Laetitia Gérard – Le doctorat : un rite de passage. Analyse du parcours doctoral et post-doctoral

publié le 7 avr. 2016 à 07:14 par Quentin Verreycken   [ mis à jour : 7 avr. 2016 à 07:18 ]
Recensé : Laetitia Gérard, Le doctorat : un rite de passage. Analyse du parcours doctoral et post-doctoral, Paris, Téraèdre (« L'anthropologie au coin de la rue »), 2014, 211 p.








[1] On pourrait dire que le doctorant est à l’université ce que le collaborateur junior est à l’entreprise.











































[2] C’est-à-dire où le doctorant est agrégé à son identité de chercheur, intégrant ainsi comme membre à part entière la communauté scientifique. 

Par Nathan Gurnet

Assistant universitaire et doctorant au GIRSEF (Groupe interdisciplinaire de recherche sur la socialisation, l’éducation et la formation) à l’Université catholique de Louvain.

Mis en ligne le 7 avril 2016

Laetitia Gérard nous dépeint dans ce livre les coulisses de la formation doctorale, de l’entame jusqu’à la défense de thèse. Le doctorat est le niveau de qualification le plus élevé et parallèlement le moins encadré (comparativement aux autres échelons de l’éducation), celui où le sujet « ne reçoit plus de savoir de l’enseignant mais devient lui-même l’acteur et l’auteur de son apprentissage » (p. 97). L’auteure parle du doctorat comme rite de passage en considérant que « comprendre ce que vivent les doctorants permet de mieux appréhender le parcours initiatique et formateur qu’est le parcours doctoral » (p. 25). Elle va donc aborder son sujet en le théorisant moins sur ses caractéristiques objectives que sur ses aspects informels et, via une approche à la fois théorique et descriptive, lister les différents enjeux qui se dresseront sur le chemin du doctorant tout au long de sa formation.

Tout d’abord, d’un point de vue formel, la thèse est un « monstre » à apprivoiser sur un temps long, qui demande un travail réflexif conséquent, une rigueur méthodologique, une maîtrise de l’écriture scientifique, une compréhension et une articulation de théories complexes, une certaine créativité pour démystifier les inconnues,… Ce travail est pourtant mis sous tension par un certain isolement intellectuel et social, une situation socioprofessionnelle ambigüe (le doctorant est à la fois un jeune professionnel en voie de socialisation au monde de la recherche[1] et un étudiant de par le caractère diplômant du doctorat (Bès, Chauvac, 2014 ; Louvel, 2006)), et une faible reconnaissance du titre, tant au niveau de l’entourage social que des employeurs, ce qui a pour conséquence une position sur le marché de l’emploi qui n’est pas des plus enviables (particulièrement pour les docteurs en sciences humaines et sociales). Le doctorant, faisant face à ces multiples situations dans une temporalité où le « trouver » met la pression sur le « chercher », est assailli de doutes et de questions auxquels il va devoir répondre, bien souvent seul. Pour toutes ces raisons le doctorat est un rite de passage : en devant produire des connaissances nouvelles, le doctorant doit se désocialiser des cadres, des lignes tracées et faire face aux incertitudes afin d’endosser sa future identité de docteur.

L’auteure commence par nous dresser un état des lieux du diplôme de doctorat en France : évolutions démographiques, transformations et mutations au sein de l’université et du cursus doctoral, réformes pour renforcer les liens entre formation et emploi,… Le doctorant d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier : les profils se pluralisent (diversification des contrats de thèse, intégration des doctorants aux entreprises, flexibilité du temps de travail,…) et réaliser une thèse n’implique plus de façon univoque de terminer sa carrière comme professeur d’université ou chercheur permanent. Cette vision linéaire de la carrière académique est par ailleurs grandement mise à mal par l’explosion des inscriptions au doctorat, par l’immobilité du nombre de postes disponibles au sein de la carrière universitaire et, de facto, par la forte concurrence pour ces postes brigués par les docteurs (Fusulier, Carral, 2012). Elle enchaîne ensuite, en se basant notamment sur le rapport CAREER (Durette, Fournier, Lafon, 2012) sur la panoplie de compétences transversales acquises durant la formation en dehors du champ spécifique de la thèse. Les dernières pages de ce chapitre sont consacrées aux représentations du doctorant dans les médias et la culture, aux stéréotypes et préjugés qui collent à la peau des « Tanguy » non autonomes (cf. le film d’Étienne Chatilliey, sorti en 2001).

Dans le deuxième chapitre, l’auteure analyse le doctorat comme un rite de passage qui, à l’instar des théories d’A. Van Gennep (1909), est séquencé en trois phases. Tout d’abord vient le rite de séparation durant lequel le doctorant va se distancer symboliquement, socialement et/ou physiquement (par exemple lors d’un changement d’université) de son ancien statut d’étudiant de master pour endosser celui de doctorant. Après quelques mois, selon l’auteure, le sujet va ensuite rentrer dans le rite de marge, « un temps où le jeune chercheur découvre l’ivresse de la connaissance, il rencontre des chercheurs extérieurs au laboratoire, expose ses travaux, se confronte à la critique, s’insère dans un réseau […] C’est aussi la période des désillusions » (p. 99). Il s’agit d’un temps de socialisation fort où le doctorant va devoir déchiffrer les codes et normes qui régissent le milieu académique. Laetitia Gérard fait le tour de la question en abordant aussi bien les « épreuves » objectives telles que l’intégration aux communautés scientifiques, l’écriture d’articles, les relations entre pairs, ainsi que des sujet plus tabous tels que les troubles et angoisses vécus, selon elle, par les doctorants. Enfin, vient le rite d’agrégation[2] où le doctorant va davantage se professionnaliser et se détacher de la tutelle de son promoteur pour gagner en autonomie. Généralement, cette dernière phase du rite est couronnée par la soutenance de thèse.

Le dernier chapitre est consacré à la question de l’après-thèse et de la (ré)insertion professionnelle des docteurs fraîchement proclamés. Même si les taux d’insertion sur le marché de l’emploi des docteurs sont bons, contrairement à bon nombre d’idées reçues, le docteur (avec des variations en fonction de la valeur des disciplines et sujets sur le marché) peine à trouver une situation professionnelle stable, la recherche publique étant soumise à forte concurrence (comme énoncé ci-dessus) et les entreprises semblant frileuses à l’idée de recruter des docteurs ou n’accordant pas une réelle reconnaissance au diplôme. À titre d’illustration, en 2010, 52 % des docteurs diplômés en France en 2007 avaient un emploi dans la recherche publique et académique, 25 % dans la recherche privée, 13 % travaillaient dans le secteur public hors recherche et 10 % étaient à la recherche d’un emploi (Calmand, 2013). Parmi ceux bénéficiant d’un emploi, environ un tiers se situaient encore dans une situation précaire trois ans après la soutenance de thèse. Si ces taux d’insertion sur le marché de l’emploi ne sont pas bons, ils sont aussi le reflet d’un manque de préparation des doctorants qui ont tendance à penser l’après-thèse seulement une fois la soutenance défendue, ne prévoyant que trop rarement de construire un projet professionnel dès l’entame du doctorat.

Afin d’illustrer son propos, l’auteure ponctue son texte d’extraits provenant de deux carnets de route écrits par des doctorants (au moment de l’écriture), intitulés sobrement ELLE et LUI. Si, dans l’ensemble, le livre est une mine d’informations, avec une recherche bibliographique conséquente, on peut toutefois se questionner sur le choix méthodologique des matériaux utilisés. Si, en effet, les extraits épousent parfaitement l’analyse de l’auteure, ils ne reflètent pas pour autant l’hétérogénéité des profils dont elle nous parle au premier chapitre : les deux parcours sont relativement identiques (doctorants en sciences humaines et sociales ne s’inscrivant pas dans la lignée des nouveaux contrats doctoraux de collaboration entre entreprises et universités (type CIFRE ou Innoviris)). On a dès lors l’impression que l’auteure met un coup de projecteur sur le doctorat en sciences humaines et sociales tout en laissant dans l’ombre la pluralité des vécus possibles de l’expérience doctorale (champ disciplinaire, emploi ou contrat différent) et on peut légitimement émettre un certain doute quant au fait qu’il n’existerait qu’une seule figure du doctorant : celle du doctorant en sciences humaines et sociales torturé. Ensuite, on peut se questionner sur la distance qu’il existe entre les sujets et l’objet. Au fil de la lecture, il apparaît qu’ELLE partage énormément de similitudes avec l’auteure, que ce soit au niveau de sa trajectoire ou des références théoriques (p. 102).

Si cette méthodologie est discutable, il reste indéniable que l’auteure a effectué un travail théorique approfondi et que ce livre est un matériau important pour celles et ceux qui s’intéressent à la sociologie des carrières scientifiques. Il est également un remède au « blues du doctorant » en tant qu’il montre que l’expérience de celui-ci est loin d’être singulière : procrastination, peur de la page blanche, isolement social,… une réalité souvent partagée.

Bibliographie

Bès M.-P., Chauvac N. (2014), « Les réseaux personnels des doctorants dans des chaînes latentes - Retour sur une recherche-action » Bulletin de méthodologie sociologique, vol. 121, p. 59-74.

Calmand J. (2013), Les docteurs : une longue marche vers l’emploi stable », Bref du Céreq, n° 316, 4 p.

Durette B., Fournier M., Lafon M. (2012), Compétences et employabilité des docteurs. En ligné, consulté le 2 mars 2016. UEL : http://www.adoc-tm.com/rapport.pdf.

Fusulier B., Carral M. del R. (2012), Chercheur-e-s sous tension ! Vitalité, compétitivité, précarité et (in)compatibilité travail/famille, Louvain-la-Neuve, Presses universitaires de Louvain.

Louvel S. (2006), « Les doctorants en sciences expérimentales : futurs collègues ou jeunes collègues ? », Formation Emploi, vol. 96, p. 53-66.

Van Gennep A. (1909), Les rites de passages, Paris, A. et J. Picard.