elles sont prises de loin, ce qui empêche toute identification des victimes. On parle alors d’« esthétisation » (p. 106) : il faut rendre la mort acceptable aux yeux des lecteurs. Après plusieurs pages sur l’esthétique des images diffusées par les médias, l’auteur explore les deux formes de mobilisation post-attentats que sont le rassemblement et la manifestation. Il se questionne ainsi sur les raisons qui peuvent pousser un ou plusieurs individus à se mobiliser, il différencie les émotions intimement ressenties et celles publiquement exprimées, puis il propose une comparaison entre les deux. Pour finir, Gérôme Truc étudie les moments où des formes de solidarité s’expriment, à travers l’exemple des minutes de silence. Ainsi, il explique notamment pourquoi certains individus ont fait le choix de ne pas les respecter.

La question sous-jacente au début de la deuxième partie est la suivante : en quoi et pourquoi un individu se sent concerné par tel ou tel événement ? Pour ce faire, l’auteur examine les diverses formes de réponses aux attentats : l’écriture dans les registres de condoléances, la publication de posts sur des forums en ligne ou encore le fait de déposer des mots aux bornes informatiques prévues à cet effet, comme ce fut par exemple le cas à Madrid. La seconde moitié de son ouvrage repose sur une analyse textuelle assistée par ordinateur, aussi appelée CAQDAS, grâce au logiciel Alceste. Ces outils informatiques permettent aux sociologues d’étudier des corpus de texte importants. Gérôme Truc, suite à son analyse factorielle des messages recueillis, distingue deux axes qui schématisent la diversité des espaces de réactions publiques suite à un attentat : le premier repose sur l’opposition entre condoléances pour les victimes et souhait d’un monde meilleur ; le second est marqué par une prise de distance avec les attentats. À cette occasion, il propose une étude des signatures (anonymes ou nominatives) pour comprendre les raisons qui ont poussé les individus à écrire. À l’aide de cet examen, Gérôme Truc identifie trois modes de participation du public aux attentats ainsi qu’une typologie qu’il estime applicable à tous les attentats « ayant le statut d’événement public en Occident, et probablement aussi ailleurs dans le monde » (p. 205). Lorsque des actes terroristes se produisent, le gouvernement en appelle toujours aux valeurs partagées au sein de la société. Cet appel aux valeurs permet de cadrer les évènements, puisque « ce à quoi nous tenons est aussi ce par quoi nous tenons » (p. 234). Néanmoins, il existe un écart entre les réactions populaires et institutionnelles. Alors que, pour l’auteur, cette perception singularisée ne va pas de soi, ce rapport aux valeurs démontre le lien singulier que les individus entretiennent aux évènements. Il achève cette deuxième et dernière partie en proposant une observation de la mise en scène médiatique des portraits nécrologiques des victimes et des réactions qu’ils ont pu susciter.

Pour finir, l’auteur conclut en expliquant que les attentats en France ont, en quelque sorte, été un moment d’effervescence collective au sein duquel l’affirmation de la singularité cède provisoirement sa place à une réaffirmation des solidarités. Pour caractériser les réactions face à de tels évènements, l’auteur invite à parler de « sidérations » (au pluriel) puisque des sentiments personnels et impersonnels s’affrontent lorsqu’il s’agit de comprendre ce qui s’est produit. Suite à un attentat, des valeurs collectives sont mobilisées : le « nous » comme communauté aux contours flous, à la fois universelle et hétérogène, et le « je », c’est-à-dire la représentation de l’être singulier. Elles se juxtaposent ou s’affrontent, et finissent par laisser place à une solidarité, non plus plurielle comme dans la première partie de l’ouvrage, mais singulière. Dès son apparition, la sociologie en Occident s’est rapidement intéressée au rapport entre l’individuel et le collectif. Norbert Elias (1991) a, notamment, proposé une redéfinition des limites existantes entre ces deux dimensions. Il est donc important que l’analyse sociologique prenne en compte ce changement, puisque la sociologie, en prenant conscience de la place grandissante du « je », devient plus réflexive (de Singly, 2015).

Si la première partie de cet ouvrage est plus théorique, la seconde repose majoritairement sur une étude de messages recueillis après les attentats, étayée par de nombreuses citations issues des registres de condoléances, principalement de Madrid. Gérôme Truc propose un ouvrage caractérisé par une pensée claire et efficace, où tous les chapitres se répondent. Alors que la première partie propose une étude de l’image, de ce qui est montré, plutôt que des textes, la seconde partie passe au contraire par une étude des textes et plus particulièrement des mots et des maux. Elle est l’occasion pour l’auteur de présenter les causes qui ont poussé les individus à s’exprimer ainsi par écrit.

Si cet ouvrage est présenté, dès sa quatrième de couverture, comme une étude des attentats du 11 septembre 2001 au 13 novembre 2015, il est important de noter que cela n’est pas le cas. En effet, comme nous l’avons expliqué précédemment, l’auteur déclare avoir fait le choix de ne pas étendre son étude aux dernières attaques terroristes qu’ont notamment connu la France et la Belgique au cours des années 2015 et 2016. Qui plus est, si les attentats de janvier 2015 sont abordés par Gérôme Truc, l’étude se limite à une analogie avec le « 11 septembre ». Il est donc essentiel de noter que la place des attentats français dans cet ouvrage reste minime par rapport aux attentats de 2001, 2004 et 2005, qui, eux seuls, ont véritablement fait l’objet d’une enquête approfondie.

Finalement, le travail empirique scrupuleux réalisé par Gérôme Truc, à travers une recension de nombreux messages tirés des registres de New York, de Madrid, de Caen ou encore de Londres, a le mérite d’apporter un regard novateur et documenté sur les actes terroristes et leurs conséquences. À défaut de proposer une sociologie des médias approchant le traitement réservé au phénomène terroriste, comme le font la plupart des études sur le sujet, il offre à ses lecteurs une véritable sociologie des attentats et de leurs effets sur les populations touchées de près ou de loin, principalement saisis au travers d’une analyse des textes et messages recueillis.

 Bibliographie

Elias N. (1991), La société des individus, Paris, Fayard.

Goffman E. (1991), Les cadres de l'expérience, Paris, Éditions de Minuit (« Sens commun »).

Singly F. de (2015), « Des manières de penser le je en sociologie », SociologieS, Dossiers, Pour un dialogue épistémologique entre sociologues marocains et sociologues français. URL : http://sociologies.revues.org/5143.

Nicolas Charles – Enseignement supérieur et justice sociale. Sociologie des expériences étudiantes en Europe

publié le 29 août 2016 à 03:06 par Quentin Verreycken   [ mis à jour : 29 août 2016 à 03:06 ]

Recensé : Nicolas Charles, Enseignement supérieur et justice sociale. Sociologie des expériences étudiantes en Europe, Paris, La Documentation française (« Études & recherche »), 2015.

Par Magali Ballatore

Maître de conférences à l’Université d’Aix-Marseille, chercheure au LAMES et membre de la Structure fédérative d’études et de recherches en éducation de Provence.

Mis en ligne le 29 août 2016

Cet ouvrage se propose d’étudier les principes de justice dans l’enseignement supérieur de trois pays européens. Il s’inscrit très clairement dans la sociologie de l’expérience étudiante de François Dubet (2009), avec ses principes de justice (l’égalité, le mérite et l’autonomie), tout en s’inspirant également fortement de la typologie d’Esping-Andersen (1999) pour comparer la France « corporatiste », la Suède « sociale-démocratique » et l’Angleterre « libérale ». Nicolas Charles part du constat que les comparaisons qualitatives de systèmes d’enseignement supérieur sont rares, sans pour autant citer les analyses comparées existantes et les études internationales relatives notamment aux politiques éducatives, aux stratégies des familles, aux curricula ou à la mobilité en Europe (entre autres Ballatore, 2002 ; 2010 ; Ballarino et al., 2009 ; 2010 ; Felouzis, Maroy, van Zanten, 2013 ; Garneau, 2008 ; Turner, 1960 ; van Zanten, Kosunen, 2013 ; Vitale, 1999 ; 2001). L’hétérogénéité des systèmes est approchée par une étude de cas sur des filières de divers segments des systèmes de formation supérieure dans des universités des capitales de ces pays. Deux filières sont choisies : l’une en économie et mangement que N. Charles nomme « formation prestigieuse », et l’autre en histoire, dite « de démocratisation ». Cette comparaison permet de saisir une certaine variance interne à chaque système.

Les modèles contrastés de financements des études selon les pays sont bien décrits, avec l’importance prise, notamment en Angleterre, par les prêts à remboursement contingent au revenu et par les bourses généreuses en Suède, qui peuvent éventuellement être complétées par des prêts, alors qu’en France seul 1 % des étudiants financent leurs études grâce à un système de prêt. Cependant, le regard sur les statistiques provenant d’études comparatives, telles qu’Eurostudent, est assez peu critique. C’est peut-être ce qui amène l’auteur à dire que les étudiants les plus modestes semblent moins soutenus en France qu’en Angleterre et en Suède. En outre, on peut s’interroger sur le fait de classer les prêts parmi les « aides » reçues. En effet, en Angleterre, les étudiants à bas revenus sont surreprésentés parmi ceux qui manifestent la plus forte aversion pour l’emprunt et qui préfèrent avoir une activité rémunérée, alors qu’on interdit à leurs confrères d’Oxford de travailler au cours de l’année universitaire. De manière générale, cet ouvrage tend ainsi à se concentrer sur l’hétérogénéité des expériences étudiantes en France, tout en mettant en avant une certaine uniformité des expériences en Angleterre ou en Suède. L’aide des parents obtenue par les étudiants de l’école de commerce étudiée est, par exemple, considérée comme spécifique et liée au contexte de la capitale suédoise.

Dans le chapitre suivant, N. Charles se penche sur la fonction sélective de l’enseignement supérieur et sur la méritocratie scolaire, qui jouit d’une légitimité très forte dans les sociétés occidentales. L’auteur rappelle que le mérite est principalement une affaire d’environnement social (Duru-Bellat, Meuret, 2009). Ainsi parler de « compétition équitable » est déjà un oxymore en soi. Les procédures d’évaluation du mérite sont présentées de manière successive comme des cas nationaux. N. Charles voit en Angleterre une volonté latente d’évaluer davantage le potentiel des individus que leurs performances passées. Pourtant, comme en France, ce sont d’abord les notes du secondaire qui vont permettre aux étudiants de pouvoir demander l’inscription dans telle ou telle filière, tels ou tels établissements, qui sont explicitement classés des plus prestigieux ou moins exigeants. Par conséquent, ce que l’auteur appelle « l’individualisme du système » n’est-il pas plutôt une plus grande autonomie laissée aux universités dans le choix de leurs candidats ? La spécificité, qui consiste à demander aux candidats d’exposer leurs motivations et leurs expériences personnelles, est une pratique que l’on retrouve également aujourd’hui, par exemple, dans les classes préparatoires spécifiques destinées aux enfants des zones d’éducation prioritaire en France (Pasquali, 2014). Finalement, on observe beaucoup de similitudes entre les discours et les pratiques des étudiants de filières sélectives en Angleterre et en France, en particulier le réflexe corporatiste qui les pousse à légitimer le processus de sélection (impartial à leurs yeux). Les grandes écoles sont ainsi, comme les vieilles universités anglaises, des institutions englobantes.

La Suède, quant à elle, considérerait plutôt le principe méritocratique comme un mal nécessaire, lui préférant l’idéal de la seconde chance, dans un contexte de marchandisation récente de l’école secondaire, qui crée de nouvelles inégalités (Palme, Hultqvist, 2009). Peut-on considérer l’introduction des « points de mérite » comme un tournant vers la valorisation des performances scolaires en Suède, étant donné qu’il existait déjà des mentions auparavant ? Une série de réformes, que l’auteur évoque justement, contribue en tout cas à transformer l’école secondaire supérieure en un espace de formation de plus en plus segmenté. Le modèle suédois est basé, d’une part, sur des programmes prédéfinis et, d’autre part, sur des « cursus libres », qui laissent un grand choix dans la construction des parcours. Ces évolutions et ces programmes ne sont pas sans rappeler les distinctions à lintérieur des codes-séries de la typologie de Basile Bernstein (1975 : 191-222) et les deux voies qu’il distingue, l’une « pure », l’autre « impure » (disciplines provenant de domaines différents du savoir). Pendant longtemps, la première avait un statut supérieur en Angleterre, mais l’accroissement du nombre de programmes impurs (la seconde) permet de plus en plus d’absorber l’augmentation du flux d’étudiants, tout en maintenant le mythe de l’égale valeur de toutes les formations. Cest aussi dans un contexte où les ressources financières déclinent rapidement que les dirigeants des institutions ont commencé́ à embaucher cette idée de l’utilisation de la demande du consommateur (l’étudiant) comme une arme pour réclamer des fonds supplémentaires. Peut-on dire, dans le cas de la Suède, que les motifs du décloisonnement, du développement de voies moins pures et moins spécialisées, sont davantage pragmatiques quégalitaires ? Lauteur ne répond pas à cette question, qui aurait demandé une incursion dans la sociologie bernsteinienne. Pourtant, les évolutions qu’il décrit semblent mettre en exergue la croyance erronée que chaque choix par les étudiants peut permettre une variation seulement du sujet et non pas du niveau, car il existe des différences patentes entre les niveaux attendus dans les diverses options. C’est, par conséquent, une part de l’exercice des étudiants que de contrôler le curriculum caché, pour découvrir quelles options sont plus hautement considérées académiquement parlant, ou lesquelles requièrent le moins d’effort au regard de leurs ambitions et besoins.

L’Angleterre se distingue, en fait, de la Suède et surtout de la France, par l’essor des études à temps partiel, par le fait que les étudiants poursuivent très peu leurs études jusqu’au master et s’insèrent fréquemment dans des secteurs d’emploi qui ne sont pas directement en lien avec leurs domaines d’étude. Ce qui caractérise la France est, effectivement, comme le souligne N. Charles, l’accès très limité des adultes aux formations ainsi que le poids des études initiales dans les parcours diplômants et professionnels des jeunes. On pourrait par exemple aussi ajouter la place qui y est accordée à l’écrit par rapport à l’oral. L’auteur se penche aussi dans cet ouvrage sur les modèles de décohabitation et les raisons de la « marche progressive vers l’indépendance » différenciée en Europe, qui sont à rechercher dans des modèles de mises en couple, de solidarité familiale et d’insertion professionnelle bien différents. En Italie, par exemple, les étudiants restent en moyenne plus longtemps inscrits à l’université, décohabitent tard et s’insèrent professionnellement beaucoup moins aisément sur le marché du travail que les Français ; ces écarts sont encore plus importants si on compare avec l’Angleterre (Ballatore, 2010).

En définitive, cet ouvrage fait la part belle à la métaphore et à l’analogie, mais l’image des moyens de transport, employée pour comparer les trois systèmes et les itinéraires étudiants en leur sein, ne saisit qu’imparfaitement les différences évoquées. Peut-on, par exemple, considérer que les wagons de la seconde classe des TGV français sont « surpeuplés » et offrent toujours des « conditions de voyage dégradées », pour caractériser le segment universitaire en France ? Il ressort finalement des analyses qu’il n’existe pas d’expérience unique dans chaque pays et que si un principe d’égalité se trouve partagé en Europe, c’est bien celui de l’égalité de tous à entrer dans une compétition où personne n’est placé sur un pied d’égalité. Par contre, un des mérites de cet ouvrage est de permettre au lecteur d’observer les décalages existants entre les récits politiques et la réalité sociale dans l’ensemble des trois pays. Il montre également tout l’intérêt qu’il y a à comparer en éducation des réalités territoriales éloignées géographiquement, mais plutôt proches idéologiquement. Largement accessible à un public de non-spécialistes, ce livre a aussi le mérite de mettre à l’honneur les analyses comparatives en éducation, un champ encore fragmenté en Europe où les chercheurs ignorent bien souvent ce qui se fait et s’écrit ailleurs (dans d’autres pays, d’autres langues, voire au sein de différentes institutions issues d’un même pays).

Bibliographie

Ballatore M. (2002), De l’expérience étudiante à la faculté des sciences. Une comparaison France/Angleterre, mémoire de maîtrise, Marseille, Université d’Aix-Marseille 1.

Ballatore M. (2010), Erasmus et la mobilité des jeunes Européens, Paris, Presses universitaires de France (« Éducation et société »).

Ballarino G., Bernardi F., Requena M., Schadee H. (2009), « Persistent inequalities? Expansion of education and class inequality in Italy and Spain », European Sociological Review, vol. 25, n° 1, p. 123-138.

Ballarino G., Colombo S., Perotti L., Regini M., Semenza R. (2010), « Il mutamento dei rapporti tra università e sistema economico », in R. Moscati, M. Regini, M. Rostan (dir.), Torri d’avorio in frantumi? Dove vanno le università europee, Bologne, il Mulino, p. 31-129.

Bernstein B. (1975), Langage et classes sociales. Codes socio-linguistiques et contrôle social, Paris, Éditions de Minuit (« Le sens commun »).

Dubet F. (2009), Le travail des sociétés, Paris, Seuil.

Duru-Bellat M., Meuret D. (2009), Les sentiments de justice à et sur l'école, Bruxelles, De Boeck Supérieur (« Pédagogies en développement »).

Esping-Andersen G. (1999), Les trois mondes de l’Etat-providence. Essai sur le capitalisme moderne, Paris, Presses universitaires de France (« Le lien social »).

Felouzis G., Maroy C., van Zanten A. (2013), Les marchés scolaires, Paris, Presses universitaires de France (« Éducation et société »).

Garneau S. (2008), « Les mobilités étudiantes en Europe, en Tunisie et au Canada. Processus global et fragmentations sociales », Bulletin d’information de l’Observatoire Jeunes et Société, vol. 7, n° 1, p. 1-8.

Palme M., Hultqvist E. (2009), « La transformation de l’école secondaire en Suède : marchandisation, dissolution et reconstruction des frontières institutionnelles et sociales » Recherches en Education, n° 7.

Pasquali P. (2014), Passer les frontières sociales. Comment les « filières d’élite » entrouvrent leurs portes, Paris, Fayard.

Turner R. H. (1960), « Sponsored and Contest Mobility and the School System », American Sociological Review, vol. 25, n° 6, p. 855-867.

Vitale P. (1999), L’enseignement de la sociologie : vers une étude comparative des curricula européens, thèse de doctorat, Marseille, Université d’Aix-Marseille 1.

Vitale P. (2001), « The teaching of Sociology: towards a European comparison of curricula », dans A. Morais, I. Neves, B. Davies, H. Daniels (dir.), Towards a sociology of pedagogy: the contribution of Basil Bernstein to research, New-York, Peter Lang.

van zanten A, Kosunen S. (2013), « School choice research in five European countries: the circulation of Stephen Ball’s concepts and interpretations », London Review of Education, vol. 11, n° 3, p. 239-255.

Julien Charles – La participation en actes. Entreprise, ville, association

publié le 25 juil. 2016 à 05:30 par Quentin Verreycken   [ mis à jour : 25 juil. 2016 à 05:31 ]

Recensé : Julien Charles, La participation en actes. Entreprise, ville, association, Paris, Desclée de Brouwer, coll. « Solidarité et société », 2016, 168 p.


Par Maité Juan

Doctorante en sociologie au Cnam (LISE – Laboratoire interdisciplinaire de sociologie économique)

Mis en ligne le 25 juillet 2016

Voici un ouvrage dont l’originalité et le tour de force résident dans le défi de prendre le contrepied des études sociologiques s’attachant à étudier les vertus démocratiques de la participation, en se focalisant sur les charges pesant sur les individus dans leur engagement participatif. L’auteur fait le pari, largement tenu, d’éclairer la dimension contraignante et éprouvante de la participation, à travers une approche ethnographique fondée sur l’observation participante et la réalisation d’entretiens semi-directifs. On ne peut que saluer la parution de cet ouvrage, tiré d’une thèse de doctorat soutenue en 2012, fruit d’une cotutelle entre l’Université catholique de Louvain et l’École des hautes études en sciences sociales. La démarche pragmatique de la recherche s’inscrit dans la lignée conceptuelle de la sociologie des engagements de Thévenot (2006), qui vise à aborder les pouvoirs comme « des capacités à coordonner et à se coordonner » en liaison avec le déploiement des « mesures d'évaluation dont les instruments et méthodes sont explicitement destinés à des coordinations » (Thévenot, 2010). La démonstration de Julien Charles tire également parti de la distinction de Joëlle Zask (2011) entre « prendre part », « apporter une part » et « recevoir une part » et renverse la perspective en s’attachant à la part que les acteurs sont tenus de laisser de côté dans les dispositifs participatifs. Le fil rouge de l’ouvrage, rigoureusement suivi, est clair : « la participation impose des coûts » (p. 24). L’auteur se fonde sur un éventail contrasté de projets et dispositifs se revendiquant comme participatifs afin d’observer la manière dont ils induisent des exigences de mise en conformité aux cadres de la participation.

Le premier chapitre, qui apparaît comme le plus approfondi, étayé et convaincant, est consacré à « la mise en forme des contributions ». L’auteur s’attache à éclairer les formes de standardisation et de formatage de la participation au sein de deux milieux distincts, une usine belge ayant mis en place un dispositif de management participatif, le Caterpillar Production System (CPS), et un Plan communal de mobilité. À partir de l’étude pointue de deux dispositifs du CPS, les Continuous improvement Cards et les « dialogues de performance », l’auteur décortique de quelle manière la dynamique d’amélioration de la productivité, à partir de la conformation à des standards et à des indicateurs de performance, limite les contributions des acteurs. L’ajustement de l’acte de travail à des catégories et procédures apparaît comme une forme de déqualification, évacuant les connaissances pratiques et quotidiennes propres au savoir-faire des travailleurs. Ce cadrage de la participation constitue non seulement une entrave au déploiement de la critique, induisant un processus de dépolitisation, mais aussi une forme de violence. Le cas du Plan communal de mobilité dans la commune de Deuseau (nom fictif de commune), en Belgique, est tout aussi éclairant. Le comité de pilotage, impliquant les habitants aux cotés de membres de l’administration communale et d’un animateur de la participation, n’a pour unique visée que d’améliorer les supports cartographiques comme format légitime du Plan communal. La participation s’apparente ainsi à une collecte de renseignements qui ne prend pas en compte l’attachement des habitants à des mondes vécus et à des lieux communs.

Le deuxième chapitre, intitulé « La personne à l’épreuve de la participation » pénètre dans l’intériorité des individus afin d’interroger la charge exclusive imposée par ces mises en forme de la participation. S’inscrivant dans le sillage théorique de Zask, Sen, Zimmermann ou Eliasoph, l’auteur développe sa réflexion autour de la notion de capacité, définie à la fois comme « habitus » et comme apprentissage rendu possible par l‘environnement. Julien Charles souligne, à juste titre, qu’au lieu d’atténuer l’inégale distribution des ressources entre les individus, en mettant en œuvre un accompagnement des participants dans l’acquisition des capacités requises pour la participation, ces dispositifs participatifs apparaissent peu pédagogiques et ne visent nullement à stimuler l’apprentissage collectif. L’introduction d’un cas de participation politisée offre un contraste édifiant qui laisse cependant apparaitre certaines dérives liées au modèle autogestionnaire. Julien Charles prend l’exemple d’une Maison médicale autogérée dont la genèse militante, sous la forme d’une boutique populaire, se fondait sur le « postulat d’égale compétence de tous à prendre part au projet dans toutes ses facettes » (p. 82). Sur la base d’un témoignage, l’auteur éclaire certaines contraintes inhérentes au modèle autogestionnaire, telles que l’exigence d’expression critique, la distribution de l’autorité dans la communauté sans formalisation ni hiérarchie présentant un risque de dérive totalitaire, ou encore l’opacité des rapports sociaux au-delà du cercle de confiance du groupe fondateur. Pointant très justement que les dispositifs participatifs peuvent déboucher sur une « restriction de la personne à l’état de sujet politique » (p. 101), l’auteur montre comment le modèle autogestionnaire met en tension l’exigence de capacité délibérative d’un prétendu sujet politique et des modalités d’engagement plus affectives, intimes et quotidiennes. Le cas de la Maison médicale laisse apparaitre des modes divers de prise en compte des contributions personnelles et informelles des travailleurs à la gestion globale du projet, à la différence du Plan Communal de mobilité et du Caterpillar Production System.

Le troisième chapitre, intitulé « Une participation qui fait des choses », est consacré exclusivement au cas de la Bicycle Kitchen, un atelier de réparation de vélos, où des volontaires se mobilisent pour apprendre aux clients à réparer leur vélo. L’auteur montre, très pertinemment, que le projet d’empowerment se réduit à l’accomplissement d’une tâche. Il note que le point positif par rapport aux autres dispositifs participatifs étudiés réside dans le fait que ce projet laisse place à des « expérimentations tâtonnantes » (p. 116) n’ayant pas à être conformes à des guides ou manuels. Cette improvisation et cette exploration des pistes induit une forme de participation plus libre et ludique. Cependant, cette centralité de l’usage, du « faire » détaché de tout partage de convictions ou de principes d’appartenance à un projet commun, conduit à une participation dépolitisée. Cette division entre les idéaux écologistes des volontaires et la pratique des clients centrée sur la remise en état des vélos dans une optique utilitaire fait perdre à la participation sa visée démocratique.

Le quatrième chapitre, intitulé « Des critiques de la participation : proposition d’amélioration des dispositifs participatifs » réaffirme que « les dispositifs de participation négligent les coûts de transformation qu’ils requièrent » (p. 134) et met l’accent sur la reproduction de cette négligence par les analyses de la participation uniquement centrées sur les savoirs citoyens. Si l’auteur pointe la  « clôture capacitaire » des projets participatifs, c’est pour mieux affirmer l’importance d’une « pédagogie de la démocratie et de l’émancipation » (p. 135).

En guise de conclusion, Julien Charles note judicieusement que les projets et dispositifs participatifs resteront des vecteurs d’exclusion et échoueront dans leur visée démocratique s’ils négligent ce qui est requis par la personne pour qu’elle contribue. De fait, c’est à condition que la participation reconnaisse l’inégalité des capacités entre les personnes et admette la pluralité des ressorts de l’engagement  que pourrait se développer une « pédagogie de la participation » (p. 142). L’auteur achève sa réflexion en mettant en exergue quelques pistes fructueuses afin que la participation constitue un levier de critique et de politisation : la mise en œuvre de formats de communications adaptés aux modalités habituelles d’expression des participants, ainsi que l’expérimentation de dispositifs de participation faisant la jonction entre les pratiques et préoccupations des participants et des types plus conventionnels de participation.

Malgré la densité et la richesse de l’ouvrage, le manque de témoignages personnels étayant les réflexions stimulantes de l’auteur débouche parfois sur une certaine inconsistance de la démonstration, lorsqu’elle est moins ancrée dans l’étude fine du terrain. Bien que l’auteur souligne la nécessité d’analyser la participation à travers les motifs de l’engagement personnel, et non seulement sous l’angle des capacités requises, il n’approfondit pas cette piste de recherche et laisse le lecteur quelque peu sur sa faim. Enfin, l’approche critique aurait sans doute gagné à intégrer une discussion plus approfondie des travaux portant sur la démocratie participative ou le champ associatif afin d’étoffer le propos. L’auteur aurait ainsi pu mobiliser les analyses de Marrion Carrel (2013) autour des « artisans de la participation » dans les projets de rénovation urbaine, désignant des professionnels-militants qui animent les dispositifs participatifs afin de favoriser une coproduction de l’expertise avec les habitants. Carrel souligne également les dérives des dispositifs participatifs comme stratégie institutionnelle visant à pacifier la conflictualité sociale et non à émanciper, et invite à concevoir la citoyenneté comme « un apprentissage qui se joue dans l’intervalle entre individus et institutions » (p. 21). La mobilisation des analyses de Carrel aurait permis de nouer un dialogue fructueux autour non seulement des facteurs court-circuitant le débat public mais aussi des éléments générateurs d’une relation plus égalitaire, comme par exemple, les groupes de qualification mutuelle qui proscrivent le langage technique et complexe et valorisent les récits individuels permettant de placer le savoir technique au service des expériences individuelles. De la même manière, la démonstration de Julien Charles aurait pu se référer aux analyses de Julien Talpin sur les modes d’acquisition de la compétence civique, définie comme « l’ensemble des ressources cognitives, techniques, politiques, émotionnelles et pratiques dont disposent les citoyens pour intervenir dans l’espace public » (Talpin, 2010 : 96). L’auteur invite à évaluer le façonnement de la citoyenneté par le cadre politique et culturel dans lequel elle s’inscrit et à percevoir l’engagement délibératif comme un apprentissage collectif impliquant la maitrise d’un certain nombre de règles et pratiques. Les analyses tant de Carrel que de Talpin offrent à la fois un écho et un contrepoint qui auraient pu enrichir l’approche critique de l’ouvrage.

Enfin, un approfondissement de la question spécifique de l’engagement associatif pourrait enrichir la démonstration, notamment à travers l’analyse des modes de coexistence de la participation des bénévoles, des professionnels et des usagers. Laville et Sainsaulieu (2013) ont bien montré comment les processus de rationalisation professionnelle et gestionnaire au sein des associations comportent un risque d’essoufflement de l’engagement collectif, en bureaucratisant l’action associative et en rigidifiant les modes de participation des différentes parties-prenantes. Ils ont notamment pointé l’importance de dispositifs délibératifs internes associant les différentes parties-prenantes afin de réinjecter du participatif dans l’organisationnel. De la même manière, Laville et Eme ont développé le concept d’ « espace public de proximité » pour désigner des initiatives solidaires se construisant comme des lieux de « co-construction de l’offre et de la demande » (Eme, Laville, 2004). L’ajustement de l’offre et de la demande entre prestataires, usagers et bénévoles s’opère par des dynamiques de débat, de délibérations et de décision collective qui sont des vecteurs de démocratisation.

Malgré ces quelques limites, qui sont en réalité des suggestions d’ouverture, l’ouvrage de Julien Charles représente une contribution précieuse, pertinente et aboutie pour l’ensemble des investigations prenant pour objet les processus participatifs. Il éclaire avec justesse de quelle manière la portée émancipatrice des dispositifs participatifs est pervertie par des cadrages et formatages qui contraignent les contributions des participants. La participation devient alors davantage un instrument de gestion et de pacification de la critique sociale qu’un vecteur de politisation et d’émancipation. L’ouvrage de Julien Charles apparait ainsi comme une invitation stimulante à débusquer les expérimentations innovantes s’attachant à mettre en œuvre une « pédagogie de la participation ».

Bibliographie

Carrel, M., (2013), Faire participer les habitants ? Les quartiers d’habitat social entre injonction participative et empowerment, Lyon, ENS Éditions (« Gouvernements en question(s) »), 2013.

Eme, B., Laville, J-L., (2004), « L'économie solidaire ou l'économie comme écologie sociale  Ecologie & politique, vol. 28, n° 1, 2004, p. 13-25.

Laville, J-L., Sainsaulieu R., (2013), L’association. Sociologie et économie, Paris, Fayard (« Pluriel »).

Talpin, J., (2010), « Ces moments qui façonnent les hommes. Éléments pour une approche pragmatiste de la compétence civique », Revue française de science politique, vol. 60, n° 1, 2010, p. 91-115.

Thévenot, L. (2006), L'action au pluriel : sociologie des régimes d'engagement, Paris, La Découverte, 2006.

Thévenot, L., (2010), « Autorité et pouvoirs à l’épreuve de la critique. L'opprimant du “gouvernement par l'objectif” » (paru sous le titre « Autorità e poteri alla prova della critica. L'oppressione del governo orientato all'obiettivo », Rassegna Italiana di Sociología, vol. 4, octobre-décembre 2010).

Zask, J., (2011), Participer : Essai sur les formes démocratiques de la participation, Paris, Editions Le Bord de l'eau, 2011.

Lesley J. Wood – Mater la meute. La militarisation de la gestion policière des manifestations

publié le 24 juin 2016 à 06:50 par Quentin Verreycken   [ mis à jour le·21 janv. 2017 à 05:29 par Lionel Francou ]

Lesley J. Wood, Mater la meute. La militarisation de la gestion policière des manifestations, Montréal, Lux Éditeur, 2015, 320 p.

Par Hélène Guiery

Doctorante en sciences politiques et sociales, à l’Université libre de Bruxelles (ULB) et à l’École de hautes études en sciences sociales de Paris (EHESS)

Mis en ligne le 24 juin 2016

Comme le présentent les premières pages de son ouvrage, Lesley J. Wood est conjointement chercheuse et militante altermondialiste. Diplômée de la London School of Economics et de l’université Columbia, elle est actuellement professeure de sociologie à l’Université York de Toronto. Son ouvrage Mater la meute. La militarisation de la gestion policière des manifestations apporte un nouvel éclairage sur les études du maintien de l’ordre aux États-Unis et au Canada. L’auteure tente d’y retracer les liens entre mondialisation et restructurations néolibérales avec l’évolution de la gestion policière des rassemblements publics. Ainsi, elle identifie « le discours tenu sur l’usage de la force, la chaîne de commandement, les menaces et le rôle de la police dans le cadre d’une analyse des contextes macropolitiques et économiques en mutation » (p. 33) afin de comprendre pourquoi l’utilisation des armes sublétales se renforce en tant que « bonnes pratiques ». Son ouvrage est divisé en huit chapitres allant de la description du monde globalisé à l’étude de cas concret. La richesse de cet ouvrage se distingue dans l’articulation entre ces différentes focales d’analyse. Pour cela, Lesley J. Wood a constitué un corpus varié de reportages, de bulletins des organismes de règlementation, de publications d’agences et organisations policières, de documents de renseignement, de transcriptions de procès ainsi que des notes de terrains ethnographiques. Elle articule finement ce corpus de données aux études antérieures sur la gestion des manifestations.  

Après une longue introduction qui retrace l’état de la littérature sur la gestion policière, elle entame son ouvrage par l’analyse des vagues de manifestations de 1995 à 2003. Elle met en perspective les transformations des stratégies de maintien de l’ordre avec celles des mouvements sociaux. Ce premier chapitre retrace l’abandon des stratégies policières de négociations au profit de l’émergence et de la prolifération des unités antiémeutes, des armes sublétales, des arrestations de masse, des contrôles préventifs et des barrières comme outils pour contrer les manifestations (p. 43). Elle entame cette étude par une énumération des rapports sociaux structurels qui poussent la police à multiplier ses partenariats privés (chapitre 2). S’appuyant sur une comparaison entre quatre grandes villes (Montréal, Toronto, New York et Washington), elle s’intéresse ensuite aux variations locales des stratégies policières dans un contexte mondialisé. L’auteure présente en quoi les conflits locaux configurent l’intégration, l’adaptation et l’expérimentation de nouvelles tactiques de gestion des manifestations en les facilitant ou en les freinant (chapitre 3). Pour présenter ce raisonnement, elle prend exemple sur l’intégration du gaz poivre à l’arsenal policier malgré les controverses qu’il suscite auprès du public (chapitre 4). L’auteure s’appuie ensuite sur l’exemple de la gestion policière du mouvement Occupy — mouvement de protestation contre la domination économique et les inégalités sociales — pour analyser les prises du secteur privé sur la diffusion d’un modèle de gestion des manifestations (chapitre 5). Elle propose dans les chapitres suivants (6 et 7) deux arguments plus détachés de l’évolution néolibérale et mondialisée des sociétés capitalistes. La militarisation de la police est alors envisagée sous le joug de l’amplification et la systématisation de la qualification des manifestants comme « menaces à mater », sous-tendue par les discours politiques de peur et dinsécurité. Elle distingue un basculement des catégorisations, quelle conçoit comme des représentations, après les attentats du 11 septembre 2001. Les manifestants rentrent peu à peu sous le même régime d’identification que les terroristes, comme une menace à l’ordre public (chapitre 6). En outre elle explique que cette nouvelle qualification des manifestants est en partie due aux récits colportés par les agents de police dans l’incorporation de la culture policière (chapitre 7). En guise de dernier chapitre, Lesley J. Wood conclut sur des perspectives assez pessimistes concernant la brutalité policière aux vues de l’évolution des sociétés capitalistes.

Sur une dizaine d’années, Lesley J. Wood décrit l’émergence d’un modèle policier qui préconise l’introduction d’armes sublétales, de barrières, d’infiltrations et d’arrestations sélectives et/ou massives. Elle explique que les forces de l’ordre optent pour la stratégie de « neutralisation stratégique » lorsque les organisateurs de manifestations ne sont pas prêts à négocier avec elles. Si la police ne parvient pas à stopper le déroulement d’une manifestation, les manifestants sont généralement perçus comme « menaçants » ou « imprévisibles ». Elle aura alors rapidement recours aux armes sublétales, aux arrestations massives et aux unités antiémeutes. Au fil du temps, les activités militantes seront appréhendées comme des actes criminels auxquels la police fait face par la brutalité envers les manifestants et des décisions abusives quant à l’appréciation de la dangerosité de la situation. Une seconde dimension de la tactique de neutralisation stratégique se déploie parallèlement à partir de 1997. Elle consiste au recours de trois méthodes : 1/ l’érection d’enclos en amont de la manifestation, conçue comme « zone dexpression » de la contestation encadrée par la loi et les forces de lordre, 2/ la constitution de périmètres de sécurité autour des lieux de réunions internationales pour les protéger des manifestants perçus comme une menace à leur bon déroulement et 3/ l’encerclement de la foule pendant la manifestation, consistant à enfermer la population à l’aide de barrières et les y contenir un certain laps de temps. Ces trois méthodes permettent de légitimer et de légaliser des arrestations qui pourraient être condamnées d’abusives dans d’autres cadres. C’est dans les années 2000 qu’apparaissent les arrestations préventives. Elles répondent à l’accusation de trouble à l’ordre public qui permet de retenir des manifestants, sans preuve avérée et sans motif, pendant 24 heures. La neutralisation stratégique se fonde en dernier lieu sur le mode de contrôle, plus ancien mais toujours d’actualité, des infiltrations menant à des accusations de complot ou d’incitation à l’émeute qui peuvent aller jusqu’à des peines de prison ferme.

Les évolutions en matière de gestion policière, tout comme la majorité des politiques publiques actuelles, vont dans le sens d’une réduction de leurs financements qui implique le développement de justifications et de preuves d’efficience. Pourtant, quels que soient les contextes et les difficultés à gérer les crises sociales, la police doit maintenir sa légitimité, son influence et son financement, car c’est en partie sur ces dimensions que repose le bon fonctionnement de l’État. Pour pouvoir les garantir, les services de police se tournent vers de nouveaux acteurs tels que les réseaux professionnels, le secteur privé ou les autorités civiles. Ainsi, se développent une plus grande importance des partenariats public-privé et l’usage croissant des technologies de communication et d’information dans la gestion de prises de décision. Pour maintenir leur autonomie, leur légitimité et leur capital économique, les corps policiers sont contraints de recourir à quatre mécanismes repérés par l’auteure : 1/ la résistance à l’influence des entités qui les surveillent ; 2/ la réduction des sources internes de divisions ; 3/ la formation d’alliances avec des sources externes de légitimité ; 4/ l’introduction d’innovations certifiées par des experts policiers. Ces mécanismes varient selon le contexte local et la position occupée par l’agence dans le champ policier plus large. L’une des grandes qualités de l’ouvrage se présente ainsi dans l’articulation des différents secteurs privés et politiques avec l’organisation et le fonctionnement des agences de police. Cependant, elle ne prend que très peu en considération les actions concrètes des policiers. 

Bien que Mater la meute s’ouvre sur un récit ethnographique du contre-sommet anti-G20 à Toronto, la place de l’expérience de la gestion policière est minime. L’une des visées de l’auteure est pourtant de « donner aux mouvements sociaux la capacité de résister à la domination de l’État et du monde des affaires, dépasser les explications primaires et porter un regard analytique sur les services de police » (p. 19). Sa position extérieure à laction réelle de la police rend cette ambition difficile à garantir.

Lesley J. Wood indique que les cas de brutalité policière ou d’arrestations abusives lors de manifestations sont souvent l’occasion pour la police d’intégrer et de rendre légitime de nouvelles pratiques et technologies jusqu’alors controversées. Le Taser a pu ainsi être intégré à l’arsenal policier et légitimé au sein du corps policier, car il a été présenté comme alternative à la violence de la matraque. Bien qu’elles soient soutenues plus ou moins explicitement par les pouvoirs politiques ou les experts d’opinion, les abus en matière d’utilisation d’armes sublétales et de brutalité tendent à isoler les agences de police qui doivent s’en justifier auprès du grand public. Le manque fréquent de reconnaissance du grand public ou de soutien de la part des sphères politiques conduit les agences de police à ressentir un sentiment d’isolement. Pour y pallier, elles tendent à renforcer leur identité et la diffusion de « bonnes pratiques » afin d’acquérir une meilleure légitimité. L’intégration de nouvelles pratiques comme solution aux problèmes de la gestion policière des manifestations se répand grâce à « lidée dune identité professionnelle partagée au sein des agences de police » (p. 184). Le gaz poivre a vu son utilisation se systématiser comme outil privilégié de la gestion des manifestations à partir des années 2000. La persistance de cette pratique, malgré l’indignation publique et les poursuites judiciaires, s’explique pour Lesley J. Wood par deux processus : la certification et l’identification. Elle désigne la certification comme « le mécanisme par lequel des experts respectés proclament lutilité dune innovation » et lidentification comme « le processus par lequel les adoptants potentiels dune innovation se considèrent comme semblables aux utilisateurs précédents » (p. 146). Elle considère que ces deux processus sont facilités grâce au partage dune identité forte qui se développerait notamment par la diffusion rapide danecdotes, souvent déformées, concernant la violence des manifestants.

Lesley J. Wood analyse les récits sur « les fusils à eau remplis durine » (p. 219) des manifestants comme la constitution dun savoir qui sincorpore à lhabitus de la police grâce à la socialisation - le fait que le récit se raconte de bouche à oreille et crée des affinités entre les agents de même culture et à la formation. Le récit est diffusé pour justifier des stratégies policières ou interpréter les interactions entre agents. Ces récits ont pour conséquence de déshumaniser et de dépolitiser les manifestants en relayant leurs actions comme violentes, préméditées et intentionnelles. L’auteure considère les effets de ces récits comme l’alimentation d’une peur qui justifie l’emploi de l’équipement antiémeute et l’anxiété dont sont victimes les policiers.

Lesley J. Wood choisit le modèle d’analyse de Pierre Bourdieu pour comprendre les dynamiques de légitimation des « bonnes pratiques » en matière de gestion policière des manifestations. Bien quelle évoque Boltanski, Thévenot ou encore Beck et Giddens, ces auteurs ne semblent pas servir l’analyse de l’objet d’étude, mais l’illustrer pour expliquer le contexte sociopolitique des sociétés contemporaines gouvernées par l’anticipation du risque. La constance des conclusions de l’analyse de Wood rend la lecture quelque peu redondante tout en laissant le lecteur avec un certain malaise. À force d’expliquer la gestion violente des manifestations par les conséquences de la mondialisation et de la restructuration néolibérale, l’intention policière individuelle n’est jamais prise en considération pour expliquer leurs actions. Les policiers sont présentés comme dominés par un système sur lequel ils n’ont pas de prise, ce qui conduit à penser au fil de la lecture qu’il faudrait presque les excuser d’être violents, pour cause de dysfonctionnement du système social, politique et économique. La brutalité policière et les arrestations abusives sont présentées comme des actions survenant de manière mécanique, sous le poids d’une nécessité externe déterminée par la position sociale des policiers au regard de l’État. La brutalité et les arrestations ne sont jamais décrites « comme des stratégies déployées par des individus poursuivant des projets volontaires, conscients et libres » (Ogien, 2007 : 32). Lintégration et la légitimation de « bonnes pratiques », squelette à partir duquel sorganise lanalyse présentée, sont ainsi saisies comme des objets objectivés dont la réalisation dépend de lacceptation des contraintes déterminées en extériorité de leurs usages concrets.

Le recours au concept d’habitus semble aussi problématique pour comprendre l’activité policière de gestion des manifestations. Lesley J. Wood explique que les récits colportés participent à la constitution d’un savoir qui s’incorpore à l’habitus policier, justifiant alors leurs pratiques. Le lecteur peine à comprendre par quels processus observables et descriptibles, un récit, qui susciterait la peur et l’anxiété des policiers, pourrait participer à justifier l’usage d’armes sublétales contre des manifestants non armés. Ces apories semblent liées à la référence permanente au « champ » imaginé par Pierre Bourdieu (1980), qui revendique une position objectiviste. Contrairement à la démarche de Cédric Moreau de Bellaing (2016) qui sintéresse aux pratiques policières de l’intérieur même de leurs accomplissements, Lesley J. Wood conserve une extériorité analytique tout au long de son étude. Les policiers n’y agissent qu’en fonction des limites prédéterminées par le champ policier dans lequel ils évoluent et sans jamais remettre en cause les mobiles personnels qui guideraient leurs actions. Malgré les grandes qualités que présente l’ouvrage, le lecteur qui s’attendait à ce qu’il donne « aux mouvements sociaux la capacité de résister à la domination de l’État et du monde des affaires » (p. 19) reste quelque peu sur sa faim. En introduction, l’auteure se décrit comme manifestante. Elle livre quelques bribes ethnographiques sans pour autant les analyser en tant que telles. Jusqu’à la fin de l’ouvrage, le lecteur attend une analyse de l’intérieur même des pratiques observées et décrites. Ces analyses auraient permis une attention plus fine à l’imbrication des enjeux sociopolitiques de la militarisation de la gestion des manifestations, de l’influence d’un système globalisé et néo-libéral aux pratiques concrètes, en train de se faire, des agents de police. Cependant, il est tout fait concevable qu’une analyse de ce type soit méthodologiquement difficilement envisageable.

Bibliographie :

Bourdieu P. (1980), Le sens pratique, Paris, Éditions de Minuit (« Le sens commun »).

Moreau de Bellaing C. (2016), Force publique, Une sociologie de l’institution policière, Paris, Economica (« Études sociologiques »)

Ogien A. (2007), Les règles de la pratique sociologique, Paris, Presses universitaires de France.

Roberto Frega – Les sources sociales de la normativité

publié le 15 juin 2016 à 04:40 par Quentin Verreycken   [ mis à jour : 15 juin 2016 à 05:04 ]

Roberto Frega, Les sources sociales de la normativité, Paris, Vrin (« La vie morale »), 2014, 240 p.


Par Olivier de Halleux

Diplômé du Master en Sciences de la population et du développement, Université catholique de Louvain

Mis en ligne le 15 juin 2016

La démocratie actuelle s’exprime sous des formes multiples et variées. Alors qu’elle est issue d’une pensée occidentale, il convient de considérer ses formes tout en s’extirpant de sa rationalité historique. C’est au travers d’un projet philosophique ambitieux que Frega nous invite à justement (re)penser notre rationalité et donc notre rapport à la politique et à la société. À partir d'une réflexion sur les « pratiques normatives », qui peuvent être définies comme l’ensemble des activités au travers desquelles les hommes formulent et transforment « la vie associée » (p. 7), l'auteur met en lumière le rôle que la raison joue dans celle-ci au travers des multiples choix auxquels les hommes sont confrontés et leurs conséquences dans ces pratiques. Son objectif est de proposer une esquisse d’une théorie de la rationalité enracinée dans les pratiques sociales. Loin d’une analyse d’un système politique, l’auteur stipule qu'il est primordial d'amorcer une nouvelle réflexion sur l'épistémologie des théories politiques si la volonté est d'en changer leur application. Ainsi, ce livre rejoint le pragmatisme de John Dewey (Zask, 2015), initiant l’approche de la pratique dans une visée à la fois transcendante et immanente de la raison humaine, que Frega continue d’explorer.

L'ouvrage se présente en cinq chapitres. Dans un premier temps, l'auteur revient sur la théorie de la justice et du libéralisme politique de John Rawls (2008) en critiquant son approche d'une raison neutre, univoque et universelle. Le projet philosophico-politique de Rawls suggère l'idée d'une rationalité unique régie selon l'ordre public, privilégiant la neutralité et donc l'objectivité des agents en action. « L'idéalisme d'une raison qui parle d'une seule voix » (p. 32) doit justifier l'ordre social voulu qui est de permettre à chaque individu rationnel et égoïste de vivre ensemble. Rawls explique cette conciliation entre l'intérêt privé et collectif par la prise en considération des acteurs sociaux, « comme des individus rationnels au sens instrumental et réciproquement désintéressés ou indifférents au sort de leurs concitoyens » (p. 38). Et ce tout en assurant les conditions d'une rationalité d'une régulation optimale qui est valable pour tous. Il convient d'apercevoir ici la distinction que Rawls fait entre le « rationnel » et le « raisonnable ». Le premier définit ce que l'individu opère de manière instrumentale pour poursuivre ses propres intérêts et les maximiser, le deuxième spécifie le fait de rechercher la coopération entre les individus. Par conséquent, la raison publique décrit le champ du raisonnable qui doit supplanter la raison privée qui définit à son tour le champ du rationnel. Cette conception de l'usage public et privé de la rationalité est, selon Frega, un élément central de l'aporie de la pensée de Rawls.

Dans son deuxième chapitre, Frega expose l'autre difficulté pour la philosophie politique rawlsienne, et plus largement de la rationalité classique, de replacer les pratiques et les expériences dans le fonctionnement de celle-ci. Pour étayer ses propos, l'auteur revient sur la réflexion politique et morale « particulariste » de  Michael Walzer qui suggère de s'écarter de la conception d'une raison située au-delà des pratiques humaines. Sa critique réfute cette idée en prônant le fait qu’une institution, ou une norme, est valable pour ce qu’elle est et non parce que les hommes l’estiment comme conforme et intègre. Sans quoi sa contrainte pourrait être perçue comme autoritaire et antidémocratique car non-délibérative. Walzer, à l'opposé de Rawls, propose une philosophie profondément relativiste basée sur la « pluralité des voix de la raison » qui prend en compte l'importance des pratiques normatives, comme la délibération dans les activités politiques, pour la construction de la rationalité. Frega rappelle aussi que Walzer explique parfaitement pourquoi la vision classique de la rationalité fait fausse route. Néanmoins, il ne donne pas pour autant une alternative théorique ayant une objectivité forte, permettant d'expliquer la logique et le fonctionnement des pratiques normatives.

À partir du troisième chapitre, l'auteur indique quelques pistes permettant de construire une telle théorie de la rationalité à partir des pratiques normatives. Il entame sa réflexion avec la notion de « rationalité des traditions » d’Alasdair MacIntyre. Cette conception expose comment deux traditions différentes, ayant donc des cadres normatifs divergents, peuvent être comparées tout en s'inspirant mutuellement. Par exemple, une tradition en crise, qui n'est plus capable d'atteindre ses fins sociétales, peut être écartée si une autre tradition parvient à résoudre la crise et donc à prouver sa suprématie. L'objectif de MacIntyre est d’expliquer qu'une rationalité, entre l'universalisme et le relativisme, est possible lorsqu’elle s’enracine dans l'expérience, les pratiques et les traditions. Sa démarche invite à voir la rationalité comme la voix d'une tradition. Elle aide à comprendre que sa conception classique, émanant de la théorie libérale, est également l'expression d'une tradition et non une externalisation objective et neutre.

Frega s'attarde ensuite, dans le chapitre quatre, sur les « évaluations fortes et faibles » de  Charles Taylor pour expliquer la nature transformatrice de la normativité. Taylor explique ses « évaluations » sur la base du concept d'« agency » qui différencie le sujet de l'agent. Le premier est une personne possédant une conscience considérée comme un pouvoir de composer des représentations des éléments extérieurs. Le deuxième est « un être qui se rapporte au monde à travers une structure signifiante » (p. 146-147) ayant une capacité d'engagement et d'agir (agency). Selon Taylor, le sujet a une attitude du « soi-spectateur » qui est propre à la manière de concevoir le « soi » selon les évaluations faibles. Faibles car le « soi » considère l'objet de son désir comme purement instrumental et que le « soi » n'est pas au centre de ce rapport entre l'objet et lui-même et donc de l'évaluation. Ce schéma est propre au modèle expressif de la rationalité classique. À l’inverse, les évaluations fortes expriment le rapport interne du « soi » et la recherche de la conception de la vie préférée propre au processus réflexif d' « articulation ». Processus qui détermine que l'agent est capable de raisonner selon des pratiques normatives structurantes émanant de son expérience.

Pour terminer, l'auteur revient sur le concept de « claim of reason » ou « la prétention plurielle de la raison » de Stanley Cavell qui propose une réflexion sur la rationalité via les domaines de la philosophie du langage et de la morale ainsi que de l'esthétique. Le « claim » est l'expression de faire de la pratique linguistique l'élément central d'une théorie de la rationalité et d'en explorer les sources dans les pratiques sociales. Plus précisément, il se révèle dans les justifications des usages du langage soutenues par les locuteurs en action comme une représentation d’un modèle de justification rationnelle. Le locuteur légitime ses usages par le simple fait qu'il se reconnaît dans le « nous ». Le langage lui permet d'articuler son rapport au monde en convoquant le « nous » qui lui donne accès au sens de son « moi ». Dans ce sens, le « claim » n'est pas la tradition comme définie par McIntyre mais la forme utilisée par le locuteur pour exprimer ses considérations culturelles. Pour Cavell, le langage est une institution sociale visant à reconnaître et reconsidérer les pratiques normatives comme ressources d'une rationalité pratique où les agents articulent leurs expériences afin de trouver un accord.

Loin d'avoir finalisé une « théorie de la rationalité comme institution sociale », Frega n'en a pas moins proposé une première ébauche intéressante et stimulante dans cet ouvrage. Malgré le fait que le texte ait par moment quelques lacunes grammaticales et orthographiques, l'analyse de l'auteur permet d'aborder la question de la normativité comme lieu de légitimation de notre rationalité. La mobilisation originale et cohérente d'auteurs peu connus pour leurs travaux sur la rationalité, propose une conception pragmatiste de la normativité. Celle-ci dégage une série de questionnements sur notre capacité à construire des systèmes politiques novateurs. Le lecteur devra cependant avoir une bonne connaissance de certains concepts sociologiques et philosophiques, notamment celui de « normativité », rejoignant une large pensée en sciences humaines, qui est au final très peu définie dans l’ouvrage. On regrettera également le manque d’exemples concrets amenant à bien appréhender l’analyse dans son ensemble, alors que la pratique est au centre du projet théorique. Afin d’en révéler la richesse, il serait certainement opportun de mettre en tension la conception de la normativité au travers d’études empiriques de type socio-anthropologique par exemple. De ce fait, le rôle de la pratique dans la rationalité en serait d’autant plus explicite.

Bibliographie

Frega R. (2015), « Les pratiques normatives », SociologieS [En ligne], 2015. URL : https://sociologies.revues.org/4969.

Rawls J. (2008), La justice comme équité. Une reformulation de Théorie de la justice. Paris, La Découverte.

Zask J. (2015), Introduction à John Dewey. Paris, La Découverte.

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