Abed Bendjelid et al. - Villes d'Algérie. Formation, vie urbaine et aménagement

publié le 30 janv. 2014 à 07:03 par Émulations Revue   [ mis à jour le·6 mars 2014 à 02:07 par Grégoire Lits ]




Par Asmae Kilani. 
Mis en ligne le 21 avril 2013. 

L'ouvrage collectif dirigé par Abed Bendjelid et rédigé en grande partie par des géographes, s'adresse principalement à un public désireux de connaître l'urbanisme et l'histoire urbaine de l'Algérie. Il propose, grâce à un ensemble de contributions transdisciplinaires issues des sciences humaines et sociales, un regard sur l'évolution des villes algériennes : mutations, morphologies urbaines, réalités quotidiennes et conflits d'acteurs, de l'époque précoloniale à l'orée du XXIème siècle, principalement sur la question urbanistique des agglomérations du pays. 

Comment se déroule le processus d'aménagement des villes algériennes ? Quel est son impact direct ou indirect sur la vie quotidienne des citoyens ? Telles sont les interrogations posées par l'ouvrage. Ces dernières décennies, l'urbanisation a fortement progressé sur l'ensemble du territoire algérien mais à des niveaux différents selon les régions. Les villes algériennes possèdent des potentialités riches mais très inégalement réparties. Du point de vue économique, spatial et écologique, elles ne sont pas gérées de manière équilibrées et les ressources naturelles ne profitent pas équitablement aux populations concernées, ce qui engendre systématiquement des conflits entre les habitants et les responsables locaux. Ainsi, les écarts de niveaux de vie s'intensifient, favorisant une paupérisation croissante des plus démunis et un enrichissement systématique des notables et autres détenteurs du pouvoir. De plus, le pays fait face à une ségrégation sociale  relative à la catégorie sociale des habitants – et spatiale, par le biais des divers lotissements des territoires vastes du pays. 

Certains des auteurs tentent donc de revenir sur l'histoire des agglomérations algériennes à travers l'étude du contexte socio-historique et culturel des époques pré et postcoloniales. Leurs investigations permettent de porter un regard sur le modèle urbanistique algérien et sur les raisons de l'appropriation de certains espaces par différents groupes sociaux. Aussi, à travers les données démographiques, les chercheurs ont pu subtilement exposer une typologie des villes et des habitants en s'appuyant sur les cartes des wilayas[1] et des données statistiques. D'autres disciplines ont également été mobilisées pour expliquer la complexité du phénomène urbain, comme les choix politiques depuis l'Indépendance de 1962, les données économiques, l'évolution démographique des régions et enfin l'ensemble des données sociologiques à disposition. 

L'ouvrage s'organise en onze parties. Nous en retiendrons cinq idées importantes. Dans un premier temps, l'enquête offre une discussion autour de la composition morphologique et démographique des villes ainsi que leurs zones périphériques. Aujourd'hui, les villes algériennes semblent présenter une série de ruptures typo-morphologiques entre les tissus précoloniaux, coloniaux et ceux de la post-indépendance. À défaut d'avoir une politique urbaine claire en matière de préservation et de réhabilitation du patrimoine, les villes se retrouvent à confectionner leurs propres projets, sans réelle planification et organisation spatiale sérieuse. Comme les centres-villes d'Algérie sont occupés par les classes moyennes et supérieures tandis que les zones périphériques par les classes sociales défavorisées, les îlots urbains sont en tout état de cause laissés à leur « piètre » sort : plutôt dégradés et les conditions de vie des plus pauvres semblent très précaires. En effet, suite à l'exode rural massif issu de la post-indépendance, une frange significative de familles paupérisées a dû accepter de vivre dans des conditions défavorables d'un point de vue sanitaire et des équipements vétustes, aménagés à la hâte. Comparaison faite avec la France des années soixante, suite à une forte demande de logements et alors qu'une concentration de gens habitaient dans les bidonvilles, l'État français s'est vu construire des logements sociaux afin de répondre à une nécessité urgente. Pour le cas algérien, les demandes ne sont guère satisfaites, les plus démunis, encore très nombreux, résident toujours dans les bidonvilles, où l'insalubrité et l'insécurité règnent. Dans un deuxième temps, se pose la question de la ségrégation[2]. et de l'existence de disparités socio-spatiales et environnementales. Ce phénomène est observé aussi bien au niveau algérien que dans les autres pays du Sud. Contrairement aux pays du Nord l'analyse de cette étude montre que les habitants des pays du Sud souffrent d'une ségrégation qui les prive du minimum vital en termes d'accès à l'eau, d'espace privé et de conditions sanitaires. Dans le cas de l'Algérie, les plus aisés ont la possibilité de choisir leur lieu de résidence qui se trouve plus avantageux en terme d'habitat à proprement dit, qu'en terme d'environnement parce que généralement sain et proche des espaces verts ; a contrario, les plus démunis disposent d'un espace extrêmement limité, grandement pollué et insatisfaisant. Les habitants des zones périphériques, n'accèdent quasiment pas aux logements sociaux. Le problème de cette amplification de la ségrégation socio-spatiale prend des proportions considérables, en termes d'accès à un logement digne, d'autant qu'il semble difficile de créer un dialogue efficace avec les pouvoirs publics pour y remédier. 

Ensuite, la question de la participation effective des habitants, renvoie à la non prise en compte de la parole des habitants au sujet de leur vie quotidienne et de leur quartier. D'une part on assiste à une déficience du contrôle de l'espace urbain des villes algériennes par les institutions locales ; d'autre part à une mauvaise communication entre les représentants de l'État et les habitants. Suite aux requêtes peu audibles de ces derniers, les conflits et l'incompréhension perdurent. 

Puis on apprend, qu'après l'indépendance de l'Algérie, en particulier dans les vastes agglomérations du sud saharien, une impressionnante mutation des populations et une métamorphose de la morphologie des villes ont eu lieu. Bien qu'autrefois délaissé, le Sahara fait aujourd'hui l'objet de transformations spatiales et économiques importantes, générant des créations d'emplois et d'infrastructures et de ce fait, une mobilité géographique. Puisque certaines wilayas possèdent une quantité de ressources énergétiques énormes (pétrole et gaz), à Hassi Messaoud notamment, un dispositif spécial a été conçu et réalisé pour rendre les villes attrayantes. De nouvelles constructions de logements ont été mises sur pied, des activités, s'en sont suivies des services et des infrastructures. Dès lors, les mobilités vers les régions sahariennes ont eu un impact à la fois économique et culturel, à la suite du flux massif des nouveaux migrants. 

En dernier lieu, on retient que, suite à la colonisation française, il s'est produit une mutation significative au sein de la culture algérienne s'exprimant comme une certaine forme d'acculturation. De plus, les réalisations de programmes d'habitats  qui avaient eu lieu dans certaines villes, ont métamorphosé tout aussi bien l'identité socio-culturelle des habitants que l'empreinte urbanistique de chaque ville en essayant de les uniformiser, ignorant ainsi leur milieu climatique. Pour ainsi dire, le pays semble faire l'objet d'une lente mais sûre homogénéisation de sa culture et de son espace.

En fin de compte, l'étude établit qu'à défaut de répartir les richesses équitablement, on ne peut éviter la crise du logement et la précarisation des modes de vie d'une frange non négligeable de la population. Par ailleurs les réussites en termes de mutations urbaines s'observent autour de la réalisation des villes nouvelles du Sahara (Adrar, Biskra, Béchar, etc.) qui, grâce aux richesses internes, ont pu voir émerger et se développer tout un aménagement urbain attirant un nombre impressionnant de migrants, venus principalement du Nord algérien (Oran, Alger, Constantine). Cette investigation apporte au lecteur une quantité d'informations empiriques sur l'urbanisme algérien, et de précieuses données théoriques sur l'histoire du pays. Cette enquête n'aurait pas abouti sans la contribution des différents auteurs issus des deux rives de la méditerranée, auteurs qui ont incontestablement densifié les recherches entamées. Cependant, il aurait été intéressant d'introduire les résultats d'entretiens directs grâce auxquelles nous aurions pu connaître davantage l'opinion des habitants et les témoignages liés à leurs histoires de vie et leur parcours géographique. Enfin, il serait judicieux que les pouvoirs publics algériens et les responsables locaux se penchent sur cette recherche approfondie pour y puiser des outils nécessaires à la réforme de l'urbanisme afin de remédier aux  inégalités.



[1] Wilaya : Division (région) administrative de l'Algérie contemporaine. 
[2] Ségrégation : pratique de séparation des habitations à partir de critères sociaux ou ethniques.