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Rubrique comptes rendus critiques

La revue Émulations est ouverte à toute proposition de recension d'ouvrage. Sur cette page, vous trouverez une série d'ouvrages qui nous intéressent particulièrement, mais d'autres propositions sont les bienvenues également.

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Geoffrey Pleyers, Brieg Capitaine – Mouvements sociaux. Quand le sujet devient acteur

publié le 11 févr. 2018 à 01:56 par Lionel Francou   [ mis à jour : 11 févr. 2018 à 01:57 ]

Recensé : Geoffrey Pleyers, Brieg Capitaine (dir.), Mouvements sociaux. Quand le sujet devient acteur, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2016, 284 p.


Par Jean Le Goff

Doctorant en sociologie, Laboratoire du changement social et politique, Université Paris Diderot.

Cet ouvrage paru en 2016 rassemble seize contributions qui développent une analyse sociologique de la subjectivité dans les mouvements sociaux contemporains. Tout comme un deuxième ouvrage paru en 2017 (dirigé par Manuel Boucher, Geoffrey Pleyers et Paola Rebughini), il est issu d’un colloque ayant réuni 37 chercheurs et chercheuses dont la thèse de doctorat a été dirigée par Michel Wieviorka. Constitué autour de la pensée du sociologue, il vise à la mettre en valeur, non sous la forme d’un hommage classique, mais à travers l’exposé de sa pérennité dans des travaux se situant dans son héritage. Les seize chapitres traitent d’une grande diversité de mouvements sociaux, tant géographique que politique : des mouvements des places (Gezi en Turquie, le Maidan ukrainien, le 15M et ses suites dans Podemos) aux mouvements d’extrême droite (Zaitoku-kai au Japon, CasaPound en Italie), en passant par les écologistes alter-activistes en Belgique, les mouvements indigènes du Canada et des pays andins, les mobilisations de Kaliningrad (Russie) en 2009-2010, le mouvement anti-ACTA en Pologne en 2012, les luttes des travailleurs précaires en Italie, les militants anticonfessionnalistes au Liban, les militants non-violents dans le conflit israélo-palestinien et les militants kurdes du PKK.

Ces mouvements sont étudiés au travers d’une approche commune visant à articuler les niveaux d’analyse du personnel au global. L’ouvrage mobilise en particulier le concept de subjectivation, défini par Michel Wieviorka (2004) comme « la possibilité de se construire comme individu, comme être singulier capable de formuler ses choix et donc de résister aux logiques dominantes, qu’elles soient économiques, communautaires, technologiques ou autres. Le sujet, c’est d’abord la possibilité de se constituer soi-même comme principe de sens, de se poser en être libre et de produire sa propre trajectoire ». Le sujet est ici considéré comme un idéal, vers lequel tendre sans pouvoir l’atteindre. Cela justifie de l’étudier non pas comme un état, mais à travers les processus qui renforcent la capacité à être sujet (processus de subjectivation) ou qui au contraire limitent la liberté de l’individu et l’assujettissent à des logiques aliénantes (processus de désubjectivation). Quel est l’usage qui est fait de ces concepts ? Dans quelle mesure sont-ils éclairants pour comprendre ce qui se joue dans les mouvements sociaux contemporains ? Nous reprendrons ici quelques-unes des analyses les plus significatives de l’ouvrage, avant de discuter le concept de subjectivation et son usage par les différents auteurs.

En juxtaposant l’analyse de mouvements divers, l’ouvrage fait apparaître certains traits communs à des mouvements éloignés géographiquement. Plusieurs chapitres relèvent ainsi trois caractéristiques de ce que l’on peut nommer, avec Geoffrey Pleyers (chapitre 1), une « culture alter-activiste » : la recherche de « cohérence » à travers la mise en pratique de son engagement dans sa vie personnelle, la recherche d’horizontalité dans les modes d’organisation, ainsi que le développement d’une relation fluide et distanciée aux structures collectives. Ces mêmes traits sont décrits par Alexandra Kassir chez les militants anticonfessionnalistes libanais (chapitre 8). Ces derniers remettent en question le système confessionnel en vigueur au Liban depuis 1943, dans lequel l’appartenance à l’une des 18 communautés détermine nombre d’aspects de la vie personnelle, professionnelle et politique. Pour ces militants et militantes, l’un des enjeux de l’engagement est de renégocier leur propre rapport à ces identités assignées, notamment à travers la participation à des espaces d’expérience, qui leur permettent d’échapper « à l’emprise des communautés ». On retrouve aussi ces trois caractéristiques chez des participants au mouvement d’occupation du parc Gezi à Istanbul, ainsi que le montre Esin Ileri, qui relève les différences entre ce mouvement et les formes d’engagement des militants communistes turcs des années 1960 et 1970 (chapitre 4).

L’enchaînement des chapitres fait également apparaître des problématiques transversales à des mouvements pourtant politiquement très différents. La volonté de ne pas s’identifier aux organisations est ainsi présente dans le mouvement polonais de protestation contre l’ACTA (en français « accord commercial anti-contrefaçon »), qui a suscité des critiques liées aux risques d’atteintes à la vie privée sur internet et à un processus de ratification peu transparent (chapitre 10). En 2012, ce mouvement a rassemblé en Pologne une coalition très hétérogène, incluant notamment des anarchistes, des nationalistes et des supporters de foot. Cette coalition a adopté une logique « no logo », faisant le choix de ne pas mettre en avant les étiquettes militantes. C’est parfois l’étiquette de militant elle-même que les participants aux mouvements sociaux cherchent à tenir à distance, comme l’analyse Karine Clément au sujet des mobilisations de Kaliningrad en 2009-2010 (chapitre 6). Dans cette enclave russe, un mouvement initié par une protestation contre la hausse de la taxe routière et des charges communales s’est transformé en une opposition plus générale au gouvernement russe. L’auteure analyse ce processus de montée en généralité, porté par des nouveaux leaders se présentant comme des « gens ordinaires » (plutôt que comme des militants professionnels), ce qui aurait facilité la diffusion du mouvement dans différentes couches de la population. Étudiant au Japon le mouvement raciste Zaitoku-kai, qui cible la minorité coréenne du pays, Chikako Mori identifie également l’usage d’une étiquette de « normalité » comme l’une des caractéristiques de ce mouvement, ce qui le différencie de l’extrême droite traditionnelle japonaise (chapitre 13).

Si les analyses présentées ci-dessus témoignent du développement d’un rapport individuel à l’engagement, le rapport au collectif peut également être central dans les processus de subjectivation. À Gezi, c’est la solidarité qui s’institue entre des groupes culturellement et politiquement très divers mais soudés dans l’affrontement d’un adversaire commun qui permet de transformer collectivement la peur en colère (chapitres 2 et 3). Buket Türkmen et Deniz Günce Demirhisar montrent ici clairement le processus de subjectivation à l’œuvre : alors que la peur face à l’État empêche de se penser comme acteur et conduit à se réfugier dans une attitude cynique, sa transformation en colère contre la répression exercée par le gouvernement va de pair avec la diffusion d’un sentiment de pouvoir agir sur le changement social et politique.

Je terminerai enfin ce résumé non exhaustif en présentant deux analyses qui montrent en quoi des processus de subjectivation peuvent être à l’origine de la création ou re-création d’un sentiment collectif. Dans son analyse du mouvement de protestation ukrainien initié en 2012 suite au refus du président de signer un accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne, Anton Oleinik analyse la manière dont les manifestants se sont approprié d’une manière spécifique deux formes d’action communes aux mouvements des années 2010, les occupations de places et les assemblées populaires (chapitre 11). En effet, ces formes d’action ont fait écho à des institutions traditionnelles ukrainiennes, notamment le maidan, forme d’assemblée populaire ayant continué à exister jusqu’au début du XXe siècle. En reprenant certains codes traditionnels (gardiens en habit traditionnel cosaque, ouverture des assemblées par une prière…), les manifestants ont cherché à accentuer cette résonance subjective, qui a joué selon l’auteur un rôle décisif dans la force et la popularité de ce mouvement en Ukraine.

Au Canada, Brieg Capitaine analyse les processus de resubjectivation permis par le travail de mémoire de la commission de vérité et réconciliation, au sujet des pensionnats autochtones, institutions où ont été placés plus de 150 000 enfants (chapitre 14). Outil d’une politique assimilationniste, ces pensionnats réprimaient toute expression des cultures et des langues autochtones, brisant des liens intergénérationnels. Ils sont également en cause, selon l’auteur, dans la faiblesse du mouvement social autochtone, enfermé dans des négociations juridiques très techniques, et menées séparément par chacune des communautés. L’auteur montre comment, par des témoignages publics, la commission de vérité et réconciliation a permis d’élaborer un récit collectif, de forger une identité commune, et de renforcer les solidarités entre les communautés autochtones canadiennes.

On peut regretter que plusieurs processus de subjectivation évoqués dans l’ouvrage ne soient pas davantage explicités : dans certains chapitres, les parties dédiées au contexte et à la présentation des mouvements étudiés ne laissent que peu de place à l’exploration de la subjectivité qui est pourtant annoncée comme un enjeu central de l’ouvrage. On trouve cependant dans ces seize contributions une grande richesse d’analyse, qui est passionnante lorsque les auteurs se donnent la place de livrer des matériaux de terrain et s’autorisent à entrer pleinement dans la dimension subjective.

La variété des auteurs et des terrains étudiés permet d’éclairer le concept de subjectivation sous plusieurs angles. Si dans la plus grande partie de l’ouvrage il est plutôt connoté positivement, plusieurs chapitres montrent que le développement de la subjectivité ne va pas nécessairement dans le sens d’une émancipation collective. Geoffrey Pleyers et Alexandra Kassir mettent en évidence les tensions entre la transformation de soi et l’action pour transformer le monde. Ainsi, les anticonfessionnalistes libanais, qui vivent leur engagement à travers des espaces d’expérience protégés des « dominations du système », expriment la crainte que ces espaces ne se transforment en une dix-neuvième communauté, échouant à combattre le système confessionnaliste. Cette tension apparaît de manière encore plus vive dans le chapitre 12 consacré au mouvement néofasciste italien CasaPound, où Emanuele Toscano montre que les militants ont un rapport hautement conceptualisé à la violence, qui participe d’un mouvement de développement de leur subjectivité. Ici, le développement des subjectivités individuelles va dans un sens contraire à un mouvement d’émancipation. Peut-on alors utiliser les termes de sujet et de subjectivation pour décrire ce processus ? Ou faut-il réserver leur emploi aux cas où le développement de la subjectivité s’inscrit dans une dynamique d’émancipation individuelle et collective ? Deux manières différentes de définir le sujet sont ici en jeu. Suivant une première conception, la subjectivation correspond au développement de la subjectivité individuelle, quel que soit son contenu, et le concept de sujet penche alors vers celui d’individu. Suivant une deuxième conception, la subjectivation désigne la participation à un mouvement d’émancipation à la fois individuelle et collective, le concept de sujet se rapproche ici de celui d’acteur.

L’analyse du mouvement CasaPound se situe dans la première conception : le rapport des militants à la violence est analysé du côté d’un « hyper-sujet ». De même, dans plusieurs chapitres, la subjectivation décrit un mouvement d’individualisation, le développement d’un « activisme profondément personnel dans lequel la relation à soi est centrale » (p. 28). Cette conceptualisation du sujet, du côté de l’individu, est contenue dans la définition de Michel Wieviorka (« la possibilité de se construire comme individu, comme être singulier », cité p. 10), qui pense l’autonomie à partir du niveau individuel (« la possibilité de se constituer soi-même comme principe de sens », cité p. 29). Cependant, d’autres définitions font pencher le sujet du côté de l’acteur et de sa capacité à transformer la société. Pour Alain Touraine (1992), cité au chapitre 11, « le sujet n’existe que comme mouvement social, comme contestation de la logique de l’ordre ». Ici, ce n’est donc pas le développement de la subjectivité en soi qui fait la subjectivation, mais sa participation à une dynamique d’émancipation collective. Toujours dans la lignée d'Alain Touraine, le chapitre 3 envisage la subjectivation comme « une potentialité : celle de s’affirmer en tant que sujets porteurs de droits universels » (p. 72). On peut également verser au débat la conception de Cornelius Castoriadis (1975), qui pense l’autonomie à partir du niveau collectif. Une société est dite autonome lorsqu’elle est consciente d’être à la source de ses lois, de ses valeurs et de ses institutions, et est capable de les altérer ; au niveau individuel, l’autonomie ne désigne pas le fait pour un individu de créer ses propres valeurs, mais celui de participer de manière consciente, lucide et réfléchie à la création collective de significations. Cet ouvrage collectif présente différentes manières de comprendre les rapports entre l’individu, le sujet et l’acteur qui, on l’espère, continueront à nourrir une riche analyse sociologique des mouvements sociaux contemporains.

Bibliographie

Boucher M., Pleyers G., Rebughini P. (2017), Subjectivation et désubjectivation. Penser le sujet dans la globalisation, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme.

Castoriadis C. (1975), L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil.

Touraine A. (1992), Critique de la modernité, Paris, Fayard.

Wieviorka M. (2004), La violence, Paris, Balland.

François Robinet – Silences et récits. Les médias français à l’épreuve des conflits africains (1994-2015)

publié le 24 janv. 2018 à 05:44 par Lionel Francou   [ mis à jour : 24 janv. 2018 à 05:46 ]

Recensé : François Robinet, Silences et récits. Les médias français à l’épreuve des conflits africains (1994-2015), Bry-sur-Marne, INA éditions (« Médias et Humanités »), 2016, 408 p.


Par Simon Ngono

Doctorant en sciences de l’information et de la communication, Groupe de recherche sur les enjeux de la communication (GRESEC, EA608), Université Grenoble Alpes.

Dans cet ouvrage tiré de sa thèse de doctorat soutenue à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines en 2012, François Robinet, maître de conférences en histoire contemporaine au sein de la même université, analyse le traitement des conflits africains par les médias français. Le livre a pour point de départ l’inégale médiatisation des guerres en Afrique et traite de la question centrale suivante : comment expliquer l’attention soutenue dont bénéficient certaines guerres tandis que d’autres sont totalement ignorées ? Pour répondre à cette question, l’auteur mobilise diverses approches dont celle des médias, l’analyse des récits médiatiques et les entretiens semi-directifs, pour ne citer que les principales. Les données de l’analyse sont issues de corpus de presse (Le Monde, Libération, Le Figaro, L’Express, Le Point, Le Nouvel Observateur et Paris Match), et de sources audiovisuelles (à travers les journaux radiophoniques et télévisés de TF1, France2, Arte et France Inter). Privilégiant une perspective diachronique (1994-2015), le livre met en lumière les transformations des pratiques des reporters de guerre, l’évolution des stratégies des rédactions des médias et la professionnalisation des acteurs impliqués sur des terrains d’opérations, à savoir les belligérants, l’armée française et les humanitaires.

La première partie de l’ouvrage est consacrée à l’analyse des variations de la visibilité des guerres africaines au sein de l’espace public français. Cette entrée en matière permet à François Robinet de relever une inégale couverture des conflits africains. Si certaines guerres (génocide rwandais, première guerre du Congo, guerres civiles en Côte d’Ivoire et au Darfour) bénéficient d’une forte médiatisation, d’autres sont marquées par une faible couverture (deuxième guerre du Congo, guerre civile en Angola, conflit du Sud-Soudan) de la part des médias français. Les disparités soulevées par l’auteur seraient dues à plusieurs facteurs : le poids de la loi médiatique du coefficient morts/kilomètre, la possibilité d’offrir un regard national sur l’événement, l’accès plus ou moins aisé ou difficile au terrain, la capacité des faits à susciter l’émotion ou l’existence d’acteurs susceptibles d’imposer une grille de lecture favorable à la couverture, ainsi que le refus des belligérants de communiquer. S’appuyant sur un traitement quantitatif du « corpus large » (p. 28), l’auteur démontre comment un fait conflictuel se transforme en évènement médiatique majeur.

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, François Robinet propose une comparaison des modalités de construction des discours médiatiques diffusés lors de ses conflits. L’exercice débouche sur deux principaux enseignements : les conflits africains sont perçus sous le prisme national d’une part et sous le prisme humanitaire d’autre part. Au-delà de ces deux dimensions, l’auteur relève que la plupart des médias français n’insistent pas suffisamment sur l’action des belligérants et sur les conséquences économiques des guerres sur le continent africain. Dans cette partie, il propose aussi une analyse des récits médiatiques en mobilisant les approches du récit développées par Paul Ricœur (1991) et Jocelyne Arquembourg (2003). En privilégiant l’étude de la configuration des récits transmédiatiques (en référence aux travaux de Jocelyne Arquembourg), l’auteur ne néglige pour autant l’existence de récits propres à certaines rédactions ou à des contraintes de genre. La différence dans le traitement tient ici à la ligne éditoriale propre à chaque média et aux angles journalistiques retenus lors des conférences de rédaction.

Dans la troisième partie, l’auteur explore les imaginaires autour des récits médiatiques. Selon François Robinet, les représentations dominantes s’orientent vers le rôle de la France à l’étranger. Ainsi, l’armée française est perçue par les Africains comme investie d’une mission d’observation, de surveillance, de contrôle. Elle est aussi considérée comme une armée professionnelle au service de la sécurité des citoyens de nombre de pays africains. Cependant, il y a un autre versant à cette couverture qui comporte des « représentations très classiques et souvent négatives de l’Afrique et des Africains » (p. 193). Très souvent, la mise en lumière des guerres sur le continent africain s’accompagne d’images inspirant la pitié, la souffrance, le dévouement, l’aide et l’appel à la mobilisation. Cela participe de la production figée, et même stéréotypée, des informations provenant de l’Afrique.

Dans la quatrième et dernière partie de l’ouvrage, il est question de la coproduction de l’information en zones conflictuelles. L’auteur met en évidence ici la dimension de la « fabrication collective » (p. 263) de l’information. Dans les zones de conflits, divers moyens sont déployés par les journalistes pour produire l’information médiatique : le recours à la logistique des acteurs humanitaires et la collaboration avec ceux-ci. L’auteur met aussi en évidence la place et le rôle de deux acteurs majeurs : les diplomates et les militaires de l’armée française. François Robinet précise à cet effet que c’est « un véritable jeu d’influence qui se met en place entre les responsables politiques et les journalistes : proximité, connivence, pratique du off, référence aux intérêts diplomatiques de la France » (p. 300). Cette partie est également édifiante sur les avancées techniques dans la couverture des conflits. Parmi ces avancées, il y a l’allègement et le perfectionnement du matériel. Il montre notamment comment le numérique et la modernisation des moyens de transmission de l’information ont considérablement transformé la pratique journalistique dans des zones de guerres.

La pertinence du livre de François Robinet tient à la qualité de l’analyse ainsi qu’aux différentes sources mobilisées par l’auteur. L’ouvrage est dense du fait des approches mobilisées pour tenter de mettre en lumière ce qui structure et fait sens dans la couverture des conflits africains par les médias français. La multiplication et la diversification des sources montrent un grand travail d’investissement de la part de l’auteur. Par ailleurs, ce dernier ouvre bien de pistes pour les chercheurs qui s’intéressent aux guerres en Afrique, à leur médiatisation et aux enjeux qu’elles suscitent. C’est une contribution significative qui traverse les champs disciplinaires, s’inscrivant à la fois dans le domaine de l’histoire contemporaine et dans celui des sciences de l’information et de la communication.

À la lecture des nombreuses données mobilisées au sein de l’ouvrage, témoignant d’un travail empirique important, le lecteur peut garder l’impression écrasante que rien n’aurait changé depuis l’époque du rapport Mac Bride en 1980, axé sur la revendication d’un nouvel ordre mondial de l’information et de la communication (NOMIC). Le rapport portait sur la revendication construite autour de l’accusation d’une presse dominante, laquelle était incapable de se départir des stéréotypes historiquement véhiculés au sujet de l’objet médiatique en Afrique. À l’heure où l’analyse des flux semblait signifiante selon une cartographie Nord-Sud aujourd’hui discutable, lorsque les industries de la culture et de l’information se mobilisent et se déplacent au-delà des cadres purement nationaux, voire régionaux ou continentaux. De ce fait, il convient de s’interroger sur l’intérêt (et les limites) d’une mobilisation de tous ces efforts autour d’analyses essentiellement sémio-descriptives. Comme le dit Bertrand Cabedoche (2009), pour qui veut prouver l’ethnocentrisme des médias mainstream, ne vaut-il pas mieux alors interroger le stéréotype dans sa dimension de marqueur historique et économique, voire de « ferment actif » ? Le chercheur, par ailleurs président du réseau mondial des Chaires Unesco en communication, n’a-t-il pas raison lorsqu’il recommande la critique de la doxa médiatique, laquelle risque à son tour de devenir doxique ? (Cabedoche, 2009). Si, en effet, l’analyse des modalités discursives (genres, rubriques, tons, registres…) est en soi signifiante, l’information médiatisée est moins à prendre « en tant que somme de contenus qu’en tant que modes de relation, schéma de communication productive entre les groupes et les forces sociales, construit social révélateur d’un type de rapports de force entre différents acteurs sociaux et cela à tous les niveaux, micro, meso et macro » (Cabedoche, 2016).

Bibliographie

Arquembourg J. (2003), Le temps des événements médiatiques, Bruxelles, De Boeck-INA.

Cabedoche B. (2016), « “Communication Internationale” et enjeux scientifiques : un état de la recherche à la naissance des sciences de l’information – communication en France », Les enjeux de l'information et de la communication, vol. 18, n° 2, p. 55-82. URL : https://lesenjeux.univ-grenoble-alpes.fr/2016-dossier/04-Cabedoche/index.html,

consulté le 2 avril 2017.

Cabedoche B. (2009), « Apostas contemporãneas da produção e da difusão de conhecimentos na françà relativas à informação mediática. Convergências e oposições entre praticantes das mídias e Ciências da comunicação [Enjeux contemporains de la production et de la diffusion en France de connaissances relatifs à l’information médiatisée] », Revista Comicação: Veredas, vol. 8, n° 8, p. 43-67.

Ricœur P. (1991), Temps et récit. Tome 1, Paris, Seuil.

Nina Eliasoph – L’évitement du politique. Comment les Américains produisent l’apathie dans la vie quotidienne

publié le 10 janv. 2018 à 09:30 par Lionel Francou   [ mis à jour : 10 janv. 2018 à 09:34 ]

Recensé : Nina Eliasoph, L’évitement du politique. Comment les Américains produisent l’apathie dans la vie quotidienne, Paris, Economica, 2010, 360 p.

Par Vivien Gain

Doctorant en sociologie, aspirant FNRS à l’Université catholique de Louvain, rattaché au GIRSEF (IACCHOS).

Depuis ses débuts, une grande partie de la sociologie des mouvements sociaux s’est intéressée à la question suivante : pourquoi et comment certains individus s’engagent-ils dans le militantisme ? Cependant, certains auteurs (Bennett, 1998 ; Rosenberg, 1954 ;  Deth, Elff, 2000) se sont également penchés sur l’autre versant du problème, à savoir celui du désintérêt politique. Dans cet ouvrage, Nina Eliasoph poursuit cette voie en mettant en ligne de mire de son analyse la production sociale de ce désintérêt.

Comment expliquer le retrait de la sphère publique et la délégitimation de la discussion politique opérés par les citoyens américains ? C’est cette question qu’aborde la monographie d’Eliasoph. Grâce à cette traduction, cette œuvre phare de la sociologie politique américaine a été rendue disponible au monde francophone il y a déjà quelques années.

Couvrant un terrain ethnographique de deux ans et demi dans deux villes : Amargo et Evergreen City, Eliasoph a observé et analysé par quels phénomènes sociaux l’apathie et le sentiment d’impuissance politique se produisent au sein de différents groupements citoyens. Tout d’abord, l’auteure revient sur deux approches sociologiques classiques susceptibles de fournir une explication à ce phénomène. La première est une vision plutôt centrée sur une conception intérieure du pouvoir et des croyances, selon laquelle les individus n’auraient pas acquis les « bonnes valeurs » ou seraient trop « bêtes » pour « faire de bons citoyens » (p. 274). Selon la seconde approche, le pouvoir extérieur et les inégalités structurelles empêcheraient les citoyens de donner leur avis, à cause d’une hégémonie des représentations et du sens. Si la première vision se focalise sur les processus internes aux individus et sur leur expérience subjective, la seconde se centre à l’inverse sur les systèmes extérieurs et impersonnels, tels que l’argent et le pouvoir. Cependant, selon Eliasoph ni l’une ni l’autre ne s’intéresse à « l’entre-deux » (p. 274) ni à la manière dont les individus prennent place au sein de l’espace politique et s’y expriment.

Ainsi, l’auteure se base sur une approche résolument pragmatiste, c’est-à-dire centrée sur l’observation des acteurs en situation et sur l’étude concrète de la façon dont ceux-ci créent, ou ne créent pas, des contextes propices à la discussion politique. Eliasoph cherche ainsi à dépasser les distinctions classiques entre objectivité et subjectivité, entre intimité et extériorité, ou encore entre les niveaux individuel et structurel. À la place, elle centre son observation et son analyse sur l’intersubjectif et le public, qu’elle définit de manière très large en y incluant les formes non institutionnalisées de l’action politique, en mettant l’emphase sur la discussion et en relativisant la distance entre domaines privé et public. Son approche se veut également constructiviste, sous-tendue par une vision de la participation politique comme résultat d’un contexte d’interaction mis en place – ou non – par les différents acteurs impliqués. L’analyse d’Eliasoph accorde donc également une place primordiale aux pratiques civiques des acteurs, définies comme « processus de créations de contextes propices à la discussion politique » (p. 33).

Pour ce faire, Eliasoph a réalisé une enquête de terrain au sein de trois types de groupements citoyens – les bénévoles, les groupes de loisir et les militants – qu’elle distingue par le lien qu’ils ont avec le processus « d’évaporation du politique » au sein de l’espace public américain.

Premièrement, les bénévoles se démarquent par l’accent mis sur la nécessité et l’utilité des tâches et actions propres au volontariat, qui ne sont et ne peuvent en aucun cas être remises en cause. Cet accent sur l’action provoquerait une déligitimation profonde de la discussion et donc un rejet de celle-ci hors de l’espace public des bénévoles. Pratiquement, ce refus est opéré par plusieurs mécanismes sociaux. Tout d’abord, le recentrement sur la famille comme unité sociale de base empêche de considérer toute question publique qui dépasserait ce cadre particulièrement limité. Ensuite, la glorification du bénévolat par des rituels de bienveillance et l’accent mis sur les aspects positifs des actions des citoyens permettent d’effacer toute polémique, considérée instantanément comme négative par les participants. On retrouve également chez les bénévoles ce que l’on pourrait qualifier de traits foucaldiens de responsabilisation extrême de l’individu : si un problème, par exemple de pollution, ne les touche pas personnellement, les militants considèreront dès lors qu’il est très probable qu’ils ne puissent rien y faire. Toute la problématique du militantisme et de la possibilité même de celui-ci est donc transformée en choix personnel, permettant de passer d’un sentiment d’impuissance profonde face aux grands problèmes publics – la pollution, la drogue, le changement climatique – à un sentiment de pouvoir face à de petits problèmes localisés, tels que l’apparition d’une usine de traitement chimique à proximité ou le trafic de drogue dans les quartiers voisins.

Ainsi, pour Eliasoph, ce qui fait défaut chez les bénévoles, c’est la « conversation libre, sans bornes » ainsi que « la curiosité conduisant à regarder la société avec des yeux neufs et sans œillères » (p. 82). Pour les bénévoles, la recherche du bien commun passe par le fait de taire toute discussion politique guidée par l’esprit public. Cet évitement délibéré des grands problèmes publics leur permet de conserver l’optimisme nécessaire à l’engagement bénévole.

Eliasoph s’est également penchée sur le groupement des « personnes privées » (« private persons ») à partir des cas que sont les clubs de loisir, à savoir des groupes réunissant des pratiquants de musique country. Au sein de ces groupes, on trouve également une délégitimation intense de la parole et du discours politique. La norme prépondérante, selon Eliasoph, se trouve dans le fait d’être soi-même dans toute son individualité à l’écart de toute institution sociale extérieure. Cet effort de démarcation par rapport à la société et à ses principes aliénants, loin de constituer une évidence, prend une énergie folle aux membres des clubs de loisir. Au niveau des problématiques politiques, cette individualisation de la crainte et de la solution à y apporter entraine une naturalisation du problème et un sentiment d’impuissance de l’individu face à celui-ci, renforçant alors le cycle d’évaporation du politique. La consommation est sans doute la seule institution à laquelle les membres des « clubs de loisir » se raccrochent dans leur processus de socialisation. Avec un aller-retour perpétuel entre une valorisation du rituel de consommation et une distance par rapport à ce rituel, les membres des clubs de loisir accordent une grande importance à la plaisanterie et la moquerie, qui neutralisent alors toute discussion sur les problèmes publics.

Cette distanciation par rapport aux problèmes publics est renforcée par le partage d’une vision homogène de la société. La valorisation d’un passé fictif commun aux membres montre l’importance de la nostalgie, non pas seulement comme croyance, mais surtout comme pratique, dans le processus d’évaporation du politique.

La délégitimation de la parole découle également d’une « technicisation » des luttes politiques, renforcée notamment par les médias, qui produit une survalorisation des faits par rapport aux opinions morales et éthiques.

À côté de la majorité des membres des clubs de loisir, les « private persons », Eliasoph repère également une minorité de « cyniques ». Ceux-ci parlent de tout sans restriction et déploient des efforts notables pour rire des problèmes publics et paraitre indifférents par rapport à ceux-ci. Partageant à la fois une fascination et un dégout pour le monde politique, ils s’en protègent en s’en moquant autant qu’ils le peuvent. Ainsi, l’ironie joue un rôle primordial dans leur capacité à faire face aux problèmes publics : « rassembler des informations pour les tourner en dérision était une manière de se protéger contre le risque d'être emportés par des forces incontrôlables » (p. 191). Se moquer de la société devient alors un moyen de s’en distancier, de s’en désengager, en ne prenant « ni le groupe ni le monde trop au sérieux » (p. 197). Le cynisme permet ainsi de neutraliser les sentiments d’engagement et de tenir la politique à distance.

La dernière catégorie étudiée par Eliasoph est celle des « militants ». Selon l’auteure, à la différence des acteurs précédents, les « militants » (p. 200) se battent ardemment contre l’illégitimité dont est victime la discussion politique sur l’espace public américain. La conception du pouvoir qu’ils véhiculent et sur laquelle ils s’appuient est beaucoup moins statique que chez les « private persons » : chez les « militants », savoir et pouvoir s’accroissent mutuellement dans le discours. Une autre spécificité des militants par rapport aux « bénévoles », mais aussi aux « private persons » est qu’ils n’établissent aucune limite entre vie privée et politique. En effet, la vie privée devient au contraire le lieu politique par excellence, phénomène déjà observé par Geoffrey Pleyers (2010) au niveau des militants altermondialistes sous le nom de « voie de la subjectivité ».

Bien que tentant ardemment de légitimer le débat politique au sein de l’espace public, le discours des militants est tout de même neutralisé par de nombreux acteurs, mais aussi par l’opposition entre la passion, qui caractériserait les militants, et la rationalité qui serait l’apanage de leurs opposants. Si la passion est la preuve de l’authenticité de l’engagement des militants dans leurs luttes, elle est également ce qui les décrédibilise dans l’espace public, notamment au niveau médiatique.

Les résultats des enquêtes d’Eliasoph sont particulièrement éclairants : l’espace public américain est le théâtre de profondes transformations, retournant l’idéal tocquevillien de participation active des citoyens à la vie politique par l’intermédiaire des associations et par un retrait de la discussion publique légitime en coulisses. Autrement dit, plus on s’éloigne du contexte public, plus la discussion et le débat sont socialement légitimes.

Tant au niveau de la récolte des données et que de leur analyse, l’auteure réussit très efficacement une tâche à priori difficile : étudier un fait social qui apparait au premier abord comme négatif, à savoir l’évitement du politique. Par ce biais, sa monographie et sa vision centrée sur l’intersubjectivité permettent une redéfinition en profondeur du pouvoir politique, comme « sentiment évanescent mais très solide de ce qu’il convient de faire ou dire dans les contextes de l’espace public » (p. 283). Surtout, en retournant le problème pour le saisir dans toute sa positivité, Eliasoph pose un postulat aussi puissant qu’important pour la sociologie politique et le futur de celle-ci : « produire de l’apathie demande un effort social » (p. 302).

Cependant, l’analyse d’Eliasoph reste fortement limitée en ce qui concerne les éventuelles causes structurelles des phénomènes observés sur ses terrains. Celle-ci ne propose aucune tentative de généralisation théorique du retrait du politique par rapport aux récentes transformations propres à la modernité tardive. La différenciation fonctionnelle (Luhmann, 1995 [1984]) pourrait ici fournir quelques pistes pertinentes pour expliquer ce mouvement de retrait des citoyens de la politique. En effet, l’autonomisation du système politique par rapport aux autres sous-systèmes (économie, éducation, art, droit, etc.) tout comme le caractère de plus en plus complexe de celui-ci pourraient très bien constituer des sources alimentant le sentiment d’impuissance et de perte de contrôle des citoyens sur la politique.

Ainsi, les résultats de cette monographie soulèvent des questions intéressantes pour le futur non seulement de la sociologie, mais aussi des mouvements sociaux : ce désintérêt pour la discussion politique au sein de l’espace public est-il limité aux États-Unis, ou peut-il également être observé ailleurs, par exemple en Europe occidentale ? Comment raviver le potentiel de l’espace public américain vu le constat problématique posé à propos de son état ? Quelles leçons éventuelles les associations politiques et les mouvements sociaux en général pourraient-ils prendre de ce phénomène d’effacement ? Malgré un manque de généralisation théorique, la rigueur ethnographique dont fait preuve Eliasoph fait de cette monographie un ouvrage incontournable pour quiconque s’intéresse aux transformations des secteurs associatif et militant.

Bibliographie

Bennett S. E. (1998), « Young Americans’ Indifference to Media Coverage of Public Affairs », PS: Political Science and Politics, vol. 31, n° 3, p. 535–541.

Deth J. van, Elff M. (2000), « Political Involvement and Apathy in Europe 1973-1998 », MZES Working Papers, n° 33.

Luhmann N. (1995 [1984]), Social systems, Stanford, Stanford University Press.

Pleyers G. (2010), Alter-Globalization: Becoming Actors in the Global Age, Cambridge, Polity Press.

Rosenberg M. (1954), « Some Determinants of Political Apathy », Public Opinion Quarterly, vol. 18, n° 4, p. 349–366.

Jean-Louis Fabiani – Pierre Bourdieu. Un structuralisme héroïque

publié le 4 janv. 2018 à 09:36 par Lionel Francou   [ mis à jour : 4 janv. 2018 à 22:46 ]

Recensé : Jean-Louis Fabiani, Pierre Bourdieu. Un structuralisme héroïque, Paris, Seuil (« La couleur des idées »), 2016, 312 p.


[1] Bourdieu y est associé à « une tradition en France […] qui articule de manière complexe l’ésotérisme, qui naît de la nécessité de garantir le fonctionnement autonome d’une science, et l’exotérisme, qui exige que le scientifique puisse se faire comprendre de tous » (p. 132).
































































[2] Le pronom possessif est ici employé pour souligner que, dans l’ouvrage de Fabiani, Bourdieu est surtout présenté comme un défenseur de sa propre manière de faire de la science.









[3] Dans une filiation athénienne, ces législateurs des champs ont acquis suffisamment de pouvoir pour orienter les pratiques dans leur sens.





[4] Comme nous le faisions remarquer dans la présentation du plan de l’ouvrage, Fabiani a préféré une présentation du système bourdieusien plutôt synoptique qu’encyclopédique, et dans laquelle certains concepts sont par conséquent abordés en filigrane.



Par Bastien Fond

Diplômé de l’Institut d’études politiques de Lille (mention philosophie, politique et économie)

Un peu plus d’une décennie après la mort de Pierre Bourdieu, Jean-Louis Fabiani revient sur l’œuvre monumentale de son ancien collègue. Prenant l’héroïsme pour mot-clé, la vocation de l’ouvrage Pierre Bourdieu. Un structuralisme héroïque n’est pourtant pas de délivrer un témoignage glorificateur. Il s’agit plutôt de décrypter le mythe de la figure bourdieusienne au fil d’un commentaire érudit de l’itinéraire intellectuel du penseur. S’il fallait assigner un parti-pris à Fabiani, c’est celui d’une explication génétique : reconstituer le processus de maturation des concepts pour les expliciter par leur genèse et éclaircir ainsi leur réception. Avant tout, cet essai est une reconquête didactique de l’ésotérisme qui gît derrière l’exotérisme bourdieusien[1].

Comme le rappelle l’auteur à propos de la notion bourdieusienne de capital : souvent « l’effort de clarification opéré par Bourdieu a ajouté à la complexité du concept, qui se laisse de plus en plus difficilement décomposer » (p. 111). Pour paraphraser Fabiani, plus on s’enfonce dans le corpus bourdieusien, plus la « magie sociale » (p. 110) de cette pensée opère, jusqu’à transformer la théorie en « boîte noire » (p. 83). Comme dans Les Confessions de Rousseau (2011), où un cœur « transparent comme le cristal » (p. 527) esquisse des intentions qui ne peuvent être avouées qu’à demi-mot parce que la matérialité du minerai reste un obstacle à sa transparence (Lejeune, 1973), dans le cas de Bourdieu, le succès de ses thèses a montré que ses textes traduisent autant qu’ils trahissent ses intuitions. Fabiani parle d’« usages nettement péjoratifs que la lecture rapide de Bourdieu a diffusés dans le langage ordinaire » (p. 228). Ses textes communiquent une vision du monde social si forte qu’elle est sujette à toutes formes de récupérations – allusives ou abusives ? – par son lectorat : « c’est un lexique, plus qu’une méthode, que ses héritiers valorisent sur le marché » (p. 100).

Dans ces conditions, Fabiani construit son développement de manière à « réintégrer le sociologue dans le cadre analytique qu’il a lui-même construit » (p. 14). Les trois premiers chapitres explorent le corpus bourdieusien de manière synoptique et sont consacrés respectivement à chacun des concepts clés de Bourdieu : le champ, l’habitus, puis le capital (sans négliger pour autant la complexité d’un appareillage conceptuel qui repose aussi sur l’illusio et l’hystérésis). Quant aux chapitres 4, 5 et 6, ils sont dédiés à une approche macroscopique qui entreprend de recontextualiser la démarche bourdieusienne pour mieux dégager ses apports et sa singularité. In fine, Fabiani boucle son triptyque en confrontant l’originalité de la pensée à celle du penseur pour redonner corps à son récit dans les trois derniers chapitres de l’ouvrage.

Tout au long de sa carrière universitaire, Bourdieu a publié des études de cas qui caractérisent des champs et s’additionnent pour former une théorie éponyme de ces champs. Sous sa plume, « le cas est à la fois particulier et paradigmatique » (p. 35). Dans un effort dialectique, l’universalité de sa théorie des champs repose sur l’exemplarité des cas pratiques examinés. À cet égard, Fabiani rappelle que chaque cas y dévoile des positions déterminées par la structure de l’espace occupé ; et même si les différents espaces positionnels décrits par le sociologue sont incomparables, ils ont en commun de produire des effets de structure sur les agents. En termes bourdieusiens, ces effets de champ sont éprouvés par les agents sous forme d’habitus à acquérir pour jouer le jeu « d’une homologie entre les structures mentales de l’habitus individuel et les structures objectives du monde social » (p. 64).

Après la réinterprétation sociologique de la notion de champ, Fabiani s’attaque alors à la reprise de l’habitus grec pour envisager la dimension préconsciente que Bourdieu prête à cette « force formatrice d’habitudes » (p. 76), mais aussi le couple antithétique qu’elle forme avec la notion d’hystérésis. Cette dernière, « empruntée à la physique pour décrire la persistance d’un phénomène alors même que cesse la cause qui l’a produit » (p. 81) permet aussi de penser le désajustement des pratiques sociales pour rétablir de l’indétermination dans le structuralisme bourdieusien. Il importe à Fabiani de rappeler que Bourdieu ne plaçait pas la sociologie que du côté des stratégies gagnantes. Même si l’accumulation d’un capital (culturel, économique, etc.) permet d’optimiser le rendement des activités associées à ce capital, tout champ demeure un espace de luttes imprévisibles.

L’auteur nous met en garde : dans la théorie des champs, le capital ne confère pas un pouvoir infaillible sur le champ. Mais il n’est pas non plus de l’ordre de la simple compétence – contrairement à ce qu’ont pu faire penser certains réinvestissements faussement bourdieusiens (Molénat, 2015). Le propre du capital bourdieusien est de produire un effet de pouvoir. C’est presque une notion spectrale, qui plane sur les rapports de force. D’ailleurs, la notion de capital symbolique – emblématique de la retraduction bourdieusienne du capital en termes d’espèce convertible – est en elle-même fallacieuse. À ce propos, Fabiani ne manque pas de rappeler qu’il vaut mieux y privilégier la formulation d’« effets symboliques du capital » qui figure dans les écrits tardifs de Bourdieu (1997).

Finalement, l’objet de cette première partie est donc de dégager l’acception bourdieusienne de concepts qui, certes, précédent le penseur et lui succèdent, mais revêtent surtout une signification tout à fait particulière dès lors qu’ils s’appliquent au monde social tel que Bourdieu le conçoit. Comme le souligne Fabiani, « c’est dans la réitération obsessionnelle d’un vocabulaire qu’une personnalité conceptuelle se construit » (p. 201).

Dans un second temps, l’auteur rappelle qu’au moment où Bourdieu énonce les grands principes de sa théorie, Max Weber est encore très peu traduit en français, et la pensée d’Émile Durkheim est dépréciée. Ces deux éléments expliquent en partie pourquoi, aux yeux de Fabiani, notre homme fait figure de refondateur de la sociologie : « Bourdieu reste un pionnier dans un domaine qui évolue lentement » (p. 138). Sa conception structurale de la causalité en sciences sociales lui permet d’embrasser une pluralité de déterminants sociaux dans ses études de cas à une époque où la sociologie des variables préfère s’attarder sur les effets purs de facteurs indépendants. De plus, sa formation de philosophe l’invite à porter un regard critique sur les grilles d’analyse statistiques pour observer comment les données se construisent avant d’en tirer des conclusions.

À partir des années 1970, il privilégie d’ailleurs les modélisations qui présentent des affinités électives avec la pensée spatiale en termes de champ – sans exclure pour autant les dynamiques temporelles, relève Fabiani. Même si « l’histoire s’efface devant le modèle » (p. 175), elle point toujours à l’horizon, dans des décalages structuraux au service d’une théorie qui tient compte de « la désynchronisation permanente des différents niveaux de la structure » (p. 168). L’événement endosse alors un statut particulier : celui-ci « n’y reste qu’une abstraction logée dans un pli de la structure » (p. 172). C’est au vocabulaire deleuzien que semble ici recourir Fabiani pour articuler son interprétation du système bourdieusien autour d’une malléabilité structurale qui s’informe des évènements (Deleuze, 1988).

La structure argumentative bourdieusienne laisse peu de place à la transgression, il est vrai. Mais Fabiani souligne que c’est parce qu’elle est elle-même transgressive : elle défait les certitudes en offrant « un réseau de contraintes logiques qui peuvent conduire le lecteur à ne pas tomber dans les pièges que tend le langage ordinaire » (p. 202). Ces contraintes logiques, ce sont les termes du jargon bourdieusien (allodoxia, illusio, etc.), qui invitent à penser la réalité autrement pour mieux la dévoiler.

Dans le sillage de cette entreprise de dévoilement, Fabiani ajoute dans un dernier temps que « l’intervention publique et le militantisme sont devenus le cœur de l’activité des sciences sociales » (p. 213) telles que Bourdieu les pratique. Conformément au sens qui s’est forgé pendant la IIIe république, il est un intellectuel – c’est-à-dire « qu’il utilise son “magistère” ou sa position pour communiquer et défendre ses idées et ses convictions » (Yon, 2010 : 204). Non seulement il a institutionnalisé la sociologie en tant que discipline autonome en France, mais il en a aussi fait un outil de revendication – et n’hésite pas à fustiger les littérateurs (Bernard-Henri Lévy, Philippe Sollers, etc.) au nom de sa[2] science. D’après Fabiani, « le combat est d’ailleurs le meilleur moyen pour les universitaires de constituer la question de la compétence certifiée comme objet central » (p. 238).

Par ailleurs, cette compétence certifiée par la notoriété dont jouissait Bourdieu à la fin de sa vie lui sert également à dénoncer la misère du monde (Bourdieu, 1993), au moment où ses analyses sociologiques prennent selon Fabiani un tournant émotionnel. Bourdieu n’a pas été qu’à la croisée de la science et de la politique. L’auteur rappelle qu’il a aussi flirté avec la littérature – parfois même au prix de « la disparition de la sociologie » (p. 261).

En définitive, le Bourdieu de cet essai incarne l’oxymore du « héros savant » (p. 278) : comme Manet ou Heidegger, c’est en tant que mandarin que le sociologue peut légitimer la « constitution d’un espace transgressif » (p. 290). Dans ce récit, son structuralisme apparaît donc d’autant plus héroïque que la vie du penseur offre la démonstration pratique de ce qu’il théorise autour des héros de ses textes (Bourdieu, 1988 ; 2013). Comme le dit Fabiani, les champs célèbrent aussi des nomothètes[3] capables de « maîtriser toutes les lois du champ pour le subvertir » (p. 284).

L’ouvrage se referme sur cette ambition de délivrer une « sociologie de la vie intellectuelle » (p. 299). Fabiani rappelle d’ailleurs qu’il laisse à d’autres le soin d’élucider la philosophie bourdieusienne. Il renvoie volontiers au travail de Claude Gautier (2012), ou élude la piste des influences freudiennes, sur laquelle Laurent Perreau (2015) s’est engagé. Ce qui l’intéresse, c’est de retrouver l’intellectuel en chair et en os. Et la richesse des chapitres, qui ne commentent pas le projet bourdieusien uniquement sous l’angle d’une étude génétique, nous pousserait presque à qualifier cet essai de biographie intellectuelle. Parfois, le plan tripartite de l’auteur fait primer la narration sur l’exploration des concepts[4], qui se façonnent à la faveur d’une ligne directrice – le structuralisme héroïque – privilégiant l’exégèse par rapport à une présentation strictement doxographique. Néanmoins, pour reprendre sa propre formule, « l’interaction est susceptible d’être modifiée par le compte rendu […] que nous en faisons » (p. 294). C’est pourquoi nous invitons à lire directement l’ouvrage de Fabiani pour apprécier ses intuitions – qui sauront en éclairer plus d’un dans leur compréhension de Bourdieu.

Bibliographie

Bourdieu P. (1988), L’Ontologie politique de Martin Heidegger, Paris, Les Éditions de Minuit (« Le sens commun »).

Bourdieu P. (1993), La Misère du monde, Paris, Seuil (« Libre examen »).

Bourdieu P. (1997), Méditations pascaliennes, Paris, Seuil (« Liber »).

Bourdieu P. (2013), Manet, une révolution symbolique, Paris, Seuil (« Raisons d’agir »).

Deleuze G. (1988), Le Pli. Leibniz et le Baroque, Paris, Les Éditions de Minuit (« Critique »).

Gautier C. (2012), La Force du social, Paris, Cerf (« Passages »).

Lejeune P. (1973), « La punition des enfants. Lecture d'un aveu de Rousseau », Littérature, vol. 10, n° 2, p. 31-56.

Molénat X. (2015), « Pierre Bourdieu (1930-2002) : une pensée toujours à l'œuvre », Sciences Humaines, Inédit web. En ligne, consulté le 22 avril 2017. URL : https://www.scienceshumaines.com/pierre-bourdieu-1930-2002-une-pensee-toujours-a-l-oeuvre_fr_28372.html.

Perreau L. (2015), « Sociologie, psychanalyse et phénoménologie : la théorie de l’inconscient chez Pierre Bourdieu », in M. Gyemant, D. Popa (dir.), Approches phénoménologiques de l’inconscient, Hildesheim, Georg Olms Verlag (« Europaea Memoria »), p. 119-138.

Rousseau J.-J. (2011), Les Confessions, Paris, Classiques Garnier (« Bibliothèque du XVIIIe siècle »).

Yon J.-C. (2010), Histoire culturelle de la France au XIXe siècle, Paris, Armand Colin (« U : Histoire »).

Georges Vigarello – Le sentiment de soi. Histoire de la perception du corps (XVIe-XXe siècle)

publié le 9 déc. 2017 à 01:50 par Lionel Francou   [ mis à jour : 9 déc. 2017 à 01:52 ]

Recensé : Georges Vigarello, Le sentiment de soi. Histoire de la perception du corps (XVIe-XXe siècle), Paris, Seuil, 2014, 324 p.


Par Pierre-Louis Buzzi

Professeur certifié d’histoire-géographie en collège, titulaire d’un master de recherche en histoire contemporaine (Université de Strasbourg)

Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, spécialiste de l’histoire du corps, de ses pratiques et de ses représentations, Georges Vigarello poursuit ici son œuvre passionnante en plongeant son regard d’historien dans la naissance et la genèse de l’attachement intime entre la conscience personnelle de soi et le vécu corporel.

Partant du constat que les individus ont aujourd’hui tendance à vivre leur corps avec une certaine intensité, mais aussi qu’ils travaillent de plus en plus sur la perception de celui-ci et sur le désir de le transformer pour se transformer (comme le montre le succès de multiples pratiques telles les thalassothérapies), Vigarello interroge le rapport au corps durant les périodes antérieures. Le chercheur s’intéresse ainsi à la manière dont s’est construit le lien entre le vécu de son corps et son ressenti, c’est-à-dire le « sentiment de soi ». Il remarque que les problématiques actuelles ne se retrouvent pas autant au cours des époques passées, et ce jusqu’au XVIIIe siècle : l’individu ne tentait pas de se définir par ce qu’il éprouvait physiquement mais bien spirituellement. Or, il souligne également que si cette question du « sentiment de soi » ne se pose pas avec autant d’acuité autrefois qu’aujourd’hui, elle n’en est pas pour autant absente. Son ouvrage est organisé autour de trois parties structurées de manière chronologique, centrées respectivement sur une nouvelle manière d’approcher l’être à l’époque moderne et plus intensément au XVIIIe siècle, sur la découverte de savoirs en lien avec ce que le corps ressent et, enfin, sur la découverte d’actions expérimentées.

C’est au siècle des Lumières que l’univers sensoriel intérieur au corps est mis en avant, que la sensibilité devient un univers à part entière, et ce, paradoxe de l’histoire, alors même que ces mêmes « Lumières » célèbrent la raison… Vigarello souligne le passage du paradigme cartésien de l’époque classique du « je pense donc je suis » à celui du XVIIIe siècle qui pourrait être qualifié de « je (re)sens donc je suis ». Les philosophes des « Lumières » ont ainsi « inventé un mode particulier d’investissement de soi, une manière de circonscrire l’individu à travers ce qu’il ressent physiquement et non idéellement » (p. 79). Cette recherche du sentiment se prolonge dans bien des domaines de la vie culturelle ou de la vie intime. Vigarello évoque en outre l’importance qu’accordent certains acteurs au fait de suivre un certain raisonnement : il faut bien éprouver pour bien jouer. Désormais, pour ces penseurs du XVIIIe siècle et un certain nombre de personnes des milieux favorisés, c’est le corps qui est « le fondement de soi » (p. 90).

Alors que, au XVIIIe siècle, le sentiment reste très centré sur la sensibilité et la perception des sens et de leur environnement, au siècle suivant, la recherche du sensible tend à aboutir à une recherche du savoir. Ce que l’homme ressent peut notamment révéler l’intérieur de son organisme ou de son psychisme. De nouvelles démarches médicales prennent place : « le symptôme par exemple n’est plus un signe, comme il était dans la médecine traditionnelle. Les deux mots sont définitivement dissociés. Un mal de tête ou une toux peuvent n’avoir aucune signification. Il leur faut, pour devenir signes, apparaître “particuliers” » (p. 99). L’exigence d’observation du patient est dès lors décuplée et se traduit notamment par l’interrogation du patient. La théorie doit même parfois se taire devant l’observation, souligne Vigarello lorsqu’il évoque le développement de la médecine clinique. De cette observation poussée, certains spécialistes, remarquent que les « sens internes » peuvent révéler des informations sur le « soi », sur la personne, sur son comportement. L’intériorité joue alors « un rôle actif » (p. 104), pour reprendre les termes de l’auteur.

Selon Cabanis, ces sensations forment un homme à l’intérieur de l’homme, et ce sont elles qui multiplient les dispositions morales quotidiennes. La compréhension du ressenti permet à la personne de mieux se connaître. Cette démarche, traduite dans l’invention du journal intime au début de ce XIXe siècle, trouve un assez large écho naturel chez des personnalités comme Stendhal ou Benjamin Constant. L’entreprise du journal intime, observe Vigarello, diffère de celle de Montaigne et de ses Essais, car ces derniers sont centrés non pas tant sur l’individu que sur l’homme. De même, le journal intime n’est pas l’œuvre des Confessions de Rousseau qui cherche, d’après Vigarello, à justifier ou à légitimer un passé. Cette partie sur l’apparition du journal intime est sans doute l’une des plus agréables à lire, quoiqu’elle aurait pu être enrichie d’exemples plus diversifiés d’un point de vue social. Vigarello démontre bien, au cours de cette deuxième partie, que ce changement de regard et de perception traverse la littérature du XIXe siècle, à l’image de Flaubert et de son « Madame Bovary, c’est moi ». Il rappelle combien Gustave Flaubert a essayé de ressentir « quasi physiquement ses personnages » (p. 128). Vigarello le cite ainsi : « Quand j’écrivais l’empoisonnement d’Emma Bovary, j’avais le goût de l’arsenic dans bouche ». L’historien convoque également d’autres écrits qui témoignent de cette quête de sensations inédites, tels ceux des médecins d’alors.

Vigarello observe le passage d’un « soi » au « moi » au cours de la fin du XIXe siècle ; cette métamorphose intègre dorénavant l’ensemble du corps. À l’orée du XXe siècle, c’est donc un nouveau changement qui s’opère. Il s’agit désormais de transformer d’une certaine manière ses propres sens pour se transformer : « c’est l’ensemble du corps cette fois, son imprégnation globale, qui est censé, point par point accompagner le sensible » (p. 165). Ce succès du sensible, Vigarello le résume en une expression particulièrement parlante : « l’extension illimitée du sensible » (p. 165). Mais ce regard plus profond sur la sensibilité ne se limite pas qu’au corps humain, c’est tout l’environnement de l’homme qui est désormais observé sous le prisme du sensible et de ses effets sur l’organisme et les sens de l’homme. Le chercheur rappelle ainsi le nouveau regard porté sur la ville, ses mouvements, ses flux, ses dynamismes frappant le « système nerveux » (p. 177). L’accélération, la vitesse, le bruit de la ville sont autant d’éléments qui rentrent en contact, pour ne pas dire en collision, avec l’homme et sa perception. Le lecteur pensera sans doute aux romans d’Émile Zola et à ses descriptions du ventre de Paris. Vigarello traite également du développement de la psychologie, évoquant un « triomphe du psychologique » (p. 182) et la mise en évidence des logiques intérieures du corps humain. Enfin, cette recherche du sensible se perçoit à travers le développement de pratiques de détente et de loisirs. L’ouvrage revient ainsi par exemple sur Bernarr Macfadden, le concepteur de body-building, qui conseille la multiplication des respirations lentes et ressenties.

Quoique parfois un peu difficile à lire, l’ouvrage de Vigarello est intéressant en tant qu’il permet de comprendre comment le corps en est venu à coïncider avec le moi au détriment parfois de l’esprit. Quelques regrets subsistent toutefois à la fin de notre lecture. Vigarello s’attarde peu sur les périodes antérieures au XVIIIe siècle. L’auteur justifie sa démarche en affirmant qu’avant le XVIIe siècle puis, à l’époque des Lumières, « les sensations internes, malaises ou désordres intimes, ne sont ni relevées, ni exprimées, trop confuses sans doute, trop dérisoires aussi » (p. 9). Les philosophes antiques, comme Platon, et chrétiens (notamment les Pères de l’Église ou saint Thomas d’Aquin) ont pourtant aussi discuté et travaillé sur la question de l’union entre le corps, l’esprit et l’âme. Par ailleurs, les sources convoquées dans cet ouvrage semblent essentiellement provenir de milieux sociaux aisés. Or, il serait intéressant de voir si ce nouveau regard sur le « moi » prend également forme au sein de milieux plus modestes et de quelle manière. Les sources devraient alors être plus diverses : celles portant sur la confession ou le sacrement de pénitence et de réconciliation, dont les historiens soulignent aujourd’hui le rôle dans le développement de la conscience individuelle au cours de l’histoire, apporteraient sans aucun doute d’autres informations sur cette perception du « soi » et de l’« écoute du corps » (p. 9).

David Lemmings – Law and Government in England during the Long Eighteenth Century. From Consent to Command

publié le 29 sept. 2017 à 02:59 par Quentin Verreycken   [ mis à jour le·29 sept. 2017 à 03:45 par Lionel Francou ]

Recensé : David Lemmings, Law and Government in England during the Long Eighteenth Century. From Consent to Command, Londres/New York, Palgrave Macmillan, 2015, IX + 269 p.

Par Frederik Dhondt
Chargé de cours (VUB), professeur invité (UAntwerpen) et chargé de recherches FWO-UGent

Mis en ligne le 29 septembre 2017

David Lemmings est professeur d’histoire à l’université d’Adelaïde en Australie et spécialiste de la culture juridique et de la « gouvernance ». L’ouvrage est le produit d’un projet de recherche (« Large Grant ») financé par le conseil de la recherche australien. Le livre est construit en quatre volets : d’abord une partie générale sur le droit, le consentement et l’ordre (p. 1-16), concepts-clés pour la compréhension du XVIIIe siècle anglais, ensuite, une partie sur l’expérience locale du droit et de l’autorité (p. 17-55), puis des chapitres dédiés à la procédure civile (56-80), au droit pénal (81-125), au droit public et au Parlement (p. 126-171) et, en guise de conclusion, une synthèse théorique, positionnant le « nouvel empire des lois » dans l’« ère de l’opinion et de l’empire » (p. 172-185). L’ouvrage se distingue par l’érudition de son auteur en histoire du droit et des institutions, brassée avec les apports de l’histoire sociale. La démonstration est impressionnante et convaincante, l’écriture synthétique, concise et agréable. L’étude du comportement des administrés dans les villages et bourgades d’Angleterre ou encore de la révolte locale des intérêts lésés par les élites représentées à Westminster (p. 153) offrent des perspectives intéressantes sur une histoire du droit anglo-saxonne que l’on croyait différente de celle de la France ou de  l’Allemagne (Stolleis, 2012 ; Härter, Stolleis, 1996), même si certains aspects sont déjà reçus dans l’historiographie comparative du droit (Halpérin, 2014).

Common law contre Statute law

L’ouvrage se donne pour objet de documenter des modifications significatives dans le comportement des acteurs sociaux et dans les rapports entre société et pouvoir étatique. Le droit y est considéré comme une « institution sociale », ou un « produit culturel », plutôt qu’un ensemble cohérent, mais fermé, de doctrine. Les chapitres abordent la modification des procédures au niveau local, le rétrécissement du périmètre social de la procédure civile (« great litigation decline »), les développements importants dans l’administration de la police, de la justice et des peines, et, finalement, l’inflation législative, émasculant le corpus de la coutume pour en transférer des pans entiers dans le domaine du Statute Law.

Le titre de l’ouvrage renvoie alors à une participation décroissante des administrés dans le processus de prise de décision et dans le fondement des modes de gouvernement. Lemmings met en avant la signification concrète du « rule of law » (soumission du pouvoir au droit), à travers les expériences concrètes de la vie sociale (« the grassroots of society ») (Vermeesch, 2015). Comprendre la culture constitutionnelle du siècle précédent, le XVIIe, implique d’étudier les arguments ascendants, tirés d’en bas, et leur avenir au siècle suivant. La « vie du droit » était alors un facteur important dans la « common law » : les croyances ou représentations partagées des acteurs de la vie sociale furent les intermédiaires essentiels pour apprécier et interpréter l’état véritable du droit.

La résistance naturelle de magistrats ou d’auteurs comme  l’illustre juriste William Blackstone vis-à-vis de la profusion législative du Parlement ou la grogne contre les receveurs fiscaux sont alors représentatives d’un mouvement plus large, qui assimilait « common law » et « rule of law » à la coutume et la tradition. Selon Blackstone, les « Acts of Parliament » ne méritaient pas mieux qu’un statut de source de droit subsidiaire par rapport aux principes bien établis de la « common law ». L’auteur se joint ici aux plaintes de son illustre prédécesseur, et part de l’hypothèse que la culture participative, issue des siècles précédents, diminuait au fur et à mesure que progressait sans merci une administration plus professionnelle et hiérarchisée. Lemmings se montre également sceptique quant à la théorie de la « politesse » qui aurait transformé les mœurs politiques depuis 1688, et considère l’opinion publique et la presse comme des facteurs menant à la fois au progrès et au conservatisme. L’esprit des Lumières est ici vu comme un facteur d’exclusion. Invoquant Montesquieu et Smith, la législation seule est une source de progrès. La coutume appartient alors aux civilisations arriérées.

Expansion de l’État, abandon des traditions constitutionnelles ?

Pas moins de 14 000 « Acts of Parliament » sortirent de Westminster de 1689 à 1801, contre 2 700 au siècle précédent. Utilisant l’expression de « despotisme parlementaire » employée par John Baker, Lemmings restreint le périmètre de légitimité des parlementaires en se référant à leurs propres conceptions de la souveraineté. La nation anglaise est représentée par une assemblée de riches propriétaires, qui exerce la souveraineté conjointement avec la couronne. Le Parlement se permettait d’intervenir dans les traditions les plus sacrées, par exemple en s’arrogeant le droit de retrancher onze jours du calendrier grégorien ! Au langage des droits individuels (« the Freedom of Men ») se substituait une avalanche de permissions de violer la tranquillité domestique du bon citoyen anglais, assailli par des perquisitions ou des accès de rage taxatoire.

Des garanties obtenues après d’âpres batailles contre le monarque, comme l’interdiction d’une armée permanente, furent méconnues par les gouvernements de Walpole (1721-1742). Si John Locke avait préconisé la modération et l’équilibre entre les pouvoirs, Lemmings interprète les protestations de la génération suivante comme des signes d’une impréparation à accepter toutes les conséquences de la suprématie du législateur sur les autres acteurs du pouvoir, ceci en contraste avec la constitution écrite aux États-Unis (1776, 1787). La répression des révoltes jacobites (en faveur du candidat catholique à la succession de la Reine Anne ou le Black Act (1723) (Thompson, 2014) destiné à punir sévèrement des émeutes bucoliques assimilées aux jacobites semblent bien loin du Habeas Corpus de la Grande Charte (1215) ou de Charles II (1679) !

Gouverner sans théoriser ? L’État top-down

La conception purement négative du législateur comme frein aux appétits incontrôlables du monarque fut donc insuffisante pour un fonctionnement équilibré de l’État. En d’autres termes, la législation était insuffisamment pensée comme un instrument rationnel et positif d’organisation de la vie en société. Cependant, cette action effrénée et peu réfléchie, au point où les juristes n’arrivaient pas à en consulter les résultats imprimés, ne rencontrait pas d’obstacle. La pensée prédominante du siècle précédent, préconisant le respect du droit en vigueur, des coutumes et de la constitution ancienne telle que théorisée par le célèbre juriste Edward Coke, n’était plus d’actualité. Si la loi était publiée, le législateur s’adressait en premier lieu à son bras armé : les justices of the peace, en charge de l’exécution des lois pénales.

Les gouvernements Whig et Tory au XVIIIe siècle s’appuyaient sur la souveraineté établie du Parlement pour réguler ad hoc les phénomènes sociaux et économiques. Point besoin de théorie réfléchie, en l’absence de hiérarchie entre les actes législatifs et ceux à caractère constitutionnel ! Il s’agissait d’un fact of life, même pour les parlementaires les plus versés en droit. Lemmings cite en outre l’exemple du vicomte Bolingbroke, Tory exilé en France, ami de Voltaire (Bonno, 1948) puis plume du Craftsman, journal d’opposition contre Walpole. Attaquant la politique du ministère Whig, Bolingbroke se réfère à l’idiome classique de ce parti, prônant les vertus « anglo-saxonnes » d’avant la conquête normande, incarnées par la common law, en opposition avec les statutes du Parlement. Cependant, avec l’administration Tory de Pelham (1743-1754), Bolingbroke se trouvait contraint d’appuyer la position qu’il critiquait au vitriol pendant la décennie précédente. Même si Blackstone critiquait l’activité du législateur, il était bien contraint de reconnaître que ce dernier pouvait « changer tout ce qui n’était pas naturellement impossible ». Lord Hardwicke déplorait le manque d’activité des Lords à empêcher le vote de lois peu nécessaires ou proportionnées, alors que la confusion créée par l’inflation législative perturbait l’esprit des juristes anglais.

La conception constitutionaliste de Coke semble avoir survécu dans les colonies américaines. Non représentées à Westminster, elles voyaient en la puissance absolue du Parlement leur opposant naturel. Le Parlement, de son côté, ne revint pas sur la doctrine du « King in Parliament » qui octroie une puissance absolue aux décisions conjointes du Parlement et du monarque. Des voix discordantes essayèrent, dans la continuité du XVIIe siècle, de créer une hiérarchie entre libertés fondamentales, protection procédurale contre l’état et l’arbitraire du législateur. Ce dernier risquait de devenir « a kind of Popery in politics », par analogie avec les pratiques autoritaires du continent méprisé. Après 1750, le parlement établit des juridictions d’exception pour le recouvrement des dettes… sans la garantie constitutionnelle du jury populaire. Ce genre d’institutions fut précisément à l’origine des révoltes du début du siècle précédent contre l’autorité excessive de Jacques Ier. Le législateur n’alla toutefois pas jusqu’à supprimer le caractère horizontal de la procédure pénale, conduite sur l’initiative de ses sujets. Cependant, le remboursement prévu pour un plaignant ayant obtenu gain de cause pour félonie tendait à renforcer la participation verticale de l’état.

Intérêts privés et captation de l’intérêt public

L’affection particulière du Tory Edmund Burke pour le Parlement représentant des élites incarnant naturellement la fonction législative, mena celui-ci à une théorie d’obéissance, plutôt que de droits et libertés, telles que les avait reconnues Coke. Même le successeur de Blackstone à Oxford, Robert Chambers, mit l’accent sur les obligations des sujets, plutôt que sur la liberté innée de la common law. La législation faisait partie de l’héritage transmis par les ancêtres, au même titre que la coutume ou les précédents des tribunaux. Le Whig Samuel Romilly attaqua cette vision. Selon lui, le Parlement n’exerçait pas de fonction naturellement propre aux élites. Tout au contraire, il ne faisait que sanctuariser l’intérêt privé de ses membres nantis, écartant les pétitions si elles ne lui plaisaient pas. Par le simple vote d’une majorité de membres du Parlement, élus parfois dans la corruption totale, la législation sur les « turnpike roads » ou les milliers d’instruments spécifiques couvrant des intérêts privés, comme les enclosures,  devint aussi sacrée que l’Act of Settlement.

Un droit élitiste

La production, l’interprétation et l’application du droit passait du prisme du « consentement » des gouvernés tel qu’invoqué contre Jacques Ier ou Charles Ier, à celui du « commandement ». À la différence que ce ne furent plus les souverains eux-mêmes, mais les cabinets de Walpole, de Pelham ou autres Pitt qui tenaient la barre. Le niveau local se caractérise par l’éclosion d’un « impérialisme administratif ». La prise de pouvoir par les élites nanties à Westminster correspondait à l’exclusion sociale et au dénigrement culturel des plébéiens au niveau local. Le siècle de la « politesse » ou de la « respectabilité bourgeoise » vit l’élaboration d’un discours d’élite excluant « le peuple commun ». Les avocats urbains exprimèrent leur dégoût pour les querelles de diffamation entre femmes du peuple et augmentèrent les honoraires pour attirer une clientèle plus distinguée. Après 1750, le nombre de cas traités dans les tribunaux royaux à Londres chuta de deux tiers à cinq sixièmes. Les jurys étaient déconsidérés. Ils attiraient la populace des « magasins, de la rue, des bars à bière » (p. 62). Les expropriations de petits tenanciers par le Parlement allaient de pair avec une expansion de l’activité administrative dans le domaine pénitentiaire et de répression de la pauvreté.

Selon Lemmings, la transformation élitiste du système juridique n’était qu’une des conséquences de cette évolution. Le phénomène annoncerait même le dégoût des classes ouvrières au XIXe siècle, qui consacrait la vision d’un état-rempart contre les atteintes à la propriété ou à la vie, plutôt que l’état comme gardien des libertés fondamentales. La réaction aux troubles de la Révolution française faisait du juge le garant de l’ordre, apte à réprimer l’« esprit licencieux ». Si le public consultait allégrement la presse, ce n’était que pour la sensation (crime, sexe, mariage), et non pas pour participer activement au débat politique. Un peuple épris de procès sous l’âge Tudor, participant activement au jugement de leurs pairs, était devenu un troupeau de brebis administrées par un Léviathan parlementaire. Si la Rule of law ancestrale survécut au XVIIIe siècle, ce ne fut que sous une forme très atténuée.

L’ouvrage de David Lemmings apporte donc des nuances nécessaires à la compréhension du système institutionnel et juridique anglais au XVIIIe siècle. L’auteur démontre, à l’appui de sources d’archives, publiées ou non, et d’une grande érudition dans la common law, en quoi les systèmes administratif et pénal convergeaient avec les évolutions que l’on peut remarquer sur le continent avant la Révolution Française. Ce faisant, il fait redécouvrir de grandes figures politiques telles que Bollingbroke ou Burke. Soucieux des évolutions en histoire sociale, Lemmings situe le droit dans la société, et le voit à la fois comme expression d’une mentalité et comme un carrefour de luttes. Ainsi, les hypothèses validées par Lemmings peuvent susciter de nouvelles recherches dans autant de branches de l’histoire du droit ou de l’histoire sociale.

Bibliographie

Bonno G. (1948), « La culture et la civilisation britanniques devant l’opinion française, de la Paix d’Utrecht aux “Lettres philosophiques” (1713-1734) », Transactions of the American Philosophical Society, new series, vol. 38, p. 1-184.

Halpérin J.-L. (2014), Five Legal Revolutions since the 17th Century, New York, Springer, 2014.

Härter K., Stolleis M. (dir.) (1996-…), Repertorium der Policeyordnungen der Frühen Neuzeit, Francfort, Vittorio Klostermann.

Stolleis M. (2012 [1988]), Geschichte des öffentlichen Rechts in Deutschland. 1: Reichspublizistik und Policeywissenschaft 1600 bis 1800, Munich, Beck.

Thompson E. P. (2014 [1990]), La Guerre des forêts. Luttes sociales dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, Paris, La Découverte.

Vermeesch G. (2015), « The social composition of plaintiffs and defendants in the Peacemaker court, Leiden, 1750-1754 », Social History, vol. 40, n° 2, p. 208-229.

 

 

Martin Deleixhe – Aux bords de la démocratie. Contrôle des frontières et politique de l’hospitalité

publié le 18 sept. 2017 à 05:41 par Quentin Verreycken   [ mis à jour le·27 nov. 2017 à 01:04 par Lionel Francou ]

Recensé : Martin Deleixhe, Aux bords de la démocratie. Contrôle des frontières et politique de l’hospitalité,  Paris, Classiques Garnier, coll. « PolitiqueS », 2016, 218 p.


Par Damien Simonneau

Docteur en science politique, ATER à l’Université Paris 13, chercheur rattaché au CERAL et au Centre Émile Durkheim (Sciences Po Bordeaux).

Mis en ligne le 18 septembre 2017

« Comment penser l’ouverture des frontières dans un monde construit sur le postulat opposé ? » (Atak, Dumitru, 2015). Si en quelque sorte Martin Deleixhe n’apporte aucune réponse définitive à cette question, son ouvrage dresse un excellent panorama de philosophie politique pour appréhender la difficulté de penser cette utopie contemporaine, et plus encore de la mettre en œuvre.

Tout au long du livre, la frontière en démocratie apparaît comme une institution prise en tenaille entre deux principes : celui de la souveraineté populaire et celui du respect de normes universelles. La définition du demos, comme exigence d’autodétermination collective des peuples et comme geste souverain de désignation d’appartenance ou non à la communauté politique, peut-elle se faire sans empiéter sur la libre circulation des migrants et restreindre leurs droits fondamentaux, proclamés comme universels ? Tel est le dilemme qu’aborde l’ouvrage. Ce fil rouge s’étire sur trois parties indépendantes qui ne débouchent pas sur le développement d’une pensée philosophique originale de la question, mais plutôt sur un passage en revue des penseurs s’y confrontant.

Dans une première partie, l’auteur établit une typologie de quatre positions théoriques sur le contrôle démocratique des frontières. Ce dernier est pensé comme une exclusion arbitraire, raisonnée, immorale ou à résorber en fonction de la nature de la démocratie et de la conception de la frontière, souveraine, limite de justice, obstacle discriminatoire, ou chantier de la démocratie. Pour appréhender le dilemme initial, et faisant sien le postulat de l’absence de hiérarchisation entre autodétermination collective et adoption de normes universelles en démocratie, l’auteur indique sa préférence pour les penseurs de la quatrième catégorie où le contrôle des frontières est considéré comme une exclusion à résorber et où la frontière devient alors le « chantier de la démocratie » (Balibar, 2001). Dans la deuxième partie, il examine le droit cosmopolitique kantien et la morale de l’hospitalité qui pourraient réguler le contrôle des frontières tout en concluant sur l’impossibilité d’appliquer une hospitalité inconditionnelle aux contingences étatiques. Dans la troisième partie,  il réinjecte l’institution frontière pour envisager les contours  de ce devoir d’hospitalité étatique avec Étienne Balibar. La frontière est alors densément saisie, d’une part, dans ses dimensions économiques internationales qui jugulent son ouverture ou non et, d’autre part, dans sa fonction de division sociale de la communauté politique sur fondement ethnique ou raciste. Reprenant Balibar, l’auteur émet les conditions de démocratisation de la frontière : élaborer une citoyenneté de résidence, lutter contre les discriminations à l’encontre des migrants, lutter contre les logiques d’exclusion du marché ou penser une formation sociale qui reconfigure la souveraineté étatique, comme l’a partiellement réalisé l’Union européenne. Cette démocratisation de la frontière implique la démocratisation de la démocratie elle-même.

Nous ne résumerons pas l’apport de chacun des philosophes au dilemme initial. Nous préférons retracer les trois étapes du raisonnement du livre, à savoir tout d’abord le dilemme posé par l’auteur, puis le panorama des différentes manières d’y répondre et enfin l’approfondissement des deux préférences théoriques de l’auteur. En effet, les conditions de mise en œuvre d’une hospitalité égalitaire sans rapport de domination et la démocratisation de l’institution frontière occupent la majeure partie du livre.

Le dilemme du contrôle frontalier démocratique

En démocratie, la frontière est le lieu d’un malaise. Elle est une « institution qui d’une part, délimite le territoire sur lequel s’applique la souveraineté d’un État démocratique, et d’autre part, départage les citoyens, membres à part entière de la communauté politique, des étrangers qui cherchent à y entrer ou des résidents qui y demeurent en étant sujets à ses lois sans pour autant participer à leur rédaction » (p. 27-28). Ce malaise est aigu  car un régime démocratique se doit de justifier l’exclusion mise en place. Or, la légitimation de cette dernière ne peut ignorer l’universalité des droits fondamentaux des personnes migrantes. Ainsi, l’auteur porte à notre attention ce dilemme : la fonction de contrôle et d’expulsion ne peut échapper à la critique d’une violation du principe d’égalité morale des individus. Ce dilemme est accru pour toute démocratie en contexte de mondialisation où les politiques de sécurité frontalière et d’immigration en viennent à assigner à résidence les populations les plus démunies et à garantir la liberté de circulation aux élites mondialisées (Bauman, 2010 [1998] ; Carens, 1987). Les contrôles frontaliers vont donc à l’encontre d’une universalité du droit à émigrer (Withol de Wenden, 2013). L’exclusion semble ardue à justifier au regard des droits universels et exprime une part d’arbitraire inévitable dans la constitution du corps politique. Une fois ce dilemme exposé, l’ouvrage présente quatre positions théoriques pour l’appréhender.

Frontière souveraine, limite de justice, obstacle ou « chantier de la démocratie »

La typologie élaborée par l’auteur se fait en réponse à deux questions croisées. Premièrement : qui délibère sur la forme de la communauté politique ? (ce qui induit un spectre de formes démocratiques des plus autoritaires aux plus cosmopolites). Deuxièmement : comment se construit la légitimité de la frontière ? (de sa fermeture totale, à son ouverture totale voire son effacement).

Le premier profil de contrôle des frontières suit le schéma hobbesien, autour des travaux de Schmitt et d’Agamben notamment. La frontière est pensée comme un rempart face à l’hostilité extérieure. Son ouverture et sa fermeture relèvent donc d’une décision souveraine et arbitraire, tout comme les normes de l’État de droit qui ne sont jamais à l’abri de suspension en fonction des menaces invoquées. Le deuxième profil de contrôle des frontières se niche dans les thèses libérales de la souveraineté en convoquant Rawls ou Walzer. La frontière est alors une membrane sélective sur fondement humanitaire et utilitariste. Les critères d’admission au nom de la souveraineté populaire et des droits individuels tentent d’être réconciliés mais la souveraineté l’emporte puisqu’elle opère une distinction entre bon et mauvais migrant : « la frontière doit laisser passer les étrangers en situation de détresse ainsi que les étrangers qui rentrent dans les critères de justice (définis par les citoyens ou les nationaux) tout en maintenant les indésirables à l’extérieur » (p. 62). La position libérale vient in fine justifier un contrôle souverain de l’immigration au nom d’une conflictualité des intérêts de protection des migrants et ceux des citoyens les plus pauvres qui doivent bénéficier en priorité de la redistribution orchestrée au sein de la communauté politique. La troisième position théorique sur le contrôle des frontières est celle des cosmopolites libéraux et des partisans de la justice globale (Foessel, Lourme, 2016) prônant l’ouverture totale voire l’abolition des frontières. Les contrôles frontaliers sont pour les cosmopolites une trahison du projet universaliste démocratique, au nom de la liberté de circulation comme droit fondamental. Cette position radicale fait écho à une redéfinition de la souveraineté dispersée verticalement à différents niveaux de pouvoir autres que celui de l’État. Enfin, la quatrième position théorique est celle du contrôle des frontières comme chantier du politique. Conformément à Habermas ou encore à Benhabib, la souveraineté populaire et les droits de l’homme sont indissociables en démocratie. Ils ne peuvent être hiérarchisés et doivent être réconciliés. Cette réconciliation doit reposer sur un processus permanent de délibération sur les identités et les normes universelles de circulation dans le but de contraindre les gouvernements. Ceux-ci doivent par exemple aménager une transition entre droit au séjour, droit de résidence et accès à la citoyenneté. Pour Étienne Balibar, cette réconciliation passe plutôt par des épisodes de lutte par les « sans » pour les droits fondamentaux en se réappropriant la citoyenneté.

Ce panorama établi, l’auteur décide de s’inscrire « résolument dans la continuité de l’école qui postule une co-originarité agonistique des principes fondateurs de la démocratie libérale » (p. 93), soit la quatrième position en spécifiant les positions kantiennes et balibariennes.

Hospitalité, cosmopolitique et démocratisation de la frontière  

Kant s’avère incontournable pour décrire les modalités d’accommodement entre souveraineté populaire et droits universels via le droit cosmopolitique. Celui-ci régule les relations d’un individu à l’État dont il n’est pas membre. Ce droit se décompose en un droit d’asile, un droit de visite auquel la souveraineté ne peut faire obstacle, et un droit de résidence qui lui, nécessite un consentement étatique souverain. Selon l’auteur, Kant en vient à réduire l’hospitalité à un droit de visite car le droit de résidence ainsi formulé maintient le privilège de la souveraineté étatique. Kant fait reposer son cosmopolitisme sur un progrès perpétuel, un idéal toujours inachevé. Il souligne donc l’écart impossible à combler entre un devoir moral inconditionnel (l’hospitalité) et sa réalisation qui nécessite de réaménager la souveraineté. Par exemple, les ressortissants européens ont obtenu un droit d’installation qui brouille la distinction entre visite/résidence mais son corollaire a été l’exclusion des étrangers extra-européens. 

Martin Deleixhe fait alors un détour par les théoriciens de l’hospitalité de Derrida à Le Blanc (voir aussi Boudou, 2016). Pour le premier, celle-ci souffre d’une structure inégalitaire entre accueillant et accueilli qui soumet le second au premier. Pour Le Blanc, l’égalité de l’hospitalité est possible si l’hôte laisse venir l’étranger « dépourvu de préjugés » (p. 142). Ce détour permet de revenir à Balibar et aux conditions d’une hospitalité étatique (et non seulement interpersonnelle ou morale comme chez les deux auteurs précédents). Le philosophe marxiste veut faire tenir ensemble inclusion égalitaire de l’étranger et reconnaissance d’une primauté incontestable de la souveraineté populaire. Néanmoins, son raisonnement se heurte à la difficulté de proposer un schéma institutionnel ou de politiques publiques qui répondent complètement aux attentes de l’hospitalité démocratique.

Étienne Balibar apporte avant tout au dilemme initial une définition dense de la notion de frontière qui est décortiquée conformément à sa polysémie (elle n’a par exemple pas le même sens pour le clandestin ou l’homme d’affaires), son hétérogénéité via la myriade de dispositif de contrôle frontalier (Bigo, Guild, 2005) et sa surdétermination soit la prépondérance de facteurs historiques dans sa détermination. Il décortique enfin la frontière, bordure d’une formation sociale spécifique qui est actuellement celle de l’État-nation. Cette dissection s’opère selon la dimension économique de la frontière d’une part. Conformément à la pensée marxiste, ce sont les bourgeoisies qui à l’époque contemporaine se sont regroupées en unités politiques pour défendre une activité économique isolée par rapport aux concurrents internationaux en élaborant des politiques douanières. D’autre part, la frontière est disséquée selon sa dimension idéologique où elle devient un marqueur de la communauté imaginée nationale unifiant en une même unité politique des classes pourtant en lutte, dans un processus d’invention d’une ethnicité voire d’une race commune. La frontière va donc dans ce contexte mondialisé discriminer et stigmatiser l’immigré à cause de sa classe et de son ethnicité/race.

Cette définition dense étant proposée, Balibar entend réfléchir à la démocratisation de la frontière qui dans un contexte de mondialisation est le lieu où se propage le politique d’où le choix du titre de l’ouvrage « aux bords de la démocratie » (p. 172). Pour cela, il propose le concept d’ « égaliberté » où liberté et égalité sont considérées comme indissociables en démocratie. La frontière est un obstacle à cela. Il est alors nécessaire de penser une « citoyenneté sans communauté » dont le principe d’inclusion/exclusion serait formulé en termes démocratiques. Pour Balibar, cette opération dépend des contextes. Elle peut prendre la forme de la lutte pour les droits politiques des travailleurs émigrés dans les années 1980, de celle pour le droit de vote des étrangers et de la lutte des sans-papiers par la suite. Dans chaque cas, il estime nécessaire d’ouvrir une négociation avec les étrangers pour établir une politique d’admission respectueuse, ce qui ouvre un débat annexe sur la représentation des migrants, des forums d’expression et des contraintes de ces délibérations sur les États (voir par exemple Pette, 2014). Néanmoins ces actions ne font que démocratiser l’appartenance communautaire, mais ne résorbent pas l’exclusion territoriale... Le contenu positif d’une frontière réellement démocratisée n’en finit pas de questionner en fonction des conjonctures, ce qui la rend insaisissable…

En conclusion, Martin Deleixhe s’excuse de la déception (p. 186) des attentes du lecteur qui voudrait trouver un point d’ancrage solide pour allier les deux pans du dilemme du contrôle frontalier démocratique. Ce dilemme est connu, discuté mais insolvable surtout dans sa traduction en outils de politiques publiques légitimes. Par ce travail, l’auteur nous convainc néanmoins du nécessaire recours à l’imagination politique. Il nous amène aussi, en suivant l’intuition de Balibar, à porter notre attention sur l’agir politique des immigrés. En ce sens, ce panorama pédagogique de philosophie politique nous apparaît complémentaire de réflexions et d’actions « en chantier », tant théoriques que militantes, sur la mise en œuvre de la démocratisation de l’institution frontière. En effet, elles ambitionnent d’associer à l’élaboration des politiques migratoires la multiplicité des acteurs impliqués dans les migrations internationales, ou de mettre fin à la criminalisation et à l’enfermement des migrants, ou encore de stabiliser leur statut juridique et de lutter contre leur précarisation économique (Blanchard, Spire, 2012).

Bibliographie

Atak I., Dumitru S. (2015), « Pourquoi penser l’ouverture des frontières », Ethique publique, « Penser l’ouverture des frontières », vol. 17, n°1.

Balibar E. (2001), « Frontières du monde, frontières du politique », in Nous, Citoyens d’Europe ?, Les frontières, l’Etat, le peuple, Paris, La Découverte.

Bauman Z. (2010 [1998]), Le coût humain de la mondialisation, trad. Abensour, Alexandre, Paris, Fayard.

Bigo D., Guild E. (dir.) (2005), Controlling Frontiers. Free Movement Into and Within Europe, Burlington, Ashgate Publishing.

Blanchard E., Spire A. (2012), « Remettre le droit des étrangers au centre des politiques d’immigration », Les sociologues s’invitent dans le débat, éditions du Croquant, Hors-série de la revue Savoir/Agir, p. 121-132.

Boudou B. (2016), Politique de l’hospitalité : une généalogie conceptuelle, Paris, CNRS Éditions.  

Carens J. H. (1987), « Aliens and Citizens. The Case for Open Borders », The Review of Politics, vol. 49, n° 2, p. 251-273.

Foessel M., Lourme L. (2016), Cosmopolitisme et démocratie, Paris, Presses universitaires de France/La vie des idées.

Pette M. (2014), « Association : les nouveaux guichets de l’immigration ? Du travail militant en préfecture », Sociologie, vol. 5, n° 4, p. 405-421.

Withol de Wenden C. (2013), Le droit d’émigrer, Paris, CNRS éditions.

Jasper van der Steen – Memory Wars in the Low Countries, 1566-1700

publié le 18 juil. 2017 à 06:08 par Quentin Verreycken   [ mis à jour : 22 juil. 2017 à 06:32 ]

Recensé : Jasper van der Steen, Memory Wars in the Low Countries, 1566-1700, Leyde, Brill (Studies in Medieval and Reformation Traditions, 190), 2015, 370 p.

Par Julien Régibeau

Aspirant F.R.S.-FNRS, doctorant en Histoire des Temps Modernes, Unité de recherches Transitions, Moyen Âge & première Modernité, Université de Liège

Mis en ligne le 18 juillet 2017

Au xviie siècle, auraient émergé, dans les Pays-Bas et dans les Provinces-Unies, deux mémoires de la Révolte (1566-1581) radicalement différentes. Partant de ce constat, l’historien Jasper van der Steen construit son ouvrage – fruit d’une thèse défendue en 2014 sous l’égide de la professeure Judith Pollmann – autour d’une triple problématique : comment et pourquoi apparaissent au Nord et au Sud des interprétations si conflictuelles de la Révolte ? Pourquoi, ensuite, celles-ci restent-elles pertinentes aussi longtemps ? Quel rôle enfin jouèrent les mémoires publiques de la Révolte dans la formation identitaire des Pays-Bas et des Provinces-Unies ?

Il a fallu attendre les années 80 et 90 pour que se développe une historiographie des pratiques mémorielles sensible à l’étude de l’identité nationale et de la mémoire culturelle (Anderson, 1983 ; Hobsbawm, 1983 ; Groenveld, 1980 ; Nora, 1992 ; Duke, 2004). S’inscrivant dans le sillage de ce renouveau, l’auteur choisit d’appliquer les problématiques de l’histoire culturelle de la mémoire au xviie siècle, époque trop souvent négligée par une recherche qui envisage la construction nationale et les rapports publics au passé qu’elle suppose comme un fait contemporain (Lorenz, 2010). Pour cela, Jasper van der Steen choisit de réaliser une étude comparée des politiques mémorielles des Pays-Bas et des Provinces Unies. Se basant sur le concept de mémoire – entendue comme l’interaction dynamique entre une communauté et son passé – proposé par Astrid Erll (2008), l’auteur forge, pour servir son propos, le terme de mémoire de guerre, qui traduit le fait que toute lutte politique suppose une interprétation et un usage conflictuels du passé.

Dans le premier chapitre de son livre (« Memory in the Making : The First Decades », p. 31-62), l’auteur part des prémices de la Révolte afin de pister les usages du passé faits par le gouvernement de Bruxelles et les rebelles dans le but de décrédibiliser l’action de leur adversaire. À la veille des troubles, les états de Brabant brandissent les privilèges de la Joyeuse Entrée afin de s’opposer à la réorganisation des diocèses et à la persécution religieuse. Face à ces démarches, Granvelle mobilise la mémoire plus récente des troubles auxquels Charles v s’est opposé pour, au contraire, porter Philippe ii à agir énergiquement. L’éclatement de la Révolte crée ensuite une rupture entre l’action des rebelles et l’invocation du passé. Cette tension mène les Habsbourg à leur reprocher d’être des faiseurs de troubles et de nouveautés. Face à cela, les révoltés établissent une mémoire des événements récents qui tend à prouver la justesse de leur cause. Dans ce contexte, l’action de Guillaume d’Orange est originale. Désirant aplanir toute dissension interne, celui-ci évite les polémiques religieuses pour se concentrer sur la cruauté dont feraient preuve les soldats espagnols et l’inquisition. Dans le Sud, la reconquête d’Alexandre Farnèse met cependant fin à toute commémoration publique de la Révolte. Le gouverneur-général diffuse l’idée que les troubles ont été une interruption momentanée de la continuité dynastique. Dans les Provinces du Nord, par contre, la mémoire de la Révolte survit mais elle demeure peu structurée par les autorités centrales. Seuls les écrits de Guillaume d’Orange et de certains étrangers comme Guichardin donnent des événements l’interprétation d’un conflit général des Pays-Bas contre le pouvoir espagnol. Au Nord comme au Sud, enfin, il faut attendre le début du xviie siècle pour que les premiers ouvrages historiographiques sur les troubles soient publiés.

Dans le deuxième chapitre (« Two Historical Canons », p. 63-107), l’auteur étudie comment deux conceptions politiques opposées mènent à l’élaboration de deux canons différents du passé. Dans les Provinces-Unies, les négociations en vue de la trêve de douze ans entrainent la mise en place d’une lecture unifiée de la Révolte. Ce sont surtout les factions anti-paix qui contribuent à la création de ce récit identitaire. Elles proposent une mémoire déconfessionnalisée et populaire de la Révolte, basée, comme le récit de Guillaume d’Orange, sur une logique inclusive qui dessine l’image du hollandais innocent face à l’espagnol cruel et pervers. Dans les Pays-Bas, par contre, la politique de l’oubli est encore privilégiée sous les Archiducs. Elle est facilitée par le recours régulier des autorités à un vaste réservoir historique précédant les événements de la Révolte. Mais l’amnésie ne peut être la seule posture pour des générations qui ont vécu personnellement les troubles et qui soutiennent l’effort de guerre au quotidien. Pour faire face à cette discordance, les autorités ne manquent pas de célébrer des événements récents qui glorifient la maison d’Autriche. La dévotion qui en découle fonde le catholicisme en vérité immémoriale. Elle tend du même coup à faire de la rébellion un accident de l’histoire et du calvinisme une hérésie nouvelle et cruelle. Enfin, des interactions mémorielles entre le Nord et le Sud se font jour, des disputes entre des auteurs des deux territoires ayant notamment lieu autour de la bonne lecture à donner au passé de la Révolte.

Le troisième chapitre (« Dynastic Identity and the Revolt », p. 108-140) a pour but de montrer comment, au début du xviie siècle, la maison d’Autriche et la maison d’Orange-Nassau travaillent la mémoire publique pour imposer le récit de la continuité dynastique de leur famille et comment, en poursuivant cet objectif, elles composent avec le passé de la Révolte. Dans le Sud, la cession des Pays-Bas aux Archiducs est replacée dans la continuité dynastique habsbourgeoise. L’idéologie de la Pietas Austriaca participe de ce mouvement en faisant d’Albert et d’Isabelle les défenseurs de la chrétienté au même titre que leurs prédécesseurs. Cette piété sert ensuite de modèle à la haute noblesse et contribue donc à homogénéiser la mémoire. Dans les Provinces-Unies, par contre, c’est l’action des membres de la famille d’Orange durant la Révolte qui fonde le prestige de la dynastie. Très rapidement, Guillaume attache en effet son destin à celui des Pays-Bas qui combattent l’Espagne. À la fin du xvie siècle, sa mémoire est peu à peu glorifiée par les autorités alors que la réputation des succès militaires de son fils, Maurice, est diffusée à travers les Provinces. La survenue de la trêve de douze ans et la mort, en 1618, de Philippe-Guillaume marquent un tournant favorable pour le développement de l’autorité de Maurice. À cette époque est bâti un imaginaire politique basé sur le triptyque « Dieu-la République-Orange ».

Dans le quatrième chapitre (« A Contested Past », p. 141-178), l’auteur analyse de quelle manière la mémoire de la Révolte est employée, dès la première moitié du xviie siècle, comme une arme polémique au service de querelles politiques et religieuses internes. Le phénomène est étudié à travers la querelle autour de l’arminianisme, durant les années 1610, et la conspiration des malcontents contre l’autorité habsbourgeoise, en 1632. Dans les Provinces-Unies, la dispute qui oppose « remonstrants » et « contreremonstrants » mobilise la mémoire publique de la Révolte et tend à confessionnaliser celle-ci. Le conflit conduit à une querelle des origines : alors que les contreremonstrants accusent leurs adversaires de nouveauté et en appellent au respect de l’union d’Utrecht ou de la Confessio Belgica, les tenants de l’arminianisme leur opposent l’antiquité de leur pensée. Dans les deux camps, la mémoire de Guillaume d’Orange est brandie, chacun se considérant comme l’héritier de son action. Dans le Sud, l’invasion des Pays-Bas espagnols par Frédéric-Henri d’Orange planifiée par Warfusée et Van der Bergh, en 1632, mène ce dernier à envoyer une lettre ouverte à l’archiduchesse Isabelle. Dans ce courrier, il s’érige en défenseur des intérêts du pays et compare la situation à la période de troubles qui suit la mort de Requesens. Afin de minimiser l’influence de ses adversaires, le gouvernement de Bruxelles, quant à lui, favorise la publication de La Flandre Fidelle, ouvrage qui s’appuie aussi sur les événements du xvie siècle, mais cette fois pour mettre en avant les vertus de l’Espagne. Suite à l’échec de la conspiration, Isabelle écrit une lettre au roi Philippe IV dans laquelle elle justifie la victoire par ses propres choix politiques, élaborés en ayant en mémoire les erreurs du passé.

À la reprise des hostilités, en 1621, le conflit a changé de nature. Bien que les générations qui ont vécu les premiers troubles disparaissent, l’usage du passé de la Révolte demeure vivace. Dans le cinquième chapitre (« Stakeholders », p. 179-215), l’auteur se demande pourquoi cette mémoire conserve sa puissance politique. Ce phénomène est notamment dû à plusieurs familles de la haute noblesse qui s’appuient sur les actions de leurs membres durant les troubles pour laver leur honneur et revendiquer un bien, un privilège ou de l’autorité. Dans les Pays-Bas espagnols, plus spécifiquement, le passage des générations rend l’interprétation des événements plus souple et davantage fondée sur l’idée d’une lutte entre deux états distincts. Par ailleurs, de nouvelles pratiques mémorielles, moins confessionnalisées, émergent. Afin de mobiliser toutes les sensibilités autour du projet de résistance, plusieurs œuvres cherchent à victimiser le groupe dans son entièreté face aux atrocités des armées des Provinces-Unies. Au Nord, par contre, ce sont les débats entre pro- et anti-paix qui continuent à structurer l’usage public du passé de la Révolte jusqu’en 1648. Le parti qui s’oppose à la paix puise dans les exempla fournis par les troubles pour démontrer la duplicité des Espagnols et justifier la continuation des combats. En conséquence, après 1621, la Révolte contribue à développer deux sociétés militantes qui accordent une grande importance à la culture du conflit.

Dans le sixième chapitre (« Memories after Westphalia », p. 216-255), l’auteur poursuit chronologiquement son exploration de l’usage mémoriel de la Révolte en s’intéressant à la seconde moitié du xviie siècle, époque où les Pays-Bas et les Provinces-Unies sont amenés à lutter ensemble contre la France. Il démontre qu’une nouvelle situation politique ne suppose pas la chute des anciens canons mémoriels mais plutôt leur redéploiement. La paix de Westphalie ne met pas fin immédiatement aux dissensions, religieuses notamment, entre le Sud et le Nord. Dans les Pays-Bas, une interprétation de la Révolte fustigeant les rebelles reste prégnante mais l’usage public de ce passé est rare. Au cours de la période, seuls l’absentéisme récurrent de la famille habsbourgeoise et les guerres de Louis xiv entrainent les autorités de Bruxelles à faire une utilisation politique de cette mémoire. Dans un cas comme l’autre le gouvernement est amené à mettre en avant la supériorité du modèle politique habsbourgeois face à la Raison d’état de la France et des Provinces-Unies. Au Nord, par contre, la Révolte est devenu un pilier de l’identité nationale et est considérée comme un véritable réservoir de références au service de la lutte politique. Durant la première période sans Stathouder (1650-1672), le parti orangiste rappelle le rôle de Guillaume ier lors des troubles afin de démontrer la nécessité du retour du Stathoudérat. Pour faire face à l’invocation de cette figure mythifiée, le parti des états est entrainé à défier le canon mémoriel qui lie le destin de la famille d’Orange-Nassau à l’identité des Provinces.

Dans le dernier chapitre de son livre (« Remediating the War », p. 256-285), l’auteur étudie comment la mémoire publique de la Révolte demeure vive et utile à une époque où la population perçoit de plus en plus l’éloignement temporel de ces événements. À partir de la fin du xviie siècle, il est difficile de trouver des réemplois originaux de ce passé. Les deux narrations dominantes se sont stabilisées. Leur usage politique ne semble plus porter des enjeux aussi importants qu’auparavant. Pour autant, cela ne signifie pas que d’autres références historiques auraient remplacé l’intelligibilité de cette mémoire. Les cérémonies des centenaires montrent qu’aux Pays-Bas, la Révolte, souvent replacée dans des chronologies plus vastes (religieuses, dynastiques…), contribue à définir l’identité du « vrai habitant des Pays-Bas », fondée sur la loyauté envers les Habsbourg et l’orthodoxie religieuse. Dans les Provinces-Unies, par contre, les nouvelles guerres menées contre des états étrangers conduisent les disputes mémorielles internes des années 1650-1672 à se fondre dans une nouvelle approche consensuelle de la Révolte.

L’ouvrage est bâti d’une part sur une bibliographie consistante et actualisée qui puise essentiellement dans la littérature anglo-saxonne et néerlandaise et, d’autre part, sur l’analyse d’un ample corpus de sources diverses. On pourra regretter une lecture des documents qui laisse peu de place à l’intelligibilité du contexte de production de chacune de ces sources, lieu pourtant privilégié du rôle performatif de l’intentionnalité. On déplorera également le grand écart qu’il y a entre les pratiques mémorielles étudiées et les mots chargés d’en rendre compte ; les concepts employés au fil de l’analyse découlant plus du sens qu’ils revêtent aujourd’hui dans l’usage académique ou courant que de celui qu’ils revêtent dans les documents du passé. On pointera enfin le caractère fonctionnaliste d’une étude qui présuppose que la construction d’une mémoire publique est la conséquence logique de stratégies politiques conscientes ; une étude qui nie de ce fait tout rôle au hasard, à l’incertitude et à l’irrationalité des acteurs dans la construction de l’histoire, une étude qui néglige surtout la tension herméneutique qui sépare l’intention, l’action et le résultat obtenu (Bourdieu, 1972 ; Certeau, 1980 ; Ricoeur, 1988 ; Lepetit, 1995 ; Chartier, 1996).

Ces réserves n’entachent cependant pas à nos yeux les qualités de cet ouvrage. Sérieuse, rigoureuse et bien réalisée, l’étude de Jasper van der Steen nous donne à voir une vaste analyse comparée de l’usage de la mémoire de la Révolte sur plus d’un siècle et demi d’histoire. Les conclusions rappelant que la construction identitaire d’un état à travers l’appropriation d’un passé recomposé n’est pas le seul fruit de la période contemporaine mais mérite au contraire d’être appréhendé dans ses temps et ses modalités multiples sont particulièrement stimulantes.

Bibliographie

Anderson B. (2006 [1983]), Imagined Communities : Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, Londres, Verso (« Phronesis »).

Bourdieu P. (1972), Esquisse d’une théorie de la pratique. Précédé de trois études d’ethnologie kabyle, Genève, Droz.

Certeau M. de (1990 [1980]), L’Invention du quotidien, t. 1, Arts de faire, Paris, Gallimard (« Folio essais »).

Chartier R. (1998), Au bord de la falaise : l’histoire entre certitudes et inquiétude, Paris, A. Michel (« Bibliothèque Albin Michel de l'histoire »).

Duke A. (2004), « The Elusive Netherlands : the Question of National Identity in the Early Modern Low Countries on the Eve of the Revolt », in Bijdragen en mededelingen betreffende de geschiedenis der Nederlanden, vol 119, n° 1, p. 10–38.

Erll A. (2008), « Cultural Memory Studies : An Introduction », in A. Erll, A. Nünning, Cultural Memory Studies : An International and Interdisciplinary Handbook, New York, Walter de Gruyter (« Media and cultural memory »), p. 1–11.

Groenveld S. (1980), « Natie en nationaal gevoel in de zestiende-eeuwse Nederlanden », in Nederlands Archievenblad, vol. 84, n° 3, p. 372–387.

Hobsbawm E. (2000 [1983]), « Introduction : Inventing Traditions », in E. Hobsbawm, T. Ranger, The Invention of Tradition. Cambridge, Cambridge University Press (Past and present publications).

Lepetit B. (1995), Les formes de l’expérience : une autre histoire sociale, Paris, A. Michel.

Lorenz Ch. (2010), « Unstuck in Time. Or : The Sudden Presence of the Past », in K. Tilmans, F. van Vree, J. Winter, Performing the Past : Memory, History and Identity in Modern Europe, Amsterdam, Amsterdam University Press, p. 67–102.

Nora P. (2000 [1983]), « Comment écrire l’histoire de France? », in Les lieux de mémoire, t. 3, Les France, 1ère partie, Conflits et partages, Paris, Gallimard (« Bibliothèque illustrée des histoires »), p. 11–32.

Ricœur P. (1988), « L’identité narrative », in Esprit, vol. 140/141, n° 7/8, p. 295304.

Marc Perrenoud (dir.) – Les mondes pluriels de Howard S. Becker

publié le 11 juil. 2017 à 07:12 par Quentin Verreycken   [ mis à jour : 11 juil. 2017 à 07:14 ]

Recensé : Marc Perrenoud (dir.), Les mondes pluriels de Howard S. Becker, Paris, La Découverte (« Recherches »), 2013, 237 p.

Par Elsa Forner-Ordioni 

Doctorante au Centre d’étude des mouvements sociaux, École des hautes études en sciences sociales

Mis en ligne le 11 juillet 2017.

Paru en 2013, Les mondes pluriels de Howard S. Becker salue l’œuvre du chef de file de la deuxième école de Chicago à l’aube de son 90e anniversaire. Inspiré d’un colloque qui s’est tenu à l’université de Lausanne en octobre 2011 sur l’héritage interactionniste en sociologie du travail, l’ouvrage collectif invite, d’une part, à explorer de nouveaux terrains ethnographiques de la sociologie des professions sous l’angle de la tradition interactionniste (chapitres 1 à 7) et d’autre part à réfléchir au contexte d’émergence et à la place des travaux d’Howard Becker dans le champ de la recherche en sciences sociales (chapitres 8 à 13). Marc Perrenoud propose une « exploration approfondie » de la pensée interactionniste (p. 8) qui semble particulièrement d’actualité, alors que vient de paraître un autre ouvrage aux problématiques voisines, Andrew Abbott et l’héritage de l’école de Chicago (Demazière et Jouvenet, 2016). Les apports majeurs des travaux d’Howard Becker sont ainsi mis à l’épreuve sous l’angle de la méthode, des concepts et, en tout premier lieu, de l’enquête de terrain et de la sociologie des professions.

Nous verrons d’abord comment cet ouvrage travaille, terrains à l’appui, l’héritage de la pensée interactionniste avant de détailler la portée heuristique de la démarche et d’en discuter les apports et les critiques.

L’apport de la sociologie interactionniste : un art subtil du déplacement.

L’ouvrage nous propose un panaché des terrains actuels inspirés de la sociologie interactionniste. La machine n’est pas grippée : la grille interactionniste, avec sagacité, se révèle toujours aussi efficace pour analyser, par exemple dans le chapitre 1, le phénomène du dopage chez les cyclistes professionnels. La première partie de l’ouvrage est ainsi consacrée au savoir-faire délicat de l’enquête ethnographique telle que la conçoit Becker : faire de la sociologie, c’est d’abord « aller à la rencontre d’objets originaux » (p. 5).

C’est avec la virtuosité sensible d’un H. Becker dans « Qu’est-ce qu’on joue maintenant ? » Le répertoire de jazz en action (2011) que M. Perrenoud décode dans le chapitre 5 les interactions d’un espace informel et déplie – avec une certaine poésie – la façon dont les musiciens, entre improvisation et partition, à l’image du standard de jazz, évoluent dans des espaces construits par les interactions qui sont au centre « là où barmen et serveuse travaillent en même temps que les musiciens à construire « ce qui se passe » (p. 89). Il y décrit très bien les résultats que l’on peut attendre d’une telle sociologie : les événements sont davantage une affaire de degré que de mondes étanches. Il y a de l’artisanat dans l’art autant qu’il y a du collectif dans la production d’une œuvre.

L’héritage interactionniste semble s’imposer avant tout comme un art savant du coq-à-l’âne. Dans la sociologie de Hughes comme dans celle de Becker, l’exploration de la diversité du monde social apparaît à travers « l’emploi systématique de la comparaison et des rapprochements les plus inattendus » comme le souligne Pierre-Henri Menger (p. 207). Cyclistes (chap. 1) et policiers (chap. 9) côtoient médecins, (chap. 3) tatoueurs (chap. 4) et professionnels des ressources humaines (chap. 2), alors qu’un groupe de musiciens qui joue pour une soirée du Rotary Club se délecte d’un coq au vin derrière un paravent entre deux standards de jazz (chap. 5). Sur la table à dissection des interactionnistes, il y a quelque chose de « la rencontre fortuite entre une machine à coudre et un parapluie », à l’image de la poésie surréaliste selon Lautréamont. Cet inventaire de métiers nous rappelle au bon souvenir d’un autre père de l’École de Chicago, lui-même indissociable de l’œuvre de Howard Becker. Everett Hughes plane en effet au-dessus de l’ouvrage, en maître incontesté du genre : « Étudier les métiers en les comparant permet de mieux comprendre le travail des médecins en étudiant celui des plombiers, celui des prostituées en étudiant celui des psychiatres » (Hughes 1996 : p. 87). À partir d’une démarche ancrée dans une dimension comparative, les professions se réfléchissent en miroir, comme par concaténation : un métier en appelant un autre.

La trame de l’ouvrage respecte ainsi la richesse des terrains sans vouloir administrer la preuve par le concept. Plutôt que de céder à la tentation du dévoilement, c’est par le décalage, en multipliant les regards qu’on saisit le mieux la variété d’une situation. Cette première partie nous donne donc une vue d’ensemble kaléidoscopique, où la réalité gagne à être perçue comme « une multiplication de perspectives et de significations » (p. 212), tout en conservant une inclinaison pour le casse-tête où la sociologie au plus près du terrain se mue en dilemme métaphysique, pour ces patients qui attendent un médecin : « piégés par la contradiction interne entre d’un côté, leur irritation pour la perte de temps (…) et de l’autre, le sentiment que le retard du médecin atteste du temps qu’il consacre au patient », car  « ce qui est exceptionnel pour l’un est une routine pour l’autre » (p. 58). À l’image d’un ruban de Moebius dont la perspective mouvante redonne une place centrale à ce qui semblait anecdotique, l’œil sociologique des interactionnistes nous permet de saisir ce dont la sociologie est capable pour rendre compte des situations et des interactions dans lesquelles les individus sont pris.

« Doing things together » : la portée heuristique de la méthode interactionniste

On comprend ainsi au fil de la lecture à quel point la sociologie interactionniste et la sociologie des professions entretiennent des liens ténus : tel un tableau impressionniste fait de « touches successives » (p. 49), chaque article s’attèle à restituer finement ce que signifie pour chacun et pour tous le fameux adage « doing things together ». Les coulisses de chaque métier révèlent à leur tour une fenêtre heuristique sur un monde social qu’il nous est donné de découvrir, non de façon laborieuse, mais comme en regardant par le trou de la serrure – le lecteur ainsi guidé par un voyeurisme bienveillant qui fait la force de la sociologie de Becker : la curiosité de connaître d’autres mondes.

Reste à savoir comment décrire ces « choses que les gens font ensemble » : l’autre force du travail de Becker est justement, comme le montre la deuxième partie, de conserver une souplesse dans le maniement de concepts et une méfiance à l’égard des généralisations rigides et des résultats figés. Dans le monde que Becker s’attache à décrire, le réel ne se prête pas à l’élaboration de théories totalisantes : « le monde est plus complexe qu’on ne le croit » (p. 202) : l’essentiel est dans le détail.

Sous cet angle, la deuxième partie du livre discute plus particulièrement l’approche de Becker, dont le savoir-faire serait le « travail d’un homme de métier bien plus que celui d’un professionnel de la sociologie » (p. 200). La conception que Becker a du travail sociologique est incarnée dans une forme d’artisanat qui oscille entre souci de transmission et modelage des concepts à la pièce. La question de la transmission tient en outre une place importante dans l’ouvrage qui a le mérite de rassembler des chercheurs qui ont contribué à la popularisation de ses travaux en France, tels qu’Anne-Marie Arborio (chapitre 8) et Jean-Michel Chapoulie (chapitre 11). Ces deux chapitres offrent un large panorama historique de l’émergence des concepts d’Howard Becker dans le contexte français.

H. Becker, lui-même auteur d’un chapitre, décrit « l’esprit » de l’interactionnisme, où il s’agit d’étudier les disputes, car « le sociologue n’en apprend jamais autant que lorsque les participants sont en désaccord » (p. 120). Il invite à suivre les objets par les endroits où ils passent, à travailler sur les controverses pour comprendre en creux ce à quoi tiennent les individus. Les pistes qu’il dessine font résonner les apports récents de la sociologie des sciences, des valuation studies et de la sociologie pragmatique, à la croisée de l’interactionnisme symbolique et des pragmatistes anglo-saxons. Il s’agit là de dépasser les « rhétoriques professionnelles » au profit d’une compréhension de la formation des valeurs, des processus historiques, des modes d’attachement et d’engagement ou encore du « vrai boulot » (Gomart et Hennion, 1998 ; Bidet, 2011 ; Dewey, 2011) pour comprendre, à rebours, comment « la force du sentiment d’appartenance au groupe professionnel peut se mesurer à la capacité de partager la sensibilité à l’égard du risque d’erreur » (p. 231).

L’angle mort de la critique : sociologie interactionniste et rapports sociaux

La richesse et la diversité de l’opus laissent pourtant en suspens des questionnements plus anciens : quel est le projet critique de la sociologie interactionniste ? comment éviter l’écueil de « l’effet catalogue » d’enquêtes qui n’existeraient que par et pour elles-mêmes, peinant à envisager un projet réflexif de plus grande envergure ? (Crozier et Friedberg, 1977).

La deuxième partie de l’ouvrage s’attache finalement à dessiner dans la description des relations entre concept, méthode et terrains d’enquête une sociologie à l’image des métiers dont elle est férue, façonnée au cas par cas, privilégiant toujours la spécificité à la généralisation. Cette modestie épistémologique, au plus près de la description plutôt que de la recherche des causes, privilégiant le « comment » au « pourquoi » avoisine la théorie ancrée de Glaser et Strauss. C’est donc après un hommage fouillé et riche, à l’endroit où on l’attend, que la dimension critique de l’ouvrage intervient et prend ses distances avec une sociologie des professions qui sépare « petits métiers » et « professions prudentielles » (Champy, 2009), se risquant ainsi à figer ce à quoi Hughes avait justement tenté d’échapper, arguant « [qu’] il faut nous débarrasser de toutes les notions qui nous empêchent de voir que les problèmes fondamentaux que les hommes rencontrent dans leur travail sont les mêmes, qu'ils travaillent dans un laboratoire illustre ou dans les cuves malpropres d'une conserverie » (Hughes 1996 : 80). Pour autant, défendre que les problèmes rencontrés sont les mêmes dans la plupart des métiers permet-il de rendre compte dans le même temps des effets de prestige des métiers dans l’espace social ? Par là même, la capacité singulière de cette sociologie à saisir de l’infiniment petit suffit-elle à restituer le sens du travail pour les individus ? En a-t-elle jamais eu l’ambition ? Tout se passe comme si le pari de la sociologie interactionniste visait à décrire les métiers depuis les marges, à la manière d’Andrew Abbott qui invite à partir des « frontières » pour laisser au lecteur le soin d’en comprendre le cœur.

Le chapitre 6, écrit par Marie Buscatto, s’attache à démontrer comment la sociologie interactionniste peut intégrer de nouveaux questionnements et travailler la question des inégalités sociales sans pour autant renoncer à la description de l’activité en train de se faire. Au milieu d’enquêtes qui témoignent de la vivacité de l’approche interactionniste par la diversité des métiers étudiés, ce chapitre laisse entrevoir un espoir – à mi-parcours – quant à la capacité de la sociologie interactionniste à interroger de manière réflexive la question des inégalités. Auteure d’une enquête sur les femmes dans le jazz, Marie Buscatto a la tâche de convaincre que le concept de « monde de l’art », par sa plasticité, se serait ainsi « enrichi de nouvelles problématiques peu présentes dans la réflexion initiale de Becker posée au début des années 80 » (p. 112). Force est de constater que malgré cette incursion brève dans le monde des musiciennes de jazz, les mondes pluriels d’Howard Becker se déclinent, à l’instar des tatoueurs, musiciens, cyclistes, chirurgiens, DRH et policiers, exclusivement au masculin, exception faite de l’enquête sur les aides-soignantes d’Arborio, prise comme exemple de cheminement méthodologique davantage que comme objet heuristique. En rendant invisibles les rapports sociaux au profit d’une attention particulière aux interactions et aux situations, la sociologie interactionniste, dans toute sa capacité virtuose à décrire la variété des mondes sociaux et à en retranscrire par achoppement sensible les ficelles, semble contribuer à son tour à produire un monde qui ne serait digne d’intérêt que lorsqu’il est construit par des hommes (Monjaret et Pugeault, 2014 ; Copans, 1999). Coïncidence ou reproduction ? Si Buscatto et Menger tentent de dépasser cette critique dans la deuxième partie de l’ouvrage, la contradiction est d’autant plus forte que la thématique demeure absente des différentes enquêtes – et l’on sait que Becker tient en estime l’empirie bien plus que la théorie. La réalité décrite semble ainsi continuer de contourner la dimension agonistique inhérente aux mondes professionnels dont il est question. « Comment loger la condition des différences et des inégalités de condition sociale dans un cadre essentiellement relationnel ? La réponse donnée par Hughes est entièrement dépendante de son objet d’analyse : le travail. » (p. 208). Pour autant, « les ‘‘réalités épaisses’’ que sont les institutions ne sont pas dotées d’un pouvoir de détermination des comportements et des individus », note Pierre-Michel Menger dans le dernier chapitre (p. 209). La sociologie interactionniste est-elle encline à produire des enquêtes sans prendre en charge le travail de réflexivité nécessaire au choix des objets abordés ? Le tableau dressé semble d’autant plus monochrome que dans les métiers choisis et étudiés au sein de l’ouvrage, les dimensions du genre, de la classe et de la race, non exploitées, apparaissent en filigrane comme si elles ne méritaient pas qu’on s’y intéresse, ni du point de vue du processus (comment un milieu professionnel devient-il ou demeure-t-il non-racisé ou masculin ?) ni de celui des effets (que fait le genre aux sociabilités professionnelles ?).


Bibliographie

Arborio A-M. (2012), Un personnel invisible. Les aides-soignantes à l’hôpital, Paris, Economica (« Sociologiques »).

Becker H. (1985), Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris, Métailié.

Becker H. (2011), Qu’est-ce qu’on joue maintenant ? Le répertoire de jazz en action, Paris, La Découverte.

Bidet A. (2011), L’engagement dans le travail. Qu’est-ce que le vrai boulot ? Paris, Presses Universitaires de France.

Champy F. (2009), La sociologie des professions, Paris, Presses Universitaires de France.

Copans J. (1999), L’enquête ethnologique de terrain, Paris, Nathan Université (« 128 »).

Crozier M. et Friedberg E. (1977), L’acteur et le système, Paris, Édition du Seuil.

Demazière D. et Jouvenet M. (2016), Andrew Abbott et l’héritage de l’école de Chicago, Paris, Volume 1, EHESS (« Temps et lieux »).

Dewey J. (2011), La formation des valeurs, Paris, Les empêcheurs de penser en rond.

Gomart E. et Hennion A. (1999), « A sociology of attachment: Music Lovers, Drug Addicts », The Sociological Review, Volume 47, Issue S1, p. 220- 247.

Hughes E. C. (1996), Le regard sociologique. Essais choisis, Paris, Les Éditions de l’EHESS.

Monjaret A. et Pugeault C. (2014), Le sexe de l’enquête, approches sociologiques et anthropologiques, Lyon, ENS Éditions.

 

 

Moritz Hunsmann, Sébastien Kapp (dir.) – Devenir chercheur. Écrire une thèse en sciences sociales

publié le 26 juin 2017 à 23:29 par Lionel Francou   [ mis à jour : 27 juin 2017 à 01:09 ]

Recensé : Moritz Hunsmann, Sébastien Kapp (dir.), Devenir chercheur. Écrire une thèse en sciences sociales, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2013, 359 p.

[1] On peut citer les ouvrages suivants : Herzlich (2002), Beaud (2003), Hess (2003).













































[2] Sur le thème, on conseille au lecteur la consultation de Fabiani (2015).












































[3] En langue française, on pense à Beaud, Weber (1998) et à Becker (2004).







[4] On renvoie le lecteur à la critique de Maurice Blanc (2016), qui fournit par ailleurs un compte rendu positif de l’ouvrage dans la revue Strathèse – Revue Doctorale.

Par Joseph Cacciari

Doctorant en sociologie, Aix-Marseille Univ., CNRS, LAMES

Mis en ligne le 27 juin 2017.

Cet « anti-manuel » revendiqué porte sur la thèse en train de se faire comme modalité centrale de l’entrée dans la carrière de chercheur en sciences sociales. Il s’inscrit dans un répertoire de publications qui est assez peu fourni (en langue française du moins)[1], malgré les enjeux et les attentes probables des doctorants en matière de références d’ordre pratique leur permettant d’acquérir les compétences nécessaires au métier de chercheur. Dans le domaine, les directeurs de la publication signalent deux lignes de démarcation entre leur propre livraison et les autres ouvrages consacrés à ce thème.

Sur un premier plan, l’ambition est ici de retracer de manière concrète et réflexive le parcours qui va de la préparation d’un doctorat (l’écriture du projet de recherche, le choix du directeur de thèse, l’inscription au doctorat, etc.) à la publication d’un livre tiré d’une thèse après sa soutenance publique. De plus, il s’agit pour les auteurs d’examiner ce parcours sans apporter des recettes toutes faites, mais en éclairant un certain nombre de dimensions d’un objet souvent « impensé » comme modalité d’acquisition du métier de social scientist : la thèse. Il s’agit réellement d’une démarcation par rapport à l’existant. Il se trouve en effet que, parmi les ouvrages publiés antérieurement sur le thème, rares sont ceux qui prétendent embrasser l’ensemble de la trajectoire qui va de l’engagement dans la réalisation d’un doctorat à l’insertion professionnelle dans le monde de la recherche. Il est également vrai que les autres ouvrages disponibles portent le plus souvent sur des aspects formels du travail de thèse et que leur propos, bien qu’utile, se situe davantage dans le registre des bonnes pratiques à suivre en la matière.

Sur un deuxième plan, l’ouvrage souhaite se démarquer des autres publications du domaine par son mode de production. Il est en effet né d’échanges lors d’un séminaire annuel de l’EHESS consacré aux « aspects concrets » de la thèse, réunissant des doctorants et des chercheurs statutaires. C’est certainement ce contexte de réflexion collective autour de questions « pratiques » liées au doctorat qui rend la plupart des contributions particulièrement congruentes avec le genre de questionnements qui peuvent jalonner, dans un registre concret, le processus de réalisation de la thèse et ses à-côtés. C’est ce qui fait certainement aussi que l’argument de la plupart des contributions s’appuie sur des exemples tirés d’enquêtes ou sur des cas concrets de situations d’apprentissage de la recherche en sciences sociales inspirées de l’expérience professionnelle et personnelle des contributeurs.

Du point de vue de sa structure, l’ouvrage débute par une préface d’Howard Becker. Il y examine les aspects émotionnels de la thèse et quelques-unes de ses implications dans la vie du doctorant. Becker invite par exemple à observer que la rédaction du manuscrit, étape qui est une source d’angoisse pour beaucoup de doctorants, n’est pas le commencement d’un processus, mais son aboutissement. Prendre acte de cette réalité devrait permettre selon lui de relativiser la portée ainsi que le poids social et affectif d’un tel moment. Le texte de Becker est suivi d’une introduction écrite par les directeurs de l’ouvrage. Ce texte apporte un éclairage historique sur la place du doctorat dans l’enseignement supérieur et dans le paysage de la recherche, ainsi qu’un bref exposé actualisé des difficultés auxquelles sont confrontés nombre de doctorants en sciences sociales.

Le volume est ensuite divisé en cinq parties qui réunissent au total 18 contributions de chercheurs statutaires en sciences sociales reprenant des étapes clés de la thèse. Ce découpage rend compte d’une manière quasi chronologique de la trajectoire d’un doctorat : de la définition d’un projet de thèse à la publicisation des résultats de sa recherche. On peut noter que certains chapitres discutent des aspects du doctorat qui sont rarement examinés ailleurs, mais qui se présentent malgré tout au doctorant au cours de sa thèse, sans qu’il n’y soit vraiment préparé par son cursus antérieur : par exemple l’identité numérique dans le monde de la recherche ou la soumission d’un article à une revue scientifique à comité de lecture. C’est une marque d’originalité et un intérêt supplémentaire de ce volume par rapport aux publications antécédentes en la matière.

La première partie de l’ouvrage se concentre sur des questions qui encadrent l’écriture de la thèse. Partant d’un examen de l’intention d’une thèse en sciences sociales, cette partie se focalise ensuite autour de difficultés relatives aux choix théoriques, à la relation avec le directeur de recherche et à l’élaboration d’une posture de chercheur dans et par le processus d’écriture. Tout cela conduit le lecteur vers des interrogations à dominante épistémologique, par exemple autour des liens étroits entre le processus d’écriture des sciences sociales et la production de connaissances scientifiques publiques susceptibles d’être discutées rationnellement.

Dans une deuxième partie sont rassemblées des contributions qui traitent spécifiquement la question de l’enquête et de la production de données, selon différents angles de lecture ou de commentaire. La thèse principale de cette partie peut se résumer en reprenant l’expression de Claire Lemercier, Carine Ollivier et Claire Zalc dans leur article : la production d’une thèse est un « bricolage raisonné ». Cette expression vient désigner une façon d’agencer des ressources intellectuelles, comme le « qualitatif » ou le « quantitatif », ainsi que des matériaux différents de manière originale, susceptibles de valoriser le processus de recherche et la production de connaissances.

La question de l’écriture revient de façon centrale dans la troisième partie. Initiée par une contribution de Maryvonne Charmillot portant sur l’écriture de la science en général et des sciences sociales en particulier[2], cette section est ensuite ponctuée de trois contributions plus spécifiques s’intéressant à la fois à l’articulation de l’écriture et de la réécriture, aux liens entre littérature et sciences sociales et au chercheur dans la posture d’auteur. C’est l’article de Thierry Wendling qui conclut cette troisième partie. Il se révèle très original en empruntant le détour par le xiangqi, le jeu d’échecs chinois, pour traiter cette question. Cette contribution soulève, de plus, un sujet qui donne certainement lieu à de nombreuses angoisses parmi les doctorants en sciences sociales : comment être l’auteur de sa recherche ou, autrement dit, comment mettre en écriture sa recherche pour des lecteurs ? Comme le rappelle Wendling, en la matière, on peut en effet être bon ethnographe, mais piètre auteur, ce qui pose des problèmes au moment décisif de la rédaction de la thèse.

La quatrième partie de l’ouvrage traite de la publicisation des recherches doctorales, de la communication scientifique à la soutenance. L’idée que l’ensemble des modes de communication et de publicisation soient partie intégrante du travail de recherche et de production de résultats (ou d’effets de connaissance) traverse l’ensemble des huit contributions. Pris chacun individuellement, les chapitres ne manquent pas de détailler nombre de « ficelles du métier », dont la soumission d’articles à des revues scientifiques et l’organisation d’une communication orale sont les plus centrales. Ces réflexions sont utiles pour penser ce processus de communication d’un bout à l’autre de la thèse.

Enfin, la cinquième et dernière partie de l’ouvrage fait la part belle à l’engagement du chercheur, sur son terrain comme dans la vie publique, ainsi qu’à la normativité scientifique du champ des sciences sociales. Il est utilement rappelé que, même si l’audience de ces disciplines universitaires peut-être très restreinte, le discours et la pratique des sciences sociales sur le monde social font partie intégrante de ce monde et peuvent y avoir des effets réels.

Cinq encadrés sont également insérés au fil de l’ouvrage. Plus concis, leur intention principale est de porter un regard rapide mais informé sur des aspects du travail de la recherche et de la vie du chercheur dont la logique est difficilement perceptible à l’échelle individuelle du doctorant : enquête collective multi-sites, travail des revues, identité numérique, interdisciplinarité et enjeux de la soutenance de thèse.

On peut retenir de l’enchaînement de ces cinq parties quelques idées centrales dans l’ensemble de l’ouvrage. Premièrement, la production d’une thèse est traversée de rapports sociaux variés : avec les « enquêtés », le directeur, la « communauté scientifique », etc. C’est certainement en cela que, de manière très concrète, on peut envisager la thèse à la fois comme un travail collectif et aussi comme un enchâssement de rapports sociaux ayant principalement pour objet la production de connaissances. Deuxièmement, l’accent est mis sur les opérations qui accompagnent la production d’une thèse. Aussi, la réalisation de celle-ci apparaît finalement comme un processus qui noue indéfectiblement l’écriture et la lecture des sciences sociales, en contexte, au travers d’expériences variées et d’épreuves de réflexivité. Enfin, la troisième ligne de force de l’ouvrage réside dans la mise en exergue, en de nombreux moments, des aspects affectifs d’une thèse. Cette affirmation peut paraître triviale en première lecture. Elle doit néanmoins être réellement pesée avec soin. Les affects du chercheur à la tâche peuvent en effet être des objets de réflexivité et de production de connaissances à part entière, comme lorsqu’ils servent d’appui pour une réflexion sur la position du chercheur sur son terrain ou l’immixtion de sa subjectivité dans la construction des données d’enquête.

Finalement, au croisement de ces trois dimensions (recherche collective, recherche en pratique et affects au cœur de la réalisation d’une thèse), il semble se dessiner dans cet ouvrage une définition sociale de la thèse et de la recherche comme un travail, sinon comme un autre, du moins traversé par des logiques relativement proches : celles des positions sociales des protagonistes, des pratiques, des valeurs et des normes, etc.

Le pari affiché de l’anti-manuel est-il tenu ? Dans l’ensemble, on peut dire qu’il l’est. Ainsi, l’ouvrage autorise une lecture thématique appuyée sur l’expérience pratique des contributeurs au travers d’exposés circonstanciés susceptibles d’assurer une fonction de « coup de main » dans les moments difficiles de la thèse : pour aider à penser certains problèmes ou faire faire office de boîte à outils du doctorant. Il est plus sûrement complémentaire d’autres publications qui visent à accompagner le travail de recherche en train de se faire et le processus qui conduit à acquérir le métier de chercheur[3]. Dans ce registre de la boîte à outils, la présence de bibliographies thématiques en fin de chaque chapitre permet, par exemple, de prolonger les réflexions ouvertes par les auteurs. On peut aussi relever que de nombreuses contributions de l’ouvrage apportent une dimension ou un angle original à l’analyse des « problèmes de la thèse » par rapport à d’autres publications. Enfin, on peut saluer l’actualité du propos sur les aspects liés de manière générique « au numérique » (à l’identité numérique, au travail de recherche appuyé sur les outils numériques, etc.) qui entrent effectivement dans le périmètre du questionnement des doctorants depuis au moins dix ans.

L’ouvrage n’est pas à l’abri de critiques, dont certaines ont déjà été formulées par ailleurs – il n’y a pas lieu d’y revenir[4]. Pour conclure, on se concentrera sur son apport indirect. Si les contributeurs de l’ouvrage ont ressenti la nécessité d’une telle réflexion, c’est peut-être en raison d’un manque. Cette publication vient combler certains « angles morts » de la formation doctorale et le manque d’espaces d’élaboration collective (tels que le séminaire dont est issu ce livre), de lieux d’éclairage des dimensions matérielles et sociales de la thèse offerts aux doctorants. En cela, il constitue peut-être une invitation à essaimer ce genre de démarche ou d’approche.

Bibliographie

Beaud M. (2003), L’art de la thèse. Comment préparer et rédiger un mémoire de DEA ou de maîtrise ou tout autre travail universitaire, Paris, La Découverte (« Grands Repères »).

Beaud S., Weber F. (1998), Guide de l’enquête de terrain, Paris, La Découverte (« Grands Repères »).

Becker H. (2004 [1986]), Écrire les sciences sociales. Commencer et terminer, son article, sa thèse ou son livre, Paris, Economica.

Blanc M. (2016), « Devenir chercheur. Écrire une thèse en sciences sociales [compte rendu] » Strathèse, n° 3.

Fabiani J.-L. (2016), La sociologie comme elle s’écrit. De Bourdieu à Latour, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales (« Cas de figure »).

Herzlich C. (2002), Comment réussir sa thèse en sciences sociales, Paris, Armand Colin (« 128 »).

Hess R. (2003), Produire son œuvre. Le moment de la thèse, Paris, Téraèdre (« L’anthropologie au coin de la rue »).

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