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Jasper van der Steen – Memory Wars in the Low Countries, 1566-1700

publié le 18 juil. 2017 à 06:08 par Quentin Verreycken   [ mis à jour : 22 juil. 2017 à 06:32 ]

Recensé : Jasper van der Steen, Memory Wars in the Low Countries, 1566-1700, Leyde, Brill (Studies in Medieval and Reformation Traditions, 190), 2015, 370 p.

Par Julien Régibeau

Aspirant F.R.S.-FNRS, doctorant en Histoire des Temps Modernes, Unité de recherches Transitions, Moyen Âge & première Modernité, Université de Liège

Mis en ligne le 18 juillet 2017

Au xviie siècle, auraient émergé, dans les Pays-Bas et dans les Provinces-Unies, deux mémoires de la Révolte (1566-1581) radicalement différentes. Partant de ce constat, l’historien Jasper van der Steen construit son ouvrage – fruit d’une thèse défendue en 2014 sous l’égide de la professeure Judith Pollmann – autour d’une triple problématique : comment et pourquoi apparaissent au Nord et au Sud des interprétations si conflictuelles de la Révolte ? Pourquoi, ensuite, celles-ci restent-elles pertinentes aussi longtemps ? Quel rôle enfin jouèrent les mémoires publiques de la Révolte dans la formation identitaire des Pays-Bas et des Provinces-Unies ?

Il a fallu attendre les années 80 et 90 pour que se développe une historiographie des pratiques mémorielles sensible à l’étude de l’identité nationale et de la mémoire culturelle (Anderson, 1983 ; Hobsbawm, 1983 ; Groenveld, 1980 ; Nora, 1992 ; Duke, 2004). S’inscrivant dans le sillage de ce renouveau, l’auteur choisit d’appliquer les problématiques de l’histoire culturelle de la mémoire au xviie siècle, époque trop souvent négligée par une recherche qui envisage la construction nationale et les rapports publics au passé qu’elle suppose comme un fait contemporain (Lorenz, 2010). Pour cela, Jasper van der Steen choisit de réaliser une étude comparée des politiques mémorielles des Pays-Bas et des Provinces Unies. Se basant sur le concept de mémoire – entendue comme l’interaction dynamique entre une communauté et son passé – proposé par Astrid Erll (2008), l’auteur forge, pour servir son propos, le terme de mémoire de guerre, qui traduit le fait que toute lutte politique suppose une interprétation et un usage conflictuels du passé.

Dans le premier chapitre de son livre (« Memory in the Making : The First Decades », p. 31-62), l’auteur part des prémices de la Révolte afin de pister les usages du passé faits par le gouvernement de Bruxelles et les rebelles dans le but de décrédibiliser l’action de leur adversaire. À la veille des troubles, les états de Brabant brandissent les privilèges de la Joyeuse Entrée afin de s’opposer à la réorganisation des diocèses et à la persécution religieuse. Face à ces démarches, Granvelle mobilise la mémoire plus récente des troubles auxquels Charles v s’est opposé pour, au contraire, porter Philippe ii à agir énergiquement. L’éclatement de la Révolte crée ensuite une rupture entre l’action des rebelles et l’invocation du passé. Cette tension mène les Habsbourg à leur reprocher d’être des faiseurs de troubles et de nouveautés. Face à cela, les révoltés établissent une mémoire des événements récents qui tend à prouver la justesse de leur cause. Dans ce contexte, l’action de Guillaume d’Orange est originale. Désirant aplanir toute dissension interne, celui-ci évite les polémiques religieuses pour se concentrer sur la cruauté dont feraient preuve les soldats espagnols et l’inquisition. Dans le Sud, la reconquête d’Alexandre Farnèse met cependant fin à toute commémoration publique de la Révolte. Le gouverneur-général diffuse l’idée que les troubles ont été une interruption momentanée de la continuité dynastique. Dans les Provinces du Nord, par contre, la mémoire de la Révolte survit mais elle demeure peu structurée par les autorités centrales. Seuls les écrits de Guillaume d’Orange et de certains étrangers comme Guichardin donnent des événements l’interprétation d’un conflit général des Pays-Bas contre le pouvoir espagnol. Au Nord comme au Sud, enfin, il faut attendre le début du xviie siècle pour que les premiers ouvrages historiographiques sur les troubles soient publiés.

Dans le deuxième chapitre (« Two Historical Canons », p. 63-107), l’auteur étudie comment deux conceptions politiques opposées mènent à l’élaboration de deux canons différents du passé. Dans les Provinces-Unies, les négociations en vue de la trêve de douze ans entrainent la mise en place d’une lecture unifiée de la Révolte. Ce sont surtout les factions anti-paix qui contribuent à la création de ce récit identitaire. Elles proposent une mémoire déconfessionnalisée et populaire de la Révolte, basée, comme le récit de Guillaume d’Orange, sur une logique inclusive qui dessine l’image du hollandais innocent face à l’espagnol cruel et pervers. Dans les Pays-Bas, par contre, la politique de l’oubli est encore privilégiée sous les Archiducs. Elle est facilitée par le recours régulier des autorités à un vaste réservoir historique précédant les événements de la Révolte. Mais l’amnésie ne peut être la seule posture pour des générations qui ont vécu personnellement les troubles et qui soutiennent l’effort de guerre au quotidien. Pour faire face à cette discordance, les autorités ne manquent pas de célébrer des événements récents qui glorifient la maison d’Autriche. La dévotion qui en découle fonde le catholicisme en vérité immémoriale. Elle tend du même coup à faire de la rébellion un accident de l’histoire et du calvinisme une hérésie nouvelle et cruelle. Enfin, des interactions mémorielles entre le Nord et le Sud se font jour, des disputes entre des auteurs des deux territoires ayant notamment lieu autour de la bonne lecture à donner au passé de la Révolte.

Le troisième chapitre (« Dynastic Identity and the Revolt », p. 108-140) a pour but de montrer comment, au début du xviie siècle, la maison d’Autriche et la maison d’Orange-Nassau travaillent la mémoire publique pour imposer le récit de la continuité dynastique de leur famille et comment, en poursuivant cet objectif, elles composent avec le passé de la Révolte. Dans le Sud, la cession des Pays-Bas aux Archiducs est replacée dans la continuité dynastique habsbourgeoise. L’idéologie de la Pietas Austriaca participe de ce mouvement en faisant d’Albert et d’Isabelle les défenseurs de la chrétienté au même titre que leurs prédécesseurs. Cette piété sert ensuite de modèle à la haute noblesse et contribue donc à homogénéiser la mémoire. Dans les Provinces-Unies, par contre, c’est l’action des membres de la famille d’Orange durant la Révolte qui fonde le prestige de la dynastie. Très rapidement, Guillaume attache en effet son destin à celui des Pays-Bas qui combattent l’Espagne. À la fin du xvie siècle, sa mémoire est peu à peu glorifiée par les autorités alors que la réputation des succès militaires de son fils, Maurice, est diffusée à travers les Provinces. La survenue de la trêve de douze ans et la mort, en 1618, de Philippe-Guillaume marquent un tournant favorable pour le développement de l’autorité de Maurice. À cette époque est bâti un imaginaire politique basé sur le triptyque « Dieu-la République-Orange ».

Dans le quatrième chapitre (« A Contested Past », p. 141-178), l’auteur analyse de quelle manière la mémoire de la Révolte est employée, dès la première moitié du xviie siècle, comme une arme polémique au service de querelles politiques et religieuses internes. Le phénomène est étudié à travers la querelle autour de l’arminianisme, durant les années 1610, et la conspiration des malcontents contre l’autorité habsbourgeoise, en 1632. Dans les Provinces-Unies, la dispute qui oppose « remonstrants » et « contreremonstrants » mobilise la mémoire publique de la Révolte et tend à confessionnaliser celle-ci. Le conflit conduit à une querelle des origines : alors que les contreremonstrants accusent leurs adversaires de nouveauté et en appellent au respect de l’union d’Utrecht ou de la Confessio Belgica, les tenants de l’arminianisme leur opposent l’antiquité de leur pensée. Dans les deux camps, la mémoire de Guillaume d’Orange est brandie, chacun se considérant comme l’héritier de son action. Dans le Sud, l’invasion des Pays-Bas espagnols par Frédéric-Henri d’Orange planifiée par Warfusée et Van der Bergh, en 1632, mène ce dernier à envoyer une lettre ouverte à l’archiduchesse Isabelle. Dans ce courrier, il s’érige en défenseur des intérêts du pays et compare la situation à la période de troubles qui suit la mort de Requesens. Afin de minimiser l’influence de ses adversaires, le gouvernement de Bruxelles, quant à lui, favorise la publication de La Flandre Fidelle, ouvrage qui s’appuie aussi sur les événements du xvie siècle, mais cette fois pour mettre en avant les vertus de l’Espagne. Suite à l’échec de la conspiration, Isabelle écrit une lettre au roi Philippe IV dans laquelle elle justifie la victoire par ses propres choix politiques, élaborés en ayant en mémoire les erreurs du passé.

À la reprise des hostilités, en 1621, le conflit a changé de nature. Bien que les générations qui ont vécu les premiers troubles disparaissent, l’usage du passé de la Révolte demeure vivace. Dans le cinquième chapitre (« Stakeholders », p. 179-215), l’auteur se demande pourquoi cette mémoire conserve sa puissance politique. Ce phénomène est notamment dû à plusieurs familles de la haute noblesse qui s’appuient sur les actions de leurs membres durant les troubles pour laver leur honneur et revendiquer un bien, un privilège ou de l’autorité. Dans les Pays-Bas espagnols, plus spécifiquement, le passage des générations rend l’interprétation des événements plus souple et davantage fondée sur l’idée d’une lutte entre deux états distincts. Par ailleurs, de nouvelles pratiques mémorielles, moins confessionnalisées, émergent. Afin de mobiliser toutes les sensibilités autour du projet de résistance, plusieurs œuvres cherchent à victimiser le groupe dans son entièreté face aux atrocités des armées des Provinces-Unies. Au Nord, par contre, ce sont les débats entre pro- et anti-paix qui continuent à structurer l’usage public du passé de la Révolte jusqu’en 1648. Le parti qui s’oppose à la paix puise dans les exempla fournis par les troubles pour démontrer la duplicité des Espagnols et justifier la continuation des combats. En conséquence, après 1621, la Révolte contribue à développer deux sociétés militantes qui accordent une grande importance à la culture du conflit.

Dans le sixième chapitre (« Memories after Westphalia », p. 216-255), l’auteur poursuit chronologiquement son exploration de l’usage mémoriel de la Révolte en s’intéressant à la seconde moitié du xviie siècle, époque où les Pays-Bas et les Provinces-Unies sont amenés à lutter ensemble contre la France. Il démontre qu’une nouvelle situation politique ne suppose pas la chute des anciens canons mémoriels mais plutôt leur redéploiement. La paix de Westphalie ne met pas fin immédiatement aux dissensions, religieuses notamment, entre le Sud et le Nord. Dans les Pays-Bas, une interprétation de la Révolte fustigeant les rebelles reste prégnante mais l’usage public de ce passé est rare. Au cours de la période, seuls l’absentéisme récurrent de la famille habsbourgeoise et les guerres de Louis xiv entrainent les autorités de Bruxelles à faire une utilisation politique de cette mémoire. Dans un cas comme l’autre le gouvernement est amené à mettre en avant la supériorité du modèle politique habsbourgeois face à la Raison d’état de la France et des Provinces-Unies. Au Nord, par contre, la Révolte est devenu un pilier de l’identité nationale et est considérée comme un véritable réservoir de références au service de la lutte politique. Durant la première période sans Stathouder (1650-1672), le parti orangiste rappelle le rôle de Guillaume ier lors des troubles afin de démontrer la nécessité du retour du Stathoudérat. Pour faire face à l’invocation de cette figure mythifiée, le parti des états est entrainé à défier le canon mémoriel qui lie le destin de la famille d’Orange-Nassau à l’identité des Provinces.

Dans le dernier chapitre de son livre (« Remediating the War », p. 256-285), l’auteur étudie comment la mémoire publique de la Révolte demeure vive et utile à une époque où la population perçoit de plus en plus l’éloignement temporel de ces événements. À partir de la fin du xviie siècle, il est difficile de trouver des réemplois originaux de ce passé. Les deux narrations dominantes se sont stabilisées. Leur usage politique ne semble plus porter des enjeux aussi importants qu’auparavant. Pour autant, cela ne signifie pas que d’autres références historiques auraient remplacé l’intelligibilité de cette mémoire. Les cérémonies des centenaires montrent qu’aux Pays-Bas, la Révolte, souvent replacée dans des chronologies plus vastes (religieuses, dynastiques…), contribue à définir l’identité du « vrai habitant des Pays-Bas », fondée sur la loyauté envers les Habsbourg et l’orthodoxie religieuse. Dans les Provinces-Unies, par contre, les nouvelles guerres menées contre des états étrangers conduisent les disputes mémorielles internes des années 1650-1672 à se fondre dans une nouvelle approche consensuelle de la Révolte.

L’ouvrage est bâti d’une part sur une bibliographie consistante et actualisée qui puise essentiellement dans la littérature anglo-saxonne et néerlandaise et, d’autre part, sur l’analyse d’un ample corpus de sources diverses. On pourra regretter une lecture des documents qui laisse peu de place à l’intelligibilité du contexte de production de chacune de ces sources, lieu pourtant privilégié du rôle performatif de l’intentionnalité. On déplorera également le grand écart qu’il y a entre les pratiques mémorielles étudiées et les mots chargés d’en rendre compte ; les concepts employés au fil de l’analyse découlant plus du sens qu’ils revêtent aujourd’hui dans l’usage académique ou courant que de celui qu’ils revêtent dans les documents du passé. On pointera enfin le caractère fonctionnaliste d’une étude qui présuppose que la construction d’une mémoire publique est la conséquence logique de stratégies politiques conscientes ; une étude qui nie de ce fait tout rôle au hasard, à l’incertitude et à l’irrationalité des acteurs dans la construction de l’histoire, une étude qui néglige surtout la tension herméneutique qui sépare l’intention, l’action et le résultat obtenu (Bourdieu, 1972 ; Certeau, 1980 ; Ricoeur, 1988 ; Lepetit, 1995 ; Chartier, 1996).

Ces réserves n’entachent cependant pas à nos yeux les qualités de cet ouvrage. Sérieuse, rigoureuse et bien réalisée, l’étude de Jasper van der Steen nous donne à voir une vaste analyse comparée de l’usage de la mémoire de la Révolte sur plus d’un siècle et demi d’histoire. Les conclusions rappelant que la construction identitaire d’un état à travers l’appropriation d’un passé recomposé n’est pas le seul fruit de la période contemporaine mais mérite au contraire d’être appréhendé dans ses temps et ses modalités multiples sont particulièrement stimulantes.

Bibliographie

Anderson B. (2006 [1983]), Imagined Communities : Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, Londres, Verso (« Phronesis »).

Bourdieu P. (1972), Esquisse d’une théorie de la pratique. Précédé de trois études d’ethnologie kabyle, Genève, Droz.

Certeau M. de (1990 [1980]), L’Invention du quotidien, t. 1, Arts de faire, Paris, Gallimard (« Folio essais »).

Chartier R. (1998), Au bord de la falaise : l’histoire entre certitudes et inquiétude, Paris, A. Michel (« Bibliothèque Albin Michel de l'histoire »).

Duke A. (2004), « The Elusive Netherlands : the Question of National Identity in the Early Modern Low Countries on the Eve of the Revolt », in Bijdragen en mededelingen betreffende de geschiedenis der Nederlanden, vol 119, n° 1, p. 10–38.

Erll A. (2008), « Cultural Memory Studies : An Introduction », in A. Erll, A. Nünning, Cultural Memory Studies : An International and Interdisciplinary Handbook, New York, Walter de Gruyter (« Media and cultural memory »), p. 1–11.

Groenveld S. (1980), « Natie en nationaal gevoel in de zestiende-eeuwse Nederlanden », in Nederlands Archievenblad, vol. 84, n° 3, p. 372–387.

Hobsbawm E. (2000 [1983]), « Introduction : Inventing Traditions », in E. Hobsbawm, T. Ranger, The Invention of Tradition. Cambridge, Cambridge University Press (Past and present publications).

Lepetit B. (1995), Les formes de l’expérience : une autre histoire sociale, Paris, A. Michel.

Lorenz Ch. (2010), « Unstuck in Time. Or : The Sudden Presence of the Past », in K. Tilmans, F. van Vree, J. Winter, Performing the Past : Memory, History and Identity in Modern Europe, Amsterdam, Amsterdam University Press, p. 67–102.

Nora P. (2000 [1983]), « Comment écrire l’histoire de France? », in Les lieux de mémoire, t. 3, Les France, 1ère partie, Conflits et partages, Paris, Gallimard (« Bibliothèque illustrée des histoires »), p. 11–32.

Ricœur P. (1988), « L’identité narrative », in Esprit, vol. 140/141, n° 7/8, p. 295304.

Marc Perrenoud (dir.) – Les mondes pluriels de Howard S. Becker

publié le 11 juil. 2017 à 07:12 par Quentin Verreycken   [ mis à jour : 11 juil. 2017 à 07:14 ]

Recensé : Marc Perrenoud (dir.), Les mondes pluriels de Howard S. Becker, Paris, La Découverte (« Recherches »), 2013, 237 p.

Par Elsa Forner-Ordioni 

Doctorante au Centre d’étude des mouvements sociaux, École des hautes études en sciences sociales

Mis en ligne le 11 juillet 2017.

Paru en 2013, Les mondes pluriels de Howard S. Becker salue l’œuvre du chef de file de la deuxième école de Chicago à l’aube de son 90e anniversaire. Inspiré d’un colloque qui s’est tenu à l’université de Lausanne en octobre 2011 sur l’héritage interactionniste en sociologie du travail, l’ouvrage collectif invite, d’une part, à explorer de nouveaux terrains ethnographiques de la sociologie des professions sous l’angle de la tradition interactionniste (chapitres 1 à 7) et d’autre part à réfléchir au contexte d’émergence et à la place des travaux d’Howard Becker dans le champ de la recherche en sciences sociales (chapitres 8 à 13). Marc Perrenoud propose une « exploration approfondie » de la pensée interactionniste (p. 8) qui semble particulièrement d’actualité, alors que vient de paraître un autre ouvrage aux problématiques voisines, Andrew Abbott et l’héritage de l’école de Chicago (Demazière et Jouvenet, 2016). Les apports majeurs des travaux d’Howard Becker sont ainsi mis à l’épreuve sous l’angle de la méthode, des concepts et, en tout premier lieu, de l’enquête de terrain et de la sociologie des professions.

Nous verrons d’abord comment cet ouvrage travaille, terrains à l’appui, l’héritage de la pensée interactionniste avant de détailler la portée heuristique de la démarche et d’en discuter les apports et les critiques.

L’apport de la sociologie interactionniste : un art subtil du déplacement.

L’ouvrage nous propose un panaché des terrains actuels inspirés de la sociologie interactionniste. La machine n’est pas grippée : la grille interactionniste, avec sagacité, se révèle toujours aussi efficace pour analyser, par exemple dans le chapitre 1, le phénomène du dopage chez les cyclistes professionnels. La première partie de l’ouvrage est ainsi consacrée au savoir-faire délicat de l’enquête ethnographique telle que la conçoit Becker : faire de la sociologie, c’est d’abord « aller à la rencontre d’objets originaux » (p. 5).

C’est avec la virtuosité sensible d’un H. Becker dans « Qu’est-ce qu’on joue maintenant ? » Le répertoire de jazz en action (2011) que M. Perrenoud décode dans le chapitre 5 les interactions d’un espace informel et déplie – avec une certaine poésie – la façon dont les musiciens, entre improvisation et partition, à l’image du standard de jazz, évoluent dans des espaces construits par les interactions qui sont au centre « là où barmen et serveuse travaillent en même temps que les musiciens à construire « ce qui se passe » (p. 89). Il y décrit très bien les résultats que l’on peut attendre d’une telle sociologie : les événements sont davantage une affaire de degré que de mondes étanches. Il y a de l’artisanat dans l’art autant qu’il y a du collectif dans la production d’une œuvre.

L’héritage interactionniste semble s’imposer avant tout comme un art savant du coq-à-l’âne. Dans la sociologie de Hughes comme dans celle de Becker, l’exploration de la diversité du monde social apparaît à travers « l’emploi systématique de la comparaison et des rapprochements les plus inattendus » comme le souligne Pierre-Henri Menger (p. 207). Cyclistes (chap. 1) et policiers (chap. 9) côtoient médecins, (chap. 3) tatoueurs (chap. 4) et professionnels des ressources humaines (chap. 2), alors qu’un groupe de musiciens qui joue pour une soirée du Rotary Club se délecte d’un coq au vin derrière un paravent entre deux standards de jazz (chap. 5). Sur la table à dissection des interactionnistes, il y a quelque chose de « la rencontre fortuite entre une machine à coudre et un parapluie », à l’image de la poésie surréaliste selon Lautréamont. Cet inventaire de métiers nous rappelle au bon souvenir d’un autre père de l’École de Chicago, lui-même indissociable de l’œuvre de Howard Becker. Everett Hughes plane en effet au-dessus de l’ouvrage, en maître incontesté du genre : « Étudier les métiers en les comparant permet de mieux comprendre le travail des médecins en étudiant celui des plombiers, celui des prostituées en étudiant celui des psychiatres » (Hughes 1996 : p. 87). À partir d’une démarche ancrée dans une dimension comparative, les professions se réfléchissent en miroir, comme par concaténation : un métier en appelant un autre.

La trame de l’ouvrage respecte ainsi la richesse des terrains sans vouloir administrer la preuve par le concept. Plutôt que de céder à la tentation du dévoilement, c’est par le décalage, en multipliant les regards qu’on saisit le mieux la variété d’une situation. Cette première partie nous donne donc une vue d’ensemble kaléidoscopique, où la réalité gagne à être perçue comme « une multiplication de perspectives et de significations » (p. 212), tout en conservant une inclinaison pour le casse-tête où la sociologie au plus près du terrain se mue en dilemme métaphysique, pour ces patients qui attendent un médecin : « piégés par la contradiction interne entre d’un côté, leur irritation pour la perte de temps (…) et de l’autre, le sentiment que le retard du médecin atteste du temps qu’il consacre au patient », car  « ce qui est exceptionnel pour l’un est une routine pour l’autre » (p. 58). À l’image d’un ruban de Moebius dont la perspective mouvante redonne une place centrale à ce qui semblait anecdotique, l’œil sociologique des interactionnistes nous permet de saisir ce dont la sociologie est capable pour rendre compte des situations et des interactions dans lesquelles les individus sont pris.

« Doing things together » : la portée heuristique de la méthode interactionniste

On comprend ainsi au fil de la lecture à quel point la sociologie interactionniste et la sociologie des professions entretiennent des liens ténus : tel un tableau impressionniste fait de « touches successives » (p. 49), chaque article s’attèle à restituer finement ce que signifie pour chacun et pour tous le fameux adage « doing things together ». Les coulisses de chaque métier révèlent à leur tour une fenêtre heuristique sur un monde social qu’il nous est donné de découvrir, non de façon laborieuse, mais comme en regardant par le trou de la serrure – le lecteur ainsi guidé par un voyeurisme bienveillant qui fait la force de la sociologie de Becker : la curiosité de connaître d’autres mondes.

Reste à savoir comment décrire ces « choses que les gens font ensemble » : l’autre force du travail de Becker est justement, comme le montre la deuxième partie, de conserver une souplesse dans le maniement de concepts et une méfiance à l’égard des généralisations rigides et des résultats figés. Dans le monde que Becker s’attache à décrire, le réel ne se prête pas à l’élaboration de théories totalisantes : « le monde est plus complexe qu’on ne le croit » (p. 202) : l’essentiel est dans le détail.

Sous cet angle, la deuxième partie du livre discute plus particulièrement l’approche de Becker, dont le savoir-faire serait le « travail d’un homme de métier bien plus que celui d’un professionnel de la sociologie » (p. 200). La conception que Becker a du travail sociologique est incarnée dans une forme d’artisanat qui oscille entre souci de transmission et modelage des concepts à la pièce. La question de la transmission tient en outre une place importante dans l’ouvrage qui a le mérite de rassembler des chercheurs qui ont contribué à la popularisation de ses travaux en France, tels qu’Anne-Marie Arborio (chapitre 8) et Jean-Michel Chapoulie (chapitre 11). Ces deux chapitres offrent un large panorama historique de l’émergence des concepts d’Howard Becker dans le contexte français.

H. Becker, lui-même auteur d’un chapitre, décrit « l’esprit » de l’interactionnisme, où il s’agit d’étudier les disputes, car « le sociologue n’en apprend jamais autant que lorsque les participants sont en désaccord » (p. 120). Il invite à suivre les objets par les endroits où ils passent, à travailler sur les controverses pour comprendre en creux ce à quoi tiennent les individus. Les pistes qu’il dessine font résonner les apports récents de la sociologie des sciences, des valuation studies et de la sociologie pragmatique, à la croisée de l’interactionnisme symbolique et des pragmatistes anglo-saxons. Il s’agit là de dépasser les « rhétoriques professionnelles » au profit d’une compréhension de la formation des valeurs, des processus historiques, des modes d’attachement et d’engagement ou encore du « vrai boulot » (Gomart et Hennion, 1998 ; Bidet, 2011 ; Dewey, 2011) pour comprendre, à rebours, comment « la force du sentiment d’appartenance au groupe professionnel peut se mesurer à la capacité de partager la sensibilité à l’égard du risque d’erreur » (p. 231).

L’angle mort de la critique : sociologie interactionniste et rapports sociaux

La richesse et la diversité de l’opus laissent pourtant en suspens des questionnements plus anciens : quel est le projet critique de la sociologie interactionniste ? comment éviter l’écueil de « l’effet catalogue » d’enquêtes qui n’existeraient que par et pour elles-mêmes, peinant à envisager un projet réflexif de plus grande envergure ? (Crozier et Friedberg, 1977).

La deuxième partie de l’ouvrage s’attache finalement à dessiner dans la description des relations entre concept, méthode et terrains d’enquête une sociologie à l’image des métiers dont elle est férue, façonnée au cas par cas, privilégiant toujours la spécificité à la généralisation. Cette modestie épistémologique, au plus près de la description plutôt que de la recherche des causes, privilégiant le « comment » au « pourquoi » avoisine la théorie ancrée de Glaser et Strauss. C’est donc après un hommage fouillé et riche, à l’endroit où on l’attend, que la dimension critique de l’ouvrage intervient et prend ses distances avec une sociologie des professions qui sépare « petits métiers » et « professions prudentielles » (Champy, 2009), se risquant ainsi à figer ce à quoi Hughes avait justement tenté d’échapper, arguant « [qu’] il faut nous débarrasser de toutes les notions qui nous empêchent de voir que les problèmes fondamentaux que les hommes rencontrent dans leur travail sont les mêmes, qu'ils travaillent dans un laboratoire illustre ou dans les cuves malpropres d'une conserverie » (Hughes 1996 : 80). Pour autant, défendre que les problèmes rencontrés sont les mêmes dans la plupart des métiers permet-il de rendre compte dans le même temps des effets de prestige des métiers dans l’espace social ? Par là même, la capacité singulière de cette sociologie à saisir de l’infiniment petit suffit-elle à restituer le sens du travail pour les individus ? En a-t-elle jamais eu l’ambition ? Tout se passe comme si le pari de la sociologie interactionniste visait à décrire les métiers depuis les marges, à la manière d’Andrew Abbott qui invite à partir des « frontières » pour laisser au lecteur le soin d’en comprendre le cœur.

Le chapitre 6, écrit par Marie Buscatto, s’attache à démontrer comment la sociologie interactionniste peut intégrer de nouveaux questionnements et travailler la question des inégalités sociales sans pour autant renoncer à la description de l’activité en train de se faire. Au milieu d’enquêtes qui témoignent de la vivacité de l’approche interactionniste par la diversité des métiers étudiés, ce chapitre laisse entrevoir un espoir – à mi-parcours – quant à la capacité de la sociologie interactionniste à interroger de manière réflexive la question des inégalités. Auteure d’une enquête sur les femmes dans le jazz, Marie Buscatto a la tâche de convaincre que le concept de « monde de l’art », par sa plasticité, se serait ainsi « enrichi de nouvelles problématiques peu présentes dans la réflexion initiale de Becker posée au début des années 80 » (p. 112). Force est de constater que malgré cette incursion brève dans le monde des musiciennes de jazz, les mondes pluriels d’Howard Becker se déclinent, à l’instar des tatoueurs, musiciens, cyclistes, chirurgiens, DRH et policiers, exclusivement au masculin, exception faite de l’enquête sur les aides-soignantes d’Arborio, prise comme exemple de cheminement méthodologique davantage que comme objet heuristique. En rendant invisibles les rapports sociaux au profit d’une attention particulière aux interactions et aux situations, la sociologie interactionniste, dans toute sa capacité virtuose à décrire la variété des mondes sociaux et à en retranscrire par achoppement sensible les ficelles, semble contribuer à son tour à produire un monde qui ne serait digne d’intérêt que lorsqu’il est construit par des hommes (Monjaret et Pugeault, 2014 ; Copans, 1999). Coïncidence ou reproduction ? Si Buscatto et Menger tentent de dépasser cette critique dans la deuxième partie de l’ouvrage, la contradiction est d’autant plus forte que la thématique demeure absente des différentes enquêtes – et l’on sait que Becker tient en estime l’empirie bien plus que la théorie. La réalité décrite semble ainsi continuer de contourner la dimension agonistique inhérente aux mondes professionnels dont il est question. « Comment loger la condition des différences et des inégalités de condition sociale dans un cadre essentiellement relationnel ? La réponse donnée par Hughes est entièrement dépendante de son objet d’analyse : le travail. » (p. 208). Pour autant, « les ‘‘réalités épaisses’’ que sont les institutions ne sont pas dotées d’un pouvoir de détermination des comportements et des individus », note Pierre-Michel Menger dans le dernier chapitre (p. 209). La sociologie interactionniste est-elle encline à produire des enquêtes sans prendre en charge le travail de réflexivité nécessaire au choix des objets abordés ? Le tableau dressé semble d’autant plus monochrome que dans les métiers choisis et étudiés au sein de l’ouvrage, les dimensions du genre, de la classe et de la race, non exploitées, apparaissent en filigrane comme si elles ne méritaient pas qu’on s’y intéresse, ni du point de vue du processus (comment un milieu professionnel devient-il ou demeure-t-il non-racisé ou masculin ?) ni de celui des effets (que fait le genre aux sociabilités professionnelles ?).


Bibliographie

Arborio A-M. (2012), Un personnel invisible. Les aides-soignantes à l’hôpital, Paris, Economica (« Sociologiques »).

Becker H. (1985), Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris, Métailié.

Becker H. (2011), Qu’est-ce qu’on joue maintenant ? Le répertoire de jazz en action, Paris, La Découverte.

Bidet A. (2011), L’engagement dans le travail. Qu’est-ce que le vrai boulot ? Paris, Presses Universitaires de France.

Champy F. (2009), La sociologie des professions, Paris, Presses Universitaires de France.

Copans J. (1999), L’enquête ethnologique de terrain, Paris, Nathan Université (« 128 »).

Crozier M. et Friedberg E. (1977), L’acteur et le système, Paris, Édition du Seuil.

Demazière D. et Jouvenet M. (2016), Andrew Abbott et l’héritage de l’école de Chicago, Paris, Volume 1, EHESS (« Temps et lieux »).

Dewey J. (2011), La formation des valeurs, Paris, Les empêcheurs de penser en rond.

Gomart E. et Hennion A. (1999), « A sociology of attachment: Music Lovers, Drug Addicts », The Sociological Review, Volume 47, Issue S1, p. 220- 247.

Hughes E. C. (1996), Le regard sociologique. Essais choisis, Paris, Les Éditions de l’EHESS.

Monjaret A. et Pugeault C. (2014), Le sexe de l’enquête, approches sociologiques et anthropologiques, Lyon, ENS Éditions.

 

 

Moritz Hunsmann, Sébastien Kapp (dir.) – Devenir chercheur. Écrire une thèse en sciences sociales

publié le 26 juin 2017 à 23:29 par Lionel Francou   [ mis à jour : 27 juin 2017 à 01:09 ]

Recensé : Moritz Hunsmann, Sébastien Kapp (dir.), Devenir chercheur. Écrire une thèse en sciences sociales, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2013, 359 p.

[1] On peut citer les ouvrages suivants : Herzlich (2002), Beaud (2003), Hess (2003).













































[2] Sur le thème, on conseille au lecteur la consultation de Fabiani (2015).












































[3] En langue française, on pense à Beaud, Weber (1998) et à Becker (2004).







[4] On renvoie le lecteur à la critique de Maurice Blanc (2016), qui fournit par ailleurs un compte rendu positif de l’ouvrage dans la revue Strathèse – Revue Doctorale.

Par Joseph Cacciari

Doctorant en sociologie, Aix-Marseille Univ., CNRS, LAMES

Mis en ligne le 27 juin 2017.

Cet « anti-manuel » revendiqué porte sur la thèse en train de se faire comme modalité centrale de l’entrée dans la carrière de chercheur en sciences sociales. Il s’inscrit dans un répertoire de publications qui est assez peu fourni (en langue française du moins)[1], malgré les enjeux et les attentes probables des doctorants en matière de références d’ordre pratique leur permettant d’acquérir les compétences nécessaires au métier de chercheur. Dans le domaine, les directeurs de la publication signalent deux lignes de démarcation entre leur propre livraison et les autres ouvrages consacrés à ce thème.

Sur un premier plan, l’ambition est ici de retracer de manière concrète et réflexive le parcours qui va de la préparation d’un doctorat (l’écriture du projet de recherche, le choix du directeur de thèse, l’inscription au doctorat, etc.) à la publication d’un livre tiré d’une thèse après sa soutenance publique. De plus, il s’agit pour les auteurs d’examiner ce parcours sans apporter des recettes toutes faites, mais en éclairant un certain nombre de dimensions d’un objet souvent « impensé » comme modalité d’acquisition du métier de social scientist : la thèse. Il s’agit réellement d’une démarcation par rapport à l’existant. Il se trouve en effet que, parmi les ouvrages publiés antérieurement sur le thème, rares sont ceux qui prétendent embrasser l’ensemble de la trajectoire qui va de l’engagement dans la réalisation d’un doctorat à l’insertion professionnelle dans le monde de la recherche. Il est également vrai que les autres ouvrages disponibles portent le plus souvent sur des aspects formels du travail de thèse et que leur propos, bien qu’utile, se situe davantage dans le registre des bonnes pratiques à suivre en la matière.

Sur un deuxième plan, l’ouvrage souhaite se démarquer des autres publications du domaine par son mode de production. Il est en effet né d’échanges lors d’un séminaire annuel de l’EHESS consacré aux « aspects concrets » de la thèse, réunissant des doctorants et des chercheurs statutaires. C’est certainement ce contexte de réflexion collective autour de questions « pratiques » liées au doctorat qui rend la plupart des contributions particulièrement congruentes avec le genre de questionnements qui peuvent jalonner, dans un registre concret, le processus de réalisation de la thèse et ses à-côtés. C’est ce qui fait certainement aussi que l’argument de la plupart des contributions s’appuie sur des exemples tirés d’enquêtes ou sur des cas concrets de situations d’apprentissage de la recherche en sciences sociales inspirées de l’expérience professionnelle et personnelle des contributeurs.

Du point de vue de sa structure, l’ouvrage débute par une préface d’Howard Becker. Il y examine les aspects émotionnels de la thèse et quelques-unes de ses implications dans la vie du doctorant. Becker invite par exemple à observer que la rédaction du manuscrit, étape qui est une source d’angoisse pour beaucoup de doctorants, n’est pas le commencement d’un processus, mais son aboutissement. Prendre acte de cette réalité devrait permettre selon lui de relativiser la portée ainsi que le poids social et affectif d’un tel moment. Le texte de Becker est suivi d’une introduction écrite par les directeurs de l’ouvrage. Ce texte apporte un éclairage historique sur la place du doctorat dans l’enseignement supérieur et dans le paysage de la recherche, ainsi qu’un bref exposé actualisé des difficultés auxquelles sont confrontés nombre de doctorants en sciences sociales.

Le volume est ensuite divisé en cinq parties qui réunissent au total 18 contributions de chercheurs statutaires en sciences sociales reprenant des étapes clés de la thèse. Ce découpage rend compte d’une manière quasi chronologique de la trajectoire d’un doctorat : de la définition d’un projet de thèse à la publicisation des résultats de sa recherche. On peut noter que certains chapitres discutent des aspects du doctorat qui sont rarement examinés ailleurs, mais qui se présentent malgré tout au doctorant au cours de sa thèse, sans qu’il n’y soit vraiment préparé par son cursus antérieur : par exemple l’identité numérique dans le monde de la recherche ou la soumission d’un article à une revue scientifique à comité de lecture. C’est une marque d’originalité et un intérêt supplémentaire de ce volume par rapport aux publications antécédentes en la matière.

La première partie de l’ouvrage se concentre sur des questions qui encadrent l’écriture de la thèse. Partant d’un examen de l’intention d’une thèse en sciences sociales, cette partie se focalise ensuite autour de difficultés relatives aux choix théoriques, à la relation avec le directeur de recherche et à l’élaboration d’une posture de chercheur dans et par le processus d’écriture. Tout cela conduit le lecteur vers des interrogations à dominante épistémologique, par exemple autour des liens étroits entre le processus d’écriture des sciences sociales et la production de connaissances scientifiques publiques susceptibles d’être discutées rationnellement.

Dans une deuxième partie sont rassemblées des contributions qui traitent spécifiquement la question de l’enquête et de la production de données, selon différents angles de lecture ou de commentaire. La thèse principale de cette partie peut se résumer en reprenant l’expression de Claire Lemercier, Carine Ollivier et Claire Zalc dans leur article : la production d’une thèse est un « bricolage raisonné ». Cette expression vient désigner une façon d’agencer des ressources intellectuelles, comme le « qualitatif » ou le « quantitatif », ainsi que des matériaux différents de manière originale, susceptibles de valoriser le processus de recherche et la production de connaissances.

La question de l’écriture revient de façon centrale dans la troisième partie. Initiée par une contribution de Maryvonne Charmillot portant sur l’écriture de la science en général et des sciences sociales en particulier[2], cette section est ensuite ponctuée de trois contributions plus spécifiques s’intéressant à la fois à l’articulation de l’écriture et de la réécriture, aux liens entre littérature et sciences sociales et au chercheur dans la posture d’auteur. C’est l’article de Thierry Wendling qui conclut cette troisième partie. Il se révèle très original en empruntant le détour par le xiangqi, le jeu d’échecs chinois, pour traiter cette question. Cette contribution soulève, de plus, un sujet qui donne certainement lieu à de nombreuses angoisses parmi les doctorants en sciences sociales : comment être l’auteur de sa recherche ou, autrement dit, comment mettre en écriture sa recherche pour des lecteurs ? Comme le rappelle Wendling, en la matière, on peut en effet être bon ethnographe, mais piètre auteur, ce qui pose des problèmes au moment décisif de la rédaction de la thèse.

La quatrième partie de l’ouvrage traite de la publicisation des recherches doctorales, de la communication scientifique à la soutenance. L’idée que l’ensemble des modes de communication et de publicisation soient partie intégrante du travail de recherche et de production de résultats (ou d’effets de connaissance) traverse l’ensemble des huit contributions. Pris chacun individuellement, les chapitres ne manquent pas de détailler nombre de « ficelles du métier », dont la soumission d’articles à des revues scientifiques et l’organisation d’une communication orale sont les plus centrales. Ces réflexions sont utiles pour penser ce processus de communication d’un bout à l’autre de la thèse.

Enfin, la cinquième et dernière partie de l’ouvrage fait la part belle à l’engagement du chercheur, sur son terrain comme dans la vie publique, ainsi qu’à la normativité scientifique du champ des sciences sociales. Il est utilement rappelé que, même si l’audience de ces disciplines universitaires peut-être très restreinte, le discours et la pratique des sciences sociales sur le monde social font partie intégrante de ce monde et peuvent y avoir des effets réels.

Cinq encadrés sont également insérés au fil de l’ouvrage. Plus concis, leur intention principale est de porter un regard rapide mais informé sur des aspects du travail de la recherche et de la vie du chercheur dont la logique est difficilement perceptible à l’échelle individuelle du doctorant : enquête collective multi-sites, travail des revues, identité numérique, interdisciplinarité et enjeux de la soutenance de thèse.

On peut retenir de l’enchaînement de ces cinq parties quelques idées centrales dans l’ensemble de l’ouvrage. Premièrement, la production d’une thèse est traversée de rapports sociaux variés : avec les « enquêtés », le directeur, la « communauté scientifique », etc. C’est certainement en cela que, de manière très concrète, on peut envisager la thèse à la fois comme un travail collectif et aussi comme un enchâssement de rapports sociaux ayant principalement pour objet la production de connaissances. Deuxièmement, l’accent est mis sur les opérations qui accompagnent la production d’une thèse. Aussi, la réalisation de celle-ci apparaît finalement comme un processus qui noue indéfectiblement l’écriture et la lecture des sciences sociales, en contexte, au travers d’expériences variées et d’épreuves de réflexivité. Enfin, la troisième ligne de force de l’ouvrage réside dans la mise en exergue, en de nombreux moments, des aspects affectifs d’une thèse. Cette affirmation peut paraître triviale en première lecture. Elle doit néanmoins être réellement pesée avec soin. Les affects du chercheur à la tâche peuvent en effet être des objets de réflexivité et de production de connaissances à part entière, comme lorsqu’ils servent d’appui pour une réflexion sur la position du chercheur sur son terrain ou l’immixtion de sa subjectivité dans la construction des données d’enquête.

Finalement, au croisement de ces trois dimensions (recherche collective, recherche en pratique et affects au cœur de la réalisation d’une thèse), il semble se dessiner dans cet ouvrage une définition sociale de la thèse et de la recherche comme un travail, sinon comme un autre, du moins traversé par des logiques relativement proches : celles des positions sociales des protagonistes, des pratiques, des valeurs et des normes, etc.

Le pari affiché de l’anti-manuel est-il tenu ? Dans l’ensemble, on peut dire qu’il l’est. Ainsi, l’ouvrage autorise une lecture thématique appuyée sur l’expérience pratique des contributeurs au travers d’exposés circonstanciés susceptibles d’assurer une fonction de « coup de main » dans les moments difficiles de la thèse : pour aider à penser certains problèmes ou faire faire office de boîte à outils du doctorant. Il est plus sûrement complémentaire d’autres publications qui visent à accompagner le travail de recherche en train de se faire et le processus qui conduit à acquérir le métier de chercheur[3]. Dans ce registre de la boîte à outils, la présence de bibliographies thématiques en fin de chaque chapitre permet, par exemple, de prolonger les réflexions ouvertes par les auteurs. On peut aussi relever que de nombreuses contributions de l’ouvrage apportent une dimension ou un angle original à l’analyse des « problèmes de la thèse » par rapport à d’autres publications. Enfin, on peut saluer l’actualité du propos sur les aspects liés de manière générique « au numérique » (à l’identité numérique, au travail de recherche appuyé sur les outils numériques, etc.) qui entrent effectivement dans le périmètre du questionnement des doctorants depuis au moins dix ans.

L’ouvrage n’est pas à l’abri de critiques, dont certaines ont déjà été formulées par ailleurs – il n’y a pas lieu d’y revenir[4]. Pour conclure, on se concentrera sur son apport indirect. Si les contributeurs de l’ouvrage ont ressenti la nécessité d’une telle réflexion, c’est peut-être en raison d’un manque. Cette publication vient combler certains « angles morts » de la formation doctorale et le manque d’espaces d’élaboration collective (tels que le séminaire dont est issu ce livre), de lieux d’éclairage des dimensions matérielles et sociales de la thèse offerts aux doctorants. En cela, il constitue peut-être une invitation à essaimer ce genre de démarche ou d’approche.

Bibliographie

Beaud M. (2003), L’art de la thèse. Comment préparer et rédiger un mémoire de DEA ou de maîtrise ou tout autre travail universitaire, Paris, La Découverte (« Grands Repères »).

Beaud S., Weber F. (1998), Guide de l’enquête de terrain, Paris, La Découverte (« Grands Repères »).

Becker H. (2004 [1986]), Écrire les sciences sociales. Commencer et terminer, son article, sa thèse ou son livre, Paris, Economica.

Blanc M. (2016), « Devenir chercheur. Écrire une thèse en sciences sociales [compte rendu] » Strathèse, n° 3.

Fabiani J.-L. (2016), La sociologie comme elle s’écrit. De Bourdieu à Latour, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales (« Cas de figure »).

Herzlich C. (2002), Comment réussir sa thèse en sciences sociales, Paris, Armand Colin (« 128 »).

Hess R. (2003), Produire son œuvre. Le moment de la thèse, Paris, Téraèdre (« L’anthropologie au coin de la rue »).

Garry Robins - Doing Social Network Research. Network-based Research Design for Social Scientists

publié le 15 mai 2017 à 06:51 par Quentin Verreycken   [ mis à jour le·26 juin 2017 à 23:32 par Lionel Francou ]

Recensé : Garry Robins, Doing Social Network Research. Network-based Research Design for Social Scientists, Londres, Sage, 2015, 264 p.

[1] INSNA, Freeman Award. En ligne, consulté le 11 novembre 2016. URL : http://insna.org/freeman.html.

[2] La locution « analyse de réseaux » est préférée à celle d’« analyse de réseaux sociaux » dans ce compte-rendu, car il s’agit du terme consacré en français. L’épithète « sociaux » serait pourtant souhaitable pour marquer l’importance de l’intentionnalité des acteurs que l’auteur souligne dans son manuel (cf. infra).

[3] Cf. la revue éponyme, lancée en 2013, et l’article de Brandes e. a., 2013.

[4] « A network perspective is not just a methodological extension to standard social science research, but carries theoretical commitments ». (p. 14).

























[5] Traduction que nous effectuons à partir de la phrase suivante : « Of course, if you have plentiful resources, a good supply of research assistants, time, cooperative respondents and sophisticated network analytic skills, then in the best of all possible worlds collect data longitudinally and collect plenty of it. »




























[6] Actor Network Theory (ANT), théorie développée notamment par Bruno Latour, permettant d’incorporer dans l’analyse des acteurs sans intentionnalité, tels des objets (Latour, 2005)

Par Amandine Thiry

Doctorante au sein du Centre d’histoire du droit et de la justice (UCL) et du groupe de recherche Sociale Geschiedenis na 1750 (UGent)

Mis en ligne le 15 mai 2017.

Récompensé par le Prix Simmel en 2016, Garry Robins appartient à une écurie chevronnée de chercheurs spécialistes en analyse de réseaux ; celle qui compose notamment le comité directeur de l’INSNA, l’International Network for Social Network Analysis, dont il est membre depuis 2007. Professeur au département de psychologie de l’Université de Melbourne, lauréat du Prix Linton Freeman pour sa « contribution systématique et substantielle » à l’étude scientifique des structures sociales[1], il signe ici un manuel stimulant à plusieurs égards. Comme en témoigne le titre, l’ouvrage se concentre avant tout sur la conception d’une recherche en analyse de réseaux[2], et non sur l’ensemble des méthodes statistiques communément désigné sous le nom de Social Network Analysis (SNA). La différence est de taille, le manuel se distingue des classiques du genre (Faust & Wasserman, 1994 ; Scott, 2000) tout en se rapprochant de manuels plus récents (Henning, Brandes & Mergel, 2012). Robins pose d’emblée l’intentionnalité des acteurs comme importante caractéristique de l’étude des réseaux sociaux par rapport à celle des réseaux au sens large (tendant à se regrouper sous la coupole de Network science[3]). Il s’agit donc de l’étude du réseau comme ontologie incluant à la fois des acteurs sociaux et des relations qu’ils possèdent entre eux (p. 5), définition certes classique (Faust & Wasserman, 1994) mais indispensable au lecteur. L’objectif spécifique du manuel est de guider le chercheur en sciences sociales désirant s’initier à l’analyse de réseaux, de l’élaboration de ses questions de recherche à l’interprétation de ses résultats. L’objectif général – non moins explicite – est lui apprendre à penser « réseaux » : l’analyse de réseaux n’est pas, pour Robins, une méthode additionnelle dans la boîte à outils du chercheur, mais une perspective spécifique sur les réalités sociales, nécessitant au préalable d’assumer des prérequis théoriques et méthodologiques[4].

Dans le premier chapitre, l’auteur introduit les présupposés théoriques qu’implique l’analyse de réseaux, analysant ses spécificités par rapport à d’autres approches en sciences sociales. L’analyse de réseaux répond à un questionnement spécifique sur les structures du social et sur les processus qui les transforment. L’auteur met en garde le lecteur novice, listant quelques raisons jugées à elles seules insuffisantes pour introduire l’analyse de réseaux dans un travail de recherche. De façon didactique, Robins aborde ensuite les notions fondamentales et les questionnements qui sous-tendent la démarche (nœud, relation, degré, distribution, centralité, position dans le réseau, structure du réseau, réciprocité des relations, etc.). On soulignera d’emblée la clarté des exemples présentés. Pour débroussailler l’immense futaie de travaux relatifs à cette discipline en formation, Robins s’appuie en premier lieu sur des recherches qu’il connaît de près pour y avoir été personnellement impliqué (par exemple : Robins & Kashima, 2008). Ce choix délibéré s’apprécie surtout pour la clarté avec laquelle l’auteur développe les exemples de ce premier chapitre, qui parcourront ensuite tout le livre au sein des encadrés « Pulling back the curtain ».

Les notions fondamentales de l’analyse de réseaux, qui permettent de dépasser l’usage métaphorique du mot « réseau », sont au cœur du second chapitre. Affinant leurs contours, ce chapitre définit précisément les concepts déterminants en les répartissant en cinq paragraphes thématiques. Quinze « principes » théoriques (liens forts et faibles, trous structuraux, multiplexité…) sont ensuite examinés tour à tour, accompagnés chacun d’un renvoi à une recherche récente. Robins veille à introduire la complexité en douceur dans ce second chapitre, usant de la notation mathématique avec didactisme et parcimonie.

Ces prémices théoriques posées, l’ouvrage adopte ensuite une structure qui suit au plus près le cheminement du chercheur en analyse de réseaux, contribuant ainsi à l’originalité de ce manuel. Le troisième chapitre, consacré à l’élaboration des questions de recherche, convoque les composantes (« building blocks ») d’une étude de réseaux sous forme de huit questions : Qui ou que sont les acteurs sociaux de l’analyse ? Quelles sont les limites du réseau ? Combien de types d’acteurs et quels types de liens relationnels sont à considérer ? Quels sont les attributs des acteurs sociaux ? S’agit-il d’une étude diachronique ou synchronique du réseau ? etc. De la définition des acteurs à celle des liens relationnels, de la délimitation du réseau lui-même aux facteurs exogènes à prendre en compte dans l’analyse, les réponses à ces questions fondamentales détermineront la conception de l’étude à mener. C’est à ces différents choix posés par le chercheur que s’attaque Robins dans la seconde partie du chapitre, en mesurant leurs implications respectives sur la recherche (« strenghs », « issues », « examples »). Les historiens – communauté en expansion parmi les chercheurs en analyse de réseaux – pourront toutefois regretter qu’à la question « Is time relevant? », Robins n’ait répondu qu’en trois paragraphes visant à décourager les études longitudinales (ou diachroniques) vu le travail éreintant de la collecte des données ; à moins de disposer de « ressources abondantes, du soutien d’assistants de recherche, de temps, de répondants coopératifs et de compétences avancées en analyse de réseaux[5] » (p. 50).

Le chapitre 4, « Social systems and data structures: Relational ties and actor attributes », constitue à la fois un prolongement du chapitre 3 et un préalable méthodologique aux deux chapitres suivants. La conceptualisation du réseau doit s’accompagner d’une réflexion sur la structuration des données ou, plus précisément, sur le choix de la structure qui recueillera l’information relationnelle collectée. Qu’il soit « complet » ou « égocentrique », « multiplex » ou procède d’un échantillonnage en boule de neige, le réseau étudié et sa structure doivent être définis et considérés selon leur nature spécifique. Par deux chapitres complémentaires (5 et 6), Robins aborde ensuite les réflexions préalables, les obstacles et les choix méthodologiques que suppose la collecte des données (différentes formes de collectes, diversité des contextes de recherche, échantillonnage, fiabilité et validité des mesures, etc.). Ces deux chapitres font la part belle aux exemples et aux recommandations détaillées. On soulignera la diversité des contextes de collecte de données qu’aborde l’auteur dans le chapitre 6, et surtout, l’utile bibliographie sélective commentée.

Après un septième chapitre très bref portant sur les problèmes éthiques liés à la collecte des données et à la diffusion des résultats (anonymat et confidentialité, consentement éclairé, devoir de prudence, feedback aux participants, etc.), Robins consacre le huitième chapitre à la représentation graphique. Il y souligne les limites des visualisations comme outils analytiques, tout en pointant leurs vertus pour l’exploration et la présentation des données. Ce chapitre vise avant tout le lecteur débutant, auquel sont livrés quelques clefs et principes généraux pour obtenir des visualisations de qualité. Pour clore ce diptyque sur l’analyse des données, l’auteur passe en revue dans le chapitre 9 les différentes méthodes communément rassemblées sous le terme Social Network Analysis (SNA). À l’exhaustivité est ici préféré un aperçu de différentes méthodes établies. L’auteur décortique la façon dont elles sont appliquées dans des recherches récentes. Bien que l’analyse de réseaux binaires y tienne une place de choix, le dense chapitre brasse un très large spectre de méthodes, évitant la sophistication inutile malgré la complexité des notions traitées.

« Inférence, généralisation, causalité et autres sujets importants (weighty matters) » sont au centre du dixième et dernier chapitre, consacré à la manière de tirer des conclusions à partir d’une analyse de réseaux. Robins y développe une réflexion stimulante, bien que dense, sur l’interprétation et la généralisation des données, dépassant ainsi largement le cadre de l’analyse de réseaux. Ce dernier chapitre constitue un important plaidoyer pour une recherche en sciences sociales plus consciente des dangers de l’inférence et de la généralisation des résultats. À partir du cas particulier d’une étude controversée sur la diffusion de l’obésité par les réseaux amicaux (Christakis & Fowler 2007), Robins argumente en faveur d’une inférence qu’il qualifie de scientifique, c’est-à-dire prenant en compte un ensemble de travaux et de nombreux facteurs, et non simplement de statistique

En conclusion, le point fort de l’ouvrage de Robins est avant tout de parvenir à articuler analyse de réseaux et autres théories issues des sciences sociales, tout en renvoyant à des recherches concrètes et récentes. Malgré tout, le manuel prend régulièrement le point de vue d’un analyste de réseaux « pur-sang » et tente d’inciter le lecteur à penser « réseaux », au détriment parfois d’un débat critique à propos d’approches radicalement différentes. Ainsi, la théorie de l’« acteur-réseau »[6] n’est mentionnée à aucun endroit de ce manuel (l’intentionnalité des acteurs ayant certes été portée comme principe-clef au début du premier chapitre). On regrettera encore quelques choix d’édition –  l’absence d’une table des matières détaillée, un glossaire faisant parfois doublon avec le texte (p. 28-29) – et le caractère très incomplet de la bibliographie concernant les logiciels (notamment pour le logiciel Gephi). Si le livre s’adresse avant tout à un chercheur novice en analyse de réseaux, le caractère pointu des derniers chapitres séduira également le chercheur plus aguerri. Rédigé dans un style fluide et plutôt direct (« Do not be fooled. », « If another network expert tells you of other possibilities, listen. »), l’ouvrage tranche avec le ton plus neutre généralement adopté dans les manuels. Outre la qualité du dispositif didactique mis à la disposition du lecteur (glossaires, exemples, résumés et lectures conseillées en fin de chapitre), la diversité du bagage de Garry Robins permet de recommander la lecture de ce manuel à tout chercheur en sciences humaines intéressé par cette « network science » en voie de formation.

Bibliographie :

Henning M., Brandes U., Mergel I. (2012), Studying Social Networks: A Guide to Empirical Research, Frankfurt am Main, Campus Verlag.

Latour B. (2005), Reassembling the social. An introduction to Actor-Network Theory, Oxford, Oxford University Press; trad. Paris, La Découverte.

Robins G., Kashima Y. (2008), « Social psychology and social networks: Individuals and social systems », Asian Journal of Social Psychology, vol. 11, p. 1-12.

Scott J., Carrington P. (dir.) (2011), The SAGE handbook of Social Network Analysis, London, SAGE.

Scott J. (2013 [2000]), Social Network Analysis, Los Angeles, Sage.

Brandes U., Robins G., McCranie A., Wasserman S. (2013), « What is network science? », Network Science, vol. 1, n° 1, p. 1-15.

Wasserman S., Faust K. (1994), Social network analysis: Methods and applications, Cambridge, Cambridge University Press.

 

 

 

 


Rémi Dormois – Les politiques urbaines. Histoire et enjeux contemporains

publié le 9 févr. 2017 à 03:38 par Lionel Francou   [ mis à jour le·11 févr. 2017 à 01:32 par Quentin Verreycken ]

Recensé : Rémi Dormois, Les politiques urbaines. Histoire et enjeux contemporains, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015, 312 p.


Par Antoine Lévêque

Doctorant en science politique au Laboratoire Triangle (UMR CNRS 5206), Université Lyon 2.

Parler de politiques urbaines semble aujourd’hui aller de soi, tant certaines disciplines, comme la science politique, se sont emparées de cet objet. Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. Devant l’évidence d’un champ d’analyse qui s’est imposé compte tenu des évolutions récentes de l’action publique, l’ouvrage de Rémi Dormois propose un tour d’horizon des domaines d’action publique mis en œuvre à l’échelle des villes. En s’autorisant également quelques détours sur l’activité politique qui s’y déploie, il rend compte des différentes acceptions par lesquelles les politiques urbaines ont été appréhendées.

Docteur en science politique et chercheur associé au laboratoire « Environnement, ville, société (EVS – UMR 5600) », R. Dormois a également une formation d’ingénieur des ponts, des eaux et des forêts. Il a travaillé en collectivité territoriale, dans les services de l’État ou encore en bureau d’études et dans le milieu associatif dans l’élaboration et la mise en œuvre de politiques publiques. Ainsi, issu d’un parcours associant une participation directe à l’action publique et un travail de recherche en science politique, l’auteur s’adresse ici à un public large, éventuellement non académique. L’ouvrage se veut donc être un outil pratique et pédagogique remplissant les fonctions d’un manuel. Sa structuration avec des entrées sectorielles (politiques urbaines du logement, de la mobilité, de la culture,…) en est imprégnée et autorise ainsi une entrée thématique. Il s’agit d’abord de restituer quelques grands repères pour quiconque souhaite investir plus avant le champ des politiques urbaines. De ce point de vue, l’apport fondamental de l’ouvrage réside dans l’état de littérature qu’il fournit pour chaque entrée choisie. La succession des chapitres suit également une logique propre, défendue par l’auteur, et permet de voir se dégager une certaine lecture des changements intervenant dans les politiques urbaines. Au-delà des enjeux techniques souvent mis en avant en matière d’urbanisme, d’aménagement ou encore de transport urbain, et au-delà des objectifs régulièrement réaffirmés à propos de la construction de villes durables, R. Dormois cherche d’abord à mettre en relief la dimension politique des politiques urbaines. Ainsi, l’auteur s’interroge sur les rapports de forces, sur les coalitions d’acteurs qui sont parvenus, à travers des contextes singuliers, à imposer un traitement particulier d’un problème considéré alors comme spécifiquement urbain.

Le premier chapitre est consacré aux politiques urbaines de développement économique. Cette entrée en matière permet à l’auteur de revenir sur une dimension structurante qui lui semble peser sur l’ensemble des politiques urbaines, à savoir les mutations de l’organisation du système économique, ainsi que ses répercussions sociales et politiques sur les villes. Ces dernières seraient devenues, dans la période récente, des acteurs-clés de l’économie mondialisée en accompagnant les recompositions contemporaines du capitalisme. Le développement d’une intervention économique par les villes, que l’auteur situe à partir des années 1970, se standardiserait aujourd’hui au niveau des objectifs poursuivis, tournés vers l’attractivité des territoires. Cependant, il nous semble que cette focale historique très contemporaine tend à minimiser non seulement l’inscription sur le long terme des relations entre élites politiques et économiques locales (Jouve, Lefevre, 1999), mais aussi des velléités plus anciennes de rayonnement de certaines villes (Payre et al., 2013). Ce propos est d’ailleurs nuancé dans les chapitres suivants.

Le deuxième chapitre traite des politiques urbaines sociales. Il débute par un paysage des disparités sociales urbaines présentées comme découlant des tendances abordées dans le premier chapitre. Ensuite, en revenant à l’analyse des politiques publiques, il permet d’opérer un premier recul en soulignant le rôle initiateur de communes progressistes dans la construction du Welfare State, avant de montrer comment la ville est devenue un espace où coexistent différents types de politiques sociales. Certaines d’entre elles sont territorialisées et d’autres territorialement organisées, sans qu’on ne puisse pour autant parler de politiques sociales urbaines, tant le rôle d’acteurs nationaux reste central devant l’absence de cohésion entre les différentes collectivités concernées. Les « grandes étapes » proposées nous semblent, ici, néanmoins un peu abruptes et présentent une vision fonctionnaliste des politiques publiques, pourtant remise en cause en matière de politique de la ville. Aussi, la mise à l’agenda d’une requalification physique lourde des quartiers et d’une lutte contre la délinquance est ici associée à la montée du Front national au début des années 2000, quand d’autres chercheurs, à l’instar de Sylvie Tissot (2007), y voient la continuité d’une réforme profonde des politiques sociales à travers la construction d’un problème spécifique des « quartiers ».

C’est également de territorialisation dont il est question dans le troisième chapitre consacré aux politiques de logement. Là encore, si ces dernières ont été un véritable symbole de l’intervention de l’État pendant les Trente Glorieuses, la légitimité de celui-ci à prendre en charge ce secteur est le fruit d’un processus long, allant de l’émergence de débats nationaux au XIXe siècle sur les conditions de logements des ouvriers dans les villes à l’entreprise des grands ensembles dans le contexte d’après-guerre, en passant par le rôle de maires réformateurs. L’idée d’un basculement « sous la pression de l’opinion publique » (p. 89) pour mettre en place cette politique interventionniste centralisée nous parait réductrice, tant certains travaux insistent sur le lent processus d’expérimentation et de structuration du secteur de la construction pour expliquer les choix retenus (Le Goullon, 2014). La mise en perspective introduite par des éclairages européens permet de revenir sur certaines idées reçues. Elle témoigne d’interventionnismes étatiques plus précoces pour certains pays voisins. Enfin, la sortie de cette période fordiste, devant l’émergence d’un nouveau référentiel au tournant des années 1980, engage un repositionnement de l’État dans un rôle de régulateur et d’incitateur, laissant à l’acteur privé la production de logements et, à l’échelon local, la construction de politiques urbaines de l’habitat.

Au cœur de l’ouvrage, le quatrième chapitre, portant sur les politiques urbaines d’aménagement, nous apparaît le plus stimulant. Le séquençage historique proposé nous renvoie d’abord à la naissance de l’urbanisme au travers d’initiatives portant la nécessité d’une organisation rationnelle du développement des villes. En s’appuyant sur la promotion de savoirs et de méthodes scientifiques, cette démarche s’inscrit dans une rhétorique du progrès social. Devant l’absence d’application des premiers plans d’urbanisme au début du siècle dernier, les promoteurs de l’urbanisme se détournent des maires, accusés d’entretenir des intérêts particuliers, au profit de l’État et de la mise en place de démarches centralisées. Le consensus qui émerge alors trouve une traduction concrète dans les « ordonnances-lois » de 1943, non soumises au vote du Parlement, qui jettent les bases des politiques d’aménagement fordistes, organisant l’ensemble du territoire national pour reconstruire et moderniser « la nation ». La création du Ministère de l’Équipement en 1966 consacre cette prise en main par l’État et ses ingénieurs des ponts et chaussées, aux dépens des architectes et urbanistes. S’opère alors une dépolitisation de l’urbanisme au moyen notamment d’un remplacement sémantique. La notion d’« aménagement » est préférée à celle d’« urbanisme », et il s’agit de programmer une « production urbaine » technicisée plutôt que de mettre en place une « politique urbaine ». L’usage d’indicateurs économiques et de la prospective permet « d’esquiver le traitement de problèmes porteurs de luttes politiques » (p. 127). La remise en cause de cette organisation est adossée à la critique de l’urbanisation fonctionnaliste qu’incarnent très largement les grands ensembles. L’impact de la loi d’orientation foncière et les premiers signes d’une crise économique globale ne permettant pas à l’État d’assurer seul le financement des programmes, tandis que le décalage entre ses prévisions et le recensement de 1975 concourent à l’émergence de nouvelles conceptions reposant davantage sur les acteurs locaux. Le référentiel néolibéral est au cœur de la planification territoriale stratégique qui s’impose alors peu à peu à travers le renouvellement des objectifs et des méthodes. Centrés sur le renforcement de l’attractivité des villes, ces derniers concourent à une concentration des budgets sur « une géographie prioritaire du développement » (p. 137). Des initiatives pilotes, telles que la révision du schéma directeur de l’agglomération lyonnaise, se développent dans les années 1980 en mettant au premier plan des structures intercommunales, avant de se diffuser plus largement dans la décennie suivante. L’exemple britannique montre un tournant plus brutal encore, visant à rétablir les mécanismes de marché dans les politiques urbaines via différentes mesures du gouvernement conservateur de Margaret Thatcher. Imposé en Angleterre, le développement des partenariats publics-privés est aussi fortement encouragé en France par des dispositifs faisant de l’aménagement un instrument de « gouvernance urbaine ». Au total, la catégorie « aménagement » apparaît chargée de représentations des enjeux urbains qui se succèdent selon les rapports fluctuant entre acteurs publics (experts, hauts fonctionnaires, maires,…) et privés (consultants, promoteurs immobiliers, dirigeant d’entreprises,…)

Les politiques de mobilité font également l’objet d’un éclairage important. Après avoir dressé un panorama des caractéristiques d’une mobilité urbaine, R. Dormois propose un découpage en trois temps des grandes inflexions ayant rythmé cet objet d’action publique. D’abord réduit à la gestion ainsi qu’au développement des réseaux de transport collectif et routier, le traitement des déplacements se serait peu à peu davantage rapproché de l’urbanisme à la faveur d’une approche plus globale et transversale. Le détour sur l’évolution des moyens d’expertises et des acteurs qui les détiennent, d’abord par les services de l’État sur les secteurs qu’il investit, puis au sein des collectivités et plus encore des structures intercommunales (dont l’acceptabilité s’est souvent appuyée sur l’intégration de communes au réseau de transport urbain), est particulièrement éclairant quant aux mécanismes de formulation des solutions. Celles-ci sont également continuellement investies par des acteurs privés, exploitant les réseaux, dont les intérêts dépendent des choix publics. Il semble néanmoins que l’auteur reprend ici à son compte une tradition de recherche proche de l’évaluation de ces politiques en adoptant un discours normatif. Lorsqu’il conclut que « les politiques de mobilité n’accordent pas assez de place à des dispositifs d’action agissant du côté de la demande » (p. 181), à la suite notamment de Jean-Marc Offner (2006), sa posture est prescriptive alors qu’il revendique par ailleurs le fait de s’en écarter. En l’occurrence, ce discours trouve aujourd’hui une réception dans l’action publique alimentant le développement de « nouveaux services à la mobilité » qui laissent davantage place aux acteurs privés. Il semble paradoxal de prétendre ici pouvoir objectiver la demande de mobilité, tant celle-ci découle de pratiques et de représentations sociales (Dezalay, Gueissaz, Maillet, 2007), tout en plaidant pour le maintien d’« une analyse politiste et sociologique » à même de percevoir la « priorisation sociale et spatiale » (p. 181) derrière les politiques de mobilité (Reigner, 2013).

Enfin, les trois derniers chapitres portent sur des politiques urbaines que R. Dormois qualifie de moins « classiques », à savoir les politiques urbaines d’environnement, de la culture et des relations internationales. À rebours des représentations courantes, l’apport majeur nous semble de nouveau résider dans la restitution de l’épaisseur historique que recouvre l’investissement des villes sur ces thèmes. Aussi, des inflexions majeures marquent l’appréhension de ces thématiques par les municipalités. Portée tour à tour par différents acteurs qui entrent en concurrence, la façon d’envisager ces problèmes urbains et d’y rattacher des enjeux a évolué. Par exemple, si les villes investissent dès le XIXe siècle des réseaux transnationaux, court-circuitant ainsi les États, c’est d’abord pour répondre à des objectifs proprement politiques. En revanche, à partir des années 1980, les actions entreprises à cette échelle semblent trouver leur motivation dans la poursuite d’un développement économique. Les dispositifs saisis et le rapport aux institutions supranationales s’en trouvent renouvelés. À la faveur d’un processus d’institutionnalisation, les politiques urbaines d’environnement se sont, quant à elles, peu à peu éloignées des groupes militants qui les ont fait émerger, opérant du même coup une « sélection parmi les défis environnementaux » (p. 204) dont la justification produite par l’expertise répond aussi d’enjeux économiques. En outre, l’auteur mobilise davantage une sociologie des professions sur les politiques urbaines de la culture en reprenant notamment les travaux de Vincent Dubois (2004). Alors que la politisation de la culture, d’abord limitée à quelques municipalités communistes, se répand plus largement dans les agendas locaux à partir des années 1970, le développement d’actions s’accompagne de la croissance d’une administration propre qui amorce un processus de professionnalisation. Aux objectifs socio-éducatifs portés par des militants succède l’organisation d’évènements pris en charge par des professionnels qui dépolitisent les équipements culturels pour en faire « de simple[s] lieu[x] offrant des services et des biens culturels à des consommateurs » (p. 213). Ces inflexions s’accompagnent ensuite d’une orientation économique qui met la culture au service des politiques urbaines de compétitivité et d’attractivité selon une logique d’encastrement. Liés à l’affirmation plus générale d’une politique urbaine néolibérale, ces bouleversements renvoient également à l’influence de différents niveaux de gouvernement, dont notamment les incitations de l’Union européenne en faveur d’une compétition entre les territoires.

De cet ouvrage on regrettera cependant quelques raccourcis empruntés par l’auteur. Les courtes introductions des chapitres présentent parfois des découpages temporels discutables, qui sont néanmoins nuancés dans le développement de l’argumentaire. Bien des concepts et notions mobilisés ne font pas toujours l’objet de définitions préalables, tels qu’« institutionnalisation », « référentiel », « métropolisation » ou encore « gouvernance ». Ce sont des termes polysémiques, dont l’emploi par les acteurs des politiques urbaines n’est pas neutre et produit des effets propres, comme l’auteur l’explique lui-même à propos de l’usage de la notion d’« aménagement ». À cela, ajoutons le non-développement systématique des sigles (ONZUS, DRAC, ANAH,…), malgré la présence d’un glossaire en fin d’ouvrage. Ce sont là des éléments qui rendent moins efficace la portée pédagogique de l’ouvrage. Enfin, le renforcement des définitions, la précision des approches mobilisées et leur inscription disciplinaire, rarement précisée pour mobiliser des auteurs, auraient permis de mieux saisir les enjeux des controverses scientifiques entourant les politiques urbaines.

Bibliographie

Dezalay T., Guessaz A., Maillet C. (2007), « Réalité et perception des dimensions spatiales et socio-culturelles de l’accessibilité des services collectifs », EspacesTemps.net. URL : http://www.espacestemps.net/en/articles/realite-et-perception-des-dimensions-spatiales-et-socio-culturelles-de-lrsquoaccessibilite-des-services-collectifs-en

Jouve B., Lefevre C. (1999), « De la gouvernance urbaine au gouvernement des villes ? Permanence ou recomposition des cadres de l’action publique en Europe », Revue française de science politique, vol. 49, n° 6, p. 835854.

Dubois V. (2004), « Dilemmas of the institutionalisation process. From cultural mobilisation to cultural policies », International Journal of Cultural Policy, vol. 10, n° 3, p. 331349.

Le Goullon G. (2014), Les grands ensembles en France. Genèse d’une politique publique (1945-1962), Paris, Comité des travaux historiques et scientifiques (« histoire »).

Offner J.-M. (2006), Les plans de déplacements urbains, Paris, La Documentation française (« Le point sur »).

Payre R.. (dir.) (2013), Lyon, ville internationale : la métropole lyonnaise à l’assaut de la scène internationale, 1914-2013, Lyon, Libel (« SHS »).

Reigner H. (2013), Sous les pavés de la qualité urbaine. Gouvernement des territoires, gouvernement des conduites et formes renouvelées de la domination dans la ville néohygiéniste, mémoire d’habilitation à diriger des recherches, Paris, Institut d’études politiques de Paris.

Tissot S. (2007), L’état et les quartiers. Genèse d’une catégorie de l’action publique, Paris, Seuil (« Liber »).

Joan Stavo-Debauge, Philippe Gonzalez, Roberto Frega (dir.) – Quel âge post-séculier ? Religions, démocraties, sciences

publié le 9 janv. 2017 à 07:47 par Quentin Verreycken   [ mis à jour le·9 févr. 2017 à 03:37 par Lionel Francou ]

Recensé : Joan Stavo-Debauge, Philippe Gonzalez, Roberto Frega (dir.), Quel âge post-séculier ? Religions, démocraties, sciences, Paris, Éditions de l’EHESS, 2015, 407 p.


[1] Voir par exemple : 
(consulté le 1er octobre 2016).

[2] Joan Stavo-Debauge écrit ainsi que les « évangéliques fondamentalisés […] constituent aujourd’hui à l’échelle du globe, un des courants religieux des plus dynamiques, des plus réactionnaires et des plus absolutistes » (p. 36). Il se réfère, à ce titre, aux travaux de Philippe Gonzalez.

[3] Il s’agit du terme utilisé par Joan Stavo-Debauge.











































































































































[4] À l’exception notable de la thèse de doctorat d’Aurélia Bardon (2014).

Par Élise Rouméas

Chercheuse associée en théorie politique à l'Université d'Oxford.

Mis en ligne le 9 janvier 2016

En septembre 2016, l’intervention publique de l’éminent philosophe de la religion britannique Richard Swinburne a provoqué indignation et émoi dans la blogosphère ainsi que sur les réseaux sociaux anglo-saxons. Invité à prononcer un discours à l’occasion d’une conférence organisée par la Society for Christian Philosophers (SCP), Swinburne, chrétien orthodoxe, aurait défendu l’idée d’une incompatibilité profonde entre l’éthique chrétienne et les relations homosexuelles. Il aurait, selon ses commentateurs, fait état de l’homosexualité comme d’un « handicap » (disability) et d’une « condition incurable »[1].

Cette actualité récente entre en résonnance avec la préoccupation de l’ouvrage dirigé par Joan Stavo-Debauge, Philippe Gonzalez et Roberto Frega. Derrière la suspicion explicite des auteurs envers les discours sur le post-séculier (p. 9), on pressent une inquiétude réelle quant au rôle majeur que jouent (ou pourraient jouer) les religions dans la sphère publique. Ce qu’ils semblent redouter, c’est surtout le caractère « fondamentaliste » et « absolutiste » de certaines communautés, ainsi que le risque d’une « tyrannie de la majorité » (p. 237). Bien que l’ouvrage se donne pour ambition de prendre au sérieux les « modalisations différenciées de la foi, des convictions et des pratiques religieuses » (p. 10), l’accent est surtout mis sur les formes les plus conservatrices des religions – en l’occurrence, principalement du protestantisme évangélique[2]. Cela s’explique notamment par le choix d’engager une réflexion critique sur le débat anglo-saxon relatif à la place des arguments religieux dans la justification publique, débat qui accorde une place prépondérante au protestantisme évangélique « fondamentalisé[3] ». L’ouvrage a le grand mérite de retracer une histoire critique de ce débat en donnant certains éléments de contexte bienvenus. Par ailleurs, on trouve également une tentative de proposition originale au travers de la contribution de Roberto Frega qui développe une conception pragmatiste de la raison publique.

Le nombre et la diversité des interventions rassemblées ne permettent guère de les discuter individuellement ici. Ce compte-rendu s’attardera plutôt sur trois thèmes transversaux, à savoir le post-séculier, la critique des religions et la place des arguments religieux dans la justification publique. Il adoptera le ton critique (pour ne pas dire polémique) propre à certaines contributions.

1.     Qu’est-ce que le post-séculier ?

Commençons par un examen de la notion centrale, à savoir le post-séculier. Qu’entendent les auteurs par ce terme ? Dans l’introduction, ils décèlent, derrière l’idée de « post-séculier », « un programme cherchant à rendre la démocratie plus hospitalière à la religion […] » (p. 10). Les philosophes Charles Taylor et Jürgen Habermas seraient coupables d’avoir diffusé le terme. Les auteurs, nous l’avons dit, se déclarent suspicieux vis-à-vis des discours sur le post-séculier, notamment car ils y perçoivent une remise en cause du naturalisme. La méthode de l’enquête scientifique comme moyen privilégié d’accès à la connaissance serait relativisée au profit d’autres modalités, en particulier celle de l’expérience religieuse. Les tenants du post-séculier auraient pour ambition de réhabiliter les prétentions cognitives des religions. Par ailleurs, le terme même de post-séculier serait trompeur sur le plan sociologique. Il suggérerait que des sociétés hier sécularisées auraient fait l’objet d’un réveil spirituel, que le religieux prendrait sa revanche après avoir été victime d’une mise au ban.

En résumé, il semble que les auteurs distinguent trois versants dans le post-séculier : (1) un versant politique caractérisé par des velléités d’ouverture de l’espace public aux contributions religieuses ; (2) un versant épistémologique caractérisé par la réhabilitation cognitive et rationnelle du religieux (ou d’une religion en particulier) ; (3) un versant sociologique, à savoir l’idée, scientifiquement erronée selon les auteurs (p. 15), d’un réveil religieux.

L’intérêt de l’article de Stavo-Debauge réside notamment dans la démonstration d’un lien entre les deux premiers versants. Deux critiques méritent néanmoins d’être formulées à ce propos.

D’abord, il manque à cet ouvrage une cartographie précise des discours sur le post-séculier permettant d’y voir plus clair sur la diversité des contextes (notamment disciplinaires) où le terme a été mobilisé. De fait, il n’y a pas d’accord sur la signification du terme de post-séculier, de même qu’il n’y a jamais eu d’accord sur ce que signifie la sécularisation. James Beckford (2012) distingue ainsi six foyers de sens, parfois en conflit les uns avec les autres. Le concept de post-séculier, comme celui de sécularisation, est utilisé de multiples façons.

Ensuite, il aurait été judicieux de développer davantage le versant sociologique du post-séculier pour le déconstruire de manière plus convaincante. Habermas, auquel se réfèrent abondamment les auteurs, décrit d’abord un phénomène sociologique lorsqu’il emploie le terme. Selon lui, il s’agit d’un concept descriptif qui sert à dresser un portrait de la situation religieuse des sociétés européennes, ainsi que d’autres sociétés à haut niveau de vie, telles que le Canada, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande. Habermas (2008) résume ainsi le trait fondamental des sociétés dites post-séculières : « Ce sont des sociétés où la religion revendique un rôle public, tandis que recule la certitude séculariste que la religion est vouée à disparaître, à l’échelle mondiale, dans le sillage d’une modernisation accélérée. » (p. 8) Plus précisément, le paradigme post-séculier se déclinerait en trois phénomènes : la remise en cause du sécularisme, l’accroissement de la présence publique des religions et l’approfondissement du pluralisme.

Sur fond d’observations sociologiques se dessine une question normative : « comment devons-nous nous concevoir en tant que membres d’une société post-séculière et que devons-nous attendre les uns des autres, pour que dans nos États-nations soudés au cours de l’histoire un commerce civil entre citoyens puisse être préservé dans les conditions du pluralisme culturel et philosophique ? » (Habermas, 2008 : 8) Que se doivent les citoyens les uns aux autres dans un contexte de pluralité ? Quelles sont les attentes normatives légitimes, comment les définir ? En définitive, c’est le lien entre les versants sociologique et politique qui mériterait d’être davantage développé.

2.    Une critique des religions

Plusieurs contributions de cet ouvrage sont explicitement ou implicitement critiques vis-à-vis des religions. C’est d’ailleurs le titre de la première partie : « La critique pragmatiste des religions ». Philip Kitcher (p. 75-111) entreprend ainsi une défense musclée du sécularisme, qu’il baptise « l’humanisme séculier », en tâchant d’en montrer les vertus positives – le sécularisme ne devrait pas se limiter à nier la véracité des religions. En introduction, les auteurs mettent en garde le public francophone : certaines choses présentées par Kitcher « semblent […] aller de soi », mais la philosophie anglo-saxonne étant en proie à une « désécularisation tendancielle », il s’agirait plutôt là d’une tentative de légitime défense contre un « théisme agressif » (p. 20). La contribution de Kitcher est surprenante, certes, mais non par sa banalité, plutôt pour ses arguments à l’emporte-pièce, péremptoires, condescendants et se passant allègrement de toute preuve empirique. En voici deux extraits choisis :

Il ne fait aucun doute que les traditions d’où proviennent les idées religieuses répandues dans le monde contemporain attestent d’une évolution de ces idées, et que les processus qui portent cette évolution culturelle ne sont absolument pas fiables quant à la production et à la diffusion de la vérité (p. 79).

[…] ces croyants aveugles n’ont aucune raison d’attribuer une quelconque autorité à ces doctrines. Car si d’autres croyants se tournent vers des textes différents, ainsi de livres comme le Coran ou la Bhagavad Gita, ils peuvent en faire de même et avec une égale légitimité. Celui qui fait un « saut dans la foi » et considère que Mein Kampf ou les 120 jours de Sodome sont inspirés par Dieu, est tout aussi justifié à fonder ses décisions et actions sur ces textes (p. 84).

Il ne s’agit pas de dire qu’un texte philosophique devrait ménager les susceptibilités des croyants de par le monde. En réalité, Kitcher fait exactement la même chose que ce que reproche Stavo-Debauge aux philosophes analytiques de la religion : utiliser des oripeaux « scientifiques » pour asséner des vérités qui, elles, n’ont rien de scientifique, d’un ton sans appel. Reprenons les termes de Stavo-Debauge : « Singer un mode d’exposition scientifique s’avère commode quand il s’agit d’asséner des dogmes théologiques, en se donnant des airs rationalistes » (p. 161). Dans la mesure où Kitcher s’autorise à faire des affirmations fortes sur la société – par exemple, l’idée que les religions fonctionnent dans la mesure où elles soulagent l’anxiété des peuples (p. 82) –, il doit nous fournir des preuves.

3.    Religions et raison publique

L’intérêt majeur de l’ouvrage se situe dans sa contribution aux débats relatifs à la place des voix religieuses dans la discussion politique, débat qui a été peu relayé dans la littérature francophone[4]. L’ouvrage revendique une perspective pragmatiste et pose la question suivante : quelle peut être une contribution pragmatiste à ces débats ?

On pressent, de prime abord, certains désaccords entre les auteurs. Louis Quéré, par exemple, explique que « […] d’un point de vue pragmatiste, la religion n’a pas à intervenir, sous quelque forme que ce soit, dans la gestion des affaires publiques et le traitement des problèmes sociaux, et malgré une authentique promotion du religieux » (p. 116). La religion est incompatible avec l’enquête publique qui doit prévaloir dans le domaine politique. Frega, en revanche, tente de formuler une conception pragmatiste de la raison publique qui serait hospitalière (sous certaines contraintes d’usage) aux voix religieuses.

Une lecture attentive dissipe néanmoins certaines divergences. Quéré reconnaît que les croyants ont le droit d’exprimer publiquement leurs convictions, mais qu’ils ne peuvent pas les traduire en normes (p. 143). On retrouve une idée similaire chez Frega qui propose une distinction intéressante entre justification et jugement. La justification est l’activité qui consiste à donner des raisons pour soutenir une position politique, tandis que le jugement est une activité collective visant à évaluer les conséquences de telle ou telle position politique (p. 227). Si les « doctrines compréhensives » sont les bienvenues dans la justification, elles ne le sont pas dans l’exercice du jugement qui mène à la décision politique. Frega assure que sa proposition est ainsi « plus inclusive que l’approche libérale classique » (p. 237).

Deux remarques peuvent être formulées à propos de la proposition de Frega. La première a trait au mécanisme institutionnel susceptible de traduire la distinction entre justification et jugement. Prenons le cas de Swinburne, cité en introduction. Selon le modèle normatif proposé par Frega, il semble que Swinburne se situe dans la justification. Il s’agit d’un contexte académique et Swinburne n’a pas proposé (à notre connaissance) de conclusions politiques à tirer de ces propos sur les personnes homosexuelles. Quel mécanisme institutionnel permettrait de filtrer le passage de la justification au jugement – en d’autres termes, qu’est-ce qui pourrait empêcher des politiciens demain de s’emparer des arguments de Swinburne pour concevoir une loi ?

La seconde remarque concerne la question des conséquences. Dans la pratique du jugement, ce sont les conséquences qui doivent être prises en compte. Dans les termes de Frega : « ce qui compte n’est pas pourquoi je crois ce que je crois, mais ce qui arrivera si nous prenons mes croyances comme base pour nos actions » (p. 228). Cet accent mis sur les conséquences est séduisant de prime abord (finies les interminables discussions métaphysiques, soyons pragmatiques), mais il est problématique à bien des égards. D’une part, certaines idées méritent d’être défendues, quelles qu’en soient les conséquences. Prenons l’égalité femme-homme. Doit-on la subordonner à la preuve qu’une telle égalité aura pour conséquences des entreprises florissantes et des institutions politiques plus intègres et efficaces ? Non. Nous voulons l’égalité au nom de l’égalité et non en vue de bénéfices (Sénac, 2015). Même s’il s’avérait que l’égalité femme-homme avait des conséquences néfastes, par exemple en termes de rentabilité, nous la revendiquerions néanmoins. D’autre part, et c’est banal de le dire, il y a toujours une incertitude quant aux conséquences de telle ou telle décision politique. Une évaluation purement conséquentialiste risque de devenir un calcul de probabilités. Enfin, même en admettant que l’on ait une idée précise des diverses conséquences, l’évaluation implique des jugements de valeur pour hiérarchiser ces différentes possibilités et choisir la plus désirable. Il paraît difficile de faire de tels jugements de valeur sans convoquer de « doctrines compréhensives » (pas même l’utilitarisme ?). Sauf si l’on exclut seulement les religions et non l’ensemble des doctrines compréhensives – Frega n’est pas très clair sur ce point.

Si l’on choisit d’exclure seulement les religions, alors il faut expliquer pourquoi ces dernières méritent un traitement spécial. Qu’y a-t-il de spécialement dangereux ou nuisible dans les religions pour qu’elles deviennent les seules doctrines compréhensives à être dans le collimateur d’une raison publique pragmatiste ? Il semblerait que certains des auteurs de l’ouvrage reprochent finalement aux religions d’être trop réactionnaires à leur goût. Ils oublient, ce faisant, leur engagement initial de prendre au sérieux la grande diversité des modalités de foi, du bricolage postmoderne aux religions tournées vers la pratique, des traditionalismes aux syncrétismes. Cela dit, cet ouvrage très riche et véritablement novateur pour un public francophone mérite d’être lu : de toute évidence, son enthousiasme critique est contagieux.

Bibliographie

Bardon A. (2014), Les arguments religieux dans la discussion politique : une théorie de la justification publique, thèse de doctorat, Paris, Institut d’études politiques.

Beckford J. (2012), « SSSR Presidential Address: Public Religions and the Postsecular: Critical Reflections », Journal for the Scientific Study of Religion, vol. 51, n° 1, p. 1–19.

Habermas J. (2008), « Qu’est-ce qu’une société “post-séculière” ? », Le Débat, vol. 5, n° 152, p. 4-15.

Sénac R. (2015), L’égalité sous conditions. Genre, parité, diversité, Paris, Presses de Sciences Po (« Académique »).

Jean Remy – L'espace, un objet central de la sociologie

publié le 30 nov. 2016 à 08:21 par Quentin Verreycken   [ mis à jour le·21 janv. 2017 à 05:39 par Lionel Francou ]

Jean Remy, L'espace, un objet central de la sociologie, Toulouse, Erès, 2015, 183 p. 























[1] Pour lire un compte-rendu de ce même livre qui suit sa structure de manière plus fidèle et met en exergue d’autres aspects de l’ouvrage que ceux que j’ai choisi de mentionner ici, voir : Olivier Cléach (2016), « Jean Remy, L’espace, un objet central de la sociologie », Lectures. URL : http://lectures.revues.org/20334.

Par François Rinschbergh

Doctorant en sociologie au Centre d’études sociologiques (CES) de l’Université Saint-Louis – Bruxelles et au centre de recherche en architecture et sciences humaines (sASHa) de l’Université libre de Bruxelles

Mis en ligne le 30 novembre 2016

« Penser le social dans sa matérialité » est sans doute la formule qui résume le mieux le propos développé ici par Jean Remy, mais c’est aussi une préoccupation qui aura traversé toute la carrière scientifique de cette figure emblématique de la sociologie de l’espace.

Depuis le « tournant spatial » qui aurait été amorcé en sociologie dans le courant des années 1970 par des sociologues et philosophes tels qu’Henri Lefebvre, Raymond Ledrut ou Jean Remy lui-même, l’intérêt pour les dimensions spatiales du social (ou, à l’inverse, pour les dimensions sociales du spatial) n’a pas perdu de sa vivacité. Ce récent ouvrage ne vient donc pas réactualiser un objet de la sociologie qui aurait été oublié, en témoigne le dernier dossier thématique de la revue en ligne SociologieS paru tout récemment (Authier J.-Y, Bourdin A., Germain A., Lefeuvre M.-P., 2016) et entièrement consacré à ce sujet. Jean Remy semble plutôt avoir eu comme ambition de nous livrer un retour sur son parcours de chercheur ainsi que sur son travail de théorisation et d’intervention sociale. En le découpant grossièrement, on pourrait dire que la structure même de l’ouvrage témoigne du souci à la fois théorique et pratique de l’auteur : l’exposé oscille constamment entre, d’un côté, des considérations plus théoriques (davantage concentrées dans les premiers chapitres) et, de l’autre, une attention aux implications pratiques des façons de penser l’espace (notamment en ce qui concerne les politiques de « mixité sociale » sur lesquelles l’auteur insiste de manière particulièrement intéressante dans la suite de l’ouvrage).

Malgré un style d’écriture et une façon de structurer sa pensée parfois difficile à suivre (le texte saute régulièrement d’une idée à l’autre et certaines d’entre-elles restent parfois trop abstraites), il n’empêche qu’avec ce livre, Jean Remy nous donne un bel aperçu de ses contributions à la sociologie en insistant sur l’intérêt de prendre l’espace en compte dans l’analyse de la formation des acteurs sociaux et de leurs rapports. Bien qu’il soit relativement court (170 pages environ), l’ouvrage est dense et fourmille de nombreuses idées et concepts, parfois rapidement énoncés mais sur lesquels l’auteur revient, pour certains, en mobilisant des exemples plus parlant à travers les chapitres 4 et 5 notamment. J’insisterai ici sur quelques-unes des idées développées par l’auteur, en abordant d’abord la question du statut qu’il donne à l’espace dans l’analyse sociologique et, ensuite, en revenant sur le regard qu’il pose sur les ségrégations et divisions urbaines[1].

Penser l’espace en sociologie demande avant tout de « sortir de la métaphore du contenant et du contenu » (p. 155). Il n’est pas envisagé ici dans sa seule dimension matérielle ou euclidienne, mais dans ce que Jean Remy appelle sa « dimension relationnelle ». Ainsi, l’espace ne se résume pas qu’à l’enveloppe ou au simple décor de nos interactions sociales mais est « socialisé et socialisant » (p. 8) ou, pour reprendre la triade chère à Henri Lefebvre (1974), l’espace est à la fois conçu, perçu et vécu.

Concernant l’espace conçu, « marqué » par le social, l’on pourrait dire, avec le sociologue Daniel Bodson, que faire de l’aménagement de territoire, c’est toujours inscrire un projet de société dans l’espace. L’aménagement de l’espace témoigne ainsi de la façon dont, à une époque donnée et selon l’état du rapport de pouvoir en vigueur, une société se pense et se structure. Une « grammaire de l’espace » peut ainsi être décelée, permettant d’interpréter « le vocabulaire spatial » et ainsi, de mettre en évidence des types de territoire différents (chapitre 2, p. 49-54). L’espace « conçu », socialement déterminé et pensé par les professionnels (« dominants », dirait Lefebvre) de l’aménagement du territoire, est moins développé par Jean Remy dans son livre, même s’il s’y est intéressé de près au moment de la création de la ville de Louvain-La-Neuve (chapitre 5). Son concept de « transaction sociale », auquel il consacre un post-scriptum, l’aura particulièrement aidé à décomposer et à analyser, in vivo, ce travail de conception d’une ville. C’est aussi à l’aide de ce concept que l’auteur marquera sa distance avec un certain matérialisme mécaniste : si, pour lui, il existe bien un lien entre le spatial et le social, qui s’influencent mutuellement, « cette influence reste toujours imprévisible et non déterministe » (p. 8), elle passe par un ensemble de transactions et d’« ajustements successifs » entre de multiples acteurs, dont le résultat des interactions est « semi-aléatoire » (p. 167). Jean Remy rompt ainsi avec une certaine sociologie marxiste qui, trop focalisée sur la dynamique socio-économique, lui semble « réductrice et insuffisante » (voir p. 35-39 où l’auteur raconte sa rencontre, au début des années 1970, avec le sociologue marxiste Manuel Castells).

En revanche l’auteur s’est montré plus sensible à la mise en garde faite par Castells (1972) « contre une valorisation de l’espace comme facteur autonome ayant un effet quasi mécanique et court-circuitant la dynamique sociale » (p. 39). Si Remy s’intéressera aux effets propres de l’espace sur les acteurs sociaux et leurs rapports, il le fera de manière lucide, sans tomber dans la dérive spatialiste (voir p. 143 et 148). Pour l’auteur, le spatial a certes une influence sur le social. Cependant, il ne suffit pas d’aménager l’espace d’une façon telle qu’il engendrera, mécaniquement, tel effet social. Dérive aménagiste déjà mise en avant par Henri Lefebvre (1968) à la fin des années 1960, le spatialisme, en privilégiant les interventions sur « la brique », tend à nier l’origine sociale, et souvent située hors du territoire local, des problèmes sociaux et à rabattre l’espace « conçu » (imaginé par les savants et technocrates) sur l’espace « vécu » (approprié par les citadins dans leur ensemble). Avec les « effets de milieu », au contraire, Jean Remy envisage l’espace (et l’urbanisation en particulier) dans ses effets différenciés dont l’intensité varie selon l’âge, le genre ou les positions sociales (voir p. 40 et chapitre 4).

Un autre aspect saillant de l’ouvrage renvoie à la critique qui y est faite du principe de « mixité sociale » dans les politiques urbaines. Partant de l’analyse de quelques modes de régulation de la coexistence spatiale, Jean Remy distingue les mixités « constructives » de celles qui sont « destructrices » (p. 150). Si la mixité peut autant contribuer à enrichir un groupe social (en y favorisant les rencontres et échanges) qu’à le fragiliser (en perturbant l’équilibre parfois fragile d’une collectivité qui tente de se construire), en revanche, la plus grande homogénéité sociale ou culturelle de certaines portions du territoire n’est pas forcément synonyme de menace pour le « vivre-ensemble ». Ainsi, à travers son chapitre 4, l’auteur se penche sur la contribution de l’urbanisation dans la formation des rapports sociaux et le chapitre 5 est l’occasion pour lui d’illustrer son propos à travers la mobilisation du cas de Louvain-la-Neuve (voir p. 148-153).

Les pages 120 à 128 du chapitre 4, particulièrement éclairantes, aident à mieux comprendre l’articulation complexe de ces « territorialité diverses » de la ville (espaces de mixités, d’agrégation ou de séparation) et de leurs fonctions sociales. L’auteur y résume de manière limpide la schématisation des trajectoires socio-spatiales des immigrés telle qu’elle fut théorisée par Robert Park (1936). S’il met en garde de voir dans ce schéma un « modèle type » transposable à d’autres villes (ce que les penseurs de la première École de Chicago ont parfois tenté de faire, minimisant ainsi le poids des contextes macro-sociaux et historiques qui pèsent sur les situations locales et les façonnent de manière singulière), il a néanmoins le mérite de proposer une vision nuancée des divisons socio-spatiales de la ville qui sont loin de se réduire à l’opposition binaire « ghetto »/« espaces de mixité sociale et culturelle ». À l’encontre de l’idéologie de la mixité sociale, Jean Remy insiste sur l’utilité sociale de ce qu’il appelle des « espaces transitionnels ». Point d’arrivée de populations immigrées et économiquement précaires, ces espaces plus homogènes sur le plan ethnoculturel peuvent faire office de « lieux de passages où s’acquièrent des compétences qui vont permettre l’intégration » (p. 125). Par ailleurs, ces espaces permettent également de réaliser une trajectoire sociale ascendante à la condition d’une insertion relativement stable sur le marché du travail. Pour l’auteur, la mixité ne décrète pas, elle « n’est pas le point de départ de l’intégration, mais son aboutissement » (p. 123).

Ainsi, Jean Remy remet les points sur les i : tout espace communautaire n’est pas le lieu de relégation forcée, surpeuplé, homogène sur plan social et ethnique, marqué par la violence et abandonné de l’État et de ses services. Au début des années 1990, Loïc Wacquant (1992) dénonçait déjà cette tendance sensationnaliste à parler de tout type de quartier populaire et immigré ou de banlieues pauvres comme de « ghettos ». Pourtant, en pleine décennie 2010, ce discours semble toujours bien prégnant et démontre toute la pertinence de venir remettre un peu de finesse dans la catégorisation des espaces urbains, de leur formes et fonctions. Entre ces deux pôles que sont le « ghetto » et « l’espaces de mixité sociale et culturelle », qui sont si facilement opposés l’un à l’autre, se trouvent tout un continuum à prendre à compte, voire à préserver. Espaces « interstitiels », « transitionnels », « communautaires », de « priméité » et de « secondéité », tous ont leur utilité sociale nécessaire à « l’urbanité » en tant que forme de sociabilité urbaine (p. 109-112). Face aux discours médiatiques qui incriminent les divisions urbaines de tous les maux, Jean Remy rappelle, avec d’autres (par exemple Charmes, Bacqué, 2016), que ces dernières font pourtant la complexité et la richesse des environnements urbains et qu’elles peuvent aussi être considérées comme des ressources pour les acteurs sociaux.

Bibliographie

Authier J.-Y, Bourdin A., Germain A., Lefeuvre M.-P. (2016), « Penser l'espace en sociologie », SociologieS. URL : http://sociologies.revues.org/5434.

Castells M. (1972), La question urbaine, Paris, Maspéro.

Charmes E., Bacqué M.-H. (dir), (2016), Mixité sociale, et après ?, Paris, Presses universitaires de France (« La vie des idées »).

Lefebvre H. (1968), Le droit à la ville, Paris, Anthropos.

Lefebvre H. (1974), La production de l’espace, Paris, Anthropos.

Park R. E. (1936), « Human ecology », American Journal of Sociology, vol. 42, 1, p. 1-15.

Wacquant L. (1992), « Pour en finir avec le mythe des “cités-ghettos”. Les différences entre la France et les États-Unis », Annales de la recherche urbaine, n° 54, p. 21-30.


Quentin Deluermoz, Pierre Singaravélou – Pour une histoire des possibles. Analyses contrefactuelles et futurs non advenus

publié le 3 oct. 2016 à 05:20 par Quentin Verreycken   [ mis à jour : 3 oct. 2016 à 05:21 ]

Recensé : Quentin Deluermoz, Pierre Singaravélou, Pour une histoire des possibles. Analyses contrefactuelles et futurs non advenus, Paris, Seuil (« L’univers historique »), 2016, 448 p.


[1] Signalons toutefois la parution en janvier 2015 d'un ouvrage français traitant également de l'histoire contrefactuelle, d'ailleurs préfacé par Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou (Besson, Synowiecki, 2015).



















































































































































































[2] C. Wright Mills proposait, dans L'imagination sociologique, de substituer, en fonction des besoins, le terme « sociologique » par différentes sciences sociales, ce que nous nous permettons donc de faire ici

Par Matthias Fringant

Doctorant en sociologie au Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP), École des hautes études en sciences sociales de Paris (EHESS)

Mis en ligne le 3 octobre 2016

La question des possibles et, plus largement, celle de l'imaginaire semblent être rétives aux sciences sociales. Elle a ainsi pu susciter de la méfiance, parfois renforcée par les dérives de son traitement dans ses formes les plus « postmodernes » (Lahire, 2007 ; Quinon, Saint-Martin, 2016). C'est pourtant ce difficile objet que les historiens Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou font ici le pari de disséquer, en étudiant de quelle manière il est envisageable de recourir au raisonnement contrefactuel – « Que se serait-il passé si... ? » – en histoire et, plus largement, en sciences sociales. Loin des écueils précédemment mentionnés, ils réalisent avec brio la démonstration selon laquelle un usage savant et rigoureux du contrefactuel est possible et, sous certaines conditions, souhaitable, ouvrant du même coup un domaine d'études relativement marginal en France [1]. Restituant aux lecteurs les résultats de six années de travail collectif suivant l'ordre chronologique de leur enquête, les deux chercheurs abordent ainsi la notion de contrefactuel en trois étapes.

Le premier temps de l'enquête dresse ainsi un tableau extrêmement dense des usages du raisonnement contrefactuel, à travers quatre grands ensembles : la pratique ancienne dans le travail d'historien (chapitre 1) ; la diffusion internationale de ce type d'histoire (chapitre 2) ; sa variante littéraire et uchronique (chapitre 3) ; les usages de ce raisonnement en sciences sociales et physiques (chapitre 4).

La démarche contrefactuelle, apparue dès le Ve siècle av. J.-C. sous la forme de la digression, ne deviendra une véritable pratique d'écriture qu'au début du XIXe siècle sous la forme de l'uchronie, synonyme d'utopie dans l'histoire. En ce qui concerne plus précisément les sciences sociales, c'est à Max Weber qu'il revient d'avoir théorisé en premier la notion, dans ses Essais sur la théorie de la science publiés en 1906. Relativement marginale au cours du XXe siècle malgré certains développements notables tels que la cliométrie américaine représentée par Robert Fogel au cours des années 1950, la tentative fondatrice d'institutionnalisation d'une démarche résolument scientifique sera effectuée par l'historien britannique Niall Ferguson et la publication de Virtual History en 1997, menant à une normalisation de son usage au cours des années 2000.

Si le moteur de la version qui se dit la plus scientifique de l'histoire contrefactuelle semble donc être le monde anglo-saxon, une circulation internationale de ce type d'histoire s'est accomplie au cours du XXe siècle, notamment dans des régions sous influences britannique ou états-unienne, comme l'Inde, l'Australie, l'Océanie, ou encore l'Amérique latine. L'histoire contrefactuelle s'est également exportée en Europe ; la France faisant exception en raison d'aspects scientifique, académique, et social, expliquant ainsi la marginalité de ce domaine d'études, que les auteurs contribuent par le présent ouvrage à combler.

L'autre pendant de l'histoire contrefactuelle est sa version littéraire, ou uchronique. Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou proposent ici une synthèse de son développement, en rappelant les liens flous de réciprocité entre raisonnements contrefactuels historien et littéraire contribuant à expliquer la méfiance des historiens à l'égard de la notion. Notons ici que si les auteurs font le choix d’élargir l’analyse aux formes populaires du contrefactuel, ils évitent sans difficulté l’écueil de ne voir dans celles-ci qu’une variante appauvrie du pan le plus savant de la même notion, sans toutefois occulter les rapports existant entre les deux (Grignon, Passeron, 1989).

Enfin, en mettant ce type de raisonnement à l'épreuve des sciences sociales et physiques, les auteurs concluent ce premier tour d'horizon, en affirmant que les usages du raisonnement contrefactuel « appartiennent à des domaines disparates d'expression, du savoir ou de la vie courante. Cette diversité suscite bien des confusions, des incertitudes, des rejets et des adhésions enthousiastes » (p. 98). Dès lors, la question ne semble plus être de savoir s'il faut ou non mobiliser ce raisonnement en histoire, puisqu'il semble inévitable, mais plutôt en expliciter les questions sous-jacentes.

La deuxième partie s'attache donc logiquement à examiner de manière détaillée ces problématiques, mais aussi à « préciser les conditions auxquelles elle peut s'avérer utile » (p. 101) pour l'enquête historique. Quatre domaines d'interrogation sont ici envisagés : le rôle de l'imagination (chapitre 5) ; la question de la causalité (chapitre 6) ; les formes d'historicité (chapitre 7) ; les enjeux politiques et sociaux du travail d'historien (chapitre 8).

En ce qui concerne les liens entre imagination et pratique du travail d'historien, un rapide rappel permet aux auteurs d'affirmer que « la question qui agite les débats n'est donc pas tant de choisir entre science et littérature que de savoir où placer le curseur entre ces deux pôles » (p. 105). Ainsi, il apparaît que « l'imagination, une fois sous contrainte, appartient pleinement aux modalités de l'enquête historique » (p. 114), permettant aussi bien d'aider à la contextualisation que de cerner les manières de penser des sociétés étudiées ou encore d'imaginer plusieurs futurs non advenus permettant de restituer la complexité du passé. Enfin, les deux historiens indiquent que cette démarche entretient des liens étroits avec la réflexivité, en ce qu'il semble possible « d'y recourir pour expliciter, et de ce fait mettre à distance, son propre investissement dans la pratique de recherche, habituellement masqué dans l'écriture finale » (p. 124). Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou se situent ici nettement du côté de la réflexivité conçue comme « objectivation du sujet de l'objectivation » (Bourdieu, 2003), laissant de côté les usages plus problématiques du même terme (Gingras, 2004).

Un tour d'horizon historique et épistémologique du problème de la causalité en sciences sociales mène les auteurs à rappeler que la question principale en la matière est que les chercheurs analysent un fait qui a toujours une multiplicité de causes. Une fois cette idée acquise, des tensions résistent, telles que la question du continuum entre déterminisme et contingence ou celle de la continuité et de la rupture. Mobilisant Max Weber, les auteurs listent la multiplicité des réflexions sur la causalité mobilisant le contrefactuel, l'idée principale étant celle selon laquelle « l'approche contrefactuelle est par définition une pensée des relations ; en tant que principe, elle est indéterminée et permet de réfléchir à nouveaux frais sur ces questions » (p. 151).

La question de l'historicité vise, quant à elle, à savoir si le raisonnement contrefactuel peut s'appliquer de manière universelle (à toute époque et à toute société), ou bien s'il est au contraire dépendant des caractéristiques de l'Occident moderne. En mobilisant différents travaux classiques d'anthropologie sur les rapports au temps de différentes sociétés « lointaines », l'argument principal est que le raisonnement contrefactuel sous les formes que nous connaissons est assujetti aux régimes d'historicité de l'Occident moderne. Cependant, en soulignant la plasticité de la notion, les auteurs évoquent des alternatives permettant de lui faire jouer le rôle de révélateur de divers rapports au temps. Enfin, la question des enjeux politiques du travail d'historien revient à se demander si l'histoire contrefactuelle serait ou non le lieu privilégié des idéologies assumées ou impensées de leurs auteurs. La réponse ici proposée consiste à dire que, loin de se réduire à une idéologie unique, l'emploi de cette démarche a, au cours du temps, recoupé des usages politiques divers dans des contextes toujours variés.

Refusant – en acte – une séparation tranchée entre théorie et pratique souvent dénoncée comme néfaste à la constitution du savoir scientifique (Bourdieu, 1980), Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou proposent dans un dernier temps de restituer aux lecteurs trois expérimentations leur permettant d'évaluer concrètement la pertinence du contrefactuel : une première sur l'histoire globale adoptant une perspective macro permettant de mettre au jour la capacité de ce raisonnement à  « déconstruire les schémas historiographiques classiques » (p. 247) (chapitre 9) ; une seconde sur la révolution parisienne de février-juin 1848 adoptant une perspective plus micro et réaffirmant la capacité de cette démarche à «  aborder et de restituer autrement un phénomène qui semble encore mettre à mal bien des implicites du récit de l'historien » (p. 282) (chapitre 10) ; et, enfin, une dernière centrée autour la question des modes de transmission et de partage des savoirs promouvant les dimensions pédagogiques de ce type de raisonnement, faisant appel à la participation, à l'échange et aux affects (chapitres 11 et 12).

Au terme de cette enquête, se dégage une esquisse de cadre conceptuel à la fois simple mais relativement efficace pour l'usage du raisonnement contrefactuel dans la pratique historienne, mais aussi, plus largement, dans l'ensemble des sciences sociales. L'histoire est, à de multiples reprises, considérée comme faisant partie du champ unifié des sciences historiques (Passeron, 1991) à l'heure où l'hyperspécialisation tend à nuire à la construction du savoir sur l'homme (Lahire, 2012). Les auteurs spécifient les usages qui ont paru les plus pertinents de ce raisonnement, au nombre de six : le contrefactuel réflexif, qui permet de formuler clairement les contrefactuels implicites que comportent sans le dire des raisonnements ; le contrefactuel de contextualisation, qui permet de comprendre ce qui a été en interrogeant ce qui n'a pas été ; le contrefactuel des causalités et des interdépendances, qui permet de penser le possible et l'impossible des trajectoires ; le contrefactuel de mise en intrigue, qui sert à débusquer dans les trames narratives les schèmes implicites du discours historique ; le contrefactuel des futurs non advenus, explorant la façon dont les acteurs se représentaient leur propre avenir ou les futurs de leur passé ; le contrefactuel des possibles du passé, permettant d'appréhender les virtualités réelles des situations révolues.

Ces différents usages peuvent s'exercer dans le cadre de trois temporalités : longue, moyenne, et courte. La dernière semble, selon les auteurs, être la plus utile pour les chercheurs en sciences sociales. En dernière analyse, « ces trois temporalités et six usages constituent un cadre d'analyse qui permet de distinguer les différents contrefactuels en fonction de l'objectif visé et d'éviter les confusions qui ont suscité à juste titre la réprobation des historiens » (p. 345).

Cet ouvrage constitue en définitive une prise de position forte et réellement convaincante pour le développement d'une histoire contrefactuelle rigoureuse, permettant de stimuler « l'imagination historique » à nouveaux frais (Wright Mills, 2006) [2]. Ce travail collectif et de longue haleine a le mérite d'offrir une argumentation à la fois érudite, claire malgré l'énumération parfois un peu longue de références pouvant nuire à la compréhension du raisonnement global, et savamment construite. Elle résulte par ailleurs d'une enquête empirique importante, dont les conditions de production sont clairement explicitées. Cette exigence globale évite donc les écueils les plus fréquents auxquels peuvent être associés certains travaux contemporains en sciences sociales. Sans prétendre à un quelconque « tournant contrefactuel » qui viendrait s'ajouter à la longue liste de ceux s'étant succédé depuis les années 1970, les auteurs permettent de mettre à disposition des praticiens des sciences historiques un nouvel outil qui, nécessitant d'être utilisé sous certaines conditions ici esquissées, peut s'ajouter et se combiner à d'autres. En effet, les auteurs ayant souligné les liens que le contrefactuel entretient avec la réflexivité, il peut être bon de rappeler la pertinence de cette dernière, récemment défendue dans une conception similaire par d'autres chercheurs (Weber, 2015).

En définitive, si la science a pour enjeu le monopole de la représentation scientifiquement légitime du réel (Bourdieu, 2001), il semble que l'inclusion de l'imaginaire et des possibles passés dans cette lutte ait ici reçu un coup d'envoi magistral qu'il sera difficile pour les sciences sociales d'ignorer à l'avenir.

Bibliographie : 

Besson F., Synowiecki J. (2005), Écrire l'histoire avec des « si », Paris, Éditions Rue d'Ulm (« Actes de la recherche à l'ENS »).

Bourdieu P. (1980), Le sens pratique, Paris, Éditions de Minuit (« Le sens commun »).

Id. (2001), Science de la science et réflexivité, Paris, Raisons d'agir (« Cours et travaux »).

Id. (2003 [1997], Méditations pascaliennes, Paris, Seuil (« Points essais »).

Grignon C., Passeron J.-C. (1989), Le savant et le populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris, Gallimard/Le Seuil (« Hautes Études »).

Gingras Y. (2004), « Réflexivité et sociologie de la connaissance scientifique », in L. Pinto, G. Sapiro, P. Champagne, M.-C. Rivière (dir.) Pierre Bourdieu, sociologue, Paris, Fayard (« Histoire de la pensée »), p. 337-347.

Lahire B. (2007 [2005]), « Une astrologue sur la planète des sociologues ou comment devenir docteur en sociologie sans posséder le métier de sociologue » ? in L'esprit sociologique, Paris, La Découverte (« La Découverte/Poche »), p. 351-387.

Id. (2012), Monde pluriel. Penser l'unité des sciences sociales, Paris, La Découverte (« La couleur des idées »).

Passeron J.-C. (2006 [1991]), Le raisonnement sociologique. Un espace non poppérien de l'argumentation, Paris, Albin Michel (« Bibliothèque de « L'Évolution du l'humanité »).

Quinon M., Saint-martin A. (2016), Le sociologue imaginaire. Tribulations du professeur Michel Maffesoli et de ses créatures, Marseille, Agone (« Mémoires sociales »).

Weber F. (2015), Brève histoire de l'anthropologie, Paris, Flammarion (« Champs essais »).

Wright Mills C. (2006 [1967]), L'imagination sociologique, Paris, La Découverte (« Poche/Sciences humaines et sociales »).

Manuel Cervera-Marzal – Les nouveaux désobéissants : citoyens ou hors-la-loi ?

publié le 19 sept. 2016 à 05:42 par Quentin Verreycken   [ mis à jour le·19 sept. 2016 à 07:00 par Lionel Francou ]

Recensé : Manuel Cervera-Marzal, Les nouveaux désobéissants : citoyens ou hors-la-loi ?, Paris, Le Bord de l’eau, (« La Bibliothèque du MAUSS »), 2016, 160 p.

Par Elisabeth Lagasse
Doctorante au Centre de recherches interdisciplinaires Démocratie, Institutions et Subjectivité (CriDIS) et au sein du groupe de recherche « Social Movements à l’Age Global » (SMAG) à l’Université catholique de Louvain.

Mis en ligne le 19 septembre 2016

Quelle est la légitimité de la désobéissance civile en démocratie, et quelle doit être sa place ? C’est à ces questions que tente de répondre l’ouvrage de Manuel Cervera-Marzal. L’auteur, jeune docteur en science politique, publie ici une partie de sa thèse, soutenue en 2014 à l’Université libre de Bruxelles et à l’Université Paris-Diderot,  portant sur la philosophie de la désobéissance civile sous l’angle de la théorie politique. Il a notamment publié Miguel Abensour, critique de la domination, pensée de l’émancipation (2013), Gandhi. Politique de la non-violence (2015) et Pour un suicide des intellectuels (2016). Articulant la philosophie, la science politique et la sociologie, il mobilise dans sa réflexion des auteurs tels que Thoreau, Zinn, Arendt, Gandhi, Castoriadis. Il ne s’appuie cependant pas  sur des travaux de sociologie plus empiriques qui portent sur cette  question, tel que l’ouvrage récent d’Ogien et Laugier (2010).

Partant du constat qu’on assisterait à une « extra-légalisation des luttes d’émancipation » (p. 23), c’est-à-dire que tout un répertoire d’actions collectives serait de plus en plus marqué par l’illégalité, la thèse de l’auteur consiste à affirmer que les « nouveaux désobéissants » sont des citoyens à part entière, voire qu’ils renouvellent la signification de la citoyenneté. Pour mener à bien cette réflexion, l’auteur s’inscrit d’emblée dans une perspective de pensée de l’émancipation qui considère que « la liberté n’est pas un acquis des révolutions passées mais une tâche à laquelle nous sommes présentement confrontés » (p. 7). Dès lors, plutôt qu’un livre sur la désobéissance civile en soi, il s’agit davantage d’une réflexion de théorie critique sur la démocratie à partir de la désobéissance citoyenne aux lois, éclairant notamment la question de son rapport avec ses institutions et la place que peut, et doit, y trouver le conflit. En effet, selon l’auteur la conflictualité sociale n’a pas diminué mais est reconfigurée par l’action de ces désobéissants qui introduisent un nouveau rapport aux lois. Cette réflexion contribue ainsi à l’élaboration d’une philosophie de la non-violence qui se distingue du pacifisme en plaçant la lutte contre les inégalités et pour la démocratie au centre de celle-ci.

La démonstration de la thèse selon laquelle la désobéissance civile est un acte de citoyenneté se fait en trois temps. La première partie de l’ouvrage renverse la question de la justification de la désobéissance civile en démocratie, « pourquoi désobéir ? », en « pour quoi désobéir ? ». L’auteur commence ainsi par déconstruire l’idée que nos régimes occidentaux sont des démocraties. D’une part, il affirme que nos États sont en réalité des oligarchies, « au sens où ils se caractérisent par la domination d’une minorité sur la majorité » (p. 44). De cette façon, la présomption de culpabilité attachée aux désobéissants se déplace pour charger les États, et oppose leur violence (qui se traduit notamment dans le principe de délégation et par les inégalités sociales) à la non-violence de la désobéissance. D’autre part, il considère la démocratie comme un processus inachevé, un mouvement de démocratisation en transformation perpétuelle.

Ces bases posées, l’auteur poursuit sa réflexion sur ce qu’est la démocratie, invitant à la repenser à partir de la désobéissance civile, qu’il aborde dans la deuxième partie de l’ouvrage. Cervera-Marzal commence par y affirmer une nécessaire désacralisation des lois. Plutôt que de constituer un socle solide sur lequel s’appuyer, elles doivent être envisagées comme émanant de rapports de force qu’il est possible de faire évoluer. Il appelle donc à faire passer le combat pour l’autonomie avant celui pour la justice. La désobéissance civile est en ce sens un « acte d’auto-institution démocratique par lequel la collectivité se soulève contre la tendance d’une loi à s’autonomiser des activités sociales dont elle procède » (p. 79). Pour autant, il ne s’agit pas de se passer de lois. Au contraire, cette tension entre ordre et désobéissance, instituant et institué, est constitutif de la démocratie qui se doit de maintenir le conflit ouvert. L’auteur insiste : « il est toujours possible de désobéir mais il n’est pas possible de toujours désobéir » (p. 81).

Si le conflit doit toujours être ouvert, quel rapport entretient-il avec la violence ? Dans la troisième et dernière partie, Cervera-Marzal refuse tout autant une vision belliciste de la démocratie, qui cherche à éliminer l’opposant, qu’une vision pacifiste, qui évacue le conflit. Il nomme « politique de la civilité » un rapport au conflit qui s’entretient dans une relation d’« adverse amicalité » (p. 106), où l’adversaire ne l’est pas du fait de sa personne mais de par les actes qu’il pose. L’auteur s’oppose ici explicitement à la fois à une « vision ordonnée et ordonnatrice de la démocratie », dans laquelle le conflit est un « symptôme de disfonctionnement », mais aussi à la conception de la philosophie libérale (représentée par Rawls ou Habermas notamment) qui reconnaît l’existence d’un conflit mais considère que la politique vise à réconcilier les parties. Face au pacifisme, la reconnaissance du conflit comme facteur de liberté est mise en avant ; la politique devient alors le rapport entre les luttes. Dès lors, l’auteur conclut que les nouveaux désobéissants, en agissant de façon non-violente au nom d’un idéal de justice et liberté de toutes et tous, constitueraient une figure actuelle exemplaire d’une citoyenneté renouvelée, qui ne se caractérise plus par un rapport aux frontières, mais par le fait de faire passer cet idéal devant sa propre vie.

Si cette thèse est défendue de façon assez claire et convaincante tout au long de l’ouvrage, ce dernier reste avant tout très théorique et trop peu ancré dans la réalité qu’il souhaite expliquer. Sans prêter à l’auteur des intentions qui ne sont pas les siennes dans cet ouvrage, le lecteur peut regretter la faible place laissé à l’enquête et aux données empiriques dans cette réflexion. En effet, au terme de cet ouvrage, la figure du nouveau désobéissant apparaît comme étonnamment pure et unifiée. Or, les tensions et débats présents sur le terrain et parmi les acteurs sont particulièrement riches pour comprendre les enjeux concrets du changement social. Ainsi, si l’auteur définit la désobéissance civile de façon relativement tranchée, notamment par la non-violence, cette question n’est jamais totalement évacuée sur le terrain, toujours en débat. Il pourrait être également intéressant de détailler davantage les différentes conceptions des acteurs qui choisissent ce mode d’action, comme d’autres ont pu le faire, par exemple en s’intéressant aux acteurs de l’économie solidaire (Frère, 2009) ou à ceux du mouvement altermondialiste (Pleyers, 2010). Cette question n’est pas sans lien avec celle de la stratégie et de la place de la désobéissance civile dans le changement social, qui semble trop rapidement laissée de côté par l’auteur. Celle-ci nous apparaît d’ailleurs liée de façon déterminante à la problématique de l’accès à ce mode d’action qui, par les risques qu’il engendre, exclut potentiellement des acteurs plus vulnérables. Dès lors, si ce livre a le mérite d’éclairer efficacement et de façon accessible les débats théoriques que soulève la désobéissance civile, notamment sur les questions de la citoyenneté, de la violence et de leurs rapports, il nous semble qu’un vide reste à combler, notamment par des recherches se focalisant davantage sur les acteurs de la désobéissance, afin d’enrichir la description et la compréhension des enjeux et des pratiques liées au changement social, en cherchant à plus concrètement « enfiler les lunettes » des acteurs (p. 52).

Bibliographie

Cervera-Marzal, M. (2006), Miguel Abensour, critique de la domination, pensée de l’émancipation, Paris, Sens et Tonka.

Cervera-Marzal, M. (2015), Gandhi. Politique de la non-violence¸ Paris, Michalon.

Cervera-Marzal, M. (2016), Pour un suicide des intellectuels, Paris, Textuel.

Frère, B. (2009), Le nouvel esprit solidaire, Paris, Desclée de Brouwer.

Ogien, A., Laugier, S. (2010), Pourquoi désobéir en démocratie ?, Paris, La Découverte.

Pleyers, G. (2010), Alter-Globalization. Becoming Actor in the Global Age, Cambridge, Polity Press.

Gérôme Truc – Sidérations. Une sociologie des attentats

publié le 12 sept. 2016 à 08:22 par Quentin Verreycken   [ mis à jour : 12 sept. 2016 à 08:23 ]

Recensé : Gérôme Truc, Sidérations. Une sociologie des attentats, Paris, Presses universitaires de France (« Le lien social »), 2016, 368 p.


Par Marion Rousset

Diplômée du Master 2 mention Science politique – Relations internationales, Sécurité et Défense, parcours Sécurité internationale et défense, à l’Université Lyon III.

Mis en ligne le 12 septembre 2016

Dans cet ouvrage issu d’une thèse de doctorat soutenue à la fin de l’année 2014, le sociologue Gérôme Truc propose une lecture sociologique des attentats du 11 septembre 2001 à New York, de 2004 à Madrid, et de 2005 à Londres. Il évoque également ceux de janvier 2015 à Paris, sans les avoir étudiés pour autant. Deux précisions sont toutefois à apporter. D’abord, l’auteur a délibérément choisi de ne pas parler des attentats de novembre 2015 en France, par manque de recul suffisant sur ces évènements. Ensuite, il existe des ouvrages sociologiques sur les attentats mais, selon l’auteur, aucun ne réalise ce qu’il nomme une sociologie des attentats. De ce fait, Gérôme Truc indique, dès les premières pages de son ouvrage, vouloir proposer un « livre de sociologie » (p. 2) puisque, depuis les attentats du 11 septembre, on trouve « des livres d’experts ès réseaux terroristes, des essais de journalistes et des récits, tant qu’on en voudra ; mais d’analyses sociologiques, pour ainsi dire aucune » (p. 2).

L’auteur tente, dans son analyse, de revenir sur les réactions suscitées en Europe par les divers attentats (de 2001 à 2005), de les mettre rapidement en perspective avec ceux de janvier 2015, et d’apporter des clés de compréhension ainsi que des ébauches de réponses aux questions soulevées par les évènements. Gérôme Truc a fait le choix de s’intéresser, dans un premier temps, aux traits saillants des attentats de 2001 pour comprendre, comparer et expliquer les réactions individuelles et collectives face aux actes terroristes. Son ouvrage a pour vocation de répondre à la question suivante : quels sont les éléments qui font qu’un attentat ne laisse pas un individu indifférent ? ; à quoi réagit-il exactement ? ; qu’est-ce qui le fait réagir ainsi et pourquoi ? La sociologie des attentats cherche ainsi à questionner le lien qui unit les individus dans de telles circonstances ou, en d’autres termes, ce qui les rend sensibles au sort d’autrui, que ce soit au sein de leur société ou au-delà des frontières.

Les sources et données sur lesquelles l’auteur a bâti son analyse sont les messages de solidarité destinés aux victimes des attaques terroristes du 11 septembre 2001, de Madrid et de Londres, et recueillis sur les lieux des attentats, sur Internet, auprès des journaux ou des ambassades devant les diffuser. L’objectif est, à terme, de saisir l’expression de la solidarité, de comprendre comment s’organise une réaction collective et par quels biais les individus se sentent touchés par un évènement. L’auteur s’est servi d’un corpus de soixante mille messages rédigés suite aux attentats de Madrid, issus du fond d’archives « Archivo del Duelo » créé par le Centro Superior de Investigaciones Cientificas. Par l’intermédiaire du logiciel de statistique textuelle Alceste, Gérôme Truc a pu proposer une étude exhaustive de ces derniers et mettre en place une grille d’analyse sociologique, qu’il a ensuite appliquée aux attentats du 11 septembre et de Londres.

L’ouvrage est découpé en deux grandes parties : la première, au travers de cinq chapitres, traite de l’attaque terroriste elle-même, la seconde, également scindée en cinq chapitres, montre les différentes formes de réactions suite à un attentat.

Pendant de nombreuses pages, Gérôme Truc revient sur les attentats du 11 septembre 2001, et étudie le cadrage (ou les différents cadres) de l’évènement, propre à la sociologie des médias. Cette notion de cadrage renvoie aux travaux d’Erving Goffman (1991) qui explique qu’un cadre primaire est à la fois un présupposé, un système de représentation ainsi qu’un modèle d’organisation (de la perception mais aussi de l’événement lui-même). Gérôme Truc explique que ce cadrage repose sur plusieurs éléments comme, par exemple, les hypothèses formulées peu de temps après les attaques par les journalistes cherchant à élucider les causes, éclairer le sens des évènements ou, encore, conjecturer sur leurs conséquences. Il insiste sur le fait qu’il est important de prendre en compte le cadrage opéré pour saisir l’évènement et le sens qui lui est conféré.

Suite à cela, l’auteur revient sur l’analogie du « 11 septembre à la française » lorsqu’il évoque les attentats de Charlie Hebdo et propose à cette occasion son point de vue et le sens qu’il confère à cet évènement. À cette occasion, Gérôme Truc explique pourquoi cette analogie est possible, ce qui explique son succès dans les médias, mais aussi quelles sont ses limites. Une présentation du déroulement des attentats de Madrid et de Londres est ensuite faite, afin de montrer s’il est possible, là encore, de parler d’analogie avec le 11 septembre. Gérôme Truc revient sur les divers éléments qui permettent d’expliquer ce rapprochement. La réaction de la population étant directement liée à ce qu’elle perçoit à la télévision, dans la presse ou sur Internet, l’acte terroriste finit par devenir un évènement médiatique. De ce fait, l’auteur étudie les différentes façons dont les évènements ont été présentés dans les presses américaine, espagnole, londonienne et, plus largement, européenne. Il met ainsi en lumière le fait qu’il existe des images-types : ce sont les photographies qui sont les plus présentes à la une des journaux européens ; il s’agit généralement des mêmes images reprises et réutilisées par un grand nombre de médias. Un rapport de force entre la destruction matérielle et la souffrance physique est mis en avant par ces images-types. En effet, la presse occidentale fait le choix de monter un immeuble en ruines plutôt que des corps sans vie. Lorsque des images de corps sont présentes à la une, elles sont prises de loin, ce qui empêche toute identification des victimes. On parle alors d’« esthétisation » (p. 106) : il faut rendre la mort acceptable aux yeux des lecteurs. Après plusieurs pages sur l’esthétique des images diffusées par les médias, l’auteur explore les deux formes de mobilisation post-attentats que sont le rassemblement et la manifestation. Il se questionne ainsi sur les raisons qui peuvent pousser un ou plusieurs individus à se mobiliser, il différencie les émotions intimement ressenties et celles publiquement exprimées, puis il propose une comparaison entre les deux. Pour finir, Gérôme Truc étudie les moments où des formes de solidarité s’expriment, à travers l’exemple des minutes de silence. Ainsi, il explique notamment pourquoi certains individus ont fait le choix de ne pas les respecter.

La question sous-jacente au début de la deuxième partie est la suivante : en quoi et pourquoi un individu se sent concerné par tel ou tel événement ? Pour ce faire, l’auteur examine les diverses formes de réponses aux attentats : l’écriture dans les registres de condoléances, la publication de posts sur des forums en ligne ou encore le fait de déposer des mots aux bornes informatiques prévues à cet effet, comme ce fut par exemple le cas à Madrid. La seconde moitié de son ouvrage repose sur une analyse textuelle assistée par ordinateur, aussi appelée CAQDAS, grâce au logiciel Alceste. Ces outils informatiques permettent aux sociologues d’étudier des corpus de texte importants. Gérôme Truc, suite à son analyse factorielle des messages recueillis, distingue deux axes qui schématisent la diversité des espaces de réactions publiques suite à un attentat : le premier repose sur l’opposition entre condoléances pour les victimes et souhait d’un monde meilleur ; le second est marqué par une prise de distance avec les attentats. À cette occasion, il propose une étude des signatures (anonymes ou nominatives) pour comprendre les raisons qui ont poussé les individus à écrire. À l’aide de cet examen, Gérôme Truc identifie trois modes de participation du public aux attentats ainsi qu’une typologie qu’il estime applicable à tous les attentats « ayant le statut d’événement public en Occident, et probablement aussi ailleurs dans le monde » (p. 205). Lorsque des actes terroristes se produisent, le gouvernement en appelle toujours aux valeurs partagées au sein de la société. Cet appel aux valeurs permet de cadrer les évènements, puisque « ce à quoi nous tenons est aussi ce par quoi nous tenons » (p. 234). Néanmoins, il existe un écart entre les réactions populaires et institutionnelles. Alors que, pour l’auteur, cette perception singularisée ne va pas de soi, ce rapport aux valeurs démontre le lien singulier que les individus entretiennent aux évènements. Il achève cette deuxième et dernière partie en proposant une observation de la mise en scène médiatique des portraits nécrologiques des victimes et des réactions qu’ils ont pu susciter.

Pour finir, l’auteur conclut en expliquant que les attentats en France ont, en quelque sorte, été un moment d’effervescence collective au sein duquel l’affirmation de la singularité cède provisoirement sa place à une réaffirmation des solidarités. Pour caractériser les réactions face à de tels évènements, l’auteur invite à parler de « sidérations » (au pluriel) puisque des sentiments personnels et impersonnels s’affrontent lorsqu’il s’agit de comprendre ce qui s’est produit. Suite à un attentat, des valeurs collectives sont mobilisées : le « nous » comme communauté aux contours flous, à la fois universelle et hétérogène, et le « je », c’est-à-dire la représentation de l’être singulier. Elles se juxtaposent ou s’affrontent, et finissent par laisser place à une solidarité, non plus plurielle comme dans la première partie de l’ouvrage, mais singulière. Dès son apparition, la sociologie en Occident s’est rapidement intéressée au rapport entre l’individuel et le collectif. Norbert Elias (1991) a, notamment, proposé une redéfinition des limites existantes entre ces deux dimensions. Il est donc important que l’analyse sociologique prenne en compte ce changement, puisque la sociologie, en prenant conscience de la place grandissante du « je », devient plus réflexive (de Singly, 2015).

Si la première partie de cet ouvrage est plus théorique, la seconde repose majoritairement sur une étude de messages recueillis après les attentats, étayée par de nombreuses citations issues des registres de condoléances, principalement de Madrid. Gérôme Truc propose un ouvrage caractérisé par une pensée claire et efficace, où tous les chapitres se répondent. Alors que la première partie propose une étude de l’image, de ce qui est montré, plutôt que des textes, la seconde partie passe au contraire par une étude des textes et plus particulièrement des mots et des maux. Elle est l’occasion pour l’auteur de présenter les causes qui ont poussé les individus à s’exprimer ainsi par écrit.

Si cet ouvrage est présenté, dès sa quatrième de couverture, comme une étude des attentats du 11 septembre 2001 au 13 novembre 2015, il est important de noter que cela n’est pas le cas. En effet, comme nous l’avons expliqué précédemment, l’auteur déclare avoir fait le choix de ne pas étendre son étude aux dernières attaques terroristes qu’ont notamment connu la France et la Belgique au cours des années 2015 et 2016. Qui plus est, si les attentats de janvier 2015 sont abordés par Gérôme Truc, l’étude se limite à une analogie avec le « 11 septembre ». Il est donc essentiel de noter que la place des attentats français dans cet ouvrage reste minime par rapport aux attentats de 2001, 2004 et 2005, qui, eux seuls, ont véritablement fait l’objet d’une enquête approfondie.

Finalement, le travail empirique scrupuleux réalisé par Gérôme Truc, à travers une recension de nombreux messages tirés des registres de New York, de Madrid, de Caen ou encore de Londres, a le mérite d’apporter un regard novateur et documenté sur les actes terroristes et leurs conséquences. À défaut de proposer une sociologie des médias approchant le traitement réservé au phénomène terroriste, comme le font la plupart des études sur le sujet, il offre à ses lecteurs une véritable sociologie des attentats et de leurs effets sur les populations touchées de près ou de loin, principalement saisis au travers d’une analyse des textes et messages recueillis.

 Bibliographie

Elias N. (1991), La société des individus, Paris, Fayard.

Goffman E. (1991), Les cadres de l'expérience, Paris, Éditions de Minuit (« Sens commun »).

Singly F. de (2015), « Des manières de penser le je en sociologie », SociologieS, Dossiers, Pour un dialogue épistémologique entre sociologues marocains et sociologues français. URL : http://sociologies.revues.org/5143.

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