Réalités...

Politiques

  • Philippe Delisle - Bande dessinée franco-belge et imaginaire colonial Delisle Philippe, Bande dessinée franco-belge et imaginaire colonial  : des années 1930 aux années 1980, Paris, France, Karthala, 2008.[1] Le concept a été développé d’abord par Pascal BLANCHARD ...
    Publié à 12 avr. 2013 05:25 par Émulations Revue
  • Don Mitchel - The Right to the City Par Alexandre Rigal Sciences Po Lyon - Institut d'Urbanisme de Lyon Mis en ligne le 29 mars 2013 Avec l’ouvrage The Right to the City : Social Justice and the ...
    Publié à 29 mars 2013 04:41 par Grégoire Lits
  • [En] Citizenship and Difference in the Land of Agonism Par Eloi Saint Bris University of Massachusetts.  On William E. Connolly’s Identity\Difference: Democratic Negotiations of Political Paradox.  [Using a backslash,] I want to emphasize the way difference recoils ...
    Publié à 2 nov. 2011 14:44 par Émulations Revue
  • C. G. Prado - Searle and Foucault on Truth Par Stéphane Baele (Université de Namur) Pour une majorité des auteurs académiques, explorer les présupposés mêmes de sa tradition de pensée, pour les remettre en question, est une démarche qui ...
    Publié à 9 nov. 2011 22:42 par Grégoire Lits
  • Luc Albarello - Stratifier le social. Emploi, mobilité, réseau Par Grégoire Lits (CriDIS/UCL) Les ouvrages de méthodologie qui s’intéressent aux présupposés des enquêtes quantitatives sont assez rares, Stratifier le social, qui est un livre destiné aux étudiants ...
    Publié à 27 janv. 2011 09:49 par Émulations Revue
Affichage des messages 1 - 5 de 7 Afficher plus »


Philippe Delisle - Bande dessinée franco-belge et imaginaire colonial

publié le 12 avr. 2013 04:45 par Grégoire Lits   [ mis à jour le·12 avr. 2013 05:25 par Émulations Revue ]



Delisle Philippe, Bande dessinée franco-belge et imaginaire colonial  : des années 1930 aux années 1980, Paris, France, Karthala, 2008.


[1] Le concept a été développé d’abord par Pascal BLANCHARD et Sandrine LEMAIRE in BLANCHARD, Pascal et LEMAIRE, Sandrine, Culture coloniale, 1871-1931  : la France conquise par son empire, Paris, France, Éd. Autrement, 2003, 253 p. puis repris avec Nicolas BANCEL in BLANCHARD, Pascal, LEMAIRE, Sandrine, BANCEL, Nicolas, Culture coloniale en France  : de la Révolution française à nos jours, Paris : CNRS éd., France, Autrement, 2008, 761 p. 

[2] DELISLE, Philippe, Bande dessinée franco-belge et imaginaire colonial  : des années 1930 aux années 1980, Paris, France, Karthala, 2008, pp. 5-11. 

[3] DELISLE, Philippe, op. cit., « Espaces coloniaux et identité », pp.13-50. 








[4] DELISLE Philippe, op. cit., « L’image des indigènes », pp. 51-104. 










[5] Les Chinois sont les premiers concernés mais c’est surtout relatif aux populations colonisées d’Indochine, possession coloniale française. Notons que parmi ces dernières, les Chinois ont un grand rôle économique, bien que numériquement faibles, d’où certains stéréotypes comme l’avarice. 





[6] DELISLE, Philippe, op. cit., « La « civilisation » en marche », pp. 105-152. 





[7] Le colon moyen est souvent pauvre, inculte, pas forcément le meilleur représentant de la civilisation dans un espace colonial qu’il s’approprie par la force. Louis-Ferdinand Céline dépeint par exemple dans ses écrits des colons d’une grande médiocrité matérielle et morale. 

[8] Ajoutons que les auteurs de bandes dessinées devaient être conscients que la société militaire coloniale comme la société missionnaire coloniale étaient infiniment plus justes que la société coloniale dans son ensemble. 

[9] D’autant plus qu’il est fort probable que Jijé se soit inspiré de la biographie de René Bazin : Charles de Foucauld, explorateur du Maroc, ermite au Sahara qui rencontra un véritable succès à sa publication dans les années 1920, vendue à plus de 200 000 exemplaires. 







[10] DELISLE, Philippe, op. cit., « Les années 1980 : entre nostalgie et rupture », pp. 153-170. Cela recoupe en réalité la notion de « culture post-coloniale » en continuité avec celle de « culture coloniale » mais avec un décalage chronologique. 



[11] L’entreprise Banania a remis en cause son image (sous la contrainte sociale) bien avant les années 1990. Pour en savoir plus GARRIGUES, Jean, Banania, histoire d'une passion française, Ed. du May, 1991. 

[12] L’exposition coloniale internationale de 1931 à Paris présente à la fois des possessions coloniales archaïques mais aussi des preuves de progrès vers la civilisation. Dés qu’un hôpital, un dispensaire ou une route est construit en Afrique les actualités françaises font tourner en boucle les images. 


[13] Probablement basée sur la biographie de René Bazin, voir supra. 


[14] Juste avant que ce soit une période de refoulement colonial avec des indigènes à soumettre à nouveau… 

[15] Critique donc relative. 

















Par Benoit Lucien Vaillot
Sciences Po Lyon - Université Lumière Lyon 2
Mise en ligne le 12/04/2013

Depuis une quinzaine d’années, des historiens : Nicolas Bancel, Pascal Blanchard ou encore Sandrine Lemaire en tête, développent le concept de « culture coloniale »[1] qui dépasse la seule propagande coloniale. Ce concept permet d’appréhender la diffusion, l’imprégnation, l’acculturation de l’idée coloniale en France. L’étude historique de la « culture coloniale » n’a ainsi pas tant un rapport avec la colonisation en elle-même mais avec ses représentations. L’ouvrage Bande dessinée franco-belge et imaginaire colonial. Des années 1930 aux années 1980 s’inscrit dans cette historiographie, ce que son auteur Philippe Delisle revendique dès l’introduction[2]

L’auteur questionne la place de la bande dessinée dans cette culture coloniale à partir d’un corpus d’une soixantaine de récits des années 1930 aux années 1980 faisant intervenir l’imaginaire colonial. Certaines bandes dessinées se servent de l’imaginaire colonial comme trame narrative à l’exemple de Tintin au Congo de Hergé – assez caricatural dans sa version d’origine – ou plus finement, comme décor, comme Bernard Chamblet en Indochine d‘Étienne Le Rallic. On peut d’emblée regretter que l’auteur n’expose pas sa méthode de sélection des sources, bien qu’il nous en livre la liste exhaustive en fin d’ouvrage. Philippe Delisle découpe son ouvrage en quatre parties chronologiques qui sont autant de thèmes coloniaux afin de saisir l’évolution de l’imaginaire colonial dans les bandes dessinées franco-belges des années 1930 aux années 1980. 

La première partie traite des espaces concernés par l’imaginaire colonial[3] où l’Afrique noire, puis le Maghreb à partir des années 1950, sont prépondérants. La bande dessinée avant d’être franco-belge est belge, ce qui explique que le Congo belge soit surreprésenté dans l’imaginaire colonial. Mais à mesure que la bande dessinée se « francise », l’auteur souligne que ce Congo belge s’imprécise pour devenir le Congo puis l’Afrique en général. La France ayant aussi une possession coloniale dénommée Congo à l’époque concernée, cela permet une identification plus facile pour le lectorat Français. De façon plus générale, la bande dessinée franco-belge reprend l’imaginaire produit dans les sociétés française et belge à partir de l’expédition de Stanley qui déboucha sur la colonisation de l’Afrique centrale. La bande dessinée prend la suite des ouvrages à tranches dorées que l’on donnait en prix dans les écoles. La croissance du lectorat français engendre aussi le développement d’une production ayant pour toile de fond ou pour objet le Maghreb, avec le poids important de l’Algérie dans la culture coloniale française. L’auteur souligne assez justement le rôle économique des maisons d’éditions dans ces évolutions, souhaitant gagner des lecteurs en France. Les espaces coloniaux concernés par la bande dessinée centrées sur le Congo belge s’étendent à toute l’Afrique, mais l’Asie, l’Océanie et le Moyen-Orient sont faiblement représentés. Cette sous-représentation se retrouve dans d’autres traits de la « culture coloniale » car l’Asie, l’Océanie et le Moyen-Orient ont été peu colonisés par la France et pas du tout par la Belgique. 

Les indigènes dans la bande dessinée[4], outre qu’ils sont stéréotypés comme dans toutes les représentations dont ils font l’objet à l’époque considérée, sont mis en dessins. Les bouches démesurées et les lèvres de type « négroïde » permettent par exemple de véhiculer visuellement la différence, si ce n’est l’infériorité biologique, du « noir ». Aux caractéristiques physiques véhiculées par la bande dessinée, ajoutons les traits de caractère attribués en fonction de l’ethnie qui dressent une véritable anthropologie essentialiste du monde colonial pour le lecteur : « le noir » est tour à tour naturellement peureux, un « grand enfant » ou cannibale, parfois sanguinaire et violent, en tout cas profondément archaïque car inapte à la civilisation à laquelle soit il ne peut s’élever, soit qu’il combat ; « l’arabe » est voleur et souvent dépeint dans un désert fantasmé ou fanatisé par l’Islam ; « le jaune »[5] est fourbe et hypocrite, etc. Pour autant loin de brosser un tableau seulement à charge comme les tenants de la notion de « culture coloniale », Philippe Delisle souligne qu’entre les cases, on peut lire aussi un appel à une fraternité humaine fortement imprégnée de catholicisme, dans la série Blondin et Cirage par exemple. Cette distance ne saurait échapper à la critique acerbe d’un Pascal Blanchard qui dénoncerait du colonialisme dans cette bande dessinée parce qu’il n’y a pas de marqueurs d’anticolonialisme. 

En miroir de cette image du colonisé en large partie péjorative, l’image du colonisateur est noble et son unité pigmentaire – blanc – contraste dans le dessin avec la diversité des couleurs des colonisés[6]. L’auteur rapporte que les héros de la colonisation sont convoqués comme modèles mais pas les colons, et ce sans l’expliquer. Si le colon est marginalisé dans la bande dessinée franco-belge – comme dans l’imaginaire colonial en général – c’est parce que le discours colonial de la France mettait en valeur le soldat et celui de la Belgique le missionnaire, omettant le colon qui a toujours été jugé comme peu valorisant[7]. La « culture coloniale » française développe une image de colon qui exploite économiquement l’espace colonial là où la France l’administre de façon désintéressée et généreuse dans l’intérêt des populations[8]. Pascal Blanchard a souligné que dans la « culture coloniale » française, si la colonisation génère des abus, ce n’est pas en raison de la colonisation en soit mais parce qu’il y a une mauvaise application de la colonisation à cause du « mauvais colon ». La bonne image du colonisateur outre qu’elle est commune, s’explique aussi par l’importance des organisations catholiques dans la production des bandes dessinées en Belgique : Tintin au Congo fait la part belle aux missionnaires. La démonstration de l’auteur pour la France est moins convaincante. Bien que la biographie de Charles de Foucauld par Jijé ait été diffusée en France, l’imaginaire colonial français ne saurait être assimilable en tous points à l’imaginaire colonial belge. Ce n’est pas tant Charles de Foucauld le missionnaire qui vient à l’esprit du public Français que Charles de Foucauld le militaire[9]. Il peut y avoir deux lectures différentes d’une même bande dessinée, surtout que sur la question religieuse les différences dans les sociétés belges et françaises sont considérables : dans la première le catholicisme jusqu’après-guerre est structurant, dans la seconde la laïcité empêche cette emprise du catholicisme sur la vie sociale. Ajoutons que le contexte de la guerre d’Algérie dans laquelle est produite cette biographie invite le lecteur français à suivre l’exemple non pas spirituel de Charles de Foucauld, mais plutôt celui de sa défense de l’empire. Les défenseurs de l’empire – méharis en tête – ne sont d’ailleurs aucunement oubliés dans la bande dessinée franco-belge, mais déjà ces figures-là ne sauraient parler aux Belges. 

Mais plus intéressante encore est l’étude par Philippe Delisle à partir des années 1980 des traces persistantes de cet imaginaire colonial : une sorte de nostalgie coloniale[10]. Plus tard la bande dessinée prend ses distances avec cet héritage littéraire en développant des bandes dessinées souhaitant être au plus près de la réalité historique. Certains auteurs comme Yves Chaland iront même jusqu’à exorciser cet héritage par une critique en règle contre les pères de l’école franco-belge : Hergé en tête. L’auteur ne souligne pas assez le décalage constant de la bande dessinée avec le reste de la société : les auteurs remettent en cause leurs pères littéraires seulement dans les années 1990, alors que pour tous les autres objets de « culture coloniale », la critique était actée depuis longtemps[11]. La bande dessinée franco-belge avec Tintin au Congo par exemple véhicule dans les années 1930 un imaginaire qui renvoie aux années d’avant guerre. La propagande française (comme belge) bien qu’usant de stéréotypes présentait dans les années 1930 une image de l’Afrique beaucoup plus moderne (pour valoriser le rôle du colonisateur d’ailleurs) que ne le fait Hergé[12]. Lorsque Jigé produit une biographie de Charles de Foucauld, la France a acté la perte des possessions coloniales en Afrique et s’enfonce dans la guerre d’Algérie dont la réalité sociale et économique n’a rien à voir avec celle du temps de Charles de Foucauld. Ce décalage se retrouve encore plus tard où la bande dessinée franco-belge devient anticolonialiste… près de 30 après les indépendances ! On ne saurait dire si l’école franco-belge est particulièrement conservatrice ou si elle souffre de références trop anciennes pour être en phase avec la société et ses évolutions. Tintin au Congo publiée dans les années 1930 n’est pas une bande dessinée relative à la réalité des années 1930 mais de la fin du XIXe siècle et la biographie de Charles de Foucauld dans les années 1950 renvoie elle aux années 1920[13]. Cette dernière est typiquement un récit de la conquête coloniale avec des indigènes à découvrir, à soumettre et à « pacifier », et ne recouvre pas la réalité de l’époque de sa rédaction, c’est-à-dire une époque de gestion coloniale avec des indigènes à administrer[14]

Le principal manque de cet ouvrage – comme tout ouvrage traitant des représentations – est l’absence de l’étude de la réception[15]. Cette étude manque d’autant plus qu’elle pourrait limiter l’importance de la bande dessinée dans la culture coloniale, car la bande dessinée franco-belge est en premier lieu lue par un lectorat catholique, important dans la société belge mais beaucoup moins dans la société française. Pour autant l’auteur relativise habilement la portée de Tintin au Congo par exemple, pas forcément laudateur du système colonial pour un enfant, dans la mesure où Tintin fait preuve d’une grande brutalité à l’égard des animaux. Philippe Delisle prend le parti de traiter plus de la bande dessinée que de l’imaginaire colonial en tant que tel. Il apporte des éléments supplémentaires pour soutenir le concept de « culture coloniale ». Cependant une critique que l’on peut adresser à Philippe Delisle comme à tous ceux défendant la notion de culture coloniale est qu’il appréhende tout au prisme du fait colonial. Or lorsque l’on produit des bandes dessinées sur l’Indochine ce n’est pas tant par défense de la colonisation que par anticommunisme. Les organisations catholiques – dont les liens avec la bande dessinée franco-belge sont avérés et démontrés par l’auteur[16] – ont pu changé leurs objectifs assignés à la bande dessinée. Il y aurait ainsi une plus grande cohérence entre Bernard Chamblet en Indochine et Tintin chez les Soviets qu’avec Tintin au Congo. L’ouvrage de Philippe Delisle est d’un intérêt réel pour appréhender l’imaginaire colonial dans la bande dessinée et donc chez les jeunes lecteurs et il convainc bien que la bande dessinée est un objet d’étude à part entière en histoire. 

Don Mitchel - The Right to the City

publié le 29 mars 2013 04:32 par Grégoire Lits   [ mis à jour : 29 mars 2013 04:41 ]


Par Alexandre Rigal 

Sciences Po Lyon - Institut d'Urbanisme de Lyon 

Mis en ligne le 29 mars 2013 


Avec l’ouvrage The Right to the City : Social Justice and the Fight for Public Space, paru en 2003, Don Mitchell examine la question de l’espace public, croisée avec celle des luttes pour la production de l’espace. Fort de son militantisme et de sa lecture de Lefebvre - qui irrigue la géographie anglophone depuis la relecture d’Ed Soja et la traduction des ouvrages majeurs dans la décennie 90 - Don Mitchell réunit dans son ouvrage un ensemble d’articles réécrits qui en font une des figures importantes de la géographie culturelle américaine contemporaine (Mitchell, 2000). L’ouvrage traite de ses sujets de prédilection - luttes sociales, droits, et justice spatiale - à l’aide de multiples références aux productions anglophones récentes en géographie. Les 6 chapitres sont divers, mais empreints d’une même finesse pour cerner les luttes en cours, les luttes à mener, pour la production de l’espace public

L’espace public en pratiques

C’est un pessimisme qui appelle l’engagement, auquel nous invite Don Mitchell. Il confronte un espace public utopique, ouvert et accessible à tous, proche d’une agora magnifiée, et les espaces publics divers et imparfaits qu’il observe. Chez Mitchell, ces trois usages sont réunis par les cris de revendication au droit à la ville. Le chercheur de l’Université de Syracuse débute son analyse, par la transformation de l’espace public, sous l’effet conjugué des privatisations, des sentiments d’insécurité physique et sociale, et du mirage, dénoncé par Don Mitchell, de l’attractivité territoriale. Il expose les transformations sociales à l’œuvre dans l’espace urbain – distinction spatiale, refus de la cospatialité, séparation. Pour Mitchell, la lutte des places est fondamentale, l’espace public étant l’espace de la concrétisation des mouvements politiques, et un espace de visibilité des invisibles. Le droit à la ville - qu’il réduit au droit à l’espace public - s’arrache, avec ou contre la loi, comme les droits.

Droit et spatialisation

Une des richesses du livre est l’étude des effets du droit. Mitchell sait montrer les manières diverses dont la loi est mise en espaces. Comme il l’écrit, loin d’être inoffensifs, les droits légitiment une action. Ils laissent des marges de manœuvres non négligeables aux acteurs, quand ils ne sont pas enfreints. L’analyse juridique de l’espace public repose sur un paradoxe apparent, au cœur des luttes actuelles. L’espace public idéal de Don Mitchell est à la fois propriété de l’État et laissé vacant et accessible, en actes et en droit. Les rapports entre l’État et l’espace public sont le résultat de luttes inscrites dans la jurisprudence de la Cour Suprême, qui fait la lumière sur les luttes entre acteurs qui sont productrices d’espace. Ainsi Don Mitchell donne-t-il un éclairage sur la hiérarchie des espaces publics formulée par la Cour Suprême : espace public traditionnel, espace public fonctionnalisé, espace privé de rassemblement. On saisit par-là les luttes entre partisans de l’État-propriétaire et sa police des places, et soutiens de l’État défenseur du droit à l’espace public. L’espace public de l’auteur est aussi un espace de médiation, d’où découle un autre motif de son intérêt pour les droits, en tant qu’ils sont des institutionnalisations de rapports de forces. La pratique de l’espace public se définit donc chez Don Mitchell à la fois comme rapport de force pour l’espace public, et comme moyen de reconnaissance de droits par l’État. Pour lutter pour des droits, il faut lutter pour le droit à l’espace public, dans l’espace public.

 « Occupy Public Place  »

L’espace public est, selon l’auteur, traversé par des oppositions dialectiques, entre inclusion et exclusion, ordre et désordre, rationalité et irrationalité, violence et comportement pacifique. Cependant la force du processus d’exclusion est grandissante, sous couvert d’irrationalité et de dangerosité, sont exclus les jeunes, les sans-abris, les migrants et de nombreux autres indésirables. Dans un ouvrage ultérieur, écrit avec Lynn Staehli (Mitchell, 2008), il a poursuivi l’examen du droit à exclure de l’espace public, sous prétexte de souveraineté publique sur les espaces. Plus que la propriété publique, Don Mitchell en appelle à la propriété par le public des espaces publics.

« La majestueuse égalité des lois interdit aux riches comme aux pauvres de coucher sous les ponts de mendier dans la rue et de voler du pain ». Le trait ironique d’Anatole France cité par Henri Lefèbvre dans Le Droit à la ville (1968) est dénoncé par Don Mitchell qui décrit la réduction de l’accessibilité des espaces publics subie par les sans-abris. Si Mitchell néglige la question de l’habitat dans son traitement de la notion d’habiter comme droit à la ville, c’est probablement du fait de cet intérêt pour les sans-abris. Les sans-abris cumulent l’habitat et l’habiter au sein du même espace public. Dans les villes contemporaines, les sans-abris sont exclus de la ville visible. Or la notion de visibilité est essentielle pour la reconnaissance par l’État, par la médiation de l’espace public. Et la visibilité est un motif implicite de la pratique de l’espace public pour Don Mitchell. Or Lefebvre dénonçait la prégnance du regard, notamment parce que le regard est le sens et l’outil privilégié du pouvoir. On ne retrouve pas le romantisme de l’horizontalité ou de la tactique chez l’auteur. Il valorise la visibilité, et non l’invisibilité, et l’immobilité, plutôt que la mobilité. Les sans-abris font l’âpre expérience de la remise en cause de leur droit à la vie, lorsque leur droit à habiter l’espace public est nié. C’est pourquoi Mitchell promeut une dissociation du droit au logement et du droit de propriété, qu’il ne cesse de brocarder tout au long du livre pour son caractère excluant. Mais la ville de la mobilité tolère peu les immobiles. Même si les sans-abris étaient mieux acceptés dans l’espace public, ces hommes publics forcés ne seraient pas nécessairement écoutés, car il y a bien une différence de degré de reconnaissance entre le droit à l’occupation, et la reconnaissance comme sujet politique. C’est l’un des angles morts de l’analyse de Don Mitchell. Et, un peu étonnamment, pour traiter de la question de la place des sans-abris dans l’espace public, Don Mitchell néglige la notion de centralité, ou des représentations de la centralité que Lefebvre soulève dans Le Droit à la ville (op. cit.). La distinction est aussi spatiale, et intensifie les luttes pour l’espace.

Comment et quels groupes se créent par l’occupation de l’espace public ?

Si l’on note quelques manques, ils font suite à la spatialisation de l’étude de l’espace public. Les acteurs non-visibles sont omis par Mitchell, mais écoutés par l’État : lobbys divers, ONG, associations de quartiers, etc. Ce qui explique aussi l’absence de l’analyse de la médiatisation de l’occupation des espaces publics, sans laquelle certains mouvements n’auraient pas la même force. Ainsi, ne perçoit-on pas comment les contestations ancrées dans des espaces divers peuvent être reliées, pour imposer un droit aux pouvoirs publics. Les liens entre les diverses échelles sont tus par l’auteur, tout comme les publics à la spatialité non-fixe, et la diversité des publics. La taille de la ville et de sa population questionne par ailleurs la possibilité effective de rassemblement dans des places publiques. Finalement, il laisse en suspens la distinction entre places publiques et espace urbain (Merrifield, 1993).

Don Mitchell ne traite pas non plus des conflits et des dominations qui peuvent naître de la pratique de l’espace public, qu’il idéalise. Des ressources non-spatiales sont aussi à mobiliser pour parvenir à la reconnaissance publique. En fait, l’auteur ne traite pas de la formation des groupes. Goffman a montré, avec la notion de “civil inattention” que la coprésence corporelle dans un espace de perception mutuelle n'implique pas d’entrer en interaction les uns avec les autres. Être en place, être visible, c’est en plus être sujet à la normativité du groupe. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de la notion de « counter-public » développée par Nancy Fraser (1990). Des espaces moins accessibles, voire privés, peuvent permettre une contestation plus radicale, et la préparation d’action dans l’espace public ouvert, accessible, et en plein air. L’action politique ne se réduit pas à l’action publique de l’occupation, c’est un processus long et complexe. La réduction du droit à la ville, à un droit à l’espace public juridique, fait perdre de vue l’importance d’autres espaces que ceux des places publiques. Les rues, les transports en commun, en fait toute pratique de l’espace qui suppose une mobilité reste hors de l’analyse de l’auteur. L’importance en a été pourtant faite en ce qui concerne les rassemblements ouvriers (Negt, 2007). L’appropriation de la ville est cantonnée à une occupation publique, réduisant bien des potentialités de résistance par la mobilité.

L’espace public n’est pas producteur de sociabilité en soi mais c’est un espace-ressource. Au-delà de l’attrait pour un espace public idéal, les spécificités et les limites de chaque espace du public sont à analyser, pour traiter de la diversité des publics.

Références

  • Fraser Nancy, Calhoun, Rethinking the Public Sphere: A Contribution to the Critique of Actually Existing Democracy, Habermas, and the Public Sphere, MIT press, Cambridge Massachussetts, 1990
  • Lefebvre Henri, Le Droit à la ville I, Anthropos, Paris, 1968
  • Mitchell Don, Cultural Geography: A Critical Introduction, Blackwell, Oxford, 2000
  • Negt Oskar, L’espace public oppositionnel, Payot, Paris, 2007
  • Staehli Lynn A., Mitchell Don, The People's property : Power, Politics and the Public, Routledge, New York, 2008
  • Merrifield Andrew, Place and Space: A Lefebvrian Reconciliation, Transactions of the Institute of British Geographers, New Series, Vol. 18, No. 4., 1993, pp. 516-531

[En] Citizenship and Difference in the Land of Agonism

publié le 23 mars 2011 05:35 par Émulations Revue   [ mis à jour : 2 nov. 2011 14:44 ]







Par Eloi Saint Bris 
University of Massachusetts. 

On William E. Connolly’s Identity\Difference: Democratic Negotiations of Political Paradox. 

[Using a backslash,] I want to emphasize the way difference recoils back on identity and not just the other way. Of course, a lot of times this little gesture of mine gets lost in bibliographies.[1] William E. Connolly. 

“The will to system is a lack of experience, to say the least” (xi). With these words laid out in the preface of Identity\Difference, Connolly sets forth his atypical program of complication of the political experience. Written twenty years ago, the book was enormously influential throughout many disciplines, beginning with social and political theory. As one of the main representatives of agonism, Connolly inscribed his theory in the political landscape by problematizing and politicizing first and foremost the question of the other and difference in any societal project, making agonism henceforward incontrovertible. Twenty years after its publication, let us come back to the main implications of Connolly’s work.

His book is a critical address of the main political theories in the field which main contain a systemic element, namely transcendental theory (abiding to God’s will in Augustianism), individualism, collectivism and communitarianism. Through what he titles a “political paradox”—the complex relationship of identity\difference which, while it sets in motion a political identity that benefits human beings (from the possibility of peaceful cohabitation to being a privileged space for individualities to blossom), already creates difference within itself in the shape of repressed otherness, disciplinary tendencies and exclusion out of identity—, Connolly proposes an agonistic “politics of paradox” (92), one that embraces fully the paradox in a non-repressive way without nonetheless sacrificing the concept of identity considered essential to any living communities.

The author’s critical program is driven by different point of entries inside political philosophies, in particular the myth of collective unity in politics as the uniting interrelation of one and the whole, either provided by a natural, mathematical, harmonious or rational/reasonable interpretation, but always inherited from a religious idea of collectivity and which becomes dangerous when God is decreed dead and therefore when the contingency (the unfathomable and untamable aspect he represented) is now incorporated into the idea that the world is ours.[2] What then is our reaction to contingency—what is and will never be ours or like us? What happens if and when difference “recoils back” on our identity? While it can seem an aggression, difference, Connolly suggests, can recoil back into the arms of identity, into that life identity offered difference. The same one difference had offered itself. And vice versa. Recoiling also means provoking the retreat of the term behind it in the backslash relationship. However, less than a warlike retreat, recoiling is a sort of affirmation of weakness on the part of identity, the very re-appropriation of a power that it can achieve through its fault, its crack, that it now recognizes and welcomes fairly and peacefully, despite the agonistic set-up it requires. The recoil of honesty into trust.

Agonism, in turn, becomes the project. The Oxford English Dictionary defines agonism as both “a combat, an athletic match” and “the prize of a contest.” This very prize—the result of an addressed, embraced and embodied political paradox­—is aimed at in the agonistic democracy that Connolly calls for. Citizenship in the land of agonism is first and foremost grounded in these multifaceted relations to difference (not in the self-construction of a citizenry in myths surrounded by borders[3]), what Connolly calls the “care for strife and interdependence in identity\difference” (220), what I summarize by the expression the politics of a backslash.

The Religious Subjacency of Politics

The first problem that Connolly points to is the relics of religious structuring in political life[4]. Drawing on Augustinian philosophy of monotheism, he shows that one of the founding events of human life is the “primordial experience of suffering” (2), which leads to the constitution of evil to which this suffering is attributed. Since the divinity is the source of all things, is evil his or her creation? Augustine has endeavored to demonstrate that if good is the product of God, evil is the product of will. Evil rises when the bad angels raise their voice to say, “I beg to differ,” and step outside the realm of divine identity. Such a myth pervades more than we might think the relation of identity to difference. It sets the other as the one willingly not abiding by the rule that a fictional “we” adopts. It defines identity unilaterally in its opposition to a dissenting difference (the negative space generates the positive one) rather than allowing space for competing interpretations (“agonisitc competition” (3) or what Ricoeur calls the “conflict of interpretations”). And furthermore, it seeks salvation into gnosis, the “insight into the truth of transcendence” (2) that is, the transcendence of our differences from the dominant point of view of a given identity.

Although the separation of religion and politics is an achievement of modernity, Connolly argues that the very structure of the identity\difference relationship might still be pervaded by monotheism. Quite surely, secularized gnosis is still a significant part of political thought, may it be less transcendental but still justified by a teleology of a higher harmony, or the rational transcendence of public reason, reasonableness, etc.

Such is the religious subjacency that flows under contemporary politics. But why shall we criticize it? For it makes, as Connolly deplores, the identity\difference relationship—such as it was constructed in a religious structuring, that is, intrinsically exclusive and encouraging disciplinary correcting­—“indispensable.” Indeed, the expression of difference, the power to differ in an identitarian move, is the mark of will. In this interpretation, will is abolished without this distorted notion of identity\difference.

The whole raison d’être of an agonistic citizenship is not to override, ignore, or to make adjustments in contemporary terms within this indispensability, as it is the case in many political theories (which we shall indicate soon). Rather it is to address this paradox fully. First by becoming aware of it. And second by stepping out of the religious subjacency to embrace a reformulation of the paradox that includes a complication of identity\difference and embraces a “nontheistic” structuring of it, and that will still withstand the test of alterity. In brief, an agonistic citizen is one that does not believe in the myth of monist commonality but rather engages in the competing field of political interpretations in a respectful and caring way for difference. This directly contradicts the whole of “ontotheological” strategies (a term borrowed from Heidegger by Connolly) that bury the political paradox under myths of “transcendental proofs,” “fictive rational consensus,” “myth of the contract,” “discernment of a harmonious telos” (12-3) Those are just as many “compensatory strategies” within a religious subjacency which takes on identity are problematic and which representations of reality is dangerously unrealistic.

Contingency and Resentment

A second, not unrelated, problem pertaining to our traditional conceptions of citizenship derives from the fact that most theories rely implicitly on an ideal of brotherhood, of the higher good or of public reason and fail to invert the hypothesis entirely (but realistically). Yet if we are faithful to a phenomenology of life (the very ordinary experience of living one’s life—Connolly’s second point of entry), we discover that humans are more exposed to become intolerant to contingency—what makes their world uncertain, vulnerable, unmasterable, and therefore what escapes the necessity of their will. Contingency is prone to create resentment, a compulsory hatred of humanity within humans[5]. However compelling, this phenomenological constraint does not seem to be addressed by political theories. Individualists dissolve resentment in self-reliance. Collectivists “elevate the experience of connectedness to a larger community, thereby dissolving resentment into a solution of common identifications” (30). And communitarians will likely exclude resenting communities if they fall outside the realm of the reasonableness of “harmonious norms and ends for all.” These three approaches in their determinateness to do well are bound to exclude for they deny spaces for the unfathomable/unmasterable (the “incorrigible or necessary contingency” (30)). Connolly essentially summarizes this problem in a wonderful aphorism: “what injustice may I be concealing in my ideal so that I can dream my dream in a world of injustice?” (34)

Resenting your neighbor is a very likely experience. Hence the critical program that imparts to agonistic citizenship is, beyond the rational consensus of Rawlsian theory or the Habermasian deliberative democracy—two prominent approaches of these problems which flaws we now see clearly—, to understand that resentment comes from a theological mistreatment of contingency (God might be dead but contingency isn’t, as secularists might believe), to deconstruct the ideologies of mastery of the self or absolute harmony of the whole, and to reveal disciplinary tendencies that results from our treatment of difference in the identity\difference relationship as we have conceptualized it. The critical project shall in turn give rise to a constructive endeavor: creating a space in the self and in the world for free and creative expression/experience of the unfathomable. This space is ideally found within the text, through the postmodern practice of intertextual disruption (one that reveals what is invisible, addresses what is resented), which in other word is a politics of unrest toward the identity\difference relationship. Eventually the land of agonism will realize its project of common identity as “a lived conception that takes itself to be both historically contingent and inherently relational in its definition [and] might create possibilities for the strife and interdependence of identity\difference” (48) with existing differences beyond an internal and chastised otherness.

Politics of a Backslash

Connolly’s main contribution to the field of citizenship theories is to “refuse to bury the political paradox of difference beneath a complacent rhetoric of individuality, plurality, dialogue, tolerance or harmonization” (69), which are all, in their concealed ways, ontotheologies that “presuppose an ultimate answer to the question of being” (71). Begging to differ, agonistic citizenship wishes to be permanently attending a social ontology of the present, of what is currently happening in the being of identities, their interdependence and strife. For any other approach is bound to be “true to identity” and “false to difference.” In more concrete terms, citizenship in the land of Agonism is informed by aforementioned political theories but it supersedes them when it turns into a political theory of individuality, in the tradition of liberal individuality[6], which also accounts for contingency and the ambivalences of individuals (their proneness to resentment) and which opens spaces for the diversity of interpretations. Citizens recognize that politics is ambivalent. What it creates fulfills or generates humankind (in an ontological sense). But at the same time, it enables the fruit of its creation (the state) to have a life of itself that applies its discipline back on some humans. Embodying this paradox, they realize that difference is the highest stake of their polity. They endeavor to “politicize difference in a world in which identity is essential” (84). Rather than having an identity leaning on difference (as in identity/difference), they develop a sense of, and care for, a difference recoiling back on identity. Not only is difference an ineradicable constraint (as an element of discord), it is also a perpetual reminder of life, of its unfathomable variety and its inexhaustible possibility. Not only is identity defined by difference, it embraces this necessity with confidence in the productiveness of its perpetual discomfort; its unsettling force is a life-producing drive.

A whole civic education can be derived from the theory of agonistic citizenship that takes the shape of “a discursive ethic of cultivation that tap into fugitive experiences arguably submerged by alternative accounts and then strive to draw its interpretation of them into established terms of discourse” (167). Through cultivation, citizens come to recognize moments of their experiences—previously considered insignificant or doomed as different—as signs of agonal respect, which, when exposed to interpretation, can be build upon (hoping to be heard) and turned into a political discourse that itself will have to withstand in a daily fashion “a variety of experiential, existential, and dialogical tests” (167). The civic education acts as an initiator to living and recognizing the constellations of agonistic experiences that act in the very heart of a “phenomenology of life and death” that is now revered for what it is. It realizes the transformation of ethical experiences into political communities.

Difference as Otherness

I said earlier that I was prone to contend the definition of difference as negative alterity only. Connolly’s reformulation of the identity\difference relationship reverses this consideration by making a recoiling difference as the source of a fair agonism. However, some challenges survive. I believe that Connolly makes an essential step forward in the road toward the complication of politics by experience and interrelations[7], but he might seem to be stopping on his way… When he talks about the “double relation of identity to difference” (67) seen as both an essential and threatening element, he departs from the myth of communal unity of concepts to lay out their dualism but he doesn’t go further toward their multiplicity, as a fully agonistic position would require. Throughout the book, identity is truly pervaded by agonism. But what it faces is a constitutive difference, for “it requires difference in order to be, and it converts difference into otherness in order secure its own self-certainty” (64). It is later said that identity’s main activity is to “fix” difference.

Thus the reformulation of identity\difference, in Connolly’s framework, builds itself on a one-sided view of difference (which seems much less pervaded by the agonistic question than identity is). In epigraph of his text, Connolly quotes Jan Clausen fearing to become an “identity junky.” Less feared is the pitfall of being a “difference junky.”

The other often seems a big Other and we fail to interrogate the moment when the Other becomes an other (with a small ‘o’) and provokes the seemingly productive shock of proximate difference, an idea that has yet to be explored for its utter dissemblance from traditional otherness. One might ask: can we push further the complication of experience? Although self-definition of the self and the world as a constitutive element of the practice of politics is successfully unraveled to face a problematic paradox, the process leans dangerously on the incorporation of difference as antagonistic (despite welcoming this antagonism with reverence). It is dangerous for it leaves a concept unpacked, or rather, untouched by the complication of experience necessary to establishing a fair and probable political theory. The multiple levels of alterity may take us to meet a (big) Other and a (small, real) other. To encounter a very concrete ‘You’ is much different than dreading an abstract, disciplinary ‘We.’ The truth might well be that identity in the first place constructs itself in relation to very plural moments of difference that differ more than once from a strictly negative otherness-difference.




[1] Personal exchange with the author. Unable to detach my eyes from the backslash and not finding any explanation in the book on a detail that seemed to escape the attention of most, I resolved to email Connolly who cordially satiated my curiosity. The use of the backslash in identity\difference is not unrelated to programming languages either where it is used to “indicate that the character following should be treated specially. It is sometimes referred to as a knock-down or escape character. In various regular expression languages it cats as a switch, changing literal characters into metacharacters and vice versa” (Wikipedia). All in all, I think that a politics of “recoiling back,” if embracing the plurality of meanings of the word, is a very helpful guide to reading Identity\Difference.

[2]
“If God (with a capital letter) is dead (or at least severely wounded), then the World itself must be for us in one way or the other: it must be susceptible either to our mastery or to our quest to become attuned to a harmonious direction installed in being” (29-30).

[3]
Indeed, the nation is quasi-entirely eluded in Connolly’s analysis for the sake of the phenomenological experience of living together, dying one day, establishing oneself in the opposition of an Other. To this respect, I will have the opportunity later on to contend some aspects of difference as absolute alterity. I believe that the other is not always an opposition.

[4]
The oeuvre of the French philosopher Marcel Gauchet echoes a similar idea. Gauchet also points to a historical transition to a nontheistic structuring as what he calls the replacement of the religious primordial form of collectivity.

[5]
A concept which I find most dramatically and edifyingly treated in The Fall by Albert Camus.

[6]
A special care to the dynamic trajectory of individuality as developed by Emerson, Thoreau and George Kateb.

[7]
Called for by René Girard. See “Entretien” in Philosophie Magasine, n.23.

C. G. Prado - Searle and Foucault on Truth

publié le 27 janv. 2011 08:05 par Émulations Revue   [ mis à jour le·9 nov. 2011 22:42 par Grégoire Lits ]




Par Stéphane Baele (Université de Namur)

Pour une majorité des auteurs académiques, explorer les présupposés mêmes de sa tradition de pensée, pour les remettre en question, est une démarche qui n’est pas à l’ordre du jour. Et a fortiori, lorsqu’il s’agit de s’interroger sur les dynamiques de ce qui peut être devenu un dogme, en l’occurrence son appartenance tranchée à l’une des deux traditions qui divisent le monde philosophique d’aujourd’hui – à savoir la pensée « continentale » et l’école « analytique » le plus souvent anglo-saxonne –, on pourrait prétendre que la mise en route elle-même est devenue structurellement impossible. Puisque les présupposés fondateurs de ces deux approches s’opposent diamétralement, comment – et surtout finalement pourquoi – encore y chercher une réconciliation ?

C’est précisément parce que ce thème du rapprochement est trop rare, qu’il faut éviter de laisser passer inaperçu un ouvrage qui s’y attelle sérieusement. Face à ce qui est devenu un problème d’« intolérance » et de « stéréotypes », C.G. Prado se met en quête de montrer que l’opposition entre la philosophie analytique et continentale n’est que le résultat d’une histoire d’incompréhension mutuelle. Car sans doute diabolise-t-on l’adversaire, qui finalement se pose les mêmes questions et parfois même propose des réponses compatibles, sinon semblables. Déjà auteur d’un intéressant livre sur la question (A House Divided), Prado propose ici d’opposer puis de rassembler deux icônes de leurs traditions respectives sur une question commune, pour montrer que l’investigation philosophique ne gagne rien à rester dans ses « tranchées ».

Ce seront Searle et Foucault, sur le problème de la vérité (« truth »). Par une analyse parallèle puis croisée, l’auteur examine les deux interprétations apparemment opposées du jugement vrai. Son analyse rigoureuse et claire, ses rappels aux idées fondamentales des deux auteurs, donnent un essai éthiquement nécessaire. Néanmoins, il convient de s’interroger sur la pertinence du choix du thème de la vérité comme terrain de confrontation. Bien sur, il s’agit d’un thème ouvertement abordé par les deux auteurs, et traité effectivement de manière opposée ; mais Foucault n’a jamais sombré dans les travers du relativisme béat, et comme Han l’avait déjà interprété, son acceptation de la notion de vérité pouvait presque être vue comme indépendante de la réalité construite. Dès lors, le thème de la vérité comme rapport de correspondance au monde est chez lui écarté au profit de celui de la nécessaire construction de ce rapport, et le débat avec Searle devrait devenir celui de l’historicité ou non des processus constituant notre rapport au monde. C’est à ce débat-là qu’il aurait été intéressant de consacrer un chapitre de plus en fin de livre, après avoir effectivement compris que le les deux auteurs auraient pu se comprendre sur l’issue de l’existence de la réalité – qui n’est pas la même que celle de la vérité.

Finalement, Prado aura mis face-à-face Foucault et Searle sur la question de la réalité, et aura peut-être de ce fait évité le principal objet de dissension entre continentaux et analytiques : celui de la structure, de la texture, de l’aspect même de cette réalité, et subséquemment celui de la véritable question de l’établissement de la vérité – historique ou universelle. Bien sur, choisir Derrida ou Baudrillard n’aurait pas fait grand sens, mais on attends toujours une confrontation ontologique entre les deux écoles, puisqu’il semble de fait évident que Searle et Foucault ne sont pas les plus durs représentants des deux écoles en question. En somme, si l’attrait du livre de Prado est avant tout éthique, son contenu n’en est pas moins solide mais n’apporte pas encore la clef ouvrant ou fermant définitivement la porte entre les deux écoles. Y en a-t-il seulement une ? Rien n’est moins sur, mais il devient nécessaire de se comporter comme si, au lieu de céder à la prétention de la voie royale puisque celle-ci est impossible. A moins que ceci ne soit une assertion typiquement « continentale ».

Luc Albarello - Stratifier le social. Emploi, mobilité, réseau

publié le 27 janv. 2011 07:44 par Émulations Revue   [ mis à jour : 27 janv. 2011 09:49 ]


Par Grégoire Lits (CriDIS/UCL) 

Les ouvrages de méthodologie qui s’intéressent aux présupposés des enquêtes quantitatives sont assez rares, Stratifier le social, qui est un livre destiné aux étudiants et à toute personne qui emploie les méthodes quantitatives d’analyse, adopte un angle d’approche critique non dépourvu d’intérêt. 
Il part du simple constat que « d’excellents ouvrages de théorie sociologique et d’épistémologie sont écrits édités et diffusés… sans pour autant influencer les pratiques de recherche qui, imperturbables, restent identiques à travers le temps, inchangées, immuables. » (p. 21). 
On comprend dès les premières pages que ce texte n’est pas un guide parmi d’autre destiné à guider les étudiants sur les rails tranquilles des enquêtes quantitatives traditionnelles. Au contraire, il s’agit d’une réflexion critique qui cherche à faire évoluer les pratiques des chercheurs en y incorporant les découvertes théoriques de nos disciplines. 
Plus précisément, et c’est là tous l’intérêt de l’ouvrage, il va questionner et triturer certaines des variables qui sont « censées caractériser des individus et des groupes sociaux ». Il décide de disséquer les variables « indépendantes », celles que le chercheur mobilise pour expliquer la variation d’autres variables dites dépendantes. Il s’agit des catégories socioprofessionnelles, de l’emploi, des secteurs d’activité, des catégories sociales, bref toutes ces petites boites prêtes à l’emploi qui permettent en amont de la recherche de classer les individus d’une population en différents sous échantillons afin d’expliquer telle variation par telle appartenance. 

« L’objet du livre est d’identifier quelques découvertes majeures et acquis fondamentaux de ces dernières décennies pour les mettre en regard des pratiques de recherche actuelles, dans une perspective, à long terme, de toilettage, de rajeunissement, d’amélioration. » (pp. 21-22) 

Trois référentiels théoriques sont mobilisés pour ouvrir toutes ces vielles boites poussiéreuses : 
  • La théorie dites des mondes et des cités (notamment de la cité par projet) de Boltanski et Chiapello. 
  • La philosophie de Norbert Elias et l’approche des relations entre individu et société. 
  • La perspective économique des réseaux développée par Manuel Castells. 
Armé de ces outils théoriques Albarello va s’attacher à démonter pour les reconstruire en les rénovant trois problématiques et trois types de variables indépendantes. Rappelons que ce sont les variables employées actuellement qui sont critiquées et pas le fait d’y recourir. L’ouvrage est destiné aux chercheurs et praticiens qui emploient ce type d’analyse et n’entendent pas mettre en question un tel usage. Les trois problématiques, toutes liées au monde du travail, ont été identifiées dans la littérature comme relevant de « la plus haute importance sociologique ». Il s’agit de : 
  • L’emploi et la structure professionnelle 
  • La connexité de la mise en réseaux 
  • La mobilité et le projet 
L’ouvrage, et c’est encore une de ses forces adopte alors une méthode d’analyse rigoureuse. Il s’agit dans un premier temps d’appréhender les éventuels écarts entre découvertes théoriques et recherches empiriques concrètes pour ensuite proposer une alternative permettant de combler les écarts observés. Le travail n’est pas fait in abstracto mais se base sur l’analyse d’un corpus d’enquêtes qui permet de comparer les différences résultant de l’utilisation des anciennes variables indépendantes et des variables rénovées. 
Ce point est capital et fait vraiment l’intérêt de ce livre. L’auteur propose un livre de méthode assez critique où tous les arguments sont justifiés par des analyses de corpus et non pas par la simple imagination de l’auteur. Il emploie des enquêtes réalisées précédemment comme s’il s’agissait d’un matériel empirique en soi, indépendamment de leur contenu et objectifs propres, pour décrire méthodiquement les défauts des anciennes variables indépendantes et les qualités des nouvelles typologies inventées par d’illustres théoriciens. 

« Le propos consiste à questionner la fiabilité de nomenclatures auxquelles les chercheurs ont recours quotidiennement pour élaborer leur statistiques, pour effectuer leurs analyses pour construire leurs plan d’échantillonnage et interpréter leur résultat » (p. 37) 

L’auteur impose ainsi de nouvelles manières de catégoriser. Il emploie des nomenclatures crées par d’autres, notamment par Castells et les évalue concrètement. Il ne se limite cependant pas uniquement à tester de nouvelles catégories. La dernière partie de l’ouvrage propose en effet un nouvel « indicateur synthétique de travail ». L’auteur tente, comme il le dit lui-même, d’ « agréger, selon diverses modalités, les dimensions qui peuvent refléter ensemble la tendance lourde observée chez les auteurs cités dans l’ouvrage, à savoir le passage à un nouvel esprit du capitalisme, caractérisé par les nouvelles lignes de crêtes que 
sont la mobilité et la connexité. » (p. 156). Il s’agit de créer un indicateur qui permet de situer les travailleurs dans un espace de positions et qui va pouvoir servir de variable indépendante explicative. Cet indicateur possède trois valeurs (positionnement professionnel faible, fort et moyen) et résume des informations relevant de la capacité d’action des individus au travail, de la capacité de décision et du nombre de relations professionnelles. L’auteur s’attache alors à vérifier la cohérence de cet indicateur. 
Ce livre intéressera spécialement toutes les personnes qui travaillent dans des centres d’étude ou des administrations et qui ont pour fonction de réaliser des enquêtes par questionnaire et de les analyser. Il invite ces personnes à se mettre en décalage par rapport à toutes les petites routines non questionnées du métier. Cette réflexion est d’autant plus importante que bien souvent les méthodes quantitatives sont les seules sources d’information consultées pour la prise de décisions dans nos sociétés. Une réflexion de ce type est dès lors très importante et possède presque une dimension politique tant la délimitation de catégories socioprofessionnelles peut-être conditionnée par la vision d’un Etat et avoir un impact sur les politiques mises en œuvre. 
Notons pour terminer que l’ouvrage se termine par un appel aux étudiants intéressés à poursuivre des recherches sur cette question ; un sujet de doctorat portant sur l’indicateur créé en fin d’ouvrage est même proposé, avis aux amateurs…

Luc Albarello, Stratifier le social. Emploi, mobilité, réseau, De Boeck, 204 p. 2007. 

L’argent dans la culture moderne. Critique de la modernité monétaire chez Georg Simmel

publié le 27 janv. 2011 07:32 par Émulations Revue   [ mis à jour : 27 janv. 2011 08:12 ]


Par Philippe Barbereau
Masters en sociologie Pari IV-EHESS

Il est de bon ton de parler de la Philosophie de l’argent de Georg Simmel, comme d’une des œuvres majeures de la philosophie continentale du XXième siècle. Pour, immédiatement après, déplorer qu’elle soit si peu connue du public. Si l’on en croit certains[1], cet oubli s’expliquerait par l’hégémonie en France, pendant les années 1960-70, des théories néo-marxistes et structuralistes avec lesquelles la sociologie de Simmel s’accordait, dit-on, plutôt mal. Mais cette prétendue incompatibilité entre la sociologie simmelienne et les thèses du matérialisme historique est-elle réellement bien fondée ? 

Une position plus juste, selon nous, consiste précisément à reconnaître que la Philosophie de l’argent s’inscrit à la croisée des travaux de Karl Marx et de Max Weber[2] . On peut même avancer, en un sens, que la réflexion qui s’y déploie sur la modernité monétaire transfigure le premier tout en préfigurant le second. En effet, partant d’une interrogation prenant pour objet l’argent en tant que fait social total, - dont il s’agit d’expliquer l’émergence dans le cadre d’une doctrine vitaliste comme les conséquences pour les formes de l’interaction, - le chemin emprunté par G. Simmel mène d’une lecture nuancée des thèses du matérialisme historique sur la monnaie et la marchandise vers une prise de position critique quant au statut des valeurs face à l’hégémonie progressive de la raison comptable. Quiconque s’intéresse aux sociétés issues de la double révolution démocratique et industrielle, à la sociologie économique ou à la critique de la modernité en général devrait donc s’empresser de consulter l’opus... 

Cependant. La Philosophie de l’argent, avec ses quelque 600 pages à l’unité cryptique, dont le verbe pourtant étincelant ne parvient pas à conjurer les effets néfastes du pointillisme méthodologique de son auteur, s’avère d’une lecture difficile. En un mot, l’ouvrage a de quoi dérouter le lecteur-impatient-qu’on-en-vienne-aux-faits. 

Que ce lecteur-là se réjouisse. Est récemment paru aux éditions de la Maison des sciences de l’homme, un recueil d’essais fraîchement traduits pour l’occasion, reprenant la plupart des idées forces de l’ouvrage et constituant, selon les mots d’Alain Denault, une sorte de “Philosophie de l’argent en miniature”[3]. L’argent dans la culture moderne (182 p., 22€), puisque c’est là la titre du recueil, comblera tous les partisans de l’économie psychique. Sorte de digest rédigé par la main du maître lui-même, l’ouvrage réunit cinq essais dont la lecture des deux premiers satisfera le lecteur le plus pressé. Ceux-ci s’articulent autour d’un corpus d’idées représentatives de la position critique de Simmel, que nous proposons de reformuler et d’agencer comme suit : 

1. La monétarisation est un des traits spécifiques des sociétés modernes, et marque une rupture nette avec le système féodal. Son influence s’évalue pour le sociologue en terme d’émergence de nouveaux types de personnalités et de socialités : la socialité marchande tout comme les figures de l’avare, du prodigue et du blasé en sont de bons exemples[4]. 

1.1. La caractéristique première de la monétarisation est d’instaurer partout la médiation de l’argent, dans les relations de sujet(s) à objet(s) et de sujet(s) à co-sujet(s) : la possibilité à tout moment de voir ses biens transmutés en argent induit un relatif détachement du sujet vis à vis de l’objet ; qui plus est, l’argent rend possible l’exercice du droit de propriété sur des biens très éloignés géographiquement[5]. Par ailleurs, l’essor d’interactions sociales prenant la “forme” monnaie (la rémunération du travail en argent et non en nature, ou la possibilité d’appartenir à un collectif sur la base d’une cotisation financière, par exemple) implique le croisement des cercles sociaux, ainsi qu’une profonde modification des sentiments d’obligation et de responsabilité. Les individus accroissent le réseau des dépendances qui les lient à autrui, tout en réduisant leur sentiment de dépendance envers chacune des personnes prises individuellement ; ils passent d’un fort sentiment d’obligation envers une seule personne (le seigneur) ou un seul groupe (la bourgade) vers un sentiment faible d’obligation envers une multitude de personnes et de groupes. 

1.1.1. La médiation de l’argent implique une dépersonnalisation de l’agir économique ainsi que l’éclatement de l’unité personnalité-appartenance-propriété, typique de la société féodale : cette dépersonnalisation agit comme un facteur de délivrance pour les acteurs. En dépouillant l’échange de tout ce qu’il a de proprement personnel, il met de fait tous les échangistes sur un pied d’égalité. L’acquisition d’un bien ou d’un service n’est alors plus conditionnée, comme c’est le cas dans une économie de troc, par la possession du bien ou du service susceptible d’être offert en contrepartie, ni par la possession de certains attributs personnels ou par l’appartenance à un groupe particulier, comme c’est le cas dans la société féodale ; il suffit d’avoir en sa possession la somme requise. 

1.2. Cette médiation induit une double dialectique, dont la première est caractérisée par le couple séparation-unification et la seconde par l’opposition aliénation-libération : les points précédemment abordés nous ont mené à développer en priorité les aspects libérateur et séparateur de l’économie monétaire, l’aliénation et l’unification seront traitées aux points 2 et 3. 

2. L’argent, en plaçant tous les objets dans un rapport de commune dénomination, gomme entre ceux-ci les différences de nature au profit d’une simple différence de degrés : la mise en relation implicite des biens sur le plan de la valeur d’échange rend possible, par exemple, la conversion d’un tableau de Rembrandt en un nombre indéterminé (mais déterminable) de paires de chaussettes. 

2.1. L’argent induit un nivellement de la réalité en l’unifiant sous le principe de la valeur d’échange et de l’intérêt stricto-sensu des acteurs : il gomme les différences sur le plan objectal des biens et prestations ainsi que sur le plan “subjectal” des opinions et préférences en érigeant la quête d’argent comme fin possible de l’association. Quelques soient leurs divergences, les individus tombent toujours d’accord en ce qui concerne leur intérêt financier. 

2.1.1 L’argent est le “coincidentia oppositorum” de notre ère : En lui s’annule les conflits. Les acteurs ne s’associent jamais aussi efficacement que pour l’acquisition des moyens. 

2.1.2 Ce nivellement entraîne une perte du sens des réalités qualitatives, et un profond désarroi quand au rapprochement possible entre ce qu’on estime être le plus noble (une oeuvre d’art, une idée, une vie ou un préjudice moral) et de plus vulgaire (une enchère, un brevet, une amende) : puisque tout s’achète, rien n’a de valeur. 

2.2. L’existence de cette commune dénomination tend à dissiper l’appréciation que les agents ont de la valeur d’usage des biens, pour se focaliser progressivement et exclusivement sur leur valeur d’échange : dans ce référentiel, qui tend à dominer tous les autres, l’univers des valeurs non-exprimables en argent perd peu à peu de sa réalité pour les acteurs ; il leur semble, stricto-sensu, moins objectif que l’autre. En conséquence, la raison tend à contracter une sorte d’incompétence en matière de délibération morale, de hiérarchisation des valeurs, au profit d’un abandon complet en faveur de l’échelle linéaire des valeurs d’échanges. 

2.3. L’apparition d’un domaine d’objets et de prestations que l’argent ne peut acheter ou racheter, est une conséquence logique du processus de marchandisation du monde : De par son statut d’équivalent universel, l’argent perd le pouvoir d’équivaloir pour certains biens ou prestations spécifiques. Ainsi l’amour, la confiance, les diplômes, le droit d’exercer une responsabilité tout comme le droit au crime ne sont (en principe) pas des choses qu’il est possible de négocier contre de l’argent dans nos sociétés modernes. Tout se passe comme si ces biens et prestations ne pouvaient préserver leur valeur spécifique qu’en récusant toute équivalence avec l’argent. 

3. L’argent, du statut de pur moyen qu’il est, est progressivement appréhendé comme moyen absolu, puis comme une fin en soi : dans tous ses raisonnements visant la réalisation d’une fin, l’homme envisage une “série téléologique” qui lui est propre. Il s’agit de l’enchaînement des moyens adaptés et socialement admis qu’il lui faut mettre bout à bout afin d’atteindre son objectif. L’argent occupant une place de choix parmi tous les moyens possibles, de par le fait qu’il est lui-même un moyen d’acquérir tous les autres, il n’est pas étonnant que son acquisition soit progressivement érigée comme une fin. 

3.1. La focalisation de la pensée sur l’acquisition d’argent, hors de toute considération finaliste, s’explique par le caractère limité de la raison humaine et par l’économie psychique que représente en elle-même cette focalisation : comme toute interrogation sur la finalité d’une action mène à une régression à l’infini, et en vertu de sa finitude théorique, il est nécessaire pour l’esprit humain de s’arrêter à l’une des étapes de la série téléologique (sans quoi il s’épuiserait psychiquement dans cette régression et ne pourrait pas agir). Cette étape est alors désignée comme visée de son action (visée sans laquelle l’action n’aurait aucun sens pour le sujet lui-même). Il est notoire que cette visée, ou fin provisoire, n’est elle-même qu’un moyen pour atteindre une autre fin. Et ceci indéfiniment. 

3.1.1. Quoiqu’inévitable, cette focalisation détourne l’homme des questions réellement importantes, celles de sa destinée individuelle et collective : c’est ainsi que se venge, en quelque sorte, la signification bafouée des valeurs non-monétaires, “à travers ces sentiments lourds tellement modernes : le coeur et le sens de la vie ne cesse de nous glisser entre les doigts, les satisfactions définitives deviennent de plus en plus rares, tous ces efforts et cette agitation ne valent en réalité pas la peine.”[6]

3.2. L’argent est le Dieu de notre époque : cette métaphore pointe la similitude des croyances et des attitudes suscitées par l’argent et par l’idée de Dieu et résume la position de Simmel en une formule. Tous deux ont, en effet, la capacité d’unir en eux les diversités et les contradictions du monde, de fédérer les hommes, de procurer confiance, paix, sécurité et élévation au dessus du particulier. 

Comme ce rapide exposé a permis de le montrer, la réflexion de Simmel sur la modernité monétaire s’inscrit dans la continuité des thèses du matérialisme historique plus qu’elle ne s’y oppose. La différence majeure résidant dans la présence-absence du postulat d’un déterminisme unilatéral de l’infrastructure économique vers la superstructure culturelle et sur la mise en évidence des externalités positives, du point de vue des possibilités de subjectivation impliquées par l’avènement de l’économie monétaire. Par ailleurs, nous espérons être parvenu, en mettant en avant le caractère critique de sa position quant à l’incidence de la monétarisation sur le rapport de l’homme au réel, et à l’aspect pathologique des nouvelles personnalités et socialités induites, à plaider une fois encore en faveur du caractère éminemment actuel de ses analyses. Selon nous, une mise en relation de l’évolution du fait monétaire avec les tendances lourdes du monde contemporain, - nous pensons notamment à la gestion de la crise écologique, qui soulève de manière explicite la question de la valeur (ou du coût) du respect de la biodiversité, au phénomène de mondialisation financière et de ses implications tant sur le monde du travail que sur les représentations (mélange de fascination et de crainte) de l’ordre économique qu’elle véhicule - reste à faire[7]. C’est pourquoi la lecture de l’oeuvre de Simmel conserve, près d’un siècle après sa publication, tout son intérêt ; surtout pour sa dimension inventive et pour le foisonnement d’hypothèses et de pistes de recherche ou simplement de réflexion qu’elle ne manque pas de susciter dans l’esprit du lecteur. 

On peut reprocher à Simmel de n’être pas assez précis, du point de vue historique. Il semble difficile de saisir, en effet, à quelle période et à quelle aire celui-ci fait allusion lorsqu’il évoque la “société féodale”, ni quand positionner exactement la “double révolution industrielle et démocratique”. Par ailleurs, le fait qu’il parle des acteurs du monde moderne, le plus souvent sans plus de précisions, en hérissera plus d’un lorsque l’on sait pertinemment que l’avènement de l’économie monétaire ne peut avoir les mêmes conséquences matérielles, sociales et psychiques sur un employé qui ne possède que sa force de travail et sur un détenteur de capitaux, pour lequel les notions de liberté et de mobilité prennent alors un sens bien particulier. Encore, il est pertinent de regretter l’absence d’intérêt porté par Simmel sur les processus politiques et institutionnels à la source de l’émergence et de la stabilisation de la monnaie, comme l’établissement du cours légal et forcé. Tout comme le caractère imprécis du terme de “monnaie” (traduction de Geld), pour désigner uniment les monnaies scripturale, fiduciaire et métallique. 

Nous avons tout à fait conscience de cet ensemble de lacunes, mais avons préféré consacrer notre effort à la restitution des idées directrices de la réflexion de Simmel sur l’argent, afin de transmettre en premier lieu l’envie de le lire, et ensuite d’orienter subrepticement le lecteur vers les pistes qui nous ont semblé être les plus fertiles. Il est vrai que le style du sociologue allemand, quoique brillant du point de vue littéraire, peut sembler déroutant. Mais il serait dommage que la quête de scientificité qui caractérise la recherche dans les sciences sociales nous mène à dédaigner le type particulier de regard sociologique ainsi développé. Tant qu’elles demeurent critiques, et œuvrent à établir des relations, toutes les démarches sont bonnes pour donner à voir le monde social. 

Références bibliographiques : 

- De Blic, Damien, Lazarus, Jeanne, Sociologie de l’argent, Ed. La découverte, Paris, 2007. 
- Haesler, A.J., “Au coeur de la socialité marchande”, in Georg Simmel. La sociologie et l’expérience du monde moderne, sous la dir. de Patrick Watier, Méridiens Klincksieck, Paris 1986. 
- Simmel, Georg, L’argent dans la culture moderne. Et autres essais sur l’économie de la vie, Editions de la maison des sciences de l’homme, Les presses de l’université de Laval, 2006. 
- Simmel, Georg, Philosophie de l’argent, PUF, Paris, 1987. 
- Vandenberghe, Frédéric, La sociologie de Georg Simmel, Ed. La découverte, Paris, 2001. 
- Watier, Patrick, Georg Simmel Sociologue, Les éditions Circé, Bleval, 2003. 

Notes de bas de page :

[1] Boudon, Raymond, Bourricaud, François, Dictionnaire critique de la sociologie, PUF, Paris, 2004. 
[2] C’est la position défendue notamment par F. Vandenberghe (2001). 
[3] Simmel, Georg, L’argent dans la culture moderne, Presse universitaire de Laval, 2006, p.6. 
[4] Pour une description détaillée de ces types, voir Simmel, Georg, Philosophie de l’argent, Chap.3 
[5] Comme le note Simmel, “je peux aujourd’hui recevoir à Berlin mes revenus de compagnie ferrovières américaines, d’hypothèque norvégiennes ou de mines d’or africaines.” (op. cit.p.22) 
[6] Op. cit., p.30 
[7] Nous ne voulons pas dire que ce travail n’a jamais été entrepris, mais qu’il demeure toujours à entreprendre. 

L'argent dans la culture moderne et autres essais sur l'économie de la vie,  Alain Deneault, Georg Simmel, Presses de l'université de Laval, 2006, 184 p. 

Adrian Parr - The Deleuze Dictonary

publié le 27 janv. 2011 07:07 par Émulations Revue   [ mis à jour : 27 janv. 2011 07:34 ]


Par Stéphane Baele (Université de Namur)

« Why a Deleuze dictionary ? it might seem a particularly craven, disrespectful, literal-minded and reactive project to form a Deleuze dictionary.» C’est par cette question et ce constat de paradoxe apparent que Claire Colebrook ouvre le premier dictionnaire consacré à la conceptuelle du philosophe français Gilles Deleuze. C’est qu’effectivement, tant la pensée de l’auteur de Nietzsche et la philosophie ou du diptyque hydresque Capitalisme et Schizophrénie se fonde sur le principe d’une ontologie de la différence et de la mobilité, tant sa forme a emprunté les détours parfois abscons imposés par le choix affirmé d’une adéquation entre épistémologie et ontologie, qu’il semblait impossible et surtout traître de fixer et enfermer le mouvement deleuzien dans un dictionnaire, qui, après tout, est censé édicter l’immuable. 

Éditeur du Deleuze Dictionary , Adrian Parr a relevé le défi imposé par cette apparente contradiction. En s’entourant d’une vingtaine d’auteurs, dont de nombreux Australiens mais surtout sans aucun francophone, il a su créer les conditions de réussite de son projet. Non seulement le format des définitions (de courts articles d’une ou deux pages, avec indication des liens vers d’autres sujets proches, se présentent parfois sous la forme d’additions – comme par exemple l’entrée « control society + state theory »), mais aussi l’impressionnante conscience de l’esprit deleuzien – plus impérative encore que la connaissance analytique des textes – démontrée par les auteurs, déjouent le piège du statisme. Avec une introduction de six pages en véritable pamphlet indirect contre les adeptes de l’épistémologie philosophique unique, avec un ensemble d’articles hétéroclites de grande qualité unis par une conscience commune forte, et dans un style accessible, force est d’avouer que cet ouvrage confirme la vitalité de la particulière et parfois ostracisée école « postmoderne » anglo-saxonne, et plus précisément australienne. D’une seule voix, le collectif publié ici par les Presses Universitaires d’Edinburgh met à la disposition des lecteurs de Deleuze – débutants comme expérimentés – un ouvrage de référence, dont le dernier des mérites n’est sans doute pas d’avoir du même coup proposé un système enfin cohérent de traduction du français vers l’anglais. On remarquera aussi, dans la foulée, les ouvrages corollaires de ce dictionnaire, tous parus aux Edinburgh University Press sous la collection unique « Deleuze Connections », comme par exemple Deleuze and the Social , ou Deleuze and Geophilosophy , et qui font montre des mêmes qualités que l’ouvrage édité par Adrian Parr. 


[1] Bonta M., Protolevi J., Deleuze and Geophilosophy. Edinburgh: Edinburgh University Press, Deleuze Connections, 2006. 
Et : Fuglsang M., Sorensen B.M., ed., Deleuze and the Social, Edinburgh: Edinburgh University Press, Deleuze 
Connections, 2006.


Référence complète : 
The Deleuze Dictionary, Parr A., Edinburgh, Edinburgh University Press, 20051[1] 

1-7 of 7