Moritz Hunsmann, Sébastien Kapp (dir.) – Devenir chercheur. Écrire une thèse en sciences sociales

publié le 26 juin 2017 à 23:29 par Lionel Francou   [ mis à jour : 27 juin 2017 à 01:09 ]
Recensé : Moritz Hunsmann, Sébastien Kapp (dir.), Devenir chercheur. Écrire une thèse en sciences sociales, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2013, 359 p.

[1] On peut citer les ouvrages suivants : Herzlich (2002), Beaud (2003), Hess (2003).













































[2] Sur le thème, on conseille au lecteur la consultation de Fabiani (2015).












































[3] En langue française, on pense à Beaud, Weber (1998) et à Becker (2004).







[4] On renvoie le lecteur à la critique de Maurice Blanc (2016), qui fournit par ailleurs un compte rendu positif de l’ouvrage dans la revue Strathèse – Revue Doctorale.

Par Joseph Cacciari

Doctorant en sociologie, Aix-Marseille Univ., CNRS, LAMES

Mis en ligne le 27 juin 2017.

Cet « anti-manuel » revendiqué porte sur la thèse en train de se faire comme modalité centrale de l’entrée dans la carrière de chercheur en sciences sociales. Il s’inscrit dans un répertoire de publications qui est assez peu fourni (en langue française du moins)[1], malgré les enjeux et les attentes probables des doctorants en matière de références d’ordre pratique leur permettant d’acquérir les compétences nécessaires au métier de chercheur. Dans le domaine, les directeurs de la publication signalent deux lignes de démarcation entre leur propre livraison et les autres ouvrages consacrés à ce thème.

Sur un premier plan, l’ambition est ici de retracer de manière concrète et réflexive le parcours qui va de la préparation d’un doctorat (l’écriture du projet de recherche, le choix du directeur de thèse, l’inscription au doctorat, etc.) à la publication d’un livre tiré d’une thèse après sa soutenance publique. De plus, il s’agit pour les auteurs d’examiner ce parcours sans apporter des recettes toutes faites, mais en éclairant un certain nombre de dimensions d’un objet souvent « impensé » comme modalité d’acquisition du métier de social scientist : la thèse. Il s’agit réellement d’une démarcation par rapport à l’existant. Il se trouve en effet que, parmi les ouvrages publiés antérieurement sur le thème, rares sont ceux qui prétendent embrasser l’ensemble de la trajectoire qui va de l’engagement dans la réalisation d’un doctorat à l’insertion professionnelle dans le monde de la recherche. Il est également vrai que les autres ouvrages disponibles portent le plus souvent sur des aspects formels du travail de thèse et que leur propos, bien qu’utile, se situe davantage dans le registre des bonnes pratiques à suivre en la matière.

Sur un deuxième plan, l’ouvrage souhaite se démarquer des autres publications du domaine par son mode de production. Il est en effet né d’échanges lors d’un séminaire annuel de l’EHESS consacré aux « aspects concrets » de la thèse, réunissant des doctorants et des chercheurs statutaires. C’est certainement ce contexte de réflexion collective autour de questions « pratiques » liées au doctorat qui rend la plupart des contributions particulièrement congruentes avec le genre de questionnements qui peuvent jalonner, dans un registre concret, le processus de réalisation de la thèse et ses à-côtés. C’est ce qui fait certainement aussi que l’argument de la plupart des contributions s’appuie sur des exemples tirés d’enquêtes ou sur des cas concrets de situations d’apprentissage de la recherche en sciences sociales inspirées de l’expérience professionnelle et personnelle des contributeurs.

Du point de vue de sa structure, l’ouvrage débute par une préface d’Howard Becker. Il y examine les aspects émotionnels de la thèse et quelques-unes de ses implications dans la vie du doctorant. Becker invite par exemple à observer que la rédaction du manuscrit, étape qui est une source d’angoisse pour beaucoup de doctorants, n’est pas le commencement d’un processus, mais son aboutissement. Prendre acte de cette réalité devrait permettre selon lui de relativiser la portée ainsi que le poids social et affectif d’un tel moment. Le texte de Becker est suivi d’une introduction écrite par les directeurs de l’ouvrage. Ce texte apporte un éclairage historique sur la place du doctorat dans l’enseignement supérieur et dans le paysage de la recherche, ainsi qu’un bref exposé actualisé des difficultés auxquelles sont confrontés nombre de doctorants en sciences sociales.

Le volume est ensuite divisé en cinq parties qui réunissent au total 18 contributions de chercheurs statutaires en sciences sociales reprenant des étapes clés de la thèse. Ce découpage rend compte d’une manière quasi chronologique de la trajectoire d’un doctorat : de la définition d’un projet de thèse à la publicisation des résultats de sa recherche. On peut noter que certains chapitres discutent des aspects du doctorat qui sont rarement examinés ailleurs, mais qui se présentent malgré tout au doctorant au cours de sa thèse, sans qu’il n’y soit vraiment préparé par son cursus antérieur : par exemple l’identité numérique dans le monde de la recherche ou la soumission d’un article à une revue scientifique à comité de lecture. C’est une marque d’originalité et un intérêt supplémentaire de ce volume par rapport aux publications antécédentes en la matière.

La première partie de l’ouvrage se concentre sur des questions qui encadrent l’écriture de la thèse. Partant d’un examen de l’intention d’une thèse en sciences sociales, cette partie se focalise ensuite autour de difficultés relatives aux choix théoriques, à la relation avec le directeur de recherche et à l’élaboration d’une posture de chercheur dans et par le processus d’écriture. Tout cela conduit le lecteur vers des interrogations à dominante épistémologique, par exemple autour des liens étroits entre le processus d’écriture des sciences sociales et la production de connaissances scientifiques publiques susceptibles d’être discutées rationnellement.

Dans une deuxième partie sont rassemblées des contributions qui traitent spécifiquement la question de l’enquête et de la production de données, selon différents angles de lecture ou de commentaire. La thèse principale de cette partie peut se résumer en reprenant l’expression de Claire Lemercier, Carine Ollivier et Claire Zalc dans leur article : la production d’une thèse est un « bricolage raisonné ». Cette expression vient désigner une façon d’agencer des ressources intellectuelles, comme le « qualitatif » ou le « quantitatif », ainsi que des matériaux différents de manière originale, susceptibles de valoriser le processus de recherche et la production de connaissances.

La question de l’écriture revient de façon centrale dans la troisième partie. Initiée par une contribution de Maryvonne Charmillot portant sur l’écriture de la science en général et des sciences sociales en particulier[2], cette section est ensuite ponctuée de trois contributions plus spécifiques s’intéressant à la fois à l’articulation de l’écriture et de la réécriture, aux liens entre littérature et sciences sociales et au chercheur dans la posture d’auteur. C’est l’article de Thierry Wendling qui conclut cette troisième partie. Il se révèle très original en empruntant le détour par le xiangqi, le jeu d’échecs chinois, pour traiter cette question. Cette contribution soulève, de plus, un sujet qui donne certainement lieu à de nombreuses angoisses parmi les doctorants en sciences sociales : comment être l’auteur de sa recherche ou, autrement dit, comment mettre en écriture sa recherche pour des lecteurs ? Comme le rappelle Wendling, en la matière, on peut en effet être bon ethnographe, mais piètre auteur, ce qui pose des problèmes au moment décisif de la rédaction de la thèse.

La quatrième partie de l’ouvrage traite de la publicisation des recherches doctorales, de la communication scientifique à la soutenance. L’idée que l’ensemble des modes de communication et de publicisation soient partie intégrante du travail de recherche et de production de résultats (ou d’effets de connaissance) traverse l’ensemble des huit contributions. Pris chacun individuellement, les chapitres ne manquent pas de détailler nombre de « ficelles du métier », dont la soumission d’articles à des revues scientifiques et l’organisation d’une communication orale sont les plus centrales. Ces réflexions sont utiles pour penser ce processus de communication d’un bout à l’autre de la thèse.

Enfin, la cinquième et dernière partie de l’ouvrage fait la part belle à l’engagement du chercheur, sur son terrain comme dans la vie publique, ainsi qu’à la normativité scientifique du champ des sciences sociales. Il est utilement rappelé que, même si l’audience de ces disciplines universitaires peut-être très restreinte, le discours et la pratique des sciences sociales sur le monde social font partie intégrante de ce monde et peuvent y avoir des effets réels.

Cinq encadrés sont également insérés au fil de l’ouvrage. Plus concis, leur intention principale est de porter un regard rapide mais informé sur des aspects du travail de la recherche et de la vie du chercheur dont la logique est difficilement perceptible à l’échelle individuelle du doctorant : enquête collective multi-sites, travail des revues, identité numérique, interdisciplinarité et enjeux de la soutenance de thèse.

On peut retenir de l’enchaînement de ces cinq parties quelques idées centrales dans l’ensemble de l’ouvrage. Premièrement, la production d’une thèse est traversée de rapports sociaux variés : avec les « enquêtés », le directeur, la « communauté scientifique », etc. C’est certainement en cela que, de manière très concrète, on peut envisager la thèse à la fois comme un travail collectif et aussi comme un enchâssement de rapports sociaux ayant principalement pour objet la production de connaissances. Deuxièmement, l’accent est mis sur les opérations qui accompagnent la production d’une thèse. Aussi, la réalisation de celle-ci apparaît finalement comme un processus qui noue indéfectiblement l’écriture et la lecture des sciences sociales, en contexte, au travers d’expériences variées et d’épreuves de réflexivité. Enfin, la troisième ligne de force de l’ouvrage réside dans la mise en exergue, en de nombreux moments, des aspects affectifs d’une thèse. Cette affirmation peut paraître triviale en première lecture. Elle doit néanmoins être réellement pesée avec soin. Les affects du chercheur à la tâche peuvent en effet être des objets de réflexivité et de production de connaissances à part entière, comme lorsqu’ils servent d’appui pour une réflexion sur la position du chercheur sur son terrain ou l’immixtion de sa subjectivité dans la construction des données d’enquête.

Finalement, au croisement de ces trois dimensions (recherche collective, recherche en pratique et affects au cœur de la réalisation d’une thèse), il semble se dessiner dans cet ouvrage une définition sociale de la thèse et de la recherche comme un travail, sinon comme un autre, du moins traversé par des logiques relativement proches : celles des positions sociales des protagonistes, des pratiques, des valeurs et des normes, etc.

Le pari affiché de l’anti-manuel est-il tenu ? Dans l’ensemble, on peut dire qu’il l’est. Ainsi, l’ouvrage autorise une lecture thématique appuyée sur l’expérience pratique des contributeurs au travers d’exposés circonstanciés susceptibles d’assurer une fonction de « coup de main » dans les moments difficiles de la thèse : pour aider à penser certains problèmes ou faire faire office de boîte à outils du doctorant. Il est plus sûrement complémentaire d’autres publications qui visent à accompagner le travail de recherche en train de se faire et le processus qui conduit à acquérir le métier de chercheur[3]. Dans ce registre de la boîte à outils, la présence de bibliographies thématiques en fin de chaque chapitre permet, par exemple, de prolonger les réflexions ouvertes par les auteurs. On peut aussi relever que de nombreuses contributions de l’ouvrage apportent une dimension ou un angle original à l’analyse des « problèmes de la thèse » par rapport à d’autres publications. Enfin, on peut saluer l’actualité du propos sur les aspects liés de manière générique « au numérique » (à l’identité numérique, au travail de recherche appuyé sur les outils numériques, etc.) qui entrent effectivement dans le périmètre du questionnement des doctorants depuis au moins dix ans.

L’ouvrage n’est pas à l’abri de critiques, dont certaines ont déjà été formulées par ailleurs – il n’y a pas lieu d’y revenir[4]. Pour conclure, on se concentrera sur son apport indirect. Si les contributeurs de l’ouvrage ont ressenti la nécessité d’une telle réflexion, c’est peut-être en raison d’un manque. Cette publication vient combler certains « angles morts » de la formation doctorale et le manque d’espaces d’élaboration collective (tels que le séminaire dont est issu ce livre), de lieux d’éclairage des dimensions matérielles et sociales de la thèse offerts aux doctorants. En cela, il constitue peut-être une invitation à essaimer ce genre de démarche ou d’approche.

Bibliographie

Beaud M. (2003), L’art de la thèse. Comment préparer et rédiger un mémoire de DEA ou de maîtrise ou tout autre travail universitaire, Paris, La Découverte (« Grands Repères »).

Beaud S., Weber F. (1998), Guide de l’enquête de terrain, Paris, La Découverte (« Grands Repères »).

Becker H. (2004 [1986]), Écrire les sciences sociales. Commencer et terminer, son article, sa thèse ou son livre, Paris, Economica.

Blanc M. (2016), « Devenir chercheur. Écrire une thèse en sciences sociales [compte rendu] » Strathèse, n° 3.

Fabiani J.-L. (2016), La sociologie comme elle s’écrit. De Bourdieu à Latour, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales (« Cas de figure »).

Herzlich C. (2002), Comment réussir sa thèse en sciences sociales, Paris, Armand Colin (« 128 »).

Hess R. (2003), Produire son œuvre. Le moment de la thèse, Paris, Téraèdre (« L’anthropologie au coin de la rue »).