Geoffrey Pleyers, Brieg Capitaine – Mouvements sociaux. Quand le sujet devient acteur

publié le 11 févr. 2018 à 01:56 par Lionel Francou   [ mis à jour : 11 févr. 2018 à 01:57 ]

Recensé : Geoffrey Pleyers, Brieg Capitaine (dir.), Mouvements sociaux. Quand le sujet devient acteur, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2016, 284 p.


Par Jean Le Goff

Doctorant en sociologie, Laboratoire du changement social et politique, Université Paris Diderot.

Cet ouvrage paru en 2016 rassemble seize contributions qui développent une analyse sociologique de la subjectivité dans les mouvements sociaux contemporains. Tout comme un deuxième ouvrage paru en 2017 (dirigé par Manuel Boucher, Geoffrey Pleyers et Paola Rebughini), il est issu d’un colloque ayant réuni 37 chercheurs et chercheuses dont la thèse de doctorat a été dirigée par Michel Wieviorka. Constitué autour de la pensée du sociologue, il vise à la mettre en valeur, non sous la forme d’un hommage classique, mais à travers l’exposé de sa pérennité dans des travaux se situant dans son héritage. Les seize chapitres traitent d’une grande diversité de mouvements sociaux, tant géographique que politique : des mouvements des places (Gezi en Turquie, le Maidan ukrainien, le 15M et ses suites dans Podemos) aux mouvements d’extrême droite (Zaitoku-kai au Japon, CasaPound en Italie), en passant par les écologistes alter-activistes en Belgique, les mouvements indigènes du Canada et des pays andins, les mobilisations de Kaliningrad (Russie) en 2009-2010, le mouvement anti-ACTA en Pologne en 2012, les luttes des travailleurs précaires en Italie, les militants anticonfessionnalistes au Liban, les militants non-violents dans le conflit israélo-palestinien et les militants kurdes du PKK.

Ces mouvements sont étudiés au travers d’une approche commune visant à articuler les niveaux d’analyse du personnel au global. L’ouvrage mobilise en particulier le concept de subjectivation, défini par Michel Wieviorka (2004) comme « la possibilité de se construire comme individu, comme être singulier capable de formuler ses choix et donc de résister aux logiques dominantes, qu’elles soient économiques, communautaires, technologiques ou autres. Le sujet, c’est d’abord la possibilité de se constituer soi-même comme principe de sens, de se poser en être libre et de produire sa propre trajectoire ». Le sujet est ici considéré comme un idéal, vers lequel tendre sans pouvoir l’atteindre. Cela justifie de l’étudier non pas comme un état, mais à travers les processus qui renforcent la capacité à être sujet (processus de subjectivation) ou qui au contraire limitent la liberté de l’individu et l’assujettissent à des logiques aliénantes (processus de désubjectivation). Quel est l’usage qui est fait de ces concepts ? Dans quelle mesure sont-ils éclairants pour comprendre ce qui se joue dans les mouvements sociaux contemporains ? Nous reprendrons ici quelques-unes des analyses les plus significatives de l’ouvrage, avant de discuter le concept de subjectivation et son usage par les différents auteurs.

En juxtaposant l’analyse de mouvements divers, l’ouvrage fait apparaître certains traits communs à des mouvements éloignés géographiquement. Plusieurs chapitres relèvent ainsi trois caractéristiques de ce que l’on peut nommer, avec Geoffrey Pleyers (chapitre 1), une « culture alter-activiste » : la recherche de « cohérence » à travers la mise en pratique de son engagement dans sa vie personnelle, la recherche d’horizontalité dans les modes d’organisation, ainsi que le développement d’une relation fluide et distanciée aux structures collectives. Ces mêmes traits sont décrits par Alexandra Kassir chez les militants anticonfessionnalistes libanais (chapitre 8). Ces derniers remettent en question le système confessionnel en vigueur au Liban depuis 1943, dans lequel l’appartenance à l’une des 18 communautés détermine nombre d’aspects de la vie personnelle, professionnelle et politique. Pour ces militants et militantes, l’un des enjeux de l’engagement est de renégocier leur propre rapport à ces identités assignées, notamment à travers la participation à des espaces d’expérience, qui leur permettent d’échapper « à l’emprise des communautés ». On retrouve aussi ces trois caractéristiques chez des participants au mouvement d’occupation du parc Gezi à Istanbul, ainsi que le montre Esin Ileri, qui relève les différences entre ce mouvement et les formes d’engagement des militants communistes turcs des années 1960 et 1970 (chapitre 4).

L’enchaînement des chapitres fait également apparaître des problématiques transversales à des mouvements pourtant politiquement très différents. La volonté de ne pas s’identifier aux organisations est ainsi présente dans le mouvement polonais de protestation contre l’ACTA (en français « accord commercial anti-contrefaçon »), qui a suscité des critiques liées aux risques d’atteintes à la vie privée sur internet et à un processus de ratification peu transparent (chapitre 10). En 2012, ce mouvement a rassemblé en Pologne une coalition très hétérogène, incluant notamment des anarchistes, des nationalistes et des supporters de foot. Cette coalition a adopté une logique « no logo », faisant le choix de ne pas mettre en avant les étiquettes militantes. C’est parfois l’étiquette de militant elle-même que les participants aux mouvements sociaux cherchent à tenir à distance, comme l’analyse Karine Clément au sujet des mobilisations de Kaliningrad en 2009-2010 (chapitre 6). Dans cette enclave russe, un mouvement initié par une protestation contre la hausse de la taxe routière et des charges communales s’est transformé en une opposition plus générale au gouvernement russe. L’auteure analyse ce processus de montée en généralité, porté par des nouveaux leaders se présentant comme des « gens ordinaires » (plutôt que comme des militants professionnels), ce qui aurait facilité la diffusion du mouvement dans différentes couches de la population. Étudiant au Japon le mouvement raciste Zaitoku-kai, qui cible la minorité coréenne du pays, Chikako Mori identifie également l’usage d’une étiquette de « normalité » comme l’une des caractéristiques de ce mouvement, ce qui le différencie de l’extrême droite traditionnelle japonaise (chapitre 13).

Si les analyses présentées ci-dessus témoignent du développement d’un rapport individuel à l’engagement, le rapport au collectif peut également être central dans les processus de subjectivation. À Gezi, c’est la solidarité qui s’institue entre des groupes culturellement et politiquement très divers mais soudés dans l’affrontement d’un adversaire commun qui permet de transformer collectivement la peur en colère (chapitres 2 et 3). Buket Türkmen et Deniz Günce Demirhisar montrent ici clairement le processus de subjectivation à l’œuvre : alors que la peur face à l’État empêche de se penser comme acteur et conduit à se réfugier dans une attitude cynique, sa transformation en colère contre la répression exercée par le gouvernement va de pair avec la diffusion d’un sentiment de pouvoir agir sur le changement social et politique.

Je terminerai enfin ce résumé non exhaustif en présentant deux analyses qui montrent en quoi des processus de subjectivation peuvent être à l’origine de la création ou re-création d’un sentiment collectif. Dans son analyse du mouvement de protestation ukrainien initié en 2012 suite au refus du président de signer un accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne, Anton Oleinik analyse la manière dont les manifestants se sont approprié d’une manière spécifique deux formes d’action communes aux mouvements des années 2010, les occupations de places et les assemblées populaires (chapitre 11). En effet, ces formes d’action ont fait écho à des institutions traditionnelles ukrainiennes, notamment le maidan, forme d’assemblée populaire ayant continué à exister jusqu’au début du XXe siècle. En reprenant certains codes traditionnels (gardiens en habit traditionnel cosaque, ouverture des assemblées par une prière…), les manifestants ont cherché à accentuer cette résonance subjective, qui a joué selon l’auteur un rôle décisif dans la force et la popularité de ce mouvement en Ukraine.

Au Canada, Brieg Capitaine analyse les processus de resubjectivation permis par le travail de mémoire de la commission de vérité et réconciliation, au sujet des pensionnats autochtones, institutions où ont été placés plus de 150 000 enfants (chapitre 14). Outil d’une politique assimilationniste, ces pensionnats réprimaient toute expression des cultures et des langues autochtones, brisant des liens intergénérationnels. Ils sont également en cause, selon l’auteur, dans la faiblesse du mouvement social autochtone, enfermé dans des négociations juridiques très techniques, et menées séparément par chacune des communautés. L’auteur montre comment, par des témoignages publics, la commission de vérité et réconciliation a permis d’élaborer un récit collectif, de forger une identité commune, et de renforcer les solidarités entre les communautés autochtones canadiennes.

On peut regretter que plusieurs processus de subjectivation évoqués dans l’ouvrage ne soient pas davantage explicités : dans certains chapitres, les parties dédiées au contexte et à la présentation des mouvements étudiés ne laissent que peu de place à l’exploration de la subjectivité qui est pourtant annoncée comme un enjeu central de l’ouvrage. On trouve cependant dans ces seize contributions une grande richesse d’analyse, qui est passionnante lorsque les auteurs se donnent la place de livrer des matériaux de terrain et s’autorisent à entrer pleinement dans la dimension subjective.

La variété des auteurs et des terrains étudiés permet d’éclairer le concept de subjectivation sous plusieurs angles. Si dans la plus grande partie de l’ouvrage il est plutôt connoté positivement, plusieurs chapitres montrent que le développement de la subjectivité ne va pas nécessairement dans le sens d’une émancipation collective. Geoffrey Pleyers et Alexandra Kassir mettent en évidence les tensions entre la transformation de soi et l’action pour transformer le monde. Ainsi, les anticonfessionnalistes libanais, qui vivent leur engagement à travers des espaces d’expérience protégés des « dominations du système », expriment la crainte que ces espaces ne se transforment en une dix-neuvième communauté, échouant à combattre le système confessionnaliste. Cette tension apparaît de manière encore plus vive dans le chapitre 12 consacré au mouvement néofasciste italien CasaPound, où Emanuele Toscano montre que les militants ont un rapport hautement conceptualisé à la violence, qui participe d’un mouvement de développement de leur subjectivité. Ici, le développement des subjectivités individuelles va dans un sens contraire à un mouvement d’émancipation. Peut-on alors utiliser les termes de sujet et de subjectivation pour décrire ce processus ? Ou faut-il réserver leur emploi aux cas où le développement de la subjectivité s’inscrit dans une dynamique d’émancipation individuelle et collective ? Deux manières différentes de définir le sujet sont ici en jeu. Suivant une première conception, la subjectivation correspond au développement de la subjectivité individuelle, quel que soit son contenu, et le concept de sujet penche alors vers celui d’individu. Suivant une deuxième conception, la subjectivation désigne la participation à un mouvement d’émancipation à la fois individuelle et collective, le concept de sujet se rapproche ici de celui d’acteur.

L’analyse du mouvement CasaPound se situe dans la première conception : le rapport des militants à la violence est analysé du côté d’un « hyper-sujet ». De même, dans plusieurs chapitres, la subjectivation décrit un mouvement d’individualisation, le développement d’un « activisme profondément personnel dans lequel la relation à soi est centrale » (p. 28). Cette conceptualisation du sujet, du côté de l’individu, est contenue dans la définition de Michel Wieviorka (« la possibilité de se construire comme individu, comme être singulier », cité p. 10), qui pense l’autonomie à partir du niveau individuel (« la possibilité de se constituer soi-même comme principe de sens », cité p. 29). Cependant, d’autres définitions font pencher le sujet du côté de l’acteur et de sa capacité à transformer la société. Pour Alain Touraine (1992), cité au chapitre 11, « le sujet n’existe que comme mouvement social, comme contestation de la logique de l’ordre ». Ici, ce n’est donc pas le développement de la subjectivité en soi qui fait la subjectivation, mais sa participation à une dynamique d’émancipation collective. Toujours dans la lignée d'Alain Touraine, le chapitre 3 envisage la subjectivation comme « une potentialité : celle de s’affirmer en tant que sujets porteurs de droits universels » (p. 72). On peut également verser au débat la conception de Cornelius Castoriadis (1975), qui pense l’autonomie à partir du niveau collectif. Une société est dite autonome lorsqu’elle est consciente d’être à la source de ses lois, de ses valeurs et de ses institutions, et est capable de les altérer ; au niveau individuel, l’autonomie ne désigne pas le fait pour un individu de créer ses propres valeurs, mais celui de participer de manière consciente, lucide et réfléchie à la création collective de significations. Cet ouvrage collectif présente différentes manières de comprendre les rapports entre l’individu, le sujet et l’acteur qui, on l’espère, continueront à nourrir une riche analyse sociologique des mouvements sociaux contemporains.

Bibliographie

Boucher M., Pleyers G., Rebughini P. (2017), Subjectivation et désubjectivation. Penser le sujet dans la globalisation, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme.

Castoriadis C. (1975), L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil.

Touraine A. (1992), Critique de la modernité, Paris, Fayard.

Wieviorka M. (2004), La violence, Paris, Balland.