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Rubrique comptes rendus critiques

La revue Émulations est ouverte à toute proposition de recension d'ouvrage. Sur cette page, vous trouverez une série d'ouvrages qui nous intéressent particulièrement, mais d'autres propositions sont les bienvenues également.

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François Dubet (dir.) – Léguer, hériter

publié le 1 août 2018 à 09:05 par Quentin Verreycken   [ mis à jour : 1 août 2018 à 09:08 ]

Recensé : François Dubet (dir.), Léguer, hériter, Paris, La Découverte (« Recherches »), 2016, 153 p.













[1] Voir notamment Forster (1967), Beck (1981) et Cobban (1968) pour en connaître davantage sur le débat.

Par Andreea-Catalina Panaite

Étudiante en baccalauréat de sociologie fondamentale à l’Université de Montréal.

Dans cet ouvrage collectif pluridisciplinaire, plusieurs chercheurs, notamment des historiens, des anthropologues, des sociologues, des juristes et des économistes, analysent le legs et l’héritage, définis comme la transmission de biens matériels. L’objectif de ce livre est clair : il s’agit de replacer les pratiques individuelles du legs et de l’héritage dans leurs contextes sociaux particuliers. Publié en 2016 sous la direction du sociologue François Dubet, cet ouvrage doit sa pertinence académique à la pluridisciplinarité qui le structure et sa pertinence sociale à son accessibilité au grand public. Les recherches de onze chercheurs, lauréats du projet Léguer, hériter mis sur pied en 2015 par la Fondation pour les sciences sociales, y sont regroupées en trois sections, dédiées aux thématiques suivantes : l’instrumentalisation de l’héritage à des fins de protection sociale, l’impact de la représentation de la mort sur les manières de léguer à autrui et, finalement, les transformations de l’héritage dans la modernité.

La première section de l’ouvrage regroupe des textes qui portent sur les manières dont des individus, ou des groupes, mobilisent leurs legs à des fins de protection sociale. Ainsi, Élie Haddad approfondit une hypothèse intéressante selon laquelle les dynamiques de pouvoir au sein d’une société entraînent des transformations dans les processus d’héritage. L’auteur explique comment la noblesse de l’Ancien Régime a déployé des stratégies pour assurer la protection de son statut par rapport à la petite noblesse : elle a fait de la transmission de la noblesse une affaire de sang, au détriment de la propriété foncière, pour réserver le titre de noble aux individus héritant de leur père. Comme l’auteur le souligne, la pertinence de son enquête est de répondre à une question qui a préoccupé de nombreux historiens[1] : comment la noblesse a-t-elle été en mesure de perdurer après la Révolution française ? Les legs peuvent également être utilisés afin de se protéger de la précarité, comme le démontrent les contributions d’Aurélia Michel et d’Émilia Schijman. Dans son analyse, Michel discute de la place occupée par les legs dans les stratégies de survie mises en place par des communautés agricoles habitant à Zanatepec, une ville située au Mexique. Ces communautés transmettent en héritage des liens interpersonnels entre les membres de la famille étendue. Ces liens sociaux leur permettent de migrer aux États-Unis et au Mexique afin de trouver des emplois, certes précaires, mais qui aident à favoriser la survie de la communauté. Schijman analyse ensuite les pratiques d’héritage de locataires d’HLM à Buenos Aires et en banlieue parisienne. Elle observe que des individus en âge avancé transmettent leur titre d’occupation à de jeunes chômeurs en échange de services d’aides et de soins que ceux-ci leur offrent. L’intérêt de son analyse est de montrer que la transmission traditionnelle fondée sur l’héritage à l’intérieur d’une famille s’est transformée, étant donné que ces legs ne se font plus nécessairement entre parents proches. Dans cette section, les auteurs montrent l’ancrage des legs et des héritages dans des contextes sociaux particuliers, ainsi que l’impact des configurations du pouvoir sur les pratiques individuelles. Ils soulignent également la nécessité d’actualiser les normes juridiques entourant le legs pour qu’elles puissent encadrer ces nouvelles pratiques, élément que les contributions de juristes et d’économistes approfondissent.

La deuxième section de l’ouvrage met en perspective certaines pratiques contemporaines de l’héritage en rapport au décès de donataires et de donateurs, qui divergent de façon flagrante par rapport à la transmission linéaire interfamiliale, tout comme Schijman en fait mention dans sa contribution. Véronique Barabé-Bouchard souligne qu’en France, il est aujourd’hui possible de créer des sociétés fictives agissant à titre d’autorité morale qui possèdent et gèrent les biens du défunt. Les héritiers détiennent ainsi des droits et des parts de la société au lieu d’hériter de biens matériels. Ce type de pratique permet de révoquer le droit à l’héritage d’un héritier légal, un droit important fondé sur une conception traditionnelle du legs du parent à l’enfant. Les juristes doivent maintenant s’adapter à cette nouvelle problématique. Une autre pratique contraire à cette tradition est analysée par Bertrand Urien, Anne Krebs et Sophie Reunier qui se sont intéressés aux motivations sous-jacentes aux legs envers les institutions culturelles. Leur enquête a permis de révéler que ces pratiques sont principalement motivées par une volonté de s’immortaliser par le don, c’est-à-dire « vivre » après son décès parmi la liste de donataires d’une institution culturelle. Le souhait d’être partie prenante de la conservation du patrimoine culturel auquel les générations futures auront accès serait une explication secondaire. Les auteurs ont opté pour le concept de « générativité » afin d’analyser les motivations qui sous-tendent ces legs. Ce concept a d’abord été développé par Erik H. Erikson (1980) afin de distinguer analytiquement deux attitudes : le repli sur soi et le don de soi (Berger, 2010 [2000]). Il permet de mettre l’accent sur le fait que les individus ne lèguent pas pour « redonner » à la société, mais bien pour avoir la satisfaction d’être listés parmi les donateurs d’une institution culturelle. Les contributions d’Hippolyte d’Albis et de Gaëlle Ruffieux portent quant à elles sur l’impact de la mort éventuelle du donateur, ou du donataire (à qui est destiné le don), sur la consommation de certains produits viagers et testamentaires. D’Albis souligne que l’impopularité actuelle des produits viagers comme la rente viagère s’explique par une « aversion à l’incertitude » (p. 92). En effet, lorsque les probabilités associées à la durée de vie restante sont inconnues, la demande de produits viagers est faible, contrairement aux scénarios où les probabilités sont connues. Ruffieux présente de son côté une analyse qui approfondit diverses stratégies pouvant être déployées par des donateurs afin de se prémunir contre les frais fiscaux que la mort du donataire entraîne lorsqu’elle survient avant celle du donateur et que les individus souhaitent retransmettre leurs biens. Ces analyses montrent que les pratiques du legs sont affectées par la mort éventuelle du donateur et du donataire. Cependant, leurs intérêts respectifs dépassent de loin ce constat. En effet, les auteurs montrent surtout que les pratiques individuelles non traditionnelles sont encadrées par des offres marchandes, juridiques et institutionnelles.

Les textes rassemblés dans la troisième section ont en commun d’analyser le legs et l’héritage dans la modernité. L’intérêt de ces analyses est de souligner le rôle de l’héritage dans la production et le maintien des inégalités sociales. Depuis la fin du XXe siècle, certains chercheurs observent un retour du rôle des patrimoines dans les dynamiques de reproduction des inégalités sociales (Piketty, 2013). Selon l’analyse de Nicolas Frémeaux, depuis la seconde moitié du XIXe siècle, les régimes de séparation de biens sont devenus la stratégie patrimoniale privilégiée par les couples en France. L’auteur souligne ainsi un des mécanismes centraux de la reproduction des inégalités de patrimoines entre les sexes. Marion Leturq poursuit cette réflexion en analysant l’individualisation du patrimoine de 1998 à 2010 en France. La popularité des régimes de séparation de biens engendre la neutralisation de l’effet compensatoire, auparavant effectué par la mise en commun des biens, sur les inégalités sexuées de patrimoines. La force de ces analyses est d’offrir un portrait des inégalités de patrimoines et des évolutions historiques des patrimoines qui ont traversé le XXe siècle. Le projet moderne n’a donc pas abouti à l’égalité universelle qu’il s’était donné comme horizon (Karsenti, 2013). Finalement, Fabrice Boudjaaba souligne que la représentation sociale des paysans et agriculteurs de l’Ancien Régime comme fortement attachés à la terre et à la propriété familiale est en réalité le résultat de la projection de valeurs et de visions contemporaines des legs. Il soutient cet argument par diverses archives qui montrent que ces paysans vendaient facilement leur terre et que les échanges de terres étaient nombreux à l’époque, surtout dans le nord de la France. Ces éléments soulignant que l’attachement au patrimoine familial est peut-être plutôt une représentation contemporaine qu’une réalité historique.

L’apport indéniable de cet ouvrage est qu’il rappelle l’importance d’analyser le legs et l’héritage en sciences sociales, et ce d’autant plus dans un contexte où les inégalités de patrimoine s’accroissent au point de participer, à nouveau, à la reproduction des inégalités sociales. Léguer, hériter se fonde sur une définition stricte de l’héritage, considéré comme processus de transmission de bien. Un tel choix offre la possibilité d’accéder à des analyses qui considèrent l’impact des contextes sociaux, comme celles de la première section, et qui permettent d’analyser les mécanismes sous-jacents aux stratégies de patrimoines, comme le soulignent les contributions de la deuxième section.

Alors que l’héritage et le legs sont des domaines laissés de côté en sciences sociales, sur lesquels portent peu de recherches, Léguer, hériter contribue au développement de connaissances dans un domaine « lacunaire » (Gotman, 2006 : 3), au moyen de diverses perspectives. Le legs et l’héritage sont des processus à distinguer. Alors que le legs réfère aux façons dont des donateurs transmettent leurs biens, l’héritage réfère à la manière dont le legs est reçu par les donataires. Certaines contributions de l’ouvrage soulignent l’imbrication entre le legs et l’héritage. Cependant, l’héritage est moins central que le legs dans les recherches présentées, plusieurs analyses s’intéressant surtout aux diverses stratégies que peuvent déployer les donateurs dans le processus de legs. Cette thématique mériterait pourtant une attention particulière, comme le souligne également Gotman. Il pourrait être intéressant d’interroger les mécanismes sociaux et les pratiques qui entourent l’héritage reçu et les systèmes de sens qui l’accompagnent, ce que l’ouvrage ne fait qu’ébaucher. Finalement, comme le souligne François Dubet, cet ouvrage déconstruit l’idée que l’héritage et le legs sont effectués exclusivement au sein d’une classe socioéconomique privilégiée, les legs se retrouvant en fait dans l’ensemble des strates sociales d’une société donnée, élargissant de ce fait le spectre des analyses de l’héritage et du legs à l’ensemble des catégories sociales d’une société donnée.

L’ensemble des contributions mentionnées montre la richesse des thématiques de l’héritage et du legs pour les sciences sociales. Si l’ouvrage réussit effectivement à souligner le lien intime qui existe entre contextes sociaux et pratiques individuelles, abordé à travers le regard de plusieurs disciplines, la porte est désormais ouverte pour prolonger la démarche interdisciplinaire autour de cette thématique : elle pourrait ainsi veiller à s’attarder spécifiquement sur les convergences et divergences qui apparaissent entre les analyses de diverses disciplines des sciences sociales.

Bibliographie

Beck T. (1981), « The French Revolution and the nobility : a reconsideration », Journal of Social History, vol. 15, n° 2, p. 219-233.

Berger K. S. (2010 [2000]), Psychologie du développement, Montréal, Modulo.

Cobban A. (1968), « Debate : The survival of the nobility during the French Revolution », Past and Present, vol. 39, n° 1, p. 169-171.

Erikson E. H. (1980), Identity and the life cycle, New York, W.W. Norton & Company.

Forster R. (1967), « The French Revolution and the nobility: a reconsideration », Journal of Social History, vol. 37, n° 1, p. 71-86.

Gotman A. (2006), L’héritage, Paris, Presses universitaires de France (« Que sais-je? »).

Karsenti B. (2013), « Sociologie, philosophie : la modernité en question », Archives de philosophie, vol. 4, n° 76, p. 547-551.

Piketty T. (2013), Le Capital au XXIe siècle, Paris, Seuil.

David Le Breton – Disparaître de soi. Une tentation contemporaine

publié le 9 juil. 2018 à 11:59 par Lionel Francou   [ mis à jour : 10 juil. 2018 à 05:55 ]

Recensé : David Le Breton, Disparaître de soi. Une tentation contemporaine, Paris, Métailié (« Traversées »), 2015, 208 p.


Par Samuel Bédard

Étudiant en sociologie à l’Université Laval

Dans cet ouvrage phare portant sur les contraintes engendrées par l’individualité contemporaine, David Le Breton évoque le malaise qu’éprouvent les Occidentaux à tenir les rôles qui leur sont socialement assignés. S’intéressant au phénomène de la « disparition de soi », le sociologue retrace habilement le parcours d’individus cherchant délibérément à atténuer la rigidité du lien social, marqué par la compétition et la performance. Avec l’extension des libertés, l’acteur, pour espérer connaitre le succès, doit se prévaloir d’une identité conforme à la cadence insoutenable du développement technologique qui s’avère finalement tout aussi restreinte que contraignante. Le sentiment d’insuffisance devient alors omniprésent. Conçu à partir d’une série d’observations sur les conduites à risques, les usages du corps et les pathologies sociales, ce livre prend la forme d’une minutieuse autopsie des formes d’échappatoires dont se prémunissent les contemporains qui refusent momentanément de se soumettre aux contraintes sociales du quotidien. L’exercice auquel se livre l’auteur s’étale sur cinq chapitres consacrés aux différents degrés d’abstention, d’effacement et de retrait, permettant de saisir l’état d’esprit ayant conduit ces individus à se replier sur eux-mêmes. La dernière section de l’ouvrage se veut un commentaire sur les fondements sociologiques de l’identité, suivi d’une réflexion sur la primauté du sentiment de cohérence de soi.

Pour Le Breton, si l’avènement des démocraties libérales a permis l’émancipation individuelle, elle a corollairement entraîné le morcellement du lien social. Formellement dégagé de toute emprise de l’État, du religieux ou de la famille, le contemporain doit désormais assumer par lui seul l’autonomie – plus ou moins désirée – qu’on lui reconnaît, sans pour autant être adéquatement outillé symboliquement. L’effritement de ces grands régimes de vérités n’a pas fait émerger simultanément un individu capable de produire l’intégralité des significations à donner à son existence. Devant la multiplication des choix qui s’offrent à lui, l’individu se retrouve donc paralysé dans une perpétuelle ambivalence. Cette « crise du sens » s’aggrave à mesure que le néolibéralisme gagne du terrain, anéantissant sur son passage toute forme de régulation. Au cours des dernières décennies, s’est substitué à l’idéal d’individualisme, entendu comme vecteur inéluctable de réalisation de soi, le précepte selon lequel l’individu est « autonome » : il est l’unique responsable de ses succès, mais également de ses déboires. Ce glissement vers un culte de la réussite individuelle, consacré par l’« American dream » et par une société de consommation accordant une importance démesurée à l’agentivité ainsi qu’aux choix individuels, est célébré par les ténors du libre marché, qui sont d’ailleurs sur toutes les tribunes depuis que s’est amorcé le déclin de l’État-nation.

Convaincu qu’il doit ainsi créer sa propre histoire, plutôt que de la subir, l’individu est aujourd’hui obsédé par la quête de soi, au point où toutes les sphères de l’existence deviennent des lieux propices à faire voir et reconnaître avec véhémence une identité pourtant chancelante. D’après l’auteur, cette entreprise est vouée à l’échec, dans la mesure où l’existence est davantage le fait d’une somme d’évènements imprévisibles et aléatoires ayant pris le pas sur tout autant d’occasions manquées, que la conséquence de décisions dûment prises en adéquation avec certains traits identitaires. Le Breton soutient que si le sentiment de cohérence avec soi ne pose généralement pas problème, même lorsque que le récit de l’individu ne concorde pas avec les évènements contingents du réel, c’est parce que son entourage lui confirme constamment qu’il est bien ce qu’il prétend être. Or certaines ruptures surviennent lorsque des circonstances externes contraignent l’individu à se redéfinir ; le décalage entre les représentations de soi et l’expérience quotidienne de soi ne pouvant plus être surmonté par le simple discours. Il s’agit d’expériences bouleversantes telles que le chômage, la migration ou la séparation. L’exercice est complexe et demande un certain recul, ce qui est pratiquement impensable dans une société qui, comme le dit si bien Harmut Rosa (2012), accélère constamment, et où l’optimisation du temps de travail et l’atteinte d’exigences de production sont devenues de véritables dictatures. Les technologies de communication, plus nombreuses et accaparantes que jamais, placent l’individu sur un « qui-vive permanent » (p. 61), puisque le moindre flux d’informations nécessite une réaction immédiate. La figure du cadre incarne parfaitement cette pression et cette sollicitation continue : ce cadre, qui pourtant libéré de la subordination du contrat de travail classique, doit néanmoins fournir une disponibilité accrue et une maîtrise de soi sans faille pour répondre aux exigences d’un modèle productif axé sur la livraison de résultats, où les incertitudes identitaires n’ont pas leur place.

Jamais en mesure de répondre pleinement aux attentes inhérentes au fait de prendre part à la société, certaines personnes ressentent ce qu’Alain Ehrenberg appelle « la fatigue d’être soi » (1998). Aux prises avec ce sentiment d’incapacité existentielle, elles en viennent à considérer comme perdu d’avance le combat permettant de demeurer sujet de leur propre vie. C’est alors dans ces moments, lorsque le simple fait d’exister est devenu intolérable, que ces personnes s’abandonnent à la « blancheur » (p. 17), cette dimension de la conscience qui soustrait l’individu aux tensions du monde social. Ce concept-clé présent dans l’ouvrage de Le Breton, qui avait d’ailleurs déjà été sommairement évoqué dans un précédent livre intitulé Passion du risque (1991), caractérise les comportements permettant d’échapper à la société ainsi qu’à soi-même en se réfugiant dans un univers caractérisé par la lenteur, l’abstention et l’anonymat.

Les techniques évoquées par l’auteur pour atteindre ce non-lieu qui, contrairement au suicide, offre la possibilité de revenir en arrière, varient selon un large spectre. Par exemple, l’adoption d’une attitude passive, insensible et impersonnelle, permet à l’individu, aussi sociable puisse-t-il être, de se refermer soudainement sur lui-même. Il participe de moins en moins aux interactions, allant jusqu’à mettre en veilleuse toute forme d’ambition, de réflexion et même de subjectivité. Le Breton montre qu’il est tout autant possible d’atteindre la blancheur de manière plus discrète, entre autres par la lecture ou la médiation. La blancheur est donc accessible à tous, à différents degrés de désinvestissement social. Si ces formes répandues de retrait sont plutôt inoffensives, le sociologue s’attarde davantage sur les cas où les activités de relâche ou de détachement sont poussées à leur paroxysme : accroissement délibéré du sommeil par la prise de somnifères ; soûleries répétées ; cyberdépendance, mais également dépression, anorexie et trouble de la personnalité multiple. Le Breton recadre ces diverses formes de pathologie sous l’angle de la décharge, de l’abandon de soi et du désistement face aux injonctions épuisantes d’une existence en perte de sens.

Ces conduites sont particulièrement répandues à l’adolescence, cette période où les échecs amoureux et scolaires semblent parfois insurmontables en raison d’un manque d’expérience empêchant la relativisation des difficultés rencontrées. En Occident, nombreux sont les jeunes adultes qui ont laissé tomber subitement leurs études ainsi que toute forme de perspectives de travail, en dépit d’un bilan académique honorable. Barricadés chez leurs parents, ils délaissent temporairement leurs assignations sociales de fils, d’ami ou d’étudiant, devenues trop lourdes à porter. Ils tentent de fuir leur existence, que ce soit en s’immergeant totalement dans l’univers virtuel – là où la personnification d’un avatar permet une métamorphose identitaire sans limites – ou tout simplement par une recherche du coma, que ce soit en avalant une série de médicaments ou encore en participant à des jeux d’asphyxie. Sans avoir pour autant perdu l’envie de vivre, les jeunes contemporains sont, selon Le Breton, moins en quête de sensations fortes qu’en recherche de disparition et d’oubli de soi. Le fléau de l’anorexie chez les jeunes filles, et plus récemment chez les garçons, symbolise parfaitement cette forme d’altération délibérée de la conscience conjuguée à une dénégation des conditions de l’existence, permettant de vivre pleinement l’engourdissement qui émane de ce flirt avec la mort.

Cette volonté d’effacement de soi se manifeste également à l’autre extrémité de la pyramide des âges. La tentation de lâcher prise sur le social est forte chez le vieillard qui assiste de façon impuissante au pénible déclin de ses capacités physiques, au décès de ses proches ainsi qu’à liquidation de ses biens matériels. L’entrée dans cet univers étranger qu’est l’hôpital ou le foyer de personnes âgées, accentue la perte définitive du sens dont revêt l’existence. Pris en charge par l’institution, plusieurs sont séduits par l’idée de s’abandonner complètement aux soins du personnel de l’établissement, même si cela implique de récuser ce qui reste de leur autonomie. Ces personnes atteignent la blancheur lorsqu’elles s’extirpent du monde extérieur en limitant les mouvements et les interactions, préférant errer quelque part dans les limbes de la conscience. C’est d’ailleurs dans une perspective interactionniste qui diverge des approches biomédicales – et c’est là où se trouve toute l’originalité de sa thèse – que Le Breton appréhende l’Alzheimer et d’autres formes de démences. Prenant en considération la normativité du diagnostic médical, et s’appuyant sur le fait que les individus atteints par ces troubles préservent une activité cérébrale et éprouvent toujours des émotions, le sociologue suggère que l’Alzheimer peut constituer une forme de renonciation de la mémoire. Cette autodestruction radicale des repères de l’identité constituerait la forme définitive de disparation de soi pour l’individu en fin de vie qui choisit de se soustraire plus rapidement d’un monde où sa participation est devenue pénible.

À ces modes d’accession intrinsèques à la blancheur, s’ajoute un ensemble de recours externes, permettant de disparaître de l’espace de façon beaucoup plus tangible. De toutes les époques, le fugitif qui part sans laisser d’adresse, aspirant clandestinement à une nouvelle vie dépourvue d’obligations, fascine n’importe quel individu dont l’existence est circonscrite à un lieu et un contexte, comme en témoigne l’omniprésence de cette figure symbolique dans le cinéma ou la littérature. Le Breton soutient que cela n’est pas anodin, particulièrement dans le cas des contemporains qui, évoluant dans une société où le regard des autres colonise l’existence, apprécient dans la fiction le fait de pouvoir vivre par procuration une forme d’allègement de soi. Les individus qui ne parviennent plus à supporter leur position sociale tentent parfois la fugue, bien que les frontières, les banques et autres institutions contraignent de plus en plus le désir de s’auto-rayer complètement du système. D’autres vont plutôt se désengager seulement de certaines des affiliations alors constitutives de leur situation sociale, par exemple via le divorce, le déménagement, la démission du travail ou, dans des cas extrêmes, l’errance ou l’engagement dans une secte. Ainsi, pour Le Breton, le squat ou le sanctuaire peuvent faire office de blancheur, tant que ces lieux prescrivent des mœurs permettant à l’individu ne plus investir personnellement son identité.

Le Breton conclut son ouvrage en rappelant que ces modes de disparition de soi doivent être compris comme des formes de répit. La blancheur est un état temporaire. Or ces individus ont la possibilité de remonter à la surface une fois le goût de l’existence retrouvé. L’auteur souligne que la configuration identitaire devenue trop lourde à supporter est socialement située et que, puisque l’identité évolue constamment, la simple réécriture d’un récit de vie qui serait cohérent pourrait suffire à ranimer ces êtres en quête de sens. Il faut retenir de cet ouvrage que la croyance en la continuité de soi est une condition préalable à une existence qui soit relativement harmonieuse dans ces sociétés où prime l’individu, et que les identités assumées librement par les contemporains sont certes plus nombreuses, mais surtout, plus fragiles que jamais.

En exposant ces cas de figure où la participation à la vie sociale induit des logiques de pensée et d’action – ou plutôt d’inaction – subjectivement néfastes, Disparaître de soi s’intéresse à la signification des parcours individuels ainsi qu’à la représentation de soi. Reliant des considérations sociales à des données affectives, alors que ces dernières sont communément le propre de la psychologie, l’approche audacieuse de Le Breton fait de lui l’un des auteurs les plus pertinents dans l’analyse des sociétés qui se sont largement complexifiées, et que les grands antagonismes doctrinaux ne parviennent plus à démystifier. Tout en reconnaissant le caractère émancipateur des démocraties libérales, le sociologue révèle les malaises, les angoisses et autres marasmes existentiels que suscite l’individualisme contemporain. Cette thèse d’une grande lucidité, qui met en exergue les fondements sociétaux de certaines pathologies, arrive à point en cet âge d’or de la pharmaceutique et de la médicalisation à outrance. Bien que les remarques sur le rythme de la société actuelle permettent de bien saisir en quoi la blancheur est « une tentation contemporaine », un propos qui se serait voulu davantage rétroactif aurait permis de saisir plus exactement ce qui distingue les formes de disparition d’aujourd’hui de celles d’hier ; pensons notamment à la fuite ou à l’ivresse qui surviennent depuis des siècles.

Bibliographie

Ehrenberg A. (1998), La fatigue d’être soi. Dépression et société, Paris, Odile Jacob.

Le Breton D. (1991), Passions du risque, Paris, Métailié (« Traversées »).

Rosa H. (2012), Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive, Paris, La Découverte (« Théorie critique »).

Pascal Martin – Les métamorphoses de l’assurance maladie. Conversion managériale et nouveau gouvernement des pauvres

publié le 1 juil. 2018 à 11:39 par Lionel Francou   [ mis à jour le·3 juil. 2018 à 14:18 par Quentin Verreycken ]

Recensé : Pascal Martin, Les métamorphoses de l’assurance maladie. Conversion managériale et nouveau gouvernement des pauvres, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Le sens social », 2016, 243 p.


[1] Comme le rappelle Colette Bec dans la préface, l’expression de new public management, utilisée depuis les années 1980, exprime la conversion de l’administration publique aux techniques de management issues du secteur privé.

Par Valentin Alibert

Étudiant en master de sciences sociales à l’ENS de Lyon.

Cet ouvrage de Pascal Martin, tiré de sa thèse de doctorat soutenue en 2012, porte sur les conséquences de l’introduction de logiques managériales au sein de l’assurance maladie. L’auteur analyse ces bouleversements à l’aune des réformes néolibérales entreprises dans les années 1990 et s’inspirant du new public management (NPM)[1]. Il a ainsi étudié l’application de ces réformes au sein de l’assurance maladie et leur impact sur le travail de prise en charge des usagers, tout en démontrant « que la mise en œuvre de la CMU a engendré un nouveau gouvernement des pauvres qui institutionnalise une inégalité de traitement » (p. 233). Le livre de Martin analyse ces bouleversements en articulant « trois niveaux d’analyse » (p. 12) afin de mettre en évidence la manière dont une réforme impulsée de manière top-down se diffuse jusqu’aux agents de l’institution. Tout d’abord, une approche « macrosociologique » expose les orientations données par les politiques publiques à l’échelle étatique. Le deuxième niveau d’analyse s’inscrit à l’échelle de l’institution elle-même (la branche maladie de la Sécurité sociale), afin d’étudier la manière dont on met en œuvre concrètement ces orientations voulues par le gouvernement : d’après l’auteur, la nouvelle formation professionnelle des agents semble le levier d’action principal pour réformer l’institution. Enfin, l’analyse « microsociologique » met en évidence l’impact de ces réformes sur le travail d’accueil des usagers par les agents nouvellement formés aux techniques managériales.

Il convient tout d’abord d’inscrire ces réformes au sein d’un processus plus global de réduction du rôle de l’État dans un contexte de diminution des dépenses publiques. Ce travail de recherche permet ainsi d’explorer et de dévoiler un paradoxe : le renforcement du rôle de l’État au sein de la Sécurité sociale, pour en contrôler la gestion, semble s’accompagner d’un effritement de « l’État social » (Castel, 1995). En effet, en interférant davantage, l’État s’inscrit en fait dans une tentative de désengagement. Par conséquent, dans le but d’effectuer des économies, l’assurance sociale entre dans un modèle concurrentiel, inspiré du NPM, avec la multiplication des assurances complémentaires. Or, ces réformes interviennent avec la mise en place d’un nouveau système d’assistance lié à la création de la couverture maladie universelle (CMU), l’objectif étant de « faire bénéficier d’une protection contre la maladie équivalente à celle de l’assurance maladie tous les individus français et étrangers vivant légalement sur le territoire et qui ne peuvent avoir droit à la Sécurité sociale » (p. 11). Elle est ensuite complétée par l’aide médicale de l’État (AME), destinée aux étrangers en situation irrégulière. Pourtant, face à l’universalisme affiché, les politiques publiques vont renforcer le contrôle d’accès à ces protections dans un souci de maîtrise des dépenses d’assistance.

Pour mener à bien cette recherche, Martin a effectué une enquête ethnographique reposant sur une observation participante des « deux côtés de la barrière » (p. 62) au sein d’une Caisse primaire particulièrement marquée par l’accueil de publics en grande précarité. L’auteur s’est tout d’abord placé dans la position de l’agent qui suit en interne la formation professionnelle destinée à recruter le personnel d’encadrement. Ainsi, après avoir été engagé en tant qu’agent de formation, le chercheur s’est retrouvé au plus près des enquêtés pour observer le travail de prise en charge des usagers. Cette deuxième observation participante pose néanmoins quelques problèmes lors de l’enquête. En effet, certains agents identifiant le chercheur à leur ancien formateur ou à un cadre de l’institution, le sociologue doit régulièrement effectuer un travail réflexif pour nuancer les propos de certains enquêtés influencés par cette situation d’interaction particulière. Cette double position s’avère néanmoins fructueuse dans sa recherche : en ayant lui-même suivi cette nouvelle formation, le chercheur peut ainsi analyser de manière précise l’impact de la transmission des logiques managériales sur le travail des agents.

Les deux premiers chapitres permettent d’éclairer la construction de la protection sociale en France via une approche socio-historique. Le premier chapitre analyse la dichotomie entre une « logique d’assistance » (p. 27) individualisante, qui oppose « les bons » aux « mauvais pauvres », et une logique « assurancielle » portée par la mise en place de la Sécurité sociale en 1945, ayant pour objectif « la disparition de l’assistance sous sa forme moralisante originelle » (p. 27). L’auteur voit alors dans la mise en place de la CMU un retour vers la logique d’assistance, distinguant ses usagers et leur demandant de justifier leur situation. Le deuxième chapitre explore l’importance de la formation professionnelle permettant de passer de la logique de solidarité à celle d’efficacité, les nouveaux employés ayant à intérioriser « les schèmes de pensée » de la gestion managériale (p. 66). Les agents de direction sont ainsi formés comme des gestionnaires, les cadres intermédiaires intègrent le management et les agents subalternes doivent appréhender l’usager comme un client. Cette formation professionnelle s’accompagne d’une typologie des publics rattachés à un imaginaire moralisant qui entraîne une gestion et une prise en charge variable des usagers.

Le troisième chapitre est particulièrement dense : l’auteur y étudie la manière dont les réformes managériales et les nouvelles formations induisent des pratiques différenciées chez les agents. Tout d’abord, Martin démontre le renforcement des hiérarchies entre agents : « Le classement des usagers en deux groupes, selon qu’ils relèvent de l’assurance maladie ou de l’assistance, trouve son correspondant dans la division du travail au sein des équipes d’accueil » (p. 109). Ainsi, les employés les plus anciens traitent les assurés sociaux, tandis que les prétendants à la CMU et à l’AME, aux situations plus précaires, sont pris en charge par des emplois jeunes ou par des employés récemment formés aux techniques managériales. Par ailleurs, cette logique managériale impose aux agents que l’efficacité prenne le pas sur la solidarité, bouleversant ainsi la philosophie de leur travail. Le critère d’évaluation des agences devient désormais le temps d’attente des usagers : les agents reçoivent comme mot d’ordre l’orientation de ces derniers dans leurs démarches suite à un premier traitement au pré-accueil qui doit s’effectuer en moins de trois minutes. Cette injonction quantitative induit, d’une part, un contrôle accru des agents par leur hiérarchie et, d’autre part, un renforcement des tensions au travail. En effet, les agents de la Sécurité sociale formés avant ces réformes n’adhèrent pas à cette nouvelle logique : le risque mis en avant par l’auteur sur la base des entretiens menés avec ces agents est celui d’une perte de repères de certains employés qui ont l’impression de voir disparaître les valeurs qui justifiaient le sens de leur action. Enfin, l’analyse de la gestion différenciée des publics est particulièrement stimulante. En effet, cette gestion différenciée est à la fois spatiale et temporelle, dépendant de l’orientation décidée au pré-accueil de la Caisse primaire : les assurés sociaux sont immédiatement dirigés vers l’étape suivante pour un traitement plus rapide de leur dossier tandis que les demandeurs CMU sont renvoyés chez eux après une prise de rendez-vous ultérieure. Même si la référence n’est pas mobilisée par l’auteur, cette inégale prise en charge s’inscrit au sein du « système des inégalités » mis en évidence par Alain Bihr et Roland Pfefferkorn : en effet, la recherche de Martin démontre bien la dimension « cumulati[ve] » des inégalités (Bihr, Pfefferkorn, 2015 [2008] : 55). Si les usagers les plus précaires éligibles à la CMU ou à l’AME disposent d’un « capital bureaucratique » (p. 139) moindre (maîtrise de la langue, capacité à monter des dossiers…), ils doivent faire face à des demandes de justificatifs qui sont plus nombreuses en raison d’un contrôle accru dans le cadre d’une lutte contre la fraude renforcée. Par ailleurs, leur traitement est retardé par l’impératif de prise de rendez-vous. Enfin, ils sont aidés par des employés moins qualifiés (contrats jeunes) ou par des agents directement formés aux logiques managériales d’efficacité plutôt que de solidarité. Cette inégale prise en charge s’avère motivée par la « volonté de réduire le nombre de visiteurs à l’accueil physique, d’invisibiliser la file d’attente, d’exclure les corps des pauvres » (p. 121).

Enfin, les deux derniers chapitres s’attachent au processus de contrôle et d’exclusion à l’œuvre à travers ces évolutions de l’assurance maladie. L’auteur analyse tout d’abord la « politique de restriction progressive de l’État social » (p. 187) qu’il observe notamment du fait d’un durcissement des conditions d’attribution de la CMU aux ressortissants roumains et bulgares (chapitre 4). Puis, en intitulant le dernier chapitre « Le gouvernement des pauvres », Martin révèle la position de dépendance des usagers les moins informés, soumis au bon vouloir des agents dans la constitution de leur dossier. L’agent dispose ainsi d’un « pouvoir discrétionnaire » (p. 202) : il peut se donner le droit de moraliser l’usager et même de le punir « pour le principe » (p. 221), en raison de la position de supériorité que lui confère l’institution. Par ce terme de « gouvernement », le sociologue pointe du doigt un paradoxe majeur dans l’évolution de l’assurance maladie : la solidarité comme philosophie de l’aide sociale s’accompagne désormais d’une fonction de contrôle, à l’image de la vérification renforcée des titres d’identité. L’auteur analyse cette ambivalence en reprenant largement les travaux de Pierre Bourdieu dont la citation suivante est mise en exergue par Colette Bec dès la préface de l’ouvrage de Martin : « les structures étatiques liées au welfare state […] contrôlent d’autant mieux qu’elles servent » (Bourdieu, 2012 : 243).

On peut prolonger l’analyse de l’auteur concernant le désenchantement de certains agents, qui doutent du bien-fondé de leur action en raison d’un impératif quantitatif qui passe avant la qualité de la prise en charge, en étudiant la dimension émotionnelle de leur travail. L’ouvrage de Martin ne propose pas d’analyser explicitement la difficulté d’une gestion émotionnelle face à des récits d’usagers qui cherchent l’empathie des agents. Pourtant, cette gestion semble d’autant plus difficile que l’impératif d’accélération est une norme désormais imposée à tous les agents. En s’appuyant sur les travaux d’Arlie Russell Hochschild (2017), on pourrait alors y voir une difficulté supplémentaire en termes de « travail émotionnel ». Selon Hochschild, ce travail, qui se multiplie depuis les années 1980 avec l’importance croissante du secteur des services, « requiert d’un individu qu’il déclenche ou refoule une émotion dans le but de maintenir extérieurement l’apparence attendue, apparence qui doit produire sur les autres l’état d’esprit adéquat » (Hochschild, 2017 : 27). Dans le cas de l’accueil des usagers, le travail ne nécessite pas de produire une émotion. Cependant, l’intériorisation de ces nouvelles normes amène à ne pas faire preuve d’empathie face à la détresse des usagers. « C’est un travail qui mentalement est extrêmement éprouvant. […] tu es obligé de te protéger aussi, tu ne peux pas absorber toute la misère du monde » (p. 156) : l’extrait de cet entretien avec un agent révèle le travail de « redéfinition du moi » (Hochschild, 2017 : 151) nécessaire pour que l’individu ne se confonde pas avec un rôle professionnel d’autant plus éloigné de lui-même qu’il n’en partage pas les nouveaux principes d’action et qu’il a lui-même travaillé autrement, selon d’autres principes, auparavant.

En conclusion, la lecture de cet ouvrage s’effectue sans difficulté : Martin appuie régulièrement son propos sur des extraits d’entretiens et restitue avec précision les observations menées à l’échelle fine de la Caisse primaire. On apprécie tout particulièrement l’analyse du dispositif spatial de l’accueil. En effet, les nombreux détails donnés permettent de saisir la manière dont l’espace sert à contrôler les corps (discipline imposée par la file d’attente) et à dominer les usagers : la mise à distance spatiale d’une file d’attente le plus près possible de la sortie participant de la mise à distance sociale entre les usagers et les agents. En cela, ce travail de recherche pourra intéresser non seulement des sociologues, mais également des géographes sensibles aux dispositifs spatiaux de contrôle des individus à l’échelle micro-locale. Plus largement, l’ouvrage intéressera tous ceux qui s’interrogent sur les mutations de l’aide sociale dans un contexte économique de restriction budgétaire.

L’ouvrage de Martin s’avère du reste salutaire en raison de la contribution qu’il apporte à la critique d’un système déshumanisant et inadapté aux logiques de solidarité pourtant mises en avant entre 1945 et 1975, pendant la phase d’universalisation de la protection sociale. Son analyse déconstruit ainsi les stéréotypes de l’assistanat, de l’usager fraudeur et profiteur comme résurgence de la figure du « mauvais pauvre ». Il révèle également les préjugés racistes qui gravitent autour de la prise en charge des étrangers, parfois inconsciemment intériorisés chez certains agents qui usent et abusent de leur « pouvoir discrétionnaire » au nom d’une action moralisante. À ce titre, la formule proposée par Colette Bec dans la préface est tout à fait justifiée : en dévoilant des transformations en inadéquation avec le projet initial de la Sécurité sociale, Martin endosse un triple statut : celui « d’acteur […], d’analyste, mais aussi […] de citoyen » (p. 8).

Bibliographie

Bihr A., Pfefferkorn R. (2015 [2008]), Le système des inégalités, Paris, La Découverte (« Repères. Sociologie »).

Bourdieu P. (2012), Sur l’État : cours au Collège de France (1989-1992), Paris, France, Seuil (« Raisons d’agir »).

Castel R. (1995), Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat, Paris, Fayard (« L’Espace du politique »).

Hochschild A. R. (2017), Le prix des sentiments : au cœur du travail émotionnel, Paris, France, La Découverte.

Ana Cecilia Dinerstein (dir.) – Social Sciences for an Other Politics. Women Theorizing Without Parachutes

publié le 7 juin 2018 à 12:28 par Quentin Verreycken   [ mis à jour le·18 juin 2018 à 08:20 par Lionel Francou ]

Recensé : Ana Cecilia Dinerstein (dir.), Social Sciences for an Other Politics. Women Theorizing Without Parachutes, Londres, Palgrave Macmillan, 2016, 155 p.



















[1] « Le front n’est pas un lieu physique, mais une coordonnée contingente pour la situation toujours-possible mais pas-toujours-actualisée mais dans laquelle les paramètres établis de possibilité sont déstabilisés de telle sorte que nous pouvons travailler avec le matériel indécis” du présent » (p. 26). Amsler n’a pas tort lors qu’elle souligne que, dans l’œuvre de Bloch, il n’y pas une définition achevée de la notion de « front ».

[2] Pour un dialogue critique avec la philosophie de ce penseur slovène, voir le travail de Castro-Gómez (2015) qui tente de mettre en lumière les thématiques suivantes : (1) la dimension ontologique de l’antagonisme, (2) le statut négatif de la liberté, (3) le lien entre la politique et l’universalité, (4) le caractère « incomplet » du sujet et (5) l’importance des luttes démocratiques. Plus qu’une introduction à la pensée de Žižek, le livre de Castro-Gómez dresse une cartographie de sa pensée qui démontre, à partir d’une lecture gramscienne de Nietzsche et de la théorie décoloniale latino-américaine, les contributions aussi bien que les faiblesses de la philosophie politique du philosophe slovène.


















[3] Sur la notion de « tissus communautaires » voir l’excellent entretien réalisé avec Raquel Gutiérrez par Élisabeth Lagasse (Gutiérrez, Lagasse, 2016).




[4] En ce qui concerne la distinction entre différence impériale et différence coloniale, se reporter à Mignolo (2012).










[5] À ce sujet, voir l’excellent ouvrage de Geoffrey Pleyers (2010) dans lequel il montre les tensions autant que les convergences entre la voie de la raison et la voie de la subjectivité dans le mouvement altermondialiste.

Par Luis Martínez Andrade

Docteur en sociologie de l’École des hautes études en sciences sociales. Chercheur postdoctoral au Collège d’études mondiales, Paris.

 Mis en ligne le 7 juin 2018

S’inscrivant dans le courant de la pensée critique contemporaine, des théoriciennes féministes nous offrent dans ce livre aussi bien des propositions théoriques stimulantes que des questions ethico-politiques pertinnement abordées à partir d’une phénoménologie de la préfiguration. Ana Cecilia Dinerstein mentionne dès l’introduction que ce « livre tente de contribuer à l’essor des formes de théorisation anti-oppressives, engagées, critiques, ouvertes et décoloniales en tant qu’outils contre le capital, le patriarcat et la colonialité ». Nous sommes donc face à un travail qui prend au sérieux les fissures (cracks) du système, c’est-à-dire le désir de révolte, l’élan de l’espérance – au sens blochien du terme – des opprimés et opprimées afin de contrecarrer la dynamique destructrice du capital et la logique homogénéisante de la modernité euro-centrée. Composé de trois volets, cet ouvrage collectif est un essai de théorisation sur le rôle des sciences sociales dans la configuration d’une autre politique.

Dans Ouvertures épistémologiques, la première partie du livre, nous observons les jalons d’une théorie critique radicale qui ne se borne plus à la réflexion de la praxis négative (Adorno, 2003) mais qui prend position pour l’affirmation de la vie. En renvoyant dos à dos le positivisme et le postmodernisme au profit d’une approche radicalement critique, cette proposition, à la fois théorique et politique, participe à l’élaboration d’une théorie critique préfiguratrice. À l’instar du penseur marxiste Ernst Bloch (1977), Sarah Amsler, Sara Motta et Dinerstein réhabilitent, chacune à leur manière, l’importance de l’utopie comme élément fondamental de la praxis, non seulement au niveau politique (luttes populaires, grèves des travailleurs, mouvements sociaux, etc.) mais aussi au niveau épistémiquen, à travers les concepts d’« épistémologie de la possibilité » (p. 28), de « construction dialogique » (p. 41) ou de « subsomption par exclusion » (p. 58). Tandis qu’Amsler s’intéresse à la question de savoir de quelle façon les « fronts[1] » peuvent participer au processus d’éducation anticapitaliste et anticoloniale, Motta nous propose quant à elle de laisser de côté la figure du « prophète » (représentée à ses yeux par Slavoj Žižek[2]) et de prendre au sérieux celle du « storyteller » afin de décoloniser la pratique de la critique révolutionnaire. En s’appuyant sur les travaux de Maria Lugones, Bell Hooks et Gloria Anzaldúa, Motta appelle de ses vœux une décolonisation du savoir à partir des marges. Alors que les conséquences politiques de la pensée de Žižek ont déjà été critiquées par certains intellectuels (Castro-Gómez, 2015), selon nous, en rejetant la notion de « prophète », Motta perd de vue l’essentiel. En effet, le prophète n’est pas celui qui connaît le futur ou prédit l’avenir, mais plutôt celui qui attire notre attention sur les menaces présentes. En ce sens, il y a eu des prophètes du XXe siècle (Simone Weil, Walter Benjamin ou Joseph Comblin, pour ne citer que quelques noms) qui peuvent encore nous aider à mettre en question les fondements de la modernité et de la colonialité réellement existantes. De son côté, Dinerstein réalise une lecture, à la lumière de l’espérance blochienne, de la critique de l’économie politique de Marx visant une décolonisation de la notion d’utopie concrète. Ce faisant, Dinerstein propose la notion de « subsomption par exclusion » (p. 58) pour désigner d’autres formes de (non) subordination des peuples indigènes dans le capital. Autrement dit, même si le capital tend à aliéner, voire à détruire, les cosmologies des peuples et des communautés, leurs résistances se trouvent toujours également en son cœur, de sorte que, là où il y a le capital, il y a de fait des luttes et des révoltes.

La deuxième partie de l’ouvrage, intitulée La (re)production de la vie, porte sur l’analyse des fissures (« cracks ») dans la formation sociale hégémonique. Suzanne Bergeron aborde les contradictions qui se trouvent dans le discours des smart economics ainsi bien que dans la perspective d’analyse de rentabilisation (Business Case Approach). Selon elle, même si la logique marchande, par le biais des institutions telles que la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international, tente d’aliéner les pratiques sociales, les dimensions du soin (care), de la solidarité et de la coopération sont toujours présentes et, en conséquence, participent de la configuration des possibilités. De leur côté, Raquel Gutiérrez, Lucia Linsalata et Mina Lorena Navarro soutiennent la thèse selon laquelle « la production du commun en communauté [production of the commons in common] est surtout une relation sociale en association et en coopération qui est capable de permettre quotidiennement la production sociale et la jouissance de la richesse concrète comme des valeurs d’usage, c’est-à-dire comme des biens matériels et immatériels nécessaires à la décence, à la reproduction de la vie » (p. 85). En mobilisant la pensée de Bolívar Echeverría, de Massimo de Angelis et de Silvia Federici, ces sociologues mettent en question la notion du commun (the common) proposé par Michael Hardt et Antonio Negri (2012). Selon elles, ces derniers semblent ignorer le travail reproductif et la multiplicité des relations de coopération qui se produisent à partir d’en bas et des marges. D’où l’importance de réfléchir sur les tissus communautaires[3] polymorphes (polymorphic communitarian weavings). Pour sa part, Francesca Zunino Harper livre une proposition dans laquelle la notion de « natureculture » se voit comme un outil théorique et pratique pour l’analyse transdisciplinaire de la complexité sociale, culturelle et environnementale. Telle est donc la proposition faite par Harper : la mise en pratique d’une forme holistique des savoirs. On regrette un peu que Harper valorise davantage la pensée de la différence impériale (Bruno Latour, John M. Moore et Arne Næss) que celle de la différence coloniale[4] ; il aurait été intéressant d’aborder le travail des théologiens (Boff, 1997) et des théologiennes féministes de la libération (Guevara, 1999) qui, depuis des décennies, s’intéressent à cette question.

Pour finir, Mouvements sociaux et politique préfiguratrice, la dernière partie de l’ouvrage, met en lumière les limites d’une certaine théorie des mouvements sociaux (animée principalement par Charles Tilly, Sidney Tarrow et Doug McAdam) pour comprendre la dimension préfiguratrice et subjective, ainsi que le potentiel transformateur des acteurs. Dans sa contribution, la sociologue Emily Brissette affirme qu’il est nécessaire, d’une part, d’élargir et d’enrichir ce que recouvre la notion de politique et, d’autre part, de nuancer celle de l’État. Selon elle, nous devons comprendre l’État comme une construction sociale et, pour cette raison, il ne doit pas être séparé de la société. En ce sens, la pratique politique ne doit pas seulement se limiter à rester dans les bornes de l’État. Marianne Maeckelbergh souligne quant à elle le fait que le paradigme succès/échec (success/failure paradigm) est très problématique parce qu’il s’inscrit dans la logique réifiante de la doxa et du logos hégémonique. En prenant le mouvement altermondialiste[5] comme cas de figure, Maeckelbergh pointe du doigt les multiples formes antihiérarchiques de l’organisation sociale, politique et économique qui façonnent les principaux traits des mouvements sociaux. De surcroît, Maeckelbergh souligne le fait que la question de la temporalité devient fondamentale pour appréhender la préfiguration. Par ailleurs, dans son excellente contribution, la sociologue Marina Sitrin nous propose de repenser les mouvements sociaux avec les « sociétés en mouvement » (Zibechi, 2014) car, à ses yeux, la perspective de la politique contestataire (Contentious Politics framework) chère à Charles Tilly et à Sidney Tarrow s’avère insuffisante pour prendre à bras-le-corps les spécificités culturelles (autonomie) ainsi bien que les traits particuliers (horizontalidad) des mouvements du Sud Global – en l’occurrence le zapatisme du sud-est mexicain. Force est de reconnaître que, dans le mouvement zapatiste, la « dignité » n’est pas seulement une catégorie éthique, elle aussi une catégorique politique, en ce sens, la « rage digne » (la digna rabia) des sociétés et communautés en mouvements devient un élan pour défier aussi bien le capitalisme que la modernité et la colonialité réellement existantes. Il est intéressant de mentionner qu’une grande partie de ces contributions établit un dialogue avec les réflexions de John Holloway (2010), penseur libertaire de l’Université autonome de Puebla (Mexique), qui depuis des années tente de produire une théorique critique ouverte, radicale et, ce faisant, une théorie d’insubordination.

Selon nous, il y a un élément qui mérite d’être approfondi dans le processus d’insubordination et de libération propre aux luttes populaires : celui de la violence. Celle non seulement du capital (abordée par Dinerstein, Gutiérrez, Linsalata et Navarro) mais aussi des opprimés et opprimées : « la violence divine » (Benjamin, 1971). Il ne faut pas oublier que le mouvement zapatiste est une armée (l’Armée zapatiste de libération nationale) qui n’a pas renoncé à la critique des armes et aux armes de la critique. Cela vaut aussi par la lutte des combattantes et combattants kurdes pour la liberté du Parti des travailleurs du Kurdistan à Rojava (Dirik, 2017) qui, les armes à la main, participent à l’actuelle reconfiguration géopolitique à l’œuvre dans la région. Sans faire une apologie de la violence, nous pensons que cet élément ne doit pas être laissé de côté si nous voulons saisir toutes les expressions de la « préfiguration politique d’en bas » auquel cet ouvrage collectif est consacré. Quoi qu’il en soit, à nos yeux, l’importante portée de ce livre réside dans le fait qu’il nous montre une autre façon de mobiliser les sciences sociales en vue de produire une autre politique. Sans renoncer à la rigueur intellectuelle, ces théoriciennes féministes ont ouvert une brèche pour l’analyse du nouveau sujet radical (new radical suject) qui est en train d’émerger, certes dans des conditions toujours adverses, mais guidé par la boussole du « principe d’espérance » (Bloch, 1977).

Bibliographie

Adorno T. (2003), Dialectique négative, Paris, Payot.

Benjamin W. (1971), Mythe et violence, Paris, Denoël.

Bloch E. (1977), Le Principe Espérance, Paris, Gallimard.

Boff L. (1997), Cry of the Earth, Cry of the Poor, New York, Orbis Books.

Castro-Gomez S. (2015), Revoluciones sin sujeto. Slavoj Žižek y la crítica del historicismo posmoderno, Madrid, Akal.

Dirik D. (2017), « Féminisme et mouvement kurde de libération », in S. Bouquin, M. Court, C. Hond (dir.), La commune du Rojava. L’alternative kurde à l’État-nation. Paris/Bruxelles, Syllepse/Critica, p. 147-154.

Guevara I. (1999), Longing for Running Water: Ecofeminism and Liberation, Minneapolis, Fortress Press.

Gutiérrez Aguilar R., Lagasse É. (2016), « Comprendre les luttes sociales dans et depuis le Sud Global. Entretien avec Raquel Gutiérrez », Émulations, no 19. En ligne, consulté le 14 avril 2018. URL : http://www.revue-emulations.net/archives/19-perspectives-on-social-movements-from-south/comprendre-les-luttes-sociales-dans-et-depuis-le-sud-global--entretien-avec-raquel-gutierrez-aguilar.

Hardt M., Negri A. (2012), Commonwealth, Paris, Stock.

Holloway J. (2010), Crack capitalism, Londres, Pluto Press.

Mignolo W. (2012), Local Histories/Global Designs: Coloniality, Subaltern Knowledges and Border Thinking, Princeton, Princeton University Press.

Pleyers G. (2010), Alter-globalization. Becoming actors in the Global Age, Cambridge, Polity.

Zibechi R. (2014), Descolonizar la rebeldía. (Des)colonialismo del pensamiento crítico y de las practicas emancipatorias, Malaga, Baladre.

Agnès Roche – Des vies de pauvres. Les classes populaires dans le monde rural

publié le 25 mai 2018 à 01:22 par Quentin Verreycken   [ mis à jour le·18 juin 2018 à 08:17 par Lionel Francou ]

Recensé : Agnès Roche, Des vies de pauvres. Les classes populaires dans le monde rural, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2016, 340 p.

[1] Voici quelques articles parus dans la presse à l’époque : Delphine Bancaud, « Présidentielle : Un vote rural pour Marine Le Pen et un vote plus urbain pour Emmanuel Macron », 20 minutes, publié le 24/04/17, URL : http://www.20minutes.fr/elections/presidentielle/2055759-20170424-presidentielle-vote-rural-marine-pen-vote-plus-urbain-emmanuel-macron ; « Exode urbain et inégalités : les cartes du vote FN », France Culture, publié le 24/04/2017, URL : https://www.franceculture.fr/politique/exode-urbain-et-inegalites-les-cartes-du-vote-fn ; Baptiste Langlois, « Ruralité. Plus il y a de services, moins le vote FN est fort », Ouest France, publié le 16/03/2017, URL : http://www.ouest-france.fr/societe/ruralite-plus-il-y-de-services-moins-le-vote-fn-est-fort-4860928 ; Gautier Lecardonnel, « FN : un vote rural ? », Courrier picard, publié le 01/05/2017, URL : http://www.courrier-picard.fr/27470/article/2017-05-01/fn-un-vote-rural.

[2] Dans une très récente publication, Violaine Girard propose de reconsidérer et de nuancer ce cliché (Girard, 2017).














































































[3] Nicolas Renahy cite aussi les travaux de l’équipe de recherche de Jean-Claude Chamboredon comme particulièrement importants dans la genèse de la notion. À partir de l’étude d’une pratique sociale telle que celle de la chasse, il va repenser la relation ville-campagne et mettre en évidence comment la chasse devient un trait constitutif de l’appartenance des « locaux » au lieu, face aux urbains qui la pratiquent comme un loisir récréatif (Chamboredon, 1982).

Par Alicia Rinaldy

Jeune docteure associée au Centre de Recherche et de Documentation sur les Amériques (CREDA-UMR 7227) et chargée de cours à la Universidad Nacional Autónoma de México (UNAM) et à l’Universidad Autónoma de la Ciudad de México (UACM)

Mis en ligne le 25 mai 2018

La publication en novembre 2016 de l’ouvrage d’Agnès Roche, Des vies de pauvres. Les classes populaires dans le monde rural s’inscrit en France dans une actualité brûlante. Les affects de la politique immédiate s’invitent immanquablement dans la réception que nous pouvons avoir aujourd’hui de ce texte.

Si l’on en croit les commentateurs et les articles de presse qui ont été publiés au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle de 2017, les voix des classes populaires rurales seraient majoritairement allées au Front National parce qu’elles se considèrent comme les victimes d’un déclassement social, reléguées dans des territoires périphériques en proie au chômage de masse[1]. Ce constat n’est pas nouveau ni tout à fait faux, mais la réalité semble pourtant plus complexe[2]. Bien que le champ politique soit le point aveugle de l’étude, qui s’intéresse davantage aux conditions économiques, familiales et scolaires de (re)production de ces classes laborieuses, elle donne cependant à entendre longuement ces voix, que l’on a finalement peu entendues lors de cette récente séquence médiatique et politique.

Alors qu’Emmanuel Macron, nouvellement élu, a annoncé à la mi-juillet 2017 la baisse de cinq euros de l’Aide Personnalisée au Logement (APL), dont bénéficie une grande partie des enquêtés, l’ouvrage montre à quel point cette politique publique n’est pas destinée exclusivement aux étudiants ; il documente précisément ce que représente ce manque à gagner dans un budget familial souvent très serré. On découvre au fil des pages que les quelques subsides versés par l’État (comme le RSA, le minimum vieillesse, l’aide au retour à l’emploi, l’allocation de solidarité spécifique ou encore l’allocation aux adultes handicapés) s’avèrent absolument nécessaires pour simplement prétendre pouvoir survivre. Ainsi, ce couple, Corinne et Gérard, qui tant bien que mal parvient chaque mois à nourrir huit âmes avec 2 400 euros ; Jean-Yves, qui perçoit une retraite de 780 euros et qui avoue devoir emprunter parfois quelques dizaines d’euros à son fils ; Solange qui bricole avec 100 euros une fois le loyer et les charges payés ; ou encore Cindy, cette jeune mère de 23 ans, qui vit avec 680 euros et qui fait « hyper gaffe quand [elle fait ses] courses » (Roche, 2016 : 56). Comme Fanny le résume, il n’y a en général dans ces familles « pas de plaisir, à part le tabac » (Roche, 2016 : 309).

L’enquête d’Agnès Roche a été menée en Auvergne, dans le département du Puy-de-Dôme, où près de la moitié des foyers fiscaux est non imposable, où le revenu médian s’élève à 17 000 euros, où 17 % de ses habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté (977 euros par mois pour une personne seule) et où le taux de chômage était de 10,2 % en 2012 (similaire à la moyenne nationale). Au sein du département, l’aire urbaine de Clermont-Ferrand tend à tirer vers le haut ces moyennes qui sont plus préoccupantes encore lorsqu’elles recouvrent les circonscriptions rurales, à l’endroit même où l’étude a été effectuée. Ainsi, dans les Combrailles, au nord-ouest de la capitale du département, 63 % des foyers fiscaux sont non imposables, et le revenu médian est de 14 600 euros ; dans le Livradois-Forez (à l’est), 23,5 % des ménages se situent sous le seuil de pauvreté (2009) ; dans la région de moyenne montagne du Sancy, le canton de La Tour d’Auvergne est particulièrement pauvre avec un revenu médian qui s’élève à 13 734 euros, 22,5 % de logements indignes et 34,45 % des ménages sous le seuil de pauvreté ; enfin, les cantons de la plaine de La Limagne ont des statistiques plus favorables parce qu’ils sont moins isolés et en voie de périurbanisation (Roche, 2016 : 25-32).

Le livre d’Agnès Roche met des visages et des histoires sur ces chiffres. Il actualise le récit de la pauvreté dans la région, dont le roman d’Antoine Sylvère, Toinou. Le cri d’un enfant auvergnat, publié dans les années 1980, avait auparavant l’exclusivité. S’inscrivant dans la continuité du mouvement littéraire réaliste, l’ouvrage se centrait essentiellement sur le monde paysan. Du côté des sciences sociales, la pauvreté dans les espaces ruraux reste finalement un sujet peu étudié. Il n’existait auparavant aucune recherche sur ce thème dans la région. Au niveau national, l’auteure fait référence à l’ouvrage collectif de l’association des ruralistes français (Maclouf, 1986), publié il y a déjà plus de trente ans, ou au texte plus récent d’Alexandre Pagès (2004), qui aborde la pauvreté, mais exclusivement du point de vue des travailleurs sociaux. En somme, « on peut dire sans forcer le trait qu’il n’existe aucune publication de recherche récente sur [ce] thème d’étude » (Roche, 2016 : 20).

Le dispositif narratif de l’ouvrage peut surprendre. Il se structure autour de deux grandes parties inégales dans leur longueur. Une première section se compose de multiples portraits subdivisés en quatre catégories de bénéficiaires de l’aide sociale. Le matériel ici présenté est imposant : il s’agit au total de 96 récits (regroupant souvent plusieurs acteurs), et on imagine des centaines d’heures d’entretiens retranscrits. À cet égard, on peut d’ailleurs envisager que ces 96 portraits puissent constituer une base de données qualitative dans laquelle pourront puiser de futures recherches. Au cours de ces 193 pages – quasiment les deux tiers du livre –, on découvre les histoires de jeunes, de retraités, de travailleurs pauvres et de paysans. L’analyse de ces catégories d’acteurs contribue à rompre avec l’idée de la campagne comme le lieu où l’agriculture est prédominante. Les paysans ne sont plus, depuis longtemps déjà, la seule image possible des ruralités (Mendras, 1967).

L’ouvrage ne prétend bien sûr pas fournir un récit exhaustif de ces trajectoires, et c’est une gageure de la part de l’auteure d’être parvenue à nous en livrer une image fine, bien que partielle. Le portrait tâche à chaque fois de revenir sur les liens familiaux, les ressources économiques, les itinéraires scolaires, les mobilités résidentielles ou les problèmes médicaux des individus. Mais on regrette parfois que certains éléments ne soient pas plus développés : plus de quatre-vingts années d’existence sont ainsi résumées en une ou deux pages ; certains portraits se centrent davantage sur les parcours scolaires, alors que d’autres se structurent en priorité autour des liens familiaux, sans nous préciser la raison de ce choix. Si la méthodologie des entretiens biographiques est clairement exposée en introduction, il eut été intéressant d’expliciter pourquoi les narrations suivent tel chemin, insistent sur tel fait ou négligent tel aspect.

Malgré cet écueil inhérent à l’exercice, cette première partie purement descriptive renferme une puissante dimension heuristique pour le lecteur. Elle permet d’abord de le mettre en situation d’enquête, dans une posture compréhensive, d’écoute et de respect. C’est le propre de la recherche sociologique ; il est rare néanmoins de trouver des ouvrages qui parviennent à faire coïncider l’expérience de lecture avec celle du travail de terrain. Ensuite, l’accumulation de cas permet peu à peu de dégager les invariants de ces trajectoires souvent difficiles. Chaque portrait n’a en aucun cas valeur de représentativité, mais leur répétition et comparaison mettent en lumière ce qui semble toucher indistinctement l’ensemble des parcours individuels, le commun des destinées sociales, tout en soulignant les singularités de chacun des itinéraires recueillis. Ainsi, on retrouve pêle-mêle des logements insalubres, une insécurité de l’emploi, des violences conjugales, l’entraide familiale ou au contraire la rupture des liens, des soins de santé inlassablement repoussés, des difficultés scolaires ou des addictions. Dans ce dispositif, c’est le lecteur qui tisse lui-même ces liens entre les trajectoires et qui en propose une interprétation. Ensuite, il pourra confronter sa perception de ces bribes de vie à l’analyse qu’en fait l’auteure dans la deuxième partie de l’ouvrage. Enfin, chacune des histoires qui nous est donnée à lire contribue à « lutter contre l’idée, jamais vraiment assumée mais bien souvent suggérée, que seuls les bourgeois ont une vie intéressante, digne d’intérêt » (Roche, 2016 : 24).

La deuxième partie se consacre à l’analyse que propose l’auteure de ces « vies de pauvres » et nous donne à nouveau accès à de multiples citations d’entretiens. Elle reprend d’abord les quatre catégories de publics de l’aide sociale pour y décrire les spécificités de la pauvreté pour chacune d’entre elles. Elle s’intéresse ensuite aux institutions qui les reproduisent : l’école, le travail, la famille ou encore l’aide sociale elle-même. On y apprend que le travail n’est finalement plus la grande matrice des biographies, et que l’on peut très bien travailler beaucoup sans nécessairement parvenir à sortir de sa condition de pauvre ; que les liens familiaux sont souvent plus subis qu’il ne s’agit d’une véritable « protection rapprochée », comme la nommait Robert Castel (Castel, 2003) ; que l’innocence et l’irresponsabilité de la jeunesse sont des privilèges des classes supérieures ; ou que les multiples « secousses » de l’existence (maladies, divorces, échec scolaire, chômage, etc.) frappent plus fortement encore les individus déjà fragilisés économiquement.

Dès le titre, le mot « pauvre » attire l’attention du lecteur, mais on achève la lecture sans vraiment comprendre ce que ce vocable referme. Le choix des enquêtés s’est fait sur la définition des organismes étatiques de groupes de population caractérisés par ses revenus ou ses carences. Est ainsi défini comme « pauvre » celui que la société désigne comme tel et qui bénéficie à ce titre de l’assistance. La pauvreté est alors entendue comme une construction sociale formée à partir des relations entre les individus et l’État social. Mais la pauvreté est aussi une catégorie subjective. Le protocole de recherche invitait d’ailleurs à demander à la fin des entretiens si les enquêtés se sentaient « pauvres ». Différentes réponses ont été récoltées. Certains s’approprient le mot, d’autres le relativisent, d’autres encore le refusent, comme Thomas : « Ben si on parle de sous, je pense que je n’ai pas un niveau de vie très très haut… après si on parle d’humanité, je me sens pas pauvre du tout, je me sens même plutôt riche » (Roche, 2016 : 318). Cette multiplicité de réponses révèle peut-être que « la distinction », c’est-à-dire la lutte pour la différenciation sociale, n’est pas l’apanage des classes bourgeoises, pour parler en termes bourdieusiens (Bourdieu, 1979), et qu’on ne peut se limiter à une définition économique de la pauvreté.

Au moment de refermer le livre, on se demande alors si définir une personne par son manque, ce n’est pas lui faire violence une deuxième fois, et s’il n’aurait pas fallu rompre plus clairement avec la catégorisation établie par les aides publiques, structurer le texte autour des institutions qui contribuent à reproduire ces différentes formes de désaffiliation, ou encore insister davantage sur les pratiques que les classes populaires mettent en œuvre pour « s’en sortir ». Dans cette perspective, les études sur le « capital d’autochtonie » peuvent par exemple constituer une piste féconde. Les travaux de Nicolas Renahy (2010), dans la continuité de ceux ouverts par Jean-Noël Retière (2003), ont participé à mettre en lumière ce concept[3], construit à partir de l’analyse des classes populaires et ouvrières en milieu rural. Dernièrement, en mai 2016, les Presses universitaires de Rennes ont également publié un ouvrage coécrit par de jeunes chercheurs sur des travaux récents ou toujours en cours autour de cette notion (Aunis, Benet, Mege, Prat, 2016). Le « capital d’autochtonie » permet de rendre compte des ressources tirées par l’appartenance à un lieu. Il s’agit ainsi de penser « une notoriété acquise et entretenue sur un territoire singulier […] permettant de se positionner avantageusement sur différents marchés (politique, du travail, matrimonial, associatif, etc.) » (Renahy, 2010 : 9). La notion est particulièrement opérante pour des terrains d’enquête en milieu rural où l’interconnaissance, le contrôle social, l’intersection des espaces professionnels et familiaux sont prégnants. En ce sens, l’appartenance locale semble être une entrée prometteuse pour ne pas considérer les classes populaires exclusivement sous le prisme de ce qu’elles n’ont pas, dans la négativité.

Malgré cette réserve, une telle publication était nécessaire, car il se révélait urgent de documenter avec précision et par le bas, à travers un important corpus de témoignages, les vécus des classes populaires rurales.

Bibliographie

Aunis É., Benet J., Mège A., Prat I. (dir.) (2016), Les territoires de l’autochtonie. Penser la transformation des rapports sociaux au prisme du « local », Rennes, Presses universitaires de Rennes.

Bourdieu P. (1982 [1979]), La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Les Éditions de Minuit (« Le Sens commun »).

Castel R. (2003), L’insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé ?, Paris, Seuil.

Chamboredon J.-C. (1982), « La diffusion de la chasse et la transformation des usages sociaux de l’espace rural », Études rurales, n° 87-88, p. 233-260.

Girard V. (2017), Le vote FN au village. Trajectoires de ménages populaires du périurbain, Paris, Éditions du Croquant (« Sociopo »).

Maclouf P. (dir.) (1986), La pauvreté dans le monde rural, Paris, l’Harmattan

Mendras H. (1967), La fin des paysans : innovations et changements dans l’agriculture française, Paris, SEDEIS.

Pagès A. (2004), La pauvreté en milieu rural, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail.

Renahy N. (2010), « Classes populaires et capital d’autochtonie. Genèse et usages d’une notion », Regards Sociologiques, n° 40, p. 9-26.

Retière J.-N. (2003), « Autour de l’autochtonie. Réflexions sur la notion de capital social populaire », Politix, n° 63, p. 121-143.

Sylvère A. (1980), Toinou. Le cri d’un enfant auvergnat, Paris, Plon (« Terre Humaine »).


Erik Neveu – Sociologie politique des problèmes publics

publié le 21 avr. 2018 à 04:39 par Quentin Verreycken   [ mis à jour : 21 avr. 2018 à 04:49 ]

Recensé : Erik Neveu, Sociologie politique des problèmes publics, Paris, Armand Colin, 2015, 288 p.















































[1] On peut notamment citer ses ouvrages Sociologie des mouvements sociaux (1996), Sociologie du journalisme (2001), Introduction aux Cultural Studies (2003, avec Armand Mattelart) et Féminins/Masculins. Sociologie du genre (2004, avec Christine Guionnet).

Par Mischa Dekker

Doctorant au Laboratoire interdisciplinaire d’études sur les réflexivités (LIER), Institut Marcel Mauss, EHESS et au laboratoire Political Sociology, Université d’Amsterdam

Mis en ligne le 21 avril 2018

Le 5 octobre 2017, le New York Times publie un premier article où plusieurs femmes accusent le réalisateur Harvey Weinstein de harcèlement et de violence sexuelle. Quelques jours plus tard, le hashtag #MeToo est lancé. En moins de deux semaines, la question du harcèlement et des violences sexuelles domine les débats dans les journaux aux États-Unis et en Europe. Comment expliquer cette attention croissante pour ce sujet, et comment ce dernier mène-t-il à des changements de politique ou de société ? C’est à de telles questions que la sociologie des problèmes publics essaie de répondre.

Principalement connu pour ses travaux sur les médias, les mouvements sociaux et le genre, le sociologue et politiste de Sciences Po Rennes Érik Neveu nous propose ici un état des recherches en sociologie politique, sur l’étude des « problèmes publics ». Il définit ces derniers comme « les activités d’individus ou de groupe qui produisent des expressions de mécontentement et des revendications relatives à une situation présumée […] Le problème central pour une théorie des problèmes publics est de rendre compte de l’émergence, de la nature et de la maintenance des activités revendicatives et des réponses qu’elles suscitent » (p. 75-76). Dans Sociologie politique des problèmes publics, l’auteur débute par un constat général : aux États-Unis, à la suite des travaux de Howard Becker (1966), Malcolm Spector et John Kitsuse (1977), et Joseph Gusfield (1963), l’objet des problèmes publics s’inscrit, depuis une vingtaine d’années, dans des entreprises de consolidation d’un champ d’étude à part entière en sociologie. En France, les problèmes publics, comme objet d’étude, se retrouvaient principalement dans des propositions de programmes de recherche et dans des ouvrages collectifs (Cefaï, Terzi, 2012). C’est dans ce contexte que s’inscrit l’ouvrage de Neveu qui propose une formalisation de la sociologie française des problèmes publics.

L’ouvrage se situe dans une tradition « constructiviste » au sens de Ian Hacking (2000) : si un problème public ne s’est pas constitué autour d’une certaine question sociale, ce n’est pas parce qu’il était inévitable qu’il en soit ainsi, ou que le phénomène considéré n’est pas assez grave. Cette posture constructiviste, qui voit dans la construction d’un problème public une entreprise sociale (Becker, 1966), s’inscrit dans le prolongement des précédents travaux de l’auteur (Neveu, 1999). Ainsi, dans Sociologie politique des problèmes publics, Neveu privilégie l’usage du verbe « cadrer » à celui du terme « cadrage », et souligne la dimension processuelle des problèmes publics. Il met en avant le « principe de symétrie » qui consiste à analyser sur un pied d’égalité tous les acteurs et institutions jouant un rôle dans la construction du problème. Neveu souligne également l’importance de penser la diversité des ressources des acteurs et les effets des propriétés sociales de ces acteurs sur leur positionnement dans le problème public ; des aspects, selon lui, insuffisamment pris en compte par certains sociologues pragmatiques.

C’est ici la multitude des domaines étudiés en sciences sociales qui, d’après l’auteur, complexifie l’entreprise visant à saisir l’objet que constituent les problèmes publics. Néanmoins, « un des plaisirs de ce champ de recherche réside d’ailleurs dans l’extraordinaire diversité des objets et savoirs avec lesquels il met en contact » (p. 15). Les lecteurs sont donc invités à parcourir une multiplicité de débats, auxquels Neveu a lui-même contribué[1] : en sociologie des mouvements sociaux, du travail, de la santé, des médias et de l’action publique. Toutefois, l’auteur construit son ouvrage non pas de façon thématique, mais en le structurant autour de cinq opérations analytiques distinctes : identifier, cadrer, justifier, populariser et mettre en politique. Pour bien restituer ce travail, nous présenterons les différentes étapes analytiques distinguées par Neveu, avec une attention particulière dédiée à son approche constructiviste. La discussion nous amènera à aborder les points suivants : la comparaison, la « mise en politique publique », et l’attention portée aux différends théoriques.

La première opération distinguée par l’auteur pour appréhender un problème public concerne l’« identification » d’un phénomène social comme posant problème. Il constate que les intellectuel·le·s ont un rôle de moins en moins important dans l’agenda des problèmes publics, remplacés par des think-tanks devenus centraux dans la mise en circulation des sujets de discussion. L’auteur distingue ensuite plusieurs types de groupes sociaux actifs dans la mise sur agenda : les mouvements sociaux, les groupes d’intérêt, les partis politiques et les médias.

Dans le chapitre dédié à l’opération relative au fait de « cadrer », Neveu souligne le risque de glisser vers une vision trop intellectualiste de la production des cadrages d’un problème public (Snow et al., 1986). Il s’attaque à une notion purement instrumentaliste des cadres, en insistant sur le fait que le sens de l’action se développe à la fois parallèlement aux cadres qui visent à convaincre le public et en interaction avec eux.

L’auteur présente ensuite une troisième opération, qui est celle de « justifier ». Il est pertinent, selon lui, d’isoler analytiquement un travail de justification que l’on peut associer à une démarche de légitimation des problèmes, de démonstration de leur caractère d’évidence et de gravité. Contrairement au cadrage, la justification engage le bien commun et fait appel à des valeurs partagées.

Le chapitre « populariser », soit la quatrième opération, commence par une exposition de l’agenda-setting theory. L’auteur souligne combien les promoteurs d’informations participent de façon active à la construction d’un problème public, puis met l’accent sur la dimension stratégique de leurs actions. Neveu propose une discussion stimulante et nuancée de l’intérêt heuristique de la notion de « définisseurs primaires », proposée par Stuart Hall (1978) et ses collègues du Center for Contemporary Cultural Studies à Birmingham.

L’auteur présente la dernière opération, la « mise en politique publique », par une discussion des travaux de l’« École de Grenoble », notamment ceux de Bruno Jobert (1994) et de Pierre Muller (1984). La notion de « référentiel d’une politique », c’est-à-dire l’image cognitive qui organise la perception qu’ont les acteurs d’un problème, influe sur la manière dont le problème public se transforme en politique publique. Outre la notion de « référentiel de politique », l’auteur développe un riche inventaire des diverses approches « discursives », notamment les « policy images » de Baumgartner et Jones (2009).

Le dernier chapitre, intitulé « Dire adieu à la culture des problèmes publics ? », traite des inclinations récentes, selon l’auteur, qui présentent les problèmes publics de façons individualisée, médicalisée et culturalisée. Ce dernier pose la question de savoir si ces tendances vont à l’encontre d’une culture des problèmes publics, telle que définie par Gusfield (1963).

Revenons à présent sur trois points : la comparaison, la « mise en politique publique », et l’attention portée aux différends théoriques. Premièrement, l’ouvrage, dédié principalement à la situation française, aborde également des faits analysés comme des problèmes publics à l’étranger, notamment aux États-Unis, sans toutefois proposer une discussion de fond relevant des études comparatives sur les problèmes publics. Neveu consacre les deux dernières pages du livre à la question, mais ce fil n’est pas suivi tout au long des chapitres précédents. L’étude comparative de la constitution d’un problème public s’intéressant à plusieurs pays peut par exemple rencontrer la difficulté du traitement d’une même question dans des arènes différentes selon les pays : si elle peut, dans un pays donné, être traitée du point de vue juridique, elle peut l’être, dans un autre, à partir du point de vue éducatif ou médical. Une première étape pour le chercheur en sciences sociales est donc d’illustrer et d’expliquer cette différence de traitement, comme le fait par exemple Abigail Saguy (2003). De ce point de vue, l’ouvrage de Neveu, bien qu’il reconnaisse l’importance des travaux comparatifs, ne fournit que peu de grilles d’analyse et de moyens d’opérationnaliser des études comparatives de la constitution d’un problème public.

Deuxièmement, alors que le chapitre « mise en politique publique » est dédié à la transformation d’un problème en une politique publique, l’hétérogénéité des acteurs qui interviennent dans le processus, tel les entreprises, est mentionnée par l’auteur, mais pas abordée. Si, à la lecture de l’ouvrage, la difficulté du choix d’inclure ou d’exclure certains débats est évidente, une discussion sur la manière dont des entreprises privées peuvent s’emparer d’un problème public aurait été enrichissante. Celle-ci aurait pu donner lieu à une démonstration plus précise des conséquences des phénomènes que décrit Neveu, par exemple le New Public Management et le « tournant néo-libéral ». Une description plus détaillée de la manière dont un problème se constitue dans des « arènes » spécifiques aurait, ici, permis d’étayer l’analyse proposée dans l’ouvrage. Si Claude Gilbert et Emmanuel Henry (2009) proposent une approche qui prête attention à l’entrée d’un problème public dans une arène spécifique, il aurait été intéressant d’aborder la question de savoir comment un problème entre dans une « arène » plutôt que dans une autre. L’ouvrage aurait aussi pu bénéficier d’un travail théorique plus poussé et d’une définition claire de cette notion-clé de la sociologie des problèmes publics. Quelles stratégies les acteurs utilisent-ils pour rendre une arène plus importante qu’une autre ? Pourquoi, par exemple, choisissent-ils de « médicaliser » ou plutôt de « judiciariser » une question ?

Troisièmement, bien que Neveu relève les désaccords théoriques propres à l’étude des problèmes publics, ces derniers sont peu discutés. Pour le premier chapitre, intitulé « identifier », mentionnons, par exemple, les différentes positions théoriques qui peuvent expliquer la mobilisation politique autour d’un thème tel que les concepts de ressources, d’opportunités politiques, mais également d’analyses en termes d’émotion ou d’indignation morale. L’intégration, par exemple, d’éléments plus spécifiques sur les débats entre John McCarthy/Mayer Zald (1977) et David Snow (1986), ou encore entre Doug McAdam (2001) et James Jasper (1997), aurait permis d’éclairer davantage l’opération analytique qu’est le fait de « cadrer », présentée par Neveu dans le deuxième chapitre. De notre point de vue, il aurait été intéressant de montrer comment ces discussions reviennent fréquemment quand sont analysées les diverses opérations identifiées. De la même manière, une présentation plus étoffée des postures respectives de la sociologie critique et de la sociologie pragmatique, quand celles-ci s’intéressent aux problèmes publics, manque parfois à l’ouvrage pour saisir les enjeux qui sous-tendent les débats existant entre ces deux approches.

En dernier lieu, Neveu consacre une partie de l’ouvrage à la mobilisation des recherches scientifiques dans des problèmes publics et discute les travaux sur l’agnotologie, un néologisme introduit par Robert Proctor (2008) pour désigner l’étude de la production culturelle de l’ignorance, des connaissances anti-scientifiques. De ce point de vue, l’ouvrage de Neveu ne fournit que peu de pistes quant aux manières d’articuler l’agnotologie avec le principe méthodologique de symétrie préconisé par l’auteur. Selon ce principe, le ou la sociologue des problèmes publics s’interdit de donner son avis sur le contenu des arguments ou sur la plausibilité des causalités proposées par les acteurs qu’il ou elle étudie. Ce ne serait alors pas de son ressort de décider ce qui est une connaissance anti-scientifique et ce qui au contraire relève de la « vraie science ». À ce propos, Neveu souligne la nécessité pour le ou la sociologue de renoncer à faire usage du critère de la « disproportion », qui invite à distinguer entre des causes qui méritent une plus grande attention et celles qui ne la méritent pas. Une telle prise de position ramènerait le ou la sociologue au statut de claim maker. Mettre en lumière les différends théoriques permet ainsi de déterminer quels sont les outils conceptuels les plus utiles à l’analyse des problèmes publics. Les discussions proposées par l’auteur sur la fin de la culture des problèmes publics nous apparaissent particulièrement pertinentes, si l’on pense, par exemple, à la médiatisation culturalisante, partout en Europe, des agressions sexuelles à Cologne autour du Nouvel An 2016. Quoique son positionnement reste évasif, Neveu semble suggérer qu’afin de bien comprendre ces évolutions, les chercheur·e·s, suivant le principe de symétrie précité, analyseront de la même manière les différentes solutions apportées – sociales, médicales, individualisantes ou culturalisantes – sans préjuger de ces différentes solutions.

La récente campagne #MeToo montre comment des nouvelles technologies permettent une émergence fulgurante de certains problèmes publics. Cela implique que les chercheur·e·s actifs dans ce champ doivent être continument attentifs à ces innovations. L’un des apports les plus importants de cet ouvrage est l’outillage systématique qu’il fournit pour étudier les problèmes publics de toutes sortes, au moyen des cinq opérations que l’auteur distingue. Si l’on excepte les quelques points que nous venons de soulever, cette Sociologie politique des problèmes publics offre un aperçu stimulant des différents types d’approches utilisés pour enquêter sur les problèmes publics. Une importance particulière est accordée au constructivisme, tout en mettant en lumière la diversité des traditions dans ce champ. Cet ouvrage constitue un excellent aperçu des travaux en sociologie et science politique pour l’ensemble des étudiant·e·s et chercheur·e·s qui s’initient à la recherche dans ce champ.

Bibliographie

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Becker H. (dir.) (1966), Social Problems. A Modern Approach, New York, Wiley.

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Gilbert C., Henry E. (dir.) (2009), Comment se construisent les problèmes de santé publique, Paris, La Découverte, (« Recherches »).

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Mattelart A., Neveu É. (2003), Introduction aux Cultural Studies, Paris, La Découverte.

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Mccarthy J. D., Zald M. (1977), « Resource Mobilization and Social Movements: A Partial Theory », American Journal of Sociology, vol. 82, n° 6, p. 1212-1241.

Muller P. (1984), Le technocrate et le paysan, Paris, Éditions ouvrières.

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Neveu É. (1999), « L’approche constructiviste des “problèmes publics”. Un aperçu des travaux anglo-saxons », Études de communication, vol. 22, p. 41-59.

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Étienne Balibar – Europe. Crise et fin ?

publié le 4 avr. 2018 à 05:14 par Lionel Francou   [ mis à jour : 4 avr. 2018 à 05:16 ]

Recensé : Étienne Balibar, Europe. Crise et fin ?, Lormont, Le Bord de l’eau (« Diagnostics »), 2016, 322 p.




































[1] On pense ici au rejet du projet du traité constitutionnel en 2005 par la France, les Pays-Bas et l’Irlande.

Par Arthur Duhé

Doctorant en relations internationales à l’Université d’Oxford, ancien élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm.

Cet ouvrage d’Étienne Balibar rassemble des interventions données entre 2010 et 2015, regroupées autour de divers thèmes tels que la montée du populisme, la mondialisation, la réforme de l’Europe, la question de la frontière ou encore celle des réfugiés qui pose en creux celle de la citoyenneté européenne. Ces interventions mêlent également des tons différents, entre rigueur philosophique et discours politique pour une audience plus large. Dans l’organisation même de l’ouvrage, l’auteur s’attache donc à remettre en cause le singulier qu’il a pourtant choisi pour son titre. En effet, Balibar montre ici la pluralité des crises que traverse l’Europe : crise du Grexit qui révèle la confrontation entre plusieurs Europe, l’Europe du Nord et celle du Sud, dont les intérêts nationaux sont divergents sinon opposés ; crise démocratique également puisque les institutions européennes souffrent, à juste titre selon l’auteur, d’un déficit de légitimité ; crise du projet européen et de la notion même de peuple européen ; crise des réfugiés, enfin, qui exacerbe les tensions entre les États européens.

La diversité des périodes d’écriture permet ainsi de suivre l’actualité de l’Union européenne au cours des cinq dernières années, tout en la concentrant autour de quelques problématiques centrales. Revers de la médaille, certains discours ou articles sont maintenant datés tant l’actualité européenne a été chargée au cours des dernières années (le Brexit étant sans doute l’événement fondamental des derniers mois). Cette distinction des niveaux de crise permet cependant à l’auteur de maintenir un discours nuancé, blâmant ici la Chancelière allemande, Angela Merkel, pour ses positions dans la crise grecque mais rendant hommage à sa décision d’accueillir les réfugiés.

En intitulant son avant-propos interregnum, Balibar témoigne de son désir d’interroger la décomposition en cours de l’ordre européen, afin de dégager les différents horizons qui s’ouvrent devant ce dernier. Le titre trouve ici sa justification : si l’Europe traverse à l’évidence une période trouble, il est difficile pour l’heure d’en prédire l’issue. S’il se refuse à tout optimisme qui voudrait voir dans le délitement de l’ancien monde la certitude d’un ordre nouveau exempt des défauts de son prédécesseur, Balibar affirme néanmoins à plusieurs reprises que le pire n’est pas toujours sûr, et qu’une autre Union européenne est envisageable.

L’organisation de l’ouvrage en une diversité de perspectives qui, tantôt se juxtaposent, tantôt se complètent, nous interdit d’être exhaustif. Nous nous intéresserons donc ici plus particulièrement à la question du manque de légitimité démocratique dont souffre l’Union européenne, et dont nous exposerons brièvement les raisons. Il nous semble en effet que cette crise, qui interroge la nature de l’identité de l’Union européenne autant que son projet, permet également d’éclairer d’un jour nouveau tout à la fois les autres crises (celle du projet européen, celle de l’économie, celle des réfugiés, etc.) et les solutions possibles. C’est précisément à ces solutions, à la réponse que l’on peut faire à ce manque de légitimité, que nous consacrerons la seconde partie de ce compte-rendu.

L’Union européenne s’est construite à travers l’opposition idéologique entre un discours souverainiste, d’une part, entretenant « l’idée de communautés nationales naturelles ou “naturalisées” par l’histoire, auxquelles il serait toujours possible d’en revenir pour fonder la légitimité des institutions sur l’expression de la volonté générale » et un discours fédéraliste, d’autre part, avançant « l’idée d’un demos européen virtuel […] du fait qu’il existe une structure représentative supranationale » (p. 110). Or le système européen est déjà mixte, puisque plus fédéral qu’on le croit et moins démocratique qu’il le prétend, n’ayant que peu de contre-pouvoirs effectifs. Surtout, ce système déjà instable et qui se heurtait à des oppositions[1] se voit davantage déstabilisé en raison de l’émergence d’une nouvelle institution, à savoir la Banque centrale. Ce nouvel acteur dans le jeu européen reflète pour l’auteur « l’époque où le pouvoir politique ne se sépare plus du pouvoir économique et surtout financier » (p. 111). Selon Balibar, ce nouveau phénomène « ne reflète ni le simple développement de la technocratie ni seulement l’emprise du capitalisme privé », mais bien « une tentative de “révolution par en haut” » (p. 111).

Cependant, les nouveaux pouvoirs octroyés à la Banque centrale pour défendre la monnaie unique et réguler, de façon limitée, le marché financier, n’ont guère conféré à l’Union européenne plus de légitimité, et les dirigeants nationaux se sont alors présentés comme les seuls représentants de la souveraineté populaire. En conséquence, la légitimité démocratique se retrouve rognée au niveau supranational comme national. On retrouve ici un processus sur lequel Balibar insiste à plusieurs reprises dans l’ouvrage : en refusant la théorie des vases communicants qui voudrait que la légitimité démocratique pourrait se déplacer du niveau national au niveau supranational, et inversement, l’auteur formule « une “loi” de décomposition simultanée des procédures démocratiques au niveau national et au niveau européen » (p. 209). Plus encore, il affirme que « la construction postnationale n’a de chance de faire face à des secousses aussi violentes que les crises actuelles que si elle offre à tous les citoyens européens la perspective d’un progrès démocratique et non la préservation a minima de la démocratie partielle (plus ou moins oligarchique) dont ils jouissent jusqu’à présent » (p. 210). Cette loi, qu’il oppose à la théorie des vases communicants, s’inspire d’un principe spinoziste, à savoir : « l’accroissement simultané (et combiné) de la puissance d’agir aux différents niveaux » (p. 298).

Dans sa recherche de solutions à cette crise, l’auteur présente un point de vue qu’il reconnaît « européiste de gauche » (p. 275). Cette expression qui, de son aveu même, peut sembler maintenant contradictoire, étant donné le désamour de la gauche radicale pour le projet européen, exprime néanmoins la nécessité de construire une autre Europe qui s’opposerait à celle, néo-libérale, prise dans ses contradictions. Pour décrire cette Europe de gauche, Balibar recourt à une série de qualificatifs dont, par exemple, « Europe sociale » ou « Europe démocratique ». La défense d’une autre vision de ce projet européen, plutôt qu’un retour à des nations divisées, repose sur l’interprétation selon laquelle la construction européenne est irréversible car les conséquences d’un repli national seraient « désastreuses » (p. 279). On regrettera néanmoins ici un argumentaire quelque peu elliptique puisqu’il est difficile de voir en quoi le fait que la déconstruction européenne mènerait à un désastre (mais lequel ?) l’empêcherait de se produire. Surtout, cet argumentaire, qui date d’août 2015, ne peut être reçu qu’avec recul sinon suspicion après le vote en faveur du Brexit.

Pourtant, cette autre Europe sera le fruit d’une lutte entre deux camps extérieurs aux institutions de l’Union européenne, à savoir, d’un côté, le marché, et, de l’autre, « les masses de “citoyens passifs” refoulés en dehors des discussions sur le système politique et social » (p. 283). Or, on observe partout en Europe des multitudes se rassembler et protester contre l’ordre européen. La lutte se fera sur trois fronts : « [les] alternatives à l’austérité, [l’] insertion de l’Europe et des nations européennes dans la mondialisation, [la] dérive antidémocratique des institutions » (p. 284). À l’austérité, nous devons donc substituer un système de répartition des ressources au sein de l’Union européenne et une construction budgétaire commune, une « union de transfert » (p. 286), qui viserait une transition de l’ensemble de l’Europe vers de nouvelles industries et de nouvelles formes d’énergies. Ensuite, il semble nécessaire que l’Europe se fasse altermondialisatrice, c’est-à-dire qu’elle « change le mode de mondialisation du monde », notamment en s’opposant à l’évasion fiscale ou aux ventes d’armes. Enfin, il faut inventer une démocratie transnationale ; l’échec de Syriza ayant, selon Balibar, permis de constater l’état de délabrement démocratique atteint par l’Union européenne. Pour l’auteur, la démocratie n’est jamais réalisée absolument mais doit sans cesse être en progrès, et constitue donc un processus dynamique sans fin. Nous retrouvons ici l’idée que la démocratisation de l’Union européenne ne peut se faire que si elle est également accompagnée par une démocratisation à l’échelle nationale. Si le changement de paradigme (des vases communicants vers le double processus de démocratisation) est majeur, il est à déplorer qu’il est parfois difficile de savoir ce que Balibar a précisément à l’esprit quand il appelle de ses vœux cette double démocratisation. La raison de ce flou est peut-être qu’il n’y a pas ici de réponse directe aux théories de l’intégration européenne élaborées dans le champ des sciences politiques. En revanche, on pourra lire dans cet ouvrage un dialogue critique avec Jurgen Habermas, autre philosophe s’intéressant de près à l’Union européenne (Habermas, 2012). En effet, en réponse au penseur de Francfort et à son optimisme vis-à-vis d’un possible fédéralisme européen, l’auteur souligne l’ampleur de la crise, laquelle est déjà bien installée dans les divers états qui composent l’Union européenne. Par ailleurs, le philosophe allemand, en privilégiant une démocratie formaliste et donc la représentation parlementaire, occulte le fait que la démocratie ne pourra venir que de revendications populaires diverses. Autrement dit, pour l’auteur, si la démocratie parlementaire est bien une part du projet démocratique, elle ne saurait se faire sans une démocratie conflictuelle, venue d’en bas et poussée par l’indignation.

Si donc la lutte pour une autre Europe est possible, elle suppose l’existence d’un « parti de l’Europe » (p. 306) qui resterait un mouvement libre, préservant une certaine diversité interne, et dès lors s’écarterait de la forme traditionnelle du parti. Même si Balibar n’y fait pas directement référence ici, on peut penser aux expériences des Indignados ou de Podemos qu’il mentionne quelques pages auparavant ou, plus récemment, à celle de la France insoumise. On le voit, l’auteur quitte ici la description pour entrer dans un discours plus normatif ou, pour le dire autrement, plus engagé politiquement. Nous regrettons de ne pas voir Balibar faire ici de liens explicites avec ses propres travaux portant, en référence à Spinoza, sur le concept de « multitude » (Balibar, 1985a et b). Il est évident que ces recherches ont, d’une certaine façon, influencé l’auteur, puisque nous retrouvons sous sa plume les termes de « multitude » (p. 49), d’« imperium » (p. 61) ou même d’« indignation ». Une approche plus frontale de ces thèmes aurait permis de penser l’ambiguïté importante des mouvements anti-européens qui regroupent tant des protestations nationalistes, voire xénophobes, que d’autres de gauche radicale ou d’extrême-gauche. C’est en effet un des sujets d’étude importants des marxistes spinozistes aujourd’hui que d’analyser ce que l’on peut espérer de la multitude ou des masses, entre optimisme révolutionnaire et pessimisme pragmatique, sujet que Balibar a largement contribué à constituer. Europe. Crise et fin ? aurait dès lors pu être l’occasion d’une confrontation entre la théorie spinoziste et une réalité contemporaine, éprouvant ainsi la théorie et éclairant la réalité.

Bibliographie

Balibar É. (1985a), « Spinoza, l’anti-Orwell. La crainte des masses », Les Temps modernes, vol. 41, n° 470, p. 353-398.

Balibar É. (1985b), Spinoza et la politique, Paris, Presses universitaires de France.

Habermas J. (2012), La Constitution de l’Europe, Paris, Gallimard.

Bruno Frère (dir.) – Le tournant de la théorie critique

publié le 11 mars 2018 à 07:54 par Lionel Francou   [ mis à jour : 11 mars 2018 à 07:56 ]

Recensé : Bruno Frère (dir.), Le tournant de la théorie critique, Paris, Desclée de Brouwer, 2015, 493 p.
























































































[1] Voir dans l’ouvrage la contribution d’Alain Eraly, « Zizek et la critique radicale », p. 245-268.


[2] Jean De Munck, « Qu’est-ce que la critique artiste ? », p. 219-243.



[3] Il s’agit des exemples donnés par Jean De Munck (p. 240).

Par Salima Naït Ahmed

Agrégée de philosophie, doctorante en philosophie au CURAPP (Centre universitaire de recherches sur l’action publique et le politique – UMR 7319), Université d’Amiens, et au Centre Marc Bloch de Berlin.

Les mutations économiques de l’ère néo-libérale génèrent aujourd’hui l’accroissement du précariat et la réduction du marché primaire du travail. Elles sont largement documentées et analysées par une nouvelle génération de travaux de sciences sociales inscrits dans la tradition de la théorie critique. De nombreuses études se réclament en effet, de part et d’autre du Rhin, de l’héritage de l’École de Francfort ou de celui de la sociologie critique française initiée par Pierre Bourdieu. Un des intérêts essentiels de l’ouvrage dirigé par Bruno Frère est de dégager la communauté de pensée qui unit ces deux courants par-delà les frontières, aussi bien du point de vue de leurs approches méthodologiques que de leurs évolutions. Une première « génération » commune de la théorie critique, française tout comme allemande, de Lukács à Bourdieu en passant par Adorno, se distinguerait d’abord par un schème de pensée dans lequel les acteurs sociaux sont compris comme des agents reproducteurs des mécanismes sociaux, ou encore comme des acteurs inconscients de leur propre dépossession culturelle. Une « nouvelle génération » de penseurs, de Habermas à Honneth en passant par Boltanski, prendrait en revanche le contrepied de cette approche, en mettant en lumière les capacités réelles d’émancipation des acteurs sociaux.

L’ouvrage propose d’abord, dans sa première partie, un plaidoyer en faveur de cette deuxième approche qui constituerait le – salutaire – « tournant de la théorie critique », de façon à récuser les « épistémologies de surplomb » de la première sociologie critique. C’est une approche « continuiste » qui est préférée en ce qu’elle ne fait pas du philosophe ou du sociologue le seul détenteur des clefs de l’« émancipation » à l’exclusion des autres agents sociaux considérés comme inconscients devant leur propre position de dominés. Il s’agit donc de valoriser une conception nouvelle de l’acteur social, dans la lignée de la sociologie pragmatique de Luc Boltanski ou de Laurent Thévenot du côté français, et de la théorisation de l’agir communicationnel avec Jürgen Habermas puis Axel Honneth du côté allemand.

Pour ce faire, l’ouvrage propose des critiques multiples de l’héritage de la première théorie critique de façon à l’amender et défendre un tournant salutaire pour celle-ci. C’est une certaine vision, commune à Bourdieu, Adorno, Marcuse ou encore Horkheimer, qui est remise en question. Ce n’est pas tant le contexte historique d’écriture qui fait la communauté de ces penseurs que la parenté de leur vision du social et des outils de l’analyse qu’elle implique. En effet, les écrits de Bourdieu, publiés à partir des années 1960, sont plus tardifs que ceux de la « première génération » de Francfort, prolifique dès les années 1930. Bourdieu est plutôt un contemporain de la deuxième génération de Francfort, incarnée par Jürgen Habermas, avec lequel il n’a qu’un an de différence. Du côté de la vision de l’acteur social, « la conscience de la dépossession culturelle » variant « en raison inverse de la dépossession culturelle » chez Bourdieu aurait pour équivalent francfortois l’idée d’affects complètement déterminés et « réifiés par l’industrie culturelle ». La complicité inconsciente de l’agent social dans la violence qu’il subit est le point de contact essentiel entre ces auteurs, développant dès lors un ensemble de concepts d’appréhension du social qui puisse rendre compte de cette domination : la notion bourdieusienne de « violence symbolique », l’opposition entre les « vrais » et les « faux besoins » chez Marcuse (les dominés participants aux faux besoins qui maintiennent en place les classes dirigeantes), ou encore l’idée adornienne d’une conscience réifiée, médiatisée par la puissance de l’industrie culturelle. C’est donc une forme de déterminisme ou encore de pessimisme anthropologique, conduisant à la vision de formes pétrifiées du social, que ces auteurs se voient reprocher dans l’ouvrage.

La « déviation » salutaire de la pensée critique, saluée par l’ouvrage, est incarnée non seulement par le fameux « tournant linguistique » de Jürgen Habermas, mais aussi par la sociologie critique pragmatique de Luc Boltanski. Le premier consiste dans la reconnaissance de la rationalité de l’engagement normatif des acteurs, dans le contexte de l’interaction langagière, et s’affirme contre une critique de la rationalité réduite à l’instrumentalité par les fondateurs de la théorie critique allemande. La seconde attribue aux acteurs une capacité d’action et d’ajustement au contexte social.

Tout au long de l’ouvrage, il est longuement question de ce couple franco-allemand. De ce point de vue, l’ouvrage n’échappe pas à un certain défaut de répétition. L’opposition de Boltanski à Bourdieu et celle de Habermas à Adorno (et plus largement à la première génération francfortoise) sont identifiées comme rejet commun d’une conception hautaine de l’acteur social qui sous-estime ses capacités d’émancipation en ne l’envisageant qu’en tant qu’assujetti à une domination capitaliste (dont il se fait parfois complice, par exemple à travers la violence symbolique théorisée par Bourdieu).

Sont ainsi proposées différentes contributions, y compris celles de représentant·e·s majeur·e·s de la « nouvelle » théorie critique (notamment Luc Boltanski, Laurent Thévenot, Nancy Fraser ou encore Axel Honneth), qui défendent une conception de l’acteur social conscient de la domination qu’il subit plutôt qu’illusionné par une idéologie mystificatrice. Le sujet social adopterait en réalité une posture critique, dont témoignerait le regain contemporain des mouvements sociaux, ou alors aurait renoncé à la mobilisation par réalisme et non par adhésion à l’idéologie. Il s’agit ainsi de sortir d’une critique élitiste qui, dans le triptyque formé par le philosophe, l’artiste et le sociologue, ne reconnaîtrait que la possibilité de la contestation légitime de la réalité établie. C’est l’« urgence sociale et politique du redéploiement de la critique » (p. 9) qui est l’horizon de l’ouvrage. Ses contributions sont aussi l’occasion d’exposer les difficultés de la critique à l’ère du « nouvel esprit du capitalisme » et de la gouvernance par le changement qui le caractérise, absorbant et faisant siennes les critiques dirigées contre lui.

En ce sens, les réflexions proposées s’avancent sur une ligne de crête étroite, entre la reconnaissance nécessaire de la puissance de la domination capitaliste, dans le sillage de la première génération critique, et la valorisation, au-delà de la seule conception anti-élitaire de l’agent social, d’une critique du capitalisme qui ne soit pas en même temps à son service. La possibilité de ce chemin distinguerait la nouvelle critique contre la conclusion adornienne pessimiste de l’immixtion des forces capitalistes dans la formation même de la subjectivité, et donc au plus « intime » du sujet. Dès l’introduction, l’ouvrage pose la question de la possibilité d’une résistance à la réalité établie, qui semblait verrouillée pour les anciens critiques, et de l’éventuelle surestimation optimiste des capacités profanes de l’acteur social. En d’autres termes, au-delà de l’analyse à nouveaux frais de l’acteur social, cet ouvrage collectif pose les interrogations suivantes : la nouvelle théorie critique est-elle réellement plus légitime que l’ancienne, et a-t-elle réellement les moyens de son optimisme ? Le « Zeitgeist » (l’esprit du temps) ne plaiderait-il pas plutôt pour un retour à la première génération de l’École de Francfort et à sa volonté propre de comprendre le fascisme en tant qu’enfant maudit du capitalisme tout autant que le caractère autoritaire qui le soutient ?

C’est la deuxième partie de l’ouvrage, consacrée à la pensée de la domination, qui est censée affronter un tel questionnement. Cette fois, l’ouvrage montre qu’il n’est plus sûr qu’une réponse unilatéralement optimiste soit possible. Et c’est ce qui fait tout l’intérêt de cet ouvrage qui, derrière « un » tournant de la théorie critique, identifie en réalité une multiplicité de contributions critiques qui ne sont pas toujours en accord les unes avec les autres. Les capacités à la discussion de l’acteur habermassien sont loin de ressembler à la situation de l’acteur cynique chez Žižek[1]. Selon ce dernier, les éléments à la mode en Occident qui s’opposent en apparence au capitalisme (le bouddhisme, les produits verts, les blockbusters qui dénoncent « le système » et les puissants, etc.) ne sont rien d’autres que des fétiches au service du même capitalisme. N’est-ce pas dans cette mesure la possibilité d’une « critique artiste » défendue par Jean De Munck[2] qui est immédiatement contredite ? L’auteur, qui défend le renouveau critique par l’art, se réjouit que des « productions de masses [soient] parfois esthétiquement remarquables et émancipatrices, critiques sans complaisance » répondant ainsi aux espérances de Benjamin contre « le jugement négatif d’Adorno sur l’industrie culturelle » qui n’aurait « plus de sens global » (p. 240). Mais dans quelle exacte mesure faut-il se réjouir des thèmes romantiques contenus dans E.T. ou La guerre des étoiles[3] en tant que vecteur d’une « culture critique de masse » dans un monde où, selon Žižek, « il est possible de mentir socialement en disant la vérité » et où « les grands patrons eux-mêmes, comme Bill Gates ou George Soros, écrivent des livres pour dénoncer le système tout juste comme Hollywood multiplie les films qui décrivent d’affreuses conspirations aux sommets des multinationales » (p. 256) ? Dans l’ouvrage, la critique artiste valorisée par De Munck dans le sillage de Benjamin semble immédiatement contredite par la « critique radicale » de Žižek de la transgression marchandisée (présentée par Alain Eraly). Cet exemple dans lequel se joue l’opposition entre l’acteur critique compétent de Boltanski et le sujet cynique de Žižek érode l’idée d’un tournant unilatéral de la théorie critique et d’un dépassement nécessaire de conclusions adorniennes qui seraient datées. La psychanalyse arrimée à la critique sociale chez Žižek rappelle en effet l’entreprise de la « première génération » de Francfort.

À la mise en lumière de l’extension de la domination s’oppose l’idée de la possibilité d’un « monde » qui puisse encore s’opposer à la réalité établie. Le monde est compris dans la contribution de Boltanski dans un sens wittgensteinien, c’est-à-dire au sens de « tout ce qui arrive », renvoyant à l’impossibilité de le connaître dans sa totalité. La légitimité de la dernière partie plus optimiste de l’alternative n’est pas aussi évidente que ce qui est d’abord annoncé dans l’ouvrage. La résistance est-elle un fétiche qui sert l’idéologie ou une possibilité réelle d’opposer le monde des acteurs sociaux capables d’émancipation à la réalité établie ? L’ouvrage ne propose pas de réponse tranchée mais des voies différentes, et parfois étroites, de possibilités critiques. Ici on se demandera pourquoi, si la légitimité du retour à la première génération de l’École de Francfort est contestée, le phénomène n’est pas au moins l’objet d’une reconnaissance. Ce tournant de la théorie critique, supposé prendre en compte les contributions critiques les plus récentes, propose une opposition parfois un peu simple entre la théorie « d’avant » et celle « d’après » au moment même où des travaux, se réclamant eux aussi de la théorie crique, proposent un retour à la première génération de l’École de Francfort de façon à mieux comprendre la menace désormais ubiquitaire de l’autoritarisme. Une réflexion sur le retour de travaux consacrés au concept d’aliénation, là encore d’un côté comme de l’autre du Rhin, aurait pu compléter le tableau « du » tournant de la théorie critique ou au moins contribuer à l’interroger.

Cependant, l’ouvrage est riche et a deux mérites essentiels qui en font une publication incontournable pour les sciences sociales. Il met en lumière une communauté de questionnements, d’investigations et de conclusions issus des traditions critiques allemande et française. Il met en miroir des réflexions parentes mais non-univoques qui suggèrent la nécessité de poursuivre le dialogue entre les différents théoriciens critiques, en suscitant continuellement chez le lecteur de nombreuses interrogations quant à l’avenir de la critique et à la possibilité d’en concilier les différentes théorisations.

Geoffrey Pleyers, Brieg Capitaine – Mouvements sociaux. Quand le sujet devient acteur

publié le 11 févr. 2018 à 01:56 par Lionel Francou   [ mis à jour : 11 févr. 2018 à 01:57 ]

Recensé : Geoffrey Pleyers, Brieg Capitaine (dir.), Mouvements sociaux. Quand le sujet devient acteur, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2016, 284 p.


Par Jean Le Goff

Doctorant en sociologie, Laboratoire du changement social et politique, Université Paris Diderot.

Cet ouvrage paru en 2016 rassemble seize contributions qui développent une analyse sociologique de la subjectivité dans les mouvements sociaux contemporains. Tout comme un deuxième ouvrage paru en 2017 (dirigé par Manuel Boucher, Geoffrey Pleyers et Paola Rebughini), il est issu d’un colloque ayant réuni 37 chercheurs et chercheuses dont la thèse de doctorat a été dirigée par Michel Wieviorka. Constitué autour de la pensée du sociologue, il vise à la mettre en valeur, non sous la forme d’un hommage classique, mais à travers l’exposé de sa pérennité dans des travaux se situant dans son héritage. Les seize chapitres traitent d’une grande diversité de mouvements sociaux, tant géographique que politique : des mouvements des places (Gezi en Turquie, le Maidan ukrainien, le 15M et ses suites dans Podemos) aux mouvements d’extrême droite (Zaitoku-kai au Japon, CasaPound en Italie), en passant par les écologistes alter-activistes en Belgique, les mouvements indigènes du Canada et des pays andins, les mobilisations de Kaliningrad (Russie) en 2009-2010, le mouvement anti-ACTA en Pologne en 2012, les luttes des travailleurs précaires en Italie, les militants anticonfessionnalistes au Liban, les militants non-violents dans le conflit israélo-palestinien et les militants kurdes du PKK.

Ces mouvements sont étudiés au travers d’une approche commune visant à articuler les niveaux d’analyse du personnel au global. L’ouvrage mobilise en particulier le concept de subjectivation, défini par Michel Wieviorka (2004) comme « la possibilité de se construire comme individu, comme être singulier capable de formuler ses choix et donc de résister aux logiques dominantes, qu’elles soient économiques, communautaires, technologiques ou autres. Le sujet, c’est d’abord la possibilité de se constituer soi-même comme principe de sens, de se poser en être libre et de produire sa propre trajectoire ». Le sujet est ici considéré comme un idéal, vers lequel tendre sans pouvoir l’atteindre. Cela justifie de l’étudier non pas comme un état, mais à travers les processus qui renforcent la capacité à être sujet (processus de subjectivation) ou qui au contraire limitent la liberté de l’individu et l’assujettissent à des logiques aliénantes (processus de désubjectivation). Quel est l’usage qui est fait de ces concepts ? Dans quelle mesure sont-ils éclairants pour comprendre ce qui se joue dans les mouvements sociaux contemporains ? Nous reprendrons ici quelques-unes des analyses les plus significatives de l’ouvrage, avant de discuter le concept de subjectivation et son usage par les différents auteurs.

En juxtaposant l’analyse de mouvements divers, l’ouvrage fait apparaître certains traits communs à des mouvements éloignés géographiquement. Plusieurs chapitres relèvent ainsi trois caractéristiques de ce que l’on peut nommer, avec Geoffrey Pleyers (chapitre 1), une « culture alter-activiste » : la recherche de « cohérence » à travers la mise en pratique de son engagement dans sa vie personnelle, la recherche d’horizontalité dans les modes d’organisation, ainsi que le développement d’une relation fluide et distanciée aux structures collectives. Ces mêmes traits sont décrits par Alexandra Kassir chez les militants anticonfessionnalistes libanais (chapitre 8). Ces derniers remettent en question le système confessionnel en vigueur au Liban depuis 1943, dans lequel l’appartenance à l’une des 18 communautés détermine nombre d’aspects de la vie personnelle, professionnelle et politique. Pour ces militants et militantes, l’un des enjeux de l’engagement est de renégocier leur propre rapport à ces identités assignées, notamment à travers la participation à des espaces d’expérience, qui leur permettent d’échapper « à l’emprise des communautés ». On retrouve aussi ces trois caractéristiques chez des participants au mouvement d’occupation du parc Gezi à Istanbul, ainsi que le montre Esin Ileri, qui relève les différences entre ce mouvement et les formes d’engagement des militants communistes turcs des années 1960 et 1970 (chapitre 4).

L’enchaînement des chapitres fait également apparaître des problématiques transversales à des mouvements pourtant politiquement très différents. La volonté de ne pas s’identifier aux organisations est ainsi présente dans le mouvement polonais de protestation contre l’ACTA (en français « accord commercial anti-contrefaçon »), qui a suscité des critiques liées aux risques d’atteintes à la vie privée sur internet et à un processus de ratification peu transparent (chapitre 10). En 2012, ce mouvement a rassemblé en Pologne une coalition très hétérogène, incluant notamment des anarchistes, des nationalistes et des supporters de foot. Cette coalition a adopté une logique « no logo », faisant le choix de ne pas mettre en avant les étiquettes militantes. C’est parfois l’étiquette de militant elle-même que les participants aux mouvements sociaux cherchent à tenir à distance, comme l’analyse Karine Clément au sujet des mobilisations de Kaliningrad en 2009-2010 (chapitre 6). Dans cette enclave russe, un mouvement initié par une protestation contre la hausse de la taxe routière et des charges communales s’est transformé en une opposition plus générale au gouvernement russe. L’auteure analyse ce processus de montée en généralité, porté par des nouveaux leaders se présentant comme des « gens ordinaires » (plutôt que comme des militants professionnels), ce qui aurait facilité la diffusion du mouvement dans différentes couches de la population. Étudiant au Japon le mouvement raciste Zaitoku-kai, qui cible la minorité coréenne du pays, Chikako Mori identifie également l’usage d’une étiquette de « normalité » comme l’une des caractéristiques de ce mouvement, ce qui le différencie de l’extrême droite traditionnelle japonaise (chapitre 13).

Si les analyses présentées ci-dessus témoignent du développement d’un rapport individuel à l’engagement, le rapport au collectif peut également être central dans les processus de subjectivation. À Gezi, c’est la solidarité qui s’institue entre des groupes culturellement et politiquement très divers mais soudés dans l’affrontement d’un adversaire commun qui permet de transformer collectivement la peur en colère (chapitres 2 et 3). Buket Türkmen et Deniz Günce Demirhisar montrent ici clairement le processus de subjectivation à l’œuvre : alors que la peur face à l’État empêche de se penser comme acteur et conduit à se réfugier dans une attitude cynique, sa transformation en colère contre la répression exercée par le gouvernement va de pair avec la diffusion d’un sentiment de pouvoir agir sur le changement social et politique.

Je terminerai enfin ce résumé non exhaustif en présentant deux analyses qui montrent en quoi des processus de subjectivation peuvent être à l’origine de la création ou re-création d’un sentiment collectif. Dans son analyse du mouvement de protestation ukrainien initié en 2012 suite au refus du président de signer un accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne, Anton Oleinik analyse la manière dont les manifestants se sont approprié d’une manière spécifique deux formes d’action communes aux mouvements des années 2010, les occupations de places et les assemblées populaires (chapitre 11). En effet, ces formes d’action ont fait écho à des institutions traditionnelles ukrainiennes, notamment le maidan, forme d’assemblée populaire ayant continué à exister jusqu’au début du XXe siècle. En reprenant certains codes traditionnels (gardiens en habit traditionnel cosaque, ouverture des assemblées par une prière…), les manifestants ont cherché à accentuer cette résonance subjective, qui a joué selon l’auteur un rôle décisif dans la force et la popularité de ce mouvement en Ukraine.

Au Canada, Brieg Capitaine analyse les processus de resubjectivation permis par le travail de mémoire de la commission de vérité et réconciliation, au sujet des pensionnats autochtones, institutions où ont été placés plus de 150 000 enfants (chapitre 14). Outil d’une politique assimilationniste, ces pensionnats réprimaient toute expression des cultures et des langues autochtones, brisant des liens intergénérationnels. Ils sont également en cause, selon l’auteur, dans la faiblesse du mouvement social autochtone, enfermé dans des négociations juridiques très techniques, et menées séparément par chacune des communautés. L’auteur montre comment, par des témoignages publics, la commission de vérité et réconciliation a permis d’élaborer un récit collectif, de forger une identité commune, et de renforcer les solidarités entre les communautés autochtones canadiennes.

On peut regretter que plusieurs processus de subjectivation évoqués dans l’ouvrage ne soient pas davantage explicités : dans certains chapitres, les parties dédiées au contexte et à la présentation des mouvements étudiés ne laissent que peu de place à l’exploration de la subjectivité qui est pourtant annoncée comme un enjeu central de l’ouvrage. On trouve cependant dans ces seize contributions une grande richesse d’analyse, qui est passionnante lorsque les auteurs se donnent la place de livrer des matériaux de terrain et s’autorisent à entrer pleinement dans la dimension subjective.

La variété des auteurs et des terrains étudiés permet d’éclairer le concept de subjectivation sous plusieurs angles. Si dans la plus grande partie de l’ouvrage il est plutôt connoté positivement, plusieurs chapitres montrent que le développement de la subjectivité ne va pas nécessairement dans le sens d’une émancipation collective. Geoffrey Pleyers et Alexandra Kassir mettent en évidence les tensions entre la transformation de soi et l’action pour transformer le monde. Ainsi, les anticonfessionnalistes libanais, qui vivent leur engagement à travers des espaces d’expérience protégés des « dominations du système », expriment la crainte que ces espaces ne se transforment en une dix-neuvième communauté, échouant à combattre le système confessionnaliste. Cette tension apparaît de manière encore plus vive dans le chapitre 12 consacré au mouvement néofasciste italien CasaPound, où Emanuele Toscano montre que les militants ont un rapport hautement conceptualisé à la violence, qui participe d’un mouvement de développement de leur subjectivité. Ici, le développement des subjectivités individuelles va dans un sens contraire à un mouvement d’émancipation. Peut-on alors utiliser les termes de sujet et de subjectivation pour décrire ce processus ? Ou faut-il réserver leur emploi aux cas où le développement de la subjectivité s’inscrit dans une dynamique d’émancipation individuelle et collective ? Deux manières différentes de définir le sujet sont ici en jeu. Suivant une première conception, la subjectivation correspond au développement de la subjectivité individuelle, quel que soit son contenu, et le concept de sujet penche alors vers celui d’individu. Suivant une deuxième conception, la subjectivation désigne la participation à un mouvement d’émancipation à la fois individuelle et collective, le concept de sujet se rapproche ici de celui d’acteur.

L’analyse du mouvement CasaPound se situe dans la première conception : le rapport des militants à la violence est analysé du côté d’un « hyper-sujet ». De même, dans plusieurs chapitres, la subjectivation décrit un mouvement d’individualisation, le développement d’un « activisme profondément personnel dans lequel la relation à soi est centrale » (p. 28). Cette conceptualisation du sujet, du côté de l’individu, est contenue dans la définition de Michel Wieviorka (« la possibilité de se construire comme individu, comme être singulier », cité p. 10), qui pense l’autonomie à partir du niveau individuel (« la possibilité de se constituer soi-même comme principe de sens », cité p. 29). Cependant, d’autres définitions font pencher le sujet du côté de l’acteur et de sa capacité à transformer la société. Pour Alain Touraine (1992), cité au chapitre 11, « le sujet n’existe que comme mouvement social, comme contestation de la logique de l’ordre ». Ici, ce n’est donc pas le développement de la subjectivité en soi qui fait la subjectivation, mais sa participation à une dynamique d’émancipation collective. Toujours dans la lignée d'Alain Touraine, le chapitre 3 envisage la subjectivation comme « une potentialité : celle de s’affirmer en tant que sujets porteurs de droits universels » (p. 72). On peut également verser au débat la conception de Cornelius Castoriadis (1975), qui pense l’autonomie à partir du niveau collectif. Une société est dite autonome lorsqu’elle est consciente d’être à la source de ses lois, de ses valeurs et de ses institutions, et est capable de les altérer ; au niveau individuel, l’autonomie ne désigne pas le fait pour un individu de créer ses propres valeurs, mais celui de participer de manière consciente, lucide et réfléchie à la création collective de significations. Cet ouvrage collectif présente différentes manières de comprendre les rapports entre l’individu, le sujet et l’acteur qui, on l’espère, continueront à nourrir une riche analyse sociologique des mouvements sociaux contemporains.

Bibliographie

Boucher M., Pleyers G., Rebughini P. (2017), Subjectivation et désubjectivation. Penser le sujet dans la globalisation, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme.

Castoriadis C. (1975), L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil.

Touraine A. (1992), Critique de la modernité, Paris, Fayard.

Wieviorka M. (2004), La violence, Paris, Balland.

François Robinet – Silences et récits. Les médias français à l’épreuve des conflits africains (1994-2015)

publié le 24 janv. 2018 à 05:44 par Lionel Francou   [ mis à jour : 24 janv. 2018 à 05:46 ]

Recensé : François Robinet, Silences et récits. Les médias français à l’épreuve des conflits africains (1994-2015), Bry-sur-Marne, INA éditions (« Médias et Humanités »), 2016, 408 p.


Par Simon Ngono

Doctorant en sciences de l’information et de la communication, Groupe de recherche sur les enjeux de la communication (GRESEC, EA608), Université Grenoble Alpes.

Dans cet ouvrage tiré de sa thèse de doctorat soutenue à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines en 2012, François Robinet, maître de conférences en histoire contemporaine au sein de la même université, analyse le traitement des conflits africains par les médias français. Le livre a pour point de départ l’inégale médiatisation des guerres en Afrique et traite de la question centrale suivante : comment expliquer l’attention soutenue dont bénéficient certaines guerres tandis que d’autres sont totalement ignorées ? Pour répondre à cette question, l’auteur mobilise diverses approches dont celle des médias, l’analyse des récits médiatiques et les entretiens semi-directifs, pour ne citer que les principales. Les données de l’analyse sont issues de corpus de presse (Le Monde, Libération, Le Figaro, L’Express, Le Point, Le Nouvel Observateur et Paris Match), et de sources audiovisuelles (à travers les journaux radiophoniques et télévisés de TF1, France2, Arte et France Inter). Privilégiant une perspective diachronique (1994-2015), le livre met en lumière les transformations des pratiques des reporters de guerre, l’évolution des stratégies des rédactions des médias et la professionnalisation des acteurs impliqués sur des terrains d’opérations, à savoir les belligérants, l’armée française et les humanitaires.

La première partie de l’ouvrage est consacrée à l’analyse des variations de la visibilité des guerres africaines au sein de l’espace public français. Cette entrée en matière permet à François Robinet de relever une inégale couverture des conflits africains. Si certaines guerres (génocide rwandais, première guerre du Congo, guerres civiles en Côte d’Ivoire et au Darfour) bénéficient d’une forte médiatisation, d’autres sont marquées par une faible couverture (deuxième guerre du Congo, guerre civile en Angola, conflit du Sud-Soudan) de la part des médias français. Les disparités soulevées par l’auteur seraient dues à plusieurs facteurs : le poids de la loi médiatique du coefficient morts/kilomètre, la possibilité d’offrir un regard national sur l’événement, l’accès plus ou moins aisé ou difficile au terrain, la capacité des faits à susciter l’émotion ou l’existence d’acteurs susceptibles d’imposer une grille de lecture favorable à la couverture, ainsi que le refus des belligérants de communiquer. S’appuyant sur un traitement quantitatif du « corpus large » (p. 28), l’auteur démontre comment un fait conflictuel se transforme en évènement médiatique majeur.

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, François Robinet propose une comparaison des modalités de construction des discours médiatiques diffusés lors de ses conflits. L’exercice débouche sur deux principaux enseignements : les conflits africains sont perçus sous le prisme national d’une part et sous le prisme humanitaire d’autre part. Au-delà de ces deux dimensions, l’auteur relève que la plupart des médias français n’insistent pas suffisamment sur l’action des belligérants et sur les conséquences économiques des guerres sur le continent africain. Dans cette partie, il propose aussi une analyse des récits médiatiques en mobilisant les approches du récit développées par Paul Ricœur (1991) et Jocelyne Arquembourg (2003). En privilégiant l’étude de la configuration des récits transmédiatiques (en référence aux travaux de Jocelyne Arquembourg), l’auteur ne néglige pour autant l’existence de récits propres à certaines rédactions ou à des contraintes de genre. La différence dans le traitement tient ici à la ligne éditoriale propre à chaque média et aux angles journalistiques retenus lors des conférences de rédaction.

Dans la troisième partie, l’auteur explore les imaginaires autour des récits médiatiques. Selon François Robinet, les représentations dominantes s’orientent vers le rôle de la France à l’étranger. Ainsi, l’armée française est perçue par les Africains comme investie d’une mission d’observation, de surveillance, de contrôle. Elle est aussi considérée comme une armée professionnelle au service de la sécurité des citoyens de nombre de pays africains. Cependant, il y a un autre versant à cette couverture qui comporte des « représentations très classiques et souvent négatives de l’Afrique et des Africains » (p. 193). Très souvent, la mise en lumière des guerres sur le continent africain s’accompagne d’images inspirant la pitié, la souffrance, le dévouement, l’aide et l’appel à la mobilisation. Cela participe de la production figée, et même stéréotypée, des informations provenant de l’Afrique.

Dans la quatrième et dernière partie de l’ouvrage, il est question de la coproduction de l’information en zones conflictuelles. L’auteur met en évidence ici la dimension de la « fabrication collective » (p. 263) de l’information. Dans les zones de conflits, divers moyens sont déployés par les journalistes pour produire l’information médiatique : le recours à la logistique des acteurs humanitaires et la collaboration avec ceux-ci. L’auteur met aussi en évidence la place et le rôle de deux acteurs majeurs : les diplomates et les militaires de l’armée française. François Robinet précise à cet effet que c’est « un véritable jeu d’influence qui se met en place entre les responsables politiques et les journalistes : proximité, connivence, pratique du off, référence aux intérêts diplomatiques de la France » (p. 300). Cette partie est également édifiante sur les avancées techniques dans la couverture des conflits. Parmi ces avancées, il y a l’allègement et le perfectionnement du matériel. Il montre notamment comment le numérique et la modernisation des moyens de transmission de l’information ont considérablement transformé la pratique journalistique dans des zones de guerres.

La pertinence du livre de François Robinet tient à la qualité de l’analyse ainsi qu’aux différentes sources mobilisées par l’auteur. L’ouvrage est dense du fait des approches mobilisées pour tenter de mettre en lumière ce qui structure et fait sens dans la couverture des conflits africains par les médias français. La multiplication et la diversification des sources montrent un grand travail d’investissement de la part de l’auteur. Par ailleurs, ce dernier ouvre bien de pistes pour les chercheurs qui s’intéressent aux guerres en Afrique, à leur médiatisation et aux enjeux qu’elles suscitent. C’est une contribution significative qui traverse les champs disciplinaires, s’inscrivant à la fois dans le domaine de l’histoire contemporaine et dans celui des sciences de l’information et de la communication.

À la lecture des nombreuses données mobilisées au sein de l’ouvrage, témoignant d’un travail empirique important, le lecteur peut garder l’impression écrasante que rien n’aurait changé depuis l’époque du rapport Mac Bride en 1980, axé sur la revendication d’un nouvel ordre mondial de l’information et de la communication (NOMIC). Le rapport portait sur la revendication construite autour de l’accusation d’une presse dominante, laquelle était incapable de se départir des stéréotypes historiquement véhiculés au sujet de l’objet médiatique en Afrique. À l’heure où l’analyse des flux semblait signifiante selon une cartographie Nord-Sud aujourd’hui discutable, lorsque les industries de la culture et de l’information se mobilisent et se déplacent au-delà des cadres purement nationaux, voire régionaux ou continentaux. De ce fait, il convient de s’interroger sur l’intérêt (et les limites) d’une mobilisation de tous ces efforts autour d’analyses essentiellement sémio-descriptives. Comme le dit Bertrand Cabedoche (2009), pour qui veut prouver l’ethnocentrisme des médias mainstream, ne vaut-il pas mieux alors interroger le stéréotype dans sa dimension de marqueur historique et économique, voire de « ferment actif » ? Le chercheur, par ailleurs président du réseau mondial des Chaires Unesco en communication, n’a-t-il pas raison lorsqu’il recommande la critique de la doxa médiatique, laquelle risque à son tour de devenir doxique ? (Cabedoche, 2009). Si, en effet, l’analyse des modalités discursives (genres, rubriques, tons, registres…) est en soi signifiante, l’information médiatisée est moins à prendre « en tant que somme de contenus qu’en tant que modes de relation, schéma de communication productive entre les groupes et les forces sociales, construit social révélateur d’un type de rapports de force entre différents acteurs sociaux et cela à tous les niveaux, micro, meso et macro » (Cabedoche, 2016).

Bibliographie

Arquembourg J. (2003), Le temps des événements médiatiques, Bruxelles, De Boeck-INA.

Cabedoche B. (2016), « “Communication Internationale” et enjeux scientifiques : un état de la recherche à la naissance des sciences de l’information – communication en France », Les enjeux de l'information et de la communication, vol. 18, n° 2, p. 55-82. URL : https://lesenjeux.univ-grenoble-alpes.fr/2016-dossier/04-Cabedoche/index.html,

consulté le 2 avril 2017.

Cabedoche B. (2009), « Apostas contemporãneas da produção e da difusão de conhecimentos na françà relativas à informação mediática. Convergências e oposições entre praticantes das mídias e Ciências da comunicação [Enjeux contemporains de la production et de la diffusion en France de connaissances relatifs à l’information médiatisée] », Revista Comicação: Veredas, vol. 8, n° 8, p. 43-67.

Ricœur P. (1991), Temps et récit. Tome 1, Paris, Seuil.

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