Gérôme Truc – Sidérations. Une sociologie des attentats

publié le 12 sept. 2016 à 08:22 par Quentin Verreycken   [ mis à jour : 12 sept. 2016 à 08:23 ]

Recensé : Gérôme Truc, Sidérations. Une sociologie des attentats, Paris, Presses universitaires de France (« Le lien social »), 2016, 368 p.


Par Marion Rousset

Diplômée du Master 2 mention Science politique – Relations internationales, Sécurité et Défense, parcours Sécurité internationale et défense, à l’Université Lyon III.

Mis en ligne le 12 septembre 2016

Dans cet ouvrage issu d’une thèse de doctorat soutenue à la fin de l’année 2014, le sociologue Gérôme Truc propose une lecture sociologique des attentats du 11 septembre 2001 à New York, de 2004 à Madrid, et de 2005 à Londres. Il évoque également ceux de janvier 2015 à Paris, sans les avoir étudiés pour autant. Deux précisions sont toutefois à apporter. D’abord, l’auteur a délibérément choisi de ne pas parler des attentats de novembre 2015 en France, par manque de recul suffisant sur ces évènements. Ensuite, il existe des ouvrages sociologiques sur les attentats mais, selon l’auteur, aucun ne réalise ce qu’il nomme une sociologie des attentats. De ce fait, Gérôme Truc indique, dès les premières pages de son ouvrage, vouloir proposer un « livre de sociologie » (p. 2) puisque, depuis les attentats du 11 septembre, on trouve « des livres d’experts ès réseaux terroristes, des essais de journalistes et des récits, tant qu’on en voudra ; mais d’analyses sociologiques, pour ainsi dire aucune » (p. 2).

L’auteur tente, dans son analyse, de revenir sur les réactions suscitées en Europe par les divers attentats (de 2001 à 2005), de les mettre rapidement en perspective avec ceux de janvier 2015, et d’apporter des clés de compréhension ainsi que des ébauches de réponses aux questions soulevées par les évènements. Gérôme Truc a fait le choix de s’intéresser, dans un premier temps, aux traits saillants des attentats de 2001 pour comprendre, comparer et expliquer les réactions individuelles et collectives face aux actes terroristes. Son ouvrage a pour vocation de répondre à la question suivante : quels sont les éléments qui font qu’un attentat ne laisse pas un individu indifférent ? ; à quoi réagit-il exactement ? ; qu’est-ce qui le fait réagir ainsi et pourquoi ? La sociologie des attentats cherche ainsi à questionner le lien qui unit les individus dans de telles circonstances ou, en d’autres termes, ce qui les rend sensibles au sort d’autrui, que ce soit au sein de leur société ou au-delà des frontières.

Les sources et données sur lesquelles l’auteur a bâti son analyse sont les messages de solidarité destinés aux victimes des attaques terroristes du 11 septembre 2001, de Madrid et de Londres, et recueillis sur les lieux des attentats, sur Internet, auprès des journaux ou des ambassades devant les diffuser. L’objectif est, à terme, de saisir l’expression de la solidarité, de comprendre comment s’organise une réaction collective et par quels biais les individus se sentent touchés par un évènement. L’auteur s’est servi d’un corpus de soixante mille messages rédigés suite aux attentats de Madrid, issus du fond d’archives « Archivo del Duelo » créé par le Centro Superior de Investigaciones Cientificas. Par l’intermédiaire du logiciel de statistique textuelle Alceste, Gérôme Truc a pu proposer une étude exhaustive de ces derniers et mettre en place une grille d’analyse sociologique, qu’il a ensuite appliquée aux attentats du 11 septembre et de Londres.

L’ouvrage est découpé en deux grandes parties : la première, au travers de cinq chapitres, traite de l’attaque terroriste elle-même, la seconde, également scindée en cinq chapitres, montre les différentes formes de réactions suite à un attentat.

Pendant de nombreuses pages, Gérôme Truc revient sur les attentats du 11 septembre 2001, et étudie le cadrage (ou les différents cadres) de l’évènement, propre à la sociologie des médias. Cette notion de cadrage renvoie aux travaux d’Erving Goffman (1991) qui explique qu’un cadre primaire est à la fois un présupposé, un système de représentation ainsi qu’un modèle d’organisation (de la perception mais aussi de l’événement lui-même). Gérôme Truc explique que ce cadrage repose sur plusieurs éléments comme, par exemple, les hypothèses formulées peu de temps après les attaques par les journalistes cherchant à élucider les causes, éclairer le sens des évènements ou, encore, conjecturer sur leurs conséquences. Il insiste sur le fait qu’il est important de prendre en compte le cadrage opéré pour saisir l’évènement et le sens qui lui est conféré.

Suite à cela, l’auteur revient sur l’analogie du « 11 septembre à la française » lorsqu’il évoque les attentats de Charlie Hebdo et propose à cette occasion son point de vue et le sens qu’il confère à cet évènement. À cette occasion, Gérôme Truc explique pourquoi cette analogie est possible, ce qui explique son succès dans les médias, mais aussi quelles sont ses limites. Une présentation du déroulement des attentats de Madrid et de Londres est ensuite faite, afin de montrer s’il est possible, là encore, de parler d’analogie avec le 11 septembre. Gérôme Truc revient sur les divers éléments qui permettent d’expliquer ce rapprochement. La réaction de la population étant directement liée à ce qu’elle perçoit à la télévision, dans la presse ou sur Internet, l’acte terroriste finit par devenir un évènement médiatique. De ce fait, l’auteur étudie les différentes façons dont les évènements ont été présentés dans les presses américaine, espagnole, londonienne et, plus largement, européenne. Il met ainsi en lumière le fait qu’il existe des images-types : ce sont les photographies qui sont les plus présentes à la une des journaux européens ; il s’agit généralement des mêmes images reprises et réutilisées par un grand nombre de médias. Un rapport de force entre la destruction matérielle et la souffrance physique est mis en avant par ces images-types. En effet, la presse occidentale fait le choix de monter un immeuble en ruines plutôt que des corps sans vie. Lorsque des images de corps sont présentes à la une, elles sont prises de loin, ce qui empêche toute identification des victimes. On parle alors d’« esthétisation » (p. 106) : il faut rendre la mort acceptable aux yeux des lecteurs. Après plusieurs pages sur l’esthétique des images diffusées par les médias, l’auteur explore les deux formes de mobilisation post-attentats que sont le rassemblement et la manifestation. Il se questionne ainsi sur les raisons qui peuvent pousser un ou plusieurs individus à se mobiliser, il différencie les émotions intimement ressenties et celles publiquement exprimées, puis il propose une comparaison entre les deux. Pour finir, Gérôme Truc étudie les moments où des formes de solidarité s’expriment, à travers l’exemple des minutes de silence. Ainsi, il explique notamment pourquoi certains individus ont fait le choix de ne pas les respecter.

La question sous-jacente au début de la deuxième partie est la suivante : en quoi et pourquoi un individu se sent concerné par tel ou tel événement ? Pour ce faire, l’auteur examine les diverses formes de réponses aux attentats : l’écriture dans les registres de condoléances, la publication de posts sur des forums en ligne ou encore le fait de déposer des mots aux bornes informatiques prévues à cet effet, comme ce fut par exemple le cas à Madrid. La seconde moitié de son ouvrage repose sur une analyse textuelle assistée par ordinateur, aussi appelée CAQDAS, grâce au logiciel Alceste. Ces outils informatiques permettent aux sociologues d’étudier des corpus de texte importants. Gérôme Truc, suite à son analyse factorielle des messages recueillis, distingue deux axes qui schématisent la diversité des espaces de réactions publiques suite à un attentat : le premier repose sur l’opposition entre condoléances pour les victimes et souhait d’un monde meilleur ; le second est marqué par une prise de distance avec les attentats. À cette occasion, il propose une étude des signatures (anonymes ou nominatives) pour comprendre les raisons qui ont poussé les individus à écrire. À l’aide de cet examen, Gérôme Truc identifie trois modes de participation du public aux attentats ainsi qu’une typologie qu’il estime applicable à tous les attentats « ayant le statut d’événement public en Occident, et probablement aussi ailleurs dans le monde » (p. 205). Lorsque des actes terroristes se produisent, le gouvernement en appelle toujours aux valeurs partagées au sein de la société. Cet appel aux valeurs permet de cadrer les évènements, puisque « ce à quoi nous tenons est aussi ce par quoi nous tenons » (p. 234). Néanmoins, il existe un écart entre les réactions populaires et institutionnelles. Alors que, pour l’auteur, cette perception singularisée ne va pas de soi, ce rapport aux valeurs démontre le lien singulier que les individus entretiennent aux évènements. Il achève cette deuxième et dernière partie en proposant une observation de la mise en scène médiatique des portraits nécrologiques des victimes et des réactions qu’ils ont pu susciter.

Pour finir, l’auteur conclut en expliquant que les attentats en France ont, en quelque sorte, été un moment d’effervescence collective au sein duquel l’affirmation de la singularité cède provisoirement sa place à une réaffirmation des solidarités. Pour caractériser les réactions face à de tels évènements, l’auteur invite à parler de « sidérations » (au pluriel) puisque des sentiments personnels et impersonnels s’affrontent lorsqu’il s’agit de comprendre ce qui s’est produit. Suite à un attentat, des valeurs collectives sont mobilisées : le « nous » comme communauté aux contours flous, à la fois universelle et hétérogène, et le « je », c’est-à-dire la représentation de l’être singulier. Elles se juxtaposent ou s’affrontent, et finissent par laisser place à une solidarité, non plus plurielle comme dans la première partie de l’ouvrage, mais singulière. Dès son apparition, la sociologie en Occident s’est rapidement intéressée au rapport entre l’individuel et le collectif. Norbert Elias (1991) a, notamment, proposé une redéfinition des limites existantes entre ces deux dimensions. Il est donc important que l’analyse sociologique prenne en compte ce changement, puisque la sociologie, en prenant conscience de la place grandissante du « je », devient plus réflexive (de Singly, 2015).

Si la première partie de cet ouvrage est plus théorique, la seconde repose majoritairement sur une étude de messages recueillis après les attentats, étayée par de nombreuses citations issues des registres de condoléances, principalement de Madrid. Gérôme Truc propose un ouvrage caractérisé par une pensée claire et efficace, où tous les chapitres se répondent. Alors que la première partie propose une étude de l’image, de ce qui est montré, plutôt que des textes, la seconde partie passe au contraire par une étude des textes et plus particulièrement des mots et des maux. Elle est l’occasion pour l’auteur de présenter les causes qui ont poussé les individus à s’exprimer ainsi par écrit.

Si cet ouvrage est présenté, dès sa quatrième de couverture, comme une étude des attentats du 11 septembre 2001 au 13 novembre 2015, il est important de noter que cela n’est pas le cas. En effet, comme nous l’avons expliqué précédemment, l’auteur déclare avoir fait le choix de ne pas étendre son étude aux dernières attaques terroristes qu’ont notamment connu la France et la Belgique au cours des années 2015 et 2016. Qui plus est, si les attentats de janvier 2015 sont abordés par Gérôme Truc, l’étude se limite à une analogie avec le « 11 septembre ». Il est donc essentiel de noter que la place des attentats français dans cet ouvrage reste minime par rapport aux attentats de 2001, 2004 et 2005, qui, eux seuls, ont véritablement fait l’objet d’une enquête approfondie.

Finalement, le travail empirique scrupuleux réalisé par Gérôme Truc, à travers une recension de nombreux messages tirés des registres de New York, de Madrid, de Caen ou encore de Londres, a le mérite d’apporter un regard novateur et documenté sur les actes terroristes et leurs conséquences. À défaut de proposer une sociologie des médias approchant le traitement réservé au phénomène terroriste, comme le font la plupart des études sur le sujet, il offre à ses lecteurs une véritable sociologie des attentats et de leurs effets sur les populations touchées de près ou de loin, principalement saisis au travers d’une analyse des textes et messages recueillis.

 Bibliographie

Elias N. (1991), La société des individus, Paris, Fayard.

Goffman E. (1991), Les cadres de l'expérience, Paris, Éditions de Minuit (« Sens commun »).

Singly F. de (2015), « Des manières de penser le je en sociologie », SociologieS, Dossiers, Pour un dialogue épistémologique entre sociologues marocains et sociologues français. URL : http://sociologies.revues.org/5143.