Georges Vigarello – Le sentiment de soi. Histoire de la perception du corps (XVIe-XXe siècle)

publié le 9 déc. 2017 à 01:50 par Lionel Francou   [ mis à jour : 9 déc. 2017 à 01:52 ]

Recensé : Georges Vigarello, Le sentiment de soi. Histoire de la perception du corps (XVIe-XXe siècle), Paris, Seuil, 2014, 324 p.


Par Pierre-Louis Buzzi

Professeur certifié d’histoire-géographie en collège, titulaire d’un master de recherche en histoire contemporaine (Université de Strasbourg)

Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, spécialiste de l’histoire du corps, de ses pratiques et de ses représentations, Georges Vigarello poursuit ici son œuvre passionnante en plongeant son regard d’historien dans la naissance et la genèse de l’attachement intime entre la conscience personnelle de soi et le vécu corporel.

Partant du constat que les individus ont aujourd’hui tendance à vivre leur corps avec une certaine intensité, mais aussi qu’ils travaillent de plus en plus sur la perception de celui-ci et sur le désir de le transformer pour se transformer (comme le montre le succès de multiples pratiques telles les thalassothérapies), Vigarello interroge le rapport au corps durant les périodes antérieures. Le chercheur s’intéresse ainsi à la manière dont s’est construit le lien entre le vécu de son corps et son ressenti, c’est-à-dire le « sentiment de soi ». Il remarque que les problématiques actuelles ne se retrouvent pas autant au cours des époques passées, et ce jusqu’au XVIIIe siècle : l’individu ne tentait pas de se définir par ce qu’il éprouvait physiquement mais bien spirituellement. Or, il souligne également que si cette question du « sentiment de soi » ne se pose pas avec autant d’acuité autrefois qu’aujourd’hui, elle n’en est pas pour autant absente. Son ouvrage est organisé autour de trois parties structurées de manière chronologique, centrées respectivement sur une nouvelle manière d’approcher l’être à l’époque moderne et plus intensément au XVIIIe siècle, sur la découverte de savoirs en lien avec ce que le corps ressent et, enfin, sur la découverte d’actions expérimentées.

C’est au siècle des Lumières que l’univers sensoriel intérieur au corps est mis en avant, que la sensibilité devient un univers à part entière, et ce, paradoxe de l’histoire, alors même que ces mêmes « Lumières » célèbrent la raison… Vigarello souligne le passage du paradigme cartésien de l’époque classique du « je pense donc je suis » à celui du XVIIIe siècle qui pourrait être qualifié de « je (re)sens donc je suis ». Les philosophes des « Lumières » ont ainsi « inventé un mode particulier d’investissement de soi, une manière de circonscrire l’individu à travers ce qu’il ressent physiquement et non idéellement » (p. 79). Cette recherche du sentiment se prolonge dans bien des domaines de la vie culturelle ou de la vie intime. Vigarello évoque en outre l’importance qu’accordent certains acteurs au fait de suivre un certain raisonnement : il faut bien éprouver pour bien jouer. Désormais, pour ces penseurs du XVIIIe siècle et un certain nombre de personnes des milieux favorisés, c’est le corps qui est « le fondement de soi » (p. 90).

Alors que, au XVIIIe siècle, le sentiment reste très centré sur la sensibilité et la perception des sens et de leur environnement, au siècle suivant, la recherche du sensible tend à aboutir à une recherche du savoir. Ce que l’homme ressent peut notamment révéler l’intérieur de son organisme ou de son psychisme. De nouvelles démarches médicales prennent place : « le symptôme par exemple n’est plus un signe, comme il était dans la médecine traditionnelle. Les deux mots sont définitivement dissociés. Un mal de tête ou une toux peuvent n’avoir aucune signification. Il leur faut, pour devenir signes, apparaître “particuliers” » (p. 99). L’exigence d’observation du patient est dès lors décuplée et se traduit notamment par l’interrogation du patient. La théorie doit même parfois se taire devant l’observation, souligne Vigarello lorsqu’il évoque le développement de la médecine clinique. De cette observation poussée, certains spécialistes, remarquent que les « sens internes » peuvent révéler des informations sur le « soi », sur la personne, sur son comportement. L’intériorité joue alors « un rôle actif » (p. 104), pour reprendre les termes de l’auteur.

Selon Cabanis, ces sensations forment un homme à l’intérieur de l’homme, et ce sont elles qui multiplient les dispositions morales quotidiennes. La compréhension du ressenti permet à la personne de mieux se connaître. Cette démarche, traduite dans l’invention du journal intime au début de ce XIXe siècle, trouve un assez large écho naturel chez des personnalités comme Stendhal ou Benjamin Constant. L’entreprise du journal intime, observe Vigarello, diffère de celle de Montaigne et de ses Essais, car ces derniers sont centrés non pas tant sur l’individu que sur l’homme. De même, le journal intime n’est pas l’œuvre des Confessions de Rousseau qui cherche, d’après Vigarello, à justifier ou à légitimer un passé. Cette partie sur l’apparition du journal intime est sans doute l’une des plus agréables à lire, quoiqu’elle aurait pu être enrichie d’exemples plus diversifiés d’un point de vue social. Vigarello démontre bien, au cours de cette deuxième partie, que ce changement de regard et de perception traverse la littérature du XIXe siècle, à l’image de Flaubert et de son « Madame Bovary, c’est moi ». Il rappelle combien Gustave Flaubert a essayé de ressentir « quasi physiquement ses personnages » (p. 128). Vigarello le cite ainsi : « Quand j’écrivais l’empoisonnement d’Emma Bovary, j’avais le goût de l’arsenic dans bouche ». L’historien convoque également d’autres écrits qui témoignent de cette quête de sensations inédites, tels ceux des médecins d’alors.

Vigarello observe le passage d’un « soi » au « moi » au cours de la fin du XIXe siècle ; cette métamorphose intègre dorénavant l’ensemble du corps. À l’orée du XXe siècle, c’est donc un nouveau changement qui s’opère. Il s’agit désormais de transformer d’une certaine manière ses propres sens pour se transformer : « c’est l’ensemble du corps cette fois, son imprégnation globale, qui est censé, point par point accompagner le sensible » (p. 165). Ce succès du sensible, Vigarello le résume en une expression particulièrement parlante : « l’extension illimitée du sensible » (p. 165). Mais ce regard plus profond sur la sensibilité ne se limite pas qu’au corps humain, c’est tout l’environnement de l’homme qui est désormais observé sous le prisme du sensible et de ses effets sur l’organisme et les sens de l’homme. Le chercheur rappelle ainsi le nouveau regard porté sur la ville, ses mouvements, ses flux, ses dynamismes frappant le « système nerveux » (p. 177). L’accélération, la vitesse, le bruit de la ville sont autant d’éléments qui rentrent en contact, pour ne pas dire en collision, avec l’homme et sa perception. Le lecteur pensera sans doute aux romans d’Émile Zola et à ses descriptions du ventre de Paris. Vigarello traite également du développement de la psychologie, évoquant un « triomphe du psychologique » (p. 182) et la mise en évidence des logiques intérieures du corps humain. Enfin, cette recherche du sensible se perçoit à travers le développement de pratiques de détente et de loisirs. L’ouvrage revient ainsi par exemple sur Bernarr Macfadden, le concepteur de body-building, qui conseille la multiplication des respirations lentes et ressenties.

Quoique parfois un peu difficile à lire, l’ouvrage de Vigarello est intéressant en tant qu’il permet de comprendre comment le corps en est venu à coïncider avec le moi au détriment parfois de l’esprit. Quelques regrets subsistent toutefois à la fin de notre lecture. Vigarello s’attarde peu sur les périodes antérieures au XVIIIe siècle. L’auteur justifie sa démarche en affirmant qu’avant le XVIIe siècle puis, à l’époque des Lumières, « les sensations internes, malaises ou désordres intimes, ne sont ni relevées, ni exprimées, trop confuses sans doute, trop dérisoires aussi » (p. 9). Les philosophes antiques, comme Platon, et chrétiens (notamment les Pères de l’Église ou saint Thomas d’Aquin) ont pourtant aussi discuté et travaillé sur la question de l’union entre le corps, l’esprit et l’âme. Par ailleurs, les sources convoquées dans cet ouvrage semblent essentiellement provenir de milieux sociaux aisés. Or, il serait intéressant de voir si ce nouveau regard sur le « moi » prend également forme au sein de milieux plus modestes et de quelle manière. Les sources devraient alors être plus diverses : celles portant sur la confession ou le sacrement de pénitence et de réconciliation, dont les historiens soulignent aujourd’hui le rôle dans le développement de la conscience individuelle au cours de l’histoire, apporteraient sans aucun doute d’autres informations sur cette perception du « soi » et de l’« écoute du corps » (p. 9).