François Robinet – Silences et récits. Les médias français à l’épreuve des conflits africains (1994-2015)

publié le 24 janv. 2018 à 05:44 par Lionel Francou   [ mis à jour : 24 janv. 2018 à 05:46 ]

Recensé : François Robinet, Silences et récits. Les médias français à l’épreuve des conflits africains (1994-2015), Bry-sur-Marne, INA éditions (« Médias et Humanités »), 2016, 408 p.


Par Simon Ngono

Doctorant en sciences de l’information et de la communication, Groupe de recherche sur les enjeux de la communication (GRESEC, EA608), Université Grenoble Alpes.

Dans cet ouvrage tiré de sa thèse de doctorat soutenue à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines en 2012, François Robinet, maître de conférences en histoire contemporaine au sein de la même université, analyse le traitement des conflits africains par les médias français. Le livre a pour point de départ l’inégale médiatisation des guerres en Afrique et traite de la question centrale suivante : comment expliquer l’attention soutenue dont bénéficient certaines guerres tandis que d’autres sont totalement ignorées ? Pour répondre à cette question, l’auteur mobilise diverses approches dont celle des médias, l’analyse des récits médiatiques et les entretiens semi-directifs, pour ne citer que les principales. Les données de l’analyse sont issues de corpus de presse (Le Monde, Libération, Le Figaro, L’Express, Le Point, Le Nouvel Observateur et Paris Match), et de sources audiovisuelles (à travers les journaux radiophoniques et télévisés de TF1, France2, Arte et France Inter). Privilégiant une perspective diachronique (1994-2015), le livre met en lumière les transformations des pratiques des reporters de guerre, l’évolution des stratégies des rédactions des médias et la professionnalisation des acteurs impliqués sur des terrains d’opérations, à savoir les belligérants, l’armée française et les humanitaires.

La première partie de l’ouvrage est consacrée à l’analyse des variations de la visibilité des guerres africaines au sein de l’espace public français. Cette entrée en matière permet à François Robinet de relever une inégale couverture des conflits africains. Si certaines guerres (génocide rwandais, première guerre du Congo, guerres civiles en Côte d’Ivoire et au Darfour) bénéficient d’une forte médiatisation, d’autres sont marquées par une faible couverture (deuxième guerre du Congo, guerre civile en Angola, conflit du Sud-Soudan) de la part des médias français. Les disparités soulevées par l’auteur seraient dues à plusieurs facteurs : le poids de la loi médiatique du coefficient morts/kilomètre, la possibilité d’offrir un regard national sur l’événement, l’accès plus ou moins aisé ou difficile au terrain, la capacité des faits à susciter l’émotion ou l’existence d’acteurs susceptibles d’imposer une grille de lecture favorable à la couverture, ainsi que le refus des belligérants de communiquer. S’appuyant sur un traitement quantitatif du « corpus large » (p. 28), l’auteur démontre comment un fait conflictuel se transforme en évènement médiatique majeur.

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, François Robinet propose une comparaison des modalités de construction des discours médiatiques diffusés lors de ses conflits. L’exercice débouche sur deux principaux enseignements : les conflits africains sont perçus sous le prisme national d’une part et sous le prisme humanitaire d’autre part. Au-delà de ces deux dimensions, l’auteur relève que la plupart des médias français n’insistent pas suffisamment sur l’action des belligérants et sur les conséquences économiques des guerres sur le continent africain. Dans cette partie, il propose aussi une analyse des récits médiatiques en mobilisant les approches du récit développées par Paul Ricœur (1991) et Jocelyne Arquembourg (2003). En privilégiant l’étude de la configuration des récits transmédiatiques (en référence aux travaux de Jocelyne Arquembourg), l’auteur ne néglige pour autant l’existence de récits propres à certaines rédactions ou à des contraintes de genre. La différence dans le traitement tient ici à la ligne éditoriale propre à chaque média et aux angles journalistiques retenus lors des conférences de rédaction.

Dans la troisième partie, l’auteur explore les imaginaires autour des récits médiatiques. Selon François Robinet, les représentations dominantes s’orientent vers le rôle de la France à l’étranger. Ainsi, l’armée française est perçue par les Africains comme investie d’une mission d’observation, de surveillance, de contrôle. Elle est aussi considérée comme une armée professionnelle au service de la sécurité des citoyens de nombre de pays africains. Cependant, il y a un autre versant à cette couverture qui comporte des « représentations très classiques et souvent négatives de l’Afrique et des Africains » (p. 193). Très souvent, la mise en lumière des guerres sur le continent africain s’accompagne d’images inspirant la pitié, la souffrance, le dévouement, l’aide et l’appel à la mobilisation. Cela participe de la production figée, et même stéréotypée, des informations provenant de l’Afrique.

Dans la quatrième et dernière partie de l’ouvrage, il est question de la coproduction de l’information en zones conflictuelles. L’auteur met en évidence ici la dimension de la « fabrication collective » (p. 263) de l’information. Dans les zones de conflits, divers moyens sont déployés par les journalistes pour produire l’information médiatique : le recours à la logistique des acteurs humanitaires et la collaboration avec ceux-ci. L’auteur met aussi en évidence la place et le rôle de deux acteurs majeurs : les diplomates et les militaires de l’armée française. François Robinet précise à cet effet que c’est « un véritable jeu d’influence qui se met en place entre les responsables politiques et les journalistes : proximité, connivence, pratique du off, référence aux intérêts diplomatiques de la France » (p. 300). Cette partie est également édifiante sur les avancées techniques dans la couverture des conflits. Parmi ces avancées, il y a l’allègement et le perfectionnement du matériel. Il montre notamment comment le numérique et la modernisation des moyens de transmission de l’information ont considérablement transformé la pratique journalistique dans des zones de guerres.

La pertinence du livre de François Robinet tient à la qualité de l’analyse ainsi qu’aux différentes sources mobilisées par l’auteur. L’ouvrage est dense du fait des approches mobilisées pour tenter de mettre en lumière ce qui structure et fait sens dans la couverture des conflits africains par les médias français. La multiplication et la diversification des sources montrent un grand travail d’investissement de la part de l’auteur. Par ailleurs, ce dernier ouvre bien de pistes pour les chercheurs qui s’intéressent aux guerres en Afrique, à leur médiatisation et aux enjeux qu’elles suscitent. C’est une contribution significative qui traverse les champs disciplinaires, s’inscrivant à la fois dans le domaine de l’histoire contemporaine et dans celui des sciences de l’information et de la communication.

À la lecture des nombreuses données mobilisées au sein de l’ouvrage, témoignant d’un travail empirique important, le lecteur peut garder l’impression écrasante que rien n’aurait changé depuis l’époque du rapport Mac Bride en 1980, axé sur la revendication d’un nouvel ordre mondial de l’information et de la communication (NOMIC). Le rapport portait sur la revendication construite autour de l’accusation d’une presse dominante, laquelle était incapable de se départir des stéréotypes historiquement véhiculés au sujet de l’objet médiatique en Afrique. À l’heure où l’analyse des flux semblait signifiante selon une cartographie Nord-Sud aujourd’hui discutable, lorsque les industries de la culture et de l’information se mobilisent et se déplacent au-delà des cadres purement nationaux, voire régionaux ou continentaux. De ce fait, il convient de s’interroger sur l’intérêt (et les limites) d’une mobilisation de tous ces efforts autour d’analyses essentiellement sémio-descriptives. Comme le dit Bertrand Cabedoche (2009), pour qui veut prouver l’ethnocentrisme des médias mainstream, ne vaut-il pas mieux alors interroger le stéréotype dans sa dimension de marqueur historique et économique, voire de « ferment actif » ? Le chercheur, par ailleurs président du réseau mondial des Chaires Unesco en communication, n’a-t-il pas raison lorsqu’il recommande la critique de la doxa médiatique, laquelle risque à son tour de devenir doxique ? (Cabedoche, 2009). Si, en effet, l’analyse des modalités discursives (genres, rubriques, tons, registres…) est en soi signifiante, l’information médiatisée est moins à prendre « en tant que somme de contenus qu’en tant que modes de relation, schéma de communication productive entre les groupes et les forces sociales, construit social révélateur d’un type de rapports de force entre différents acteurs sociaux et cela à tous les niveaux, micro, meso et macro » (Cabedoche, 2016).

Bibliographie

Arquembourg J. (2003), Le temps des événements médiatiques, Bruxelles, De Boeck-INA.

Cabedoche B. (2016), « “Communication Internationale” et enjeux scientifiques : un état de la recherche à la naissance des sciences de l’information – communication en France », Les enjeux de l'information et de la communication, vol. 18, n° 2, p. 55-82. URL : https://lesenjeux.univ-grenoble-alpes.fr/2016-dossier/04-Cabedoche/index.html,

consulté le 2 avril 2017.

Cabedoche B. (2009), « Apostas contemporãneas da produção e da difusão de conhecimentos na françà relativas à informação mediática. Convergências e oposições entre praticantes das mídias e Ciências da comunicação [Enjeux contemporains de la production et de la diffusion en France de connaissances relatifs à l’information médiatisée] », Revista Comicação: Veredas, vol. 8, n° 8, p. 43-67.

Ricœur P. (1991), Temps et récit. Tome 1, Paris, Seuil.