Philippe Descola, Tim Ingold, Michel Lussault – Être au monde. Quelle expérience commune ?

publié le 1 mars 2016 à 09:36 par Quentin Verreycken   [ mis à jour le·1 mars 2016 à 11:40 par Lionel Francou ]
Recensé : Philippe Descola, Tim Ingold, Michel Lussault, Être au monde. Quelle expérience commune ?, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2014, 75 p.

[1] Mode d’emploi se veut un espace de discussion libre et transdisciplinaire, qui se donne pour mission de nourrir les esprits de réflexions critiques face à des enjeux d’actualités. Plus encore, étant adressé à toute la collectivité, Mode d’emploi se voit comme un accès – et un outil – permettant à tous les citoyens de se familiariser à la pensée académique contemporaine, française mais aussi internationale :
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[2] La Villa Gillet est centre culturel offrant un espace de dialogue pour tous (artistes, chercheurs, citoyens, etc.) dans le but d’enrichir les réflexions de tous autour de questions d’actualités, des développements de la science et des arts contemporains : www.villagillet.net








[3] C’est-à-dire une « transformation d'une substance fondamentale (...) en une autre substance fondamentale » (TLFi, s.d.). Autrement dit, par l’usage de cette expression, Lussault tente d’illustrer la transformation profonde entre les observations d’un terrain (une structure sociale initiale) par une analyse théorique d’un point de vue extérieur (vers structure sociale comparable).

























































[4] En effet, Philippe Descola affirme en conclusion qu’il « serait naïf de penser que nous pouvons échapper à une telle position » (p. 56), celle dite naturaliste. La grande quête de symétrisation de l’anthropologie est un vœu pieux. Il conclut en affirmant que « le projet anthropologique [est] très difficilement dissociable de son origine naturaliste » (p. 57).





























[5] Réintégration du mot « ligne » pour reprendre les termes d’Ingold, comme dans la section précédente. Ou, explicitement dit, le « chemin des choses ».

Par Marie-Claude Plourde

Doctorante en communication organisationnelle, département de communication sociale et publique, Université du Québec à Montréal (UQAM), Canada.

Mis en ligne le 1er mars 2016.

Cet ouvrage, s’adressant à des lecteurs de tous horizons, se trouve être la reconstitution (avec traduction) d’un débat entre deux anthropologues de renoms, Philippe Descola et Tim Ingold. Dans le cadre de la deuxième édition de Mode d’emploi[1], un festival organisé par Villa Gillet[2], il leur avait été demandé de se prononcer sur la (possible) neutralité anthropologique face à la multiplicité des perspectives ontologiques caractérisant les communautés à travers le monde. Celles-là mêmes qu’un anthropologue se doit de côtoyer, observer et analyser.

La préface de l’ouvrage est rédigée par Michel Lussault, un géographe spécialisé dans la (re-)production de l’espace urbain. D’où son intérêt pour les questions humaines et leur rapport en collectivité, et donc son choix en tant que narrateur externe de cet ouvrage. Lussault, en guise d’introduction, présente sa vision de ce que représente la pratique anthropologique à la suite de laquelle il dresse brièvement la genèse de la pensée et du parcours de chacun des deux intervenants. Le premier, Philippe Descola, a obtenu la chaire « Anthropologie de la nature » au Collège de France en 2000, et depuis 2014 il est membre du Conseil stratégique de la recherche (CSR). C’est sous la direction de Claude Lévi-Strauss qu’il a réalisé sa thèse de doctorat, d’où le cadrage structuraliste qui teinte toute son œuvre anthropologique. Quant à Tim Ingold, il est professeur au département d’anthropologie de l’Université d’Aberdeen en Écosse, département qu’il a lui-même fondé. Initialement formé en sciences naturelles, son parcours l’a conduit à devoir concilier biologie et anthropologie ; autrement dit, à se familiariser aux théories de l’évolution.

Le débat lui-même est un tour de parole présenté en une cinquantaine de pages et structuré sous trois grands thèmes : la question de l’opposition entre nature et culture ; la possibilité d’aborder et concilier les diverses conceptions du monde, et enfin; les éventuelles comparaisons entre ces deux visions ontologiques. Le corps du texte permet ainsi au lecteur de saisir l’origine du développement de la pensée et la posture des intervenants sur l’essence des êtres constituants le monde. L’ouvrage se termine sur un « post-scriptum » de chacun des anthropologues sur la relation entre anthropologie et philosophie. Des essais qui, comme l’intitulé de la section l’indique, furent rédigés postérieurement au débat.

En quoi consiste la pratique anthropologique ?

Comme le rappelle Michel Lussault dans son introduction, l’anthropologue a pour mission de capter les diverses représentations du monde auxquelles s’attachent les humains afin de faire sens de leur environnement. Ainsi, en se familiarisant avec la pensée, les images, les pratiques, les rites, etc. – pour ne pas user de l’expression fourre-tout de « culture » – d’un regroupement humain, l’anthropologue s’attèle à dessiner de grands principes explicatifs des contextes sociaux. Cette démarche fondamentalement empirique demande au chercheur de partager intimement le quotidien d’une communauté donnée, de laquelle il devra par la suite se détacher de manière à faire la lumière sur les modes d’organisation observés. Ces modalités situées seront ensuite mises à contribution pour développer une compréhension plus large du fonctionnement des sociétés. Cette réalité de la recherche amène Lussault à affirmer que « l’anthropologie met en tension créatrice un moment empirique, celui du terrain situé, qui apporte le matériau primordial, et un moment théorique, qui exige de s’extraire, sans pour autant l’oublier, de la clôture monographique, et de métamorphiser[3], en quelque sorte, les résultats de l’enquête initiale » (p. 9).

Dans cette optique d’un positionnement délicat – et toujours à réaffirmer – du chercheur entre théorie et pratique, car lui-même étant attaché à une représentation en tant qu’être au monde, ce débat adresse la neutralité anthropologique. D’emblée, Lussault soutient une neutralité de l’anthropologie, qu’il décrit comme étant « une manière particulière de philosopher en se plaçant à l’épreuve des mondes humains » (p. 8). Mais qu’en est-il de Descola et Ingold ?

Les schèmes de pensée

Il apparaît de la conversation qu’entretient Philippe Descola dans cet ouvrage, qu’il est en faveur d’une dissolution du dualisme « nature/culture » pour comprendre le fonctionnement des sociétés. Plus précisément, lors d’une immersion au sein d’une communauté amazonienne à ses débuts académiques, Descola a réalisé qu’il ne pouvait s’en remettre aux catégories occidentales de « nature » et « culture » pour analyser cette civilisation non occidentale, étant donné qu’elle ne se concevait pas selon ces critères. Ce regard positiviste, préconisant une distinction nature/culture, Descola l’a nommé le « naturalisme » (Descola, 2011). D’ailleurs, au fil de ses études, Descola en est venu à répertorier une typologie des manières « d’être au monde ». À cette première vision du monde qui est à la base du développement de la pensée scientifique, il additionne l’animisme, l’analogisme et le totémisme. « Ces quatre façons de composer des mondes impliquent des conséquences diverses [par leur façon de conceptualiser les relations humain/non-humain] et nous obligent à renoncer à certains concepts les mieux établis auxquels nous faisons appel pour décrire les formations sociales » (p. 33). En fait, Descola considère l’analyse de ces diverses manières d’imaginer un monde – et, par conséquent, d’être au monde – comme l’objet de l’anthropologie (p. 29). Il considère que ces ontologies se valent toutes et sont légitimées du seul fait de leur adoption au sein d’une communauté.

Dans sa pratique, Descola souhaite comprendre les relations entre les différents types d’institutions afin d’expliquer pourquoi les « humains organisent leur existence selon des “styles” particuliers » (p. 43). Chacune des ontologies qu’il a lui-même catégorisées se trouve être un instrument pour observer les mécanismes de pérennisation, mais aussi les ruptures, des cadres institutionnels. Elles permettent donc d’étudier les modes d’organisation des sociétés humaines. Descola, à l’image des structuralistes, est d’avis que les institutions sont des cadres stabilisateurs de nos sociétés : une institution symbolise la stabilisation d’un mode d’être au monde, lequel, par la suite, conditionne les humains et la représentation qu’ils se font de leur environnement. Ainsi, ses études comparatives entre diverses formes de civilisations le conduisent à affirmer que les comportements des êtres humains convergents : une convergence résultant de leur socialisation en collectivité, laquelle est dictée par les institutions.

Descola accepte cette coexistence de plusieurs conceptions du monde car, selon lui, un phénomène « n’existe que comparé à d’autres phénomènes, et c’est ce processus de mise en relation des différences qui permet d’en souligner la saillance ou la pertinence » (p. 50). Ce qu’il associe à un travail de symétrisation. En tant qu’anthropologue il s’attèle donc à « construire une combinatoire rendant compte de tous les états d’un ensemble de phénomènes grâce à la mise en évidence des différences systématiques qui opposent les éléments » (p. 68). Il conclut en affirmant que l’anthropologie est une quête compréhensive jamais achevée, ce qui est attribuable à la diversité et à la multiplication des phénomènes sociaux qui transforment les systèmes. Par conséquent, l’anthropologue, par son travail de mise en relation et de symétrisation, participe à la reconfiguration des systèmes.

Selon Tim Ingold, la vie humaine est le fait de relations qui lient tous les humains entre eux, mais aussi avec leur environnement : l’« organisme biologique et la personne sociale ne font qu’un » (p. 36). Sur cela, lui et Descola se rejoignent. Plus précisément, Ingold propose l’idée que les éléments, peu importe leur nature, participent à la constitution des uns et des autres dans l’activité (l’action). Ils sont continuellement engagés dans un processus d’accomplissement  d’être et, de fait, ils ne sont jamais terminés. Dans cette continuité, Ingold envisage l’anthropologie comme l’étude de « l’enchevêtrement mutuel des existences [(peu importe leur nature), qui permet de montrer que] la composition du monde est un processus continuel » (p. 38). Le monde est ainsi composé d’une multiplicité de processus en développement, qu’il visualise comme des chemins (des lignes), qui se déploient dans l’activité, donc toujours en mouvement. Le travail de l’anthropologue se traduit alors en un pistage de ces chemins qui se superposent et se déploient indéfiniment. D’ailleurs, le chercheur possède son propre chemin dans cette procession et participe donc à la réalité du phénomène auquel il s’attarde. Cette approche processuelle de la réalité, où le chercheur est visible et actif, a dirigé Ingold vers l’usage du récit impressionniste pour rendre compte de ses analyses.

Dans son discours, Ingold met en garde : le monde est construit de concepts divisés et contrastés que nous ne pouvons qualifier indistinctement par les termes « diversité » et « différence ». Dans l’optique où les êtres ne sont jamais achevés (intrinsèquement déterminés), il n’y a aucun intérêt à les « comparer » pour souligner leur différence, car la différence implique des entités « finies ». De fait, et contrairement à Descola, il n’adhère pas au travail anthropologique de symétrie. Selon lui, il s’agit plutôt de comprendre les correspondances entre les éléments (Ingold, 2013), car ce sont ces relations qui les modulent et les positionnent les uns par rapport aux autres (p. 55). Subséquemment, Ingold rejette une approche anthropologique pratiquant un pluralisme ontologique. Il se positionne contre une conception des êtres comme étant tous homogènes et aux comportements conditionnés par leur culture (leurs institutions), et se refuse ainsi au balancier structuraliste qui implique la supposition de structures préexistante aux organisations sociales.

Un débat fertile ?

En introduction, il est précisé que cet ouvrage se veut la reconstitution d’un débat. Cependant, les objets anthropologiques de chacun des deux orateurs étant inconciliable, d’où les très rares ripostes directes (et remises en question) de l’un vers l’autre, ceci explique une structure de présentation où chacun des schèmes de pensée des intervenants est abordé distinctement. Une incompatibilité des idées qu’ils soutiennent ouvertement de part et d’autre tout au long de la discussion : Descola s’intéresse à la constitution des institutions de nos sociétés, tandis qu’Ingold porte sa réflexion sur la « vie » et son processus de développement, chacun adoptant une posture différente. D’ailleurs, qu’en est-il de la neutralité de leur posture ? Car là est l’objectif central de la discussion : comment l’anthropologue doit-il se positionner par rapport au monde qu’il tente de comprendre ? Peut-il vraiment se détacher de ses préceptes ? On peut regretter que les réponses à ces questionnements n’aient pas été explicitement formulées. Néanmoins, au terme de la lecture, il est possible d’avancer que Descola, malgré son refus affirmé du dualisme nature/culture, adopte une position naturaliste (p. 56). Car prétendre observer et distinguer différentes ontologies, c’est inévitablement sous-entendre occuper une position objectivée par rapport à ceux que nous observons[4]. Ce qu’il justifie en soutenant que, comme l’anthropologie découle elle-même de la conception naturaliste du monde, elle en est difficilement dissociable. Autrement dit, Descola prône une symétrisation tout en opérant, consciemment, une asymétrisation. Une contradiction qu’il esquive habilement en se justifiant de l’état d’inachèvement d’une quête du savoir et donc de l’atteinte impossible d’un statut symétrique. Alors que pour Ingold, l’idée d’objectivation est inconcevable, c’est pourquoi il ne prétend pas à une ontologie mais à une ontogénie, il « parle non pas de “human beings” mais de “human becomings” » (p. 20). Selon lui, l’implication du chercheur sur un terrain est non-questionnable, peu importe ce que la science positiviste tente d’affirmer. Cette idée de devoir « se retirer du monde de notre vie organique pour percevoir que nous sommes des êtres humains » est-elle vraiment plausible (p. 36) ? Sa perspective selon laquelle les humains se construisent inlassablement les uns et les autres dans l’activité le conduit nécessairement à affirmer qu’un chercheur a besoin d’interagir avec un environnement pour générer toute idée.

Enfin, qu’en est-il de l’apport de ces visions du monde relativement à sa condition actuelle et sa complexité ? Instrumentent-elles les chercheurs des sciences sociales à mieux répondre aux réalités des grands enjeux contemporains : soit la globalisation, le terrorisme, les changements climatiques et la croissance démographique (Miller, 2009) ? D’abord, Descola, en se prononçant sur les conflits sociaux à l’heure d’aujourd’hui, reconnaît l’évolution des sociétés sous l’emprise d’une vision ontologique naturaliste et, de fait, primant sur les communautés animistes et analogistes. Une condition du développement à la base de multiples conflits et inégalités, d’un effet globalisant et expliquant à la fois les changements climatiques (p. 59). Effectivement, cette approche où nature/culture sont vues comme des entités distinctes a engendré une exploitation non respectueuse et utilitariste des ressources naturelles, au point où, aujourd’hui, l’écosystème terrestre est impacté de manière irréversible. Étonnamment, Descola conclut en saluant l’avènement de la dissolution du dualisme humain/non-humain dans de nombreuses approches, qui pourrait être porteuse d’un renouveau créatif dans l’observation de ces enjeux. Une ouverture qui, toutefois, renforce davantage le paradoxe de sa position soulevée au paragraphe précédent. À la lumière de ces brèves explications, il semble juste d’affirmer que le regard adopté par Descola nous est utile pour « décrire » l’état actuel du monde mais, considérant que cette approche naturaliste a mené nos sociétés à un état d’instabilité critique tel que ci-haut mentionné, elle semble inapte à toute conduite anticipatoire des phénomènes sociaux liés aux enjeux contemporains.

La vision sensible d’Ingold se propose comme une nouvelle voie à l’observation d’un monde où de multiples variables sont intriquées (pour ne pas dire un monde complexe) et constitutives des unes et des autres. Une approche processuelle de la réalité déplace le focal du chercheur sur la relation entre les choses, peu importe leur nature, et l’effet de ces relations, plutôt que sur les choses en elles-mêmes déjà copieusement étiquetées par nos prédécesseurs. Par exemple, pensons à la place des technologies dans l’organisation du monde d’aujourd’hui – lesquelles ont assurément un rôle probant par rapport à la globalisation. Les visions classiques des sciences sociales s’évertuent depuis des décennies à les définir, à tenter d’en expliquer l’influence sur le social ou, inversement, les modes d’appropriation du social, et à réorienter les discours vers des questions de déterminisme – social ou technologique, au point même d’en occulter la « nature » – afin d’offrir des explications sur les phénomènes sociaux liés à leurs usages, cela basé sur leur nature. Alors que, de toute évidence, social, technologie, culture, nature, etc., se sont constitués les uns et les autres au fil du temps sans que nous puissions, aujourd’hui, déterminer lequel prime. Un entremêlement d’ailleurs inachevé. C’est ce dont l’étude des relations entre les choses tente de rendre compte : soit les processus génératifs des réalités, sans discrimination sur l’essence des choses, mais plutôt par la mise en évidence de leur lien et des effets de ces liens dans l’activité. Ingold propose au chercheur d’accompagner un phénomène complexe afin, d’une part, d’en déceler les « lignes »[5] constitutives et la nature de leur relation, et, d’autre part, pour éventuellement en comprendre les activités génératrices de cette réalité, ceci dans l’optique de favoriser le dialogue entre les choses et ainsi agir prospectivement. Il s’agit ici d’une nouvelle approche séduisante mais embryonnaire qui, par conséquent, reste à tester. Ce qui est palpable dans le discours de Ingold, car on ne peut que constater son échec à illustrer empiriquement ce qu’il avance.

En définitive, cette lecture est une agréable entrée en matière sur la pratique anthropologique, un accès à la pensée de chacun des intervenants, qui permet d’en améliorer la compréhension, et une ouverture sur les possibles quant à la posture d’un chercheur. Cette trace du festival Mode d’emploi répond assurément à sa mission, à savoir donner un accès pour tous à la pensée d’académiciens. Toutefois, le lecteur ne doit pas s’attendre à un débat, mais plutôt à deux monologues en alternances et structurés sous des thématiques, qui lui donneront accès à deux paradigmes de pensées divergeant sur la nature du monde.

Bibliographie

Descola P. (2011), L’écologie des autres. L’anthropologie et la question de la nature, Paris, Éditions Quae.

Ingold T. (2013), Making: Anthropology, archaeology and architecture, New York, Routledge.

Miller K. (2009 [1993]), Organizational Communication. Approaches and Processes, Belmont, Wadsworth Cengage Learning.