Luc Albarello - Stratifier le social. Emploi, mobilité, réseau

publié le 27 janv. 2011 à 07:44 par Émulations Revue   [ mis à jour : 27 janv. 2011 à 09:49 ]

Par Grégoire Lits (CriDIS/UCL) 

Les ouvrages de méthodologie qui s’intéressent aux présupposés des enquêtes quantitatives sont assez rares, Stratifier le social, qui est un livre destiné aux étudiants et à toute personne qui emploie les méthodes quantitatives d’analyse, adopte un angle d’approche critique non dépourvu d’intérêt. 
Il part du simple constat que « d’excellents ouvrages de théorie sociologique et d’épistémologie sont écrits édités et diffusés… sans pour autant influencer les pratiques de recherche qui, imperturbables, restent identiques à travers le temps, inchangées, immuables. » (p. 21). 
On comprend dès les premières pages que ce texte n’est pas un guide parmi d’autre destiné à guider les étudiants sur les rails tranquilles des enquêtes quantitatives traditionnelles. Au contraire, il s’agit d’une réflexion critique qui cherche à faire évoluer les pratiques des chercheurs en y incorporant les découvertes théoriques de nos disciplines. 
Plus précisément, et c’est là tous l’intérêt de l’ouvrage, il va questionner et triturer certaines des variables qui sont « censées caractériser des individus et des groupes sociaux ». Il décide de disséquer les variables « indépendantes », celles que le chercheur mobilise pour expliquer la variation d’autres variables dites dépendantes. Il s’agit des catégories socioprofessionnelles, de l’emploi, des secteurs d’activité, des catégories sociales, bref toutes ces petites boites prêtes à l’emploi qui permettent en amont de la recherche de classer les individus d’une population en différents sous échantillons afin d’expliquer telle variation par telle appartenance. 

« L’objet du livre est d’identifier quelques découvertes majeures et acquis fondamentaux de ces dernières décennies pour les mettre en regard des pratiques de recherche actuelles, dans une perspective, à long terme, de toilettage, de rajeunissement, d’amélioration. » (pp. 21-22) 

Trois référentiels théoriques sont mobilisés pour ouvrir toutes ces vielles boites poussiéreuses : 
  • La théorie dites des mondes et des cités (notamment de la cité par projet) de Boltanski et Chiapello. 
  • La philosophie de Norbert Elias et l’approche des relations entre individu et société. 
  • La perspective économique des réseaux développée par Manuel Castells. 
Armé de ces outils théoriques Albarello va s’attacher à démonter pour les reconstruire en les rénovant trois problématiques et trois types de variables indépendantes. Rappelons que ce sont les variables employées actuellement qui sont critiquées et pas le fait d’y recourir. L’ouvrage est destiné aux chercheurs et praticiens qui emploient ce type d’analyse et n’entendent pas mettre en question un tel usage. Les trois problématiques, toutes liées au monde du travail, ont été identifiées dans la littérature comme relevant de « la plus haute importance sociologique ». Il s’agit de : 
  • L’emploi et la structure professionnelle 
  • La connexité de la mise en réseaux 
  • La mobilité et le projet 
L’ouvrage, et c’est encore une de ses forces adopte alors une méthode d’analyse rigoureuse. Il s’agit dans un premier temps d’appréhender les éventuels écarts entre découvertes théoriques et recherches empiriques concrètes pour ensuite proposer une alternative permettant de combler les écarts observés. Le travail n’est pas fait in abstracto mais se base sur l’analyse d’un corpus d’enquêtes qui permet de comparer les différences résultant de l’utilisation des anciennes variables indépendantes et des variables rénovées. 
Ce point est capital et fait vraiment l’intérêt de ce livre. L’auteur propose un livre de méthode assez critique où tous les arguments sont justifiés par des analyses de corpus et non pas par la simple imagination de l’auteur. Il emploie des enquêtes réalisées précédemment comme s’il s’agissait d’un matériel empirique en soi, indépendamment de leur contenu et objectifs propres, pour décrire méthodiquement les défauts des anciennes variables indépendantes et les qualités des nouvelles typologies inventées par d’illustres théoriciens. 

« Le propos consiste à questionner la fiabilité de nomenclatures auxquelles les chercheurs ont recours quotidiennement pour élaborer leur statistiques, pour effectuer leurs analyses pour construire leurs plan d’échantillonnage et interpréter leur résultat » (p. 37) 

L’auteur impose ainsi de nouvelles manières de catégoriser. Il emploie des nomenclatures crées par d’autres, notamment par Castells et les évalue concrètement. Il ne se limite cependant pas uniquement à tester de nouvelles catégories. La dernière partie de l’ouvrage propose en effet un nouvel « indicateur synthétique de travail ». L’auteur tente, comme il le dit lui-même, d’ « agréger, selon diverses modalités, les dimensions qui peuvent refléter ensemble la tendance lourde observée chez les auteurs cités dans l’ouvrage, à savoir le passage à un nouvel esprit du capitalisme, caractérisé par les nouvelles lignes de crêtes que 
sont la mobilité et la connexité. » (p. 156). Il s’agit de créer un indicateur qui permet de situer les travailleurs dans un espace de positions et qui va pouvoir servir de variable indépendante explicative. Cet indicateur possède trois valeurs (positionnement professionnel faible, fort et moyen) et résume des informations relevant de la capacité d’action des individus au travail, de la capacité de décision et du nombre de relations professionnelles. L’auteur s’attache alors à vérifier la cohérence de cet indicateur. 
Ce livre intéressera spécialement toutes les personnes qui travaillent dans des centres d’étude ou des administrations et qui ont pour fonction de réaliser des enquêtes par questionnaire et de les analyser. Il invite ces personnes à se mettre en décalage par rapport à toutes les petites routines non questionnées du métier. Cette réflexion est d’autant plus importante que bien souvent les méthodes quantitatives sont les seules sources d’information consultées pour la prise de décisions dans nos sociétés. Une réflexion de ce type est dès lors très importante et possède presque une dimension politique tant la délimitation de catégories socioprofessionnelles peut-être conditionnée par la vision d’un Etat et avoir un impact sur les politiques mises en œuvre. 
Notons pour terminer que l’ouvrage se termine par un appel aux étudiants intéressés à poursuivre des recherches sur cette question ; un sujet de doctorat portant sur l’indicateur créé en fin d’ouvrage est même proposé, avis aux amateurs…

Luc Albarello, Stratifier le social. Emploi, mobilité, réseau, De Boeck, 204 p. 2007.