Don Mitchel - The Right to the City

publié le 29 mars 2013 à 04:32 par Grégoire Lits   [ mis à jour : 29 mars 2013 à 04:41 ]

Par Alexandre Rigal 

Sciences Po Lyon - Institut d'Urbanisme de Lyon 

Mis en ligne le 29 mars 2013 


Avec l’ouvrage The Right to the City : Social Justice and the Fight for Public Space, paru en 2003, Don Mitchell examine la question de l’espace public, croisée avec celle des luttes pour la production de l’espace. Fort de son militantisme et de sa lecture de Lefebvre - qui irrigue la géographie anglophone depuis la relecture d’Ed Soja et la traduction des ouvrages majeurs dans la décennie 90 - Don Mitchell réunit dans son ouvrage un ensemble d’articles réécrits qui en font une des figures importantes de la géographie culturelle américaine contemporaine (Mitchell, 2000). L’ouvrage traite de ses sujets de prédilection - luttes sociales, droits, et justice spatiale - à l’aide de multiples références aux productions anglophones récentes en géographie. Les 6 chapitres sont divers, mais empreints d’une même finesse pour cerner les luttes en cours, les luttes à mener, pour la production de l’espace public

L’espace public en pratiques

C’est un pessimisme qui appelle l’engagement, auquel nous invite Don Mitchell. Il confronte un espace public utopique, ouvert et accessible à tous, proche d’une agora magnifiée, et les espaces publics divers et imparfaits qu’il observe. Chez Mitchell, ces trois usages sont réunis par les cris de revendication au droit à la ville. Le chercheur de l’Université de Syracuse débute son analyse, par la transformation de l’espace public, sous l’effet conjugué des privatisations, des sentiments d’insécurité physique et sociale, et du mirage, dénoncé par Don Mitchell, de l’attractivité territoriale. Il expose les transformations sociales à l’œuvre dans l’espace urbain – distinction spatiale, refus de la cospatialité, séparation. Pour Mitchell, la lutte des places est fondamentale, l’espace public étant l’espace de la concrétisation des mouvements politiques, et un espace de visibilité des invisibles. Le droit à la ville - qu’il réduit au droit à l’espace public - s’arrache, avec ou contre la loi, comme les droits.

Droit et spatialisation

Une des richesses du livre est l’étude des effets du droit. Mitchell sait montrer les manières diverses dont la loi est mise en espaces. Comme il l’écrit, loin d’être inoffensifs, les droits légitiment une action. Ils laissent des marges de manœuvres non négligeables aux acteurs, quand ils ne sont pas enfreints. L’analyse juridique de l’espace public repose sur un paradoxe apparent, au cœur des luttes actuelles. L’espace public idéal de Don Mitchell est à la fois propriété de l’État et laissé vacant et accessible, en actes et en droit. Les rapports entre l’État et l’espace public sont le résultat de luttes inscrites dans la jurisprudence de la Cour Suprême, qui fait la lumière sur les luttes entre acteurs qui sont productrices d’espace. Ainsi Don Mitchell donne-t-il un éclairage sur la hiérarchie des espaces publics formulée par la Cour Suprême : espace public traditionnel, espace public fonctionnalisé, espace privé de rassemblement. On saisit par-là les luttes entre partisans de l’État-propriétaire et sa police des places, et soutiens de l’État défenseur du droit à l’espace public. L’espace public de l’auteur est aussi un espace de médiation, d’où découle un autre motif de son intérêt pour les droits, en tant qu’ils sont des institutionnalisations de rapports de forces. La pratique de l’espace public se définit donc chez Don Mitchell à la fois comme rapport de force pour l’espace public, et comme moyen de reconnaissance de droits par l’État. Pour lutter pour des droits, il faut lutter pour le droit à l’espace public, dans l’espace public.

 « Occupy Public Place  »

L’espace public est, selon l’auteur, traversé par des oppositions dialectiques, entre inclusion et exclusion, ordre et désordre, rationalité et irrationalité, violence et comportement pacifique. Cependant la force du processus d’exclusion est grandissante, sous couvert d’irrationalité et de dangerosité, sont exclus les jeunes, les sans-abris, les migrants et de nombreux autres indésirables. Dans un ouvrage ultérieur, écrit avec Lynn Staehli (Mitchell, 2008), il a poursuivi l’examen du droit à exclure de l’espace public, sous prétexte de souveraineté publique sur les espaces. Plus que la propriété publique, Don Mitchell en appelle à la propriété par le public des espaces publics.

« La majestueuse égalité des lois interdit aux riches comme aux pauvres de coucher sous les ponts de mendier dans la rue et de voler du pain ». Le trait ironique d’Anatole France cité par Henri Lefèbvre dans Le Droit à la ville (1968) est dénoncé par Don Mitchell qui décrit la réduction de l’accessibilité des espaces publics subie par les sans-abris. Si Mitchell néglige la question de l’habitat dans son traitement de la notion d’habiter comme droit à la ville, c’est probablement du fait de cet intérêt pour les sans-abris. Les sans-abris cumulent l’habitat et l’habiter au sein du même espace public. Dans les villes contemporaines, les sans-abris sont exclus de la ville visible. Or la notion de visibilité est essentielle pour la reconnaissance par l’État, par la médiation de l’espace public. Et la visibilité est un motif implicite de la pratique de l’espace public pour Don Mitchell. Or Lefebvre dénonçait la prégnance du regard, notamment parce que le regard est le sens et l’outil privilégié du pouvoir. On ne retrouve pas le romantisme de l’horizontalité ou de la tactique chez l’auteur. Il valorise la visibilité, et non l’invisibilité, et l’immobilité, plutôt que la mobilité. Les sans-abris font l’âpre expérience de la remise en cause de leur droit à la vie, lorsque leur droit à habiter l’espace public est nié. C’est pourquoi Mitchell promeut une dissociation du droit au logement et du droit de propriété, qu’il ne cesse de brocarder tout au long du livre pour son caractère excluant. Mais la ville de la mobilité tolère peu les immobiles. Même si les sans-abris étaient mieux acceptés dans l’espace public, ces hommes publics forcés ne seraient pas nécessairement écoutés, car il y a bien une différence de degré de reconnaissance entre le droit à l’occupation, et la reconnaissance comme sujet politique. C’est l’un des angles morts de l’analyse de Don Mitchell. Et, un peu étonnamment, pour traiter de la question de la place des sans-abris dans l’espace public, Don Mitchell néglige la notion de centralité, ou des représentations de la centralité que Lefebvre soulève dans Le Droit à la ville (op. cit.). La distinction est aussi spatiale, et intensifie les luttes pour l’espace.

Comment et quels groupes se créent par l’occupation de l’espace public ?

Si l’on note quelques manques, ils font suite à la spatialisation de l’étude de l’espace public. Les acteurs non-visibles sont omis par Mitchell, mais écoutés par l’État : lobbys divers, ONG, associations de quartiers, etc. Ce qui explique aussi l’absence de l’analyse de la médiatisation de l’occupation des espaces publics, sans laquelle certains mouvements n’auraient pas la même force. Ainsi, ne perçoit-on pas comment les contestations ancrées dans des espaces divers peuvent être reliées, pour imposer un droit aux pouvoirs publics. Les liens entre les diverses échelles sont tus par l’auteur, tout comme les publics à la spatialité non-fixe, et la diversité des publics. La taille de la ville et de sa population questionne par ailleurs la possibilité effective de rassemblement dans des places publiques. Finalement, il laisse en suspens la distinction entre places publiques et espace urbain (Merrifield, 1993).

Don Mitchell ne traite pas non plus des conflits et des dominations qui peuvent naître de la pratique de l’espace public, qu’il idéalise. Des ressources non-spatiales sont aussi à mobiliser pour parvenir à la reconnaissance publique. En fait, l’auteur ne traite pas de la formation des groupes. Goffman a montré, avec la notion de “civil inattention” que la coprésence corporelle dans un espace de perception mutuelle n'implique pas d’entrer en interaction les uns avec les autres. Être en place, être visible, c’est en plus être sujet à la normativité du groupe. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de la notion de « counter-public » développée par Nancy Fraser (1990). Des espaces moins accessibles, voire privés, peuvent permettre une contestation plus radicale, et la préparation d’action dans l’espace public ouvert, accessible, et en plein air. L’action politique ne se réduit pas à l’action publique de l’occupation, c’est un processus long et complexe. La réduction du droit à la ville, à un droit à l’espace public juridique, fait perdre de vue l’importance d’autres espaces que ceux des places publiques. Les rues, les transports en commun, en fait toute pratique de l’espace qui suppose une mobilité reste hors de l’analyse de l’auteur. L’importance en a été pourtant faite en ce qui concerne les rassemblements ouvriers (Negt, 2007). L’appropriation de la ville est cantonnée à une occupation publique, réduisant bien des potentialités de résistance par la mobilité.

L’espace public n’est pas producteur de sociabilité en soi mais c’est un espace-ressource. Au-delà de l’attrait pour un espace public idéal, les spécificités et les limites de chaque espace du public sont à analyser, pour traiter de la diversité des publics.

Références

  • Fraser Nancy, Calhoun, Rethinking the Public Sphere: A Contribution to the Critique of Actually Existing Democracy, Habermas, and the Public Sphere, MIT press, Cambridge Massachussetts, 1990
  • Lefebvre Henri, Le Droit à la ville I, Anthropos, Paris, 1968
  • Mitchell Don, Cultural Geography: A Critical Introduction, Blackwell, Oxford, 2000
  • Negt Oskar, L’espace public oppositionnel, Payot, Paris, 2007
  • Staehli Lynn A., Mitchell Don, The People's property : Power, Politics and the Public, Routledge, New York, 2008
  • Merrifield Andrew, Place and Space: A Lefebvrian Reconciliation, Transactions of the Institute of British Geographers, New Series, Vol. 18, No. 4., 1993, pp. 516-531