Mats Alvesson – The Triumph of Emptiness: consumption, higher education, & work organization

publié le 19 oct. 2015 à 11:16 par Quentin Verreycken   [ mis à jour le·19 oct. 2015 à 12:20 par Lionel Francou ]
Recensé : Mats Alvesson, The Triumph of Emptiness: consumption, higher education, & work organization, Oxford, Oxford University Press, 2013, 243 p. 







[1] Voir Huault (2009) pour une présentation générale de l'auteur et de son travail. 

Par Sophie Del Fa

Doctorante au groupe de Recherche en Communication Organisante (RECOR) à l'Université du Québec à Montréal.

Mis en ligne le 19 octobre 2015

Professeur chercheur renommé en management et en administration à l’université de Lund en Suède, Mats Alvesson s’est démarqué par sa contribution au courant des études critiques en management (Critical Management Studies). Il déploie ses analyses sur la culture organisationnelle, le leadership et le genre notamment au sein de sociétés de services en ingénierie informatique (SSII), de cabinets d’avocats, de cabinets de conseil ou encore d’agences de publicité. En parallèle, il développe ses réflexions théoriques sur les méthodologies réflexives et critiques[1]. Au cours de ces dernières années, l’auteur suédois a développé dans ses travaux l’idée de « stupidité fonctionnelle » (functionnal stupitidy) qu’il définit comme l’absence de réflexivité, le refus de l’utilisation des capacités intellectuelles ou autre « myopie » dont font preuve les organisations contemporaines (voir notamment Alvesson, Spicer, 2012). Avec cette image en tête, Alvesson s’intéresse aujourd’hui plus spécifiquement aux universités, organisations de savoir par excellence, qu’il soumet à de vives critiques quant à leur course aux rankings et à leurs désirs d’excellence. Dans son dernier ouvrage The Triumph of Emptiness: consumption, higher education, & work organization publié en 2013 – non traduit en Français – il se focalise sur la relation entre la consommation, l’éducation supérieure et le travail organisationnel. À partir d’observations réalisées tout au long de sa carrière, ainsi que d’une recherche qualitative et quantitative sur les écoles de commerce, il brosse le portrait de l’université dans une société où domine la consommation.

Cet ouvrage est structuré autour de trois thèmes d’analyse reliés entre eux dans les chapitres 10 et 11 : la consommation (chapitres 1, 2 et 3), l’éducation supérieure (chapitres 4 et 5) et le travail organisationnel (chapitres 6 à 9). Alvesson postule que la société contemporaine est définie par des jeux à sommes-nulles (zero-sum games), des idées de grandeur (grandiositiy) et des tours de passe-passe (illusions tricks). Dans les jeux à sommes-nulles, le gain de l’un se fait nécessairement par la perte de gain chez l’autre (par exemple aux échecs : celui qui gagne obtient 1, celui qui perd -1). Alvesson applique cette image à la société dans la mesure où, selon lui, le bonheur et le désir de briller et d’exceller d’un individu (grandiosity) se fait nécessairement aux dépens du bonheur d’autrui. De plus, les individus réalisent leurs idées de grandeur au moyen de la consommation qui n’est qu’un tour de passe-passe (illusions tricks) parmi d’autres et qui ne mène qu’à un bonheur illusoire jamais totalement satisfait. Invoquant, entre autres, Baudrillard, Bourdieu et Kundera, l’argumentation repose donc sur les trois constats suivants : (1) la société contemporaine est dévouée corps et âme à la consommation de biens positionnels, (2) la réussite d’un individu se réalise au prix de celle d’autrui et (3) la consommation n’augmente en rien la satisfaction individuelle. L’auteur assoit sa posture critique en écrivant que la consommation est une sorte de « hub » (p. 33) autour duquel tourne la société dans son ensemble : elle est devenue la norme et le principe de référence de nos modes de vie. Alvesson utilise différents termes pour désigner la société : il parle tantôt de société de savoir (knowledge society) et tantôt de société post-affluente (post-affluent society), qui désigne une société où un temps important est accordé à la création de sens notamment par des tentatives multiples pour établir une identité forte autour de la consommation de biens et de services et par le gaspillage généralisé (p, 32, nous traduisons). Il caractérise l’économie comme une « vulgo-économie » (p. 40) ou encore comme une « économie de la persuasion » (p. 450) au sein de laquelle la consommation y joue un rôle des plus centraux.

Dans les trois premiers chapitres, l’auteur maintient que la société est parcourue par un paradoxe : « le monde de grandeur créé par le design, le placement de produits, les publicités et autres artifices de consommation ne semble pas respecter ses promesses » (p. 46, nous traduisons) puisque les besoins ne sont jamais réellement satisfaits. De plus, alors que les signes et les symboles gouvernent la consommation, établir une identité authentique est difficile et le « branding » est roi. Ce dernier jette un sort sur les objets de consommation qui deviennent des moyens (illusoires), pour les individus, d’accéder au bonheur et d’exister dans la société. À cette tendance s’ajoute le fait que les nations aspirent à devenir des figures de proue en termes de savoir et s’engagent dans une course à l’innovation qui repose sur un « fondamentalisme éducatif » (p. 75) ; ce dernier est considéré par Alvesson comme une idéologie qui privilégie la quantité à la qualité et qui engendre une éducation orientée vers la productivité et non vers un réel apprentissage. En ce sens, l’éducation n’est plus une affaire d’intelligence, mais un processus mécanique qui mène à des emplois rémunérés. Ainsi, les nations fétichisent les compétences dans une optique de dépassement de soi en termes uniquement pécuniaires. Il est donc tenu pour acquis, dans la société contemporaine, que le savoir est une solution potentielle face aux problèmes économiques. Dans ce contexte, l’auteur remet en question le statut de l’université et se demande si elle est véritablement un véhicule pour le développement et l’amélioration des qualifications ainsi que des capacités intellectuelles ou si elle est seulement un label promu par des pratiques de branding. En invoquant la possibilité que l’université soit devenue, elle aussi, une illusion, il investigue, tout au long du chapitre 5, les réponses à cette interrogation en se concentrant sur les écoles de commerce, appelées dans le monde anglo-saxon « Business Schools ». En affirmant que les résultats de ses recherches menées sur ces écoles peuvent être généralisés, l’auteur fait les constats suivants :

  1. l’éducation supérieure n’augmente ni les compétences ni les connaissances ;
  2.  les étudiants entretiennent un rapport instrumental et opportuniste envers l’université : elle n’est qu’un outil vers un métier ;
  3.  l’éducation supérieure n’est qu’une gigantesque illusion ;
  4.  l’éducation supérieure est une substance qui peut (et doit être) remise en doute ;
  5. le terme même « d’université » est un label ;
  6. l’éducation supérieure produit des consommateurs ;
  7. il y a un gouffre entre l’éducation supérieure et le marché du travail.

Ces différents points amènent Alvesson à écrire que, en fin de compte, l’éducation supérieure (et l’éducation dans son ensemble) n’est qu’un système de régulation et de normalisation. Par ailleurs, ces constats induisent des transformations au sein de la vie organisationnelle. À ce propos l’auteur explore quatre thèmes : (1) les nouvelles formes organisationnelles, (2) la tendance des organisations à chercher à se transformer en « vitrines » (p. 137) afin d’être attractives, (3) la professionnalisation et (4) le leadership. Il argumente que l’organisation « post-bureaucratique » contemporaine se définit par l’adaptabilité des individus. De même, devant être consciencieuse et flexible, elle doit se conformer à la norme tout en étant originale (c'est-à-dire être comme les autres, mais avec des variations) en prêtant attention aux aspects de surface, en gérant une « hypocrisie organisée » (p. 151) et en trouvant un juste milieu entre naïveté et cynisme. Ainsi, comme la société, et comme l’éducation supérieure, la vie organisationnelle contemporaine est, elle aussi, mue par des idées de grandeur, des tours de passe-passe et un jeu à sommes nulles dans la mesure où : (1) la bureaucratie et la production de masse ont évolué vers une structure plus organique, en réseau et orientée vers le savoir (2) l’image externe est devenue la préoccupation principale (3) les revendications des professionnels visant à défendre leurs intérêts sont de plus en plus nombreuses et, enfin (4) le leadership est axé sur l’implication et la participation de tous autour de valeurs communes.

Alvesson conclut avec le concept développé par Kundera « d’imagologie » (p. 187), qui lui permet de lier consommation, éducation supérieure et vie organisationnelle. Grâce à ce concept, il souligne que la réalité n’est en fait qu’illusions, faite d’images et de discours. Bref, l’omniprésence du fabriqué et du faux fait triompher le vide, ce qui entraîne quatre problèmes majeurs : une augmentation des coûts, un épuisement de la confiance (en soi et dans les autres), un renforcement du narcissisme et une extension de la stupidité fonctionnelle qu’il définit comme un manque cruel de réflexivité, de raisonnement substantif et de justification (p. 216). Par ailleurs, pour Alvesson, la « stupidité fonctionnelle » n’est pas synonyme de manque d’intelligence mais renvoie plutôt à l’incapacité d’un individu ou d’une organisation à aller chercher des ressources à l’extérieur d’un terrain sûr et restreint : « cela veut seulement dire que vous suivez le flot, que vous évitez tout scepticisme ou résistance et que vous vous laissez persuader par toutes les belles représentations qui vous sont offertes » (p. 216, nous traduisons). Encore une fois, la vie organisationnelle se complaît dans un moule préfabriqué.

Alvesson propose une image de la société contemporaine maussade où l’université s’est vidée de substance et de sens puisqu’elle s’adapte aux logiques managériales plus larges. Elle est sous l’emprise de l’hégémonie capitaliste. Cependant, l’auteur tire ces conclusions à partir de l’étude des écoles de commerce seulement. Cela représente un biais méthodologique conséquent dans la mesure où ce sont des types très spécifiques d’institutions d’enseignement supérieur. De fait, les écoles de commerce sont à vocation ouvertement professionnalisantes et tentent de répondre directement à un modèle économique sans nécessairement s’en cacher. Dès lors, qu’en est-il des autres facultés où les objectifs d’enseignement sont moins ancrés dans des perspectives d’emploi ? Nous pensons notamment aux facultés de sciences humaines et sociales, aux facultés d’art ou de recherches en sciences pures. Alvesson effectue ici une généralisation trop hâtive que rien ne justifie et qui fragilise les résultats de ses observations puisqu’il ne tient pas compte de la pluralité et de la complexité de l’université qui est plus une mosaïque qu’un tout homogène (Vásquez, Sergi, Cordelier, 2013). De même, en analysant ici, ce qu’il appelle ailleurs (Alvesson, Karreman, 2000), le « discours grand D », Alvesson concentre son attention sur les logiques générales de fonctionnement et non sur des analyses « micro » qui donneraient pourtant du poids à son argumentaire. Cet ouvrage réactualise les thèmes chers à Baudrillard (1981) en les appliquant aux universités et aux lieux de travail. Il recoupe aussi ce que Lipovetsky a développé dans L’esthétisation du monde : vivre à l’âge du capitalisme artiste (2013), dans lequel l’auteur français souligne que les individus esthétisent leur consommation à travers des biens positionnels qui définissent leur identité. Triomphe du vide certes, mais que faire alors de la prise de conscience croissante des problèmes écologiques qui s’accompagnent d’initiatives locales pour transformer la consommation ? Ces occurrences sont-elles aussi des illusions vides de sens ? Ainsi, les mêmes critiques qui ont été formulées à l’encontre de Baudrillard peuvent être dirigées contre Alvesson car, bien qu’il soit de nécessité publique de dénoncer la marketization de l’université et l’instrumentalisation de l’éducation supérieure, le retour à l’illusion et au vide semble être un pas en arrière qui sonne comme un disque rayé. Alvesson se positionne alors à la croisée de la sociologie, des études organisationnelles et du management, en tombant, par ailleurs, dans des écueils méthodologiques qui nuisent à la crédibilité de son propos et qui font de cet ouvrage davantage un pamphlet personnel qu’un travail académique à haute valeur scientifique. Finalement, Alvesson s’inscrit comme la figure de proue de la pensée critique des organisations sans pour autant s’interroger sur leur manière d’exister, approche qui permettrait pourtant de mieux réfléchir sur les façons dont nous pourrions les changer. 

Bibliographie

Alvesson, M., Karreman, D. (2000). « Varieties of Discourse: On the Study of Organizations through Discourse Analysis ». Human Relations, 53 (9), p. 1125–1149.

Alvesson, M., Spicer, A. (2012). « A Stupidity-Based Theory of Organizations ». Journal of Management Studies, 49 (7), p. 1194–1220.

Baudrillard, J. (1981). Simulacres et simulation. Paris : Galilée.

Huault, I. (2009). « Mats Alvesson. Dénaturalisation et émancipation comme projet scientifique en management ». In Charreire Petit S., Huault I. (dir.), Les Grands auteurs en Management. Cormelles-le-Royal, Éditions Management et Société.

Lipovetsky, G. (2006). Le Bonheur paradoxal. Essai sur la société d’hyperconsommation, Paris, Gallimard.

Lipovetsky, G., Serroy, J. (2013). L’Esthétisation du monde : vivre à l'âge du capitalisme artiste, Paris, Gallimard.

Vásquez, C., Sergi, V., Cordelier, B. (2013). « From being branded to doing branding: Studying representation practices from a communication-centered approach ». Scandinavian Journal of Management, 29 (2), p. 135–146.