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Rubrique comptes rendus critiques

La revue Émulations est ouverte à toute proposition de recension d'ouvrage. Sur cette page, vous trouverez une série d'ouvrages qui nous intéressent particulièrement, mais d'autres propositions sont les bienvenues également.

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David Lemmings – Law and Government in England during the Long Eighteenth Century. From Consent to Command

publié le 29 sept. 2017 à 02:59 par Quentin Verreycken   [ mis à jour le·29 sept. 2017 à 03:45 par Lionel Francou ]

Recensé : David Lemmings, Law and Government in England during the Long Eighteenth Century. From Consent to Command, Londres/New York, Palgrave Macmillan, 2015, IX + 269 p.

Par Frederik Dhondt
Chargé de cours (VUB), professeur invité (UAntwerpen) et chargé de recherches FWO-UGent

Mis en ligne le 29 septembre 2017

David Lemmings est professeur d’histoire à l’université d’Adelaïde en Australie et spécialiste de la culture juridique et de la « gouvernance ». L’ouvrage est le produit d’un projet de recherche (« Large Grant ») financé par le conseil de la recherche australien. Le livre est construit en quatre volets : d’abord une partie générale sur le droit, le consentement et l’ordre (p. 1-16), concepts-clés pour la compréhension du XVIIIe siècle anglais, ensuite, une partie sur l’expérience locale du droit et de l’autorité (p. 17-55), puis des chapitres dédiés à la procédure civile (56-80), au droit pénal (81-125), au droit public et au Parlement (p. 126-171) et, en guise de conclusion, une synthèse théorique, positionnant le « nouvel empire des lois » dans l’« ère de l’opinion et de l’empire » (p. 172-185). L’ouvrage se distingue par l’érudition de son auteur en histoire du droit et des institutions, brassée avec les apports de l’histoire sociale. La démonstration est impressionnante et convaincante, l’écriture synthétique, concise et agréable. L’étude du comportement des administrés dans les villages et bourgades d’Angleterre ou encore de la révolte locale des intérêts lésés par les élites représentées à Westminster (p. 153) offrent des perspectives intéressantes sur une histoire du droit anglo-saxonne que l’on croyait différente de celle de la France ou de  l’Allemagne (Stolleis, 2012 ; Härter, Stolleis, 1996), même si certains aspects sont déjà reçus dans l’historiographie comparative du droit (Halpérin, 2014).

Common law contre Statute law

L’ouvrage se donne pour objet de documenter des modifications significatives dans le comportement des acteurs sociaux et dans les rapports entre société et pouvoir étatique. Le droit y est considéré comme une « institution sociale », ou un « produit culturel », plutôt qu’un ensemble cohérent, mais fermé, de doctrine. Les chapitres abordent la modification des procédures au niveau local, le rétrécissement du périmètre social de la procédure civile (« great litigation decline »), les développements importants dans l’administration de la police, de la justice et des peines, et, finalement, l’inflation législative, émasculant le corpus de la coutume pour en transférer des pans entiers dans le domaine du Statute Law.

Le titre de l’ouvrage renvoie alors à une participation décroissante des administrés dans le processus de prise de décision et dans le fondement des modes de gouvernement. Lemmings met en avant la signification concrète du « rule of law » (soumission du pouvoir au droit), à travers les expériences concrètes de la vie sociale (« the grassroots of society ») (Vermeesch, 2015). Comprendre la culture constitutionnelle du siècle précédent, le XVIIe, implique d’étudier les arguments ascendants, tirés d’en bas, et leur avenir au siècle suivant. La « vie du droit » était alors un facteur important dans la « common law » : les croyances ou représentations partagées des acteurs de la vie sociale furent les intermédiaires essentiels pour apprécier et interpréter l’état véritable du droit.

La résistance naturelle de magistrats ou d’auteurs comme  l’illustre juriste William Blackstone vis-à-vis de la profusion législative du Parlement ou la grogne contre les receveurs fiscaux sont alors représentatives d’un mouvement plus large, qui assimilait « common law » et « rule of law » à la coutume et la tradition. Selon Blackstone, les « Acts of Parliament » ne méritaient pas mieux qu’un statut de source de droit subsidiaire par rapport aux principes bien établis de la « common law ». L’auteur se joint ici aux plaintes de son illustre prédécesseur, et part de l’hypothèse que la culture participative, issue des siècles précédents, diminuait au fur et à mesure que progressait sans merci une administration plus professionnelle et hiérarchisée. Lemmings se montre également sceptique quant à la théorie de la « politesse » qui aurait transformé les mœurs politiques depuis 1688, et considère l’opinion publique et la presse comme des facteurs menant à la fois au progrès et au conservatisme. L’esprit des Lumières est ici vu comme un facteur d’exclusion. Invoquant Montesquieu et Smith, la législation seule est une source de progrès. La coutume appartient alors aux civilisations arriérées.

Expansion de l’État, abandon des traditions constitutionnelles ?

Pas moins de 14 000 « Acts of Parliament » sortirent de Westminster de 1689 à 1801, contre 2 700 au siècle précédent. Utilisant l’expression de « despotisme parlementaire » employée par John Baker, Lemmings restreint le périmètre de légitimité des parlementaires en se référant à leurs propres conceptions de la souveraineté. La nation anglaise est représentée par une assemblée de riches propriétaires, qui exerce la souveraineté conjointement avec la couronne. Le Parlement se permettait d’intervenir dans les traditions les plus sacrées, par exemple en s’arrogeant le droit de retrancher onze jours du calendrier grégorien ! Au langage des droits individuels (« the Freedom of Men ») se substituait une avalanche de permissions de violer la tranquillité domestique du bon citoyen anglais, assailli par des perquisitions ou des accès de rage taxatoire.

Des garanties obtenues après d’âpres batailles contre le monarque, comme l’interdiction d’une armée permanente, furent méconnues par les gouvernements de Walpole (1721-1742). Si John Locke avait préconisé la modération et l’équilibre entre les pouvoirs, Lemmings interprète les protestations de la génération suivante comme des signes d’une impréparation à accepter toutes les conséquences de la suprématie du législateur sur les autres acteurs du pouvoir, ceci en contraste avec la constitution écrite aux États-Unis (1776, 1787). La répression des révoltes jacobites (en faveur du candidat catholique à la succession de la Reine Anne ou le Black Act (1723) (Thompson, 2014) destiné à punir sévèrement des émeutes bucoliques assimilées aux jacobites semblent bien loin du Habeas Corpus de la Grande Charte (1215) ou de Charles II (1679) !

Gouverner sans théoriser ? L’État top-down

La conception purement négative du législateur comme frein aux appétits incontrôlables du monarque fut donc insuffisante pour un fonctionnement équilibré de l’État. En d’autres termes, la législation était insuffisamment pensée comme un instrument rationnel et positif d’organisation de la vie en société. Cependant, cette action effrénée et peu réfléchie, au point où les juristes n’arrivaient pas à en consulter les résultats imprimés, ne rencontrait pas d’obstacle. La pensée prédominante du siècle précédent, préconisant le respect du droit en vigueur, des coutumes et de la constitution ancienne telle que théorisée par le célèbre juriste Edward Coke, n’était plus d’actualité. Si la loi était publiée, le législateur s’adressait en premier lieu à son bras armé : les justices of the peace, en charge de l’exécution des lois pénales.

Les gouvernements Whig et Tory au XVIIIe siècle s’appuyaient sur la souveraineté établie du Parlement pour réguler ad hoc les phénomènes sociaux et économiques. Point besoin de théorie réfléchie, en l’absence de hiérarchie entre les actes législatifs et ceux à caractère constitutionnel ! Il s’agissait d’un fact of life, même pour les parlementaires les plus versés en droit. Lemmings cite en outre l’exemple du vicomte Bolingbroke, Tory exilé en France, ami de Voltaire (Bonno, 1948) puis plume du Craftsman, journal d’opposition contre Walpole. Attaquant la politique du ministère Whig, Bolingbroke se réfère à l’idiome classique de ce parti, prônant les vertus « anglo-saxonnes » d’avant la conquête normande, incarnées par la common law, en opposition avec les statutes du Parlement. Cependant, avec l’administration Tory de Pelham (1743-1754), Bolingbroke se trouvait contraint d’appuyer la position qu’il critiquait au vitriol pendant la décennie précédente. Même si Blackstone critiquait l’activité du législateur, il était bien contraint de reconnaître que ce dernier pouvait « changer tout ce qui n’était pas naturellement impossible ». Lord Hardwicke déplorait le manque d’activité des Lords à empêcher le vote de lois peu nécessaires ou proportionnées, alors que la confusion créée par l’inflation législative perturbait l’esprit des juristes anglais.

La conception constitutionaliste de Coke semble avoir survécu dans les colonies américaines. Non représentées à Westminster, elles voyaient en la puissance absolue du Parlement leur opposant naturel. Le Parlement, de son côté, ne revint pas sur la doctrine du « King in Parliament » qui octroie une puissance absolue aux décisions conjointes du Parlement et du monarque. Des voix discordantes essayèrent, dans la continuité du XVIIe siècle, de créer une hiérarchie entre libertés fondamentales, protection procédurale contre l’état et l’arbitraire du législateur. Ce dernier risquait de devenir « a kind of Popery in politics », par analogie avec les pratiques autoritaires du continent méprisé. Après 1750, le parlement établit des juridictions d’exception pour le recouvrement des dettes… sans la garantie constitutionnelle du jury populaire. Ce genre d’institutions fut précisément à l’origine des révoltes du début du siècle précédent contre l’autorité excessive de Jacques Ier. Le législateur n’alla toutefois pas jusqu’à supprimer le caractère horizontal de la procédure pénale, conduite sur l’initiative de ses sujets. Cependant, le remboursement prévu pour un plaignant ayant obtenu gain de cause pour félonie tendait à renforcer la participation verticale de l’état.

Intérêts privés et captation de l’intérêt public

L’affection particulière du Tory Edmund Burke pour le Parlement représentant des élites incarnant naturellement la fonction législative, mena celui-ci à une théorie d’obéissance, plutôt que de droits et libertés, telles que les avait reconnues Coke. Même le successeur de Blackstone à Oxford, Robert Chambers, mit l’accent sur les obligations des sujets, plutôt que sur la liberté innée de la common law. La législation faisait partie de l’héritage transmis par les ancêtres, au même titre que la coutume ou les précédents des tribunaux. Le Whig Samuel Romilly attaqua cette vision. Selon lui, le Parlement n’exerçait pas de fonction naturellement propre aux élites. Tout au contraire, il ne faisait que sanctuariser l’intérêt privé de ses membres nantis, écartant les pétitions si elles ne lui plaisaient pas. Par le simple vote d’une majorité de membres du Parlement, élus parfois dans la corruption totale, la législation sur les « turnpike roads » ou les milliers d’instruments spécifiques couvrant des intérêts privés, comme les enclosures,  devint aussi sacrée que l’Act of Settlement.

Un droit élitiste

La production, l’interprétation et l’application du droit passait du prisme du « consentement » des gouvernés tel qu’invoqué contre Jacques Ier ou Charles Ier, à celui du « commandement ». À la différence que ce ne furent plus les souverains eux-mêmes, mais les cabinets de Walpole, de Pelham ou autres Pitt qui tenaient la barre. Le niveau local se caractérise par l’éclosion d’un « impérialisme administratif ». La prise de pouvoir par les élites nanties à Westminster correspondait à l’exclusion sociale et au dénigrement culturel des plébéiens au niveau local. Le siècle de la « politesse » ou de la « respectabilité bourgeoise » vit l’élaboration d’un discours d’élite excluant « le peuple commun ». Les avocats urbains exprimèrent leur dégoût pour les querelles de diffamation entre femmes du peuple et augmentèrent les honoraires pour attirer une clientèle plus distinguée. Après 1750, le nombre de cas traités dans les tribunaux royaux à Londres chuta de deux tiers à cinq sixièmes. Les jurys étaient déconsidérés. Ils attiraient la populace des « magasins, de la rue, des bars à bière » (p. 62). Les expropriations de petits tenanciers par le Parlement allaient de pair avec une expansion de l’activité administrative dans le domaine pénitentiaire et de répression de la pauvreté.

Selon Lemmings, la transformation élitiste du système juridique n’était qu’une des conséquences de cette évolution. Le phénomène annoncerait même le dégoût des classes ouvrières au XIXe siècle, qui consacrait la vision d’un état-rempart contre les atteintes à la propriété ou à la vie, plutôt que l’état comme gardien des libertés fondamentales. La réaction aux troubles de la Révolution française faisait du juge le garant de l’ordre, apte à réprimer l’« esprit licencieux ». Si le public consultait allégrement la presse, ce n’était que pour la sensation (crime, sexe, mariage), et non pas pour participer activement au débat politique. Un peuple épris de procès sous l’âge Tudor, participant activement au jugement de leurs pairs, était devenu un troupeau de brebis administrées par un Léviathan parlementaire. Si la Rule of law ancestrale survécut au XVIIIe siècle, ce ne fut que sous une forme très atténuée.

L’ouvrage de David Lemmings apporte donc des nuances nécessaires à la compréhension du système institutionnel et juridique anglais au XVIIIe siècle. L’auteur démontre, à l’appui de sources d’archives, publiées ou non, et d’une grande érudition dans la common law, en quoi les systèmes administratif et pénal convergeaient avec les évolutions que l’on peut remarquer sur le continent avant la Révolution Française. Ce faisant, il fait redécouvrir de grandes figures politiques telles que Bollingbroke ou Burke. Soucieux des évolutions en histoire sociale, Lemmings situe le droit dans la société, et le voit à la fois comme expression d’une mentalité et comme un carrefour de luttes. Ainsi, les hypothèses validées par Lemmings peuvent susciter de nouvelles recherches dans autant de branches de l’histoire du droit ou de l’histoire sociale.

Bibliographie

Bonno G. (1948), « La culture et la civilisation britanniques devant l’opinion française, de la Paix d’Utrecht aux “Lettres philosophiques” (1713-1734) », Transactions of the American Philosophical Society, new series, vol. 38, p. 1-184.

Halpérin J.-L. (2014), Five Legal Revolutions since the 17th Century, New York, Springer, 2014.

Härter K., Stolleis M. (dir.) (1996-…), Repertorium der Policeyordnungen der Frühen Neuzeit, Francfort, Vittorio Klostermann.

Stolleis M. (2012 [1988]), Geschichte des öffentlichen Rechts in Deutschland. 1: Reichspublizistik und Policeywissenschaft 1600 bis 1800, Munich, Beck.

Thompson E. P. (2014 [1990]), La Guerre des forêts. Luttes sociales dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, Paris, La Découverte.

Vermeesch G. (2015), « The social composition of plaintiffs and defendants in the Peacemaker court, Leiden, 1750-1754 », Social History, vol. 40, n° 2, p. 208-229.

 

 

Martin Deleixhe – Aux bords de la démocratie. Contrôle des frontières et politique de l’hospitalité

publié le 18 sept. 2017 à 05:41 par Quentin Verreycken   [ mis à jour : 18 sept. 2017 à 05:58 ]

Recensé : Martin Deleixhe, Aux bords de la démocratie. Contrôle des frontières et politique de l’hospitalité,  Paris, Classiques Garnier, coll. « PolitiqueS », 2016, 218 p.


par Damien Simonneau

Docteur en science politique, ATER à l’Université Paris 13, chercheur rattaché au CERAL et au Centre Émile Durkheim (Sciences Po Bordeaux).

Mis en ligne le 18 septembre 2017

« Comment penser l’ouverture des frontières dans un monde construit sur le postulat opposé ? » (Atak, Dumitru, 2015). Si en quelque sorte Martin Deleixhe n’apporte aucune réponse définitive à cette question, son ouvrage dresse un excellent panorama de philosophie politique pour appréhender la difficulté de penser cette utopie contemporaine, et plus encore de la mettre en œuvre.

Tout au long du livre, la frontière en démocratie apparaît comme une institution prise en tenaille entre deux principes : celui de la souveraineté populaire et celui du respect de normes universelles. La définition du demos, comme exigence d’autodétermination collective des peuples et comme geste souverain de désignation d’appartenance ou non à la communauté politique, peut-elle se faire sans empiéter sur la libre circulation des migrants et restreindre leurs droits fondamentaux, proclamés comme universels ? Tel est le dilemme qu’aborde l’ouvrage. Ce fil rouge s’étire sur trois parties indépendantes qui ne débouchent pas sur le développement d’une pensée philosophique originale de la question, mais plutôt sur un passage en revue des penseurs s’y confrontant.

Dans une première partie, l’auteur établit une typologie de quatre positions théoriques sur le contrôle démocratique des frontières. Ce dernier est pensé comme une exclusion arbitraire, raisonnée, immorale ou à résorber en fonction de la nature de la démocratie et de la conception de la frontière, souveraine, limite de justice, obstacle discriminatoire, ou chantier de la démocratie. Pour appréhender le dilemme initial, et faisant sien le postulat de l’absence de hiérarchisation entre autodétermination collective et adoption de normes universelles en démocratie, l’auteur indique sa préférence pour les penseurs de la quatrième catégorie où le contrôle des frontières est considéré comme une exclusion à résorber et où la frontière devient alors le « chantier de la démocratie » (Balibar, 2001). Dans la deuxième partie, il examine le droit cosmopolitique kantien et la morale de l’hospitalité qui pourraient réguler le contrôle des frontières tout en concluant sur l’impossibilité d’appliquer une hospitalité inconditionnelle aux contingences étatiques. Dans la troisième partie,  il réinjecte l’institution frontière pour envisager les contours  de ce devoir d’hospitalité étatique avec Étienne Balibar. La frontière est alors densément saisie, d’une part, dans ses dimensions économiques internationales qui jugulent son ouverture ou non et, d’autre part, dans sa fonction de division sociale de la communauté politique sur fondement ethnique ou raciste. Reprenant Balibar, l’auteur émet les conditions de démocratisation de la frontière : élaborer une citoyenneté de résidence, lutter contre les discriminations à l’encontre des migrants, lutter contre les logiques d’exclusion du marché ou penser une formation sociale qui reconfigure la souveraineté étatique, comme l’a partiellement réalisé l’Union européenne. Cette démocratisation de la frontière implique la démocratisation de la démocratie elle-même.

Nous ne résumerons pas l’apport de chacun des philosophes au dilemme initial. Nous préférons retracer les trois étapes du raisonnement du livre, à savoir tout d’abord le dilemme posé par l’auteur, puis le panorama des différentes manières d’y répondre et enfin l’approfondissement des deux préférences théoriques de l’auteur. En effet, les conditions de mise en œuvre d’une hospitalité égalitaire sans rapport de domination et la démocratisation de l’institution frontière occupent la majeure partie du livre.

Le dilemme du contrôle frontalier démocratique

En démocratie, la frontière est le lieu d’un malaise. Elle est une « institution qui d’une part, délimite le territoire sur lequel s’applique la souveraineté d’un État démocratique, et d’autre part, départage les citoyens, membres à part entière de la communauté politique, des étrangers qui cherchent à y entrer ou des résidents qui y demeurent en étant sujets à ses lois sans pour autant participer à leur rédaction » (p. 27-28). Ce malaise est aigu  car un régime démocratique se doit de justifier l’exclusion mise en place. Or, la légitimation de cette dernière ne peut ignorer l’universalité des droits fondamentaux des personnes migrantes. Ainsi, l’auteur porte à notre attention ce dilemme : la fonction de contrôle et d’expulsion ne peut échapper à la critique d’une violation du principe d’égalité morale des individus. Ce dilemme est accru pour toute démocratie en contexte de mondialisation où les politiques de sécurité frontalière et d’immigration en viennent à assigner à résidence les populations les plus démunies et à garantir la liberté de circulation aux élites mondialisées (Bauman, 2010 [1998] ; Carens, 1987). Les contrôles frontaliers vont donc à l’encontre d’une universalité du droit à émigrer (Withol de Wenden, 2013). L’exclusion semble ardue à justifier au regard des droits universels et exprime une part d’arbitraire inévitable dans la constitution du corps politique. Une fois ce dilemme exposé, l’ouvrage présente quatre positions théoriques pour l’appréhender.

Frontière souveraine, limite de justice, obstacle ou « chantier de la démocratie »

La typologie élaborée par l’auteur se fait en réponse à deux questions croisées. Premièrement : qui délibère sur la forme de la communauté politique ? (ce qui induit un spectre de formes démocratiques des plus autoritaires aux plus cosmopolites). Deuxièmement : comment se construit la légitimité de la frontière ? (de sa fermeture totale, à son ouverture totale voire son effacement).

Le premier profil de contrôle des frontières suit le schéma hobbesien, autour des travaux de Schmitt et d’Agamben notamment. La frontière est pensée comme un rempart face à l’hostilité extérieure. Son ouverture et sa fermeture relèvent donc d’une décision souveraine et arbitraire, tout comme les normes de l’État de droit qui ne sont jamais à l’abri de suspension en fonction des menaces invoquées. Le deuxième profil de contrôle des frontières se niche dans les thèses libérales de la souveraineté en convoquant Rawls ou Walzer. La frontière est alors une membrane sélective sur fondement humanitaire et utilitariste. Les critères d’admission au nom de la souveraineté populaire et des droits individuels tentent d’être réconciliés mais la souveraineté l’emporte puisqu’elle opère une distinction entre bon et mauvais migrant : « la frontière doit laisser passer les étrangers en situation de détresse ainsi que les étrangers qui rentrent dans les critères de justice (définis par les citoyens ou les nationaux) tout en maintenant les indésirables à l’extérieur » (p. 62). La position libérale vient in fine justifier un contrôle souverain de l’immigration au nom d’une conflictualité des intérêts de protection des migrants et ceux des citoyens les plus pauvres qui doivent bénéficier en priorité de la redistribution orchestrée au sein de la communauté politique. La troisième position théorique sur le contrôle des frontières est celle des cosmopolites libéraux et des partisans de la justice globale (Foessel, Lourme, 2016) prônant l’ouverture totale voire l’abolition des frontières. Les contrôles frontaliers sont pour les cosmopolites une trahison du projet universaliste démocratique, au nom de la liberté de circulation comme droit fondamental. Cette position radicale fait écho à une redéfinition de la souveraineté dispersée verticalement à différents niveaux de pouvoir autres que celui de l’État. Enfin, la quatrième position théorique est celle du contrôle des frontières comme chantier du politique. Conformément à Habermas ou encore à Benhabib, la souveraineté populaire et les droits de l’homme sont indissociables en démocratie. Ils ne peuvent être hiérarchisés et doivent être réconciliés. Cette réconciliation doit reposer sur un processus permanent de délibération sur les identités et les normes universelles de circulation dans le but de contraindre les gouvernements. Ceux-ci doivent par exemple aménager une transition entre droit au séjour, droit de résidence et accès à la citoyenneté. Pour Étienne Balibar, cette réconciliation passe plutôt par des épisodes de lutte par les « sans » pour les droits fondamentaux en se réappropriant la citoyenneté.

Ce panorama établi, l’auteur décide de s’inscrire « résolument dans la continuité de l’école qui postule une co-originarité agonistique des principes fondateurs de la démocratie libérale » (p. 93), soit la quatrième position en spécifiant les positions kantiennes et balibariennes.

Hospitalité, cosmopolitique et démocratisation de la frontière  

Kant s’avère incontournable pour décrire les modalités d’accommodement entre souveraineté populaire et droits universels via le droit cosmopolitique. Celui-ci régule les relations d’un individu à l’État dont il n’est pas membre. Ce droit se décompose en un droit d’asile, un droit de visite auquel la souveraineté ne peut faire obstacle, et un droit de résidence qui lui, nécessite un consentement étatique souverain. Selon l’auteur, Kant en vient à réduire l’hospitalité à un droit de visite car le droit de résidence ainsi formulé maintient le privilège de la souveraineté étatique. Kant fait reposer son cosmopolitisme sur un progrès perpétuel, un idéal toujours inachevé. Il souligne donc l’écart impossible à combler entre un devoir moral inconditionnel (l’hospitalité) et sa réalisation qui nécessite de réaménager la souveraineté. Par exemple, les ressortissants européens ont obtenu un droit d’installation qui brouille la distinction entre visite/résidence mais son corollaire a été l’exclusion des étrangers extra-européens. 

Martin Deleixhe fait alors un détour par les théoriciens de l’hospitalité de Derrida à Le Blanc (voir aussi Boudou, 2016). Pour le premier, celle-ci souffre d’une structure inégalitaire entre accueillant et accueilli qui soumet le second au premier. Pour Le Blanc, l’égalité de l’hospitalité est possible si l’hôte laisse venir l’étranger « dépourvu de préjugés » (p. 142). Ce détour permet de revenir à Balibar et aux conditions d’une hospitalité étatique (et non seulement interpersonnelle ou morale comme chez les deux auteurs précédents). Le philosophe marxiste veut faire tenir ensemble inclusion égalitaire de l’étranger et reconnaissance d’une primauté incontestable de la souveraineté populaire. Néanmoins, son raisonnement se heurte à la difficulté de proposer un schéma institutionnel ou de politiques publiques qui répondent complètement aux attentes de l’hospitalité démocratique.

Étienne Balibar apporte avant tout au dilemme initial une définition dense de la notion de frontière qui est décortiquée conformément à sa polysémie (elle n’a par exemple pas le même sens pour le clandestin ou l’homme d’affaires), son hétérogénéité via la myriade de dispositif de contrôle frontalier (Bigo, Guild, 2005) et sa surdétermination soit la prépondérance de facteurs historiques dans sa détermination. Il décortique enfin la frontière, bordure d’une formation sociale spécifique qui est actuellement celle de l’État-nation. Cette dissection s’opère selon la dimension économique de la frontière d’une part. Conformément à la pensée marxiste, ce sont les bourgeoisies qui à l’époque contemporaine se sont regroupées en unités politiques pour défendre une activité économique isolée par rapport aux concurrents internationaux en élaborant des politiques douanières. D’autre part, la frontière est disséquée selon sa dimension idéologique où elle devient un marqueur de la communauté imaginée nationale unifiant en une même unité politique des classes pourtant en lutte, dans un processus d’invention d’une ethnicité voire d’une race commune. La frontière va donc dans ce contexte mondialisé discriminer et stigmatiser l’immigré à cause de sa classe et de son ethnicité/race.

Cette définition dense étant proposée, Balibar entend réfléchir à la démocratisation de la frontière qui dans un contexte de mondialisation est le lieu où se propage le politique d’où le choix du titre de l’ouvrage « aux bords de la démocratie » (p. 172). Pour cela, il propose le concept d’ « égaliberté » où liberté et égalité sont considérées comme indissociables en démocratie. La frontière est un obstacle à cela. Il est alors nécessaire de penser une « citoyenneté sans communauté » dont le principe d’inclusion/exclusion serait formulé en termes démocratiques. Pour Balibar, cette opération dépend des contextes. Elle peut prendre la forme de la lutte pour les droits politiques des travailleurs émigrés dans les années 1980, de celle pour le droit de vote des étrangers et de la lutte des sans-papiers par la suite. Dans chaque cas, il estime nécessaire d’ouvrir une négociation avec les étrangers pour établir une politique d’admission respectueuse, ce qui ouvre un débat annexe sur la représentation des migrants, des forums d’expression et des contraintes de ces délibérations sur les États (voir par exemple Pette, 2014). Néanmoins ces actions ne font que démocratiser l’appartenance communautaire, mais ne résorbent pas l’exclusion territoriale... Le contenu positif d’une frontière réellement démocratisée n’en finit pas de questionner en fonction des conjonctures, ce qui la rend insaisissable…

En conclusion, Martin Deleixhe s’excuse de la déception (p. 186) des attentes du lecteur qui voudrait trouver un point d’ancrage solide pour allier les deux pans du dilemme du contrôle frontalier démocratique. Ce dilemme est connu, discuté mais insolvable surtout dans sa traduction en outils de politiques publiques légitimes. Par ce travail, l’auteur nous convainc néanmoins du nécessaire recours à l’imagination politique. Il nous amène aussi, en suivant l’intuition de Balibar, à porter notre attention sur l’agir politique des immigrés. En ce sens, ce panorama pédagogique de philosophie politique nous apparaît complémentaire de réflexions et d’actions « en chantier », tant théoriques que militantes, sur la mise en œuvre de la démocratisation de l’institution frontière. En effet, elles ambitionnent d’associer à l’élaboration des politiques migratoires la multiplicité des acteurs impliqués dans les migrations internationales, ou de mettre fin à la criminalisation et à l’enfermement des migrants, ou encore de stabiliser leur statut juridique et de lutter contre leur précarisation économique (Blanchard, Spire, 2012).

Bibliographie

Atak I., Dumitru S. (2015), « Pourquoi penser l’ouverture des frontières », Ethique publique, « Penser l’ouverture des frontières », vol. 17, n°1.

Balibar E. (2001), « Frontières du monde, frontières du politique », in Nous, Citoyens d’Europe ?, Les frontières, l’Etat, le peuple, Paris, La Découverte.

Bauman Z. (2010 [1998]), Le coût humain de la mondialisation, trad. Abensour, Alexandre, Paris, Fayard.

Bigo D., Guild E. (dir.) (2005), Controlling Frontiers. Free Movement Into and Within Europe, Burlington, Ashgate Publishing.

Blanchard E., Spire A. (2012), « Remettre le droit des étrangers au centre des politiques d’immigration », Les sociologues s’invitent dans le débat, éditions du Croquant, Hors-série de la revue Savoir/Agir, p. 121-132.

Boudou B. (2016), Politique de l’hospitalité : une généalogie conceptuelle, Paris, CNRS Éditions.  

Carens J. H. (1987), « Aliens and Citizens. The Case for Open Borders », The Review of Politics, vol. 49, n° 2, p. 251-273.

Foessel M., Lourme L. (2016), Cosmopolitisme et démocratie, Paris, Presses universitaires de France/La vie des idées.

Pette M. (2014), « Association : les nouveaux guichets de l’immigration ? Du travail militant en préfecture », Sociologie, vol. 5, n° 4, p. 405-421.

Withol de Wenden C. (2013), Le droit d’émigrer, Paris, CNRS éditions.

Jasper van der Steen – Memory Wars in the Low Countries, 1566-1700

publié le 18 juil. 2017 à 06:08 par Quentin Verreycken   [ mis à jour : 22 juil. 2017 à 06:32 ]

Recensé : Jasper van der Steen, Memory Wars in the Low Countries, 1566-1700, Leyde, Brill (Studies in Medieval and Reformation Traditions, 190), 2015, 370 p.

Par Julien Régibeau

Aspirant F.R.S.-FNRS, doctorant en Histoire des Temps Modernes, Unité de recherches Transitions, Moyen Âge & première Modernité, Université de Liège

Mis en ligne le 18 juillet 2017

Au xviie siècle, auraient émergé, dans les Pays-Bas et dans les Provinces-Unies, deux mémoires de la Révolte (1566-1581) radicalement différentes. Partant de ce constat, l’historien Jasper van der Steen construit son ouvrage – fruit d’une thèse défendue en 2014 sous l’égide de la professeure Judith Pollmann – autour d’une triple problématique : comment et pourquoi apparaissent au Nord et au Sud des interprétations si conflictuelles de la Révolte ? Pourquoi, ensuite, celles-ci restent-elles pertinentes aussi longtemps ? Quel rôle enfin jouèrent les mémoires publiques de la Révolte dans la formation identitaire des Pays-Bas et des Provinces-Unies ?

Il a fallu attendre les années 80 et 90 pour que se développe une historiographie des pratiques mémorielles sensible à l’étude de l’identité nationale et de la mémoire culturelle (Anderson, 1983 ; Hobsbawm, 1983 ; Groenveld, 1980 ; Nora, 1992 ; Duke, 2004). S’inscrivant dans le sillage de ce renouveau, l’auteur choisit d’appliquer les problématiques de l’histoire culturelle de la mémoire au xviie siècle, époque trop souvent négligée par une recherche qui envisage la construction nationale et les rapports publics au passé qu’elle suppose comme un fait contemporain (Lorenz, 2010). Pour cela, Jasper van der Steen choisit de réaliser une étude comparée des politiques mémorielles des Pays-Bas et des Provinces Unies. Se basant sur le concept de mémoire – entendue comme l’interaction dynamique entre une communauté et son passé – proposé par Astrid Erll (2008), l’auteur forge, pour servir son propos, le terme de mémoire de guerre, qui traduit le fait que toute lutte politique suppose une interprétation et un usage conflictuels du passé.

Dans le premier chapitre de son livre (« Memory in the Making : The First Decades », p. 31-62), l’auteur part des prémices de la Révolte afin de pister les usages du passé faits par le gouvernement de Bruxelles et les rebelles dans le but de décrédibiliser l’action de leur adversaire. À la veille des troubles, les états de Brabant brandissent les privilèges de la Joyeuse Entrée afin de s’opposer à la réorganisation des diocèses et à la persécution religieuse. Face à ces démarches, Granvelle mobilise la mémoire plus récente des troubles auxquels Charles v s’est opposé pour, au contraire, porter Philippe ii à agir énergiquement. L’éclatement de la Révolte crée ensuite une rupture entre l’action des rebelles et l’invocation du passé. Cette tension mène les Habsbourg à leur reprocher d’être des faiseurs de troubles et de nouveautés. Face à cela, les révoltés établissent une mémoire des événements récents qui tend à prouver la justesse de leur cause. Dans ce contexte, l’action de Guillaume d’Orange est originale. Désirant aplanir toute dissension interne, celui-ci évite les polémiques religieuses pour se concentrer sur la cruauté dont feraient preuve les soldats espagnols et l’inquisition. Dans le Sud, la reconquête d’Alexandre Farnèse met cependant fin à toute commémoration publique de la Révolte. Le gouverneur-général diffuse l’idée que les troubles ont été une interruption momentanée de la continuité dynastique. Dans les Provinces du Nord, par contre, la mémoire de la Révolte survit mais elle demeure peu structurée par les autorités centrales. Seuls les écrits de Guillaume d’Orange et de certains étrangers comme Guichardin donnent des événements l’interprétation d’un conflit général des Pays-Bas contre le pouvoir espagnol. Au Nord comme au Sud, enfin, il faut attendre le début du xviie siècle pour que les premiers ouvrages historiographiques sur les troubles soient publiés.

Dans le deuxième chapitre (« Two Historical Canons », p. 63-107), l’auteur étudie comment deux conceptions politiques opposées mènent à l’élaboration de deux canons différents du passé. Dans les Provinces-Unies, les négociations en vue de la trêve de douze ans entrainent la mise en place d’une lecture unifiée de la Révolte. Ce sont surtout les factions anti-paix qui contribuent à la création de ce récit identitaire. Elles proposent une mémoire déconfessionnalisée et populaire de la Révolte, basée, comme le récit de Guillaume d’Orange, sur une logique inclusive qui dessine l’image du hollandais innocent face à l’espagnol cruel et pervers. Dans les Pays-Bas, par contre, la politique de l’oubli est encore privilégiée sous les Archiducs. Elle est facilitée par le recours régulier des autorités à un vaste réservoir historique précédant les événements de la Révolte. Mais l’amnésie ne peut être la seule posture pour des générations qui ont vécu personnellement les troubles et qui soutiennent l’effort de guerre au quotidien. Pour faire face à cette discordance, les autorités ne manquent pas de célébrer des événements récents qui glorifient la maison d’Autriche. La dévotion qui en découle fonde le catholicisme en vérité immémoriale. Elle tend du même coup à faire de la rébellion un accident de l’histoire et du calvinisme une hérésie nouvelle et cruelle. Enfin, des interactions mémorielles entre le Nord et le Sud se font jour, des disputes entre des auteurs des deux territoires ayant notamment lieu autour de la bonne lecture à donner au passé de la Révolte.

Le troisième chapitre (« Dynastic Identity and the Revolt », p. 108-140) a pour but de montrer comment, au début du xviie siècle, la maison d’Autriche et la maison d’Orange-Nassau travaillent la mémoire publique pour imposer le récit de la continuité dynastique de leur famille et comment, en poursuivant cet objectif, elles composent avec le passé de la Révolte. Dans le Sud, la cession des Pays-Bas aux Archiducs est replacée dans la continuité dynastique habsbourgeoise. L’idéologie de la Pietas Austriaca participe de ce mouvement en faisant d’Albert et d’Isabelle les défenseurs de la chrétienté au même titre que leurs prédécesseurs. Cette piété sert ensuite de modèle à la haute noblesse et contribue donc à homogénéiser la mémoire. Dans les Provinces-Unies, par contre, c’est l’action des membres de la famille d’Orange durant la Révolte qui fonde le prestige de la dynastie. Très rapidement, Guillaume attache en effet son destin à celui des Pays-Bas qui combattent l’Espagne. À la fin du xvie siècle, sa mémoire est peu à peu glorifiée par les autorités alors que la réputation des succès militaires de son fils, Maurice, est diffusée à travers les Provinces. La survenue de la trêve de douze ans et la mort, en 1618, de Philippe-Guillaume marquent un tournant favorable pour le développement de l’autorité de Maurice. À cette époque est bâti un imaginaire politique basé sur le triptyque « Dieu-la République-Orange ».

Dans le quatrième chapitre (« A Contested Past », p. 141-178), l’auteur analyse de quelle manière la mémoire de la Révolte est employée, dès la première moitié du xviie siècle, comme une arme polémique au service de querelles politiques et religieuses internes. Le phénomène est étudié à travers la querelle autour de l’arminianisme, durant les années 1610, et la conspiration des malcontents contre l’autorité habsbourgeoise, en 1632. Dans les Provinces-Unies, la dispute qui oppose « remonstrants » et « contreremonstrants » mobilise la mémoire publique de la Révolte et tend à confessionnaliser celle-ci. Le conflit conduit à une querelle des origines : alors que les contreremonstrants accusent leurs adversaires de nouveauté et en appellent au respect de l’union d’Utrecht ou de la Confessio Belgica, les tenants de l’arminianisme leur opposent l’antiquité de leur pensée. Dans les deux camps, la mémoire de Guillaume d’Orange est brandie, chacun se considérant comme l’héritier de son action. Dans le Sud, l’invasion des Pays-Bas espagnols par Frédéric-Henri d’Orange planifiée par Warfusée et Van der Bergh, en 1632, mène ce dernier à envoyer une lettre ouverte à l’archiduchesse Isabelle. Dans ce courrier, il s’érige en défenseur des intérêts du pays et compare la situation à la période de troubles qui suit la mort de Requesens. Afin de minimiser l’influence de ses adversaires, le gouvernement de Bruxelles, quant à lui, favorise la publication de La Flandre Fidelle, ouvrage qui s’appuie aussi sur les événements du xvie siècle, mais cette fois pour mettre en avant les vertus de l’Espagne. Suite à l’échec de la conspiration, Isabelle écrit une lettre au roi Philippe IV dans laquelle elle justifie la victoire par ses propres choix politiques, élaborés en ayant en mémoire les erreurs du passé.

À la reprise des hostilités, en 1621, le conflit a changé de nature. Bien que les générations qui ont vécu les premiers troubles disparaissent, l’usage du passé de la Révolte demeure vivace. Dans le cinquième chapitre (« Stakeholders », p. 179-215), l’auteur se demande pourquoi cette mémoire conserve sa puissance politique. Ce phénomène est notamment dû à plusieurs familles de la haute noblesse qui s’appuient sur les actions de leurs membres durant les troubles pour laver leur honneur et revendiquer un bien, un privilège ou de l’autorité. Dans les Pays-Bas espagnols, plus spécifiquement, le passage des générations rend l’interprétation des événements plus souple et davantage fondée sur l’idée d’une lutte entre deux états distincts. Par ailleurs, de nouvelles pratiques mémorielles, moins confessionnalisées, émergent. Afin de mobiliser toutes les sensibilités autour du projet de résistance, plusieurs œuvres cherchent à victimiser le groupe dans son entièreté face aux atrocités des armées des Provinces-Unies. Au Nord, par contre, ce sont les débats entre pro- et anti-paix qui continuent à structurer l’usage public du passé de la Révolte jusqu’en 1648. Le parti qui s’oppose à la paix puise dans les exempla fournis par les troubles pour démontrer la duplicité des Espagnols et justifier la continuation des combats. En conséquence, après 1621, la Révolte contribue à développer deux sociétés militantes qui accordent une grande importance à la culture du conflit.

Dans le sixième chapitre (« Memories after Westphalia », p. 216-255), l’auteur poursuit chronologiquement son exploration de l’usage mémoriel de la Révolte en s’intéressant à la seconde moitié du xviie siècle, époque où les Pays-Bas et les Provinces-Unies sont amenés à lutter ensemble contre la France. Il démontre qu’une nouvelle situation politique ne suppose pas la chute des anciens canons mémoriels mais plutôt leur redéploiement. La paix de Westphalie ne met pas fin immédiatement aux dissensions, religieuses notamment, entre le Sud et le Nord. Dans les Pays-Bas, une interprétation de la Révolte fustigeant les rebelles reste prégnante mais l’usage public de ce passé est rare. Au cours de la période, seuls l’absentéisme récurrent de la famille habsbourgeoise et les guerres de Louis xiv entrainent les autorités de Bruxelles à faire une utilisation politique de cette mémoire. Dans un cas comme l’autre le gouvernement est amené à mettre en avant la supériorité du modèle politique habsbourgeois face à la Raison d’état de la France et des Provinces-Unies. Au Nord, par contre, la Révolte est devenu un pilier de l’identité nationale et est considérée comme un véritable réservoir de références au service de la lutte politique. Durant la première période sans Stathouder (1650-1672), le parti orangiste rappelle le rôle de Guillaume ier lors des troubles afin de démontrer la nécessité du retour du Stathoudérat. Pour faire face à l’invocation de cette figure mythifiée, le parti des états est entrainé à défier le canon mémoriel qui lie le destin de la famille d’Orange-Nassau à l’identité des Provinces.

Dans le dernier chapitre de son livre (« Remediating the War », p. 256-285), l’auteur étudie comment la mémoire publique de la Révolte demeure vive et utile à une époque où la population perçoit de plus en plus l’éloignement temporel de ces événements. À partir de la fin du xviie siècle, il est difficile de trouver des réemplois originaux de ce passé. Les deux narrations dominantes se sont stabilisées. Leur usage politique ne semble plus porter des enjeux aussi importants qu’auparavant. Pour autant, cela ne signifie pas que d’autres références historiques auraient remplacé l’intelligibilité de cette mémoire. Les cérémonies des centenaires montrent qu’aux Pays-Bas, la Révolte, souvent replacée dans des chronologies plus vastes (religieuses, dynastiques…), contribue à définir l’identité du « vrai habitant des Pays-Bas », fondée sur la loyauté envers les Habsbourg et l’orthodoxie religieuse. Dans les Provinces-Unies, par contre, les nouvelles guerres menées contre des états étrangers conduisent les disputes mémorielles internes des années 1650-1672 à se fondre dans une nouvelle approche consensuelle de la Révolte.

L’ouvrage est bâti d’une part sur une bibliographie consistante et actualisée qui puise essentiellement dans la littérature anglo-saxonne et néerlandaise et, d’autre part, sur l’analyse d’un ample corpus de sources diverses. On pourra regretter une lecture des documents qui laisse peu de place à l’intelligibilité du contexte de production de chacune de ces sources, lieu pourtant privilégié du rôle performatif de l’intentionnalité. On déplorera également le grand écart qu’il y a entre les pratiques mémorielles étudiées et les mots chargés d’en rendre compte ; les concepts employés au fil de l’analyse découlant plus du sens qu’ils revêtent aujourd’hui dans l’usage académique ou courant que de celui qu’ils revêtent dans les documents du passé. On pointera enfin le caractère fonctionnaliste d’une étude qui présuppose que la construction d’une mémoire publique est la conséquence logique de stratégies politiques conscientes ; une étude qui nie de ce fait tout rôle au hasard, à l’incertitude et à l’irrationalité des acteurs dans la construction de l’histoire, une étude qui néglige surtout la tension herméneutique qui sépare l’intention, l’action et le résultat obtenu (Bourdieu, 1972 ; Certeau, 1980 ; Ricoeur, 1988 ; Lepetit, 1995 ; Chartier, 1996).

Ces réserves n’entachent cependant pas à nos yeux les qualités de cet ouvrage. Sérieuse, rigoureuse et bien réalisée, l’étude de Jasper van der Steen nous donne à voir une vaste analyse comparée de l’usage de la mémoire de la Révolte sur plus d’un siècle et demi d’histoire. Les conclusions rappelant que la construction identitaire d’un état à travers l’appropriation d’un passé recomposé n’est pas le seul fruit de la période contemporaine mais mérite au contraire d’être appréhendé dans ses temps et ses modalités multiples sont particulièrement stimulantes.

Bibliographie

Anderson B. (2006 [1983]), Imagined Communities : Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, Londres, Verso (« Phronesis »).

Bourdieu P. (1972), Esquisse d’une théorie de la pratique. Précédé de trois études d’ethnologie kabyle, Genève, Droz.

Certeau M. de (1990 [1980]), L’Invention du quotidien, t. 1, Arts de faire, Paris, Gallimard (« Folio essais »).

Chartier R. (1998), Au bord de la falaise : l’histoire entre certitudes et inquiétude, Paris, A. Michel (« Bibliothèque Albin Michel de l'histoire »).

Duke A. (2004), « The Elusive Netherlands : the Question of National Identity in the Early Modern Low Countries on the Eve of the Revolt », in Bijdragen en mededelingen betreffende de geschiedenis der Nederlanden, vol 119, n° 1, p. 10–38.

Erll A. (2008), « Cultural Memory Studies : An Introduction », in A. Erll, A. Nünning, Cultural Memory Studies : An International and Interdisciplinary Handbook, New York, Walter de Gruyter (« Media and cultural memory »), p. 1–11.

Groenveld S. (1980), « Natie en nationaal gevoel in de zestiende-eeuwse Nederlanden », in Nederlands Archievenblad, vol. 84, n° 3, p. 372–387.

Hobsbawm E. (2000 [1983]), « Introduction : Inventing Traditions », in E. Hobsbawm, T. Ranger, The Invention of Tradition. Cambridge, Cambridge University Press (Past and present publications).

Lepetit B. (1995), Les formes de l’expérience : une autre histoire sociale, Paris, A. Michel.

Lorenz Ch. (2010), « Unstuck in Time. Or : The Sudden Presence of the Past », in K. Tilmans, F. van Vree, J. Winter, Performing the Past : Memory, History and Identity in Modern Europe, Amsterdam, Amsterdam University Press, p. 67–102.

Nora P. (2000 [1983]), « Comment écrire l’histoire de France? », in Les lieux de mémoire, t. 3, Les France, 1ère partie, Conflits et partages, Paris, Gallimard (« Bibliothèque illustrée des histoires »), p. 11–32.

Ricœur P. (1988), « L’identité narrative », in Esprit, vol. 140/141, n° 7/8, p. 295304.

Marc Perrenoud (dir.) – Les mondes pluriels de Howard S. Becker

publié le 11 juil. 2017 à 07:12 par Quentin Verreycken   [ mis à jour : 11 juil. 2017 à 07:14 ]

Recensé : Marc Perrenoud (dir.), Les mondes pluriels de Howard S. Becker, Paris, La Découverte (« Recherches »), 2013, 237 p.

Par Elsa Forner-Ordioni 

Doctorante au Centre d’étude des mouvements sociaux, École des hautes études en sciences sociales

Mis en ligne le 11 juillet 2017.

Paru en 2013, Les mondes pluriels de Howard S. Becker salue l’œuvre du chef de file de la deuxième école de Chicago à l’aube de son 90e anniversaire. Inspiré d’un colloque qui s’est tenu à l’université de Lausanne en octobre 2011 sur l’héritage interactionniste en sociologie du travail, l’ouvrage collectif invite, d’une part, à explorer de nouveaux terrains ethnographiques de la sociologie des professions sous l’angle de la tradition interactionniste (chapitres 1 à 7) et d’autre part à réfléchir au contexte d’émergence et à la place des travaux d’Howard Becker dans le champ de la recherche en sciences sociales (chapitres 8 à 13). Marc Perrenoud propose une « exploration approfondie » de la pensée interactionniste (p. 8) qui semble particulièrement d’actualité, alors que vient de paraître un autre ouvrage aux problématiques voisines, Andrew Abbott et l’héritage de l’école de Chicago (Demazière et Jouvenet, 2016). Les apports majeurs des travaux d’Howard Becker sont ainsi mis à l’épreuve sous l’angle de la méthode, des concepts et, en tout premier lieu, de l’enquête de terrain et de la sociologie des professions.

Nous verrons d’abord comment cet ouvrage travaille, terrains à l’appui, l’héritage de la pensée interactionniste avant de détailler la portée heuristique de la démarche et d’en discuter les apports et les critiques.

L’apport de la sociologie interactionniste : un art subtil du déplacement.

L’ouvrage nous propose un panaché des terrains actuels inspirés de la sociologie interactionniste. La machine n’est pas grippée : la grille interactionniste, avec sagacité, se révèle toujours aussi efficace pour analyser, par exemple dans le chapitre 1, le phénomène du dopage chez les cyclistes professionnels. La première partie de l’ouvrage est ainsi consacrée au savoir-faire délicat de l’enquête ethnographique telle que la conçoit Becker : faire de la sociologie, c’est d’abord « aller à la rencontre d’objets originaux » (p. 5).

C’est avec la virtuosité sensible d’un H. Becker dans « Qu’est-ce qu’on joue maintenant ? » Le répertoire de jazz en action (2011) que M. Perrenoud décode dans le chapitre 5 les interactions d’un espace informel et déplie – avec une certaine poésie – la façon dont les musiciens, entre improvisation et partition, à l’image du standard de jazz, évoluent dans des espaces construits par les interactions qui sont au centre « là où barmen et serveuse travaillent en même temps que les musiciens à construire « ce qui se passe » (p. 89). Il y décrit très bien les résultats que l’on peut attendre d’une telle sociologie : les événements sont davantage une affaire de degré que de mondes étanches. Il y a de l’artisanat dans l’art autant qu’il y a du collectif dans la production d’une œuvre.

L’héritage interactionniste semble s’imposer avant tout comme un art savant du coq-à-l’âne. Dans la sociologie de Hughes comme dans celle de Becker, l’exploration de la diversité du monde social apparaît à travers « l’emploi systématique de la comparaison et des rapprochements les plus inattendus » comme le souligne Pierre-Henri Menger (p. 207). Cyclistes (chap. 1) et policiers (chap. 9) côtoient médecins, (chap. 3) tatoueurs (chap. 4) et professionnels des ressources humaines (chap. 2), alors qu’un groupe de musiciens qui joue pour une soirée du Rotary Club se délecte d’un coq au vin derrière un paravent entre deux standards de jazz (chap. 5). Sur la table à dissection des interactionnistes, il y a quelque chose de « la rencontre fortuite entre une machine à coudre et un parapluie », à l’image de la poésie surréaliste selon Lautréamont. Cet inventaire de métiers nous rappelle au bon souvenir d’un autre père de l’École de Chicago, lui-même indissociable de l’œuvre de Howard Becker. Everett Hughes plane en effet au-dessus de l’ouvrage, en maître incontesté du genre : « Étudier les métiers en les comparant permet de mieux comprendre le travail des médecins en étudiant celui des plombiers, celui des prostituées en étudiant celui des psychiatres » (Hughes 1996 : p. 87). À partir d’une démarche ancrée dans une dimension comparative, les professions se réfléchissent en miroir, comme par concaténation : un métier en appelant un autre.

La trame de l’ouvrage respecte ainsi la richesse des terrains sans vouloir administrer la preuve par le concept. Plutôt que de céder à la tentation du dévoilement, c’est par le décalage, en multipliant les regards qu’on saisit le mieux la variété d’une situation. Cette première partie nous donne donc une vue d’ensemble kaléidoscopique, où la réalité gagne à être perçue comme « une multiplication de perspectives et de significations » (p. 212), tout en conservant une inclinaison pour le casse-tête où la sociologie au plus près du terrain se mue en dilemme métaphysique, pour ces patients qui attendent un médecin : « piégés par la contradiction interne entre d’un côté, leur irritation pour la perte de temps (…) et de l’autre, le sentiment que le retard du médecin atteste du temps qu’il consacre au patient », car  « ce qui est exceptionnel pour l’un est une routine pour l’autre » (p. 58). À l’image d’un ruban de Moebius dont la perspective mouvante redonne une place centrale à ce qui semblait anecdotique, l’œil sociologique des interactionnistes nous permet de saisir ce dont la sociologie est capable pour rendre compte des situations et des interactions dans lesquelles les individus sont pris.

« Doing things together » : la portée heuristique de la méthode interactionniste

On comprend ainsi au fil de la lecture à quel point la sociologie interactionniste et la sociologie des professions entretiennent des liens ténus : tel un tableau impressionniste fait de « touches successives » (p. 49), chaque article s’attèle à restituer finement ce que signifie pour chacun et pour tous le fameux adage « doing things together ». Les coulisses de chaque métier révèlent à leur tour une fenêtre heuristique sur un monde social qu’il nous est donné de découvrir, non de façon laborieuse, mais comme en regardant par le trou de la serrure – le lecteur ainsi guidé par un voyeurisme bienveillant qui fait la force de la sociologie de Becker : la curiosité de connaître d’autres mondes.

Reste à savoir comment décrire ces « choses que les gens font ensemble » : l’autre force du travail de Becker est justement, comme le montre la deuxième partie, de conserver une souplesse dans le maniement de concepts et une méfiance à l’égard des généralisations rigides et des résultats figés. Dans le monde que Becker s’attache à décrire, le réel ne se prête pas à l’élaboration de théories totalisantes : « le monde est plus complexe qu’on ne le croit » (p. 202) : l’essentiel est dans le détail.

Sous cet angle, la deuxième partie du livre discute plus particulièrement l’approche de Becker, dont le savoir-faire serait le « travail d’un homme de métier bien plus que celui d’un professionnel de la sociologie » (p. 200). La conception que Becker a du travail sociologique est incarnée dans une forme d’artisanat qui oscille entre souci de transmission et modelage des concepts à la pièce. La question de la transmission tient en outre une place importante dans l’ouvrage qui a le mérite de rassembler des chercheurs qui ont contribué à la popularisation de ses travaux en France, tels qu’Anne-Marie Arborio (chapitre 8) et Jean-Michel Chapoulie (chapitre 11). Ces deux chapitres offrent un large panorama historique de l’émergence des concepts d’Howard Becker dans le contexte français.

H. Becker, lui-même auteur d’un chapitre, décrit « l’esprit » de l’interactionnisme, où il s’agit d’étudier les disputes, car « le sociologue n’en apprend jamais autant que lorsque les participants sont en désaccord » (p. 120). Il invite à suivre les objets par les endroits où ils passent, à travailler sur les controverses pour comprendre en creux ce à quoi tiennent les individus. Les pistes qu’il dessine font résonner les apports récents de la sociologie des sciences, des valuation studies et de la sociologie pragmatique, à la croisée de l’interactionnisme symbolique et des pragmatistes anglo-saxons. Il s’agit là de dépasser les « rhétoriques professionnelles » au profit d’une compréhension de la formation des valeurs, des processus historiques, des modes d’attachement et d’engagement ou encore du « vrai boulot » (Gomart et Hennion, 1998 ; Bidet, 2011 ; Dewey, 2011) pour comprendre, à rebours, comment « la force du sentiment d’appartenance au groupe professionnel peut se mesurer à la capacité de partager la sensibilité à l’égard du risque d’erreur » (p. 231).

L’angle mort de la critique : sociologie interactionniste et rapports sociaux

La richesse et la diversité de l’opus laissent pourtant en suspens des questionnements plus anciens : quel est le projet critique de la sociologie interactionniste ? comment éviter l’écueil de « l’effet catalogue » d’enquêtes qui n’existeraient que par et pour elles-mêmes, peinant à envisager un projet réflexif de plus grande envergure ? (Crozier et Friedberg, 1977).

La deuxième partie de l’ouvrage s’attache finalement à dessiner dans la description des relations entre concept, méthode et terrains d’enquête une sociologie à l’image des métiers dont elle est férue, façonnée au cas par cas, privilégiant toujours la spécificité à la généralisation. Cette modestie épistémologique, au plus près de la description plutôt que de la recherche des causes, privilégiant le « comment » au « pourquoi » avoisine la théorie ancrée de Glaser et Strauss. C’est donc après un hommage fouillé et riche, à l’endroit où on l’attend, que la dimension critique de l’ouvrage intervient et prend ses distances avec une sociologie des professions qui sépare « petits métiers » et « professions prudentielles » (Champy, 2009), se risquant ainsi à figer ce à quoi Hughes avait justement tenté d’échapper, arguant « [qu’] il faut nous débarrasser de toutes les notions qui nous empêchent de voir que les problèmes fondamentaux que les hommes rencontrent dans leur travail sont les mêmes, qu'ils travaillent dans un laboratoire illustre ou dans les cuves malpropres d'une conserverie » (Hughes 1996 : 80). Pour autant, défendre que les problèmes rencontrés sont les mêmes dans la plupart des métiers permet-il de rendre compte dans le même temps des effets de prestige des métiers dans l’espace social ? Par là même, la capacité singulière de cette sociologie à saisir de l’infiniment petit suffit-elle à restituer le sens du travail pour les individus ? En a-t-elle jamais eu l’ambition ? Tout se passe comme si le pari de la sociologie interactionniste visait à décrire les métiers depuis les marges, à la manière d’Andrew Abbott qui invite à partir des « frontières » pour laisser au lecteur le soin d’en comprendre le cœur.

Le chapitre 6, écrit par Marie Buscatto, s’attache à démontrer comment la sociologie interactionniste peut intégrer de nouveaux questionnements et travailler la question des inégalités sociales sans pour autant renoncer à la description de l’activité en train de se faire. Au milieu d’enquêtes qui témoignent de la vivacité de l’approche interactionniste par la diversité des métiers étudiés, ce chapitre laisse entrevoir un espoir – à mi-parcours – quant à la capacité de la sociologie interactionniste à interroger de manière réflexive la question des inégalités. Auteure d’une enquête sur les femmes dans le jazz, Marie Buscatto a la tâche de convaincre que le concept de « monde de l’art », par sa plasticité, se serait ainsi « enrichi de nouvelles problématiques peu présentes dans la réflexion initiale de Becker posée au début des années 80 » (p. 112). Force est de constater que malgré cette incursion brève dans le monde des musiciennes de jazz, les mondes pluriels d’Howard Becker se déclinent, à l’instar des tatoueurs, musiciens, cyclistes, chirurgiens, DRH et policiers, exclusivement au masculin, exception faite de l’enquête sur les aides-soignantes d’Arborio, prise comme exemple de cheminement méthodologique davantage que comme objet heuristique. En rendant invisibles les rapports sociaux au profit d’une attention particulière aux interactions et aux situations, la sociologie interactionniste, dans toute sa capacité virtuose à décrire la variété des mondes sociaux et à en retranscrire par achoppement sensible les ficelles, semble contribuer à son tour à produire un monde qui ne serait digne d’intérêt que lorsqu’il est construit par des hommes (Monjaret et Pugeault, 2014 ; Copans, 1999). Coïncidence ou reproduction ? Si Buscatto et Menger tentent de dépasser cette critique dans la deuxième partie de l’ouvrage, la contradiction est d’autant plus forte que la thématique demeure absente des différentes enquêtes – et l’on sait que Becker tient en estime l’empirie bien plus que la théorie. La réalité décrite semble ainsi continuer de contourner la dimension agonistique inhérente aux mondes professionnels dont il est question. « Comment loger la condition des différences et des inégalités de condition sociale dans un cadre essentiellement relationnel ? La réponse donnée par Hughes est entièrement dépendante de son objet d’analyse : le travail. » (p. 208). Pour autant, « les ‘‘réalités épaisses’’ que sont les institutions ne sont pas dotées d’un pouvoir de détermination des comportements et des individus », note Pierre-Michel Menger dans le dernier chapitre (p. 209). La sociologie interactionniste est-elle encline à produire des enquêtes sans prendre en charge le travail de réflexivité nécessaire au choix des objets abordés ? Le tableau dressé semble d’autant plus monochrome que dans les métiers choisis et étudiés au sein de l’ouvrage, les dimensions du genre, de la classe et de la race, non exploitées, apparaissent en filigrane comme si elles ne méritaient pas qu’on s’y intéresse, ni du point de vue du processus (comment un milieu professionnel devient-il ou demeure-t-il non-racisé ou masculin ?) ni de celui des effets (que fait le genre aux sociabilités professionnelles ?).


Bibliographie

Arborio A-M. (2012), Un personnel invisible. Les aides-soignantes à l’hôpital, Paris, Economica (« Sociologiques »).

Becker H. (1985), Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris, Métailié.

Becker H. (2011), Qu’est-ce qu’on joue maintenant ? Le répertoire de jazz en action, Paris, La Découverte.

Bidet A. (2011), L’engagement dans le travail. Qu’est-ce que le vrai boulot ? Paris, Presses Universitaires de France.

Champy F. (2009), La sociologie des professions, Paris, Presses Universitaires de France.

Copans J. (1999), L’enquête ethnologique de terrain, Paris, Nathan Université (« 128 »).

Crozier M. et Friedberg E. (1977), L’acteur et le système, Paris, Édition du Seuil.

Demazière D. et Jouvenet M. (2016), Andrew Abbott et l’héritage de l’école de Chicago, Paris, Volume 1, EHESS (« Temps et lieux »).

Dewey J. (2011), La formation des valeurs, Paris, Les empêcheurs de penser en rond.

Gomart E. et Hennion A. (1999), « A sociology of attachment: Music Lovers, Drug Addicts », The Sociological Review, Volume 47, Issue S1, p. 220- 247.

Hughes E. C. (1996), Le regard sociologique. Essais choisis, Paris, Les Éditions de l’EHESS.

Monjaret A. et Pugeault C. (2014), Le sexe de l’enquête, approches sociologiques et anthropologiques, Lyon, ENS Éditions.

 

 

Moritz Hunsmann, Sébastien Kapp (dir.) – Devenir chercheur. Écrire une thèse en sciences sociales

publié le 26 juin 2017 à 23:29 par Lionel Francou   [ mis à jour : 27 juin 2017 à 01:09 ]

Recensé : Moritz Hunsmann, Sébastien Kapp (dir.), Devenir chercheur. Écrire une thèse en sciences sociales, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2013, 359 p.

[1] On peut citer les ouvrages suivants : Herzlich (2002), Beaud (2003), Hess (2003).













































[2] Sur le thème, on conseille au lecteur la consultation de Fabiani (2015).












































[3] En langue française, on pense à Beaud, Weber (1998) et à Becker (2004).







[4] On renvoie le lecteur à la critique de Maurice Blanc (2016), qui fournit par ailleurs un compte rendu positif de l’ouvrage dans la revue Strathèse – Revue Doctorale.

Par Joseph Cacciari

Doctorant en sociologie, Aix-Marseille Univ., CNRS, LAMES

Mis en ligne le 27 juin 2017.

Cet « anti-manuel » revendiqué porte sur la thèse en train de se faire comme modalité centrale de l’entrée dans la carrière de chercheur en sciences sociales. Il s’inscrit dans un répertoire de publications qui est assez peu fourni (en langue française du moins)[1], malgré les enjeux et les attentes probables des doctorants en matière de références d’ordre pratique leur permettant d’acquérir les compétences nécessaires au métier de chercheur. Dans le domaine, les directeurs de la publication signalent deux lignes de démarcation entre leur propre livraison et les autres ouvrages consacrés à ce thème.

Sur un premier plan, l’ambition est ici de retracer de manière concrète et réflexive le parcours qui va de la préparation d’un doctorat (l’écriture du projet de recherche, le choix du directeur de thèse, l’inscription au doctorat, etc.) à la publication d’un livre tiré d’une thèse après sa soutenance publique. De plus, il s’agit pour les auteurs d’examiner ce parcours sans apporter des recettes toutes faites, mais en éclairant un certain nombre de dimensions d’un objet souvent « impensé » comme modalité d’acquisition du métier de social scientist : la thèse. Il s’agit réellement d’une démarcation par rapport à l’existant. Il se trouve en effet que, parmi les ouvrages publiés antérieurement sur le thème, rares sont ceux qui prétendent embrasser l’ensemble de la trajectoire qui va de l’engagement dans la réalisation d’un doctorat à l’insertion professionnelle dans le monde de la recherche. Il est également vrai que les autres ouvrages disponibles portent le plus souvent sur des aspects formels du travail de thèse et que leur propos, bien qu’utile, se situe davantage dans le registre des bonnes pratiques à suivre en la matière.

Sur un deuxième plan, l’ouvrage souhaite se démarquer des autres publications du domaine par son mode de production. Il est en effet né d’échanges lors d’un séminaire annuel de l’EHESS consacré aux « aspects concrets » de la thèse, réunissant des doctorants et des chercheurs statutaires. C’est certainement ce contexte de réflexion collective autour de questions « pratiques » liées au doctorat qui rend la plupart des contributions particulièrement congruentes avec le genre de questionnements qui peuvent jalonner, dans un registre concret, le processus de réalisation de la thèse et ses à-côtés. C’est ce qui fait certainement aussi que l’argument de la plupart des contributions s’appuie sur des exemples tirés d’enquêtes ou sur des cas concrets de situations d’apprentissage de la recherche en sciences sociales inspirées de l’expérience professionnelle et personnelle des contributeurs.

Du point de vue de sa structure, l’ouvrage débute par une préface d’Howard Becker. Il y examine les aspects émotionnels de la thèse et quelques-unes de ses implications dans la vie du doctorant. Becker invite par exemple à observer que la rédaction du manuscrit, étape qui est une source d’angoisse pour beaucoup de doctorants, n’est pas le commencement d’un processus, mais son aboutissement. Prendre acte de cette réalité devrait permettre selon lui de relativiser la portée ainsi que le poids social et affectif d’un tel moment. Le texte de Becker est suivi d’une introduction écrite par les directeurs de l’ouvrage. Ce texte apporte un éclairage historique sur la place du doctorat dans l’enseignement supérieur et dans le paysage de la recherche, ainsi qu’un bref exposé actualisé des difficultés auxquelles sont confrontés nombre de doctorants en sciences sociales.

Le volume est ensuite divisé en cinq parties qui réunissent au total 18 contributions de chercheurs statutaires en sciences sociales reprenant des étapes clés de la thèse. Ce découpage rend compte d’une manière quasi chronologique de la trajectoire d’un doctorat : de la définition d’un projet de thèse à la publicisation des résultats de sa recherche. On peut noter que certains chapitres discutent des aspects du doctorat qui sont rarement examinés ailleurs, mais qui se présentent malgré tout au doctorant au cours de sa thèse, sans qu’il n’y soit vraiment préparé par son cursus antérieur : par exemple l’identité numérique dans le monde de la recherche ou la soumission d’un article à une revue scientifique à comité de lecture. C’est une marque d’originalité et un intérêt supplémentaire de ce volume par rapport aux publications antécédentes en la matière.

La première partie de l’ouvrage se concentre sur des questions qui encadrent l’écriture de la thèse. Partant d’un examen de l’intention d’une thèse en sciences sociales, cette partie se focalise ensuite autour de difficultés relatives aux choix théoriques, à la relation avec le directeur de recherche et à l’élaboration d’une posture de chercheur dans et par le processus d’écriture. Tout cela conduit le lecteur vers des interrogations à dominante épistémologique, par exemple autour des liens étroits entre le processus d’écriture des sciences sociales et la production de connaissances scientifiques publiques susceptibles d’être discutées rationnellement.

Dans une deuxième partie sont rassemblées des contributions qui traitent spécifiquement la question de l’enquête et de la production de données, selon différents angles de lecture ou de commentaire. La thèse principale de cette partie peut se résumer en reprenant l’expression de Claire Lemercier, Carine Ollivier et Claire Zalc dans leur article : la production d’une thèse est un « bricolage raisonné ». Cette expression vient désigner une façon d’agencer des ressources intellectuelles, comme le « qualitatif » ou le « quantitatif », ainsi que des matériaux différents de manière originale, susceptibles de valoriser le processus de recherche et la production de connaissances.

La question de l’écriture revient de façon centrale dans la troisième partie. Initiée par une contribution de Maryvonne Charmillot portant sur l’écriture de la science en général et des sciences sociales en particulier[2], cette section est ensuite ponctuée de trois contributions plus spécifiques s’intéressant à la fois à l’articulation de l’écriture et de la réécriture, aux liens entre littérature et sciences sociales et au chercheur dans la posture d’auteur. C’est l’article de Thierry Wendling qui conclut cette troisième partie. Il se révèle très original en empruntant le détour par le xiangqi, le jeu d’échecs chinois, pour traiter cette question. Cette contribution soulève, de plus, un sujet qui donne certainement lieu à de nombreuses angoisses parmi les doctorants en sciences sociales : comment être l’auteur de sa recherche ou, autrement dit, comment mettre en écriture sa recherche pour des lecteurs ? Comme le rappelle Wendling, en la matière, on peut en effet être bon ethnographe, mais piètre auteur, ce qui pose des problèmes au moment décisif de la rédaction de la thèse.

La quatrième partie de l’ouvrage traite de la publicisation des recherches doctorales, de la communication scientifique à la soutenance. L’idée que l’ensemble des modes de communication et de publicisation soient partie intégrante du travail de recherche et de production de résultats (ou d’effets de connaissance) traverse l’ensemble des huit contributions. Pris chacun individuellement, les chapitres ne manquent pas de détailler nombre de « ficelles du métier », dont la soumission d’articles à des revues scientifiques et l’organisation d’une communication orale sont les plus centrales. Ces réflexions sont utiles pour penser ce processus de communication d’un bout à l’autre de la thèse.

Enfin, la cinquième et dernière partie de l’ouvrage fait la part belle à l’engagement du chercheur, sur son terrain comme dans la vie publique, ainsi qu’à la normativité scientifique du champ des sciences sociales. Il est utilement rappelé que, même si l’audience de ces disciplines universitaires peut-être très restreinte, le discours et la pratique des sciences sociales sur le monde social font partie intégrante de ce monde et peuvent y avoir des effets réels.

Cinq encadrés sont également insérés au fil de l’ouvrage. Plus concis, leur intention principale est de porter un regard rapide mais informé sur des aspects du travail de la recherche et de la vie du chercheur dont la logique est difficilement perceptible à l’échelle individuelle du doctorant : enquête collective multi-sites, travail des revues, identité numérique, interdisciplinarité et enjeux de la soutenance de thèse.

On peut retenir de l’enchaînement de ces cinq parties quelques idées centrales dans l’ensemble de l’ouvrage. Premièrement, la production d’une thèse est traversée de rapports sociaux variés : avec les « enquêtés », le directeur, la « communauté scientifique », etc. C’est certainement en cela que, de manière très concrète, on peut envisager la thèse à la fois comme un travail collectif et aussi comme un enchâssement de rapports sociaux ayant principalement pour objet la production de connaissances. Deuxièmement, l’accent est mis sur les opérations qui accompagnent la production d’une thèse. Aussi, la réalisation de celle-ci apparaît finalement comme un processus qui noue indéfectiblement l’écriture et la lecture des sciences sociales, en contexte, au travers d’expériences variées et d’épreuves de réflexivité. Enfin, la troisième ligne de force de l’ouvrage réside dans la mise en exergue, en de nombreux moments, des aspects affectifs d’une thèse. Cette affirmation peut paraître triviale en première lecture. Elle doit néanmoins être réellement pesée avec soin. Les affects du chercheur à la tâche peuvent en effet être des objets de réflexivité et de production de connaissances à part entière, comme lorsqu’ils servent d’appui pour une réflexion sur la position du chercheur sur son terrain ou l’immixtion de sa subjectivité dans la construction des données d’enquête.

Finalement, au croisement de ces trois dimensions (recherche collective, recherche en pratique et affects au cœur de la réalisation d’une thèse), il semble se dessiner dans cet ouvrage une définition sociale de la thèse et de la recherche comme un travail, sinon comme un autre, du moins traversé par des logiques relativement proches : celles des positions sociales des protagonistes, des pratiques, des valeurs et des normes, etc.

Le pari affiché de l’anti-manuel est-il tenu ? Dans l’ensemble, on peut dire qu’il l’est. Ainsi, l’ouvrage autorise une lecture thématique appuyée sur l’expérience pratique des contributeurs au travers d’exposés circonstanciés susceptibles d’assurer une fonction de « coup de main » dans les moments difficiles de la thèse : pour aider à penser certains problèmes ou faire faire office de boîte à outils du doctorant. Il est plus sûrement complémentaire d’autres publications qui visent à accompagner le travail de recherche en train de se faire et le processus qui conduit à acquérir le métier de chercheur[3]. Dans ce registre de la boîte à outils, la présence de bibliographies thématiques en fin de chaque chapitre permet, par exemple, de prolonger les réflexions ouvertes par les auteurs. On peut aussi relever que de nombreuses contributions de l’ouvrage apportent une dimension ou un angle original à l’analyse des « problèmes de la thèse » par rapport à d’autres publications. Enfin, on peut saluer l’actualité du propos sur les aspects liés de manière générique « au numérique » (à l’identité numérique, au travail de recherche appuyé sur les outils numériques, etc.) qui entrent effectivement dans le périmètre du questionnement des doctorants depuis au moins dix ans.

L’ouvrage n’est pas à l’abri de critiques, dont certaines ont déjà été formulées par ailleurs – il n’y a pas lieu d’y revenir[4]. Pour conclure, on se concentrera sur son apport indirect. Si les contributeurs de l’ouvrage ont ressenti la nécessité d’une telle réflexion, c’est peut-être en raison d’un manque. Cette publication vient combler certains « angles morts » de la formation doctorale et le manque d’espaces d’élaboration collective (tels que le séminaire dont est issu ce livre), de lieux d’éclairage des dimensions matérielles et sociales de la thèse offerts aux doctorants. En cela, il constitue peut-être une invitation à essaimer ce genre de démarche ou d’approche.

Bibliographie

Beaud M. (2003), L’art de la thèse. Comment préparer et rédiger un mémoire de DEA ou de maîtrise ou tout autre travail universitaire, Paris, La Découverte (« Grands Repères »).

Beaud S., Weber F. (1998), Guide de l’enquête de terrain, Paris, La Découverte (« Grands Repères »).

Becker H. (2004 [1986]), Écrire les sciences sociales. Commencer et terminer, son article, sa thèse ou son livre, Paris, Economica.

Blanc M. (2016), « Devenir chercheur. Écrire une thèse en sciences sociales [compte rendu] » Strathèse, n° 3.

Fabiani J.-L. (2016), La sociologie comme elle s’écrit. De Bourdieu à Latour, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales (« Cas de figure »).

Herzlich C. (2002), Comment réussir sa thèse en sciences sociales, Paris, Armand Colin (« 128 »).

Hess R. (2003), Produire son œuvre. Le moment de la thèse, Paris, Téraèdre (« L’anthropologie au coin de la rue »).

Garry Robins - Doing Social Network Research. Network-based Research Design for Social Scientists

publié le 15 mai 2017 à 06:51 par Quentin Verreycken   [ mis à jour le·26 juin 2017 à 23:32 par Lionel Francou ]

Recensé : Garry Robins, Doing Social Network Research. Network-based Research Design for Social Scientists, Londres, Sage, 2015, 264 p.

[1] INSNA, Freeman Award. En ligne, consulté le 11 novembre 2016. URL : http://insna.org/freeman.html.

[2] La locution « analyse de réseaux » est préférée à celle d’« analyse de réseaux sociaux » dans ce compte-rendu, car il s’agit du terme consacré en français. L’épithète « sociaux » serait pourtant souhaitable pour marquer l’importance de l’intentionnalité des acteurs que l’auteur souligne dans son manuel (cf. infra).

[3] Cf. la revue éponyme, lancée en 2013, et l’article de Brandes e. a., 2013.

[4] « A network perspective is not just a methodological extension to standard social science research, but carries theoretical commitments ». (p. 14).

























[5] Traduction que nous effectuons à partir de la phrase suivante : « Of course, if you have plentiful resources, a good supply of research assistants, time, cooperative respondents and sophisticated network analytic skills, then in the best of all possible worlds collect data longitudinally and collect plenty of it. »




























[6] Actor Network Theory (ANT), théorie développée notamment par Bruno Latour, permettant d’incorporer dans l’analyse des acteurs sans intentionnalité, tels des objets (Latour, 2005)

Par Amandine Thiry

Doctorante au sein du Centre d’histoire du droit et de la justice (UCL) et du groupe de recherche Sociale Geschiedenis na 1750 (UGent)

Mis en ligne le 15 mai 2017.

Récompensé par le Prix Simmel en 2016, Garry Robins appartient à une écurie chevronnée de chercheurs spécialistes en analyse de réseaux ; celle qui compose notamment le comité directeur de l’INSNA, l’International Network for Social Network Analysis, dont il est membre depuis 2007. Professeur au département de psychologie de l’Université de Melbourne, lauréat du Prix Linton Freeman pour sa « contribution systématique et substantielle » à l’étude scientifique des structures sociales[1], il signe ici un manuel stimulant à plusieurs égards. Comme en témoigne le titre, l’ouvrage se concentre avant tout sur la conception d’une recherche en analyse de réseaux[2], et non sur l’ensemble des méthodes statistiques communément désigné sous le nom de Social Network Analysis (SNA). La différence est de taille, le manuel se distingue des classiques du genre (Faust & Wasserman, 1994 ; Scott, 2000) tout en se rapprochant de manuels plus récents (Henning, Brandes & Mergel, 2012). Robins pose d’emblée l’intentionnalité des acteurs comme importante caractéristique de l’étude des réseaux sociaux par rapport à celle des réseaux au sens large (tendant à se regrouper sous la coupole de Network science[3]). Il s’agit donc de l’étude du réseau comme ontologie incluant à la fois des acteurs sociaux et des relations qu’ils possèdent entre eux (p. 5), définition certes classique (Faust & Wasserman, 1994) mais indispensable au lecteur. L’objectif spécifique du manuel est de guider le chercheur en sciences sociales désirant s’initier à l’analyse de réseaux, de l’élaboration de ses questions de recherche à l’interprétation de ses résultats. L’objectif général – non moins explicite – est lui apprendre à penser « réseaux » : l’analyse de réseaux n’est pas, pour Robins, une méthode additionnelle dans la boîte à outils du chercheur, mais une perspective spécifique sur les réalités sociales, nécessitant au préalable d’assumer des prérequis théoriques et méthodologiques[4].

Dans le premier chapitre, l’auteur introduit les présupposés théoriques qu’implique l’analyse de réseaux, analysant ses spécificités par rapport à d’autres approches en sciences sociales. L’analyse de réseaux répond à un questionnement spécifique sur les structures du social et sur les processus qui les transforment. L’auteur met en garde le lecteur novice, listant quelques raisons jugées à elles seules insuffisantes pour introduire l’analyse de réseaux dans un travail de recherche. De façon didactique, Robins aborde ensuite les notions fondamentales et les questionnements qui sous-tendent la démarche (nœud, relation, degré, distribution, centralité, position dans le réseau, structure du réseau, réciprocité des relations, etc.). On soulignera d’emblée la clarté des exemples présentés. Pour débroussailler l’immense futaie de travaux relatifs à cette discipline en formation, Robins s’appuie en premier lieu sur des recherches qu’il connaît de près pour y avoir été personnellement impliqué (par exemple : Robins & Kashima, 2008). Ce choix délibéré s’apprécie surtout pour la clarté avec laquelle l’auteur développe les exemples de ce premier chapitre, qui parcourront ensuite tout le livre au sein des encadrés « Pulling back the curtain ».

Les notions fondamentales de l’analyse de réseaux, qui permettent de dépasser l’usage métaphorique du mot « réseau », sont au cœur du second chapitre. Affinant leurs contours, ce chapitre définit précisément les concepts déterminants en les répartissant en cinq paragraphes thématiques. Quinze « principes » théoriques (liens forts et faibles, trous structuraux, multiplexité…) sont ensuite examinés tour à tour, accompagnés chacun d’un renvoi à une recherche récente. Robins veille à introduire la complexité en douceur dans ce second chapitre, usant de la notation mathématique avec didactisme et parcimonie.

Ces prémices théoriques posées, l’ouvrage adopte ensuite une structure qui suit au plus près le cheminement du chercheur en analyse de réseaux, contribuant ainsi à l’originalité de ce manuel. Le troisième chapitre, consacré à l’élaboration des questions de recherche, convoque les composantes (« building blocks ») d’une étude de réseaux sous forme de huit questions : Qui ou que sont les acteurs sociaux de l’analyse ? Quelles sont les limites du réseau ? Combien de types d’acteurs et quels types de liens relationnels sont à considérer ? Quels sont les attributs des acteurs sociaux ? S’agit-il d’une étude diachronique ou synchronique du réseau ? etc. De la définition des acteurs à celle des liens relationnels, de la délimitation du réseau lui-même aux facteurs exogènes à prendre en compte dans l’analyse, les réponses à ces questions fondamentales détermineront la conception de l’étude à mener. C’est à ces différents choix posés par le chercheur que s’attaque Robins dans la seconde partie du chapitre, en mesurant leurs implications respectives sur la recherche (« strenghs », « issues », « examples »). Les historiens – communauté en expansion parmi les chercheurs en analyse de réseaux – pourront toutefois regretter qu’à la question « Is time relevant? », Robins n’ait répondu qu’en trois paragraphes visant à décourager les études longitudinales (ou diachroniques) vu le travail éreintant de la collecte des données ; à moins de disposer de « ressources abondantes, du soutien d’assistants de recherche, de temps, de répondants coopératifs et de compétences avancées en analyse de réseaux[5] » (p. 50).

Le chapitre 4, « Social systems and data structures: Relational ties and actor attributes », constitue à la fois un prolongement du chapitre 3 et un préalable méthodologique aux deux chapitres suivants. La conceptualisation du réseau doit s’accompagner d’une réflexion sur la structuration des données ou, plus précisément, sur le choix de la structure qui recueillera l’information relationnelle collectée. Qu’il soit « complet » ou « égocentrique », « multiplex » ou procède d’un échantillonnage en boule de neige, le réseau étudié et sa structure doivent être définis et considérés selon leur nature spécifique. Par deux chapitres complémentaires (5 et 6), Robins aborde ensuite les réflexions préalables, les obstacles et les choix méthodologiques que suppose la collecte des données (différentes formes de collectes, diversité des contextes de recherche, échantillonnage, fiabilité et validité des mesures, etc.). Ces deux chapitres font la part belle aux exemples et aux recommandations détaillées. On soulignera la diversité des contextes de collecte de données qu’aborde l’auteur dans le chapitre 6, et surtout, l’utile bibliographie sélective commentée.

Après un septième chapitre très bref portant sur les problèmes éthiques liés à la collecte des données et à la diffusion des résultats (anonymat et confidentialité, consentement éclairé, devoir de prudence, feedback aux participants, etc.), Robins consacre le huitième chapitre à la représentation graphique. Il y souligne les limites des visualisations comme outils analytiques, tout en pointant leurs vertus pour l’exploration et la présentation des données. Ce chapitre vise avant tout le lecteur débutant, auquel sont livrés quelques clefs et principes généraux pour obtenir des visualisations de qualité. Pour clore ce diptyque sur l’analyse des données, l’auteur passe en revue dans le chapitre 9 les différentes méthodes communément rassemblées sous le terme Social Network Analysis (SNA). À l’exhaustivité est ici préféré un aperçu de différentes méthodes établies. L’auteur décortique la façon dont elles sont appliquées dans des recherches récentes. Bien que l’analyse de réseaux binaires y tienne une place de choix, le dense chapitre brasse un très large spectre de méthodes, évitant la sophistication inutile malgré la complexité des notions traitées.

« Inférence, généralisation, causalité et autres sujets importants (weighty matters) » sont au centre du dixième et dernier chapitre, consacré à la manière de tirer des conclusions à partir d’une analyse de réseaux. Robins y développe une réflexion stimulante, bien que dense, sur l’interprétation et la généralisation des données, dépassant ainsi largement le cadre de l’analyse de réseaux. Ce dernier chapitre constitue un important plaidoyer pour une recherche en sciences sociales plus consciente des dangers de l’inférence et de la généralisation des résultats. À partir du cas particulier d’une étude controversée sur la diffusion de l’obésité par les réseaux amicaux (Christakis & Fowler 2007), Robins argumente en faveur d’une inférence qu’il qualifie de scientifique, c’est-à-dire prenant en compte un ensemble de travaux et de nombreux facteurs, et non simplement de statistique

En conclusion, le point fort de l’ouvrage de Robins est avant tout de parvenir à articuler analyse de réseaux et autres théories issues des sciences sociales, tout en renvoyant à des recherches concrètes et récentes. Malgré tout, le manuel prend régulièrement le point de vue d’un analyste de réseaux « pur-sang » et tente d’inciter le lecteur à penser « réseaux », au détriment parfois d’un débat critique à propos d’approches radicalement différentes. Ainsi, la théorie de l’« acteur-réseau »[6] n’est mentionnée à aucun endroit de ce manuel (l’intentionnalité des acteurs ayant certes été portée comme principe-clef au début du premier chapitre). On regrettera encore quelques choix d’édition –  l’absence d’une table des matières détaillée, un glossaire faisant parfois doublon avec le texte (p. 28-29) – et le caractère très incomplet de la bibliographie concernant les logiciels (notamment pour le logiciel Gephi). Si le livre s’adresse avant tout à un chercheur novice en analyse de réseaux, le caractère pointu des derniers chapitres séduira également le chercheur plus aguerri. Rédigé dans un style fluide et plutôt direct (« Do not be fooled. », « If another network expert tells you of other possibilities, listen. »), l’ouvrage tranche avec le ton plus neutre généralement adopté dans les manuels. Outre la qualité du dispositif didactique mis à la disposition du lecteur (glossaires, exemples, résumés et lectures conseillées en fin de chapitre), la diversité du bagage de Garry Robins permet de recommander la lecture de ce manuel à tout chercheur en sciences humaines intéressé par cette « network science » en voie de formation.

Bibliographie :

Henning M., Brandes U., Mergel I. (2012), Studying Social Networks: A Guide to Empirical Research, Frankfurt am Main, Campus Verlag.

Latour B. (2005), Reassembling the social. An introduction to Actor-Network Theory, Oxford, Oxford University Press; trad. Paris, La Découverte.

Robins G., Kashima Y. (2008), « Social psychology and social networks: Individuals and social systems », Asian Journal of Social Psychology, vol. 11, p. 1-12.

Scott J., Carrington P. (dir.) (2011), The SAGE handbook of Social Network Analysis, London, SAGE.

Scott J. (2013 [2000]), Social Network Analysis, Los Angeles, Sage.

Brandes U., Robins G., McCranie A., Wasserman S. (2013), « What is network science? », Network Science, vol. 1, n° 1, p. 1-15.

Wasserman S., Faust K. (1994), Social network analysis: Methods and applications, Cambridge, Cambridge University Press.

 

 

 

 


Rémi Dormois – Les politiques urbaines. Histoire et enjeux contemporains

publié le 9 févr. 2017 à 03:38 par Lionel Francou   [ mis à jour le·11 févr. 2017 à 01:32 par Quentin Verreycken ]

Recensé : Rémi Dormois, Les politiques urbaines. Histoire et enjeux contemporains, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015, 312 p.


Par Antoine Lévêque

Doctorant en science politique au Laboratoire Triangle (UMR CNRS 5206), Université Lyon 2.

Parler de politiques urbaines semble aujourd’hui aller de soi, tant certaines disciplines, comme la science politique, se sont emparées de cet objet. Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. Devant l’évidence d’un champ d’analyse qui s’est imposé compte tenu des évolutions récentes de l’action publique, l’ouvrage de Rémi Dormois propose un tour d’horizon des domaines d’action publique mis en œuvre à l’échelle des villes. En s’autorisant également quelques détours sur l’activité politique qui s’y déploie, il rend compte des différentes acceptions par lesquelles les politiques urbaines ont été appréhendées.

Docteur en science politique et chercheur associé au laboratoire « Environnement, ville, société (EVS – UMR 5600) », R. Dormois a également une formation d’ingénieur des ponts, des eaux et des forêts. Il a travaillé en collectivité territoriale, dans les services de l’État ou encore en bureau d’études et dans le milieu associatif dans l’élaboration et la mise en œuvre de politiques publiques. Ainsi, issu d’un parcours associant une participation directe à l’action publique et un travail de recherche en science politique, l’auteur s’adresse ici à un public large, éventuellement non académique. L’ouvrage se veut donc être un outil pratique et pédagogique remplissant les fonctions d’un manuel. Sa structuration avec des entrées sectorielles (politiques urbaines du logement, de la mobilité, de la culture,…) en est imprégnée et autorise ainsi une entrée thématique. Il s’agit d’abord de restituer quelques grands repères pour quiconque souhaite investir plus avant le champ des politiques urbaines. De ce point de vue, l’apport fondamental de l’ouvrage réside dans l’état de littérature qu’il fournit pour chaque entrée choisie. La succession des chapitres suit également une logique propre, défendue par l’auteur, et permet de voir se dégager une certaine lecture des changements intervenant dans les politiques urbaines. Au-delà des enjeux techniques souvent mis en avant en matière d’urbanisme, d’aménagement ou encore de transport urbain, et au-delà des objectifs régulièrement réaffirmés à propos de la construction de villes durables, R. Dormois cherche d’abord à mettre en relief la dimension politique des politiques urbaines. Ainsi, l’auteur s’interroge sur les rapports de forces, sur les coalitions d’acteurs qui sont parvenus, à travers des contextes singuliers, à imposer un traitement particulier d’un problème considéré alors comme spécifiquement urbain.

Le premier chapitre est consacré aux politiques urbaines de développement économique. Cette entrée en matière permet à l’auteur de revenir sur une dimension structurante qui lui semble peser sur l’ensemble des politiques urbaines, à savoir les mutations de l’organisation du système économique, ainsi que ses répercussions sociales et politiques sur les villes. Ces dernières seraient devenues, dans la période récente, des acteurs-clés de l’économie mondialisée en accompagnant les recompositions contemporaines du capitalisme. Le développement d’une intervention économique par les villes, que l’auteur situe à partir des années 1970, se standardiserait aujourd’hui au niveau des objectifs poursuivis, tournés vers l’attractivité des territoires. Cependant, il nous semble que cette focale historique très contemporaine tend à minimiser non seulement l’inscription sur le long terme des relations entre élites politiques et économiques locales (Jouve, Lefevre, 1999), mais aussi des velléités plus anciennes de rayonnement de certaines villes (Payre et al., 2013). Ce propos est d’ailleurs nuancé dans les chapitres suivants.

Le deuxième chapitre traite des politiques urbaines sociales. Il débute par un paysage des disparités sociales urbaines présentées comme découlant des tendances abordées dans le premier chapitre. Ensuite, en revenant à l’analyse des politiques publiques, il permet d’opérer un premier recul en soulignant le rôle initiateur de communes progressistes dans la construction du Welfare State, avant de montrer comment la ville est devenue un espace où coexistent différents types de politiques sociales. Certaines d’entre elles sont territorialisées et d’autres territorialement organisées, sans qu’on ne puisse pour autant parler de politiques sociales urbaines, tant le rôle d’acteurs nationaux reste central devant l’absence de cohésion entre les différentes collectivités concernées. Les « grandes étapes » proposées nous semblent, ici, néanmoins un peu abruptes et présentent une vision fonctionnaliste des politiques publiques, pourtant remise en cause en matière de politique de la ville. Aussi, la mise à l’agenda d’une requalification physique lourde des quartiers et d’une lutte contre la délinquance est ici associée à la montée du Front national au début des années 2000, quand d’autres chercheurs, à l’instar de Sylvie Tissot (2007), y voient la continuité d’une réforme profonde des politiques sociales à travers la construction d’un problème spécifique des « quartiers ».

C’est également de territorialisation dont il est question dans le troisième chapitre consacré aux politiques de logement. Là encore, si ces dernières ont été un véritable symbole de l’intervention de l’État pendant les Trente Glorieuses, la légitimité de celui-ci à prendre en charge ce secteur est le fruit d’un processus long, allant de l’émergence de débats nationaux au XIXe siècle sur les conditions de logements des ouvriers dans les villes à l’entreprise des grands ensembles dans le contexte d’après-guerre, en passant par le rôle de maires réformateurs. L’idée d’un basculement « sous la pression de l’opinion publique » (p. 89) pour mettre en place cette politique interventionniste centralisée nous parait réductrice, tant certains travaux insistent sur le lent processus d’expérimentation et de structuration du secteur de la construction pour expliquer les choix retenus (Le Goullon, 2014). La mise en perspective introduite par des éclairages européens permet de revenir sur certaines idées reçues. Elle témoigne d’interventionnismes étatiques plus précoces pour certains pays voisins. Enfin, la sortie de cette période fordiste, devant l’émergence d’un nouveau référentiel au tournant des années 1980, engage un repositionnement de l’État dans un rôle de régulateur et d’incitateur, laissant à l’acteur privé la production de logements et, à l’échelon local, la construction de politiques urbaines de l’habitat.

Au cœur de l’ouvrage, le quatrième chapitre, portant sur les politiques urbaines d’aménagement, nous apparaît le plus stimulant. Le séquençage historique proposé nous renvoie d’abord à la naissance de l’urbanisme au travers d’initiatives portant la nécessité d’une organisation rationnelle du développement des villes. En s’appuyant sur la promotion de savoirs et de méthodes scientifiques, cette démarche s’inscrit dans une rhétorique du progrès social. Devant l’absence d’application des premiers plans d’urbanisme au début du siècle dernier, les promoteurs de l’urbanisme se détournent des maires, accusés d’entretenir des intérêts particuliers, au profit de l’État et de la mise en place de démarches centralisées. Le consensus qui émerge alors trouve une traduction concrète dans les « ordonnances-lois » de 1943, non soumises au vote du Parlement, qui jettent les bases des politiques d’aménagement fordistes, organisant l’ensemble du territoire national pour reconstruire et moderniser « la nation ». La création du Ministère de l’Équipement en 1966 consacre cette prise en main par l’État et ses ingénieurs des ponts et chaussées, aux dépens des architectes et urbanistes. S’opère alors une dépolitisation de l’urbanisme au moyen notamment d’un remplacement sémantique. La notion d’« aménagement » est préférée à celle d’« urbanisme », et il s’agit de programmer une « production urbaine » technicisée plutôt que de mettre en place une « politique urbaine ». L’usage d’indicateurs économiques et de la prospective permet « d’esquiver le traitement de problèmes porteurs de luttes politiques » (p. 127). La remise en cause de cette organisation est adossée à la critique de l’urbanisation fonctionnaliste qu’incarnent très largement les grands ensembles. L’impact de la loi d’orientation foncière et les premiers signes d’une crise économique globale ne permettant pas à l’État d’assurer seul le financement des programmes, tandis que le décalage entre ses prévisions et le recensement de 1975 concourent à l’émergence de nouvelles conceptions reposant davantage sur les acteurs locaux. Le référentiel néolibéral est au cœur de la planification territoriale stratégique qui s’impose alors peu à peu à travers le renouvellement des objectifs et des méthodes. Centrés sur le renforcement de l’attractivité des villes, ces derniers concourent à une concentration des budgets sur « une géographie prioritaire du développement » (p. 137). Des initiatives pilotes, telles que la révision du schéma directeur de l’agglomération lyonnaise, se développent dans les années 1980 en mettant au premier plan des structures intercommunales, avant de se diffuser plus largement dans la décennie suivante. L’exemple britannique montre un tournant plus brutal encore, visant à rétablir les mécanismes de marché dans les politiques urbaines via différentes mesures du gouvernement conservateur de Margaret Thatcher. Imposé en Angleterre, le développement des partenariats publics-privés est aussi fortement encouragé en France par des dispositifs faisant de l’aménagement un instrument de « gouvernance urbaine ». Au total, la catégorie « aménagement » apparaît chargée de représentations des enjeux urbains qui se succèdent selon les rapports fluctuant entre acteurs publics (experts, hauts fonctionnaires, maires,…) et privés (consultants, promoteurs immobiliers, dirigeant d’entreprises,…)

Les politiques de mobilité font également l’objet d’un éclairage important. Après avoir dressé un panorama des caractéristiques d’une mobilité urbaine, R. Dormois propose un découpage en trois temps des grandes inflexions ayant rythmé cet objet d’action publique. D’abord réduit à la gestion ainsi qu’au développement des réseaux de transport collectif et routier, le traitement des déplacements se serait peu à peu davantage rapproché de l’urbanisme à la faveur d’une approche plus globale et transversale. Le détour sur l’évolution des moyens d’expertises et des acteurs qui les détiennent, d’abord par les services de l’État sur les secteurs qu’il investit, puis au sein des collectivités et plus encore des structures intercommunales (dont l’acceptabilité s’est souvent appuyée sur l’intégration de communes au réseau de transport urbain), est particulièrement éclairant quant aux mécanismes de formulation des solutions. Celles-ci sont également continuellement investies par des acteurs privés, exploitant les réseaux, dont les intérêts dépendent des choix publics. Il semble néanmoins que l’auteur reprend ici à son compte une tradition de recherche proche de l’évaluation de ces politiques en adoptant un discours normatif. Lorsqu’il conclut que « les politiques de mobilité n’accordent pas assez de place à des dispositifs d’action agissant du côté de la demande » (p. 181), à la suite notamment de Jean-Marc Offner (2006), sa posture est prescriptive alors qu’il revendique par ailleurs le fait de s’en écarter. En l’occurrence, ce discours trouve aujourd’hui une réception dans l’action publique alimentant le développement de « nouveaux services à la mobilité » qui laissent davantage place aux acteurs privés. Il semble paradoxal de prétendre ici pouvoir objectiver la demande de mobilité, tant celle-ci découle de pratiques et de représentations sociales (Dezalay, Gueissaz, Maillet, 2007), tout en plaidant pour le maintien d’« une analyse politiste et sociologique » à même de percevoir la « priorisation sociale et spatiale » (p. 181) derrière les politiques de mobilité (Reigner, 2013).

Enfin, les trois derniers chapitres portent sur des politiques urbaines que R. Dormois qualifie de moins « classiques », à savoir les politiques urbaines d’environnement, de la culture et des relations internationales. À rebours des représentations courantes, l’apport majeur nous semble de nouveau résider dans la restitution de l’épaisseur historique que recouvre l’investissement des villes sur ces thèmes. Aussi, des inflexions majeures marquent l’appréhension de ces thématiques par les municipalités. Portée tour à tour par différents acteurs qui entrent en concurrence, la façon d’envisager ces problèmes urbains et d’y rattacher des enjeux a évolué. Par exemple, si les villes investissent dès le XIXe siècle des réseaux transnationaux, court-circuitant ainsi les États, c’est d’abord pour répondre à des objectifs proprement politiques. En revanche, à partir des années 1980, les actions entreprises à cette échelle semblent trouver leur motivation dans la poursuite d’un développement économique. Les dispositifs saisis et le rapport aux institutions supranationales s’en trouvent renouvelés. À la faveur d’un processus d’institutionnalisation, les politiques urbaines d’environnement se sont, quant à elles, peu à peu éloignées des groupes militants qui les ont fait émerger, opérant du même coup une « sélection parmi les défis environnementaux » (p. 204) dont la justification produite par l’expertise répond aussi d’enjeux économiques. En outre, l’auteur mobilise davantage une sociologie des professions sur les politiques urbaines de la culture en reprenant notamment les travaux de Vincent Dubois (2004). Alors que la politisation de la culture, d’abord limitée à quelques municipalités communistes, se répand plus largement dans les agendas locaux à partir des années 1970, le développement d’actions s’accompagne de la croissance d’une administration propre qui amorce un processus de professionnalisation. Aux objectifs socio-éducatifs portés par des militants succède l’organisation d’évènements pris en charge par des professionnels qui dépolitisent les équipements culturels pour en faire « de simple[s] lieu[x] offrant des services et des biens culturels à des consommateurs » (p. 213). Ces inflexions s’accompagnent ensuite d’une orientation économique qui met la culture au service des politiques urbaines de compétitivité et d’attractivité selon une logique d’encastrement. Liés à l’affirmation plus générale d’une politique urbaine néolibérale, ces bouleversements renvoient également à l’influence de différents niveaux de gouvernement, dont notamment les incitations de l’Union européenne en faveur d’une compétition entre les territoires.

De cet ouvrage on regrettera cependant quelques raccourcis empruntés par l’auteur. Les courtes introductions des chapitres présentent parfois des découpages temporels discutables, qui sont néanmoins nuancés dans le développement de l’argumentaire. Bien des concepts et notions mobilisés ne font pas toujours l’objet de définitions préalables, tels qu’« institutionnalisation », « référentiel », « métropolisation » ou encore « gouvernance ». Ce sont des termes polysémiques, dont l’emploi par les acteurs des politiques urbaines n’est pas neutre et produit des effets propres, comme l’auteur l’explique lui-même à propos de l’usage de la notion d’« aménagement ». À cela, ajoutons le non-développement systématique des sigles (ONZUS, DRAC, ANAH,…), malgré la présence d’un glossaire en fin d’ouvrage. Ce sont là des éléments qui rendent moins efficace la portée pédagogique de l’ouvrage. Enfin, le renforcement des définitions, la précision des approches mobilisées et leur inscription disciplinaire, rarement précisée pour mobiliser des auteurs, auraient permis de mieux saisir les enjeux des controverses scientifiques entourant les politiques urbaines.

Bibliographie

Dezalay T., Guessaz A., Maillet C. (2007), « Réalité et perception des dimensions spatiales et socio-culturelles de l’accessibilité des services collectifs », EspacesTemps.net. URL : http://www.espacestemps.net/en/articles/realite-et-perception-des-dimensions-spatiales-et-socio-culturelles-de-lrsquoaccessibilite-des-services-collectifs-en

Jouve B., Lefevre C. (1999), « De la gouvernance urbaine au gouvernement des villes ? Permanence ou recomposition des cadres de l’action publique en Europe », Revue française de science politique, vol. 49, n° 6, p. 835854.

Dubois V. (2004), « Dilemmas of the institutionalisation process. From cultural mobilisation to cultural policies », International Journal of Cultural Policy, vol. 10, n° 3, p. 331349.

Le Goullon G. (2014), Les grands ensembles en France. Genèse d’une politique publique (1945-1962), Paris, Comité des travaux historiques et scientifiques (« histoire »).

Offner J.-M. (2006), Les plans de déplacements urbains, Paris, La Documentation française (« Le point sur »).

Payre R.. (dir.) (2013), Lyon, ville internationale : la métropole lyonnaise à l’assaut de la scène internationale, 1914-2013, Lyon, Libel (« SHS »).

Reigner H. (2013), Sous les pavés de la qualité urbaine. Gouvernement des territoires, gouvernement des conduites et formes renouvelées de la domination dans la ville néohygiéniste, mémoire d’habilitation à diriger des recherches, Paris, Institut d’études politiques de Paris.

Tissot S. (2007), L’état et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique, Paris, Seuil (« Liber »).

Joan Stavo-Debauge, Philippe Gonzalez, Roberto Frega (dir.) – Quel âge post-séculier ? Religions, démocraties, sciences

publié le 9 janv. 2017 à 07:47 par Quentin Verreycken   [ mis à jour le·9 févr. 2017 à 03:37 par Lionel Francou ]

Recensé : Joan Stavo-Debauge, Philippe Gonzalez, Roberto Frega (dir.), Quel âge post-séculier ? Religions, démocraties, sciences, Paris, Éditions de l’EHESS, 2015, 407 p.


[1] Voir par exemple : 
(consulté le 1er octobre 2016).

[2] Joan Stavo-Debauge écrit ainsi que les « évangéliques fondamentalisés […] constituent aujourd’hui à l’échelle du globe, un des courants religieux des plus dynamiques, des plus réactionnaires et des plus absolutistes » (p. 36). Il se réfère, à ce titre, aux travaux de Philippe Gonzalez.

[3] Il s’agit du terme utilisé par Joan Stavo-Debauge.











































































































































[4] À l’exception notable de la thèse de doctorat d’Aurélia Bardon (2014).

Par Élise Rouméas

Chercheuse associée en théorie politique à l'Université d'Oxford.

Mis en ligne le 9 janvier 2016

En septembre 2016, l’intervention publique de l’éminent philosophe de la religion britannique Richard Swinburne a provoqué indignation et émoi dans la blogosphère ainsi que sur les réseaux sociaux anglo-saxons. Invité à prononcer un discours à l’occasion d’une conférence organisée par la Society for Christian Philosophers (SCP), Swinburne, chrétien orthodoxe, aurait défendu l’idée d’une incompatibilité profonde entre l’éthique chrétienne et les relations homosexuelles. Il aurait, selon ses commentateurs, fait état de l’homosexualité comme d’un « handicap » (disability) et d’une « condition incurable »[1].

Cette actualité récente entre en résonnance avec la préoccupation de l’ouvrage dirigé par Joan Stavo-Debauge, Philippe Gonzalez et Roberto Frega. Derrière la suspicion explicite des auteurs envers les discours sur le post-séculier (p. 9), on pressent une inquiétude réelle quant au rôle majeur que jouent (ou pourraient jouer) les religions dans la sphère publique. Ce qu’ils semblent redouter, c’est surtout le caractère « fondamentaliste » et « absolutiste » de certaines communautés, ainsi que le risque d’une « tyrannie de la majorité » (p. 237). Bien que l’ouvrage se donne pour ambition de prendre au sérieux les « modalisations différenciées de la foi, des convictions et des pratiques religieuses » (p. 10), l’accent est surtout mis sur les formes les plus conservatrices des religions – en l’occurrence, principalement du protestantisme évangélique[2]. Cela s’explique notamment par le choix d’engager une réflexion critique sur le débat anglo-saxon relatif à la place des arguments religieux dans la justification publique, débat qui accorde une place prépondérante au protestantisme évangélique « fondamentalisé[3] ». L’ouvrage a le grand mérite de retracer une histoire critique de ce débat en donnant certains éléments de contexte bienvenus. Par ailleurs, on trouve également une tentative de proposition originale au travers de la contribution de Roberto Frega qui développe une conception pragmatiste de la raison publique.

Le nombre et la diversité des interventions rassemblées ne permettent guère de les discuter individuellement ici. Ce compte-rendu s’attardera plutôt sur trois thèmes transversaux, à savoir le post-séculier, la critique des religions et la place des arguments religieux dans la justification publique. Il adoptera le ton critique (pour ne pas dire polémique) propre à certaines contributions.

1.     Qu’est-ce que le post-séculier ?

Commençons par un examen de la notion centrale, à savoir le post-séculier. Qu’entendent les auteurs par ce terme ? Dans l’introduction, ils décèlent, derrière l’idée de « post-séculier », « un programme cherchant à rendre la démocratie plus hospitalière à la religion […] » (p. 10). Les philosophes Charles Taylor et Jürgen Habermas seraient coupables d’avoir diffusé le terme. Les auteurs, nous l’avons dit, se déclarent suspicieux vis-à-vis des discours sur le post-séculier, notamment car ils y perçoivent une remise en cause du naturalisme. La méthode de l’enquête scientifique comme moyen privilégié d’accès à la connaissance serait relativisée au profit d’autres modalités, en particulier celle de l’expérience religieuse. Les tenants du post-séculier auraient pour ambition de réhabiliter les prétentions cognitives des religions. Par ailleurs, le terme même de post-séculier serait trompeur sur le plan sociologique. Il suggérerait que des sociétés hier sécularisées auraient fait l’objet d’un réveil spirituel, que le religieux prendrait sa revanche après avoir été victime d’une mise au ban.

En résumé, il semble que les auteurs distinguent trois versants dans le post-séculier : (1) un versant politique caractérisé par des velléités d’ouverture de l’espace public aux contributions religieuses ; (2) un versant épistémologique caractérisé par la réhabilitation cognitive et rationnelle du religieux (ou d’une religion en particulier) ; (3) un versant sociologique, à savoir l’idée, scientifiquement erronée selon les auteurs (p. 15), d’un réveil religieux.

L’intérêt de l’article de Stavo-Debauge réside notamment dans la démonstration d’un lien entre les deux premiers versants. Deux critiques méritent néanmoins d’être formulées à ce propos.

D’abord, il manque à cet ouvrage une cartographie précise des discours sur le post-séculier permettant d’y voir plus clair sur la diversité des contextes (notamment disciplinaires) où le terme a été mobilisé. De fait, il n’y a pas d’accord sur la signification du terme de post-séculier, de même qu’il n’y a jamais eu d’accord sur ce que signifie la sécularisation. James Beckford (2012) distingue ainsi six foyers de sens, parfois en conflit les uns avec les autres. Le concept de post-séculier, comme celui de sécularisation, est utilisé de multiples façons.

Ensuite, il aurait été judicieux de développer davantage le versant sociologique du post-séculier pour le déconstruire de manière plus convaincante. Habermas, auquel se réfèrent abondamment les auteurs, décrit d’abord un phénomène sociologique lorsqu’il emploie le terme. Selon lui, il s’agit d’un concept descriptif qui sert à dresser un portrait de la situation religieuse des sociétés européennes, ainsi que d’autres sociétés à haut niveau de vie, telles que le Canada, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande. Habermas (2008) résume ainsi le trait fondamental des sociétés dites post-séculières : « Ce sont des sociétés où la religion revendique un rôle public, tandis que recule la certitude séculariste que la religion est vouée à disparaître, à l’échelle mondiale, dans le sillage d’une modernisation accélérée. » (p. 8) Plus précisément, le paradigme post-séculier se déclinerait en trois phénomènes : la remise en cause du sécularisme, l’accroissement de la présence publique des religions et l’approfondissement du pluralisme.

Sur fond d’observations sociologiques se dessine une question normative : « comment devons-nous nous concevoir en tant que membres d’une société post-séculière et que devons-nous attendre les uns des autres, pour que dans nos États-nations soudés au cours de l’histoire un commerce civil entre citoyens puisse être préservé dans les conditions du pluralisme culturel et philosophique ? » (Habermas, 2008 : 8) Que se doivent les citoyens les uns aux autres dans un contexte de pluralité ? Quelles sont les attentes normatives légitimes, comment les définir ? En définitive, c’est le lien entre les versants sociologique et politique qui mériterait d’être davantage développé.

2.    Une critique des religions

Plusieurs contributions de cet ouvrage sont explicitement ou implicitement critiques vis-à-vis des religions. C’est d’ailleurs le titre de la première partie : « La critique pragmatiste des religions ». Philip Kitcher (p. 75-111) entreprend ainsi une défense musclée du sécularisme, qu’il baptise « l’humanisme séculier », en tâchant d’en montrer les vertus positives – le sécularisme ne devrait pas se limiter à nier la véracité des religions. En introduction, les auteurs mettent en garde le public francophone : certaines choses présentées par Kitcher « semblent […] aller de soi », mais la philosophie anglo-saxonne étant en proie à une « désécularisation tendancielle », il s’agirait plutôt là d’une tentative de légitime défense contre un « théisme agressif » (p. 20). La contribution de Kitcher est surprenante, certes, mais non par sa banalité, plutôt pour ses arguments à l’emporte-pièce, péremptoires, condescendants et se passant allègrement de toute preuve empirique. En voici deux extraits choisis :

Il ne fait aucun doute que les traditions d’où proviennent les idées religieuses répandues dans le monde contemporain attestent d’une évolution de ces idées, et que les processus qui portent cette évolution culturelle ne sont absolument pas fiables quant à la production et à la diffusion de la vérité (p. 79).

[…] ces croyants aveugles n’ont aucune raison d’attribuer une quelconque autorité à ces doctrines. Car si d’autres croyants se tournent vers des textes différents, ainsi de livres comme le Coran ou la Bhagavad Gita, ils peuvent en faire de même et avec une égale légitimité. Celui qui fait un « saut dans la foi » et considère que Mein Kampf ou les 120 jours de Sodome sont inspirés par Dieu, est tout aussi justifié à fonder ses décisions et actions sur ces textes (p. 84).

Il ne s’agit pas de dire qu’un texte philosophique devrait ménager les susceptibilités des croyants de par le monde. En réalité, Kitcher fait exactement la même chose que ce que reproche Stavo-Debauge aux philosophes analytiques de la religion : utiliser des oripeaux « scientifiques » pour asséner des vérités qui, elles, n’ont rien de scientifique, d’un ton sans appel. Reprenons les termes de Stavo-Debauge : « Singer un mode d’exposition scientifique s’avère commode quand il s’agit d’asséner des dogmes théologiques, en se donnant des airs rationalistes » (p. 161). Dans la mesure où Kitcher s’autorise à faire des affirmations fortes sur la société – par exemple, l’idée que les religions fonctionnent dans la mesure où elles soulagent l’anxiété des peuples (p. 82) –, il doit nous fournir des preuves.

3.    Religions et raison publique

L’intérêt majeur de l’ouvrage se situe dans sa contribution aux débats relatifs à la place des voix religieuses dans la discussion politique, débat qui a été peu relayé dans la littérature francophone[4]. L’ouvrage revendique une perspective pragmatiste et pose la question suivante : quelle peut être une contribution pragmatiste à ces débats ?

On pressent, de prime abord, certains désaccords entre les auteurs. Louis Quéré, par exemple, explique que « […] d’un point de vue pragmatiste, la religion n’a pas à intervenir, sous quelque forme que ce soit, dans la gestion des affaires publiques et le traitement des problèmes sociaux, et malgré une authentique promotion du religieux » (p. 116). La religion est incompatible avec l’enquête publique qui doit prévaloir dans le domaine politique. Frega, en revanche, tente de formuler une conception pragmatiste de la raison publique qui serait hospitalière (sous certaines contraintes d’usage) aux voix religieuses.

Une lecture attentive dissipe néanmoins certaines divergences. Quéré reconnaît que les croyants ont le droit d’exprimer publiquement leurs convictions, mais qu’ils ne peuvent pas les traduire en normes (p. 143). On retrouve une idée similaire chez Frega qui propose une distinction intéressante entre justification et jugement. La justification est l’activité qui consiste à donner des raisons pour soutenir une position politique, tandis que le jugement est une activité collective visant à évaluer les conséquences de telle ou telle position politique (p. 227). Si les « doctrines compréhensives » sont les bienvenues dans la justification, elles ne le sont pas dans l’exercice du jugement qui mène à la décision politique. Frega assure que sa proposition est ainsi « plus inclusive que l’approche libérale classique » (p. 237).

Deux remarques peuvent être formulées à propos de la proposition de Frega. La première a trait au mécanisme institutionnel susceptible de traduire la distinction entre justification et jugement. Prenons le cas de Swinburne, cité en introduction. Selon le modèle normatif proposé par Frega, il semble que Swinburne se situe dans la justification. Il s’agit d’un contexte académique et Swinburne n’a pas proposé (à notre connaissance) de conclusions politiques à tirer de ces propos sur les personnes homosexuelles. Quel mécanisme institutionnel permettrait de filtrer le passage de la justification au jugement – en d’autres termes, qu’est-ce qui pourrait empêcher des politiciens demain de s’emparer des arguments de Swinburne pour concevoir une loi ?

La seconde remarque concerne la question des conséquences. Dans la pratique du jugement, ce sont les conséquences qui doivent être prises en compte. Dans les termes de Frega : « ce qui compte n’est pas pourquoi je crois ce que je crois, mais ce qui arrivera si nous prenons mes croyances comme base pour nos actions » (p. 228). Cet accent mis sur les conséquences est séduisant de prime abord (finies les interminables discussions métaphysiques, soyons pragmatiques), mais il est problématique à bien des égards. D’une part, certaines idées méritent d’être défendues, quelles qu’en soient les conséquences. Prenons l’égalité femme-homme. Doit-on la subordonner à la preuve qu’une telle égalité aura pour conséquences des entreprises florissantes et des institutions politiques plus intègres et efficaces ? Non. Nous voulons l’égalité au nom de l’égalité et non en vue de bénéfices (Sénac, 2015). Même s’il s’avérait que l’égalité femme-homme avait des conséquences néfastes, par exemple en termes de rentabilité, nous la revendiquerions néanmoins. D’autre part, et c’est banal de le dire, il y a toujours une incertitude quant aux conséquences de telle ou telle décision politique. Une évaluation purement conséquentialiste risque de devenir un calcul de probabilités. Enfin, même en admettant que l’on ait une idée précise des diverses conséquences, l’évaluation implique des jugements de valeur pour hiérarchiser ces différentes possibilités et choisir la plus désirable. Il paraît difficile de faire de tels jugements de valeur sans convoquer de « doctrines compréhensives » (pas même l’utilitarisme ?). Sauf si l’on exclut seulement les religions et non l’ensemble des doctrines compréhensives – Frega n’est pas très clair sur ce point.

Si l’on choisit d’exclure seulement les religions, alors il faut expliquer pourquoi ces dernières méritent un traitement spécial. Qu’y a-t-il de spécialement dangereux ou nuisible dans les religions pour qu’elles deviennent les seules doctrines compréhensives à être dans le collimateur d’une raison publique pragmatiste ? Il semblerait que certains des auteurs de l’ouvrage reprochent finalement aux religions d’être trop réactionnaires à leur goût. Ils oublient, ce faisant, leur engagement initial de prendre au sérieux la grande diversité des modalités de foi, du bricolage postmoderne aux religions tournées vers la pratique, des traditionalismes aux syncrétismes. Cela dit, cet ouvrage très riche et véritablement novateur pour un public francophone mérite d’être lu : de toute évidence, son enthousiasme critique est contagieux.

Bibliographie

Bardon A. (2014), Les arguments religieux dans la discussion politique : une théorie de la justification publique, thèse de doctorat, Paris, Institut d’études politiques.

Beckford J. (2012), « SSSR Presidential Address: Public Religions and the Postsecular: Critical Reflections », Journal for the Scientific Study of Religion, vol. 51, n° 1, p. 1–19.

Habermas J. (2008), « Qu’est-ce qu’une société “post-séculière” ? », Le Débat, vol. 5, n° 152, p. 4-15.

Sénac R. (2015), L’égalité sous conditions. Genre, parité, diversité, Paris, Presses de Sciences Po (« Académique »).

Jean Remy – L'espace, un objet central de la sociologie

publié le 30 nov. 2016 à 08:21 par Quentin Verreycken   [ mis à jour le·21 janv. 2017 à 05:39 par Lionel Francou ]

Jean Remy, L'espace, un objet central de la sociologie, Toulouse, Erès, 2015, 183 p. 























[1] Pour lire un compte-rendu de ce même livre qui suit sa structure de manière plus fidèle et met en exergue d’autres aspects de l’ouvrage que ceux que j’ai choisi de mentionner ici, voir : Olivier Cléach (2016), « Jean Remy, L’espace, un objet central de la sociologie », Lectures. URL : http://lectures.revues.org/20334.

Par François Rinschbergh

Doctorant en sociologie au Centre d’études sociologiques (CES) de l’Université Saint-Louis – Bruxelles et au centre de recherche en architecture et sciences humaines (sASHa) de l’Université libre de Bruxelles

Mis en ligne le 30 novembre 2016

« Penser le social dans sa matérialité » est sans doute la formule qui résume le mieux le propos développé ici par Jean Remy, mais c’est aussi une préoccupation qui aura traversé toute la carrière scientifique de cette figure emblématique de la sociologie de l’espace.

Depuis le « tournant spatial » qui aurait été amorcé en sociologie dans le courant des années 1970 par des sociologues et philosophes tels qu’Henri Lefebvre, Raymond Ledrut ou Jean Remy lui-même, l’intérêt pour les dimensions spatiales du social (ou, à l’inverse, pour les dimensions sociales du spatial) n’a pas perdu de sa vivacité. Ce récent ouvrage ne vient donc pas réactualiser un objet de la sociologie qui aurait été oublié, en témoigne le dernier dossier thématique de la revue en ligne SociologieS paru tout récemment (Authier J.-Y, Bourdin A., Germain A., Lefeuvre M.-P., 2016) et entièrement consacré à ce sujet. Jean Remy semble plutôt avoir eu comme ambition de nous livrer un retour sur son parcours de chercheur ainsi que sur son travail de théorisation et d’intervention sociale. En le découpant grossièrement, on pourrait dire que la structure même de l’ouvrage témoigne du souci à la fois théorique et pratique de l’auteur : l’exposé oscille constamment entre, d’un côté, des considérations plus théoriques (davantage concentrées dans les premiers chapitres) et, de l’autre, une attention aux implications pratiques des façons de penser l’espace (notamment en ce qui concerne les politiques de « mixité sociale » sur lesquelles l’auteur insiste de manière particulièrement intéressante dans la suite de l’ouvrage).

Malgré un style d’écriture et une façon de structurer sa pensée parfois difficile à suivre (le texte saute régulièrement d’une idée à l’autre et certaines d’entre-elles restent parfois trop abstraites), il n’empêche qu’avec ce livre, Jean Remy nous donne un bel aperçu de ses contributions à la sociologie en insistant sur l’intérêt de prendre l’espace en compte dans l’analyse de la formation des acteurs sociaux et de leurs rapports. Bien qu’il soit relativement court (170 pages environ), l’ouvrage est dense et fourmille de nombreuses idées et concepts, parfois rapidement énoncés mais sur lesquels l’auteur revient, pour certains, en mobilisant des exemples plus parlant à travers les chapitres 4 et 5 notamment. J’insisterai ici sur quelques-unes des idées développées par l’auteur, en abordant d’abord la question du statut qu’il donne à l’espace dans l’analyse sociologique et, ensuite, en revenant sur le regard qu’il pose sur les ségrégations et divisions urbaines[1].

Penser l’espace en sociologie demande avant tout de « sortir de la métaphore du contenant et du contenu » (p. 155). Il n’est pas envisagé ici dans sa seule dimension matérielle ou euclidienne, mais dans ce que Jean Remy appelle sa « dimension relationnelle ». Ainsi, l’espace ne se résume pas qu’à l’enveloppe ou au simple décor de nos interactions sociales mais est « socialisé et socialisant » (p. 8) ou, pour reprendre la triade chère à Henri Lefebvre (1974), l’espace est à la fois conçu, perçu et vécu.

Concernant l’espace conçu, « marqué » par le social, l’on pourrait dire, avec le sociologue Daniel Bodson, que faire de l’aménagement de territoire, c’est toujours inscrire un projet de société dans l’espace. L’aménagement de l’espace témoigne ainsi de la façon dont, à une époque donnée et selon l’état du rapport de pouvoir en vigueur, une société se pense et se structure. Une « grammaire de l’espace » peut ainsi être décelée, permettant d’interpréter « le vocabulaire spatial » et ainsi, de mettre en évidence des types de territoire différents (chapitre 2, p. 49-54). L’espace « conçu », socialement déterminé et pensé par les professionnels (« dominants », dirait Lefebvre) de l’aménagement du territoire, est moins développé par Jean Remy dans son livre, même s’il s’y est intéressé de près au moment de la création de la ville de Louvain-La-Neuve (chapitre 5). Son concept de « transaction sociale », auquel il consacre un post-scriptum, l’aura particulièrement aidé à décomposer et à analyser, in vivo, ce travail de conception d’une ville. C’est aussi à l’aide de ce concept que l’auteur marquera sa distance avec un certain matérialisme mécaniste : si, pour lui, il existe bien un lien entre le spatial et le social, qui s’influencent mutuellement, « cette influence reste toujours imprévisible et non déterministe » (p. 8), elle passe par un ensemble de transactions et d’« ajustements successifs » entre de multiples acteurs, dont le résultat des interactions est « semi-aléatoire » (p. 167). Jean Remy rompt ainsi avec une certaine sociologie marxiste qui, trop focalisée sur la dynamique socio-économique, lui semble « réductrice et insuffisante » (voir p. 35-39 où l’auteur raconte sa rencontre, au début des années 1970, avec le sociologue marxiste Manuel Castells).

En revanche l’auteur s’est montré plus sensible à la mise en garde faite par Castells (1972) « contre une valorisation de l’espace comme facteur autonome ayant un effet quasi mécanique et court-circuitant la dynamique sociale » (p. 39). Si Remy s’intéressera aux effets propres de l’espace sur les acteurs sociaux et leurs rapports, il le fera de manière lucide, sans tomber dans la dérive spatialiste (voir p. 143 et 148). Pour l’auteur, le spatial a certes une influence sur le social. Cependant, il ne suffit pas d’aménager l’espace d’une façon telle qu’il engendrera, mécaniquement, tel effet social. Dérive aménagiste déjà mise en avant par Henri Lefebvre (1968) à la fin des années 1960, le spatialisme, en privilégiant les interventions sur « la brique », tend à nier l’origine sociale, et souvent située hors du territoire local, des problèmes sociaux et à rabattre l’espace « conçu » (imaginé par les savants et technocrates) sur l’espace « vécu » (approprié par les citadins dans leur ensemble). Avec les « effets de milieu », au contraire, Jean Remy envisage l’espace (et l’urbanisation en particulier) dans ses effets différenciés dont l’intensité varie selon l’âge, le genre ou les positions sociales (voir p. 40 et chapitre 4).

Un autre aspect saillant de l’ouvrage renvoie à la critique qui y est faite du principe de « mixité sociale » dans les politiques urbaines. Partant de l’analyse de quelques modes de régulation de la coexistence spatiale, Jean Remy distingue les mixités « constructives » de celles qui sont « destructrices » (p. 150). Si la mixité peut autant contribuer à enrichir un groupe social (en y favorisant les rencontres et échanges) qu’à le fragiliser (en perturbant l’équilibre parfois fragile d’une collectivité qui tente de se construire), en revanche, la plus grande homogénéité sociale ou culturelle de certaines portions du territoire n’est pas forcément synonyme de menace pour le « vivre-ensemble ». Ainsi, à travers son chapitre 4, l’auteur se penche sur la contribution de l’urbanisation dans la formation des rapports sociaux et le chapitre 5 est l’occasion pour lui d’illustrer son propos à travers la mobilisation du cas de Louvain-la-Neuve (voir p. 148-153).

Les pages 120 à 128 du chapitre 4, particulièrement éclairantes, aident à mieux comprendre l’articulation complexe de ces « territorialité diverses » de la ville (espaces de mixités, d’agrégation ou de séparation) et de leurs fonctions sociales. L’auteur y résume de manière limpide la schématisation des trajectoires socio-spatiales des immigrés telle qu’elle fut théorisée par Robert Park (1936). S’il met en garde de voir dans ce schéma un « modèle type » transposable à d’autres villes (ce que les penseurs de la première École de Chicago ont parfois tenté de faire, minimisant ainsi le poids des contextes macro-sociaux et historiques qui pèsent sur les situations locales et les façonnent de manière singulière), il a néanmoins le mérite de proposer une vision nuancée des divisons socio-spatiales de la ville qui sont loin de se réduire à l’opposition binaire « ghetto »/« espaces de mixité sociale et culturelle ». À l’encontre de l’idéologie de la mixité sociale, Jean Remy insiste sur l’utilité sociale de ce qu’il appelle des « espaces transitionnels ». Point d’arrivée de populations immigrées et économiquement précaires, ces espaces plus homogènes sur le plan ethnoculturel peuvent faire office de « lieux de passages où s’acquièrent des compétences qui vont permettre l’intégration » (p. 125). Par ailleurs, ces espaces permettent également de réaliser une trajectoire sociale ascendante à la condition d’une insertion relativement stable sur le marché du travail. Pour l’auteur, la mixité ne décrète pas, elle « n’est pas le point de départ de l’intégration, mais son aboutissement » (p. 123).

Ainsi, Jean Remy remet les points sur les i : tout espace communautaire n’est pas le lieu de relégation forcée, surpeuplé, homogène sur plan social et ethnique, marqué par la violence et abandonné de l’État et de ses services. Au début des années 1990, Loïc Wacquant (1992) dénonçait déjà cette tendance sensationnaliste à parler de tout type de quartier populaire et immigré ou de banlieues pauvres comme de « ghettos ». Pourtant, en pleine décennie 2010, ce discours semble toujours bien prégnant et démontre toute la pertinence de venir remettre un peu de finesse dans la catégorisation des espaces urbains, de leur formes et fonctions. Entre ces deux pôles que sont le « ghetto » et « l’espaces de mixité sociale et culturelle », qui sont si facilement opposés l’un à l’autre, se trouvent tout un continuum à prendre à compte, voire à préserver. Espaces « interstitiels », « transitionnels », « communautaires », de « priméité » et de « secondéité », tous ont leur utilité sociale nécessaire à « l’urbanité » en tant que forme de sociabilité urbaine (p. 109-112). Face aux discours médiatiques qui incriminent les divisions urbaines de tous les maux, Jean Remy rappelle, avec d’autres (par exemple Charmes, Bacqué, 2016), que ces dernières font pourtant la complexité et la richesse des environnements urbains et qu’elles peuvent aussi être considérées comme des ressources pour les acteurs sociaux.

Bibliographie

Authier J.-Y, Bourdin A., Germain A., Lefeuvre M.-P. (2016), « Penser l'espace en sociologie », SociologieS. URL : http://sociologies.revues.org/5434.

Castells M. (1972), La question urbaine, Paris, Maspéro.

Charmes E., Bacqué M.-H. (dir), (2016), Mixité sociale, et après ?, Paris, Presses universitaires de France (« La vie des idées »).

Lefebvre H. (1968), Le droit à la ville, Paris, Anthropos.

Lefebvre H. (1974), La production de l’espace, Paris, Anthropos.

Park R. E. (1936), « Human ecology », American Journal of Sociology, vol. 42, 1, p. 1-15.

Wacquant L. (1992), « Pour en finir avec le mythe des “cités-ghettos”. Les différences entre la France et les États-Unis », Annales de la recherche urbaine, n° 54, p. 21-30.


Quentin Deluermoz, Pierre Singaravélou – Pour une histoire des possibles. Analyses contrefactuelles et futurs non advenus

publié le 3 oct. 2016 à 05:20 par Quentin Verreycken   [ mis à jour : 3 oct. 2016 à 05:21 ]

Recensé : Quentin Deluermoz, Pierre Singaravélou, Pour une histoire des possibles. Analyses contrefactuelles et futurs non advenus, Paris, Seuil (« L’univers historique »), 2016, 448 p.


[1] Signalons toutefois la parution en janvier 2015 d'un ouvrage français traitant également de l'histoire contrefactuelle, d'ailleurs préfacé par Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou (Besson, Synowiecki, 2015).



















































































































































































[2] C. Wright Mills proposait, dans L'imagination sociologique, de substituer, en fonction des besoins, le terme « sociologique » par différentes sciences sociales, ce que nous nous permettons donc de faire ici

Par Matthias Fringant

Doctorant en sociologie au Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP), École des hautes études en sciences sociales de Paris (EHESS)

Mis en ligne le 3 octobre 2016

La question des possibles et, plus largement, celle de l'imaginaire semblent être rétives aux sciences sociales. Elle a ainsi pu susciter de la méfiance, parfois renforcée par les dérives de son traitement dans ses formes les plus « postmodernes » (Lahire, 2007 ; Quinon, Saint-Martin, 2016). C'est pourtant ce difficile objet que les historiens Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou font ici le pari de disséquer, en étudiant de quelle manière il est envisageable de recourir au raisonnement contrefactuel – « Que se serait-il passé si... ? » – en histoire et, plus largement, en sciences sociales. Loin des écueils précédemment mentionnés, ils réalisent avec brio la démonstration selon laquelle un usage savant et rigoureux du contrefactuel est possible et, sous certaines conditions, souhaitable, ouvrant du même coup un domaine d'études relativement marginal en France [1]. Restituant aux lecteurs les résultats de six années de travail collectif suivant l'ordre chronologique de leur enquête, les deux chercheurs abordent ainsi la notion de contrefactuel en trois étapes.

Le premier temps de l'enquête dresse ainsi un tableau extrêmement dense des usages du raisonnement contrefactuel, à travers quatre grands ensembles : la pratique ancienne dans le travail d'historien (chapitre 1) ; la diffusion internationale de ce type d'histoire (chapitre 2) ; sa variante littéraire et uchronique (chapitre 3) ; les usages de ce raisonnement en sciences sociales et physiques (chapitre 4).

La démarche contrefactuelle, apparue dès le Ve siècle av. J.-C. sous la forme de la digression, ne deviendra une véritable pratique d'écriture qu'au début du XIXe siècle sous la forme de l'uchronie, synonyme d'utopie dans l'histoire. En ce qui concerne plus précisément les sciences sociales, c'est à Max Weber qu'il revient d'avoir théorisé en premier la notion, dans ses Essais sur la théorie de la science publiés en 1906. Relativement marginale au cours du XXe siècle malgré certains développements notables tels que la cliométrie américaine représentée par Robert Fogel au cours des années 1950, la tentative fondatrice d'institutionnalisation d'une démarche résolument scientifique sera effectuée par l'historien britannique Niall Ferguson et la publication de Virtual History en 1997, menant à une normalisation de son usage au cours des années 2000.

Si le moteur de la version qui se dit la plus scientifique de l'histoire contrefactuelle semble donc être le monde anglo-saxon, une circulation internationale de ce type d'histoire s'est accomplie au cours du XXe siècle, notamment dans des régions sous influences britannique ou états-unienne, comme l'Inde, l'Australie, l'Océanie, ou encore l'Amérique latine. L'histoire contrefactuelle s'est également exportée en Europe ; la France faisant exception en raison d'aspects scientifique, académique, et social, expliquant ainsi la marginalité de ce domaine d'études, que les auteurs contribuent par le présent ouvrage à combler.

L'autre pendant de l'histoire contrefactuelle est sa version littéraire, ou uchronique. Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou proposent ici une synthèse de son développement, en rappelant les liens flous de réciprocité entre raisonnements contrefactuels historien et littéraire contribuant à expliquer la méfiance des historiens à l'égard de la notion. Notons ici que si les auteurs font le choix d’élargir l’analyse aux formes populaires du contrefactuel, ils évitent sans difficulté l’écueil de ne voir dans celles-ci qu’une variante appauvrie du pan le plus savant de la même notion, sans toutefois occulter les rapports existant entre les deux (Grignon, Passeron, 1989).

Enfin, en mettant ce type de raisonnement à l'épreuve des sciences sociales et physiques, les auteurs concluent ce premier tour d'horizon, en affirmant que les usages du raisonnement contrefactuel « appartiennent à des domaines disparates d'expression, du savoir ou de la vie courante. Cette diversité suscite bien des confusions, des incertitudes, des rejets et des adhésions enthousiastes » (p. 98). Dès lors, la question ne semble plus être de savoir s'il faut ou non mobiliser ce raisonnement en histoire, puisqu'il semble inévitable, mais plutôt en expliciter les questions sous-jacentes.

La deuxième partie s'attache donc logiquement à examiner de manière détaillée ces problématiques, mais aussi à « préciser les conditions auxquelles elle peut s'avérer utile » (p. 101) pour l'enquête historique. Quatre domaines d'interrogation sont ici envisagés : le rôle de l'imagination (chapitre 5) ; la question de la causalité (chapitre 6) ; les formes d'historicité (chapitre 7) ; les enjeux politiques et sociaux du travail d'historien (chapitre 8).

En ce qui concerne les liens entre imagination et pratique du travail d'historien, un rapide rappel permet aux auteurs d'affirmer que « la question qui agite les débats n'est donc pas tant de choisir entre science et littérature que de savoir où placer le curseur entre ces deux pôles » (p. 105). Ainsi, il apparaît que « l'imagination, une fois sous contrainte, appartient pleinement aux modalités de l'enquête historique » (p. 114), permettant aussi bien d'aider à la contextualisation que de cerner les manières de penser des sociétés étudiées ou encore d'imaginer plusieurs futurs non advenus permettant de restituer la complexité du passé. Enfin, les deux historiens indiquent que cette démarche entretient des liens étroits avec la réflexivité, en ce qu'il semble possible « d'y recourir pour expliciter, et de ce fait mettre à distance, son propre investissement dans la pratique de recherche, habituellement masqué dans l'écriture finale » (p. 124). Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou se situent ici nettement du côté de la réflexivité conçue comme « objectivation du sujet de l'objectivation » (Bourdieu, 2003), laissant de côté les usages plus problématiques du même terme (Gingras, 2004).

Un tour d'horizon historique et épistémologique du problème de la causalité en sciences sociales mène les auteurs à rappeler que la question principale en la matière est que les chercheurs analysent un fait qui a toujours une multiplicité de causes. Une fois cette idée acquise, des tensions résistent, telles que la question du continuum entre déterminisme et contingence ou celle de la continuité et de la rupture. Mobilisant Max Weber, les auteurs listent la multiplicité des réflexions sur la causalité mobilisant le contrefactuel, l'idée principale étant celle selon laquelle « l'approche contrefactuelle est par définition une pensée des relations ; en tant que principe, elle est indéterminée et permet de réfléchir à nouveaux frais sur ces questions » (p. 151).

La question de l'historicité vise, quant à elle, à savoir si le raisonnement contrefactuel peut s'appliquer de manière universelle (à toute époque et à toute société), ou bien s'il est au contraire dépendant des caractéristiques de l'Occident moderne. En mobilisant différents travaux classiques d'anthropologie sur les rapports au temps de différentes sociétés « lointaines », l'argument principal est que le raisonnement contrefactuel sous les formes que nous connaissons est assujetti aux régimes d'historicité de l'Occident moderne. Cependant, en soulignant la plasticité de la notion, les auteurs évoquent des alternatives permettant de lui faire jouer le rôle de révélateur de divers rapports au temps. Enfin, la question des enjeux politiques du travail d'historien revient à se demander si l'histoire contrefactuelle serait ou non le lieu privilégié des idéologies assumées ou impensées de leurs auteurs. La réponse ici proposée consiste à dire que, loin de se réduire à une idéologie unique, l'emploi de cette démarche a, au cours du temps, recoupé des usages politiques divers dans des contextes toujours variés.

Refusant – en acte – une séparation tranchée entre théorie et pratique souvent dénoncée comme néfaste à la constitution du savoir scientifique (Bourdieu, 1980), Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou proposent dans un dernier temps de restituer aux lecteurs trois expérimentations leur permettant d'évaluer concrètement la pertinence du contrefactuel : une première sur l'histoire globale adoptant une perspective macro permettant de mettre au jour la capacité de ce raisonnement à  « déconstruire les schémas historiographiques classiques » (p. 247) (chapitre 9) ; une seconde sur la révolution parisienne de février-juin 1848 adoptant une perspective plus micro et réaffirmant la capacité de cette démarche à «  aborder et de restituer autrement un phénomène qui semble encore mettre à mal bien des implicites du récit de l'historien » (p. 282) (chapitre 10) ; et, enfin, une dernière centrée autour la question des modes de transmission et de partage des savoirs promouvant les dimensions pédagogiques de ce type de raisonnement, faisant appel à la participation, à l'échange et aux affects (chapitres 11 et 12).

Au terme de cette enquête, se dégage une esquisse de cadre conceptuel à la fois simple mais relativement efficace pour l'usage du raisonnement contrefactuel dans la pratique historienne, mais aussi, plus largement, dans l'ensemble des sciences sociales. L'histoire est, à de multiples reprises, considérée comme faisant partie du champ unifié des sciences historiques (Passeron, 1991) à l'heure où l'hyperspécialisation tend à nuire à la construction du savoir sur l'homme (Lahire, 2012). Les auteurs spécifient les usages qui ont paru les plus pertinents de ce raisonnement, au nombre de six : le contrefactuel réflexif, qui permet de formuler clairement les contrefactuels implicites que comportent sans le dire des raisonnements ; le contrefactuel de contextualisation, qui permet de comprendre ce qui a été en interrogeant ce qui n'a pas été ; le contrefactuel des causalités et des interdépendances, qui permet de penser le possible et l'impossible des trajectoires ; le contrefactuel de mise en intrigue, qui sert à débusquer dans les trames narratives les schèmes implicites du discours historique ; le contrefactuel des futurs non advenus, explorant la façon dont les acteurs se représentaient leur propre avenir ou les futurs de leur passé ; le contrefactuel des possibles du passé, permettant d'appréhender les virtualités réelles des situations révolues.

Ces différents usages peuvent s'exercer dans le cadre de trois temporalités : longue, moyenne, et courte. La dernière semble, selon les auteurs, être la plus utile pour les chercheurs en sciences sociales. En dernière analyse, « ces trois temporalités et six usages constituent un cadre d'analyse qui permet de distinguer les différents contrefactuels en fonction de l'objectif visé et d'éviter les confusions qui ont suscité à juste titre la réprobation des historiens » (p. 345).

Cet ouvrage constitue en définitive une prise de position forte et réellement convaincante pour le développement d'une histoire contrefactuelle rigoureuse, permettant de stimuler « l'imagination historique » à nouveaux frais (Wright Mills, 2006) [2]. Ce travail collectif et de longue haleine a le mérite d'offrir une argumentation à la fois érudite, claire malgré l'énumération parfois un peu longue de références pouvant nuire à la compréhension du raisonnement global, et savamment construite. Elle résulte par ailleurs d'une enquête empirique importante, dont les conditions de production sont clairement explicitées. Cette exigence globale évite donc les écueils les plus fréquents auxquels peuvent être associés certains travaux contemporains en sciences sociales. Sans prétendre à un quelconque « tournant contrefactuel » qui viendrait s'ajouter à la longue liste de ceux s'étant succédé depuis les années 1970, les auteurs permettent de mettre à disposition des praticiens des sciences historiques un nouvel outil qui, nécessitant d'être utilisé sous certaines conditions ici esquissées, peut s'ajouter et se combiner à d'autres. En effet, les auteurs ayant souligné les liens que le contrefactuel entretient avec la réflexivité, il peut être bon de rappeler la pertinence de cette dernière, récemment défendue dans une conception similaire par d'autres chercheurs (Weber, 2015).

En définitive, si la science a pour enjeu le monopole de la représentation scientifiquement légitime du réel (Bourdieu, 2001), il semble que l'inclusion de l'imaginaire et des possibles passés dans cette lutte ait ici reçu un coup d'envoi magistral qu'il sera difficile pour les sciences sociales d'ignorer à l'avenir.

Bibliographie : 

Besson F., Synowiecki J. (2005), Écrire l'histoire avec des « si », Paris, Éditions Rue d'Ulm (« Actes de la recherche à l'ENS »).

Bourdieu P. (1980), Le sens pratique, Paris, Éditions de Minuit (« Le sens commun »).

Id. (2001), Science de la science et réflexivité, Paris, Raisons d'agir (« Cours et travaux »).

Id. (2003 [1997], Méditations pascaliennes, Paris, Seuil (« Points essais »).

Grignon C., Passeron J.-C. (1989), Le savant et le populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris, Gallimard/Le Seuil (« Hautes Études »).

Gingras Y. (2004), « Réflexivité et sociologie de la connaissance scientifique », in L. Pinto, G. Sapiro, P. Champagne, M.-C. Rivière (dir.) Pierre Bourdieu, sociologue, Paris, Fayard (« Histoire de la pensée »), p. 337-347.

Lahire B. (2007 [2005]), « Une astrologue sur la planète des sociologues ou comment devenir docteur en sociologie sans posséder le métier de sociologue » ? in L'esprit sociologique, Paris, La Découverte (« La Découverte/Poche »), p. 351-387.

Id. (2012), Monde pluriel. Penser l'unité des sciences sociales, Paris, La Découverte (« La couleur des idées »).

Passeron J.-C. (2006 [1991]), Le raisonnement sociologique. Un espace non poppérien de l'argumentation, Paris, Albin Michel (« Bibliothèque de « L'Évolution du l'humanité »).

Quinon M., Saint-martin A. (2016), Le sociologue imaginaire. Tribulations du professeur Michel Maffesoli et de ses créatures, Marseille, Agone (« Mémoires sociales »).

Weber F. (2015), Brève histoire de l'anthropologie, Paris, Flammarion (« Champs essais »).

Wright Mills C. (2006 [1967]), L'imagination sociologique, Paris, La Découverte (« Poche/Sciences humaines et sociales »).

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