Marcus Morgan, Patrick Baert – Conflict in the Academy. A Study in the Sociology of Intellectuals

publié le 8 sept. 2015 à 05:49 par Lionel Francou   [ mis à jour : 8 sept. 2015 à 06:12 ]
Recensé : Marcus Morgan, Patrick Baert, Conflict in the Academy. A Study in the Sociology of Intellectuals, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2015.

































































[1] Au Royaume-Uni, le titre de Regius est accordé par le souverain pour honorer un Professeur titulaire dans l’une des disciplines jugées les plus fondamentales. C’est la plus haute distinction du monde académique britannique.

Par Jean Frances
Post-doctorant CSTB/École des Mines et chercheur associé au GSPR/EHESS
Mis en ligne le 8 septembre 2015

Dans cet ouvrage, M. Morgan et P. Baert ré-ouvrent les dossiers d’une controverse vieille de trente-cinq ans : l’affaire MacCabe. En 1981, Colin MacCabe, alors Assistant lecturer en Études anglaises à l’Université de Cambridge, se vit refuser l’accès à un poste d’enseignant-chercheur titulaire. Pour une partie des acteurs concernés par l’affaire, les raisons de sa non-élection ne tenaient pas à ses compétences, ni au fait qu’un candidat « meilleur » que lui postulait. C’était à cause – soutenaient ses partisans, les « pros » (p. 9) – de prises de positions théorique et pédagogique marquées d’influences poststructuralistes et déconstructionnistes, l’inclinant vers la « théorie littéraire ». Ces prises de position et manières d’enseigner divergeaient radicalement de celles promues et mises en pratiques par ces enseignants-chercheurs qualifiés par Davis Colin (1992), de tenants de la « synthèse anglaise » (ou « English criticism ») et qui dominaient alors l’English Faculty de l’Université de Cambridge. Ces « antis », c’est-à-dire ceux qui s’opposaient au recrutement de MacCabe, argumentèrent pour tenter de convaincre, dans et hors des murs de l’université, du caractère banal de l’éviction du candidat. Leurs textes visaient à faire de cette dispute le simple résultat d’ambitions professionnelles contrariées et à délégitimer l’idée défendue par les « pros » selon laquelle l’affaire illustrait le conservatisme de Cambridge. Très rapidement, la controverse dépassa les murs de l’institution et du champ des Études littéraires: « The event rapidly swelled to heroic proportions, drew vast media attention and became invested with considerable moral and symbolic consequence » (p. 2). Le livre de M. Morgan et P. Baert propose de décrire comment et pourquoi une telle affaire pu se nouer et perdurer dans le monde académique britannique des années 1980. Ces deux questions sont résolues dans la première partie du livre, laquelle permet ainsi aux auteurs de contextualiser l’affaire MacCabe et de démontrer en quoi elle s’ancre dans un moment de réforme des institutions académiques et de reconfiguration des approches et méthodes des Études littéraires. Les auteurs réalisent un deuxième geste sociologique, plus théorique et qui, lui, est déployé en seconde partie de l’ouvrage. En effet, en ré-ouvrant ce dossier, M. Morgan et P. Baert essayent d’évaluer si et comment la cultural sociology et les protocoles d’enquête défendues par ses instigateurs peuvent servir à concevoir une manière pertinente d’aborder, de décrire et d’analyser les controverses. C’est ce projet de connaissance qui (nous) semble constituer l’ambition centrale du livre.

L’affaire des études

Dans l’Angleterre des années 1980, les Études littéraires forment une jeune discipline de moins de 60 ans, récemment professionnalisée et inquiète pour la pérennité de son statut. Elles sont définies comme une branche des humanités. Ses contributeurs arguent alors que quiconque étudie sérieusement les textes de Goethe ou de Rilke et bénéficie d’un enseignement lui assurant de les comprendre finement ne peut pas, en retour, considérer normal le travail de bourreau en camp de concentration.

Les Études littéraires, comme humanités, embarquent avec elle une ontologie des œuvres impliquant, pour qui s’y réfèrent, de les considérer comme des entités autonomes et très nobles, ne pouvant dès lors être analysées que pour elle-même, selon la méthode qualifiée de « Leavis model of criticism » (p. 27), en référence à l’un des pères de la discipline. Or, au cours des années 1970 puis 1980, période durant laquelle MacCabe réalise sa thèse de doctorat et découvre les travaux de Derrida et de Barthes entre autres, la sociologie, l’anthropologie, etc., interrogent l’historicité de cette vision disciplinaire, autant que celle des ouvrages étudiés. En même temps, ces sciences conçoivent des outils permettant aux spécialistes des Études littéraires de mettre au jour les incidences des structures et dynamiques sociales sur la construction des œuvres. Les livres de Joyce ou de Shakespeare, par exemple, peuvent désormais devenir des « matériaux d’enquête » dont la compréhension la plus aboutie exige d’en mettre à nue les conditions socio-historiques de production. Ce faisant, notamment sous l’influence des auteurs rassemblés sous le label de « French Theory », des chercheurs en Études littéraires délaissent quelque-peu les humanités pour rejoindre les rives des sciences sociales, abandonnant en chemin l’English criticism et la vision idéalisée des œuvres qui l’accompagne. Dans l’enseignement supérieur britannique des années 1980, cette dynamique disciplinaire est d’autant plus possible que s’opère une seconde massification universitaire : il est nécessaire de recruter de nouveaux enseignants. Des outsiders, influencés par (ce qu’il est convenu de nommer) la « French Theory », trouvent à s’employer. L’hégémonie des tenants de la « synthèse anglaise » sur les Études littéraires est alors contestée, mais ces derniers n’entendent pas laisser le terrain à leurs concurrents.

Tout candidat à un poste de titulaire dans l’enseignement supérieur soumet ses travaux à la lecture de ses pairs et les expose aux critiques, parfois les plus cinglantes. C’est le jeu du scepticisme organisé (R. K. Merton, 1979). Si ces règles ne sont pas toujours effectivement respectées (P. Bourdieu, 1984), les membres du groupe professionnel des chercheurs et enseignants-chercheurs tendent tout de même à en revendiquer l’observation, en ce qu’elles sont censées garantir une certaine méritocratie. Idéalement, ces règles conditionnent les possibilités d’évaluer des analyses et des propositions et, donc, la qualité de scientifique de leur auteur. Dans le cas de l’affaire MacCabe, nombre des prises de position des acteurs opposés à son recrutement – les « antis » – relèvent du commentaire sarcastique et moqueur des travaux et ambitions professionnelles du jeune Assistant Lecturer. Le ton est bien différent de celui qui est censé prévaloir lors de l’expertise d’articles ou de candidatures. Ces textes tournent MacCabe en ridicule, tout autant que les autres chercheurs et enseignants-chercheurs (dé)qualifiés de structuralistes (p. 64). Ils tentent de redéfinir l’affaire en la ramènent au rang de simple anecdote née de la frustration d’un outsider trop ambitieux, maniant un verbiage théoriciste abscons. En un mot, ces productions textuels narquoises freinent les possibilités d’une évaluation rigoureuse de la candidature et favorisent la dévaluation du jeune aspirant. Dans une controverse académique, comme le laissent ainsi voir M. Morgan et P. Baert, les textes sarcastiques et moqueurs peuvent dès lors produire une dérégulation temporaire du fonctionnement du groupe professionnel des chercheurs et enseignants-chercheurs. Ce sont donc des armes qui servent les « narrative struggles », autant qu’elles influent sur le déroulement d’une affaire. C’est en cela qu’elles produisent des effets concrets qui ne sont pas nécessairement déterminés par la structure du champ académique et, c’est en cela que les outils de la cultural sociology offrent d’en mettre au jour la performativité sociale.

Cette opération textuelle de délégitimation du candidat MacCabe, que la première partie du livre met en contexte, contrevient aux règles de la discussion académique. Conséquemment, elle peut aussi susciter des réactions susceptibles de rejaillir sur ses instigateurs « antis ». À ce titre, rappellent M. Morgan et P. Baert, « […] the Regius Professor, Franck Kernode, wrote to his colleagues appealing for ‘measured tolerance’ so as to ensure that ‘our differences, and the effect they may have on the application of our criteria for upgrading, should not interfere with our professional judgment when the careers of University Assistant Lecturer are at issue’ » (p. 13). Cet appel adressé par le Regius Professor[1] à ses collègues « antis », paraît bien mesurée et polie, face à la violence des attaques dirigées vers MacCabe. Il ne sera pourtant pas dénué d’effets. Des chercheurs, pourtant très critiques à l’égard de la théorie littéraire dont se réclamait MacCabe, prennent position pour pointer les biais et irrégularités de la procédure d’évaluation. Un article de Colin Davis de 1992 en rend très bien compte. Mais, ce que montrent ici le livre de M. Morgan et P. Baert – et ce qu’ont déjà montré d’autres sociologues étudiant les conflits et controverses – c’est que des textes et des énoncés qui défendent une cause circonscrite ont d’autant plus de chances de produire des effets sociaux tangibles qu’ils convainquent les lecteurs que la cause circonscrite en question est une illustration édifiante d’un problème bien plus large et important. Maintenant que le contexte est posé, venons-en à la discussion de méthode proposée par M. Morgan et P. Baert, à savoir la mise à l’essai des outils de la cultural sociology.

Quelles sociologies pour l’analyse des controverses académiques ?

La cultural sociology entend se démarquer de la sociologie de la culture. Certains des auteurs s’en réclamant reprochent aux sociologues dits de la culture, d’engager un « programme de recherche faible » (J. Alexander, Ph. Smith, 1998). Faible, parce que ceux qui le déploient ramèneraient la culture au rang de variable d’analyse dépendante et considèreraient la culture comme une émanation de forces sociales la déterminant. Au contraire, pour les tenants d’un « programme fort » d’étude sociologique de la culture, il faut considérer cette dernière à la manière d’une variable indépendante susceptible de façonner le social : il est nécessaire, avant tout, de « démontrer la textualité de la vie sociale ainsi que l’autonomie indispensable des formes culturelles », et, donc, écrivent J. Alexander et Ph. Smith, de s’attacher, en première instance, à « la reconstruction du texte social, […] [au] tracé des structure de la culture » (1998, p. 2 & 7). Cette version dure de la cultural sociology propose une théorie de l’action en forme de théorie de la production de significations et, pourrions-nous ajouter, elle incite à appréhender des dynamiques sociales au prisme d’une analyse des « opérations de gestion des significations » (J. Frances, 2013) qui les stimulent.

La sociologie culturelle de P. Lichterman est peut-être plus nuancée. Pour lui, la culture est composée d’un ensemble de « modèles schématiques durables, de symboles et de significations qui organisent la façon dont les gens parlent et pensent » (2007, p. 74). L’habitus de P.  Bourdieu (1980) n’est pas loin, sauf qu’ici, les modalités d’intégration, par les acteurs, desdits modèles ne sont pas nécessairement, ni même prioritairement, dépendantes de leur position dans l’espace social. Et, ajoute symétriquement P. Lichterman, ces modèles produisent sur le social et ses dynamiques – reproduction, stratification… – des influences qui sont relativement autonomes des conditions matérielles où ils sont diffusés : en eux-mêmes, ces patterns seraient potentiellement générateurs de sens et d’actions. Toutefois, pose P. Lichterman, cette sociologie culturelle se doit d’être une « sociologie partielle », et non une analyse totale (2007, p. 84) ; une étude sociologique ne doit donc pas faire l’économie d’une description des forces – inscrites et/ou portées dans et par des institutions, des classes sociales, etc. – qui donnent forme et agissent sur les phénomènes analysés.

C’est plutôt cette dernière version de la cultural sociology qui est mise à l’essai par M. Morgan et P. Baert. En effet, s’ils s’attachent dans la deuxième partie de l’ouvrage à étudier les argumentations des « pros » et des « antis » MacCabe, à retracer les « narrative struggles » les opposants et à tenter d’évaluer comment ces textes sociaux revêtaient une performativité sociale, à savoir, comment ils influencèrent eux-mêmes l’issue de la controverse, les auteurs font débuter Conflict in the Academy par la description du contexte historique et intellectuel où l’affaire se noua. S’ils opèrent dans cet ordre, c’est parce qu’ils considèrent que cette controverse, bien que déclenchée par une « simple » question de recrutement interne à Cambridge, catalyse et reflète des enjeux scientifiques et institutionnelles qui dépassent très largement les murs de l’Université. Selon les deux sociologues, apporter un éclairage nouveau sur cette Affaire requiert d’abord de retracer les contours de l’arène où elle se déroula : ainsi, M. Morgan et P. Baert commencent par recenser les principaux acteurs et institutions qui en occupent les « gradins », dirait F. Jobard (2005), et à préciser à quelles places ils siègent, pour mieux donner à comprendre comment les argumentations qu’ils produisent et diffusent ont, ou non, des chances d’influer sur l’issue de la lutte se jouant sur cette « piste » (F. Jobard, 2005) où s’affrontent MacCabe et ses potentiels recruteurs. Et c’est pour cette raison, nous disent les deux chercheurs, qu’appréhender finement l’Affaire requiert d’user des outils d’investigation de la sociologie pragmatique et de la Cultural sociology, mais après avoir mobilisés ceux de la « positioning theory ».

Il faut donc noter que la structure du livre elle-même s’oppose aux préceptes méthodologiques des cultural sociologists. Pour J. Alexander et Ph. Smith (1998) notamment, toute étude en sociologie culturelle doit débuter par (quelque-chose comme) un moment internaliste où les chercheurs veillent avant tout à mettre au jour les dynamiques internes des créations de significations et les enchaînements textuels et argumentatifs les soutenant. Or, M. Morgan et P. Baert inversent cet ordre des investigations. Ils s’en expliquent en conclusion : « […] our analysis implies that in some instances the inverse in fact holds: only after reconstructing the ‘other social forces’, as we attempted to don in Part I, does it become possible to fully describe the analytically separable ‘culture object’, as was our aim in Part II » (p. 79).

C’est seulement une fois posée la description du contexte, que M. Morgan et P. Baert recourent plus spécifiquement aux méthodes de la sociologie culturelle, qu’ils conjuguent à une approche plus pragmatique. Ils tentent, par-là, de retracer ce que Fr. Chateauraynaud (2011) qualifie de « balistique » des arguments, c’est-à-dire qu’ils essayent de rendre compte de la trajectoire des prises de position textuelles des « pros » et des « antis » MacCabe, puis d’en repérer les effets sur le déroulement de l’affaire et sur le devenir professionnel du jeune Assistant Lecturer.

Conclusions

Que ce livre nous dit-il d’autre sur les conflits dans le monde de l’enseignement supérieur et de la recherche ? Au sujet des disputes entre chercheurs et enseignants-chercheurs, et du point de vue de la sociologie des intellectuels (dont le livre se réclame, en sous-titre), l’ouvrage de M. Morgan et P. Baert démontre combien les controverses dans le monde académique ne sont pas seulement destructrices de solidarités, perturbatrice du fonctionnement d’un groupe, etc. Elles revêtent également des vertus plus positives : elles obligent les acteurs concernés – de près ou de loin – à prendre position, à expliciter leur vision et analyse des questions soulevées par ladite controverse. Qu’il s’agisse de l’affaire MacCabe, de celles étudiées dans le livre Controverses. Accords et désaccords en sciences humaines et sociales (Y. Gingras, eds., 2014) ou de la récente « affaire Maffesoli » déclenchée par le sulfureux J-.P. Tremblay (M. Quinon, A. Saint-Martin, 2015), une dispute générée dans le monde académique par une question de procédures de recrutement ou de promotion, par des jeux de mots se donnant des airs de propositions conceptuelles, ou par un article pastiche signé d’un sociologue imaginaire (et non pas de l’imaginaire), peut permettre aux chercheurs et enseignants-chercheurs d’engager un travail de ré-explicitation et de redéfinition des valeurs et normes qu’ils entendent promouvoir et observer (p. 31). La controverse, et les textes qui lui donnent corps, deviennent ainsi vecteurs de « rejuvenation » (p. 31) d’une discipline, voire du groupe des professionnels de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Bibliographie

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