Alexis Cukier, Éva Debray (dir.) – La théorie sociale de G. H. Mead. Études critiques et traductions inédites

publié le 24 nov. 2015 à 21:11 par Quentin Verreycken   [ mis à jour le·4 oct. 2016 à 04:36 par Lionel Francou ]
Recencé : Alexis Cukier, Éva Debray (dir.), La théorie sociale de G. H. Mead. Études critiques et traductions inédites, Lormont, Le Bord de l’eau, 2014, 486 p.


Par Simon Lafontaine

Doctorant en sciences sociales. Aspirant F.R.S.-FNRS à l’Institut de Sociologie, Université libre de Bruxelles.

Mis en ligne le 25 novembre 2015

Élaboré dans le prolongement d’un colloque tenu à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense en avril 2011, sous le titre « George Herbert Mead et la question de la socialisation », cet ouvrage collectif constitue une contribution importante à la réception de l’œuvre du philosophe et psychologue social étatsunien George Herbert Mead dans le monde francophone. Alexis Cukier et Éva Debray, qui signent conjointement l’introduction, prennent au sérieux le fait que Mead ait formulé une théorie sociale à part entière, expression employée par Mead lui-même pour rendre compte de son explication de la constitution sociale de l’esprit et du soi. Les différentes contributions réunies proposent de redécouvrir les écrits de Mead en prenant pour fil conducteur leur actualité pour la théorie sociale contemporaine et les recherches en psychologie, en sociologie et en philosophie, ce qui implique ici tout un travail d’élucidation des sources théoriques et d’examen critique de ses concepts fondamentaux.

L’ouvrage est divisé en quatre parties qui mettent en évidence la continuité entre les différentes contributions. La première propose une contextualisation de la théorie sociale de Mead à partir de l’étude de ses sources philosophiques chez David Hume et Adam Smith, dans le courant pragmatiste et la pensée de Hegel. Les textes présentés insistent notamment sur l’originalité de la conception meadienne du soi et son intérêt pour la sociologie, en l’occurrence celle d’Ervin Goffman (Céline Bonicco-Donato), tout en faisant par ailleurs remarquer que le projet de sécularisation et de dépsychologisation du concept de soi, cher à Dewey et à Mead, implique un coût certain dont William James permettait de faire l’économie (Hans Joas). La théorie sociale de Mead est abordée dans la deuxième partie de l’ouvrage, à partir d’un examen critique de ses principaux concepts (interaction, intersubjectivité, soi, processus social et société) qui en souligne la spécificité. Le travail de mise en perspective historique et de discussion en rapport aux diverses interprétations de Mead est ici exemplaire, car il réactualise des potentialités que sa réception avait pu dissimuler. À ce titre, les contributions d’Éva Debray et de Louis Quéré permettent d’insister sur l’apport de Mead à la question de la créativité de l’agir humain, moyennant que soient respectivement mises en perspective l’interprétation de la théorie sociale de Mead par Herbert Blumer et la lecture wittgensteinienne de l’ethnométhodologie. À partir d’une interrogation sur la notion de « déterminisme », qu’elle distingue de celle de « prédictibilité », Debray précise que Mead, sans rompre avec toute forme de détermination et de contrôle social de la conduite humaine, envisage un « “jeu” au sein du déterminisme lui-même » (p. 159). De son côté, Quéré procède à une comparaison entre les positions de Mead et de Harold Garfinkel pour envisager une ouverture du sens commun à « une généralité plus universelle » (p. 237), par-delà l’inertie des coutumes et des valeurs de la communauté dans laquelle s’inscrit la conduite de l’individu. En insistant très justement sur les racines phénoménologiques et indirectement pragmatistes de l’ethnométhodologie, via l’influence d’Alfred Schütz, Quéré constate que Mead et Garfinkel se rejoignent autour de problématiques communes lorsqu’ils décrivent respectivement l’adoption d’attitudes sociales et le fonctionnement de la connaissance de sens commun. Ici encore, les analyses phénoménologiques de Schütz ne sont pas seulement pertinentes d’un point de vue historique, elles fournissent également un cadre fécond pour apprécier la portée de l’ethnométhodologie et pour interpréter ses résultats (Eberle, 2012 : 280). La troisième partie aborde la pensée meadienne au prisme de la théorie sociale contemporaine et insiste sur ses potentialités effectives. Les auteurs trouvent chez Mead des éléments pertinents pour réévaluer l’usage de certains concepts prééminents dans les sciences sociales, combler les insuffisances de plusieurs perspectives d’analyse ou encore éclairer certaines dimensions peu considérées de l’expérience sociale et politique. Finalement, la dernière partie propose au lecteur francophone quatre traductions de textes de Mead précédées à chaque fois d’une introduction qui les situe dans leur contexte historique de pensée tout en présentant leur propos général et leur intérêt.

Une des grandes qualités de l’ouvrage réside dans son ambition de présenter méthodiquement la théorie sociale de Mead en se gardant de procéder à une canonisation de l’auteur. Cela n’est pas sans rappeler le propos de Hans Joas (2007) dans son étude sur Mead récemment traduite en français, puisqu’il s’agit d’éviter d’occulter l’originalité et la spécificité de la pensée de Mead par une lecture unilatérale ou partisane. À ce titre, l’introduction très complète d’Alexis Cukier et Éva Debray a le mérite d’offrir une vue d’ensemble de la théorie sociale de Mead, de sa méthode et de son orientation théorique, accompagnée d’un exposé de ses classifications habituelles et d’une typologie des interprétations auxquelles elle a donné lieu. Notons que ce souci critique est également patent dans nombre des textes réunis, notamment ceux d’Estelle Ferrarese et d’Alexis Cukier, qui discutent respectivement des usages de la pensée de Mead par Jürgen Habermas et Axel Honneth. La théorie de l’agir communicationnel de Habermas et la théorie de la reconnaissance de Honneth, quoiqu’elles proposent assurément des lectures pertinentes et justifiées de Mead, procèdent par reconstruction à partir d’une perspective spécifique et cela doit être pris en compte.

Une entreprise comparative procédant de manière systématique et raisonnée constituerait une voie interprétative plus équitable, sans pour autant condamner la mise en lumière de lacunes ou d’apories. La contribution de Laurent Perreau, intitulée « Pragmatisme et phénoménologie : la réception de la psychologie sociale de G. H. Mead par A. Schütz », est un exemple convaincant de confrontation méthodique où l’unicité et l’intégrité de chaque perspective sont respectées. Pour l’auteur, Mead et Schütz représentent de bons candidats pour une comparaison du pragmatisme et de la phénoménologie en raison de leurs positions perméables aux thèses et aux méthodes de l’autre. En effet, les réflexions de Mead sur la nature du rapport intersubjectif et le processus de socialisation l’amènent sur des terrains fréquentés par les phénoménologues. De son côté, Schütz réoriente l’investigation phénoménologique en s’épargnant le dispositif de l’intersubjectivité transcendantale à la faveur d’une ontologie du monde de la vie et s’inspire des pragmatistes pour insister sur le caractère foncièrement pratique de notre rapport à la réalité du monde de la vie. Toutefois, souligne Perreau, le rapport entre Mead et Schütz ne se joue pas que dans des emprunts thématiques. Il est avant tout « d’ordre problématique, au sens tout d’abord où la phénoménologie se trouve ici tenue de produire des réponses phénoménologiques aux problèmes posés par le pragmatisme » (p. 192). La phénoménologie schützienne favorise alors le dialogue, puisque les distances qu’elle prend avec la réduction transcendantale permettent d’atténuer le reproche de naturalisme, partagé par les phénoménologues plus orthodoxes, auquel s’expose le cadre behavioriste dans lequel Mead se propose d’étudier l’expérience sociale. Plus encore, l’accent qu’elle porte sur l’action effective et la communication en tant qu’elles sont directement constitutives de la réalité du monde de la vie est de nature à tempérer la critique pragmatiste des théories expliquant l’expérience sociale à partir d’une analyse des actes de conscience. Pour ces raisons, « [l]es réflexions de Schütz constituent ainsi le cas exemplaire d’une phénoménologie qui se met à l’école du pragmatisme, mais sans pour autant adhérer purement et simplement à l’ensemble de ses propositions » (p. 193).

La réception du pragmatisme dans la pensée de Schütz se définit à travers trois problématiques qu’examine Perreau dans sa contribution : l’intersubjectivité pratique, le soi social et le statut de la signification. L’apport de la phénoménologie schützienne au pragmatisme de Mead apparaît de façon marquée dans la discussion sur le statut de la signification, qui renvoie essentiellement à l’activité de symbolisation, c’est-à-dire à la production de symboles reliant une signification reconnue et partagée à un événement physique repéré. Perreau insiste pour dire que « Mead et Schütz s’accordent sur l’idée que la symbolisation ne préexiste pas aux pratiques individuelles et sociales, mais qu’elle est médiatisée par l’interaction sociale » (p. 203). Selon la conception behavioriste du comportement qui est sienne, Mead ancre la formation du sens dans l’action en explicitant l’émergence des interactions médiatisées par des symboles à partir d’un processus d’ajustement réciproque où les organismes élaborent en commun des significations pertinentes pour l’action. De façon analogue, mais dans la perspective d’une anthropologie philosophique et d’une phénoménologie de l’attitude naturelle, Schütz pense l’activité de symbolisation depuis le monde de l’action pratique et de la vie quotidienne en insistant sur la production et la constitution sociale des symboles par un sens commun qui en norme l’usage. Sans faire tort aux acquis de la démarche de Mead, il propose une définition originale du symbole comme « référence apprésentative d’un ordre supérieur » (Schütz, 2009 : 102), qu’il distingue d’autres espèces de références apprésentatives (marques, indices, signes) selon leur degré de transcendance. Cela spécifie assurément le fonctionnement des symboles dans le monde social. Perreau fait en effet remarquer que l’activité de symbolisation au sens de Schütz « permet de dépasser la stricte définition de la situation, elle ouvre en elle des horizons de sens ou plus précisément donne accès à ce qu’il appelle des “provinces délimitées de sens” » (p. 207).

À n’en pas douter, le rapport de Schütz à Mead n’est qu’une entrée parmi d’autres, tant cet ouvrage collectif fournit un matériau riche sur une pensée qui a marqué les sciences sociales pendant plus d’un siècle. L’actualité de l’œuvre de Mead transparaît sans contredit au fil des différentes contributions, tant du point de vue de la théorie sociale contemporaine que des recherches en sociologie, en psychologie et en philosophie. Bien que le lecteur ne trouvera pas d’emblée dans cet ouvrage une opérationnalisation empirique, les éditeurs soulignent que le rapport entre philosophie et sciences sociales n’a pas à être pensé de manière antagonique. Une « philosophie sociale » est possible, c’est-à-dire une philosophie concrète qui prend pour objet le monde social en faisant dialoguer les dimensions théoriques et empiriques de la recherche. Ainsi, les textes réunis pourront également être approchés en référence à la réalité empirique, afin de porter à l’attention des outils conceptuels, des potentialités descriptives et analytiques ou encore des innovations susceptibles d’enrichir l’enquête expérimentale. Cet ouvrage collectif retiendra l’attention d’un grand nombre de lecteurs qui s’intéressent à l’étude des processus de socialisation et d’intégration sociale, à l’étude du contrôle social, de la violence, de la reconnaissance ainsi que de la citoyenneté politique et, plus largement, à Mead lui-même et à l’histoire de la théorie sociale.

Bibliographie

Eberle T. S. (2012) : « Phenomenological Life-World Analysis and the Ethnomethodology’s Program ». Human Studies, vol. 35, n° 2, p. 279-304.

Joas H. (2007 [1980]) : George Herbert Mead. Une réévaluation contemporaine de sa pensée. Traduit de l’allemand par D. Renault avec la collaboration de B. Hollstein. Paris : Economica.

Schütz A. (2009 [1955]) : « Symbole, réalité et société ». In A. Schütz, Contribution à la sociologie de l’action. Traduit de l’anglais et présenté par C. Schrecker. Paris : Hermann.