Nina Eliasoph – L’évitement du politique. Comment les Américains produisent l’apathie dans la vie quotidienne

publié le 10 janv. 2018 à 09:30 par Lionel Francou   [ mis à jour : 10 janv. 2018 à 09:34 ]
Recensé : Nina Eliasoph, L’évitement du politique. Comment les Américains produisent l’apathie dans la vie quotidienne, Paris, Economica, 2010, 360 p.

Par Vivien Gain

Doctorant en sociologie, aspirant FNRS à l’Université catholique de Louvain, rattaché au GIRSEF (IACCHOS).

Depuis ses débuts, une grande partie de la sociologie des mouvements sociaux s’est intéressée à la question suivante : pourquoi et comment certains individus s’engagent-ils dans le militantisme ? Cependant, certains auteurs (Bennett, 1998 ; Rosenberg, 1954 ;  Deth, Elff, 2000) se sont également penchés sur l’autre versant du problème, à savoir celui du désintérêt politique. Dans cet ouvrage, Nina Eliasoph poursuit cette voie en mettant en ligne de mire de son analyse la production sociale de ce désintérêt.

Comment expliquer le retrait de la sphère publique et la délégitimation de la discussion politique opérés par les citoyens américains ? C’est cette question qu’aborde la monographie d’Eliasoph. Grâce à cette traduction, cette œuvre phare de la sociologie politique américaine a été rendue disponible au monde francophone il y a déjà quelques années.

Couvrant un terrain ethnographique de deux ans et demi dans deux villes : Amargo et Evergreen City, Eliasoph a observé et analysé par quels phénomènes sociaux l’apathie et le sentiment d’impuissance politique se produisent au sein de différents groupements citoyens. Tout d’abord, l’auteure revient sur deux approches sociologiques classiques susceptibles de fournir une explication à ce phénomène. La première est une vision plutôt centrée sur une conception intérieure du pouvoir et des croyances, selon laquelle les individus n’auraient pas acquis les « bonnes valeurs » ou seraient trop « bêtes » pour « faire de bons citoyens » (p. 274). Selon la seconde approche, le pouvoir extérieur et les inégalités structurelles empêcheraient les citoyens de donner leur avis, à cause d’une hégémonie des représentations et du sens. Si la première vision se focalise sur les processus internes aux individus et sur leur expérience subjective, la seconde se centre à l’inverse sur les systèmes extérieurs et impersonnels, tels que l’argent et le pouvoir. Cependant, selon Eliasoph ni l’une ni l’autre ne s’intéresse à « l’entre-deux » (p. 274) ni à la manière dont les individus prennent place au sein de l’espace politique et s’y expriment.

Ainsi, l’auteure se base sur une approche résolument pragmatiste, c’est-à-dire centrée sur l’observation des acteurs en situation et sur l’étude concrète de la façon dont ceux-ci créent, ou ne créent pas, des contextes propices à la discussion politique. Eliasoph cherche ainsi à dépasser les distinctions classiques entre objectivité et subjectivité, entre intimité et extériorité, ou encore entre les niveaux individuel et structurel. À la place, elle centre son observation et son analyse sur l’intersubjectif et le public, qu’elle définit de manière très large en y incluant les formes non institutionnalisées de l’action politique, en mettant l’emphase sur la discussion et en relativisant la distance entre domaines privé et public. Son approche se veut également constructiviste, sous-tendue par une vision de la participation politique comme résultat d’un contexte d’interaction mis en place – ou non – par les différents acteurs impliqués. L’analyse d’Eliasoph accorde donc également une place primordiale aux pratiques civiques des acteurs, définies comme « processus de créations de contextes propices à la discussion politique » (p. 33).

Pour ce faire, Eliasoph a réalisé une enquête de terrain au sein de trois types de groupements citoyens – les bénévoles, les groupes de loisir et les militants – qu’elle distingue par le lien qu’ils ont avec le processus « d’évaporation du politique » au sein de l’espace public américain.

Premièrement, les bénévoles se démarquent par l’accent mis sur la nécessité et l’utilité des tâches et actions propres au volontariat, qui ne sont et ne peuvent en aucun cas être remises en cause. Cet accent sur l’action provoquerait une déligitimation profonde de la discussion et donc un rejet de celle-ci hors de l’espace public des bénévoles. Pratiquement, ce refus est opéré par plusieurs mécanismes sociaux. Tout d’abord, le recentrement sur la famille comme unité sociale de base empêche de considérer toute question publique qui dépasserait ce cadre particulièrement limité. Ensuite, la glorification du bénévolat par des rituels de bienveillance et l’accent mis sur les aspects positifs des actions des citoyens permettent d’effacer toute polémique, considérée instantanément comme négative par les participants. On retrouve également chez les bénévoles ce que l’on pourrait qualifier de traits foucaldiens de responsabilisation extrême de l’individu : si un problème, par exemple de pollution, ne les touche pas personnellement, les militants considèreront dès lors qu’il est très probable qu’ils ne puissent rien y faire. Toute la problématique du militantisme et de la possibilité même de celui-ci est donc transformée en choix personnel, permettant de passer d’un sentiment d’impuissance profonde face aux grands problèmes publics – la pollution, la drogue, le changement climatique – à un sentiment de pouvoir face à de petits problèmes localisés, tels que l’apparition d’une usine de traitement chimique à proximité ou le trafic de drogue dans les quartiers voisins.

Ainsi, pour Eliasoph, ce qui fait défaut chez les bénévoles, c’est la « conversation libre, sans bornes » ainsi que « la curiosité conduisant à regarder la société avec des yeux neufs et sans œillères » (p. 82). Pour les bénévoles, la recherche du bien commun passe par le fait de taire toute discussion politique guidée par l’esprit public. Cet évitement délibéré des grands problèmes publics leur permet de conserver l’optimisme nécessaire à l’engagement bénévole.

Eliasoph s’est également penchée sur le groupement des « personnes privées » (« private persons ») à partir des cas que sont les clubs de loisir, à savoir des groupes réunissant des pratiquants de musique country. Au sein de ces groupes, on trouve également une délégitimation intense de la parole et du discours politique. La norme prépondérante, selon Eliasoph, se trouve dans le fait d’être soi-même dans toute son individualité à l’écart de toute institution sociale extérieure. Cet effort de démarcation par rapport à la société et à ses principes aliénants, loin de constituer une évidence, prend une énergie folle aux membres des clubs de loisir. Au niveau des problématiques politiques, cette individualisation de la crainte et de la solution à y apporter entraine une naturalisation du problème et un sentiment d’impuissance de l’individu face à celui-ci, renforçant alors le cycle d’évaporation du politique. La consommation est sans doute la seule institution à laquelle les membres des « clubs de loisir » se raccrochent dans leur processus de socialisation. Avec un aller-retour perpétuel entre une valorisation du rituel de consommation et une distance par rapport à ce rituel, les membres des clubs de loisir accordent une grande importance à la plaisanterie et la moquerie, qui neutralisent alors toute discussion sur les problèmes publics.

Cette distanciation par rapport aux problèmes publics est renforcée par le partage d’une vision homogène de la société. La valorisation d’un passé fictif commun aux membres montre l’importance de la nostalgie, non pas seulement comme croyance, mais surtout comme pratique, dans le processus d’évaporation du politique.

La délégitimation de la parole découle également d’une « technicisation » des luttes politiques, renforcée notamment par les médias, qui produit une survalorisation des faits par rapport aux opinions morales et éthiques.

À côté de la majorité des membres des clubs de loisir, les « private persons », Eliasoph repère également une minorité de « cyniques ». Ceux-ci parlent de tout sans restriction et déploient des efforts notables pour rire des problèmes publics et paraitre indifférents par rapport à ceux-ci. Partageant à la fois une fascination et un dégout pour le monde politique, ils s’en protègent en s’en moquant autant qu’ils le peuvent. Ainsi, l’ironie joue un rôle primordial dans leur capacité à faire face aux problèmes publics : « rassembler des informations pour les tourner en dérision était une manière de se protéger contre le risque d'être emportés par des forces incontrôlables » (p. 191). Se moquer de la société devient alors un moyen de s’en distancier, de s’en désengager, en ne prenant « ni le groupe ni le monde trop au sérieux » (p. 197). Le cynisme permet ainsi de neutraliser les sentiments d’engagement et de tenir la politique à distance.

La dernière catégorie étudiée par Eliasoph est celle des « militants ». Selon l’auteure, à la différence des acteurs précédents, les « militants » (p. 200) se battent ardemment contre l’illégitimité dont est victime la discussion politique sur l’espace public américain. La conception du pouvoir qu’ils véhiculent et sur laquelle ils s’appuient est beaucoup moins statique que chez les « private persons » : chez les « militants », savoir et pouvoir s’accroissent mutuellement dans le discours. Une autre spécificité des militants par rapport aux « bénévoles », mais aussi aux « private persons » est qu’ils n’établissent aucune limite entre vie privée et politique. En effet, la vie privée devient au contraire le lieu politique par excellence, phénomène déjà observé par Geoffrey Pleyers (2010) au niveau des militants altermondialistes sous le nom de « voie de la subjectivité ».

Bien que tentant ardemment de légitimer le débat politique au sein de l’espace public, le discours des militants est tout de même neutralisé par de nombreux acteurs, mais aussi par l’opposition entre la passion, qui caractériserait les militants, et la rationalité qui serait l’apanage de leurs opposants. Si la passion est la preuve de l’authenticité de l’engagement des militants dans leurs luttes, elle est également ce qui les décrédibilise dans l’espace public, notamment au niveau médiatique.

Les résultats des enquêtes d’Eliasoph sont particulièrement éclairants : l’espace public américain est le théâtre de profondes transformations, retournant l’idéal tocquevillien de participation active des citoyens à la vie politique par l’intermédiaire des associations et par un retrait de la discussion publique légitime en coulisses. Autrement dit, plus on s’éloigne du contexte public, plus la discussion et le débat sont socialement légitimes.

Tant au niveau de la récolte des données et que de leur analyse, l’auteure réussit très efficacement une tâche à priori difficile : étudier un fait social qui apparait au premier abord comme négatif, à savoir l’évitement du politique. Par ce biais, sa monographie et sa vision centrée sur l’intersubjectivité permettent une redéfinition en profondeur du pouvoir politique, comme « sentiment évanescent mais très solide de ce qu’il convient de faire ou dire dans les contextes de l’espace public » (p. 283). Surtout, en retournant le problème pour le saisir dans toute sa positivité, Eliasoph pose un postulat aussi puissant qu’important pour la sociologie politique et le futur de celle-ci : « produire de l’apathie demande un effort social » (p. 302).

Cependant, l’analyse d’Eliasoph reste fortement limitée en ce qui concerne les éventuelles causes structurelles des phénomènes observés sur ses terrains. Celle-ci ne propose aucune tentative de généralisation théorique du retrait du politique par rapport aux récentes transformations propres à la modernité tardive. La différenciation fonctionnelle (Luhmann, 1995 [1984]) pourrait ici fournir quelques pistes pertinentes pour expliquer ce mouvement de retrait des citoyens de la politique. En effet, l’autonomisation du système politique par rapport aux autres sous-systèmes (économie, éducation, art, droit, etc.) tout comme le caractère de plus en plus complexe de celui-ci pourraient très bien constituer des sources alimentant le sentiment d’impuissance et de perte de contrôle des citoyens sur la politique.

Ainsi, les résultats de cette monographie soulèvent des questions intéressantes pour le futur non seulement de la sociologie, mais aussi des mouvements sociaux : ce désintérêt pour la discussion politique au sein de l’espace public est-il limité aux États-Unis, ou peut-il également être observé ailleurs, par exemple en Europe occidentale ? Comment raviver le potentiel de l’espace public américain vu le constat problématique posé à propos de son état ? Quelles leçons éventuelles les associations politiques et les mouvements sociaux en général pourraient-ils prendre de ce phénomène d’effacement ? Malgré un manque de généralisation théorique, la rigueur ethnographique dont fait preuve Eliasoph fait de cette monographie un ouvrage incontournable pour quiconque s’intéresse aux transformations des secteurs associatif et militant.

Bibliographie

Bennett S. E. (1998), « Young Americans’ Indifference to Media Coverage of Public Affairs », PS: Political Science and Politics, vol. 31, n° 3, p. 535–541.

Deth J. van, Elff M. (2000), « Political Involvement and Apathy in Europe 1973-1998 », MZES Working Papers, n° 33.

Luhmann N. (1995 [1984]), Social systems, Stanford, Stanford University Press.

Pleyers G. (2010), Alter-Globalization: Becoming Actors in the Global Age, Cambridge, Polity Press.

Rosenberg M. (1954), « Some Determinants of Political Apathy », Public Opinion Quarterly, vol. 18, n° 4, p. 349–366.