Sherry Turkle - Seuls ensemble. De plus en plus de technologies de moins en moins de relations humaines

publié le 30 août 2018 à 15:34 par Quentin Verreycken   [ mis à jour : 14 sept. 2018 à 03:07 ]

Recensé : Sherry Turkle, Seuls ensemble. De plus en plus de technologies de moins en moins de relations humaines, trad. de l’américain par Claire Richard, Paris, L'Échappée, 2015, 525 p.










































































[1] « Dubaï accueille son premier robot policier » Tribune de Genève. En ligne, consulté le 11 novembre 2017. URL : https://www.tdg.ch/high-tech/dubai-accueille-premier-robot-policier/story/12297704 .

[2]« Un robot interactif parlant l'arabe pour remplacer les vendeurs », L’Orient-le Jour. En ligne, consulté le 11 novembre 2017. URL : https://www.lorientlejour.com/article/636720/Un_robot_interactif_parlant_l%27arabe_pour_remplacer_les_vendeurs.html.

[3] « World Robot 2015 : Les Tunisiens premiers dans le monde arabe et en Afrique », Wajjahni. En ligne, consulté le 11 novembre 2017.  URL : http://wajjahni.com/fr/world-robot-2015-les-tunisiens-premiers-dans-le-monde-arabe-et-en-afrique.

Par Nouha Belaid

Docteure en Sciences de l’information et de la communication à l'Université de La Manouba (Tunisie)

De nos jours, il parait irréaliste de pouvoir encore imaginer rester complètement seul et isolé, compte tenu des innovations technologiques qui permettent de développer d’autres types de liens sociaux. Comme le démontre Sherry Turkle dans cet ouvrage, même lorsque nous sommes « seuls », il suffit d’être connecté pour être submergé, par exemple, de contacts en ligne. Pour l’auteure, « la connectivité est aujourd’hui mondiale, elle est capable de transformer le village le plus isolé en centre d’apprentissage et d’activité économique » (p. 241). Cependant, Sherry Turkle souligne également la difficulté que la plupart d’entre nous rencontrent à échapper aux conséquences engendrées par certaines innovations technologiques qui occupent une place grandissante dans nos vies.

L’ouvrage « Seuls ensemble » se présente comme le bilan d’un long travail de recherche portant sur les cultures informatiques et notamment sur la question des « relations humaines médiatisées par des machines » (p. 21). Anthropologue de formation, Turkle conclut ici une réflexion commencée en 1984 avec The second self et poursuivie en 1995 avec Life on the screen, qui étaient déjà consacrés à l’effet des machines (robots, ordinateurs, etc.) sur les gens ainsi qu’aux rapports relationnels qui s’imposent à ces derniers. Le présent ouvrage est découpé en deux parties qui expliquent nos rapports relationnels avec les machines, en évoquant les expériences personnelles de nombreux témoins de différents âges, sexes et catégories sociales. Pour ce faire, l’auteure s’est appuyée sur une vingtaine d’entretiens menés dans le cadre de ses anciens travaux de recherche et, pour ce livre spécifiquement, auprès d’un public composé d’élèves du secondaire et du primaire, ainsi que de résidents de maison de retraite. Certains autres entretiens ont été assurés avec les concepteurs des machines (ordinateurs et robots). Ces différents entretiens lui permettent de passer en revue une série de situations concrètes qui mettent en avant les transformations qu’elle décrit. Elle s’appuie également sur sa propre expérience de conversations sur Skype avec sa fille, partie faire ses études à l’étranger.

Turkle met l’accent sur les nouvelles solitudes ainsi que sur les nouvelles intimités, que ce soit avec les robots dans la première partie de l’ouvrage, ou avec les machines en réseau dans la seconde partie. Dans un premier temps, l’auteure affirme que les robots sont des objets d’un genre nouveau, car ils disposent de dimensions psychologiques, à savoir des émotions, tout en étant de simples choses. Elle met en évidence la relation émotionnelle qui peut s’établir entre les humains et les machines, à travers des jouets comme le Furby, le Tamagochi, le Merlin ou le Speak & Spell. Elle souligne comment des jouets décrits comme « peu vivants » sont devenus « assez vivants » (p. 56), ce qui explique l’attachement des enfants à des jouets robots qui « peuvent tout à fait éprouver de la reconnaissance et de l’affection et faire la conversation » (p. 83).

La chercheure se livre en outre dans cette partie de l’ouvrage à une forme d’archéologie de notre rapport au robot domestique qui est devenu un bon compagnon, tel que le cas d’AIBO, de Roxxxy ou de My Real Baby. Ces robots sont considérés comme étant des « robots sociaux » (p. 43) car ils offrent à leurs utilisateurs la possibilité d’échanger avec eux et sont capables d’interpréter les signes humains. L’auteure souligne le rôle qu’ils peuvent jouer en matière de lien social lorsqu’ils mettent fin à la solitude de leurs propriétaires. Elle relate particulièrement les réactions de personnes âgées face au robot de compagnie comme le Paro, sorte de petit phoque répondant à l’humeur de la personne qui le caresse (p. 171). Les professionnels de la santé eux-mêmes reconnaissent les vertus thérapeutiques du transfert affectif que peuvent expérimenter les personnes âgées envers ces robots, notamment en l’absence des membres de leurs familles (qui eux-mêmes peuvent d’ailleurs envisager le recours à ces machines comme un moyen de combler leur absence). Pour l’auteure, les gens s’approprient des machines pour différentes raisons, par exemple pour avoir la garantie d’une relation sans risque ou conforme à leurs désirs, ou encore pour avoir de la compagnie.

Dans un second temps, la chercheure s’intéresse aux relations que nouent les gens entre eux par l’intermédiaire des réseaux informatiques, favorisées par l’omniprésence des moyens de connectivité (dont le besoin devient toujours plus grand). De plus, les individus se créent de nouvelles identités via ces réseaux. Nous devenons – ou nous présentons comme tel – des « versions améliorées de nous-mêmes lorsque nous sommes en ligne » (p. 244). Ce travail permet à l’auteure de redéfinir les frontières de notre intimité, dans un monde où « les frontières entre monde réel et monde virtuel sont parfois poreuses » (p. 253). Elle ajoute que « ce mélange de vies a été rendu possible grâce à l’arrivée des communications mobiles » (p. 254). L’auteure met également l’accent sur certains phénomènes comme le multitasking qui conduit, par exemple, à laisser la technologie dicter le rythme des conversations, des occupations, etc., comme le permettent, à assez large échelle, les smartphones.

Il faut souligner l’importance d’un tel ouvrage qui vise à éclairer des questions de société particulièrement d’actualité et qui touche une part importante de la population mondiale (à des degrés divers). Bien que la technologie ait participé à l’isolement des individus que Turkle a interrogés, les machines se présentent également comme un remède, un moyen permettant de faciliter une partie des rapports humains qui ont disparu avec le développement d’Internet et de ses usages. Elle pense aussi que « les connexions numériques et les robots sociaux nous donnent l’impression d’être entourés sans avoir à subir les contraintes de l’amitié » (p. 19), biens qu’ils puissent déboucher sur de nouvelles formes de solitude, nommément parce que l’ordinateur permet de vivre deux vies en parallèle.

Sherry Turkle insiste aussi sur le fait que les attentes des gens augmentent avec l’arrivée de chaque nouveau robot. Elle ajoute même que « la technologie sociale sera toujours décevante parce qu’elle promet plus que ce qu’elle peut offrir » (p. 168). Les chercheurs en numérique sont donc appelés à développer successivement de nouvelles inventions puisque les besoins des gens évoluent selon le cadre spatiotemporel au point que nous parlons de plus en plus aujourd’hui de l’« intelligence artificielle » (IA). Même les lecteurs qui n’ont pas été bercés par la science-fiction et ne se passionnent pas pour l’intelligence artificielle trouveront dans cet ouvrage des explications claires pour envisager un futur où les robots seront incontournables, ce qu’avance également Laurence Devillers (2017) dans son ouvrage Des robots et des hommes. Or si Turkle a mis en valeur le rôle positif joué par les robots, Devillers estime quant à elle que les robots pourront prendre le dessus sur l’homme, une conviction que partagent les « transhumanistes ». En 2017, les évolutions technologiques sont telles qu’il est désormais devenu possible de tenir de véritables discussions avec les nouveaux modèles de robots sociaux voire d’entretenir des rapports sexuels avec eux. En effet, Abyss Creations, une entreprise californienne spécialisée dans les « love dolls » (poupées sexuelles), a mis au point un robot sexuel à apparence humaine tout à fait convaincante. Dans un tel contexte, faut-il s’inquiéter de la montée en puissance de tels robots ? Ainsi, Devillers pointe une série de « commandements éthiques » pour les robots, particulièrement importants, tels que le respect des données privées, le droit à l’oubli, etc. qui ont une importance. Dans ce cas, la technologie pourra avoir des conséquences problématiques puisqu’elle est susceptible de nuire à des normes éthiques.

Enfin, signalons que l’ouvrage de Sherry Turkle s’est limité au contexte américain et européen alors que les constats de l’auteure semblent être depuis peu également valables pour d’autres territoires, malgré la fracture numérique nette entre les pays du Sud et ceux du Nord. Dans la majorité des pays arabes, les robots de service sont totalement absents, à l’exception de quelques pays technologiquement très développés. Notons qu’en juin 2017, Dubaï a accueilli son premier robot policier équipé d'une caméra qui transmet des images en direct à la salle des opérations de la police[1]. De plus, quelques travaux de conception de robots n’ont pas dépassé malheureusement les murs de quelques universités arabes. En 2009, un laboratoire de l’Université d’Al-Aïn aux Émirats Arabes Unis a annoncé la création du premier robot interactif, baptisé « Ibn Sina » (nom d’Avicenne, le philosophe et savant musulman du 11e siècle), parlant l’arabe et susceptible de remplacer les vendeurs dans les centres commerciaux[2]. En 2015, une équipe d'étudiants ingénieurs tunisiens d’une université privée a remporté la première place dans le monde arabe et en Afrique, et a été classée 9e à l’échelle mondiale au « World Robot Olympiade 2015 » qui a eu lieu au Qatar du 6 au 8 novembre[3]. Mais si quelques inventions robotiques existent dans certains pays arabes, à notre connaissance, peu d’études y ont jusqu’à présent été consacrées. On se demande dès lors si les robots modèles évoqués par Turkle pourront aboutir aux mêmes résultats s’ils étaient présents dans un autre contexte dont les valeurs sont différentes, et on regrettera que l’ouvrage se limite à une vision du monde très située socialement et spatialement.

Bibliographie

Devillers L. (2017), Des robots et des hommes. Mythes, fantasmes et réalité, Paris, Plon.

Turkle S. (1984), The second self: computer and the human spirit, New York, Simon & Schuster.

Turkle S. (1995), Life on the screen: identify in the age of Internet, New York, Simon & Schuster.