C. G. Prado - Searle and Foucault on Truth

publié le 27 janv. 2011 à 08:05 par Émulations Revue   [ mis à jour le·9 nov. 2011 à 22:42 par Grégoire Lits ]



Par Stéphane Baele (Université de Namur)

Pour une majorité des auteurs académiques, explorer les présupposés mêmes de sa tradition de pensée, pour les remettre en question, est une démarche qui n’est pas à l’ordre du jour. Et a fortiori, lorsqu’il s’agit de s’interroger sur les dynamiques de ce qui peut être devenu un dogme, en l’occurrence son appartenance tranchée à l’une des deux traditions qui divisent le monde philosophique d’aujourd’hui – à savoir la pensée « continentale » et l’école « analytique » le plus souvent anglo-saxonne –, on pourrait prétendre que la mise en route elle-même est devenue structurellement impossible. Puisque les présupposés fondateurs de ces deux approches s’opposent diamétralement, comment – et surtout finalement pourquoi – encore y chercher une réconciliation ?

C’est précisément parce que ce thème du rapprochement est trop rare, qu’il faut éviter de laisser passer inaperçu un ouvrage qui s’y attelle sérieusement. Face à ce qui est devenu un problème d’« intolérance » et de « stéréotypes », C.G. Prado se met en quête de montrer que l’opposition entre la philosophie analytique et continentale n’est que le résultat d’une histoire d’incompréhension mutuelle. Car sans doute diabolise-t-on l’adversaire, qui finalement se pose les mêmes questions et parfois même propose des réponses compatibles, sinon semblables. Déjà auteur d’un intéressant livre sur la question (A House Divided), Prado propose ici d’opposer puis de rassembler deux icônes de leurs traditions respectives sur une question commune, pour montrer que l’investigation philosophique ne gagne rien à rester dans ses « tranchées ».

Ce seront Searle et Foucault, sur le problème de la vérité (« truth »). Par une analyse parallèle puis croisée, l’auteur examine les deux interprétations apparemment opposées du jugement vrai. Son analyse rigoureuse et claire, ses rappels aux idées fondamentales des deux auteurs, donnent un essai éthiquement nécessaire. Néanmoins, il convient de s’interroger sur la pertinence du choix du thème de la vérité comme terrain de confrontation. Bien sur, il s’agit d’un thème ouvertement abordé par les deux auteurs, et traité effectivement de manière opposée ; mais Foucault n’a jamais sombré dans les travers du relativisme béat, et comme Han l’avait déjà interprété, son acceptation de la notion de vérité pouvait presque être vue comme indépendante de la réalité construite. Dès lors, le thème de la vérité comme rapport de correspondance au monde est chez lui écarté au profit de celui de la nécessaire construction de ce rapport, et le débat avec Searle devrait devenir celui de l’historicité ou non des processus constituant notre rapport au monde. C’est à ce débat-là qu’il aurait été intéressant de consacrer un chapitre de plus en fin de livre, après avoir effectivement compris que le les deux auteurs auraient pu se comprendre sur l’issue de l’existence de la réalité – qui n’est pas la même que celle de la vérité.

Finalement, Prado aura mis face-à-face Foucault et Searle sur la question de la réalité, et aura peut-être de ce fait évité le principal objet de dissension entre continentaux et analytiques : celui de la structure, de la texture, de l’aspect même de cette réalité, et subséquemment celui de la véritable question de l’établissement de la vérité – historique ou universelle. Bien sur, choisir Derrida ou Baudrillard n’aurait pas fait grand sens, mais on attends toujours une confrontation ontologique entre les deux écoles, puisqu’il semble de fait évident que Searle et Foucault ne sont pas les plus durs représentants des deux écoles en question. En somme, si l’attrait du livre de Prado est avant tout éthique, son contenu n’en est pas moins solide mais n’apporte pas encore la clef ouvrant ou fermant définitivement la porte entre les deux écoles. Y en a-t-il seulement une ? Rien n’est moins sur, mais il devient nécessaire de se comporter comme si, au lieu de céder à la prétention de la voie royale puisque celle-ci est impossible. A moins que ceci ne soit une assertion typiquement « continentale ».